H I S T O I R E PHILOSOPHIQUE E T POLITIQUE DÍSÉTABIISSEMENS ET IltjCOMMKRCI D ES Eu R.OT ÉEJÍ8 DAÍCS EES PEOXINDES. i f • y % ' Par Guillaume- Thomas R AT.NÀT. TOME PREMIE R. ê
H I S T O I R E P II I L O S O 1» III Q U E E T POLITIQUE Dês EtABLISSEMENS ET DD CoMMIRCI des Européens dans les deux Indes. Par Guillaume-Thomas RAYNAL. TOME PREMIER. A A G E N E V E, Ciicz Jf.an - Eeonard PELLET , Imprutiéuí de la \ ille Sc de 1'Ácadémíè. M. I) C C. L X X X I.
AVERTISSEMEN T, Ivimperfection de 1'Hiítoire philofophique &C politique des établif- femens Sc du commerce des Européens dans les deux Indês frappoieot toas les bons efprits. Us auroient deíiré plus de richeiíe dans Ie fonds, plus de dignité dans la forme. J ai faie tout ce qui étoit en moipour m'elever à la liauteur de mon íujet: mais combien les gens d uri goút délicat me trouveront encore éloigné du ton referve aux écrivains de génie! II doit rnetre permis de dire que fous un autre po:nt de vue on pourra • •, a iij
vj AVERTISSEMENT. rfêtre pas mécontent de mon travail. Lcs nouvdles recherches que j'ai faltes, lcs fecours que j'ai reçus de toutes parts m'ont mis heareufement en état de donner à mon ouvrage toute 1'étendue, coute 1'ejcacl'itude dont il étoit luíeep- tible. La plupart des détails quilrenferme ont été tirés de plèoês originales; ccux qui n'ont pas une bafe aufli folide ont pour appui le témoignage des hommes les plus éclairés de toutes les nátions; plufieurs des tableaux qui terminent chaque vo- lume, m'ont été envoyés avec lapreuve de leur fiiélité : jai faitdreíTer lesautres fur des matériaux d'une autovité égale- ment iucpnteíjjâole. Le éleur pourra s'étonner de la diffé- rence qu'il rémarquera entre les états préfentés au parlement d'Angleterre tou-
A VERTISSEMENT. vij chant les Indes orientales ou occidcntales, & ceux que j'ai cru devoir y joindre. La furprife ceílera íi l'on fait attention que les relultats offerts au fénat de Ia nation ne portent que fur les produótions Sc les marchandifes qui n'ont pu échapper aux recherches du fifc; qu'ils ne donnent à ces producHons, à ces marchandifes , que leur valeur originaire ; qu ils Te ter- minem à 1'année 1773. Moi, au contraire, je fais entrer dans mon calcul tous les objets; je les porte au prix qu'ils ont après 1'acquittement des droits; je parle de 1'époque acluelle oii ils ont acquis une grande exteníion. Depuis 1'imprefíion de mon ouvrage, ai reçu iur Saint-Yincent des détails qu'il ne mavoit pas été poffible dobtenir' a iy
vil] ÁVERTISSEMENT. auparavant. Cette ile, l'une des Caraibes, coftipte milie quatre cent doixante-onze perfénnes libres & douze mille cent dix- neuf efelaves. Le gouvernement britan- nique y a concédé vingt-trois mille íix cent cinq acres, ou, íuivant une meíure plus uíitée dans cette partie du Nouveau- Mcnde, fept mille quatre cent cinquante. troisquarreauxde terre, De cesquarreaux, dix-neuf cent íoixante-neuf font occupés par íoixante-une fucreries, quatre cent quarante-deux par le café, cent trente- un par le cacao, trois cent foixante-neuf par le coton, trente-neuf par 1'indigo, quatre cent cinquante-un par le tabac, ifept cent quatre-vingt-cinq par le manioc, iix cent íoixante par les favanes, Sc deux mille lix cents par des bois. Le globe eft àítuellemeac enfanglanté
A V E R TI S S E M E N T. ix par une guerre qui adonfié, qui a ôté des écabliíTemens utiles aux puiílknces belligérantes. Lorfque les traités auront confirme ces conquêtes ou ces pertes, il fera temps dannoncer ces révolutions. La lecture de mon livre exisjeoit un Atlas commode qui lui fut adapte : celui que j'ai fait dreíler pour cette nouvelle édition, ne laiíTe rien à defirer. Je renvoie au fupplus le lecxeur à 1'analyfe imprimée à la tète de cet Atlas. Comme la connoi(lance des monnoies étrangères 11'eft pas commune, on a cru devoir les réduire en livres tournois. Le peu qui me refte de forces fera confacré à VHiflo ire de la révocation de l Edit de Nantes. Ce ne fera pas 1111 détail des atrocitis qui accompagnèrent cet évé-
* AVERTISSEMENT. nement mallfeureufement célèbre. Je ílii- vrai fur le globe entier les refugies fran- jais, & je retracerai, le mieux quil me fera poífible, le bien qu'ils firent aux ré- gions diverfes ou "ils portèrent leur a&i- vité, leurs larmes & leur induftrie. ÊVALUATION DES MONNOIES. Bourfe de Turquie ijool. f. d. Cruzade 2 10 Leu danois 4 Florin de Hollande 2 4 Livre des colonies françaifes. . , '3 4 Livre fterling 10 Piaftre forte p 8 Piaftre courante 4 Roupie x I Taiil 7 10
T A B L E D E S ' INDICATIONS. LIVRE PREMIE R. Découverte , guerres & conquôtcs dcs Portugais danslcs Indes orientcilcs. Introduction page y I. Premieres navigations des Portugais dans les mers ou Von prcfume quctoit anciennement VAtlantide. . . . 37 II. Découverte de Madère. Etat acluel dc cette íle 43 III. Voyagcs dcs Portugais au continent de 1'Afrique 46 IV. Arrivée des Portugais aux Indes. * . 48 \ . Defcription çéographique de VAfie. . ibid. "V í. Defcription phxfque dc Cludoflan. . 5 3 V II. Antiqtàtè de Vlndoflan 57
xij . T A B L E \ XII. Religion, jfouvcrncment 3 jurifprudence, motúrs, ufages de VIndoftan. . . 59 IX. Conduite des Portugais au Malabar. 11
DES INDJCATIONS. *iij XXI. Etàt de la Chinc > fclón fes dc- tracleurs • . 104 XXII. Jrrr.ee des Portugais au Japon. Rcligion mxurs , gouvcrnement de ces lies. . .. . . . " Z?1 XXIII. Etendue de la dominaúon portu- gaife auxindes l4, ■XXIV. Corruption des Portugais dans 1'In'dc. 24} XXV. Bnllantc admlnijlration de Cajlro}248 XXVI. l.cs Portugais s'amoli(fent & ne font plus redoutables 2 j2 XXVII. II fe forme une coufpiraúon gini- rale contreles Portugais. Commcnt Jttaide la dijfípe ^ XXVIII. Etãt OU tombe le Portugal fuiju- gucpar ÍEfpagni. . . . . 2 (To XIX. Quelles font les autres caufes qui amentnt la nine des Portugais datis l'Inde. # Etat aFluel des Portugais dans ffide. . . . . . , , l(í6 XXX.
xi* > % T A B L E LIVRE SECOND. jEtdbllJJemens , guerres , politique & cpmmerce deu Hollandais dans les hides orien tales. I. ./4.KCIEKNES rlvolutions.de la Hol- lande *7° II. Fondation. de la republique de Hollande. 176 III Premiers voyages d es Holla/idais aux Ind.cs. • . • • • • • . 180 IV. Etablifftmcnt de la Compagnie dcs Indcs. 184 V. Guerres des Hollandais & des Portugais. 18 6 VI. Les Hollandais s'établijfent à Formofe. 191 VII. Commercedes Hollandais avecle Japon. 195 VIII. Les Moluquc's fubijfent le joug des Hollandais 304 IX. Les Hollandais s*e'tab!ijfcnt à Timor. 3 17 X. Les Hollandais fe rendent maitrts de CélibCs 318
DES INPICATIONS. xv XI. Les Hollandais font reç-is à Borneo. 326 XII. EtabliJJement hollandais à Sumatra. 328 XIII. Commerce des Holandais à Siam. . .337 XIV. Situation des Hollandais à Malaca. 33^ XV. EtabliJJement des HoAtndais à Ceylan. 341 XVI. Commerce des Hollandais â la cote de Coromandel. *3 XV II. Commerce des Hollandais à la cote de Malabar. . . . . . . . 355 XVIII. EtabliJJement des Hollandais au cap de Bonr.c - Efpérance. . . .357 XIX. Empje des Hollandais dans Vile de Java. . . . . . J72 XX. Manière dom Jont conduites les ajfaires de la compagnic aux Indes. & en Europe 40 j XXI. Caufes de la profpcrité de la com- pagnie. 4„ XXII. Décadence de la compagnie. . .416 XXIII. Raifons de la dccadence de la cem- pigúe XXIv. Moyens qui refient à la çotnpagnie pour rérablir fes ajfaires. . .429 XXV. Malheurs qui menacent la compagnie. 431»
xvj TABLE DES INDICATIONS. XXVI. Motifs que peut avoir la republique pour ne pas laijfer peflr la com- pagnie. ....... 449 XXVII. Ancienne fegejje des Hollandais & leur corrfiption aclucllc, . . . 434 # -0 Fin de lá table du tome premier. Írí» v1 \ f* t v HISTOIRE
HISTOIRE PHILOSOPHIQUE E T POLITIQUE Des Étabiissemens et diiCommerce DES EuROPÉEIfS DANS LES DEUXINDES. f - . . == LIVRE PREMIE R. Découvtrtes guerres & conquctes des Poryugais duris Us Lides Oricntales. r» INTRODUCTION. X L n'y a point eu dévénement auíli intéreílant pour 1'efpèce humaine en général, Sc pour les peuples de 1'Europe en particulier, que la dé- couverte du Nouveau-Monde & le paflage aux Indes par le cap de Bonne-Efpérance. Alors a commencé une révolution dans le commerce, dans la puidance des íutions, dans les mccurs, Tome I. A
2 Hl ST O 1 RE PHILOSOPHIQU E 1'induftrie & Ie gouvernement de tous les peu- pies. Ceft à ce moment que les hommes dcs contrées les plus éloignées fe font rapprochés par de nouveaux rapports & de nouveaux befoins. Les produ&ions dcs climats placés fous lequa- teur fe confomment dans ies climats voilins du pôle y rindnílrie da Nord eft tranfportée au Sud; les étoffes de 1'Orieiit font devenues le luxe dcs Occideiúaux j & par-tout les hommes ont fait un échange mutuei de leurs opiríions, de leurs lois, de leurs ufages , de leurs maladies , de leurs remedes, de leurs vertus Sc de leurs vices. Tout eft changé, Sc dcitchanger encore. Mais les révolutions paftees & celles qui doivent fui- vre, ont-ellcs été, fcront-elles utiles à la hature humaine ? L'homme leur devra-t-il un jour plus de tranquillité, de bonheur Sc de plaiíir ? Son état fera-t-il meiileur, ou ne fera-t-il que changer? L'Europe a fondé par-tout dcs colonies ; mais connolt-elle les príncipes fur lefquels on doit les fonder ? Elie a un commerce d'échange , d'é- conomie, d'indtfftrie. Ce commerce palfe d'un peuple à 1'autre. Ne peut-on découvrir par qirels tnoyens Sc dans qnelles circonftances ? Depuis qu'on conncít 1'Amérique & la roure du Cap,
1)ES DEUX INDES. LIV. I. j des'nations qui nétoient rien fontdevenues puif- fantes; dautres qui faifoient trembler 1'Europe, fe font affoiblies. Commeiir ces découvertes ont- elles influé fur 1'état de ces peuples? Pourquoi enfin Ies nations les plus floriflantei & les plus riches ne font-elles pas toujours celles à qui la nature a le plus doimé ? 11 faut, pour s*éclairer fur ces qaçftions importantes , jerer un coup- d*aeil fur 1'état ou étoit 1'Europe avant les dé- couvertes dont nous avons parlé, fuivre en détail les événemens dont elles ont été la caufe , & iiiiir par conítdérer 1'état de 1'Europe telle qu'elle eft aujourd'hui. Telle eft la tâche eííravante que je me fuis propofé de remplir. J'y ai confacré ma vie. Pai appelé à mon fecours les hommes inftruits de toutcs les nations. Pai interrogé les vivàns & les morts j les vivans, dont la voix fe Taiférttendre à mes côtés; les morts , qui nous ont tranfmis leurs opinions & leurs connoilfances, en quelque langue qu'ils aient ccrit. Pai pefé leur autoritéj j'ai oppofé leurs oémoignages; j'ai éclairci les faits. Si l'on nrent nommé fous la ligne ou fous le pôle un bomme en étar de m'éc!airer fur quelque point important, j'aurois été fous le póle ou fous la ligne le fommer de s'ouvrir à moi. A a
4 HlfTOlRE P UILOSOPIiTqUE I/image augufte de Ia vérité m'a toujous été préfente. O vérité faitwe ! c'eft toi feule que j'ai rapectee. c?: mon ouvrage trouve encore quelques leéteurs daus les fieclcs a venir, je veux qu*etl vojrapt combien j'ai été dégagé de pafllons & de prcjugés, ils ignorent la contrée ou je pris naif- íance, fous quel gouvernement je vivois, quelles fon&ions jexerçois dans mon pays , quel culte je profeflai j je veux qu'ils me croient tous leur concitoyen & leur ami. Le premier foin, le prc- micr devoir, quand on traite des matièrcs im- portantes au bonheur des hommes, ce doit être de purger fon ame de toute crainte , de toute efpérance. Llevé au-deílus de toutes les coníidé- rations humaines, ceíl alors quon plane au- deíTus de 1'atmòfphère, & qu'011 voit le globe au-deliq(4fí,d<- foi. C eft de-là qu'on laide tombcr des lappe.ofur le génie perfécuté , fur le talent oublié , far la vertu malheureufe. Ceít de-là qu'on verfe l imprécation ôc l'ignóminie fur ceux qui trompent les hommes, 8c fur ceux qui les oppriment. C'cft de-là qu'on voit la tête orgueil- leufe du tyran sabaiífcr & fe couvrir de fange, tancus que le front modefte du jufte touche la voure des cieux. C eft-lu que j ai pu véritable- ment mecricr, je fuis libre & me fcntir au
DES DEUX ZXDES. L! V. I. 5 niveau de mon fiijet. C'eft-là eiifin que, voyant à mes pieds.ces belles contrées ou fleaiiflent les fciences 6c les ares, 6c que les ténèbres de !a barbarie avoient fi longtemps occupées , je me fuis demande : qui eft-ce qui a creufé ces canatíx ? qui eft-ce qui a defteché ces plaines ? qui eft-ce qui a fondé ces villes? qui cíl-ce qui a raiíemblé, vêtu, civilifé ces peuples ? 6c qualors toures les voix des hommes éclairés qui font parmi elles m'ont répondu : c'eit le commerce, c'eft le com- merce. En effet, les peuples qui ont poli roas les autres , ont été commerçans. Les Phéniciens n'é« toient qu'une nation très-bomée dans fon terrw toirc & dans fa puiífance j 6c c'eft la première dans 1'hiftoire des nations. II n'en eft aucane qui ne parle de ce peuple. II fut connu par-tout; ii vir encore par fa renommée: c'eft qu'il étoit na- vigateur. La nature , qui 1'avoic jeté fur une côte aride , entre la Médicerranée Sc la chaine du Liban , fembloit l'avoir féparé, en quelque forte, de la terre, pour lui apprendre à régner fur les eaux. La pèche lui enfeigna l'art de la navigation. Le xnurex , fruit de la pêche, lai donna la pourpre. Le fable de fes rivages lui ftc trouver le fecrct du A j
6 H ISTO I RE P H I LOS OP H IQU E verte. Heureux ce peaple de navoir prefque rien reçu de la nature , puifquil tira de cette indi- gence même le génie & le rravall ,'d'ou naquirent les arts & les richeires ! II faut avouer qu'il étoit heuroufement fitué pour faire le comiperce de rUnivers. Placés auprès des limites qui féparent & joignent, pour ainíi dire, 1'Afrique, 1'Afie & 1'Europe, les Plié- niciens pouvoient, íinon lier entr'eux les ha- bitans de la terre , du moins être les médiateurs de leurs échanges, & communiquer à cliaque nation les joui(Pances de tous les climacs. Mais 1'antiquité, que nous avons fouvent furpaflee , quoiqu'elle nous aic beaucoup appris, n'avoir pas d'aífez grands moyens pour un commerce uni- verfel. La Phénicie borna fa marine à des ga- lères , fon commerce au cabotage, & fa navi- gation à la Méditerranée. Modele des peuples maritimes , on fait moins ce qu'il a fait , que ce qu il a pu faire : on conje&ure fa population par fcs colonies. On veut quil ait couvert de fes eflàims les bords de la Méditerranée , & fur-tout les cotes d'Afrique. Tyr , ou Sidon , reine de la mer, enfanta Carthage. L'opulence de Tyr lui avoit forgé des íers & donné des tyrans. La filie de Tyr, Car-
DES DtUX Is DES. LlV. I. 7 thage, plus heureufe que fa mère, libre mal- gré fes richtfíes. Eile dominoit fur les cotes d'Afrique , & poíTédoit la plus riche contrée de 1'Europe, 1'Efpagne, célebre dès-lors par fes mines d'or Sc d'argent, & qui devoit un jour, au prix de tant de fang , conquérir celles du Nouveau Monde. Canhage n auroif peut-être été que commer- çante, s'il n'y avoit pas eu des Romains. Mais l'ambition d'un peuple fouleva tous les autres. II faliut faire la guerre au lieu du commerce, Sc périr ou vaincre. Carthage fuccomba , parce que les richelles produifent 1'cflet contraire de 1 indi- gence, ceiui d'éteindre le courage & de dégouter de la guerre mais elle eut au moius la gloire de difputer long-temps l empire du monde. Ce fut un malheur peut-être pour 1'Eurppe Sc pour toutes les nations , que la dcftru&ion d'une republique qui mettoit fa gloire dans fen .ír.duftne, Sc la puiílance dans des travaux utiles au genre humain. La Grèce , entrecoupée de tous côtés par des mers, devoit fleurir par le commerce. S elevant dans un archipel, Sc feparée des grands continens, il fembloit qu elle ne dut nt conquérir , ni être conquife. Placée entre 1'Aíie .& 1'Europe pour policer 1'une Sc 1'autre, elle devoh jouir,dans une
S Histoire Philosophique jufte profpérité, du fruit de fes travaux Sc de fes bienfaits. Les Grecs prefque tons vénus de l'É- gypte , ou de Ia Phénicie , eu apportèrent la fa- gelFe Sc 1'induftrie. Le peuple le plus brillant & le plus heuteux do coutes ces colonies aíiatiques, fut commerçant. A eh enes fe fervitde fes premiers vaiíleaux pour trafiquet en Alie , 011 pour y répandre autant de coloijies que la Grtce en avoit pu recevoir dans fa nailfance renais ces tranfmigrations furent une fource de guerres. Les Perfes, foumis au defpo- tifme, ne voúloient fouflfrir, mème fur les bords de Ia mer, aucuue efpèce de peuple libre ; Sc les fatrapes du grand roi lui perfaadoient que tout devoit être efclave. De !à toutes les guerres de 1 Alie mineure, ou les Athéniens s'écoient faít au- tant dalliés ou de fujers, quil y avoic de peuples infulaires ou maritimes. AcHènes agrandit fon commerce par fes victoires, & fa pniíTánce pat fon commerce. Tous les ares, á-la-fois, naqui- rent dans la Grèce, avec le luxe de l'Afie. Celi par les Grecs & les Carthaginois, que le commerce , 1 agriculcure & les moyens de la po- pulation s etoienc inrroduits en Sicile. Rome le vit, en fut jaloufe, saííujétit une íle qui devoit la nournr; & après avoir chaífé les deux nations
DES DEUX JKV tS. Li V. í. 9 ri vales qui vouloient y régner, elle les attaqua l'une après 1'autre. Cu moment cu Carthage fut détruite, la Grèce dut trembler. Mais Alexandre fraya Ia route aux Romains, & il fembloit qye les Grecs ne puíTent être fubjugués par une nation étran«ère, qu'après avoir éte vaincus par eux- mèmes. Dès que lc commerce, qui rreuve a la rin fa ruine dans les richeíTes qu il entailè, comme route puiííànce la trouve dans fes conquetes j des que le commerce des Grecs cut celle dans la VIéditerranée, il n'y cn eut plus dans le monde connu. Les Grecs, en ajoutant à toutes les connoif- fances, à tous les arts qu'ils avoient reçus des Égyptiens & des Tyriens, élevèrent la raifon humaine à un degré de perfedlion, dou les re • volutions des empires l'ont fait defeendre peut- étre pour jamais. Leurs admirables inftitutions étoient fupérieures à toutes celles que nous cou- noiíTons. L'efprit dans lequel ils avoient fondé leurs colonies, fait honncur à lenr humanité.Toút naquit dans leurs mains, tout sy periedtionna, tout y périt. On voit, par quelques ouvrages de Xénophon, quils entendoienr mieux les pnhei- pes du commerce, que la plupart des nâtions mo- dernes.
% 10 Histoirs Piulosothique Si Ion fait attention que 1'Eurcpe jouir de toutes les connoiífances des Grecs, que fon com- merce eft infinimenc plus étcndu, que notre ima- gination fe porte fur des objets plus grands ím- pias varies depuis les progrès de la navigation , 011 fera étonné que nous n'ayt>ns pas fur eux la fupériorite la plus décjdée. Mais íl faut oblerver que, lorfque ce peuple connuc les arts & le com- merce , íl fortoic, pour ainli dtre, des mains de la nature, & avoit toute lenergie nécelfaire poui cultiver les dons qu'il en recevoit, au iieu que les nations- de 1'Europe étoient a^Tervies à des lois & à des inftitutions extravagantes. Dans la Grèce, le commerce trouva des hommesj en Europe , il trouva des efclaves. A mefure que nous avons ouvert les yeux fur les abfurdités de nos inftitutions, nous nous fommes occupés à les corriger p mais fans ofer jamais renverfer entière- ment 1 écufice. i\ous avons remédié à des abus par des abus nouveauxj & à force d'étayer , dç réformer, de pallier, nous avons mis dans nos mocurs plus de contradidions quil n'y en a chez les peuples les plus barbares. Les Romains, inftitués pour conquérir , n'ont pas avancé, comme les Grecs, la raifon & l'in- duftne. lis ont donné au monde un grand fpec- I
DE S DEUX IN DES. I-I V. I. XI taclc y mais ils n'ont rien ajouté aúx connoif- fances Sc aux ares des Grecs. C'eft en attaehant les nations au raème joug, & non en les uniflfant par le commerce , qu'ils ont augxnenté la com- munication des hemmes. Us ravagèrent le monde j Sc loríqu'ils 1'eurent foiur.is, le repôs quils lui donnèrent fut une léthargie. Leur defpotifme , leur gouvernement militaire opprimèrent les peu- pies, éteignirent le génie , & dégradèrent 1'efpèce humaine. Tout fut dans un plus grand défordre encore après deux lois de Conftantin, que Montefquieu n'a pas ofé mettre parmi les caufes de la déca- dence de 1'empire. Lapremière, diótée par l'im- prudence Sc le fanatifme, quoiqu'elle parut 1'ttre par 1'humanité , peut fervir à nous faire voir ^ qu'une grande innovation eft fouvent un grand danger, Sc que les droits primitifs de 1'efpèce hu- maine ne peuvent pas érre roujours les fondemens de 1'adminiftrarion. Cette loi déclaroic libres rous les efclaves qui fe feroient chrétiens. Elie réta- blifioit dans leurs droits des homines qui n'avoient eu jufqu'alors qu'une exiftence forcée; mais el!e ébranla 1'état, en ôtant aux grands propriétaires les bras qui faifoient valoir leurs domaires , Sc qui, par là, fe trouvèrent réduits pour quelque
II IilSTOIRE Philosophiqvz temps à la pias cruelle indigence. Les nouveaux profélytes eux-mêmes ne pouvoient réparer, en faveur de l'Etat, les torts que le gouvernement avoit faits à leurs maítres. Ils n'avoient ni pro- priété, ni fubfiftance aíTiirée. Comment auroient- ils pu être dévuués à 1'état qui ne les nourriílbit point, Sc à une religion quils n'avoient embraf- fée que par ce penchant irréfiftible qui entraíne vers la liberré ? Un autre édit défendit le paga- nifme dans toute 1'écendue de l'empire; & ces vades contrées fe trouvèrént couvertes d'hommes qui n'étoient plus liés entr'eux ni à l'érat par les nocuds facrés de la religion Sc du ferment. Sans prètres , fans temples , fans morale publique , quel zèle pouvoient-ils avoir pour repouíTer des ennemis qui venoient artaquer une domination à laquelle ils ne tenoient plus? Auffi, les habitans du nord qui fondirent fur FEmpire, trouvèrent-ils les difpofitions les plus favorables à leur invaíion. Prelfés en Pologne & en Allemagne par des nations forcies de la Grande- Tartarie , ils venoient occuper un moment des provinces déja ruinées, pour en être chafles par des vainqueurs plus féroces qui les fuivoienr. Cétoient des flots qui fe preíToient, qui fe chaf- foient les uns les autres. En fe fixant dans les
DES DEUX ISDES. LlV. I. i$ pays qu'ils venoient de dévaller y ces barbares di- visèrent des contrées que Rome avoit autrefois unies. Dès-lors il n'y eut plus de communica- tion entre les états formés par le hafard, le be- íoin ou le caprice. Les pirates qui couvroient les mers, les mceurs atroces qui régnoient fur les frontières, repoulíoient toutes les liaifoirs qu'une utilité reciproque auroit exigées. Pour peu méme qu'un royaume fut étendu , fes fujets étoient fé- parés par des barrières iníurmòntabies, parce que les brigands qui infeftoient les chemins , chan- geoient un voyage un peu long en une expédition toujours périileufe. Les peuples de l'£urope re- jetés par 1'eíclavage & la confternarion dans cet état de ftupidité õc d'inertie, qui a du long-temps être le premier état de l'homme, profitoient peu de la fertilité de leur foi, & navoient qu'une in- duílrie tout-à-fait fauvage. Les pays un peu éloi- gnés ífexiíioient point pour eux, Sc ils ne connoif- foient leurs voifins que pour les craindre ou pour les combattre. Ce que quelques écrivains racontent des ri- cheíTes Sc de la magnibcence du feptième íiècle, eft fabuleux , comme tout ce qu'on lit de mer- veilleux dans 1'hiíloire de leur temps. On s'habil- loit de peaux Sc d'une laine groilière. O11 ignoroit
$ 14 Histo ire Philosophiqve les commodités de la vie. Ou conftruifoit, il eft vrai, des éditices hardis & folides, qui ftoiís mon- trent jufqu'?. quel point de* perfeókioli un art peut erre porté lorfquil elt le produit des efiforts fuo cellifs Sc continus de la nation qui 1'inventa j mais une archiredlurc née dans les foréis des Druides, >• de rimitation des arbres, qui , s'élançant dans les airs, forment des ceintres crès-aigus, Sc dont les branches , en fe recourbant, eu s'entielaíFant, conduifentiTinvention des pendentifs, lie prouve pas quil y eút alors plus de richeííes que de gour. Ii ue faut ni beaucoup d'argent, ni beaucoup de coonoiflànces des arrs pour élever des maíTes de pierre avec les bras de fes efclaves. Ce qui de- montre, fans réplique , la pauvreté des peuples, c'eit que les irapôts fe levoient en nature j & méme les conrributions que le clergé fubaltérne payoit à fes fupérieurs , coniilloient en denrées conieftibles. La fuperftition dominante épaiffiílbit les ténè- bres. Aveç des foohifmes & de la fubtilité, elle fondoit cette fauílè ícience quon appelle théo- logie , dont elle cccupoit les hommes aux dé- pens des vraies connoiílãnces. Dès le huitième íiècle, Sc au commencement du neuvième, Rome, qui n'étoit plus la ville des
D £ S D £ V X I tf D E S. LI V. T. I 5 maírres du monde, préteridit, comrac autrefois, éter & clonner des couronnes. Sans citoyens, fans foldats, avec des opinions, avec des dogmes, on Ja vit afpirer à la monarchie univerfelle. Elie arma les prmces les uns contre ljes autres , les peuples contre les rois , les rois contre les peuples. O11 ne connoifídit dautre mérite que de marcher à la gitcrre, ni daurre verta eme d'obéir à leglife. * O La digitité des fouverains étcit avllie par les pré- tentions de Rome, qui apprenoit à méprifer les pnnces, fans infpirer 1'amourde la liberté. Quel- qnes rtfmans abfurdes & quelques fables mélan- Coliqties, náes de 1'oifiveté des cloítres, étoiánt alors la fenle littcrature. Ces ouvrasesv contri- buoient à eneretenir certe trifteífe & cet amour du merveilleux qui fervent íi bien la fuperílition. Deux nations changèrenr encore la face'de la terre. Un peupie forti de la Scandivanie Sc de la Cherfonèfe Cimbrique , fe répandit au Nord de 1 Europe , que les Árabes preflbient du côté da Midi. Ceux-íà étoient difciplcs d'Odin, Sc ceux- C1 de Mahomet : deux hommes qui avoient ré- pandu le fanastifme des conquêtes avec celui de L religion. Charlemagne fut vaincre les uns &: 'éfifter aux autres. Ces hommes du Nord, ap- pellés Saxons ou Normands , étoient un peupie
16 Histoire Puilosophique pauvre, mal armé, fans difcipliue , de raceurs atroces , pouifé aux combats & à la mort par la misère Sc la fuperítitipn. Charlemagne voulut leur faire qulttcr cette reiigion qui les rendoit li ter- ribles, pour une reiigion qui les òiípoferoit à obéir. II lui falluc verfer des torrens de íang, Sc il planta la croix fur des monceaux de mores. II fut moins heureux contre les Árabes conquérans de 1'Aíie , de ''Afrique Sc de 1'Lfpagne: il pe put s'établir au-delà des Pyrénées. « Le befoin de repouífet les Árabes , Sc fur-tout les Normands, fit renaítre la marine de 1'Europe. Charlemagne en France , Alfred-le-Grand en Angleterre, quelques villes en Italie eurent des vailíeaux , Sc ce commencement de navigation relfufcira , pour un peu de temps, le commerce maritime. Charlemagne établit de grandes foires, donr la principale étoit à Aix-la-Chapelle. C'eft la manière de faire le commerce chez les peuples oii il eft encore au berceau. Cependanc les Árabes fondoient le plus grand commerce qu'on eut vu depuis Athènes Sc Car- thage. II eft: vrai qu'ils le devoient moins aux lumières d'une raifon cultivée&: aux progrèsd'une bonne adminiftration , quà l'étendue de leur puiílance, Sc à la nature des pays quils pofle- doient.
/ DES DEUX INDES. LlV. I. \-j doienr. Maltres de 1'Efpagne, de PA frique, ds 1 Aíie-Mineure, de la Perfe , & d'une partie de Finde, Us commencèrent par échanger entre eux , dsune contrée à 1'autre , les denrées des diíférentes parties de leur vaíte empire. lis s'éten- direntpardegrés jufquauxMoluques & àlaChine, tantôt en négocians , tantôc en miílionnaires, fouvent en conquérans. Bientót les Vénitiens, les Génois, & les Ára- bes de Barcelone , alltrent prendre dans Alexan- drie les marchandifes de 1'Afriqae & de 1'Inde , í: les versèreijr cn Europe. Les Árabes, enrichis par le commerce & raíTaíiés de conquètes , n'é- toient plus le mcme peuple qui avoit bríilé la bibliothèque des Ptolémées: Us caltivoient les arrs & les letrres, & ils ont été la feule nation conquérante qui ait avancé la raifon & Finduftrie des homines. On leur doit 1'algèbre , la chymie, des lumières en aftronomie, des machines nou- vedes, des remèdes inconnus à 1'antiquicé ; mais L poéíie eft le leul des beaux arts qu ils aient culcivé avec íuctès. • Dans le méme temps, les Grecs avoknt imiré les manufadtures de 1'Aíie , & ils s'eroienr ap- proprié les rkhéífes de I l ide par différentes Voies. Mais ces deux fources de profpénté tom- Tome I. B
\ iS HlSTOlRE PHILOSOFHIQVE bèrent bientôt avec leur empire , qui n'oppofoic au fanatifme guerrier & intrépide des Árabes, que le fanatifme imbécille & lâche des . querelles fcholaftiques 8c des controverfes monacales. Les moines y régnoienc, & Temperem demandoit pardon à Dieu du temps quil donnoit aux foins de TEtat. II n'y avoit plus ni bons peintres ni bons fculpteurs, 8c Ton y difputoit fans ceife pour favoir s'il falloit honorer les images. Situés au rnilieu des mers , polTeíTeurs d'an grand nombre d'íles , les Grecs n'avoient pas de marine. Ils fe défendirent contre celle d'Egypte & des Sarrafins par le feu grégeois , arme vaine & précaire d'un peuple fans vertu. Conftantinople ne pouvoit proteger au loin fon commerce ma- ritime ^ il fut abandonné aux Génois , qui s'em- parèrent de CafFa, dont ils firent une ville flo- riirante. I^a nobleífe de TEurope, dans les folies expé- ditions des croifades , emprunta quelque chofe des mccurs des Grecs 8c des Árabes. Elie connut leurs arts 8c leur luxe ; il lui devint difficile de s*en paller. Les Vénitiens eurent un plus grand débit des marchandifes qu'ils tiroient de TOrienr. Les Árabes eux-mêmes en ponèrent en France, eu Angleterre, 8c jufquen Allemagne.
Í)EÍ DEITA* INÍIES. LlV. I. I9 Ces Ftats étoient alors fans vaiíTeaux & fans manufa&ures. On y génoit le ccmmerce, Sc l'on y méprifoit le commerçant.Cette claífe d'hcmmes utiles n'avoit jamais été hcnorée chez les Romains: ils avoient traité les négocians à - peu - prés avec le méme mépris qu'ils avoient pour les hiílrions, les courtifanes , les bátards, les efclaves & les gladiateurs. Le fyftéme politique établi dans toute l'Europe par la force Sc lignorancé des nations du Nord devoit néceflairement perpétuer ce préjugé d'un orgueil barbare. Nos ptres infenfés prirent pour bafe de leurs gouvememens un prín- cipe deftru&eur de toute fociété, lê mépris pour les travaux utiles. II n'y avoit de coníídérés oue les polTelTeurs des fiefs & ceux qui setoienc diftingués dans les combats. Les nobles étoient, comme 011 fait, de petits fouverains qui abufoieiic de leur autorité, & réíiltoient à celle du prince. Les barons avoient du fafte Sc de 1'avarice, des fantaifies , Sc fort peu dargent. Tantôt ils appe- loient les marchands dans leurs petits Etats , & tantôt ils les rançonnoient. C'eft dans ces temps barbares que fe font étabhs les droits de péage, dentrée, de fortie, de palíàge , de logemens, d aubaines', d'autres opprellions fans fin. Tous les ponts , tous les chemins, s'ouvroient ou fe ler- B x /
io Histoire PhilosopmqvE moient, fous le bon plaiílr du prince oa de fes vaflaux. Ou ignoroit fi parfaitcment les plus ílmplés élémens du commerce, qu'on avoit 1'ufage de fixer le prix des denrées. Les négocians éroient fouvenr volés , & toujours mal payés, par les chevaliers Sc par les barons. On faifoit le com- merce par caravanes, Sc l'on alloit en troupes armées jufqu'aux lieux ou l'on avoit fixé les foires. Là , les marchands ne négligeoient aucim moyen de fe concilier le peuple : ils étoient or- dinaircment accompagnés de bateleurs , de mu- liciens Sc de farceurs. Comine il n'y avoit alors aucune grande ville, Sc quon ne connoilfoit ni les fpedcacles, ni les aíTemblées, ni les plaiíirs fédentaires de la fociété privée , le temps des foires étoit celui des amufemens; Sc ces amu- femens dégénéroient en diirolucions , qui auto- rifoientlesdéclamations & les violences du cler^é. Les commerçans furent fouvent excommuniés. Le peuple avoit en horreur des étrangers qui apportoient des fuperfluités à fes tyrans , Sc qui s'aíTocioient à des hommes dont les mceurs bleí» foient fes préjugés Sc fon auíléricé groflière. Les Juifs , qui ne tardèrent pas à s'emparer des détails du commerce, ne lui donnèrent pas beau- coup de conlidéraãon. Ils furent alors dans toute
DES DEUX INDES. LlV. I. 21 1'Europe ce qu'ils font encore aujourd'hui dans la Pologiie & dans la Turquie. Les richeíTes qu'ils avoienc, celles quils acquéroient toas les jours, les tnirent en état de préter de 1'argent aux rr.ar- chands & anx antres cicoyens , mais en exigeant un bénéfice proporuonné aa riíque que couroieut ces fonds en fortant de leurs mains. Les fcho- laftiques s'élevèrent avec fureur contre une pra- tique nécefTaire que profcrivoient leurs barbares préjugés. Cette déciíion théologique fur un objet civil £c politique eut d'étranges fuires. Le magiítrat, entrainé par une autorité qu'011 n'ofoit pas juger, mème lorfqu'elle étoit injufte , pro- nonça des conhfcations & des peines infamantes contre l'ufure , que dans ces temps d'aveuglement les lois confcndoient avec l'intérêc le plus modéré. Ce fut à cette époque que les Juifs , pour fe dédommager des dangers & des humiliations qn'ils avcient conrinuellement à craindre dans un trafic regardé comme odiettx & criminei, fe livrèrent à une avidité qui n'eut plus de bornes. II leur failut ajouter au pruc de 1'argent qui peur s'eftimer par le befoin de celni qui prête , par le crédit de celui qui emprunte , par une ifmniré d'autres circonílances, le pdx de l infainie qui eft de peu de chofe , ou que rien au monde ne peut B 3.
II IIISTOIRE PHILOSOPHIQ KK compenfer. Toutes les nations les déteftèrent. On les perfécuta , 011 les pilla , on les profcrivir. lis inveiitèrçnt les lettres-de- change , qui mirent en fureté les debris de leur fortune. Le clergé déclara lecnange uftiraire ; mais íl étoit trop utile pour être abqji. Un de fes effets fut de rendre les négocians pias indépendans des princes , qui alors les traitèrent mieux , dans la crainte qu'ils ne portaflent ailleurs leurs richeíTes. Ce furent les Itahens, pias connus fous le nom de Lombards, qui profitèrent les premiers de ce commencement de révolution dans les idées. lis obtinrenc, pour les petites fociétés qu'ils for- moient, la proteótion de quelques gouvememens, qui dérogcrent pour eux aux lois portées, dans des temps barbares , contre tous les étrangers. Cerce faveur les rendit les agens de tout le midi de 1'Europe. Le Nord parut fe réveiller aufil, mais un pen plus tard et plus difficilement encore. Hambourg &Lubeck, ayant entrepris d'ouvrir un commerce dans la mtr bainque, fe virent obligés de s'unir pour fe défendre contre les brigands qui infeí-* toienc ces parages. Le fuccès de cecte petire ligue determina dauttes villes à entrer dany la cçnfédération, Jjiçntôt elle fut cojnpofée de quatre»
DEJ DEUX IN DES. LiV. I. 2j vingts cités , qui formcienr une chaine depuis la Baltique jufquau Rhin, & qui avoient obtenu ou acheté le privilége de fe gouverner par leurs propres lois. Cetce airociation , la prc-mière qui ait eu dans les temps modernes un fyftéme régliA lier de commerce, écnangeoit avec les Lombards les munitions navales & les autres marchandifes du Nord contre les produ&ions de 1'Afie, de Htalie, & des autres écats du midi. La Flandre fervoit de théâtre à tant d'heu- reufes opérations. Sa poíition n'étoir pas la feule caufe dc cette preférence íi utile : elle la devoit aaífi à fes belles Sc nombreufes mariufa&ures de drapsi e^e devoit encore à fes fabriques de tapilleries, qui prouvent à quel point le deílin Sc la perfpecfcive étoient alors ignorés. Tous ces moyens de profpérité firent des Pays-Bas la ré- gion la plus riche, la plus peuplée, la plus culti- vée de 1'Europe. L etat floriífant des peuples dç Ia Flandre, de ceux de la Grande-Anío-, de ceux de quelques républiques qui profpéroient à 1'aide de la li- berte, 6t imprellion fur la plupart des rois. Dans leurs Etats, il n'y avoit de citoyensque la noblelfe & les eccléfiaftiques : le refte étoit efclave. Ils ^fixanchivent les villes, Sc leur prodiguèrent les B 4
JOZS vzvx Ixdís. Liv. I. iy de la juftice Sc de 1'humanité, il n'eCit pas dit que le chréticn, mais il eiit dit que 1 homme n étoic pas né pour la fervitude j que 1 efclave volon- taire eft un lâche, quaucun lien nenchaine lici- tement 1'efclave involontaire; que celui qui ne peut le brifer par la force eft innocent, s'il s'en délivre par la íutte \ & que fon prérendu maitre eft un allaíGn, s'il punir de mort une a&ion au- torifée par la nacure. Mais la rcligion chretienne défend li peu la fervitude , que dans 1 Ademagne catholique, en Bjhême, en Pologne, paystrès- catholiques, le peuple eft encore efclave, & que les pofleílions eccléfiaftiques y ont elles-mêmes des ferfs, comine elles en avoienr autrefois parmi nous, fans que 1'églife le trouve mauvais. Les beaux jours de 1'Italie étoienr à leur au- rore. On voyoit dans Pife, dans Gènes, dans Florence, des républiques fondées fur des lois fages. Les faétions des Guelfes & des Gibelins , qui défoloient ces délicieufes contrécs depuis tant de fiècles, s'y étoient enfin calmées. i ,e commerce y florilfoit Sc devoit bientòt y amener les lettres. Venife étoit au comble de fa gloire. ~a marine, en effaçant celle de fes voifins , réprimoit celle des Mammelus & des ! urcs. Son coniinerce étoit fupérieur á celui de 1 Europe evittcre. Ebe avoit
16 Histoirk Philosophiqzte tine population nombreufe tc des tréfors im- menfes. Ses finances étoient bien adminiftrées, & le peuple content. La republique emprunroit aux riches particuliers, mais par politique, & nem par btfoin. Les Vónitiens ont éré les premiers qui aient imaginé d'attacher au gouvernement les íujets riches, en les engageant â placer une partie de leur fortune dans les fonds publics. Venife avoit des manufactures de foie, d'or 8c d'argent. Les étrangers achetoient chez elle des vaifléaux. Son orfévrerie étoit la meilleure & prefque la feule de ce remps-là. On reprochoit aux habitans de fe fervir d'uftenfiles & de vaif- felle d' or & d argent. lis avoient cependant des lois fomptuaires j mais ces lois permettoient une forte de luxe qui confervoit des fonds dans 1'Etat. Le noble étoit à-la-fois économe & fomptueux. L opulence de \ enife avoit relíiifcité 1'architec- ture d Athènes-y enfin il y avoit de la grandeur & déja du gout dans le luxe. Le peuple étoit ignorant, mais la noblefle étoit éclairée. Le gou- vernement réíiftoit avec une fermeré fage aux entreprifes des pontifes. Siamo Venè^iani , poi Chrijliani, difoit un de leurs fénateurs : c'étoic 1'efprit du fénat entier. Dès ce temps, il avilif- foit les pcêtjces, qu il vaudroit mieux rendre uciles
E>E S DEUX I If DES. LlV. I. 17 aux mceurs. Elles étoient plus fortes & plus purés chez les Vénitiens que chez les autres peuples d'ltalie. Leurs troupes étoient fort différentes cie ces nuférables Condotticri , clont les nonis etoient fi terribles, & dont les armes 1 etoient fi peu. 11 régtioit de-la politeíle a V enife j & la fociété s y trouvoit moins gcnee par les inquifiteurs d Etat, qu tile ne l'a été depins que la republique s eft méfiée de la puiííance de fes voiiins & de fa foibleíTe. Au quinzicme fiècle, l'ItáHe laiíToit bien loin derritre elle tout le refte de l Europe. la íuper- ílition la plus cruelle, la plus infenfée, qui tenoit lieu de tout nvárite, Sc qui produiloit tant de pra- tiques mioutieu fes & tant de fiireurs arroces, avoit cependant peu-à-peu tiré 1Efpagne du joug des Árabes. Ses diftérentes provinces venoient de fc réunir par le mariage de Ferdinand & d'Ifabelle, &: par la conquète de Grenade. L Efpagne étoit devenue une puifíance qui s égaloit a la France mème. Les belles laines de Caftille Sc de I.éon étoient travaillécs à Ségovie. On en fabriquoit des draps qui fe vendoient dans toute 1 Europe, de mème en Afie. Les efforts continueis que les Efpagnols avoient été obligés de faire pour dé- fendre leur Uberté, leur avoient donné de la
zS JltSTOIRE PH IL030P IIIQTrE t * vigueur & de la confiance. Leurs fuccès leur avoient élevé l'ame. Peu éclairés, ils avoient tout l'en- thouíiafme de la chevalerie Sc de la religion» Bornés à leur péninfule, Sc ne commerçant guère par eux-mémes avec 'es autres nations, ils les méprifiwent: ils avoient ce dédain faftueux qui, chez an peuple comine dans un particulier, marque OEíiinairement peu cie lumières. Cétoit la feule puitíãnce qui eu: une infanterie toujours fubfif- tante , Sc cerre infanterie étoit admirable. Comme depuis pluueurs íiècles les Efpagttols faifoient la guecre, ils écoient riellement plus aguerris que les autres peuples de 1'Europe. Les Porcugais avoient à-pett-près le même caractere : mais leur monarchie étoit mieux ráclée ' O que la Caílille, Sc plus facile à conduire, depuis que, par la conquête des Algarves, elle avoit été délivrée des Maures. En France, Louis XI venoit d'abai(Ter les grands vaílaux, de relever la magiftrature, Sc de foumetrre la noblefle aux lois. Le peuple fran- çois, moins dépendant de fes feigneurs, devoit dans peu devenir plus induftrieux, plus aftif & plus eftimable; mais 1'induftne Sc le commerce ne pouvoient fleurir íubitcment. Los progrès de la raifon devoien: ètre lents au milieu des troubles
DES DF. U X ItlDES. I IY. I. 2J que les grands excitoient encore, & fous le règne d'un prince livré à la plus vile fuperftitibn. Les barons n'avoient qu'un fafte barbare. Leurs revé- nus fiiffifoient à peine pour entretenir à leur fuire une foule de gentilshommes défaeuvrés , qui les défendoient contre les fouverains & contre les lois. La dcpenfe de leur table étoit exceínve; Sc ce luxe fauvage, dont il refte encore trop de vef- tiges, n'encouiageolt auciui des arts utiles. II n y avolt, ni dans les mocurs, ni dar.s le langage , cette forte de décence qui diftingue les premières claíTes des citoyens, Sc qui apprc-nd aux autres a les refpecter. Malgré la courtoifie prefcrite aus chevaliers, il régnoit, parnii les grands, de la groffièreté Sc de la rudeíTe. La nation avoit alors ce caractere d'inconféquence qu'elle a eu depius, Sc qu'áura toujours un peuple dcnt les maeurs & les manières ne feront pas d'accord avec íes lois. Les confeils du prince y donnoient des édits fans nembre , & fouvent contradidtoires ; mais le prince difpenfoit aifément d'obéir. Ce caraétère de facilité dans les fouverains a étá fouvent le remede à la légèreté avec laquelle les miniftres de France ont donné & multiplié les lois. L'AnsIeterre . moins riche Sc moins induf- O *
}o IIistoire P H1LO S O P HI QUE trieuíe que la France, avoit des barons infolent j des évèques defpotes, & un peuple qui fe lalloit de leur joug/ La nation avoit déja cet efprit d'in- quiétude qoi devolt tôt ou tard la conduire à la libené. Elie devoic ce caradère à la tyrannie abfurde de Guillaume-le-Conquérant, & au génie arroce de plulieurs de fes fucceíTeurs. L'abus ex- ceffif de 1'autorité avoit donné aux Anglois une extreme défiance de leurs íouverains. On ne pro- nonçoit chez eux le nom de roi quavec crainte & ces fentimens, tranfmis de race en race, ont fervi depuis à leur faire établir le gouvernement fous lequel ils ont le bonheur de vivre. Les lon- gues guerres entre les maifons de Lancaftre & d forck avoient nourri le courage guerrier & l'iinpatience de la fervitude \ mais elles avoient entretenu le défordre Sc la pauvreté. Cétoit les Flamands qui mettoient alors en ccuvre les laines de 1'Angleterre. Ses laines, fon piorno, fon étain, etoient tranfportés fur les vaiííeaux des villes an- féatiques. Elie navoit ni marine, ni police inté- rieure, ni jurifprudence , ni luxe , ni beaux-arts. Elie étoit dailleurs furchargée d'une multitude do riches couvens & d'hôpitaux. Les nobles, fans aifance, alloient de couvent en couvent, Sc le peuple dEôpicaui en liôpitaux. Ces établiíTemens
\ D ES DEVX IKDES. Li V. I. 31 fuperftitieux roaintenoient la parelfe Sc la barbárie» L'Allemagne, jong-temps agitée par les que- relles des empereurs Sc des papes, Sc par des- guerras intefthes, venoit de prendre une aíliette plus tranquille. L'ordre avoit fuccédé à 1'anarchiej Sc les peuples de cette vafte contrée, fans richeires, fans commerce, mais guerriers & cultivateurs, n'avoient rien à craindre de leurs voiíins 3 Sc ne pouvoient leur être redoutables. Le gouvernement féodal y étoit moins funeíte à la nature humaine qu'il ne 1'avoit été dans d'autres pays. E11 gene- ral , les diflérens princes de cette grande portion de 1'Europe gouvernoient aíTez fagement leurs états. Ils abufoient peu de leur autorité 3 & íi la pofleílion paifible de fon héritage peut dédomma- ger 1'homme de la liberté, le peuple d'Allemagr,e étoit heureux. Cétoit dans les feules villes libres Sc alliées çle la Grande - Anfe qu il y avoit du commerce Sc de 1'induftrie. Les mines d'Hanovre Sc de Saxe n'étoient pas connues, L'argent étoit rare. Le cultivateur vendoit à 1'étranger quelques chevaux. Les princes ne vendoient pas encore des hommes. La table & de nombreux équipages étoient le feul luxe. Les grands Sc le clergé s'eni- vroient fans troubler l'Etat. On avoit de la peine à dégouter les gentilshommes de voler fur lei
31 TI 1S T O I Rã fHILOSOm 1QVR grands chemins. Les maeurs étoient féroces; Sc iufques dans les deux fiècles fuivans , les tronpes àllemandcs furent'plus célebres par leurs cruautés que par leur difcipline & leur coarage. Le Nord étoit encore moins avancé qne l'Á!!e- magne. II étoit opprimé par les nobles & par lei prétres. Aucun des peuples qui l'habitoient n'a- voit confervé cet enthoufiafme de gloire que leur avoit autrefois infpiré la religion d'Odin , Sc ils navoient encore reçu aucune des lois fages que de meilleurs gouvernemens onr données de- puis à quelques-uns d'entre eux. Leur puiílãnce n'étoit rien , & une feule ville de la Grande-Anfe faifoit trembler les trois couronnes du Nord. Elles redevmrent des nations apròs la reforme de la relipion , Sc fous les lois de Fréderic & de Guf- O ' rave Vafa. Les Turcs n'avoient ni la fcience du gouver- nement, ni la connoilfance des arts, ni le gcút du commerce: mais les JainíTaires étoient la pre- mière niilice du monde j Sc il n'a manqué qu'un feul verfet à 1'Alccran , pour que des peuples for lefquels la religion a confervé jufquici la plus grande inlluence, ne devinflent les maítres de la rerre. Si Mabomet, après avoir dit , Tu rendras à Tennemi le mois de La calamité pour te mois de
r>ES DEVX IfJDES. LlV. 1. de la calamité j avoit ajouté : & tu mipriféràs les valr.es conrtvijfances de teírdnger • l'art de la fiucrrc efi le feul *ue tu en apprendras • c'étoit faie de la liberté de 1'Europe. Celui qui pérftaionnera leTurc dans l'art militaire, fera rénrfènii com- mnn de coutes les nations. Les Jannilfaiíes , ces compagnons d'un defpcte, quils fbnt refpccler Sc rrembler, qu'ils couronnent & qidils éiran- glenc, avoíenc alors de grands homrhes à leur te te. Ils renversttenr 1'empire des Gn.cs, infames de théologie, hebétés par !a fuperftirion. Quelqucs Itabtrar.s de cc ddux climat, cut cuífiveient cbez cux les lertres Sc las arts , abandonnèrent leur pa- trie fubjuguée , et fe réfugi&ent en Icalie : iís y furent fuivis par des arrifans Sc des négociar.s. L'aifanèéj la paix , la profpérite, ceç amour de couces les glôires, çe befoiri de nouveaux ulaiíirs qu'infpircn£ de bons gouvefnemens, favorifoienc dans le pays des ánciens Ròmains Ia renaiflance des. lettres \ & les Grces appcrt&ent aux Italiejis plus de connoiíàncé des bons modeles , Sc le gout de 1'antiquité. L'imprimerie éroit inventée j Sc fi elle avoit été long - temps une invenrton inutile tandis que les peuples etoidnt pauvres Sc fans induílrie , depnis les progrès da commerce Sc des nrís, elle avoir renda les livícs communs. Tome /. ' C
J4 IhSTOIRE Pmilosophiqve R&r-tout on étudioit, on admitoit les anciens > mais ce n éroit qu'en Italre qu lis avoient des n- vaux. Rome , qui prefque toujours a eu dans chaque fiècle 1'efpiit qui lui c9nven0.it le mieux pour le moment j Rome fembloit ne plus chercher a perpétuer 1'jgnorance qui l'avoit fi long-temps & fi bica fervie. Elie protégea les belles-lettres & les arts, qui doivent plus à 1'imagination qu'au raifonnemcnt. Les prétres les moins éclairés favent que 1'imagc dun IDieu tenibie , les macé- rations, les pnvations, 1 auílerité, la tnfteífe &. la crainte , font les moyens qui établiflent leur aucorité fur les efprits , eu les oçcupant profondé- ment de la religion ^ mais il y a des temps ou ces moyens n*ont plus que de foibles fucces. Les hommes enrichis dans des fociétés Jranquilles , veulent joair j ils craignent 1'ennui, & ils cherchent les plaifirs avec pallion. Quand les foires s etabli- rent, & lorfquà ces foires il y eut des jeux, des danfes, des amufemens , le clergé , qui fentit que ces difpoíitions à la joie rendroienc les pçuples moins religieux , profcrivit ces jeux , cxcomrnunia les hiftrions. Maislorfqud vit que fes^cenlures n etoient pas aifez refpe&ées, il changea de con- duite i il voulut lui-mème donner des fpeótacles.
DEÍ EZUX IKBES. LlV. I. JS On vit naítre les comédies faintes. Les moines de Saint - Denis , qui jouoient la mort de Sainte- Catherine , balancèrent le fuccès des hiftrions. La inuíique fut introduite dans les églifes j on y plaça mème des farces. Le peuple s'amufoit à la fète des fous, à celle de 1'ine, à celle des inno- cóns, qui le célébroient dans les temples, autant quaux farces qui fe jouoient dans lesplaces publi- ques. Souvent, par un íimple attrait de plaiíir, on quitta les danfes des Egyptiennes pour la pro- celllon de la Samt-Jean. Lorfque 1 í yalie acquit de la politeífc, & queile en mir dans fes plaiíirs, les fpe&acles publics, les fctes profanes eurent en- core plus de décence les prêtrcs eurent une rai- fon de moins de les cenfurer ,5c ils les tolerèrent. Ils avoient été iong-temps les feuls hommes qui fufíent lire; mais ce mcrite, dcvçnu plus com- mun, r.e leur donnoit plus de confidération. lis voulurent parcager la gloire de téuínr dans les lettres, quand ils virent que les lettres donnoient de la gloire. Les papes, riches & paifibles fou- vorains dans la voluptueufe Italie, perdircnt de lcur auftérité. Leur cour devint aimable: ils regar- dèrent Ia culmre des lettres comme un moveu nouveaa de régner fur les efprits i ils protégèrenr les taiens , ils honorèrcnt ics grands artiftes. C i
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DE 5 DEU X Is7DES. LlV. I. 37. efpèce d'expiaticns vendues pour totis les crimes , & fi vous voulez quelque chofe de plus monf- trueux, des expiations pour les crimes à venit j la difpenfe de tenir fa parole aux emiemis du pontife , fuííent-ils de fa religion j cet article de croyance, ou l'on enfeigne que le mérite du juíle peut être appliqúé au méchant j les exemples de tous les vices dans la petfonne des pontifes, & datis les hommes facrés, deftinés à fervir de mo- dele aux peuples •, enfin, le plus grand des outrages faits à rimraatiité , rinquifition : toutes ces hor- reurs devoienc faire de 1'Europe un repaire de tigres ou de ferpeus, plucôt quune vafte contrée habitée ou cultivée par des hommes. Telie étoit la íituation de 1'Europe, lorfque les mor.arqucs poriugais, à la tête d'un peuple aótif, gébéreox, intelligent, enrouré -de voiítns qui fe déchiroient encore, formtrent le projc-c d etendre leur navigacion & ieur empire. v / C'étoit une epinion généralement établie, r. . ... . Pr:iriè:e» que la mer arlanaque eroit ímpraticable que les navig.itioa* cotes occidcntales de 1'Afrique, brulées par glit, djas 1» . , ' • » a ti-' mtn oú I'on zone torríde , ne pouvoicnt pas ctre habitees. ?tcíumc Ce préjugé auroit pu être caíílpé par quelques ?ienaemrnc c
38 Histoire Philosophique ouvrages de 1'anfiquité qui avoient échappé aux injures da temps & de 1'ignorance j mais on n'é- roir pas aíTez famílier avec ces favans écrits, pour y découvrir des vérites qui n'y étoient que con- fufément énoncées. II falloit que les Maures Sc les Árabes, de qu: 1'Europe avoit déja reçu tant delumières, nous éclairaílênt fur ces grands ob- jets. A travers un océan qui paliou pour indoflqv table, ces peuples tiroienc des ricr.elíes immenfes d'un pays qu'on croyolt embrafó. Dans des ex- pédicions donp la Barbarie fut le théâtre , l'ou fut inftruit des fources de leur fortune, Sc l'on réfolu: d'y aller puifer. Des aventuriers de toutes les nations formèrent ce projet. Henri, fils de Jcan I, roi de Portugal, fut le feul qui pric des mefures fages. Ce Prince mit à profit le peu d,aftronomie que les Árabes avoient confervé. Un obfervatoire , oit furent inftruits les jeunes gentilshommes qui compofoient fa cour , s'éleva par fes ordres á Sagres, ville des Algarves. II euc beaucoup de part à l'invention de 1'aftrolabe, & fentit le pre- mier 1'utilité qu'on pouvoir tirer de la bouflole, qui étoit déja connue en Europe , mais dont on n'avóic pas encore appliqué l'ufíge à la naviga- fion,
D£S DEVX /NBES. LiV. I. J9 Les pilotes qui fe formèrent fous fes yeux, de- couvrirent en 1419 Madère, que quelques favans ont voul.u regardcr comme un foible débris de l'Atlantide. Mais y eut-il jamais une ile Atlalitide? Si elle exifta, quelle étoit fa fituátion, quelle étoit fon étendue ? Ce font deux quefuons fur lclquelle? on fe dccidera, felon te degré de cònfiance qu'on accordera à Diodote de Sicile & à Platon, & felon la manière dont on les interprétera. « A prés avoir parcouru íes íles voifines des ,, colonnes d'Hercule, nous allons parler, dit le »» premier, de celles qui font plus avancees dans. „ 1'Océan , en tirant vers le couchant. Dans la „ mer qui borde la Lybie, il en efe une trés- » célebre éloignée du continent de pluíieurs jout.s >» de navigation ».. Diodore s'étend enfuite fur la population , les maeurs, les lo' -, leS monumens, la fécondité dc cette ile. Puis il ajo\tte : «Les Phéniciens, dans les temps les plus re- » culés, en firent la découverte. lis lranchirent „ les colonnes d'Hetcule, de naviguèrent dans » l'Océan. Proche les colonnes d'Hetcule lis fon- » dèrent Cadeira ou Cadix. lis avoient parcouru „ les mers au-dell des colonnes, & range cèlles. » de la Lybie, lorfqtfils fncent furpris d'íuíe vio-
40 JIlSTOIRE P H1 LO S Q P IS 1 Qi/E » lente tempere qui lei jeca dans la haute mer " C:1 P!ei:i Qçéan. Après un mauvãis temps qui ♦ » dura piufeurs jours, ils touchèient à l'Ile dont » 11 eft queítion. Ils pubíiérpot la relation de ce " voyage. Ils projetèrent un étabiiíTemenr dans » cette ccntrée nouveOc j mais les Cartliaginois " SV cpposèrent dans la crainte que le pays ne » fe dépeuplat». Qu elc-ce que cette i!e quon ne retrouve plus? queft-elie devenuc ? Flaton nous Papprendra pçut-ètre. \ oici ce que Crítias dit à Soe rate dans le dia- logue intitule 1 imée. « Solon étoit Papai intime " de trepidas notre aieuj. Dropidas regrettoit » bcaucoup que les affaires publiques euflent dé- » totirné Solon du penchant qu'il avoit pour la » poeíie, Sc PeníTent empèché de finir fon poeme » fur les Atlantides : il en avoit apporté le fujet, » de fon voyage d'Egypte. Solon difoit que les » habitans de Saís, ville htuée à Ja tête du » Delta, à 1'endroit qu le Nil fe divife en deux » braiiches, fe croyoient s(Tus des Athéniens dont » ils avoient confervé la lance, 1'épée, le bou- » clier & les autres armes; il attribue à cette opi- >» nion les honneurs qu'ií reçut des Saltiques. Ce » fut là que ce légiílateur, poete Sc philofophe,
D E S D E UX IN BES. Li V. I. 41 >» conférant avec les prètres, Sc les entretenant 1» de PrométKée, le premier des hommes, de » Niobé, du déiuge de Dcucalion , & d'aucres »% traditions pareilles, uti prètre s'écria : ô Solon, » Solon! vous autrcs Grecs, vous êtes encore >> des enfans j il n'y a pas un feul vieillard patmi > vous; vous prenez des fables emblématiques » pour des faits ; vous n'avez connoilíance que » d'un feul déiuge que beaucoup d'aurres ont pré- »cédé. 11 y a lqng-rcmps qu'Athtnçs fubfifte il » y a long-temps quelle eft civilifée *, il y a long- * temps que fon nom eft fameux en Egypte par 1» des exploics que vous ignarez, Sc dont Phif- t toire eft coníiguée dans nos arçhivcs: c'eft là O . » que rous pourrez vous inftmirc des antiquités > de votre ville ». Aprcs une explicado» très-fenfée Sc rrès-belle des caufes de Pignorance des Grecs, le prétre ajoute : « C'eft là que vous apprendrez de quelle mar » nière glorieufe les Arhéniens, dans les temps » anciens, réprimérent une puiííance redoutable " qui s'étoit répandue dans PEurope Sc 1'Alie, par » une irruption foudaine de gnerriers fortis du 1 O »» fein de la luer Atlaurique. Certe mer er.vi- » roiuioi: un grand efpace de terre íitué vis-à-vis
> 4,1 filSTOIRE PHILOSOP HIQUE » de 1'embouchure dix détroit appelé les Colonnes » d'Herctíle. Cétoit une contrée pius vafte que » 1'Aíie & la I ybie enfemble. De cette contrée » au détroit il y avoit nombre d'autres íles plus » petites. •» Ce pays dont je viens de vous parler; ou » 1'íle Atlantique, étoit gouvcrné par des fou- » verains réunis. Dans une expédition ils s'em- » parèrent d'uu côté de la Lybie jufqu'à l'H- » gypte, & de 1'autre câté de toutes les contrées » jufqu'à la Tirrhénié. Notís fumes tons efclaves, » Sc ce furent vos aieux qui nous remirent en » libertéj ils conduifirent leurs flottes contre fes » Atlantiftes, Sc les défirent. Mais un plus grand » malheur les attencroit. Peu de temps après leut » íle fut fubmergée; Sc cette contrée, plus grande » que 1'Europe Sc 1'Afie enfemble, difparuc ca *> un clin d'ccil ». Quel fujet de méditation ! L'homme s'endort 011 s'agite fur un amas de fables mouvans j il s'é- lance, par fes projets, dans l'éternité ; Sc un con- cours de caufes fatales peut fe dévelcpper dans un inílant, Sc 1'anéantir lui Sc fes fuperbes de- meures. Ce qui achève de fortifier les deux témoi- gnages qui prácèdent, c'eft que la mer qui porte
DE S DEUX ÍNDES. LlV. I. 4? aujourcThui lc nom d'.Atlantique, eft reftee balfe, Sc qn 011 rctrouve, à d; grandes diftances dc fes rives, le varec Sc les autres fubftances marines qui annoncent im ancien continent. Quoi quil en foit dc cette contrée, réelle ou u. ^*-1 Dccou^crto itna^inaire, c'eft une tradition fort accréditée, de Madeie. O ' ^ Ecatadt»icldo qu a Tarrivéc des Portugais Madère étoit cou- cectc iic. verte de foréts j qu'on y m:t le feu que 1'incendie dura fept ans entiers, Sc qu'enfuite la terre fe trouva d'une fertilité exrràordinaire. Sur ce foi, qui a vingt-cinq niilles de loiig Sc dix de large, les Portugais ont, felon le déncmbrement de 1768 , fornié une population de foixante-trois niille neuf cent treize perfonnes, de tout age Sc de tout fexe, diftribuées dans quarante-trois pa- roifles, fept bourgâdes, Sc la ville de Funchal, bâtie fans beaucoup de goút, fur la cote méri- dionale , dans un vallon fertile, au pied de quel- qnes móntagnes dont la pente douce eft couvertc de jardins Sc de maifons dc campagne très-agrea- bles: fep: ou huit ruiífeaux plus ou moins con- fíderables la traverfent. Sa rade, la feule ou il foit pennis de charger ou décharger les batimens, S: la feule par conféquent oii l'on ait établi des douaries, eft très-sure durant prcfque toute 1'année. Quand, ce qui eft ínfinlrncn: rarc , les vents
44 Kistoire Philos OPh'iqVE vicnnent d'entre le fud-eft & l'ouefc-nord-oueft , en paíTant par le fud, il faut appareiller j mais hcureufement on pear prévoir le mauvais temps ving-quatre hcurcs avant que de 1'éprouver. Les crevafles des montagnes, la couleur noi- râtre des picrres, la lave ruelée avec la tcrre, tout porte rempreinte des anciens volcans: aulii ne récolte-t-on qr.e u'ès-peu de grains, & les habi- rans font réduits à tirer de letranger les trois quarts de celui qu'ils confomment. Les vignes font toute leur reíTourcc elles oc- aipent la croupe de plufieurs montagnes, dont le fommçt eíl couronné par des chàtaigniers : des haics de grcnadiers, d'orangers, de citronniers , de myrthes, de íofiers fauvages, les féparent. Le railln croit généralement fous des bcrceaux & murit à 1'ombre •, les feps qui le produifent fonr baignés par de nombreux raiíTeaux qui, fortis des hauteurs, ne fe perdent dans la plaine quapròs avoir fait cenc & ccnt détours dans les plantations. Quelques propriétaires ont acquis ou ufurpé lc droit de tourner habituellement ces eaux à leur avantage j d'autres n'en ont la jouillance quune, deux, trois fois la fcmaine : ceux rriêmçs qbi veulent former un nouveau vignoble fous un cli— *iat ardent, dans un terrain fec ou l'arrofement \
DES DEUX IXDES. LlV. I. 4.J eft indifpenfable., nen peuvent.partager le privi- lége au'en Lacherant forc cher. W A Le produit des vignes fe partage tonjours en dix parts j il y en a une pour le roi, une pour le clergé, quatre pour le propriétaire, & autant pour le cnltlvateur. L'íle produit plufieurs efpèces de vin : le meil- leur & le plus rare forc d'un plant tiré originaire- ment de Candie j il a une douceur délicieufe, eft connu fous le nom de Malvoihe de Madère, & fe vend cent piftoles la pipe. Celui qui eíl fec ne coute que íix ou fept cents francs, & trouve fon principal debouché en Angleterre. Les qualités inférieures, 8c qui ne paíTent pas quatre ou cinq cents livres, font deftinées pour les Indes onen- tales, pour quelques lies Sc le contment fepten- trional de l'Amérique. Les récoltes s'élèvent communément à trenre mille pipes. Treize ou quatorze des medleures vont abreuver une grande partie du globe; le rcfte eft bu dans le pays tnême, ou converti en vinaigre 8c en eau-de-vie pour la confòrnmation du Bréfíl. Le revenu public eft formé par les dimes géné- ralement perçues fur toutes les prcduótions, par un impôt de dix pour cent fur ce qui entre dans
46 Histcire Fhilosopiuque 1'íle, & de douze pour cent fur ce qui en fort: ces objets reunis rendem 2,700,000 liv- Tels font cependaut les vices de 1'adminiftration, que, d'une fomme íi confideiable, il nc revienc prefque rien à la métropole. La colonie efe gouvernée par un chef qui do- mine aufíi Tur Porto-Santo, qui n'a que fept cents habitans et quelques vigues •, fur les Salvages, en- core moins utiles; fur quelques autres petites íies entièrement défertes, hors le temps des pèches. O11 ne lai dor.ne, pour la défenfe d'un íi bel érabiiíTcmcnt, que cent hommes de troupes régu- lières; mais il difpofe de trois mille hommes de milice qu'on aíTcmhle &c qu'on exerce un mois chaque année : cfHcicrs & foldats, tout, dans ce corps, fert fans folde, fans que les places en foient moins recherchées j elles procurent quelques difcinclions dont 011 eft plus avide dans cette ile que dans aucun iieu du mende, ltT- , .A ores la découverte de Madère, les Portu^ais Voyagrsocs > # ° To ripiii au toumèren: leur paviílon vers les résions occiden- cor.;in;nt de . . r rAfrique. tales de 1'Afrique : on croit alíez gé.néralement que ce furem Ics premiers Européens qui abor- dei ent à ces cotes barbares. Cependant il parcit prouve que les Normands les avoient précédcs d'un liècle, Sc que ces navigateurs trop peu con-
DES DE VX iNDIS. LlV. I. 47 nus avoient formé quelques petits établiíTcmens qui fubíiftèrent jufquVn 141 o. A cette époque, les calamités qui défoloient la France ne permirent plus de s'occupcr d'inter cts fi éloignés. Les premicres expéditions des Portugais dans la Guinée ne furent que des pirateries. Ces hardis & fé roces navigateurs , couverts de fer , armes de la foudre, arrachoient à des peuples étonnés, divifés & láches, ce que la nature ou le hafard leur avott donné. Les brigandages pouíTés à ce monftrueux excès eurent un teime, & ce fut lorfquon put s'entendre. Alors le commerce prit la place de la violence , & il fe fit quelques échanges, mais rarement fondés fur une liberré cnticre & fur une juftice exa&e. Eníui, la cour de Lisbonne crut qa'il convenoit à fes intérèts ou a fa gloire d'al{ujettir à fa domination les parties de cette vafte contrée qu'011 croyoit les plus fer- tiles, ou dont la poíltion éfoit la plus heureufe j xk 1'cxécution de ce prcjet, plus brillant peut-etre que fage, níéprouva que peu de contradidions. Pour donner de la ftabiiité à ces conquêtes, on crut devoir multiplier les fortereífes, rcpandre la religion de 1'Europe, & perpétuer les naturels du pays dans leur ignormce. Sous le règne de Jean II, prince éclairc, qui,
48 Histoire Philosopxiqve lc premier, rendit Lisbonne un port franc Sc fie faire une application ncuvclle de l'aífronomie à la navigation, les Portugáis doublèrent le cap qui eft à 1'extrémité de 1'Afrique. On 1'appela alors le cap des Tempêtes; mais le prince, qui prévoyoit le paíTage aux Ilides, le nomnia le cap de Bonne-Efpérance. n iv. Emmanuel fuivit les projets de fes prédécef- . feurs. 11 fit partir le 18 juillet 1497 une flotte de quatre vaiííeaux, fous les ordres de Vafco de Gama. Cet amiral, après avoir eííuyé des tem- pctes, après avoir parcouru la cote orieutalc de 1'Afrique, après avoir erre íur des mers incon- nues, aborda enfin dans 1 Indoftan. Sa navigation avoir été de treize mois. v. L'Afie, dont 1'lndoftati forme une des plus Defcriptioti . , . • ri gfojira^hique nches parties 5 eft uii valtc continent cjut, te-on les obfervations des Ruííes, fur lefquelles 011 a élevé des doures raifonnables, s'étend entre le quarante-troiíiòme Sc le deux cenr feptième degré de longitude. Dans la direttion d'un pôle à lautre, elle sétend depuis le foixance-dix-feptième degré de latitude feptentrionale, jufquaudixième de latitude méridionale. I.a partie de ce grand conunent, compnfe dans la 7>one Tempétee, entre le trente-ciriquièmc Sc le cinquantième degré
DES DEUX IxDES. LlV. I.f( 49 de latitude, paroít plus élevée que tout le refle. Elie efl foutenue, taiu au nord quau midi, par deux grandes chames de montagnes qui courent prefque depuis 1'extrémité occidentale de. 1'A/ie miueure, & des berds de la mer Noire, juíquá ia mer qui baigne les cores de la Chiiie et de la- Tartarie à Torient. Ces deux chinês font liées entre elles par d'autres -chames intermédiaires, qui font dirigées du fud au nord. Elles fe prolongent, tant vers la mer du Nord, que vers celles des Indes & de 1'Orient, par des ra- mifications élevées comme des digues entre les lits des grands fleuves qui arrofent ces vaftes régions. Telle efl la grande charpente qui foutient la plus forte maífe de 1'Aiie. Dans 1'intérieur de ce pays immenfe, la rerre nefl quun fable mo- bile qui efl le joueç des vents. O11 n'y trouve aucun veftige de pierre calcaire ni de marbre. 11 n'y a ni coqnilles pétrifiées, ni autres fofliies. Les mines métalliques y font à la furface de la terre. Les obfervations du baromètre fe joignent à tons ces phénomtnes, pour démontrer la grande tlévation de ce centre de l'Aíie, auquel on a donné, dans les derniers. temps, le nom dc petite Bucharie. Tome /. D
fO HlSTOlRE Philosophiqve C'eft de 1'efpèce de ceinture qui environne cette vafte & ingrate région , que partent des fources abondantes & fort multipliées, qui cou- lent en différens fens. Ces fleuves qui charienr fans ceife à toutes les extrémités de 1'Afie des débris d'un terrein ftérile, forment autant de bar- rières contre les mers qui pourroient gagner les cotes, & aífurent à ce continent uue coniiftauce, une durée que les autres ne fauroient avoir. Peut- étre eft-il deftiné à les voir difparoítre plufieurs fois fous les eaux, avant de fouffrir lui-mème aucune atteinte. Parmi les mers dont cette vafte terre s'eft dé- gagée avec le cours des fiècles, une feule a refté dans fon fein ; c'eft la mer Cafpienne, qui c-ft vifiblement le baífin des grands fleuves quelle reçoit. Quelques phyíiciens ont foupçonné que cette mer cimmuniquoit avec 1'Océart Sc la mer Noire par des voies fouterraines, mais fans au- cune preuve. On peut oppofer à ces prétentions 1'évaporation qui fuflit pour vider l'eau, à mefure que les fleuves l'y voiturent, Sc la facilite avec laquelle les conduits fouterrains auroient été obf- rrués par les vafes Sc les fables que l'eau y auroit entraínés. C'eft auífi pour cette raifon, que la mer Cafpienne eft falée, comme tous les lacs qui
DES DE UX ÍNDES. LlV. I. JI reçoivent Ies eáux des fieuves fans les verfer au- dehors. II paroít certain, par les obfervations da baramètre faites à Aftracan, que fa furface eft au-delíous du niveau das deux mers voifiues j par conféquent, elle n'eft pas plus dans le cas de leur fournir de l'eau par des conduits íoiíterrainSj que de communiquer avcc elles par des débordemens íuperficiels. La mer Glaclale, qui baigne les cotes fepten- rrionales de la Sibérie, les fend inaccelbbles, fi l'on en croit les RuíFes. On ne doit pas efpérer, difent-ils, de trouver par cette mer une ncuvelle route d'Europe en Amériquè. Les glaces empèche- ront toujours de doublcr le cap de Schalaginskoi, qui fépare 1'ancien monde du nouveau, quoiqu'on ait franchi ce paíTage une fois. Mais peut-étre les RuíTes ne font-ils pas aíTez íincères, ou pas encore aíTez éclairés pour mériter une créance entière. Peut-être ne favent-ils pas tout ce qu'ils ont dit, ou n'ont-ils pas dit tout ce quils favent. La mer des Indes, qui pèfe & penche fur le midi de 1'Aíie, eft féparée de la grande mer da Sud par une chame de montagnes marines qui commencent à 1'íle de Madagafcar, & continuant jufquà celle de Sumatra, comme le démontrent les bas-fonds Ôc les rochers dont cette étendue D z
5z JÍJSTOJRÍ PH1L0S0PH2QVE eft parfemée, va rejoindre la cerre de Diemen & de la Nouvelle-Guinée. M. Euache, gecgráphe , qui a confidéré la terre en phyficien, traçaut la carce du monde íur cerce hypothèfe, veuc que la mer comprife entre ectte longae chaíne d'íiqs & les cotes méridionalcs de lAíie,ioic divifee en trois grands balfins, dont la nacu.re femble avoir circonfcrit ou deífiiié les limites. Le prender, fitué à 1'gccideiit, entre 1'Arabie Sc la Perfc, eft terminé au midi par cctte chaíne a íles, qui, depuis le cap Comorin & les Mal- dives, setend jufqua Madagafcar. C'eft ce balfin qui, en sVnfonçant dans les, cerres, creufe fans cefle le golfe Perfique & la mer Rouge. Le fecond ballin forme le golfe de Bengale. Le rroiíième, eft le grand Archipel, qui contient les íles de la Sonde, les Moluqúcs & les Philippines. C'eft comme un mallif, qui joint LAfie au continent auftral, lequel foutient le poids de la mer Paci- fique. Entre cette mer & le grand Archipel, eft comine un nouyeau ballin, qui forme a 1 orient une chaíne de montagnes marines, qui fe pro- jonger.t depuis les lies Marianes jufquM celles du Japon. Après ces íles fameufes , vient la chaíne des íles Kouriles, qui va joindre la pointe me. ridionale de Ia prefqu íle de Kamfchatka, Sc I
T)ES DEVX INDES: LIV. I.J cette chame renfenne un clnquiunç ffeffiri, ou fe jette le fleuve Amur, dont rembòucbure, rehdue ímptaticable par lcs bambous qui y crbif- feiu, peut faire croire que cette mer n a guére de profondeur. Ces détails géographiques, loirt de paroítre un hors - d'acíivre, étoiçnt comme ncceíkires pour dirujer & fixfer 1'attentton ftíf le plus tiche Sc Is plus beau contiftént de 1'univers. Entrons-y par Plrtdoftan. Çuoique par le nom générique d'Indes orien- ^vr. tales, ou entende comtnunément ces vaftes régions phyfique te la nature femble avoir élevée entre lcs faifons op- pofées. La feule épailíeur do1 ces montagnes y fépare l'été de 1'hiver, c^eft- V-dirs, k íaiiofn des D
J4 VlSTOlRE PHILOSOPHIQUE beaux jours de celle des pluies: car on fait quil n'y a point d'hiver encre les Tropiques. Mais par ce mot, on entend aux Indes le temps de 1'année ou les nuages que le foleil pompe au fcin de la mer, font pouííes violemment par les vents contre les montagnes, s'y brifent Sc fe réfolvent en pluies, accompagnées de fréquens orages. De là fe forment des torrens qui fe précipitent, groíCflent les rivières, inondent les plaines. Tout nage alors dans des ténèbres humides, épaiffes & profondes. Le jour même eft obfcurci des plus noires vapeurs. Mais femblable à 1'abíme qui couvroit les germes du monde avant la création, cette faifon nébuleufe eft celle de la fécondité. C'eft alors que les plantes Sc les fleurs ont le plus de sève & de fraícheurj c,'eft alors que la plupart des fruits parviennent à leur maturité. L écé, fans doute, conferve niieux fon carac- tère que 1'hiver dans cette rcgion du foleil. Le ciei, íans aucun nuage qui intercepte fes rayons, y préfente Tafped d'un airain embrâfé. Cependant les vents de mer qui s'élèvent pendant le jour, & les vents de terre qui foufflent pendant la nuit, y tempèrent 1'ardeur de l'atmofphC:re par une alternative périodique. Mais les calmes qui règnent par intervailes, étouffent ces douces haleines, Sc • *
DES DZVX IN DES. Li V. I. 5.5 billeiu fouveju les babitans en proie à une féche- refiè devorante. LipHuence des deux faifons eft encore plns marquée lar les deux mqrs de 1'Inde, ou 011 les diftíngue fous le nom de mouflons seche Sc plur vieufe. Taivdis que le foleil, revenant fur fes pas, amena au priutemps la laiion des tempetes &: des naufrages pour la mer qui baigne la côt« de Malabar, ceile de Coromandel voit les plus légers vaiiíeaux voguei" lans ancun níque íur une mer tranquille,. ou les pilotes 11 ont befom ni de fcience 111 de précauuon. Mais 1 automne, a fon tour, cliangeant la face des élémens, fait paíTer le calme fur la cote occidentale, & les orages fur la mer orientale des Indes; tranfporte la paix ou étoit la guerre, & la guerre oii étoit la paix. Uinfulaire de Ceylan, les yeux tournés vers la tégion de 1'équateur, aux deux faifons de 1'équinoxe, voit altemativement les flots tour- mcntés à fa droite Sc paiíibles a ia gaucne . comme fi 1'auteur de la narure tournoit tout-à- coup , en ces deux momens d equilibre, la balance des fléaux & des bienfaits qu'il tient perpétuel- lement en fes mains. Pcut-être méme eft-ce dans 1'Inde ou les deux empires du bien & du mal femblent n ttre féparés que par un rempart de
5 6 HlSTOlR E Pn 1 LOS O P H T QU E monragnes, queft iic- le dogme des deux prin- cipes , dogme dont 1'homme ne saffranchira peut-êrre jamais entièrement, tant ub ignorera les viies profondes de letre tout-puiíTant qui créa ]'u»ivers. Pourqnoi une éternité s'étant écoulée, fans que fa gloire eutbefoin de ie manifefter par ce grand ouvrage-* & fans que fa felicite cn exígeât íexif- rence, fe ddermina-t-il á le produire dans !e temps ? Pourquoi fa fageífe y ialfía-t-cUe tanc d imperfe&ions appatentes? pourquói fa bonré 1c peupla-t-elle d erres feníibles, q,,i devoient foufitir, lans 1 avrur mérité? pourquoi le méchant qu ;1 haít, y proípere-t-il fôus fesyenx, Sc lebon qu d chént, y eft-il accablé d aftlidions? pourquoi les innombrables fléaux de la nature y fruppenr- ils indidindemeut í mnoeent & le cbupablé? Jufqaa ce que ces obfcurirés foient éclaircies, 1'homme deviendra, felon que 1'ordre des chofes lut lera favorabíe ounuiíible, adorateurd'Oromaze ou d'Arima:car la dòuleur & le pJaifir fonr la fource de tous les cultes, comme 1'origino de toutes les idées. Telle eft la liaifon entre les lois phyfiques Sc morales, que le climat a jeté par-tour les pre- miers fondemens des fyílêmes de 1'cfprit humain
D£S T>£VX /iVOEf. LfV. I. $7 íur les objets imponans au bonheur. Ainfi les Indicns, íur 1'imaginaáoti defquels la nafture fait les plus proíondes impreilions par Ics plus fortes influences du bien & du ma!, par le fpe&acls continuei du combat des élémens j les Indiens onc étc placés dans la poíition la plus- fécondc en révoiurions , eu événemcns , en faits de toute efpèce.. • • Ml Auíliia philofopbie - & liiiftoire fc font long- vu. temps occupées des célebres contrées de 1'Inde, & leurs conjectures ont prodigieuíemcnr reculé íépoque de 1'exiftence de fes premicrs habitans. En cílet, fon
58 Hjstoir e PH 1LOS O P H I QUE En general, ne peut-on pas dite que le climat le plus favorable à 1'efpèce iiumaine , e!l le plus ancienncinent peuplé? Lu climat doux , un ait put , un foi ícuile, Óc qui pip^ic prefque fans culture , ont du ruírembler les premiers hommes. Si le genre huraaiu a pa fe malciplier Sc s étendte dans des régions afrreufes, ou il % faliu lutter fans celTe contre la nature •> fi des fables brúlans 6c arides, des marais impraticables, des glaces éter- nclles, ont reçudes habitans j fi nous avons peuplé des déf-rts & des torces , ou il íalioic fe cléfendre contre les élémens Sc les betes téroces : avec quelle facilité n'a-t-on pas dú fe reunir dans ces contrées délicieufes, ou 1'bonnue , exempt de befoins , 11'avoit que des [plaiíirs à delirer j ou jou:ííant, fans travail Sc fans inquietude , des meilieurs produchons Sc du plus beau fpedtacle de 1' univers, il pouyoit s'appeler à jufte titre 1'ctre par excellence Sc le roi de la nature ? Telles étoient les rives du Gange Sc les belles contrées de 1'Indoftan. Les fruits les plus délicieux y par- fument l'air , & fourniíTent une nourriture faine Sc rafraichilfante j des arbres y préfentenf des om- brages impénétrables à la chaleur du jour. Tandis que les efpèces vivantes qui couvrent le globe ne peuvent fubíifter ailleurs qu'à force de fe détruire ,
VES DEUX INDES. LlV. I. 59 dans rinde, elles partagent avec leur maitre 1 a- bondance & la fureté. Aujourd hui même, cjue la terre deyroit y ètre épuifée par les produchons de tant de liòçlfis , & par leur confojnniation dans des régioas éloignées , 1 Indoftan , fi 1 on en excepte un petit nombre de lieux ingrats & fablonneux , eft encore le pays le plus fertile du monde. Le moral n'y eft pas moins extraordinaire que le phy fique. Lorfquon arrete fes regards fur cette vafte contrée , on ne peut voir fans douleur que la nature y a tout fait pour le bonbeur de »''*• 1'homme , & que lliomme y a tout fait contre elle. La fureur des conquéces, & un autre fléau qui n'eft çuère moins deftructenr , 1'avidité des commerçans, ont ravagé tour-à-tour & opprimé_lc plus beau pays de 1'univers. Au milieu des brigands féroces & de Ce ramas d'étran<:ers que la guerre & Tavidité ont att.rés dans l'lnde, on en déméle aifément les ançiens habitans. La couleur de leur teint & leur forme extérieure les diftinguent encore moins que les traits' particuliers de leur caraâère. Ce peuple , écrafé fous le joug du defpoufme , ou plutot ac 1'anarçhie la plus extravagante , n'a pris ni les mocurs, ni les lois , ni la teligion de fes tyrans.
6o HlSTOIRE Ph 1T.OSOPH 1QVE Le fpeétacle continuei de tòutesles fureurs de la guerre , de toiis les excès &: de tous les vices dont la natura humaine eft capable, n'a pu cor- rompre fon caradière. Doux , humain , timide, rien n'a pu familiarifer un Indien avec la vuc du fang, ni lui infpirer le courage & le fentiment de la revolte. II n'a que les vices de la foibleífe. Le voyageur éclairé qui, en parcourant les plaines de 1'Egypte , voit épars da-.is la canipagne des tronçons de colonnes, des ftatues mutilées, des entableniens b ri fés, des pyramides immeiifes echappées anx ravages des guerres & des temps, contemple avec admiration ces redes d'unc nation qui n'exifte plus. II ne retrouve plus la place de cette Thèbes auX cent portes , fí céfébre dans 1'antiquité ; mais les débris de fes remples &: de fes tombeaux lui donnent une plus haute idéo de fa nlagnificcnce , que les récits d'Hefodote & de Diodore. En examinant avec attenrion les récits des voyageurs fur les moeurs des naturels de 1'Inde, on croit marcher fur des monceaux de mines. Ce font les débris d'un édifice immenfe. L'enfemble en eft derruit ; mais ces débris épars atteftent la grandeur & la régulariré du plan. Au travers de fuperftitions abfurdes, dc pratiques puériles 8c
DES DEUX IX D ES. L I V. I. 6l extravagantes, d'ufages & de préjngés bizarres , on apperçoit lcs traces d'une morale fublime, d une pliilofophie profonde , d'nne police três- rafinéej 5e lorfquon veut remonter à la fource de ces infiitutions religieufes & fociales , 011 voit quelle fe perd dans 1'obfcurité des temos. Les traditions lçs plus anciennes préfentent les Indiens commc le peuple le plus anciennement éclairé 5c civilifé. L'Empereur Mahmoucl Akebar eut la fãntaiíre de s'inftruire des príncipes de toutes les religions répandues dans íes vaftes provinces. Dégagé des fuperftitions dont 1'éducation mahométane 1'avoit préoccupé , il voulut juger par lui-méine. Rien ne lui fut plus facile que de connoícre tous les cultes, qui ne demandent qu'à faire des profé- lytes; mais il échoua dans fes deífeins quand il lallut traiter avec les Indiens , qui ne véulenc admettre perfonne dans la communion de leurs myílcres; Toute la puiíTance 5c les promeíTes d'Akebat nepurent déterminer les bramines à lui découvrir les dogmes de leur religion. Ce prince recourut donc à 1'artifice. L'expédient qu'il imagina , fut de faire remettre à ces prètres an jeune enfanr nommé Feizi, comine un pauvre orphelin da
Pi HlSTOlRZ PBiLOSÓtHIQVB la race facerdotale , la feule qui puiíTe être ad- mife aux faints myftères de la théologie. Feizi , bién inftruit da role quildevoit jouer , fut fecré- tement envoyé 1 Bénarès , le íiége des fciences de 1'Indoftan. II fut reçu par un favant bramme , qui 1'éleva avec antant de tendrefle que s il eut été fon fils. A prés dix ans d études , Akebat vòulut faire revenir le jeune homme j mais celui- ci étoit épris des charmes de la filie du bramine , fon inftitutéuf. Les femmes de la race facerdorale pafTent pour les plus belles femmes de 1 Indoltan.Le vieux bra mine ne s'oppofa pas aux progrès de la paifion des dcux amans. II aimoit Feizi, qui avoit gagiié fon ccEur par fes manières & fa docilite, & lui ofirit fon amante en niatiage. Alors le jeune Homme, partagé entre 1'amour & la reconnoiffance , ne voulut pas continuer plus long - temps la fuper- cherie. Tombant aúx pieds du bramine , il lui découvre la fraude , & le fupplie de lui pardonner fon crime. Le prêtre, fans lui faire aucun reproche, faifir un poignard qu'il portoit à fa ceinture, & alloit s'en frapper. fi Feizi neut arrêté fon bras. Ce jeune homme mit tout en ufage pour le calmei, proteftant quilétoit prêt à tout faire pour expier
DES DEP.r IíTDES. LlV. I. 6} fon infidélité. I.e bramine fondant en larmes, promic de lui pardonner, s'il vouloit jurer de ne jamais traduire les Bedas ou livres fàitits, 8c der.e jamaisrévélerà perfonnele fymbolede lacrcyance des bramines. Feizi promit fans héíker , & vrai- femblablement il rint parole. De temps immémorial, les brames , feuls dé- pofiraires des livres , des coniroiílànces 8c des règlemens , tant civils que religieux, cn avole;;t faie nn fecret que lá préfence de la mort , au milieu des fupplices, ne leur avoit point arraché. II n'y avoit aucune forte de terreurs & de féduc- tions auxquelles ils 11'euííent réíifté, lorfque tout récemment M. Haftings, gouverneur général des établiíTemens anglais dans le Bengale, 8c le plus éclairé des Europiêrts qui foient paííes aux Iodes, devint poflTeífeur du code des Iiidieiís. Il ccr- tompit quelques brames ; il fie fentir à d'autres le ridicule & les inconvéniens de leur myftcrieufe réferve. Les vieillards , que leur expcrience 8c leurs études avoient élevés au delfus des préjrgés de leur cafte, fe prérèrent à fes vaes, dans l'ef- pérance d'obtenir un plus libre exc-rcice de leur religion 8c de letirs lois. Ils étofent au nombre de onze , dont le plus âgé palíoit quatre-vingts ans, & le plus jeune n'en avoit pas moins de
C 4 HlSXO IRE Ph 1LOS o P II1 QUE trente-cinq. lis compulsèrent dix-huir auteurs ori- ginaux famskrets y Bc le recueil des fentences qu'ils eu tirèrent, traduic en perfan, fous les yeux des brames, le fut da perfan en anglais par M. Hal- lied. Les compilateurs du code rejetèrent una- nitnement deux propofitions : 1'uae, de fupprimer quelquesparagraphes fcandaleuxj laucre, d inftraire M. Halhed dans le diaie&e íacré. Taut il eft vrai que 1'efpnt íacerdotal eft par-touc le méme, Sc qu'en touc tcmps le prêtre , par intérèt Sc par orgueil, s'occupe à rerenir les peuples dans 1'igno- rance. Pour donner, à louvrage 1'exachcude & la fan&ion qa'on pouvoit deíirer , 011 appela, des diferentes conrrces du Bengale , les plus habiles dentre les pundits ou brames jurifconfultes. Voici l'hiftoire abrcgée de la création du monde, & de la première formation des caftes , telle que ces religieux compilateurs l ont expofée à la téte du code civil. Brama aime , dans chaque pays, la forme du culte qu'on y obferve. II écoute dans la mofquée le dévot qui recite des prières, en comptanr des grains. II eft préfent aux temples, à 1'adoration des idoles. II eft 1'intime du Mufulman Sc l'ami de l'Indien , le compagnon du Chrétien & le confident du Juif. Les hommej qu'il a doués d'une
DES DE UX INDES. LiV. I. gj d une ame élevée, ne voient, dans les contrariétés des fedes & la diverfiré des calces religièux, quun des eífets de la richeíFè qu'il a déploycê dans 1'ceuvre de la création. Le príncipe de la vérité, ou 1 crre-fiipr j'me, avoit formé la cerre & les cicux , !'eaa , I'air & le feu, lorfqu cl engendra Brama. Brama eft 1'efprit de Dieu. Í1 eft abforbé dans la concemplarion de lui-meme. II aft préfenr à chaque parcie de l'ef- pace. II eft um Sa fcience cft innnie, Elie lai vcenr par infpiraxion. Son inrelligence comptend touc ce qui eft pcílible. II efe immuabíe. U n'v a pour lai, nt palie , ni préfenr , ni ftuur. II eft indépencianc. II eft féparé de 1'Univcr:.' I! anime les opéracions de Dieu. II anime les viç !e Vaí"e du feu, íe( fer de lairàanc, le fea des mattères combuftiblss, Tombre du corss, h pouilítre du vent, le traic da relforcde Urre 1 Wcrage de 1'arbre. Ainfi, par eec efnric, fUijí- vers eft donc des púiiTances de la volonté b des puilíances de Ta^ion. ?i cèt efpriifvient du cocar, par le canal de i oreiiie, il produif la perceprion des fons; par le canal de íapean , la p.rcepcion du Bouchet $ par le canal de Pcril , la ptrcepcion des ob,ets vifibles • par le canal de la langue , la tom* l " .
66 HiSTOlXE PlílLOSOPHiqVE perception tiu gout ; par le canal du nez , la perception de 1'odorar. Cet efprit anime les cinq membres daâion , les cinq membres dc per- « ceptiòn, les cinq élémens, les cinq fens, les trois- uilpoíirsons de l'ame •, caufe lacréation ou 1'anéan- tilitment des chofes, contemplam le tout en fpec- tatcur indifíerencl Telle eft la doctrine du Reig- Beda. Brama engendra de fa bouche la fageíTe , ou le brame , dom la fon&ion eft de. prier, de lire Sc d'inftruire; de fon bras, la force, ou le guerrier, Sc lefouverain qui tirera de 1'arc , gouvernera Sc combatera; de fon ventre, de fescuides, lanonr- ricine , ou 1'agriculture & le commerçant; de fes pieds , la fervitude , ou 1'arnfan & l'ef- clave, qui paftera 1'a vie à obeir , à travailler & à voyagtr. La diftindfeion des quatre premières caftes eft donc aufti vieiile que le monde , & d'infticution divine. Bratm produifit eufuite 1c refte de l'efptjce htimaine qui devoit remplir ces quatre caftes , les àhirrjaax, les végétaux , les chofes manimées-, les vices et les vertus. Ii prefcrivic à chaque calte fes devoirs; Sc ces devoivs font à jamais con- fignós dans les livres facrés.
Í)ES DEUX IXZ>Ê$. LlV. I. gy ■ ■ premier mágiftrat ou fcilverain ciu choix de Brama, eut tin méchanr fuccélTeur, qui perverrit ioídre focial , en autorifant le inélanee des hommcs Sc des femmes des qu^tré caftes qu'il avóir íníHcuées ; Confuíion faérilège , de laqúelle fortic tliié cinqriième cáfte , Sc dê celíc-cí une rnultitude d'autres, Les brames irrites le mirenr a iT.orr. En.Trottant la main drojte dé fon cadáVre» il en naquit deux fils , l'un militaire ou mágiftrat, 1'autre brame. En frottant la mafn giuchè, il en naqnit*une filie , que les brames marièrenc à fon írère le gaefrier, à qúi ils accoírditerit la niagif- tracurè. Celui-ci avoit médité le rriaftaCné de Ia crnquiòme cafte , Sc de toutes fes branehés. Les brames 1'eií diíTuadêrént. Leur avls ftlt de raílêni- blcr les individus qui les Cômpofoient , & cledeut aifigner diflêrentes fon&ions flítié les fciénces , les arts & les mériers, qudls 6'xèreèrent, euác Sc leurs defcendans , à perpétnitéV D'ôu l'on voit que le brame fut íellement enot*- gueilli de fon origine, qu'il auroit crft fe degradei: en ambitiohnartt la rriágiftrawre ou lá fduveraí* neté , Sc qu'dn plrvint à rendre ailx peuples leurs chaínes icfpechables, en les cr, chacgeáncíáu nom dela disfihííé. Jamais uri Indien nc fut tcnré de fórtn* de fa cafte. Lá dtfcábutión' des fndiêris'én *' ;J E a
68 HlSTOlRE PHILOSOPHIQVE caíles, qui s'élèvent les unes au-deíTus des a^es, caraócérifent la plus profonde corruptiou , & le plus ancien cfclavage. Elie décèle une injufte & revoltante preeminente des prêcres fur les autres conditions de la fociété , & une ftupide indirfe- rence du premier légiílateur pour le bonheur ge- neral de la nation. Cet hiftorique de la naillànce du monde n'oífre rlen de plus raifonnable, ou de plus iníeníe, que ce quonlit darií les autres mythologies. Par-tout 1'homme a voulu defeendre du^ciel. Les .bedas , ou les livres caaoniques, ne font ni moins révérés, ni moins crus dans l'Inde , que la. bible par le iuif ou le chrérien j Sc la foi dans les révélations de Brama , de Raom & de Kishen , eft auifi robufte que la nptte. La religion fut par-tout une invention d!hommss adroits Sc politiques , qui ne urauvarie pas en enx-mènies les moyens de gouverner leurs femblables à leur gté, chetclidrent dans le ciel.la force qui leur manquoit, Sc en firent defeendre la terreur. Leurs rêveries fureiu généralemènt admifes dans toute leur abfurditd. Ce ne fur que par le progrès de la civilifation Sc des lumières, qu'on s'euliard;t à les examiner, & qu'on commença à rougir de fa croyance. D'cntre les raifonneurs^ les uns sen moquèuent
uns DEVX ItJDT.S. LlV. I. Gç) S: formèrent la claífe abhorrée cies eíprits forts; !es aurres, par intétêt ou puíillanimité, cherchant à concilier la folie avêc la raifon, recoururent à des állégories d<5nt les inftíruteurs du dogme n'avoient pis eii la moindre idée , Sc que le peuple ne com- prit pas ou rejeta pour s'en tcnir piírement & fim- plement à la foi de fes pères. Les annales facréés des Indiens dater.c des fiè- cles les plus reculés , Sc fe fone confervées juf- q'i'aux dera;crs temps fans aucune interruption. Eilcs ne font aucune mention de révénement le plus mémorable Sc le plus terrible, le déluge. Les brames prétendent que leurs livres facrés font an- térieurs à certe époque , Sc que ce fléau ne s'é- tendit pis fur l Lidoílan. Ils diftinguent quatre ages. L'âge de la purcté, dont la durée fut de trois millions deux cent mille ans : alors 1'homme vi- voit cent mille ans, Sc fa ftature étoit de vingt Sc une coudées.' L'âge de réprobation , fous lequel un tiers du genre humain étoit corrompu : fa du- rée fut de deux milliòns quatre cent miile ans, Sc la vie de 1'homme de di>: mille ans. L'àge de la corruption de la. moi-t.ié de 1'efpèce, dont la durée fut d'un milliòn Cx cent mille ans , & la vie de 1'homme de mille ans. L age de la cor- ruption générale, ou 1'òre préfente, dont la durée E 3
70 HjSTOIRE PH2L0S OPHl QUE fera de quatre cent mille ans il y en a pies de cinquante mille d'écouJés : au commencement de ce penode, la vie do 1'homme fut bornée à cent ans. Par-tout 1 âge préfent eft le plns corrompa j par-tont fon íièçie cft la lie des íiècles : comme fl le vice &: la vertu n etoiçm pas auííi vieux que 1'homme et le monde. Quelque tãbuleufes que ces annales noas pa- rei ííènt, par qui pourroient-elles ctre conteftées ? Secoit-ce par le philofophe , qui croi.t à 1'étérnitç des chefes? feroic-ce par le juif, dont la çljro- hoíogie , les mocurs , les lois ont lane de confof- miré avec le dernict âge de 1'Indjen ? II n'y a point d cbje&ions contre les époques des Indiens, qu'on ne puiíle rétorquercontre lesnòtres,& nons nV-mployons aucune preuve à con,tefter celies-ci , qu'on ue retrouve dans la bouche Sc les écrits di> brame. I.es puijdits ou brames junfconfultes parlent aujourd'hui la langue originale des lois , langue ignorée du peuple. Les brames parlem & écrivem; le famslcret. Le famskrec efe abondant & concis. La grammaire en cft tròs-qompliquée Sc très-ré- gulière. Ifalphabet. a cinquante caracteres. Les dáclinaifoixs, au nombre de dtx-fept, ont chacune un dngulier, un dael Sc un plurier. II y a. dgs
SES SEUX IKDES. Liv. T. 71 fyllabes breves, pias breves & très-brèves •, des fyllabes longues, pias iongaes &r très-longuès ; aigues 3 plus Kgues & très-aigues ; grávôs , par. graves-& très-graves. C'eft un idiome note &: líui- fical. La dermète fyllabe da mot bedéfeo cll une efpèce de point d'orgae qui date près"d'une'* mi- nute. La poélie a toutes fortes de vers, & la ver- íilication toutes les fortes de pieds & de dlflke.ltés des autres langues, fans en excepter la rime. Les auteurs compofent par ftances, dônt le fiijet eft communément moral. Un pire diftipateur eft l'en- nemi defon ft/s. — Une mire débauchée eft Pennemie de/es enfans.— Une be/le femme eft C ennerrúe de Jon mari. — Un enfan.t mal eleve eft l'ennemi defes parens Voici un exemple de leurs 'pièces. — Par la foif de Por, j'ai foui/lé la terrè & je me fuis livre à la tranfmutaúon des métaux. — J ai iraverfé les mers , £' j'ai rampé foits les grands. — J'ai fui le monde je me fuis occupe de Vart des enchantemens & j'ai veille parnú les tom- íeaux. — II ne men eft pas revenu vn cowri. Avarice retire-toi j j' ai renoncé a tes chimcriques promejfes. Quel laps de temps ne fuppofe pas une langue auffi^difftcile & auffi perfeôiorirtée? Que les folies modèrnes font vieilies ! II eíc parle dans le e 4' m
7- Histoire PHILOSOPHIQVE Samskret cies jugemens de Dica par l'eau & par le feu : combien les mimes erreurs Sc les manes vérités ont faie • de fois le tour du giobe! Aa temps ou Samskret éroit écrit Sc parte, les fept jours cie la femaine portoient déja , Sc dans le nume ordre, les noms des fepc planètes \ la cul- ture de la carme à fucre étoit exercéej la chimie étoit connue ; le feu gregeois étoit invente ^ il y avoit des armes à teu j un javelot qui, lancé , fe divifoit en flèches ou pointes ardentes qui ne s éteignoient point une machiue qui lançoit un graud nombre de ces javelots Sc qui pouvoit tuer jufqu'à cent hommes en un inftant. Mais ceft fur- tout dans le code civil des Indiens ou nous allons entrer , qu on trouve les atteílations les plus fortes de Tincroyable antiquite de la nation. Hnfin, nous les poííedons ces leis d'un peupíe qui femble avoir inílruit tous les autres, Sc qui, depuis fa réunion, na fabi, dans fes mocurs Sc fespréjugés, d'autres altcrations que celles qui fone infeparables du cara&ère de 1'homme Sc de Fin- fluence des temps. Le code civil des Indiens s'ouvre par les de- voiís du fouverain ou magillrat. On lit dans un paragraphe féparé: « qu'il loit aimé, refpeçté , >» inílruit, fenne & redoucé. Qu'il traite fes fu-
DES DEUX INDES. LlV. I. 73 »> jcts comme fes enfans. Quil protége le mérite » & récompenfe la vertu. Quil fe montre à fes » peuples. Quil siablicnne du v'm. Qu'il règne » d'abcrd fur mi-mênie. Quil ne foit jamais ni « joueur ni chalfe ir. Que dans toute oCcafion il » épargne le brame & l'excufe. Qu'il encourage » fur-tout la culrure des rerres. II n'envahira point » la propriété du dernier de fes fujets. S'il eft » vainqueur dans la guerre, il en rendra graces »> aux dieux du pays , & comblera le brame des » dépouilles de 1'ennemi. II aura à fon fervice » un nombre de bouftons ou paraíites , de far- » ceurs, de danfcurs & de lutteurs. S'il ne peut » iailir le malfaiceur, le méfait fera réparé à fes » dépens. Si percevan: le tribut, il ne protege pjs, » il ira aux enfers. S'il ufurpe une portion des » lcgs ou donations pieufes, il fera châcié pen- » dant mille ans aux enfers. Qu'il fache que par- » tout ou les hommes dun certain rang fréquen- » tent les proftituées & fe livrem à la débauchc » de la rabie , L'én: marche à fa rume. Son au- *> terité durera peu , s'il confie fes projets à » d'aurres quà fcs confeillers. Malhcur à lai s'il » confalte le vieillard imbácille ou la femme » Légàe. Q t il tienne fon confeil an haut de la U rnaifon , fur la monragne , ar. íond du délert,
74 HlSTOIRE FH 11 O S O P li I Q UE » loin des perroquets & des oifeaux babillards.»» II n'y auroit daus le code entier que Ia ligne fur lés donations pieufes , quon y reconnóirroit le doigt du précre. Màis quelle eft 1'utilité des bouttons-, des danfeurs, des farceurs à la cour du magiftrat ? Scroit-ce de le délalíer de fes fonóhons pénibies , de le récréer de fes devoirs férieux ? i Combien la formarion d'un code civil, fur-tout pour une grande nation, ne fuppofe-t-elle pas de , qualités réunies! Quelle connoiírance de i'homme, du climat , oe la religion , des maeurs , des ufiges , des prejngés , de la fuftice natjirelle, des droits , des rapports, des couditiôns, des chofes , des devoirs dans tous< les états , de ia proporrion . des chacimens.au* delits ! Quel jugement! queUe impartiahté ! quelle expéuonce! Le code des In- diens a-t-il écé 1 ouvrage du génie ou le réfultat de la fageíTe des liècles? C'eft une queftion que nous lailíons a décider à celui qtii fe dónnera la peme de méditer profondóment. Ou y traite d'abord du pfor, le premier lien des homm.es entr'eux ; de la propriété, le pre- niier pas de 1 a!lociation da la juitice , fans la- queiie aucune fociste ne peut fubfiller; des formes de la judicé , fans lefquelles 1'exercke en de-
DES V E U X IKDES. Liv. I. 7J vient arbitrai te cies dcpôts , des partages, ues donations, des gages, des efclaves, des citoyens, des pecos, des mères, des enfans , des époux , des temmes, desdanfeufes , deschanteuícs. A la fuite de ces cbjets, qui marquem une popula- tion nombreufe , des liaifons iníinies , une expé- tience confommée dc la móchanceté des hoiumcs, on paiíe aux loyers , aux baux , aux partages des terres Sc aux récoltes , aux villes & aux bourgs , aux amendes , à toutes fortes d'i_njures & ue rixes, aux cbarlatans, aux íilous, aux vols, entre lefqueis on coinpte le vol de la perfonne , a 1 ifrr ccntinence Sc à 1'adultçre \ Sc cbacune de ces matières,eft traitée dans un détail qui s'étend de- puis les eiWes les plus conununes jufquà des délits qui íemblent chimériques. Prefque tout a été prévu avec jugemeut, di unguc avec fineíTe, Sc preferir, défiyrdu ou châtié avec jufcjce. Df cette multitude- de lois» nous n expoferons qne ccllcs qui caiaclcrtfont les premieis uuups de. ia nation, Sç qui doivent uous frappm ou par leur fageGe.pu par leur íingularitó. XI eft défendu de prócer à la funnre , i lçafeat Sc à fon íervkeuc. L'inwrót dn prór sacçruít i inefure que la caíle de 1 tnipritiuour delceud : pçlice inhumamc ou I on a plus confuUê la fécu-
76 IIistoirz Fhilosophiqvb rké du riche que !e befoin du pauvre. Quelle que foit la durée du prêr, Tintéret ne s'élevera jamais au double du capital. Celui qui hypothéquera Ie rtiôme efFet à deux créanciers fera puni de mort: cela eft jtifte, c'eft une efpèce de vol. Le créan- cier faiíira fon débiteur infolvable dans les caftes fubzlternes, 1'enfôrmera chez lui , & le Fera tra- varlier á Fon proiít. Cela eft moins cruel que de 1 étendre fur de lá pa:ile dans une prifon. La femme de mauváifes mceurs n'hérircra pomt, ni la vèuve fins enfans, ni la fcmmefté- r>!e , ni llicmrne fan§ príncipes , ni 1'UuHiiquê, ni 1'imbécille, ni le banni de Fa cafte , ni j'expti!fé de fafamiile,ni 1'áveugle ou fotird de nailfance, ni le muet, ni 1'impuifTànt, ni le maléficié, ni le 1-preux , ni celui qui aura frappé Fon peie. Que ceux qui les remplaccnt les revitent & les nourriífent. Les Indiens ne tcftenr point. Les degrés d'affi« nité fixent les prétentions & les droirs. I.a pornori de 1'ei^Fánt qui aura nrofité tle Fon éducarión fera doiible de celle de 1'cnfant igneranr. Frefqúe toutes les leis du éode fur les pro- priétés, les fucccflíons Sc les partages, font con- formes ar.x lois romaines , parce que la raifon Sc 1'équité fonr de rous les temps Sc didlent les
DES DE VX IS DES. LlV. I. 77 mémSs téglemens, à mqins qu'ils ne fòient con- traries par des ufages bizarres ou des préjugés extravagans , donc 1'origine fe pcrd dans la nuit des temps, que leur antiquité foutient contre le fens commun > & qui font le defcfpoir du le- gillateur. S'il fe commet une injuftice au tribunal de la loi, le dommage fe répanira fur tous ceux qui y autont participe, fans en excepter le juge. II feroit à fouhaicet que par-tout le juge pút être pns à partie. S íl a mal jegé par nicápacité , i! eft coupable j par miquite, d 1 eft bien davantage. Après avoir condamiiç le faux témoin à la peine du talion, on permet le faux témoignage contre une dépoíition vtaie qui conduiroit le coupubiO à la mor:. Quelle étrange aífociation [de lageífe Sc de folie! Dans la détrefle , le mari pourra livrer fa femme , fr elle y confent; le père vendra fon íils, s'il en a plufieurs. De ces deux lois 1'une çíl in- fame , 1'aatre inhumaine. La première ráduit la mère de famille à la condition de proíhtuée , la feconde , 1'enfant de la maifon á 1 etat d'ef- clave. I es ditférentes çlaifes d efclaves font éncrme- ment mulúpliées parmi les Indiens. La loi eia
?S HlSTOTRE PHTLOSOMTQt/E pcrtnet raffranchiftement, qui a fon cérémonial. L'efclave remplit une cruche deau , y met dit fiz cju'U a mondé, aVec qúelques feiíilles duit legume ; il fe ticnt debout devant fon mafcre, la cruche fur fon épaule ; le maítre 1 clève fiir fa tete, la caíle, & dic trois fois, tandis que Ie contenu de La cruche fe répand fur 1'efclave : Je te renas libre , & Tefclave eft affranchi. Celui qui t u eia un animal , un cheval , un bceuf, une chèvre , un chartreau, aura la Uiain ou le pied coupé j & voili 1'homme mis fous la ligne de la brute. S'il tue un tigre, nn ours, un ferpent, la peine fera péctiniaire. Ces délits font des confáqucnces fuperftirieufes de la mérempfy- Ccfe, qui, faifant regarder le cprps d'un animal comme le domicile dqne ame lunnaine, montre la mort violente d'un reptile comme une efpèce daíTàíiiiiat. Le brame, avant que de s'aífeoir d U-rre , balayoit la p'ace avec un pan de fa robe, Se diíoit a Dieo : Si j'ai fa.it defcendre ma hien- vcUlanoe jitfquà la fourmi, ftfpòic que tu feras dqfctndrt la tiznne jufqídà moi. La population eft un devoir primitif, un ordre de la nature 11 íacré, que la loi permet de trem- F -" ' mentir, de l'fe parjurer pour favorifér un mariage. C eft une action malhenncte qui fe fair
X>E S DEVX INDES. LlV. í. 7J par-tout, mais qui ne fut licite que chez les In- diens. Ne feroit-il pas de la fagefle du lçgifiateur , dans plufieurs autres cas, d'autorifer ce quil ne peut, ni empêcher , ni punir ? La polygamie eft permite par toutês les reli- gions de l\Afie , & la pluralité des marís tolérée par quelques-unes. Dans les royaumes de Boutan & du Thibet, une feule femme fert fcuvent à toute une famille, fans jalouíie & fans trouble domeftiquc. La vírginité eft une cdfifi.ition eíTentielle à Ia validité de i'union conjugale. La femme eft fous le defpótifme de fon mari. Le code des Indiòns dit que la femme maítt&Jft d'e!lt-mímc fe concluir a toujours mal, & qu'H ne faiti jamais compter (\it fa veHu. Si elle n'cngendre que des filies, fon époux fera difpenfé d'fiabiter avec elle. Elle ne fortira point de la ma;fon fans fa perrniílion. Elie aura toujoyis le fejn couvert. A la mort de fon mari, il convient qu'ellc fe brule fur le mème bu- cher , à moins.quelle lie foic enceinte, que fon mari ne foic abfenr, quclle ne pui fie fe procurcr Ion turban ou fa ceincure, oU qn'eile ne fe voue à ia chafteté & au céíibat. Si elle parrage le bfi- clier avcc le cadavre de fon mari, le ae! le puis élevé. fera fa demeure , Sc elle y fera placée à còté de Thomme qui n'aura jamais menti.
So Histoire Philosofhiqve La légiílation des Indiens, qu'on trouvera trop indulgente fur certains crimes, tels que l*alíaf- finat d'un efclave ,1a pcdéraílic, la beftialité, dont on obtenoit 1 abfolution avec de 1'argent, paroitra fans doute arrcce fur le commerce iliicitc dcs deux fexes. C eft vratfembiablement une finte de la lubricité des femmes & de la foibiefle des hommes fous un clima; bruhutt, de la jalouíle effrénée de ceux-ci, dela crainte du mélange des caftes , des tdées folies de continenee , accré- ditées, dans toutes les ccntrees, parmi des prêtres íncontmens, une preuve de 1 ancienneté du code. A mefure que les fociétés s'accroilfent Sc durent, Ia corruption setend} les délits, fur-tour ceux qui naillènt de la nature du ciiiiiat dont 1 mfluence ne ceife point, fe multiplier.t, & les chatimens tombent en défuécude, à moins que le code ne foit fous la fanction des dieux. Nos lois ont prononce une peuie févèrc contre l'adul- tere. Qui eft-ce qui s'en doute ? Ce que nous appelons commerce galant, le code 1'appelle adultere. J1 y a ladukòre de la coquetterie de 1'homme ou de la jftmme , dont le chátinrent eft pécnniaire ; faduhke des prá- fens , qui eft chatié dans I homme par la mu- tilation j faduitère ccnfcmmé, qui eft puni de morr.
■DBS J3EFX I. gj more. T a fiile d*un brame qui fe proftbue eft con- damnée au feu. Lattcac.liçmentdéshonnéte, dont la loi fpécifie les differences, parce qifelle eft fans pudeur, mais que la décence fopprirne dans-un hiílorien, .a fa peine eíUayante. L'homme a une cafte fuptrieure, couvaincu d avoir habite avec une fcrnme d» péuple, fera c.arqué far ie fronr de la figure d 411 boinme fans tete. Le brame adaícère fera marqué fur le firont des parties fçxuelles de la íemme on les décl.irera à fa complice, & elie fera mife à mort. L es chanteufes, danfeufes Sc fêmmes publiques forment des communautés protégées par la police. Elles font emplíjyées dans les folemnirés j õn les envoie à la rencontre des hommes publics. Cet état étoit moins méprifé dans les anciens temps. Avant les lois , la condition de l'homme dif- féroit peu de la condition. animale , Sc aucun préjugé natrachoit de la turpitude à une aélion naturelle. La courtifanne qui aura manqiié à fa parole, rendra le double de la fomme qu'elle aura reçue. Celui qui i'avilira par une jouHFance abufive,lui paiera huit fois la mèmè fomme , & autant au magiítrat. Le châtiment iera ie mème, s'il fa proftituée à un autre. 1 Tome. I. " f
\ íl His TO 1 Rt V Hl LOS O TH 1 QUE On ne jouera point fans le confentement da magiftrat. La dette du jeu clandeftin ne fera point exigible. Celui qui frappera un brame de la main ou du pied, aura la main ou le pied coupé. On verfera de 1'huile bouillante dans la bouche du fooder, ou de 1'liomme de la quatrième cafte, convaineu d'avoir Iu les livres facrés. S'il a en- tendu la ledure des Bedas, fes orcilles feront remplies d'huile cliaude & bouchées avec de la cire. Le fooder qui s'aíTeoira fur le tapis du brame, aura la fefle percée d'un fer chaud, 6c fera banni. Quelqup crime que le brame ait commis, il ne fera point mis à mort. Tuer un brame efl: le plus grand crime qu'on puilfe commertre. La propriété d'un brame eft facrée ; elle ne paílèra point en des mains étrangères , pas même dans celle du fouverain. Et voilà , dans les pre- miers temps, des hommes de main-morte parmi les Indiens. La réprimande fuppléera au íilence de la loi. Le châtiment d'une faute s'accroítra par les réci- dives. L'inílrument; de l'art ou du métier, mème celui de la femme publique, ne fera point con- fifqué. Que diroit 1'Lrdien, s'il voyoit nos huif-
D ES DEUX IN DES. Li V. I. 8$ fters démeabler la chaumière du payfan, & fes birufs, fes autres inftrumcns de labour mis à lencan ? Er pour terminer cctte courte arralyfe d'un code trop peu connu , par quelques grands tfaics, ou liç au paragraplie du fouverain : « S'il n n'y a dans 1'Erat, ni voleurs, ni adaltères, ni » allailins, ni hommes de mauvais príncipes, le » ciei eft afiuré au magiítrat. Son empire fleuriraj » fa gloire s'étendra pendant fa vie, & fa r£- » compenfe fera la mème après la mort , li les « coupables onc été févèrement punis » : car, dir » lecode,avec autant d'énergie que de fimplicité: «< Le cbâtiment eft le magiftrat j le châtiment inf- »> pire la terreur à tous; le châtiment eft le dé- » fenfeur dn peuple ; le châtiment eft fon pro- » tedeur dans la calamité le châtiment eft le » gardien de celui qui dort; le châtiment , au » vifage noir & à 1'ceí1 rouge , eft 1'eflroi du » coupable.» Malgré les vices de ce code , dont les plus frappans font trop de faveur pour les prêtres, & trop de rigueuc contre les femmes, il n'en juftifie pas moins la haure réputation de la fa- gefte des brames dans les íiècles les plus re- culés. Dans le grand norabre des lois fenfées F a I
?4 Hl STOlRE Philosorhique qu'on y remarque , s'il en eft qai paroilTent trop indótgentes ou trop févères, dautres qui pref- crivenc des adtions baíTes ou malhonnêtes, quel* •ques-unes qui infligem des peines atroces pour des délits légers , ou des châcimens légers pour des crimes atroces , Phomme fage, avant que dfe -blâmer , pefera les circonftances , qui ne per- mettent fouvent au légiflateur de donner à uft peuple que les meilleures lois qu'il peut recevoir. II conclura, fans héíiter , de la régularité com- pliquée de la grammaire fatnskrète, de l'anti- quité de cette langue commune autrefois , & depuis íi long-temps ignorée , & de la confec- tion d'un code aufli étendu que celui des Irr- diens, que dans linde il s'eft écoulé un grand nombre de íiècles enrre 1'état de barbarie & 1'érác policé , & que les prêtres fe font rendas cou- pables envers leurs compatriotes & les étrangers, par un fecret myftérieux , qui retardoit de toures parts les progrès de la civilifation. Le fceau qui fermoit la bouche au brame eft rompu, & il eft à préíiimer qu'un avenir qui n'eft pas éloigné , nous révélera ce qui refte à favoir de la religion & de la jurifprudence an- ciennes des Indiens. En attendant, voyons quel eft leur état a&uel, & íuppléons à quelques traics
2>ES D£UX INDKS. LlV. J. qui manquent au tableaa de leur police Sc de leurs dogmes. ! Les bramines, qui feuls entendem la langue da livre iacré , font de fon texte 1'afage quon a fait en tout temps des livres religieux. Ils y rrouvent toutes les maximes que 1'imagination , 1'intérét, les paílions Sc le faux zèle leur fug- gèrent. Ces fonâions excluíives d'interprètes de la religion , leur ont donné fur les peuples yn. pouvoir fans bornes, tel que doivent 1'avoir des impofteurs & des fanatiques fur des hornmes qui n'ont pas la force d'écoucer leur saifon Sc leur cdeur. Depuis 1'Indus jufqu'au Gange, rous les peuples reconnoilfent le Vedam pour le livre qui con- tient les príncipes de leur religion j mais la plu- part d'entre eux diffèrent fur plufieurs points dç dogme & de pratique. L'efprit de difputç Sc d'abftraâ:ion , qui gata pendant tant de fiècles la philofophie de nos écoles, a bien fait plus de progrès dans celles des brarpmes, Sc mis beau- coup plus d'abfurdités dans leurs dogmes, quil n'en a introduit dans les nôtres, par le mélange du platonifme , qui fut peut-être lui-mème une branche cie la dodirine des brames. Dans tout rindoftau, les leis politiques, le# F 3
$6 His t o i re Philos ophi qpe uíages, les maniu.es foht une parrie de la religion, parce que tout vient de Brama. On' pourroir croire que ce Brama étoit fouve- rain, parce qu'on trouve dans fes inftitutions re- ligieufes rintention d'infpirer aux peuples un profond refpeâ:, un grand amour pour leur pays, & qu'on y voit le dedein d'oppofer des lois févères au vice du climat. Peu de religions ícm- blent avoir été auíli propres aux régions pour lefquelles elles ont été inftituées. C'eft de lui que les Indiens tiennent cette vé- nération religieufe qu'ils ont encore pour les trois grands fleuves de 1'Indoftan , 1'Indus , le Krifna & le Gange. C'eft lui qui a rendu facré 1'animal le plus né- celfaire à la culture des terres, & la vache, dont le lait eft une nourriture fi faine dans les pays chauds. C'eft lui qui a divifé le peuple en tribus ou caftes, féparées les unes des autres par des prín- cipes de politique & de religion. Cette inftitution eft antérieure à toutes les traditions, à tous les monumens connus, & peut être regardée comme la preuve la plus frappante de la prodigieufe an- tiquité des Indiens. Rien ne paroít plus contraire aux progrès naturels de la focicté, que cette
D E S D E V X Isr D E S. LI V. I. 8 f diftinétion de claíTes parmi les membres d'un mune état. Une femblable idée n'a pu être fon- dée que fur un fyftéme réfléchi de légiílation , qui fuppofe déja un état de civilifation & de lumières très-avancé. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire encore , c'eft que cet ufage fe foit confervé tant de liècles, après que le príncipe & le lien en ont été détruits. C'eft un exemple frap- pant de la force des préjugés nationaux, fanc- tifiés par des idées religieufes. La différence des caíles fe remarque au premier coup-d'oeil. Les membres de chacune des tribus ont entre eux une rellemblance qu'on ne peut méconnoítre. Ce font les mémes habitudes, la méme taille, le méme fon de voix, les mémes agrémens, ou les mémes difformités. Tous les voyageurs un peu obfervateurs ont été frappés de cet air de famille. II y a plufieurs claíTes de bramines. Les uns, répandus dans la fociété, font ordinairement fort corrompus. Perfuadés que les eaux du Gange les puriíient de tous leurs crimes, & n'étant pas fou- mis à la jurididion civile, ils n'ont ni frein ni vertu. Seulement on leur trouve encore de cette compaflion, de cette charité fi ordinaires dans ls doux climat de 1'Inde. F 4 \
88 HlSTOlRE PtilLOSOPtilQVE Les autres vivent féparés da monde j Sc cè font dec imbécilles ou des enthouíiaftes, livrés à 1'oifiveté, à la fuperítition, au delire de la mé-1- tâphyliquè. On rctrouve dans leurs difputes les «íemts idées que dans nos plus fameux métaphyfi- ciéns > la fubftance , 1'accident, la priorité , là poftériorité, rimmutabilité, rindivifibilicé, Pamè vitale Sc fenfitive; avec cette différence, que ces belles découvertes font très-anciennes dans 1'Inde, Sc qu'il n'y a que fort peu de temps que Picrre Lombard, Saint-Thomas, Leibnitz, Mallebranche, étonnoient 1'Europe par leur fa- cilite á trouver toutes ces rêveries. Comme cette •méthode de raifonner par abftraótion nous eft venue des philofophes grecs, fur lefquels nous avons bien renchéri, on peut croire que les Grecs eux-mémes devoient ces connoiíances ridicules aux Indiens; â moins qu'on naime mieux foup- çonner que les priflcipes de la métaphyíique, étant à la portée de toutes les nations, 1'oiíiveté des bramines Sc de nos moines a produit les mêrties effets en Europe Sc aux Indes, fans qu'il y ait eu d'ailleurs aucune communication de doc- trine entre les habitans de ces deux contrées; Téls font les defcendans des anciens brach- manes, dont 1'antiquité n# parle quavec admi-
DES D EUX ISDES.l.IV. I. 89 > ration, parce que l'affed:ation de l'auftérité 6c du myftère, Sc le privilége de parler au nom du ciei, en impofent au vulgaire dans tous les íiècier. C'eft à eux que les Grecs attribuoient le dogme de limmortalité de 1'ame, les idées fur la nature du grand être, fur les peines & les récompenfes futures. A ces connoiíTances, qui flattent d'autant plus la curiofné de l'homme, quelles font plus au- deílus de fa foibleíTe, les brachmanes joignoient une infinité de pratiques religicufes que Pytha- gore adopta dans fon école : le jc-une, la ptière, le filence, la contemplation, vertus de 1'imagina- tion, qui frappent plus la multitudc que les vertus utiles Sc bienfaifantes. On regardoit les bracb- manes coname les arais des dieux, parce quils paroilToient s'en occuper beaucoup , & comme les protecleurs des hommes , parce quils ne s'en occupoient point du tout. Aulli le refped & la reconnoiííance leur étoient- ils prodigués fans mefure. Les princes mémes, dans les circonílances difticiles, alloient confulter ces folitaires, á qui l'on fuppofoit apparemment le fecours de linf- piration, puifqu on ne pouvoit pas leur fuppofer les lumières de lexpérience. IIeft cependent dtf- ficile de croire quil n'y eut pas parmi eux des
% t)0 Histoire Philosofhique hommes véritablement vertueux. Ce devoient être ceux qui trouvoienc dans 1 etade 8c la fcience les alimens d'un efprit doux 8c d'une ame pure, 8c qui eu s'élevant par la penfée, vers le grand être qu'ils cherchoient, ne voyoient, dans cette eontemplation fublime, qu'une raifon de plus pour fe rendre dignes de lui, & non pas un ticre pour tromper 8c tyrannifer les humains. La claíTe des hommes de guerre eft répandue par-tout, fous diftérentes dénominations. On les appelle Naírs au Malabar. Ces Nairs font bien faits & braves, mais hers, efféminés, fuperftitieux. Quelques-uns des plus heureux fe fone formés fur cette cote, comme ailleurs, de petits états. Dautres ont quelques propriétés très-bornées. Le plus grand nombre commande ou obéit dans les camps. Leur pente au brigandage, aux violences, eft généralement connue, & c'eft fur les grands chemins qifils manifeftent fur-tout ces pallions. Aufli n'y a-t-il point de voyageur prudent qui ne fe íalTe accompagner par quelqu'un d'entre eux. Ceux qu'on paie pour ce fervice, fe laifleroient plutôt malfacrer que de furvivre à 1'étranger qui fe feroit mis fous leur prote&ion. S'ils trahiíToient cette confiance, leurs plus proches parens les met- troient en pièces. Ces mccurs font particulières au
VES DEUX IXDES. LlV. I. 91 Malabar, & les autres foldatsde 1'Indoftan n'ont pas des inclinacions íi perverfes. Indépendamment de la caíle des gnerriers, il eíl des peuples, tcls que les Canarins Sc les Marates, qui te permettent généraiement la pro- feilion miiiraire, foit quils defoendent de quel- ques tribas vouées originairement aux armes, ioic que le temps & les circonílauces aient aitére panni eux les inílitations primitives. La troifième claíTe eíl celle de rous les hommes qui cultivent la terre. II y a peu de pays ou ils méritent plus la recotinoiíTance de leurs conci- toyens. Ils font laborieux, induílriéux5 ils enten- dent parfaitement la manière de diftribuer les eaux & de douner à la terre brulante qu ils habitent, toute la fertilité dont elle eíl fufceptible. Ils font dans l'Inde ce qu'ils feroient par-tout, les plus honnêtes & les plus vertueux des hommes, lorf- qu'i!s ne font, ni corrompus ni opprimés par le gouvernement. Cetteclaire, autreíois tres-refpec- tée, étoit à i'abri de la tyrannie & des fureurs de la guerre. Jamais les laooureurs * n eroient obligés de prendre les armes. Leurs terres & leurs travaux étcient également facrés. Ils traçoient tranquillement des fillons à cote de deux armees féroces, qui ne troubloienr ooint la paiíible agri-
9Z HlSTOIRE PniLOSOfZ.QUE culmte. Jamais on ne mettoit le feu aa ble, jamais onnabattoitlesarbres^ & la religion,toute- paiílante pour le bien comme pour le mal , venoit ainíi an fecours de la raifon, qui enfeigne, à la véritc, quil faut protéger les travaux utiles, mais qui feule n'a pas alfez de force pour faire exécuter tout ce quelle enfeigne. La tribu des artifans fe fubdivife en autant de clafies qu'il y a de métier?. On ne peut jamais quitter le métier de fes parens. Voilà pourquoi rinduftrie Sc 1'efclavage s'y font perpétués enfem- ble & de concert, & y ont conduit les ares au degré ou ils peuvent atteindre lorfqu'ils n'ont pas le fecours du goúc & de 1'imagination, qui ne nailfent guère que de 1'émulation Sc de la libercé. A cette cafte, infiniment étendue, appartien- nent deux profellions remarquables par quelques ufages très-particuliers : l'une eft celle des feuls ouvriers, auxqucls il foit permis de creufer des puits & des étangs. Ce font les hommes les pias robuftes & les plus laborieux de ces contrées. Leurs femmes partagent leurs travaux j elles man- gent méme avec eux, par une prérogative que, dans tout 1'Indoftan, elles ne partagent quavec les compagues des voituriers.
DES DE UX ItfDES. LlV. I. i 9$ Ces dcrrriers, auxquels tous les tranfports ap- partiennent, n'ont point de demeure fixe : lis pzr- courent la peninfule entuire. Ce fone des bceuís qui porcent lur le dos, & leurs familles & leurs marchandifes. Soic ufurpation, foit droit origi- nai re, ils font paíere ces animaux f.ir toutes les routes, fans rien payer. Une de leurs plus impor- tantes fondions eft de nourrir les armées. On leur laifíe librement traverfer un camp, pour pourvoir aux befoins d'un autre. Leurs perfonnes, leurs bétes de fomme, les provifrons mémes qui leur appartiennent, tout eft refpedé. S'il étoit prouve que les vivres qu'ils conduifént apparnnirent 1 1'ennemi, on les retiendroitj mais le rtfte con- tinueroit paifiblemenr fa marche. Outre ces tribiis, il y en a une cinquième qui eft le rebut de toutes les autres. Ccux qui la com* pofent exercent les emplois les plu» vils de la fociété. lis enterrent-les morts, ils tranfportent les immondices, ils fe nourriífent de la viande des animaux morts naturellement. Lentrée des temples & des marches publics leur eft interdite. On ne leur permet pas 1'ufage des puits communs. Leurs habitations font à 1'extrémité des villes, ou formem des hameaux ifolés dans les campagnes, & il leur eft méme défendu de traverfer les rues
94 H is T O I RE Ph 1 LO S OPHI QU E occupées par des bramines. Comme tous les In- diens, ils peovenc vaquer aux travaux de 1'agri- culture, mais feulement pour les autres caftes, & ils n'ont jamais des tcrres en propriété, ni même à fcrme. L'horreur qu'ils infpirent eft telle que li, par hafard, ils touchoient quelqu'un qui ne fut pas de leur tribu, on les priveroit impunéiíient d'une vie réputée trop vile pour mériter la protec- rion des lois. Telle eft, même dans les contrées oii une do- mination étrangère a un peu changé les idées, le fort de ces malheureux, connus á la côte de Cororrtandel fous le nom de Parias. Leur désra- darion eft bien plus entière encore au Maia bar, qui n'a pas écé aflervi par !e Mogol, & ou on les appelle Pouliats. La plupart font occupés à la culture du ríz. Prés des ci»amps qu'ils exploitent eft une efpèce de butce. Ils s'y réfugient lorfque des cris, tou- jours poulfés de lom, leur annoncent un ordre de celui dont ils dependente & ils répondent fans fortir de leur afyle. Ils prennent la même pré- caution, fi un bruit confus les avertit de 1'ap- proche de qiíelque homme que ce puilíe ètre. Le temps leur manque-t-il pour fe cacher, ils fe prefternent la face contre terre, avec teute l'hu-
DES DEUX IXDES. LlV. I. 5>$ milité que doit leur donner le fentnnent de leur opprobre. Si les récoltes ne répondent pas á 1 ai- ditéd'un maítre oppreífeur, le cruel niet quelque- fois le feu aux cabanes des malheureux iaboureúrs, & il tire ímpitoyablement íur eux, lorfque, ce qui arrive rarement, ils teutent d'écbapper aux flammes. Tout eft horrible dans la condition de ces mal- heureux , jufquà la manière dont on les force de pourvoir à leurs plus preftàns befoins. A 1 enrrée de la nuit, ils fortent en troupes plus ou moins nombreufes, de leur retraitej ils dirigem leurs pas vers le marche, & pouílent des rugiíTeinens à quelque diftance. Les marclwnds approchent: les Pouliats demandent ce qu il leur faut. On le leur fournic, & 011 le dépofe dans le lieu méme ou étoit compté d'avance l argent deftiné au paiement. Lorfque les acheteurs pcuvent être aífurés que perfonne ne les verra, ils fortent de derrière la haie qui les déroboit à tous les rcgards, & enlèvent précipitamment ce qu ils ont acquis d une manière li bizarre. Cependantces Pouliats, objet éternel du mépris des autres cartes, ont chalfé, dit-on, de leur fein les Poulichis, plus avilis encore. Lufage du feu leur eft interdir. On ne leur permet pas la conf-
DES DEUX INDSS. Liv. I. <>7 par les mcrurs. Ceut été fans doute un gtand bien que les enfans neuífent pas héricé de l'in- famie de leurs pères; mais des préjugés indef- truéhbles soppofoient à cette réhabilitation. II eft, fans exemple qu'une famille chaflee de fa tribu / foit jamais rentrée. Les Européens, pour avoir vécu avec ces mal- heureux, com me ou doit vivre avec des hommes, o.ic iiui par infpirer aux Indiens une horreur pref- que égale. Cette horreur fubfilte même encore aujourd*hui dans l'intérieur des terres, ou le défãut de communication nourrit des préjugés profonds, qui fe diffipent peu à peu fur les cotes, ou le commerce & les befoins rapprochent tous les hommes, & donnent néccíTairement des idées plus juftes de la nature humaine. 1 oures ces claíTes font féparées à jamais par des barrières infurmontables j elles ne peuvent ni fe marier, ni habiter, ni manger enfemble. Quicon- que viole cette règle, eft chaíle de fa tribu quil a dégradée. On sattendroit à voir tomber ces barrières dans les temples. C'eft-là quon devroit fe fouvenir au moins que les diftindions de la naiíTance font de convention, & que tous les hommes, fans exceptton, font frères, enfans du même Dieu. Ii Torne I. q
cjS IhSTOIRE PHILOSOPHIQVE n'en eft pas ainfi. Quelques tribus, il eft vrai, fe rapprochent Sc fe confondent au picd des aUtels j mais les dernières éprouvent les humiliations de leut état juíque dans les pagodes. La religion qui confacre cette inégalité parmi les Indieas, na pas cependant luffi pour les faire tenoncer entièrementà la coníidération dor.t jcuif- fent les claíles fupérieures. Lambiiion naturelle «'eft faie quelquefois entendre, 6c a infpiré à quel- ques efprits inquiets des moyens bien íinguiiers pour partager avec les bramines les refpe&s de la multicude. Ceft-là 1'origine des moines connus dans 1'Iiide fous le nom de Jogueys. Les hommes de toutes les caftes honnètes font admis à ce genre de vie. 11 luftit de fe livrer, comme les bramines , à la contemplation Sc a 1'oifiveté j mais il faut les furpaller en mornhea- rions. Aulfi les auftérités que s'impofent nos plus enthouíiaftes cénobites n'approchent-elles pas des tourmens horribles auxquels fe condamne un moine indien. Courbés fous le poids de Lurs chaines , étendus fur leur fumier, exténués ae coups, de macérations , de veilles & de jeunes, les Jogueys deviennent un fpeclacle intereííant pour les peuples. La plupart parcourcnt les campagnes> ou ils
DES DEUX IKXIES. LlV. I. <,<, jouiílent des hommages de la multitude , des grands mêmes, qui, par politique ou par convic- tion, defcendent fouvent de leur éléphant pour fe profterner aux pieds de ces hommes dégou- tans. De toutes parts on leur ofFre des fruits,' des deurs & des parfums. Ils demandenr avec hauteur ce qu ils deíirenr, & reçoivent comme un tribut ce qu on leur préfente , fans que cette arrogance diminue jamais la vénération qu'òn leur a vouée. I- objet de leur ambition eíl de ramafler de ouoi planter des arbres, de quoi creufer des étaqgs, de quoi réparer ou conftruire des pagodes. Ceux dentre eux qui préfèrent le féjour des bois, voient accourir dans leur folitude les per- fonnes du fexe qui ne font pas dun rang alTez diftmgué pour vivre enfermées , & principale- ment cehes qui n'ont point d'enfans. Souvent elles trouvent darrs leur pélerinage la fin dune ftérilité plus honteufe aux Indes que par-tout ail- leurs. Les villes attirent & fixent les hommes de cet ordre dor.t la renommée a le plus vanté les mer • veilles; mais ils'y vivent toujours fous des tentes ou à l'air libre. Ceft-là qu'ils'reçoivent les refpeóts qui leur font prodigués, qu'ils accordent des con- liils dont on eft avide. Larement daignent-ils fe G z
IOO Histoire Philosophiqve tranfporter mème dans les palais ou 1 on fe rien- droit le plus honoré de leur prefence. Si qucl- quefois ils cèdent anx fupplications de quelque femme très-confidérable > leurs fandales qu ils laiílent à la porte, avertiirent le mari quil ne lai eft pas permis d'entrer. Le merveilleux de la mythologie indienne eft moins agréable Sc moins féduifant que celui des Grecs. Us ont un cheval émiíTaire, le pendant du bouc émiflaire des Juifs : ils admettent, comme r nous, de bons Sc de mauvais auges. L'Eternel, dit le Shajler3 forma la réfolution de créer des êtres qui puíTent participer à fa gloire. II dit, & les ancies furent. Ils chantoient de conccrt les O louanges du créateur, Sc 1'harmonie regnoit dans le ciei, lorlque deux de ces efprits s'etant révol- tés, en entraínèrent une légion à leur iuite. Dieu les precipita dans un féjour de tourmens, Sc ne les en retira qu'à la prière des anges fidèles Sc à des conditions qui les remplirent de joie Sc de terreur. Les rebelles furent condamnés à fubir fous différentes formes, dans la plus bafle des quinze planètes, des châtimens proportionnés à 1'énormité de leur premier crime. Ainfi , chaque ange fubit d'abord fur la terre quatre-vingt-fept _ tranfmigrations, avant d'animer le corps de la
DES DEUX ItJDES. LlV. I. 101 vache, qui tient le premier rang parmi les ani- maux. Ces différentes tranfinigrations font un état dexpiation, d'ou l'on paíTe à un état depreuve, c'eít-1-dire que Tange tranfmigre du corps de la vache dans un corps humain. C'cft-là que le Créa- teur étend fes faculsés intelleéhielles & fa liberté, dont le bon ou le mauvais ufage avance ou re- cule Tépoque de fon pardon. Le jufte va fe re- joindre, en mourant» à l'Être Supréme : le mé- chant recommence fon temps d'expiation. Ainfi, fuivant cette tradition, la métempfycofe eft un vrai châtiment, & les ames qui animent la plupart des anlmaux, ne font que des êtres cou- pables. Cette explication neft pas, fans doute, univerfellement adoptée dans 1'Inde. Elie aura été imaginée par quelque dévot mélancolique & d'un caradère dur : car le dognie de la tranfmi- gration des ames femble annoncer , dans fon ori- gine , plus d'efpérances que de craintes. E11 effet, il eft naturel de penfer que ce ne fut dabord quune idée flatteufe & confolante pour Thumanité, qui saccrédita facilemeut dans un pays ou les hotnmes, jouiílant d'un ciei délicieux & d'un gouvernement modéré, comniencerent a s'appercevoir de la brièveté de la vie. Un fyftèms qui la prolongeoit au - delà de fes bornes natu- G
DES DEVX ItfV ES. LlV. I. 103 Le Shaftet a renda le dogme de la métemp- fycofeplus trifte, fans doure pour le faire fer/ir d'mftrument & de foutien à la morale quil ini- bir établir. Ceft en effet d'après cette tranfmi- gration , envifagée comine punition , qu ii cx- pofe les devoirs qne les anges avoient a renipir. Les principaux font la charité, labftuier.ee cie la chair des anitnaux , 1 exadtituae a fuivre la pro- feffion de fes pères. Ce dernier préjugé, fur ie- quel il paroít que teus les peuples font daccord, malgré la diíférence des opinions fur fon origine, n'a 4'exemple que chez les anciens Egyptiens, dont les inftitutions ont fans doute , avec cedes des Indes, des rapporcs biftoriques que nous ne connoiíTons^plus. Mais les lois d!Égypte, en drf- tinguant les conditions, n'en avilifloient aucunej au Iieu que les lois de Brama, peut-être par 1 abus quon en a fait, lemblent avoir condamné une partie de la nation à la douleur & à 1'infamie. II eft évident, par le code civil, que les Lides étoient prefque aufii civilifées qu elles le font au- jourd'hui, lorfque Brama y denna des lois. Aullí- tót quune fociété commence a prendre une forme , elle fe trouve naturellement divifée en plufieurs claíTes, fuivant la variété & letendue de fes arts Sc de fes befoins. G 4
104 Histoirt. Philos ophique Brama voulut, fans doure, donner à ces dífFé- rentes profeilions une coníiftance politique, en les confacrant par la religion, 6c en les perpetuam dans les íamilles qui les exerçoient alors , fans prévoir qu il empèchoit par là les progrès des découverccs qui pourroient, dans la fui te, don- ner lieu à de nouveaux métiers. Aufli, à en ju- get par 1 exaclitude religieufe que les Indiens ont mème aujourdhui à obferver les lois de Brama , on peut aífurer que depuis ce légiflateur l'in- duftrie n a fait aucun progrès chcz ces peuples , & qu ils étoient à-peu-près auffi civililes qu'ils le font aujourd hui, lorfqu'ils reçurent ces inf- titutiõns. Cette obfervation fuffira pour donner une idée de 1'antiquité de ce peuple, qui na rien ajoute a fes connoiílànces depuis une époque qui paroít la plus ancienne du monde. Brama ordonna diíférenres nourritures pour les différentes tribus. Les gens de guerre, & quelques autres caftes, peuvenr manger de la venaifon 6c du mouton. Le poiílon eft permis à quelques la- boureurs & à quelques arsifans. Dautres ne fe nourriíTenr que de lait & de végétaux. Les Bra- mes ne mangent rien de ce qui a vie. En-gene- ral ces peuples font diine fobriété extreme, mais plus ou moins rigoureufc, felon que leur profef-
DES DEUX INDES. LlV. I. IO) fion exige un travail plus ou moins pénible. On les marie dès leur enfance. L'ufaee infenfé d'enfevelir des vivans avec des morts s'eft rrouvé établi dans 1'ancien Sc le nouvel hémifphère, chez des nations barbares Sc des na- tions policées, dans des déferts Sc dans les con- trées les plus peuplées. Des régions qui n'avoient jamais eu de coinmunication , ont également of- fert ce cruel fpedacle. Lorgueil, 1'amour exclu- lif de foi, d'autres pailions ou d autres vices, peu- vent avoir entraíné 1'homme dans la mtme erreur en divers climats. Cependant on doit préfumer qu une pratique fi viíiblement oppofée à la raifon, a principale- ment tiré fa fource clu dogrne de la réfurreftion des corps Sc d'une vie à venir. L efpoir dMrre fervi dans un autre monde par les mèmes per- fonnes à qui on avoit commandé dans celui-ci, aura fait immoler 1'efclave fur le tonibeau de fon maítre , la femme fur le cadavre de fon mari. Auíli, tous les monumens atteftent-ils que c'eft fur les trifces reftes des fouverains, que ces homicides fe font le plus fouvent renouveiéí. D'après ce principe , l'idée d une pareille ex- travagance n'auroit jamais du égarer les Indicns. On connort leur encctement pour la métempfy- \
106 Histoire Philosophiqve cofe. Ils cnt toujours cru, vraifcmblablement ils penferont toujours, que les ames, à la diíTolu- tion d'un corps , en vont animer un autre, & que ces tranfmigrarions fuccefllves Sc continuelles nauront pas de £n. Comment, avec ce fyftéme, a-r-il pu s'étab!ír qu une époufe méleroit fes cen- drcs aux cendres d'un époux dont elle refteroit éternellement féparée ? C'eft une des innombra- bles contradidions qui aviliíTent par-tout 1'erpècê humaine. On a ignore íur quelle bafe pouvoit érre fon- dée cette inftitucion , jufqu'à ce que le code civil de rindoftan, trauuit du Samskret, foit venu fixer fur ce point nos opinions. I-es veuves indiennes , quelque penchant que tout ètre feníible ait pour fa confervation, fe dé- terminent aífez fièrement au facrifice de leur vie. Si elles sy refufoient , elles feroient dégradées, convertes de haillons, deftinées aux plus vils em- plois, méprifées par le dernier des efclavcs. Ces motifs peuvent bien entrer pour quelque chofe dans leur réfolution; mais elles y font principa- lcment pouífces par la crainte de laiíTer une mé- moire odieufe, & de couvrir d'opprobre leurs enfans, quelles chérilfent avec une tendrelfe que nos ccrurs glacés n'ont jamais éprouvée.
DES DEUX IN DES. LlV. I. 107 Heureufement ces horribles fcènes deviennent tous les jours pias rares. Jamais les Européens ne les íbuffrent fur le territoire ou ils dominem. Quelques princes maures les ont également prof- erires dans leurs provinces. Ceux d'entre eux à qui la foif de l'or les fait colérer encore, en met- tent la ^erraiflion à un íí haut prix, qu'011 y peut rarement atreindre ; mais cette difficulté-là même rend quelquefois les deíirs plus vifs. On a vu des femmes fe vouer long-remps aux cravaax les plus humilians & les plus rudes , afin de gagner les fommes exigées pour cet extravagant fuicide. La veuve d'un bramine, jeunc , belle 8c inté- reirante , vouloit renouveler ces tragedies à Su- rate 011 fe refufoit à fes follicitations. Cette femme indignée prit des charbons ardens dans fes mains, & paroiíTant fupérieure à la douleur, elle dit d'un ton Ferme au Nabab : Ne cor.fiderc pas feulement les foiblejjes dc mon age & de men Jexe. Vols avec quelie infcnfibiliié je tiens ce feu dans mes mains. Sache que c'ejl avec la même confiance que je me précipiterai au milieu des flammes. La vérité, le men/onge , la honte , toutes les fortes de préjugés civils ou religieux peuvent donc élever Thomme jufqu'au mépris de la vie le plus
108 II ISTOl RE P HI LOS O P H1 QU E grand des biens , de la mort la plus grande des terreurs, Sc de la douleur le plus grand des maux. Légiílateurs imbécilles , pourquoi n'avez-vous pas fu déméler ce terrible reíTort ? ou li vous 1'avez connu, pourquoi n'en avez-vous pas fu tirer parti, pour nous attacher à tous nos devoirs ? Quels pères, quels enfans, quels amis, quels citoyens n'eufliez-vous pas fait de nous, par Ia feule dif— penfation de 1'honneur Sc de la honte ? Si la crainte du mépris precipite au Malabar une jeune femme dans un brafier ardent, en qucl endroit du monde ne réfoudroit-elle pas une mère à allaiter fon enfant, une époufe à garder la fidélité à fon époux ? Hors ce genre de courage qui tient plus aux préjugés qu'au cara&ère, les Indiens font foibles, doux & humains. Us connoiíTent à peine plufieurs des paílions qui nous agitenr. Quelle ambition pouiroient avoir des hommes deftinés à rcfter tou- jours dans le mème état? Les pratiques répétées de la religion font le feul plailir de la plupart d'entre eux. Ce font les travaux pailibles & l'oi- liveté qu'ils aiment. On leur etitend fouvent citer ce palfage d'un de leurs auteurs favoris : II vaut mieux ctrc ajfis que marcher: il vaut mieux dormir que veiller ; mais la mort ejl au-dejjus de tout. I
DE S DEUX In D ES. LlV» I. I0$> Leur tempérament Sc la ahalôur exceíTive cia climat ne répriment pas en eux la fougue des fens pour les plaiitrs de 1'amour, comine 011 ne cefle de le répéter. La multitude des courtifanes & l'at- rention des pères pour marier leurs enfans avant que les deux fexes puilTent fe rapprocher, attef- tent la vivacité de ce penchant. lis ont de plus 1'avarice, paffion des corps foibles & des petites ames. Leurs arts font très-peu de chofe.- A 1'exception des toiles de coton, il ne fort rien des Indes cjui ait du gout Sc de 1'élégance. I_
IJO fílSTOIRE PHILOSOPHTQVE divinité coloíTale, noircie par la fumée tlcí flam- beaux quon fait continuellcment brúler autour d elle, & toujours tournee vers la porte princi- pal® , afin que ceux de fes adorateurs, auxquels 1'entrée du fanctuaire eft interdite, puiífenr jouir de 1 objet de leur culte. On arrive aux exercices religieux au fon d^s inftrumens & avec des éven- tails deftinés à écarrer les infe&es. C'eft par des chants, des danfes, des offrandes que 1'idole eft honoree. Si fa réputation eft étendue, on voit accourir, des contrées les plus éloignées , en grandes caravanes, des milliers de pélerins qui trouvent fur leur route tous les fecoius de la plus généreufe hofpitalité. Jamais ces pieux fanatiques ne font détournés de leurs pénibles courfes par 1 obligation de payer au gouvernement mogol un tribuc proportionné à leur qualité. La cafte des gens dc guerre habite plus volon- riers les provinces du feptentrion, Sc la pref- qu'ile n'eft guères occupée que par les tribus inférieures* De là vient qve tous ceux-qui ont attaqué 1 inde du côté de la mer, ont trouvé íi peu de réíiftance. On doit faire obferver á quelques philofophes qui prétendent que l'homme eft un animal frugivore, que ces militaires qui mangent de la viande font plus robuftes, plus courageux,
DES DEVX IXDES. LlV. I. III plus animes, Sc vivent plus long-temps que les hommes ti es aucres cialfes qui le nourriílènt de végétaux. Cependant c'eft une diftéreftce trop conf- iante entre les habitans du nord Sc ceux du midi, pour 1'attribuer uniquement aux alimens. Le froid d'une part, 1'élafticité de 1'air, moins de fertilité, plus de travail Sc d'exercice, une vie plus variée, donnent plus de faim & de force, de réfiftance St dadivité, de reííort Sc de durée aux otganes. La chaleur du midi, 1'abondance des fruits, la faci- lité de vivre fans agir, une tranfpiration conti- nuelle, une plus grande prodigaliré des germes de la population , plus de plailir & de molleífe, un genre de vie fédentaire «5c toujours le même: tout cela fait quon vit Sc meurt plutôt. Du refte 011 voit que 1'homme, fans ètre conforme par la nature pour dévorer les animaux, a reçu le don de vivre dans tons les climats d'une manière analogue à la diverfité des befoins qu'i!s fonr mirre: cbaífeur, idiophage, frugivore, pafteur, labourc-ur, felon 1'abondance ou la ftérilité de la terre. La religionde Brama, alTez fimple à fon ori- gine, eft divifée en quatre-vingt-trois fedes, qui conviennent entre elles fur quelques pomts pnn- cipaux, Sc ne difputent pas fur les autres. Elles
112 HlSTOlRE VH1LOSOPH1QUE vivent cn paix, méme avec les homnies de toates les religions, parce que la leur ne leur prefcrit pas de faire des converíions. Les Indiens admectent rarement des étrangers à leur culte, & c eft tou- jours avêc une extreme répugnance : c'étoic aífez. refprit des anciennes íuperftitions; on le voicciiez les Egyptiens, les Juifs, les Grecs Sc les Ro- mains. Cet efprit a fait moins de ravages que celui des converíions niais il s'oppofe cependanc à la çommunication des hommes : c'eft une barricre de plus entre les peuples. En conlidérant que la narure a tout fait pour le bonheur de ces fertiles contrées, quà la faci- lite de fatisfaire tous leurs befoins, les Indiens joignent un cara&ère compatiftant, une morale qui les éloigne également de la peifécution & de Vefprit de conquête, 011 ne peut s'empécher de remonter, en gçmi/fam, juíqua la fource de cette inégíilitc barbare, qui a réuni dans une partie de la nation les priviléges Sc lautorité, & raftèmblé lar le refte des liabitans les calamités & 1'infa- mie. Quelle eft la caufe de cet étrange delire ? N'en doutons point, c'eft la méme qui perpetue fur ce globe déplorable le malheur de tous les peuples. II íuffit qu'une nation puillànte Sc peu éclairée adopte
DES DE ÚX INDES. LlV. I. 1IJ adopte une premiíre erreur que 1'ignorance ac- crédite: biôntôr cette erreur, devenue géntrale, va feirvir de bafe á.toat le fyftètr.e morai Sc po- lirique ; bienròt ies peuchans ies plus honnèces vonc fe trouver en contradi&ion avec les devoirs: pour fuivre le nouvel ordre meral, il fauura fans ceife Ê&re violence à 1'ordre phyíique. Ce combat perpetuei fera nuitre dans les moeurs les contra- di&icns les plus étonnantes, & la nation ne fera plus qu* tfn afítmblage de malheureux, qui paílè- ront leur vie à fe tourmenter tour-a-tour en fe plaignant de la nature. VoilA le tableau de tous les peuples de la terre, íi vous en exceptez peut-étre quelqaes republiques de fauvagçs. Des préjugés abfurdes ont denaturé par-tout la rarfon humaine, Sc étouffé jufqu'à cet inftinít qui revolte tous les animaux contre 1'oppreffion Sc la tyrannie : des peuples irnmeiafes fe regardent de bonne foi comme appartenans en propriété à un petit nombre d'hommes qui les oppriment. Tels font les fãmeftes progrès de la première erreut que 1'impoftnre a jerée ou nourrie dans 1'efprit humain. PuiíTent les vrais lumières íàire rentrer dans leurs droits des êtres qni n'ont befoin que de les fentir pour les reprendre! Sages de la terre, pnilofophes de toutes les nations, c'eft à Tons /. H )
114 IllSTOIRE P li 1LOSOP Hl QU E vous feuls à faire des lois, eu les indiquant d vos concitoyens. Ayez le courage d cclaiier vos frètes, & foyez perfuadés que ii la vérité eft plus lente à fe répandre & à s aÍTcrmir que 1 erreur, eile eft aufli plus lolide & plus durable : lcs er- reurs paííent & la vérité rcfte. Les hommes, inté- reirés par 1'efpoir du bonheur dont vous pouvez leur montrer la routè > vous écoutevont avee em- prelíement. 1 dites rougtr ces milhers d efe laves foudoyés, qui font pias a exterminef leurs con- citoyens aux ordres de leurs maítres} iduLvez dans leurs ames ia nature & 1'humanitc contre ce renverfement des lois fociales j appreuez-ieut que la liberté vient de Dieu,l'autorité des hommes j révélez toas les myftères qui tienneut 1'univers à la chame & dans les tenebres, ív que, sapptree- vant combien on íe joue de ieur credulite, les peuples, éclairés tous à-la-fois, vengent eiitin la gloire de 1'efpèce humaine. /. .. . Outre les indigènes, les Portugais trouvèrent encore dans 1 Inde des mahométans \ quclques-ans v étoient vénus des bords de 1 Afrique : ia plupait écoient les defeendans d'Árabes qui avoient lait dans ces régiens des étabiitTomens ou des incur- fionsj la force des armes les uvoit rendus les maíaes de tous lcs pays iâtuês juíqu a 1 Indus > les
DES DEVX IxDES. LlV. L HJ pios entreprenans avoient enfuire paíle ce fleuve, & de pcoche en proche étoient arrivés jufqu'aux excrémités de lorient. Sur ce continent immenfe íls étoient lcs íatteyrs de l'Àrabie & de 1'Egypte, & traités avec des égards marquês par tons les fouvtrains qui vouloient avoir des liaifons avec ces contréps» Ils s'y éioiençfort multipliés, paxce que leur celigion pennettaut la pplygamie, ils fe manoieot daus tous lcs lieux ou ils faifoienc queique rcíldence. Lcurs fuccès avoieti: ézé encore plus rapides & plus permanens daus lcs íles répandues for cet òcéan j lc befoin du commerce les y avoit fait mieux accueiilir par les princes & par 1<^ peuples: 011 ne tarda pas à les voir moncer aux prenderes dignités de ces pecics états, & à s'y tendre les ar- bitres du gouverntmept. Ils proSàtèrent de l'af- cendant qtie leur donnoient leurs lumières, Si l'appui qu'ils tiroient de leur patrie, pour tout aílervir. Dans la vae de leur plaire, des deípotes & des efclavés fe détachèrent d'uue religion à laquelle ils tenoient fort peu, pour des dogmes nouveaux qui dev.oicar leur prpcurer quelques avantajes. Le facriíice étoit d'aucant plus facile, o 1 que les prédicateurs de 1'akorau foutíroient fans H i
JI<Í fílSTOIRE PhILOSOPHTQUE diíbcultd qu'on alliât les anciennes fuperílitions avec celles quils vouloient établir. Ces máhométans arabes, apôtres Sc négocians tout-à-la-íbis, avoient encore étèndu leur religion en acheranr beauccqp d'eíckves auxquels ils dcnnoient la liberté après les avoir circoncis Sc leur avoir enfeigné leurs dogmes. Mais comme un cerrain orgueil les empêchoit de mêler leur fang'i celui de ces aftranchis, ceux-ci formèrent, avec le temps, un peuple particulier fur la côtc de la prefqu'ile des Indes dcpuis Goa jufqu'à M atiras, lis ne favent ni le perfan, ni l'arabe, ni le maure, &: leur idiôme eft celui des contrées ou ils viver.t. Leur religion eft un manométiime extrèmement corrcmpu par les fuperílitions in- diennes. Ils font courtiers, écrivains, marcbands, navigateurs à la côte de Coromandel, oíi ils font cennus fous le nom de Chaliats. Au Malabar, ou on les appelle Mapoulds, ils exercent les mèmej profeifions, mais avec moins d'honneur j 011 déíie généi í.lemení de leur caradlère avare, per- fide Sc fanguinaire. 1 x. I/Indoftan, que la force a depois reuni pref- Condutce , ., , . , . ict c]u enticrcment lous un joug etranger, etoit par- Ma.abar. ^ 1'arrivée des Portugrjais, entre les rois de Cambaie, de Délhy, de Bifnagar, de Narzingue
D E S DE UX IN DES. LI V. I. 117 & de Calicut, qui tous comptoicnt plufíeurs fou- verains plus ou moins puiílans parmi leurs tri- butaires. Le dernier de ces monarques, plus connu fous le nom de Zamorin, qui répond à celui d'empereur, que par celui de fa ville capitale, avoit les états les plus maritimes, & étendoit fa domination fur tout le Malabar. G'eít une ancienne tradition, que lorfque les Árabes commencèrent à s'ctablir aux Indes dan* le huitième fiècle, le fouverain du Malabar pri: un gout íi vif pour leur religion, que peu content de rembralfer, il réfolut d'aller finir fes jours à la Mecque. Calicut, ou il s'cmbarqua, parut un lieu fi clter, li vénérable aux Maures, qu'infen- íiblement ils contracbèrent 1'habitude d'y conduire leurs vailíéaux. Ce port, tout incommode , rout dangereux qu'il étoit, devint, par la feule force de cette fuperltition, le plus riche entrepôt de ces contrées. Les pierres précieufes, les perles, l'ambre, 1'ivoire, la porcelainc, l'cr, 1'argent, les étoffes de foie &: de coton , l indigo, ie fucre, les épi- ceries, les bois précieux, les aromares, les beaur vernis, tout ce qui peut ajouter aux délices de la vie,y étoit apporté de diverfes contrées de l'o- lient. Une partie de ces richelfes y arrivoit par H i /
BES DT.VX ÍNDES, I.IV. I. II? guide, renvoya fon frtre fur les vaiileaux. Quand vous appfendriep , lai dit-d, qu on m a chargé da fers, ou quon m'« f.út périr, je vous dtfends > comme votrc general, de ma Jecourir, ou de me ver.ger. Mettep ftd-le- chwmp à la voúe > & aliep injlftárc le roi dts ditails de notre voyoge. Heuréufcment on ns fut pas réduit a ces extré^ mités : le Zariiorin n'ofa pas ce quil pouvoit, c« au'il vouloit mime, Sc i amiral eur la liberté de joindre les íiens. Quelques repréfài tes exercées a propoS lai firent réndre les marchandiles , les èrages qti'il avoit iaiílés daiis Cahcnt, & u repnt < la fonte de 1'Eiirope. On ne peut exprimer qtielle joie fon retour ré- pandit dans Lisbonne : on s'y voyoit au moment de faire le plus rtche commerce du monde. Ce peuple, aufli dévot q-.i'avide, fe flattoit en mwne temps d'étendre fa religion par la pérfuafion, Sc mime par les armes. Les papes, qtti ne lailfcnt pas échapper une occaíion d établir qu íls fent roaitres de la terre, donntrent au 1 ortugal coutes les cotes qu'il désouvriroit dans 1 orient, Sc reiri- plirent cette pente nation de la folie des con- quêtes. On fe préfentoit en foule pour monter fur les nouvelles Hottes deftinées au voyage des Iudes. O 4
I IO Histoire PHILOS OP H I QUE Tceize vadlcaux fortis du Tage anivèren: devant Caiicut, fous les ordrps d'.Alvarès Cabral, & ra- menèrent au Zamorin quelques-uns de fes fujas quavoit enleves Gama. Çcs Indiens fe louèrcnc des traitemcns quils avoienc reçus j mais ils ne concilièrent pas pour iong-ccmps aux fortugais lefprit du Zamorin : les Mauros préyalurent. Le peuple de Caiicut, féduit par leurs intrigues, maíTacra une cinquantaine de ces navigateurs. Cabral, pour les venger, brida tous les vaifleaux arabes qui étoienr dans le port, foudroya la viile, & de-R fe rcndit á Cochin, Sc enfuite à Cananor. Les rois de ces deux villes lui donnèrent des épiceries, lui oítrirent de l'or & de largent, & lui proposèrent de s'alliet avec lui contre le Zamorin, dont ils éroient tributaires., Les rois dOnor, de Culan, quelques autrts princes, hrcnt, dans la fuite, les mimes ouvertures. Tous fe Hattoient d'étre dechargés du tribut qu'ils payoient au Za- morin , de reorler les frontières de leurs états, de voir leurs ports enrichis des dépouilles de i'Al;e. Cet aveuglement general procura aux Pormgais, dans tout le Malabar, une li grande fupériorité, qu ils n'avoient qu'à fe montrer pour doimer la loi. Nul fouverain n'obtenoit leur alliance quen fe reeonnoiHãnt vaflal de la cour de Lisbonne, qu'oii
DE S DEVX IxDES. LlV. I. IZt fouffranc qu'on balir une citadclle dans f.i capttaie, qu'en livrar.t lei marchandifes au prix hxé par 1 ac- quéfeur. Le marckand étranger ne pouvoit íotmct fa cargaiton quaprès les Portugais, õc períbnne íie r.aviguoic cians ces mers qu avec ieurs paííe-ports. Les combats quil faiioit livrer rdinterrompoient guete leur eommerce: um petit uonibre d entr eux diítipoic des années nombreufes. Leuvs ennemis ies trouvoienc par-tout, & par-tout ils fuyoient devanr eux. Bientòt les vailleaux des Mauros, ceux du Zamorin & de ies vallaux, n'osaxat pius pafoítre. Les Portugais, vainqueurs datis 1'onent, cn- voyoitiu à tout ív.oinent de ricl.es cargaiíons dans leur.patrie, ou teuc retcntiíToit du bruit de leurs çxpioits. Peu à peu les navigateurs de tous ies pays de l'Europe apprireut la rouie du port de Lisbonnc. lis y achetoient les marchandifes de 1'Inde, parce que Ies Portugais qui les alioient chercher direcremcnt, les dunnoieur à plus bas prix que les núgocians des autres nations. Pour aífurer ces avantageg , pour les étendre enc-jre , ii íalloit que U reflcxion corrigeât * ou aíLrniít ce qui n'avoit été jufqu alors que lou- vrage du Ward, d uae iiurépidite briilante, du bonlicur des circouftauees. 11 Íalloit un fyftéme
Ill Histoire Prilosof ÍI1QVE de donunation & de commerce aílez étendu pour cmbralicr tous les objets, nuis li bien lié , que toutes les parcies du grau d éciifice qtfon fe propofbir d établir , fe fornhalfenr réciproque- ment. Quoique la cour de Lisbonne eúc puifé tieí lumitres clans les relations qui lui venoient des Indes, & dans le rapporc de ceux qu'elle y avoit chargés jufqualors de fes intérêts, e!le ent la fagelfe de donner toute fa conbance á Alphonfe Albuquerque, le plus éclairé des Portugais què íuilenc palies en Alie. Le nouveau vice-roi fe montra plus grand en- core qu'on ne 1'avoit efpéré. 11 fentit qu'»l falloit au Portugal un établiílement facile à défendre , qui túr un bon porr, dont l'air fiut fain, & ou les Portugais , latigués dti trajet de 1'Eorope à linde, puílènt recouvrer leurs forces. II fentit que Lis- bonne avoit befoin de Goa. 1 ^ v Ccuiijuíte Goa, qui s eleve en amphirhéâtre, eft fitué vers íe niilieu de la cote dit Malabar, dans une ííe dátacbée du continent par les deux bras d'une rivière qui, tombée de Gates, fe jette dans la mer, à trois Kettes de la ville , nprès avoir formé devant fes miirs un des plus beaux ports de 1'Uni- vers. De nombreux canaux formes par ia nature feuie, des bois toutius & bien percés, des prairies
114 HlSTOlKP. Philo.iophiqvb fe virent hors d'état de s'y mamtenir : i!s fe rcti- rtrent fur leur flotte qui ne quitta point le port, & ils envoycrent cherchcr des fecours à Cochin. Pendant quils les attendoient, les vivres leur nianquèrent. Idalcan leur en offfit, & leur fitdire, que c étoit par les armes & non par la f nm , quil xoulcit vaincre. II étoit alors d'ufage, dans les gifcrres de l'Iode, que les armées laiílaíTent paíler des fubíiltances à leurs ennemis. Albuquer- que rejcta les offi.es qu'on lui faifoit, & répon- dit qu il ne rccevroit des préfens d:Idalcan, que lorfqiiils fcroient anús. U attendoit toujours det fecours , qui ne venoienr point. Cet abandon le détennina à fe retircr, & 1 renvoyer 1'exécution de fon projet chéri, à un temps pius favorable , que les circonftances ame- nèrent dam peu de mois. Idalcan ayant été force de fe remettre en campagne pour préferver fe* états d une deftrucVion totale , Albuquerque fon- dit à rimprovifte fur Goa , qu il emporta d eni- blée, Sc oii il fe fortiha. Calicut, dont le port ne valoit rien vit fon commerce & fes ncheíles paíTer dans une ville qui devint la métropole de ious les établiffiemens portugais dans Finde. Les naturels du pays étoient trop foibles , trop lâchcs, trop divifcs, pour mcttre des bornes aux
CZS Cl vx Indes. Liv. I. 115 profpérités de cette nation brillante. Elie n'avoit a prendre des précautions que contre les Egyp- tiens, & elle n'en oublia, n'en diflera aucune. L'Egypte que nous regardons comme la mère £/a'DÍ£re de toutes les antiquités hiftoriques, la première <•<>« ''£u- 1 * #1 rope cwiu- ío U rCe de la police, le berceau des fciences & des mcrçoit avec • o - I 1 r\ 1 ares; 1'Egypte, après avoir reíte duram des liecles •vjcJc* 1;>or~ ifolée du reíle de la terre, que fa íageife dédai- doublí le c.-.p . c . 1 - dr Bonne-EC- gnoit, connut & pratiqua la navigation. bes hatu- pa»nce. tans négligèrent long-temps la Méditerranée, ou, fans doure, ils n'appercevoient pas de grands avan- tages, pour tourner leurs voiles vers la mer des Indes, qui éroic le vrai canal des richeíTes. A 1'afpecf d'une région lituée entre deux mers, dont 1'uíie eft la porre de 1'Orienr, & 1'autre eft k. ' la porte de TOccident, Alexandre forma le pro- jet de placer le llége de fon empire en Egypte, Sc d'en faire le centre du commerce de 1'univers. Ce prince, le plus éclairé des conquérans, compric que s'il y avoit un moyen de cimenter 1'union des eonquêtes qu'il avoit faites, Sc de celles qu'il fa propofoit, c etoit dans un pays que la nature fem- ble avoir attaché, pour ainíi dire, à la jon&ion de 1'Afrique ôc de 1'Aíie, pour les lier avec l'F.u- rope. La mort prématurée du plus grand capitaine que Thiftoire Sc la íable aient tranfmis à 1'admira-
116 IIlSTClRE PhILOSOTKIOUE tion des hcfomes, àtuoit à jamais cnfeveli ceS mandes vues , fi clies neuííent éré fmvies en par- tio par Pcolomée , ceiui de fes lieurcnans qui » dans 1c partage de la pias magnifique dépouille que l'on cotanoitle , s'appropria 1 itgvpte. Sons le rtgMe de ce nouveau louverain & de fes premiers fuecefleurs, le commcrce prir des ac- croitícmens immenfes. Alexandrie fervoit au dé~ boaclié des marchandifes qui venóieur de 1'lnde. On mir, fur la mer rouge, !e porc de Berenice en ctat de les reccvoir. Pour facilitei: la communica- tion des deux villes, on creufa un canal qui par- toic d'un des bras du Nil, & qui alicie fe dechar- ger dans le golfe arahique. Par le moyen des eaux réunies avec intelligence , & d'un grand nombre d'éclufes ingénieufement conftruites , on parvint à donner à ce canal cinquante heues de longueur, ving:-cinq toifes de large , & la profondeur dout pouvoient aveir befoin les bàtimens deftinés à le parcourir. Ce fuperte ouvrage, par des raifons phyfiqucs qu il feroit trop long de développer , re produifít pas les aYantages qu'011 en attcndoit, & on le vit fe ruiner infeníiblemenr. On y fuppléa, autanr qu'il étoit pofíiblc. I e gouvtrncment lu cofiftraae , dans les cléferts an- des & far.s eaux.cuil falicác traverfer, des hotel-
DES DEUX Is DES. L I V. I. I 17 leries Sc des clternes,cà les voyageurs & les cara- vanes fe repofoient avec leurs chameaux. Un écrivain qui s'eft profondcment occupt de cet objer, Sc qui nous fert de guide, dit que que!ques-uns des nombreux vaiíTeaux que cesliai- fons avoient fait conftruire , fe bornoie.it à traiter dans le golfe avcc les Árabes Sc les Abyllins. Parmi ceux qui tentoient ia grande mer, les uns defcendoicnt à droite vers le midi, le loog.de; côtes orientales de 1'Afrique, jufqu'à I de de Ma» dagafcar; les autres montoient à ganche vers le feia pcriique, entroient mème dans 1'Euphrate , pour négpcier avec les habitans de fes bords, Sc fur-tout avec les Grecs qu'Alexandre y avoit en- traír.és dans fes expéditicns. D'autrcs, plus en- hardis encore par la cupidité, reconnoiiloient les bouches de 1'Lidus, parcouroient la côte de Ma- labar , & s'arrêtoient à l'íle de Ceylan, connue des aqciens fous le nom de Taprobane. Eniân , un très-petit nombre franchiíToient le Coroman- del pour remonter le Gange jufqifà Paiybotra, la plus célebre ville de l'Jnde par fes ncheíles. Ainíi, 1'iiiduílrie alia pas à pas, de fleuve en fleuve, Sc d'un côté à 1'autre, s'appropriçr les tréfors de la terre la plus fertile en fruits, en fleuc^ , en aromates, en pierreries, en alimeas de luxe Sc de volupté.
Il8 HlSTOIRE PHILOSOPHIQUE On n'etnp!oyoit, à cette navigacion, que ces bateaux longs Sc plars, tels à-peu-près qu'011 les voyo:t fiotter fur !e Nil. Avant que la bouíTbiâ eut agrandi les vaiíTeaux, Sc les eut pouíTés en haute mer i plufíeuts voiles , ils étoient réduirs a rafer les cotes à la rame, à fuvre terre a terre toutes les íinuoíltés du rivage, à ne prcter que peu de bord & de flanc aux vents, peu de pifo- fòndear aux vagues, de peur d'échouer contre les écueils ou fur les fables & les bas-fonds. Audi lés voyages, dont la traverlée rfégaloit pas le tiers de ceux que nõus faifons en moins de fix mois , duroiènt-ils qneiquefois cinq ans & plus. On fuppléoit alcrs à la petitelfe des navires par le nornbre, 8c à la Ienteur de leur marche, par la multiplication des efcadres. Les F.gyptiens portoient aux In des ce qu'on y a toujours porté depuis, des étoíles de laine, du fer, du plomb , du cuivre, quelques pet:rs ou- vrages de verrere 5c de 1'argent. En échangc, ils recevoienr de l'ivoire, de l'ébche, de 'écaillc, des toiles blanches A: peintes, des ffcieries, des perles, des pierrôs pfécieufes, de la canelle , des aromares , Sc fur-tout de 1'encens. C etoit le par- fi-m le plus recherché. II feryoit au cuícfc des dieux, aux délices dês róis. Sen prix étoit íi cher, qlie A
DES DEUX I tJ DES. LlV. I. IZ9 que les négocians le falíifioient», fous prétexte de le perícótionner. Les ouvriers employés à le pré- parer étoient nus, tant 1'avarice craint les larcins
4JO HlSTOIRZ PrtI LOS O PH1QUÈ l'agranáir, gagna cent poar un, li l'on s'en rap- porte à Pline. A traveis l'exagération qu'il eft faede de voir da.is ce ralcul, 011 doit préfumer quels avoient pu ctre les profits dans des temps reculés , ou les Indiens étoient moins éciairés fur leurs intérêcs. Tant que les Romalns eurent aíTez de vertn pour conferver la puilfance que leurs ancetres avoient acquife , 1'Egypte contribua bcaucotip à fouteni* la majtftó de 1'eoipire, par les richcifcs des Ilides quelle y faifoit couier. Mais, i'emb«u. point du luxe eft une maladie qui annonce la de- cadence des forces. Ce gtand empite tomba par la propre pefanteiu : femblable aux leviers de bois ou de metal, douc 1'exttême longutuc fait la foiblelfe, il fe rompit, & il en réíulta deux grands débris. L'Egypte fut annexée á lempire d'Orieut , qui fe foutlnt plus long - temps que celu; d'Occident , parce qu il fut attaqué plus tard ou moins fortement. Sa pofiticn õc fes reílburces rcuíTent rendu méme inébranlable, íi les richelfcs pouvoient tenir lieu de coutage. Mais on ne fut oppoíer que des ruíes à un cnnemi qui joignoit 1 enthouíiafme d'uue nouvelle religion à toute la force de fes mceurs encore barbares. Une li foible batrière ne pouvoit pas arrèter un torrenr qui
DES DE ux Jndzs. Li V. í. 131 devoit s'accroítre cie fes ravages. Dès le feptième iiècle, il engloutit piuíieius .provinces , entre au~ tres TEgypte , qui, opres avoir oto i'im cies pre- miers era pires de l'antiqaité, le modele de toutes lc-s monarchics modernes , étoit defiinée à lan- guir dans le néant jufquà nos iours. Les Grecs fe confolèrent de ce malheut quand ils yireiu que les guerres des Sarralins avoient fait paíier la plns grande partic du ccmmerce des incíes, d'Alexandtie à Conllantinople, par deux cajia 'x déja trçs-connus. L'ua étoit le Pont-Euxin ou la mer noire. C/e.ft U .qg on s'embarquoit pnur remonter le Piíafe , dVoord fuc de graneis bâtimens, c, fui te far de plus petits, jufqu a Serapana. De-Li par- to :ent des voitures qui conduifoient par terre en quatre cu cinq jours, les marchands avec leursv .inarchandifes , au fleuve Cyrus qui fe jecce dans la mer cafpicnne. A traveis cette mer orageufe 011 gagnoit rembouchure de 1'Oxus, qu'on remou- toit julquauprès des fources.de 1'Indus, d'oii l'on revenoit par le même chemin , cbargé des tréfors de 1'Afie. Telle étoit une des routes de communi- cation entre ce grand continent, totijours riebe de fa nature, & celui de l'Europe, alors pauvre Sc ravagé par fes propres liabitans. I 2 1
Ijl Histoire Phiiosothique L'autre voie étoit moins compliquée. Des bâti- mens indiens, pareis de différentes cotes, traver- foient le golfe perílqne, Sc dépofeient leur car- gaifon lur les bords de 1'Euphrate, d'oíi elle étoit portée en un ou deux joitrs à Palmyre, quPfai- foit pafíer ces rtarcbandifes aux cotes de Syrie. L'idée d'un pareil entrepôt avoit, fans doute , donné naifíànce à cetrs ville , placée dans nu de ces rrès-peu nombreux cantons d'Arabie , ou l'on trouve des arbies, de l'eau Sc des Rires fufcep- tibles deculture. Quorque íituée entre deux grands empires, celui des Rcmains"?; celui des Parthes, il lui fut long-tcinps permls d'ètre neutre. A la fin-, Trajan la foumit, mais fans lui rien faire perdre de fon opulence. Ce fut ítiêtnè pendánt les cent cinquante áns qulelle fut colonie roinnine, que s'élevèrent dans fes murs, fur le modele de 1'arcbiteéhire grecque, ces temples, ces portiques, ces- palais, dont les ruines, fidellement décrites, nous ont récemment caufétant de furprife Sc d'ad- mirntion. Ces profpérités lui devinrent íàtales, fi elles dérerminè^crit fa fouveraine à vouknr fortlr d'une dépeiidance qui n'avoit rien de bien òné- reux. Aurèlien ruina de fond en comble cette cite célebre. Ce prince, il eft vrai, permit depuis"de la vérabhr Sc de 1'habiter au petit nombre de ci- 9
DEJ BE TJX IS BES. LlV. I. IjJ toyens qui avoient échappé aux caíamirés de leur patrie mais il eft pias aifé de détrr.ire que de ré- parer. Le íiége du commerce, des ares , de la grandeur de Zéiaobie, devint £ucceífivement un lieu obfcur, une fortereíTe peu importante, & enfin un miférable village, ccmpofé de crente ou qnarante cabanes , conftruites dans 1'enceinte fpacieufe d'un édifice public autrefois très-magni- fique. Palmyre détruite , les caravanes , après quel- qu.es variations , fe íixèrcnt à la route d'Alep , qui , par le port d'Alexandrette, poufla le cours &. la pente des cichelíes jufqua Conílantinople , devenu eniin le marche.général des produ&ions de l'Inde. Cet avantage feul auroir pu foutenir l'cmpire dans le penchant de fa décadence , & peut - cere Iuirendre íbn ancienne gloire : mais il lavou due à fes armes, à des vertus, à des mccurs frugales; & tout ce qui conferve la profpécicé, lui man- quoit. Corrompas par les ncheífes prodigieuíes quiui commerce excluíif leur aíTuroic prefque fans eíforts & fans vigi lance, les Grecs s'abundounèrcnt à cette vie otíive Sc molle qu'amène te luxe, aux frivoles jouiííances des arts brillans & voluptueux, aux vaines difcuflloriS d'un jargon fopluftiquc fur I 3
IJ4 T O J X.E PlJ 1L0S O r H1QUE les mncières dc gour, de fentítr.ent, & mime de rei.igion & de politique. lis ne favoient que íe la-ííer opprimer , & non íe fãire gouverhe? ; caitlfer tour-à - tour la tyrannie par uhe lâelie adula ti oh , ou Pirriter par une moíle rdf; íhnee. Quand les empereurs eurénr acneté ce penple, ils • le vendirent a tous les monopoleurs qui voulurènt s enrichir des rumes de ! Etar. Le gouVernemeht, toujours piutôt corrompu que les citòyens , laiiíà romber fa marine , & ne compta plus, pour fa délenfe , que fur les xraités qtril faifoit avec les étrangers , dont les vaiíTeaux rcmpliíroient fes ports. Les Itaiiens s etoient infe-nfiblement empares de la navigation de tranfport , que les Grecs avoient long-temps retenue dans leursmains. Certe branene d'induftrie , plus aclive encore que lu- c.ative, étoit double.nenc utile a une nationcorn- merçance , donr ia principale richefTe éíl ce!!e qui entretient la vigueur par ie travaih L'ina&ihn precipita la perte de Gonftaiitinople , prclTee , mveftie de tous côtés par les conquêtes des Tnrtt, Les Génois furent engloutis dans le précipicequc leur perfidre & lear aviditó leur avoient creuíe. Mahomet II les chafL de Caffa, ou dans les" derniers temps in avoient attiré la plus grandç partie du commerce dç LAfie.
DJ J DEUX IN DES. LlV. T. IJf Les Yéniticns n'avo;ent pas attendu cette cataf- trophe pour chercher les moyens de fe rouvrir la route d'Égypte. lis avoienc trouvé plus de facilitéquils n'en efpéroient d'an gouvernemení formé depuis les dernières croiíades, & à-pcu- près íemblable à celui d'Algei. Les Mammelus , qui,à lepoque de ces guerres, s'étoient empates d'un trone dont tis avoient été jufqu alors 1 appui, étoient des efclaves tirés la plupart de la Cncailie dès leur enfance , Sc formes de bonne heure aux combats. Un cbef Sc un confeil compofé de vingt- cmatre des principaux d'entre eux , exerçoient l autorité. Ce corps ímlitaire, qne la mollefle au- roit njícedairement énervé, étoit renouvelé tous les ans par une foule de braves aventuriers que 1 ef- pécance de la fortune attiroit de toutes parts. Ces hommes avides confentirent, pour 1 argent qu on lear donna , pour les pvorheíles qu on leur ht, que leur pays devinc 1 entrepot des mareuandifes des Indes. Us fouffrirent par corruprion ce que rintérét politique de leur état auroit toujouis exigé. Les Pifans, les Florentins, les Catalans, les Génois tirèrent queique utilité de cette révo- ltition ; mais elle touma fingulièrement à l'ayan- tage des Vénitiens qtu 1'avcuent conduite. le!!c
l}6 I' ISTOl RE PH 1L CS O PHI QU E étoit la íltuattod d os cjiufes, lorfque les Portugais parurent aux Irides. Ce grand événement, & les íuices lapides qud eut, causèrent de vives inquiémdes à Vtnife. La fageiíe de cette répubíique venoit d'è®e dé- conceitée par une ligue á laquelie elle ne put ré- ílfter, & qu allurément elle n ávoitpas díi prévoir. Pluiieuxs piiuces divilés d'iutérét , rivaux de * puilfance , & qui avoie.it cics prétciírions opno- lées , venoient de sàioic contre toutes les régies c.. la jeítice & de la politique , pour détrmre un Etar qui ne faifoit ombrage à aucun d'eux 3 &. Louis XII Iui-méme, qui de tous ces princes avoit te plus d interèt à la coníervation de Venile, Louis XII , par la vidoire d'Aignadel , la mit fur les bords de í~a ruine. La divifion qui devoit néceílàiremenc f« mettre entre de fembiables albés , & la prudence de la republique, 1'avoient fauvée ue ce danger, le plus imminent en appa- rence , mais en eítet moins grand, moins roei que celui ou la jettoit la découverte du paíLee aux Indes par le C ap de Ponne-Efpérance. Elle vit auliitot que le commerce des Por- tugais alloic ruiner le lien , & par confequent fa puiflance. Elle íit jouer 'tous les relférrs que- put lui fournit 1 habileté de fes adnamillrateurs.
DES D St'* /NDÉJ. Li V. I. I J7 Quelqaês - uns de ces étnidaires intèlligens, qu'elle favoit par - tout achéter & empioyer a propos, perfuadèrer.t aux Árabes ftxes dans leur pays , & à ceux qui étoient ■répandus dans 1'Inde ou fnr les cotes orieutales de 1'Afrique , qne lear caufe étant la même que ceile de' A onife , i-ls devoienr s'unir avec elte contre une narion qui venoit semparer de la íoutce comrotine de leurs richeíles. Les cris de cette ligue arrivèrent au foudan d'E ;vpte , déja réveillé par les matbeurs qu'11 éprouvoit, par ceux qu il prévoyoit. Ses douartes , qui formoient la princtpaíe branchede fes revé- nus , par le droit de cinq ptftir cent qué les marchandifès des Indes payoiont à leur ehtrée, & par celui de dix quelles payqiefttà ieur fottie , comrrtènçoient a ne plus rien rendre. Les ban-' queroutes que 1'intevruptiori des ■ atfaircs tendôit fréqueutes & ínévirables, aigiííloiènt les cfprits contre le gouvernement , tmqovrs refponíablfc aux peaples des mallreufs qui leur arrivent. La milice mal pavée , craignanr de ferre encore pias mal, fe permettoit des mntíneries plus redobta- bles dans le dêclin de la puiíTà.nce que dans des temps de profpéíité. 'L Egypte éteit egalemúrrt majheureufe , S: par le commerce que faifoietit
1^3 IIISTOIRE PHILOSOPHIQVK les Fortugais, Sc par celui que leurs violences Pempcchoienr de faire. Ene pauvoit fe releycr de cettc dccadence avec une flotte j mais la mer rouge nojftroic nen de ce qu d falloit pour la conílruire. Les Vçnitieps levèrent cet obítacle. lis envoyèrent à Aiexandtie des bois Sc dautres marériaux. Ou les conduilit, par le Nil, au Cair, d'ou ils furent portés íur des chameaux à Suez. C'eft de ce port célebre quon fit partir pour Finde, eu 1508, quarce grands vaiiTeaux , un galion, deux galères Cc trois u Vortu-Sa^0£es* Les Porrugais avoient prévu cer orage. Pour le prevenir , ils avoient fongé, des 1'année tiondcUm» Pr^c^nte > à fé rendre maítres de la navigatioii rouge. de la mer ruuge, períuadés qu'avcc cet avantage ils n'auroient plus à craindre ni la coticurrence , ni les forces de 1'Egypte Sc de PA rabie. Dans cette vue, ils avoient forme le dcíTein de s'em- parer de File de Socotora, lituée à cent quatre- vingt lieues du détroit de Babelmandel , forme du côté de 1' Afrique , par le cap de Gardafui , Sc du coré 4é PArabie, par celui de Fartaque. Cette conquète devoit leur procurer un autre avantage, celui de les mettre en poírellion duplus parfait aloés qui ait jamais été connu. La plante qui produit ce íuc Sc lui donne fon
DES D EU X IN D ES. I.IV. I. 1,9 nom,a des feudlesépaiires &charnues, da jnilieu defqfíellès fort un très-bel épi de fleurs rouges. On arrache ces feuilles, & I on en exprime par une preílion légère la portion la plus fluido, qui, pargée de fes parries groflières íPépaiffieau foleil, conflitue 1'aloes focotrin, facile à diftinguer des autres par fa corileur fauve , fon brillant , la tranfparence, fon odeur forte, fon gout amor òc aromatique. , Triílán d'A cunha, parti de Portugal avec un armement confidérable, attaqua cette íle. II fac combattu à !a defccnte par Ibrahim , fils du roi des Fartaqaes, fouverain d une partie de lArabie Sc de Socotora. Ce jeune prince fut tué dans laction. Les Portugais aíliégèrent, & bientòc emportèrent d'aflaut la feule place qui étoit dans 1 íle, quoiqu'eile fut défendue jufqu a la derniere extrcmité par une garnifon plus nonibrcufe que leur pctite armée. Les foldats de cette garnifon ne voulant point furvivre au fils de leur fou- verain , refusèrent de capitulei , & fe firent tuer juíquau dernier. L'intrép";dité des troupes de d'Acunha étoit encore au-deífiis de ce courage. Le fuccès de cette entreprifc ne produifit par- les ávántages qu'on en efpéroit. II fe trouva quç l'ile étoit ftérilc, qu elle n'avoit point de port,
143 HIS T 01R E PH ILOS OP HIQUZ & qr.e les navigateurs qui fortoieut de ia mer rouge , n'y touchoient jamais j quoiqu'on ne put s'empêcher de la reconnoítre pour entrer dans ce golfe. AuíII la flotce égyptienne pénétra-t-elle fans danger dans rQccan indiçn. Elie fe joignit à celle de Cambaye. Cesdeux forces réunies combattirenc avecavantagslesPormgais, qui,venanr d'exoédier poiir 1'Europe un grand nombre de vailfeaux cbargés de marehaodifes, fe tronvoient conii- dérablement afíoit>lis- Le triomphe fut court. Les vaincus reçurent des renforts & prireqí la fupé- riorité pour ne la plus pcrdre. Les armemens qui. contlnuèrent à partir d'Egypte, furent toujours battiis & diíflpés par les petites efcadres portu- gaifes qui çroiíolent à 1'entrée du golfp. Cependant, comme cette petite guerre donnoit toujours de 1'inquiétude , occaíionnoir 'qudques dépeftfes, Albuquerque crut devoir y metcrc fin par la ddlraiStipit de Suez. Mille obítacles tra- verfoient ce projct. La mer rouge , qui fépare 1'Arabie de Ia liaute Etliiopie'Sc d une panie de l'Egypte , a trois cent cinquante lieues de long fur quarante de large. Comme nul Houve nc s'y oppofc á la force du flux de la met, qlle participe d'une tçanière plus feníible' aux mouvemens de 1'Océan , que les ay-
DEÍ DEVX INDES. LlV. I. 141 tres mers méditerranées, íicuées à-peu-près fous- la niême latitude. Elie eft péu fujette aux orages, 8c ne connoít prefqúe point d'autres vents que cetix du nord Sc du íud , qui font pérlodlques comme la mouííon dans l inde , & qui fixent invariablement , dans cette mer-, le temps de fer.tr ée Sc cie la fortie. On peut la partager en trois bandós. Celie du mítiètt eft nette , navigable jour & nuit, fur une profbndeur de vlngt-cinq à foixante braítes d'eau. Les deux qui bordent les cotes, quoique pleines d'écuei!s, font préférées par les gens du pays, qui, obíig*és de fe tenir au voiíinage des terres à caufe de la petltelfe de leurs bâtirriens, ne gaghent le grand canal que lorfquils craignent quelque coup de vent. Ea difficulte, pour ne pas dire rimpcinbuitç, d'aborder les ports répandus fur la cote , fait que cette navigation eft très-périlleufe pour les grands vailfeaux., qui ne trouvent dVilleurs fur leur roòte qu'un nombre confidérable d'i!es defértes, arides Sc fans eau. Albuquerque , maígré fes talens , fon expé- rience Sc fa fermeté, ne réuflit pas à funnonter taut dobftacles. A prés s'être enfoncé bicn avant dans la mer rouge , il fat obligè de revenir fur fes pas avec fa flotte , qui avoit fouffert de conti- nuei les incommoditás Sc couru de fort grands
til H1 ST 01 XE Pu ILOSOP Hl ÇUK dangers. Une politique inquiète & cruelle lui tit imaginei des moyens d'arriver à fon bui, beau- cilup plus hardis, mais quil cioyoit plus inflril- 1'bics. II vouloit que l'empereur d'Ethiopie , qui briguoit la prote&ion du Portugal , détournát le cours du Nil, en lui ouvrant un palíage pour fe jeter dans la mer rouge. L'Egypte feroit alqrs deveime en grande partie inhabicable , peu proprc «u moios au conrmerce. Lui-même il fe propoíoit de je:er dans 1'ArabÍe , par le golfe pcrlique, trois ou quatre cents clievaux , qu'il croyoit lufíi- fans pour aller piller Médtne & la Mecque. II ponloit qu'une expédition de cet éelat rempliroit do terreur les MahométansSc arrêteroit ce pro- digieux concours de pélerins, le plus folide appui du conamercc', dont il clierchoit à extirper les racines. Des encreprifes moins hafatdeufes , Sc plus aniles pour le monient, le portèrenr à différerla ruine d'un puiflànce donc il fuflifoit darréter alors la ri vai ice. La conquête de 1'Egypte par les Tures , quelqucs années après, rendir néceííkires de plus grandes précautions. Les hommes de génie auxquels il fut donné de faiíir Ia chame des évé- nemens qui avoient precede ôc fuivi le paífage du Cap de Bonne-Efpérance, de porter des con-
T)ES DEVX 117 D ES. LlV- I. I4J jtéhires profondcs fur les bouleverfemens que ce nouveãu chemtn de naviganon devoit prevenir, ne purent s'empêchcr cie regarder cette íameufe découverte corríme la plus grande époque de 1'hifroii'e du monde. L'Europe commerrçok à peine à refpirer & d pè ^ae! fecouer le joúg de la fervitude qui avoic avili fes habitans depuis les conquêtes des Romains Sc rétabliíícment des lois féodales. Les tyrans fansPr«etTél'Eu" rope. nombre qui opprimoient des mulricudes d'ef- claves , avoient été ftiinés par le delire des croi- fades. Pour foucenirces extravagantes expéditions, ils avoient été obligés de vendre leurs terres Sc leurs châteaux, Sc daccorder à prix d'argent, d leurs vaííaux , quelques ptiviléges qui les rappro- choient enfin de la condition des hommes. Alors le droit depropriétécommença às'introduire parmi les particuliers , Sc leur donna cette forte d'indé- pendance fans laquelle la propriété n'eft elle- même qunne illufion. Ainfi les premières étin- celles de liberte qui aient éclairé PFutope, fàirent 1'ouvrane inattendu des croifades: Sc la folie des O ' conquêtes contribua , pour la première fois, au bonbeur des hommes. Sans la découverte de Vafco de Gama , le flambeau de la liberte s'éteignok de nouveiu , Sc
144 HISTOIRE Philosophique peut-étre pour toujours. Les Turcs alloient rem- placer ces nations fcroces qui , des extrémités de la terre , étoient venues remplacer les Romams , pour dcvenir , comme eux , le fléau du genre humain , & à nos barbares inftitutions anroit fuccédé un joug plus pefant encore. Cet éíréneJ ment étoit inévitable, ft les faroucb.es vainqueurs de 1'Egyptc neuífent été repoulfés par les Por- cugais dans les dirférentes expéditious quds ten- tètent dans Finde. Les richeífes de l'Afié leur a£~ fupient celles de 1'Europe. Maítres de tout le ccmmerce du monde, ils auroienr eu néceíTaire- ment la plus redoutable marine qu'.on eut jamais vtie. Quels otjílacles auroient pu avrêter alors íur notre ponrincnt ce peuple qui étoit conquérant par la naturc de fa reli;: Ion Sc de fa politique ? L'Angleterre fe déchiroit pour les intérêts de fa liberte ; la France , pour les intérêts de fe,srhai- tres ; 1'AUemagne, pour ceux de la religion; l'I- taiie , pour les prétèntions reciproques dlifn tyran Sc d'un impoíleur. Couverte de fan.uiques Sc de combattans , 1'Europe entitre reíTembloit à un rnalade qui , tombe datis le déiire, s'ouvre les veines, Sc perd dans fa fureur fon fang avec fes forces. Dans cct état dVpuifcinent & d'anarcliie , eíie n'auroit oppofé aux Turcs q;t'une foible ré- íiíhnce
DZS bzvx Is Z)ES. LlV. I. I4J fíftance. Pias le calme qui fuccède aux guerres civiles, rend les peuples rcdoutables à ieurs voi- fíns , pl us les troubles de kx diíTention qui les divife les expofent à 1'invafíon & à 1'oppreinon. La conduite dépravée du clergé auroit encora Favorifé les progrès d'un culte érranger, & nous ferions fans rerour datis les chaínes de 1'eíclavage. En eífet , de tous les fyftèmes politiques & re- ligieux qui aííligent 1'efpèce humaine , il n'en eft point qui laiíle moins de carrière à la libertéque celui des Mufulmans. Dans prefque toute l'Eu- rope , une religion étvangère au gouvernement, Sc dont les premiers pas fe font prefque toujours faitsà Ion infçuj une morale répandue fans ordre, fans prácifton , dans des livres obfcurs Sc fufcep- tibles d'une feulc bonne inrerprétation , entre une infinité de mauvaifes 5 une antorité en proie aux prétres & aux fouverains, qui fe dtfputent tour-à-tour le droit de commander aux hommes 5 des lois politiques Sc civiles fans ceife en contra- didion avec la religion dominante, qui condr.mne rinegalité & 1'ambition 5 une adminiílration in- quiète Sc entreprenante, qui, pour dominer avec plus d'empire , oppofe continuellement une partie de fétat à l'autre partie ; tous ces germes de trouble doivent entretenir dans les efprits uns Tome /. K 1
146 HlSTOIRE PH ILOSOPH1 QUE férinenranon violente. Eft-il forprenant quau mi- lieu de ces mouvéínens , la nature s'évcille Sc crie au fond des cccvrs: Uhom/ne efiné libre? Mais , fous le joiig d'uiie religion qui confacre Ia tyranritè-, eu'íondant le trone for lauteljqi» femble impofef filehet à Fambition , eu permet- tant Ia volnpté ; qui favoriíe la jfcreflè naturelle, en interdifant les opératiòns de 1'efprit, il n'y a point d'efpérance poíír les grandes révolutions. Aulli les Turcs, qui égorgent íi fouvent leur tnaí- tre , n'ont-ils jamais penfé à changer leur gouver- nement: cette idée eftau-deíTusde Ieurs ameséner- vées èc corrompues. C en étòit donc fait de la li- berte dii monde enticr; elle étoit perdue , fi le peuple de la chrétiente , le plus íuperftitieux , Sc peut-ttre le plus efclave, n'eut arrété le progrès du fanatifme des Mufolmans , Sc brifé le cours impétuenx de leurs conquêtes, en leur coupant le nerf des richeíTes. Albuquerque fit plus. A prés avoir pris des mefores efiicaccs pour quaucun vaifleau ne put paíTer de la mer d'Arabie dans les mers des Indes, il chercha à fe donner 1'ern- XIV F're g°^e perlique. gau"acq"iè- "Au ^ouché ('u détroit de Moçandon , qui wnt la domi- conduit dans ce bras 'de mer. eft íituée File de nanon <1am fique0"15 pcr~ un" "IC ce rocher ftérile qu'un conqué-
DES DEVX Is DES. I, IV. I. Hf rant acabe bátit dans le cnzieme íiccle Ufie vilie, devenue, avec le teirips, lacapitale aun royaume qui, d'ita côté , s'étendoit atíez avadt dans l'Ara- bie, & de 1'autre dans la Perfe. Ormuz avoit deux bons pores; il écoit grand, peuplé , fortihé; il ne devoit les richeíTes' & la pfliííance qu'à fa frtuatidn yd fervoit d'entrepôt au commerce de la Perfe avec les Indes : commerce très-coníidérable dans un temps ou les Perfans faifoient palTer par les ports de Syrie , ou par Caffa, la plupart des marchandifes qui venoient de l'Afie en Europe. Dans les faifons qui permettoient larnvée des marchands étrangers , Ormuz étoir la vllíe la plus brillante & la plus agréable de TOrient. On y voyoit des hommes deprefque toutes les par- ties de la torre faire un échange de leurs denrées, & traiter leurs alhures avec une politeiíe & des égards peu comius dans les autres places de com- merce. Ce ton étoit donné par les marchands du port, qui communiquoient aux étrangers une bonne par- tie de leur affebilité. Leurs manietes , le bon or- dre qu'ils entretenoienc dans leur ville , les com- modités, les plaifirs.de toute efpèce qmils y raf- fembloient: tout concouroit, avfcc les intérêts du commerce, à y attirer les négocians. Le pavédes K 2
I^S HlSTOlRE PHILOSOPHIQOE mes étoit couvert de nattes uès-propres, &c e:i quelques çndrom de tapis. Des toiles qui s'avan- çoient au haut des maifons, rendoxent les arclcurs du foleil fupportables. On voyoic des cabinets à la façon des Indes, ornes de vafes dorés ou de por- ceiaine, qui conteooient des arbuílts Meuris, ou des plantes aromatiques. Ou trouvoit dans les pla- ces des chameaux chargés d'eau y on prodiguoic les vins de Períe, ainfi que les paríunis & les alimens les plus exquis; on entendoit la meilleure mafique de rOrienc. Orniuz étoit rempli de belles filies des diíférentes contrées de l'Afie, iníhuites dès 1'enfance dans tous les artsqui variem & aug- nientcnt la volupté. On y goutoit enfin toutcs les défices que peuvent attirer 6: reunir 1'abord des richefles, un commerce immenfe, un luxe ingénieux, un peuple poli & des fenimes galantes. A Í011 arrivée dans les Indes, Albuquerque commença par ravager les cotes , par piller les villes dépendantes d'Ormuz. Ces dévaftations , qui font plus d'un brigand que d'un conquérant, nçntroient pasnarurellementdans fon caraótèrc y mais il fe les perniettoit, dans 1'efpérance d'en- gager une puiUance quil n'étoit pas en état de réduire par la force, à fe préfentcr d'elle-même au joug qu il vouloit lui donner. Lorfquii crut
DF.S DEVX IXDBS. Liv. I. 149 avoir infpiré une terreur ftéceííaire à fesde^eins, il Te préfenta devant la capitale, dont 11 fomma le roi de fe rendre tributaire da Portugal, comine d 1 étoit de la Perfe. Cette propoficion fut reçue comme elle devoit l'ótre. Une flotte, compofée de bâtimens ormuziens, arabes & períans, vint cotn- battre 1'eieadre d'A!buqucrque , qui détruifit toutes ces forces avec cinq vaiíTeaux. Le roi dé- couragé , confenrit que le vainqueur conftruisk une citadelle , qui devoit égalenicnt dominer la ville & fes deux ports. Albuquerque, qui conneiíToit le prix du temps,. ne perdit pas un momcnt nour bater cette conf- truíbion. II travailloit comine ie dernier des fiens. Cette aétivité n'empêc'm pas qu'on ne remarquâc le peu de monde qu'il avoit. Atar, qui, par des révolurions ccmmunes en Orient, étoit parvenu de refclavage au miniltère, rougit d'avoir facrifié 1'état à une poignée d'étiangers. Plus habile d inanier les reflores de la politique que ceux de la guerre, il réfolut de réparer par des artífices le mal qu'il avoit fait par fa làcheté. II fut gagner, corrompre, défunir & brouiller fi bien les Por- tugais entre eux & avec leur chef, qu'ils fíirent cent fois fur le point d'en venir aux mains. Cette animofité qui augmentoit toujours, les determina K *
150 H1S T Ol RE PHILOSOÍHIQVZ à fe rembarquer, au momcnt qU'on les avertit qu'il y avoic un comploc pour les ógorger. Albu- querque , qui s'aftenniíl'oir dans fes idées par les obftacles & par les murmures, prit le parti d'affa- mer la place , & de fermer le paífage à tous les fecours..Sa proie ne pouvoit lui écliapper, lorfque trois de fes capitaines 1'abandonnèrent honteufe- ment avec leurs vaiífeaux. Pour juftifier leur dé- fertion, ils ajoutèrent à la noirceur de leur infi- délité celle d'imputer à leur général les crimes les plus arroces. Cette trahifon força Albuquerque à renvover l'exécution de fcn projet au temps qu ií favoit n erre pas éloigné , ou il auroit à fa difpolition toutcs les forces de fa nation. Dès qu'il fiir deveuix vice-rroi, il reparu: devant Ormuz avec un appa- reii auquel une cour corrompue, un peuple amolli, ne fe çrurent pas.en eratde réfríter. O11 fe foumit. Le fouverain de la Pcrfe ofa demandei; un tribut au vainqucur. Albuquerque fit apporter devant 1'cnyoyé des. boulets, des grenades & des labres. Voilà., lui dit-il j la monnoie des tributs que pais le roi dc Per caga!. Apròs cette expedition , la puillance portugaife fe troava aííez folidement ctablie dans les golfes d'Árabis
DES DE UX IKDES. LlV. I. I S I pour qiijon píit íonger à 1 étendre dans 1 eft de r|ce. ' II fe préfentoit dabord à Albuquerque 1 íle x .Miíle- de Ceylan , qui a quatve-vingts lieues de long roemd«Por- fur trenfe dans ía plus grarrde largeur. Dans les u». fiècles les plus reculçs, elle étoit très-çonnue fous le nom de Taprobane. Le détail des révolutions qu'elle doit avoir éprouvées , n'eft pas venu juf- qu'à nous. Tout ce que 1'hiftoiie nous apprend de remarquable , c'eft que les luís y furent autrc.o.is íi refpetftées, que le moaarque n'étoit pas plus difpenré de leur cbfervation que le dernier des citoyens. S'il lés violoit, il étoit condamué à morty mais avec cette diftin&ion, quonjui épai> gnoit leS humiiiations du fupplice. fout com- merce, toute cqnfolation , tous le-s fecours de ia vie lui étoieíit reíúsés ; & il iàaifloit miferabis- ment fes jours dans cette efpcce .d excommuni- cation.' Si les peuples connoiífòient leurs prérogatives, cct aucien uíage de Ceylan fubfifteroit dans toures les conttées de la tetue y & tant que lès .lois na feront faltes que pour les iu-ets, ceux-ci s appede- ront comme ils vciídrontj iís ne,ferontAque des efclaves. La loi n'eft rica , íi ce n eft pas ua glaive qui fe promène iudittiutlcmenc íur toutes
Ifl H IS T O I RE pHILOSOriIIQUZ les têtes , & qui abat ce qu: s'élève au-delíus du plan horifontal ítir lequel il fe meut. La loi ne commande à perfoúne ou commande à tous. De- vant la loi , ainíi que devant Dieu , tous font égaux. Le châtilnent particulier ne venge que 1 iníradtion de la loi; mais le châtiment du fou- verain en venge le mépris. Qui ofera braver la loi, íi lc fouverain même ne la brave pas ím-r punément ? La mémoire de cette grande leçon dure des liècles, 8c infpire un effroi plus falutaire que la mort de mille autres coupables, Lorfque les Portugais abordèrent à Ceylan » ils la trouvèrenc rrès-peuplée. Deux nations, ditíe- rentes par les nioeurs, par le gouvernement 8c par la religion , 1'habitoiènt. Les Bedas , établis à la partie feptencnònale de file, & dans le pays íé moin; ábondant, font partagés en tnbus, qui fe regardèht comine une feule famille , & qui n o- bsilíènt qu a un chef, dont 1 aurorité n'eft pas abfoluc. Ils font prefque nus. Du refte, ce font les mèines mceurs & le même gouvernement quon trouve dans les montagnes d'Eco(Te. Ces tnbus, unlçs pour la défenfe com mune, ont tou- Jours vaillamment combattu pour leur liberte, & »'ònt jamais atrenté à celle de leurs voiíins. Ou fait pcii de çnofe de leur religion , 8c il eft
-D ES DZVX IKDES. LlV. I. 1?) douteux qu'elles aient un culte. Elles ont peu de çommunication avec les étranç^ers. On Rareie à v./ C vue çeux qui traverfent les cancons qu'elles ha- bitent. Ils y font traíres , cc premptement renvoyés. I.a jaloufle des Bedas pour leurs fem- mes, leur infpite en partie ce foin d'éloigaer les étrangers , & ne contribue pas peu à les féparer de toas les peuples. Us fçmblent être les habitans primitifs de l'íle. Une nation pias nombreufe Sc plus puiíTante , qu'on appelle les Chingulais, eíl maítrede de la partie méridionale, En la comparam à 1'autre , nous 1'appellcrions une nation polie. lis ont des habits 8c des dcfpotes j ils ont, comine les In- diens, la diftindlion des caftes, mais une religion diftérente. lis reconnoiííent un érre fuprêinc; & au-uclTous de lai, des divinités du fecond, du croilième ordte. Toutes ces divinités ont leurs prérres. ils honorent particulièrement dans les dieux du fecond ordre un Buddoli, qui eíl def- cendu fur terre pour être médiateur entre Dieu & les hcrr.mes. Les prêtres de Buddou font des per- fonnages fort importans i Ceylan. Ils ne peuvent jamais étre punis par le prince, quand méme ils. auroient attenté à fa vie. Les Chingulais enten-, dent la guerre. Us ont fu fitire ufage de la nature
154 IflSTOl RE PlílLOS OP1I1 QUE de leur pays de mohtagries , pour fe défehdre •concre les Europcens, quhls çfnt fouvent vaincus. < lis íont fourbes , intérefíes, complimenteurs , comme rous les peuples efc^es; ils ont deux langues, celle du peuple & celle des favans. Par- tout ou cer ufage eft écabli, il a donné aux prêtres & au gouvernement un móyen de plus pour tromper les hommes. Les deux peuples joitiíloient des fruits , des grains, des pâturages qui abondoient dans pile. On y trouvoit des éléplajms fans nombre , des pierres précieufes, une grande quantité d'excel- lente -eaneHe. Cétoit fur la cote feptentrionale & fur la cote de la Pècherie, qui en eft voifine , que fe faifolt la pêche de perles la plus abon- dante de 1'Orient. Les ports de Ceylan étóient les meilleurs de 1'Inde, & fa pofirion étoit au-dcíTiis de tant d'avantages. Les Poítugais aitroicnt di , ce fenable , établir tolice leut puitfarlce dans cette íle. Elie eft au centre de 1'Orient. C/eft le paflage qui conduit dans les régíons les plus richès. Avec pen de dé- penfe en hommes & eh argent, on feroit parvenu à la bien peupler, à la bien fortrfier. Des efcadrès nombreufes, parties de toutes les rades de cetté íte, auroicnt íait refpe&cr le rtom de fes maítres
des DEVX INDES. LlV. I. 15 5 dáns route 1'Afie j & les vaiíleaux qui auroicnt creifc dans fes parages, auroient facilement inter- cepte la návigation cies autres nations. Le vice-roi ne vit pas tous ces avantages. II ne s'occtipa point non plus de la cote de ( oro- mandel, quoique plus riche que celle de Malabar. Cette dernière noífroit que des marchandifes de médiocre qualité, beaucoup de vivres, un peti oe mau vai fé cannelle, a (Tez de poivre, du carda- ntoriie, forte d'épicerie dont' les Orientaux íont un grand ufage. La cote de Coromandet iournit les plus belles toiles de còton qu'il y ait dans l'univers. Ses habitans , la plupart namrels du pays, & moins mèles d'Árabes & d àutfes nations, font lés peuples les plus doux & les plus induf- trieux de 1'Indoílan. Dailleurs , en remonrant la cote de Coromandel vers le nord , on trouve les mines de Golconde. De plus, cette cote éft admirablement placée pour recevoir les marchaTi- difes de Bengale & d autrés contrecs. Cependant Albuquerque n'y fit point d ctáblil- fement. Ceux de Saint-Thomé & de Négápatnn' ne furent formes qífáprés líii. 11 favoit que cette cote eft dépourvue de poçts, quellé eft inabor- dable dans certains teitjps de 1 année , cc qu aleis des flottes ne ponrroient pas y íecoúnr les colo-
IIlSTOtRE Philosophiqve nies. Enfia, il penfa qu'étant maítre de Ceylan , ouvrage çorameacé par íon prédécefleur d'Al- meyda , & porte depuis à fa perfedion, les Por- tugais le feroisnt da commerce de Coroniandel, s'ils s'emparoient de Malaca. C'eft 1 cette conquète qu'il fe determina, xvi. Le pavs dont cecte ville étoit la capitale» eíl I.es Porca- 1 J . . 1 fort i« une langue de terre lort étroitc, qui peut avoir cdnqtiírc de .. . . T1 kíaia»^. cent lieues cie long. 11 ne ttent an contiuent que par la côte du nord, ou il confine à 1'état de Siam , ou plutôt au royaume de Johor, qui en a cté démembré. Tout le refle eft baigné par la mer, qui le fépare de 1'íle de Sumatra, par ua canal connu íous le nom de détroit de Malaca. La nature avoit pourvu au bonheur des Malais. Un ciimar doux, fain Sc raíraíchi par les vents Sc les eaux fous le ciei de la zone torride; une terre prodigue de fruits délicieux, qui pourroienc fuffire à l'hommc fauvage, ouverte à la culture de toures les produdions néceflaires à la fociéré ; des bois d'une verdure éternclle -} des fleurs qui naiflent à côté des fleurs mourantes ; un air par- fnmé des odeurs vives & fuaves, qui, s'exha- lant de tons les végétaux d'une terre aromatique, allument le feu de la volupté dans les êtres qui rcfpirent la vie. La nature avoit tout fait pour
DES DEUX iHDES. Li V. I. x ^ les Malais j mais la fociété avoit tout fait contra cux. Le gouvernement le plus dur avoit formé lc peuple le plus atroce dans le plus heureux pays du monde. Les leis féodales, nées parmi les rocherí & les chênes du nord, avoient poufíe des racines jufque fouslequateur, au milieudes forêts Sc des campagnes chéries du ciei , ou tout invitoit à jouir en paix d'une víe qui fembloit ne devoir s abréger Sc fe pcrdre que dans l'ufage & 1'excès des plaiíirs. C'eft-là qj'un peuple efclave obéifíbit à un deípote que repréfentoient vingt tyrans. Le defpotiíme dun fultan fembloit s'érre appefmti fur la multitude , en fe fubdivifant entre les mafris des grands vaííãux. Cet état de guerre Sc d'oppreffion avoit mis la férocité dans tous les cccurs. Les bienfaits de la ferre & du ciei, verfés à Malaca, n'y avoient &it que des ingrats &: des malheureux. Des maí- tres vendoient leur fervice, ceft-à-dire , celui de leurs efclaves , à qui pouvoit lachcrer : iis arra- eboient leurs ferfs à 1'agriculture. Une vie errante & p^nlleuie, fur mer & fur terre, leur convenoit m'eux l116 travail. Ce peuple avoit conquis UI1 ai'chipel immenfe , célèbre dans tout 1'Orient fous le Hom d'íles rrulaifes. II avoit porté dam
■ 158 Histoire Philosophique fes nombreufes colonies fes lois, fes mocurs, fes ufages , &, ce qu'il y avoit de íingulier, la langue la plus douce de 1*Alie. Cependant Malaca éioit devenu , par fa fitua- tioa, le plus coulidérable marche de linde. Son jjort étoit toujours rempli de vailfeaux : les uns y arrivoient du Japon, de la Chine, des Fhiiip- pines, des Moluques , des côces orientales moins éloignées j les autres s'y rendoient du Bengale, de Coromandel, du Malabar,.de Perfe, d'Arabie & d'Afrique. Tous ces navigateurs y rraitoient \ entre eyx, Sc avec les habitans, dans la plus grande íecurite. 1/attrait des Malais pour le bri- gandage,. avoit eníin cçdé à un interet plus fur que les fuccès toujours vagues, toujours douteux de la piraterie. Les Portugais. vqulurent prendre pare à, ce com- merce de toute 1'Atie. Ils fe montrèrent d'abord à Malaca comine íimples négocians. Leurs ulur- patious dans linde ayoient rendu ieor pavillon li fufped, & les Árabes communiquèrent li rapide- mept leur animo íice contre ces conquérans, quon 5'QCCupa du foin. de les détruire On lour tendit des pièges, ou ils tqmbèrent. Plutieurs d entre, eux furent malPaçrús,; d'autres mis aux lers. Ce qui pu,t échapper,. regagna les vailfeaux, qni ie fauvèrent au Malabar.
. D ES DEUX IN DES. LlV. I. 159 Albuquerquen'avoit pas arremiu certe violence, pour íonger à s'.em pater de Malaca. Cependant elle dut, lai éue agreable , parce qu'elle donnoir à Í011 entreprife un airde jufciee , propre à dimi- nuer la haine quelle doit nattirellement artirer au nom portugais. Le temps auroit afíoibíi une impreílion qu'il croyoit lai ètre avansageufe; il ne diitera pas d'un inliant fa vengeance. Cette aétivité avoir écé prévue; & il trouva, en arrivant devam la place, au commencement de 1511, des difpoíitions faites pour le recevoir. U11 obílacle plus grand que cet appareil formi- dable enchama.pendant quelques jours la valeur du general chrctien. S011 ami Araújo étoit du nombredes priíonuiers die la première expédition. On ntenacoit de le faire périr, au moment oii comntenceroit le fiége. -Albuquerque étoit fen- dblc, «Sc il étoit arrete pac le danger de fon ami, lorfqu'ii cn reçut ce biilet : Ne penfe| quà la gloire & à favantage du Portugal. Si je ne puis ctre un ipfirur/ieni de votre vicloire, que je ny fois pas au inoliis un objlacle. La place fut attaquée & prife, apiès bien des combats doutenx, íanglans & opiniàtres. On y trouva des tréfors immeníes, de grands magaíius, tout ce qui pouvoit rendre la vie délicieufe , & l'on y conftruifit une cita-
«6o Hístoire Ph:losor iii que delie, pear garantir la Rabi li té de la contjuêtéi Ccir.tne les Portugais fe bornèrent à la polTcf- íion cie la ville, ceux des liabitans , tous fecta- tenrs d'un mahoméiifme fort corrompa , qui ne vpulurent pas fubir le noaveau joog, s'enfonctrent dans les terres, oa fe répandirent fur la cote. En perdant 1'efprit de commerce, ils ont repris toute la violenee de leur caradète. Ce peuole ne marche jamais fans un poignard, qu'il appelle cricL II lenible avoir épaifé toute 1'invention de fon génie fanguinaire , à rorger cette arme meurrrière. Rien de li dangereux que de tels hommes avec un tel inftrument. Embarqués Tur un vaiííeau , ils poignardent tout 1'équipage au moment de Ia plus profonde fécurité. Depuis qu'on a connu leur pethdie, tous les Européens ont pris la précaution de ne pas fe fervir de Malais pour matelots. Mais ces oarbares t enchériirant lur leurs anciennes mocurs, ou le fort fe faifoit honneur dartaquer le foible, animes aujoardhui par une fureur jnexplicable de perir ou de tucr, vonr avec un bateau de trente hommes, aborder nos vaif*- feaux , & quelquefois ils les enlcvent. Sor.t-ils repouflés : ce n eft pas du moins fails emporter avec eux la confolation de s'etre abreuvés de fíuig. Un
DES DEUX Í17DES. LlVé I. 16T^ Uh peuple á qai ia nature a cionné cette in- fiexibilité cie courage, peuthien étre extermine^, mais non foumis par la force. II n'y a qae l'h«f- maniré , 1'atrrai: cies ,rickeííds ou de la liberte, 1'exemplc des vertas £< de la moddtatfcm , tine admiàiftration douce, qai p iilFenc le civiiifer. II faut le rendre ou le lailfer a lai-méme, avant » cie fdrroer avcc Iui des liaifons quTi' repbntTe. I.a voie de la conquère feroit peuc-ctrc la der- nitre qu'il faurirait tenter : elle ne feroit qu'exal- ter en lui riiorreur d'une dominàtion érraftgéfè, .& qucffaroucher tous les fentimens de la-íocia- bihré. La nature a placé certains peuples ait mk lieu de la mer , comine les lions dans les dé- íerrs , pour étre libres. Les tempaes, les fables-, les foréts, les mon:àgne>& les cavcrnes1, font -1'afyle oc les remparrs de rous les étrcs inde- pendam. Malheiír aux iiátions policées qui voudront s'élever contre les forces & les droits des peuples infulaires & fauvages ! Elles de- v;en!font cruelles & barbares íirns fruir, elles -femeront la haine dans la dévaftation , &: ne recueiilcront que 1'opprobre & la vengeance. Aprcs la prife de Malaca, les rois de Siarrí, de Pêgu, pluíieurs autres , conftarnés d'une victoire fi faralc à leur indépendance, envoyèrent Tome I. . L
\6l Histoiae Philosophiqus à Albuquerque des ambaífadeurs pour le féliciter, lui oflfrir leur commerce, & lui demandei 1'alliance du Portugal. xm Dans ces circonftances, une efcadre dérachée nitiudcjpor. de la grande flotre, pric la route des Moluques. WojúViet?1X Ces lies , fituées prés du cercle équinoxial dans 1'océan indien, font, en y comprenant, comine 011 le faie communcment, celles de Banda, au norr.bre de dix. La plus grande n a pas douze lieues de circuit, Sc les autres en ont beaucoup moins. Cet archipel parole avoir eté vomi par la nier. On le croiroit avec fondeiuent l'ouvrage de quel- que feu fòuterrein. Des monts orgueilleux , dont la cime fe perd dans les nues; des rochers enor- mes , entaíTés les uns fur les autres ^ des cavernes hideufes Sc profondes j des torrens qul fe préci- pitent avec une violence extreme} des volcans, annonçant fans ceife une deftruction prochaine : un pareil chãos faie naltre cette idée, ou lui prêtt de la force. On ignore commentces lies furent dabord peu- plées ] mais il parolt prouvé que les Javanois & les Malais leur ont donné fucceflivement des lois. Leurs habitans étoient, au commencemenc du feizième fiòcle , des efpéces de fauvages, dont
DES DEUX IiCDES. LiV. I. I«j les citeis , quoique décorés du nom de rois , n'avoient qu'une autorité bornée , Sc tout-a-faid dépendante des caprices de leurs fujets. Ils avoien: ajouté, depuis peu , les fuperftitions du maltomé- rifute à cclles du paganifnte quils avoienr long- remps profeífé. Leur parefíe étoit exceffive. La chaíle & la pàche étoient leur occupation unique, & ils ne connoiífoient aucune efpèce de culture. Cettc inaction étoit favorifée par les relfources que leur fournilTok le cocotier. Le cocotier, naturel dans prefque toutes le» régions de 1'Inde, eíl un arbre d'une très-belle forme, qui s'é!uve à la hauteur de quarante Sc pias communétnent de foixante pieds. II tient à la cerre par un grand nombre de racines mcnues &. íibreaíes. Sou trone, légerement courbé verí la bafe, cft droic dans le refte de fa longueur > d'une forme cylindrique, d'une groíTeur médiocre, marqué de plufieurs inégalicés tirculaires, formées par la bafe des ftuilles qui font tombées. Son bois . , léger Sc fpongieux ne peut ètre employé, ni dans la çonítruftion des navires, ni dans aucun édifice folide, Sc les bateaux formés de ce bois font fragiles Sc de peu de durée. La tête du cocotier fe couronne de dix ou douze feuilles aílées, ré- trecics vors le fomxnet, fort larges a leur ori- L z
/1Ó4 HlSTOlRE PfílLOSOPHiqVE gine, Sc couverces, dans ieur premier âge , d'un réfeau particul:cr,dont 011 faie des tamis. Leur cote principie, longuc de clouze pieds , eft proíondé- ment íílionnéc fur la íurtace intérieure. On forme avec ces feuilles les toits des maifons; on en fait des parafols, des voiles, des filets. pour la péclie: les plus jeunes manes petivent étre íubftituées au papier, Sc recevoir rimpreilion d'es caradtres traces avec un Ay ler. Da milieu de cette toa fie s'élève une fpathe ou enveloppe épailíe , mem- braneufe , roulée fur elle-méme , renflée dans fon milieu, Sc terminée en pointe. Lorfqu'ellc eft parvenue à une groííeur déterminée, elle s'ou- vre d'un côté í: lallTè appercevoir un panicule fort confidérable, dont chaque rarneau porte deux fleurs femeiles Sc un plus grand nombre de fleurs males. Celies-ci on: un cálice à iix divifions pro- fondes, Sc autant d'é:amines •, dans cèlles-là , les étamines fon: templacées par un piftil, qui dc- vient un fruir de forme ovale , légèrement trian- gulaire, Sc de pkis.d'un demi-pied de diamètre. L/aíTemblaçc de plufieurs fruits tenatit à un même O L panicule, fe nomme regime. Le même arbre donne fucceílivemcnt plufieurs regimes dans une feule annéa. Ce fruir a une écorce filandreufe , épai (Tc de
T)ES DE VX IN D ES. LlV. I. 16} trois doigts, connue fous le nom de cai te, dont 011 fabrique quelques étoffes groflières & des cor- dages pour les vaiflèaux. Elie recouvre une noix fort dure, de la groíTeur S: de la forme d'un perit melon, percte de trois trous à l'une de fes extrémités, propre à faire de petits vafes Sc des uftenfiles de ménage. La puipe qui tapiílè Pinté- rieur de cetre noix, fcurnit une nourriture rrès- faine, dont on exprime au preííoir une huile qui eft fort douce dans fa nouveaiué, Sc d*un grand ufa>e aux Indes. Eile contrade de Pamertume en O vieilliíTánt, & alors eile n'eft bonne qua bruler. Le marc qui refte dans le preííoir fert à nourrir les bcftiaux , la volaille , Sc mèmc le bas peuple dans des temps de difette. Le centre de la noix eft rempli d'une eauclaire, rkfraíchiflante, légè— remem fucrée , qui fert i défaltérer le cultivateur Sc le voyageur. Dans les fruits anciens, cc-tte eau fe dillipe, & fait place à une amande qui remplic bientôt toute la cavité, Sc devient propre à la gcrmination. On trouve quelquefois dans fon in- térieur une concrétion pierreufe, à laquellc les I11- diens attachent de grandes vertas: ils la regardent comine le caie d'un heureux fuccès, & rife man- O O quent guère de s'en munir dans leurs entreprifes. Les avantages qui viennent d'ètre rapportés , L 3
166 HlSTOIRE PfílLOSOriIlQVE ne font pas les feuls que procure le cocotier. Si l'on coupe la pointe des bourgeons de fleurs avanr leur parfaic développement, il en découle une li- queur blanche, qui eft recue dans un vafe atraché à leur extrémité. Bue dans ía nouveauté, elle eft douce : c'eft la manne du déferr. Qui fait métne íi l'idée de celle-ci n'a pas été prife dans des livres plus orientaux que ceux de 1'Arabie ou de 1'Egypte ? I/Inde eft, dit-on , le berceau de beaucoup de fables, d'allégories, de religions. I.es curiofitéí de la nature íonr une fource féconde pour l'im- pofture ; elle convertit des phénomènes linguliers en prodiges : 1'hiftoire naturelle d'un pays devient furnaturelle dans un autrc. Les faies, comme les plantes, s'alttrent en s'éloiguant de leur origine; les vérités fe changent en erreurs; & la diftance des temps & des lieux faifant difparoítre les caufes occafionnelles des faufíes opinions , donnç aux menfonges populaires un droit imprefcriptible fur la confiance des ignorans Sc fur le íilence des favans : les uns n'ofent douter, les autres n'cfent difputer. Quoi qu il en foit des rapports qu'il peur y avoir entre la nourriture des Ifraélites & Ia boiftbn des Indiens, fi la liqueur du cocotier ne s'évanouif pas au foleil cornme la manne, elle ne tardç pas \
DtS DEVX IKDZS. LlV. I. 1^7 i s'aigrir & à fe convertir en un vinaigre utile. Diftillée dans fa plus grande force, elle donne une eau-de-vie très-fpiritueufe ; & en la faifant bouillir avec un peu de chaux vive , on en tire du fucre de médiocre qualité. Les bourgeons qui donnent cette liqueur avortent néceíTairement, &c ne fe développent plus, parce qu'ils ont perdu la xnatière qui devoit fervir à la formation Sc à 1 ac- croiftement des fruits. Indépendamment du cocotier, les Moluques avoient une efpèce particulière de palmier qu'on nomme fagou. Cet arbre , commun dans les fo- rérs de ces íles, difícre du précédent par fes fcuilles plus longues, par fon trone beaucoup moins élevé, par fes fruits plus petits. Sa végétation eft d'abord fort lente. Dans les commencemens, c'eft un ar- brilfeau garni d'épines qui rendent fon approcbe difíicile: mais dès que fa tige eft formée, elle s'élève en peu de temps à la hauteur de trente pieds fur environ fix de circonférence , & perd infenliblement fes épines. Son écorce eft épaifte d'un pouce. Tout l'intérieur eft rcmpli dune inoelle qui fe réduit en farine. L'arbre qui femble ne croitre que pour les befoins de riromme, Itú indique cette farine par une poulllue fine blanche dont fe couvre la feuille» C'eft une mat- /
I(J3 Histoire FII J L O S O P H I QU E que certame cie la matunte du íagou. Les Indiens coupeiit alors cet arbre par le pied, fans s'em- barraher c.es fruits, clont tis ne foiít aucun cas, & lis le dépèceiít eu troivjoiís^ pour en tirer la moelle ou la farine cju íls renitrmeut. Aprts que cette fubftance a été délayée dans l'eau, 011 la cou.c a travers une efpèce de tamis qui retient les parties les píus grollières. Ce qui a palie eft jeté dans des moules de terce, oii la páce fèciie & durcit pour des annees entières. On mange le fagou imiplement délayé avec de l'eau, bouilli ou converti en pam. L bumanité des Indièns ré- íefve la fleur de cette farine aux vieiliards Sc aux ma.ades. tile eft quelquefois réduite en une gelée blançhe 8c trC-deíicate. Cu peupie fobre, uiciépendant , ennenn du rravail, avoit vécu des íiècles avec la farine de fagou & ieau de cocotier , quand les Chinois, ayanr aborde par hafard aux Aíoluques dans le moyen age, y découvrirent le girofle & la muf- cade, deux épiceries préciéufes que les anciens navoient pas conr.ues. Le gout en fut bientôt répandu aux Indés, d ou d palia en Perfe & eu Lurope. Les Árabes qui tenoient alors dans leurs mains prelque cout le commerce de luni- v ers j n en nég! igèrent pas une li riche portich. \
DES DE UX IN DES. Liv. X. I9 Us fe jetèrent en foule vers ces íles devenues célebres, & ils s'en étoient approprié les produc- tions, lorfque lês Portugais qui les pourfuivoient par-touc, vinrent lear arracher cetre branche de leur induftrie. Les intrigues icriaginées pour faire échouer ces conquérans, n'empêchèrent pas qu'on ne confentít à leur lailíer bâtir un fort. Dès ce rnoment la cour de Lisbonne mit les Moluques au nombre de fes provinces, de elles ne tardè- rent pas , en effet, à le devenir. Tandis-que les lieutenans d'Albuquerque enri- chilíoient leur patrie de produélions uriiques, ce général achevoit de. foumettre le Malabar, qui avoit voulu probter
173 Histojrz Philosophique xvin. Si l'on doit etre étonné da nombre de fes vic- fraurfc ínêr toires & de la rapidité de fes conquétes, quel fu^aís? Po1 droit n'ont pas à norre admiration les homines intrépides auxquels il avoit Phonneur de comman- der ? Avoit-on vu julqu'alors une narion avec íi peu de puilfance, fade de fi grandes chofes ? II n'y avoit pas quarante mille Portugais fous les armes, & ils faifoient trembler 1'empire de Ma- me , tous les barbares d'Afrique, les Mammelus, les Árabes Sc tout POrient, depuis Pile d'Ormuz jufqu'à la Chine. Ils 11'étoient pas un contre cent j Sc ils attaquoient des troupes qui, fouvent avec des armes égales, difputoient leurs biens Sc leur vie jufqu'i 1'extrémité. Quels hommes devoient donc étre alors les Portugais , Sc quels relforts cxtraoidinaires en avoient faie un petiple de héros? II y avoit prés d'un fiècle qu'ils combattoient contre les Maures, lorfque Ie comte Henri, de la maifon de Boargogne , débarqua en Portugal avec pluíieurs chevaliers français , dans le deífein d'aller faire la guerre en Caílille fous le célebre Cid, dont la réputation les avoit attirés. Les Por- tugais les invittrent à les fecondcr contre les in- fidèles; les chevaliers y confentirent, & la plu- part meme s'établirent en Portugal. L'inftitution de la chcvaleric, une de celles qui oní le plus
DE S DEVX INDES. LlV. I. 17I élevé la ti ature humaine; cet amour de la gloire fubftitué à celui tle la patrie 5 cet efprit épuré de la lie des fiècles barbares, né des vices mètnes du gouvcrnement féodal, pour en réparer cu tcmpé- rer les maux : la ciievalenc reparut alors fut les bords du Tage, avec cout leclat qu'elle avoit eu dans fa naiíTance en France & en Angleterre. Les rois cherchèrent à la conferver, a 1 étendre , par LétabliíTement de plulieurs ordres formes fnr le modele des anciens, 5c dont 1 efprit étoit le meme, ceft-à-dire, un raélange d'héroi'fme, de galanterie & de dévotion. Les rois élevoient encore 1 efprit de lanation, par la forte d'égalité avec laquelle ils rraitoient la nobleíTe, 8c par les limites quils donnèrent eux- mémes à leur autoritá. Ils aíTembloient fouvent les états-généraux , fans lefquels il n y a point propremenq.de nation. Ce fut de ces etats qu Al- pbonfe reçut le fceptre anrès la prife de Lisbonne. Ce fut avec eux que fes fuccefíeurs donnèrent long-temps des lois. Plufieurs de ces lois étoient propres à infpirer 1'amout des grandes chofes. La ^ nobleíTe étoit accordée à des fervices de diftinc- tion •, à celui qui avoit tué ou pris un général çnnemi, ou fon écuyer; à celui qui , prifonniet çhçi les Mames j avoit rsfufé de rachetet fa li-
171 H IS TO IRE PlI I LOS O PH IQVE berté par le facrilice de fa religion. On ôtoir Ia noblellè à qmconque infultoit une feinrne , ren- doit un faux témoigáage, manquoit de fidéiité , cu dcguifoit la vérité àu roi. Si cct ufa~e a ceife > O eft-ce la faute des fujcts qui nont pas ofé dire la vérité aux fouverains, ou la faute des fouverains qui n ont pas voulu 1'entendre ? Les guerres que les Portugais avoient foutenues pour défenàre leurs biens & Ieur liberté, étoient en mume-retnps des guerres de religion. Ils étoient tcmpjivcie ce fanatifme féroce, mais brillant, que les papes avoient repandu dans le tenips des croi- lades. Les Portugais étoient donc des chevaliers armes pour leurs biens, leurs femmes, leurs en- fà.iS, & pour Jcurs rois, clievaliers comme cux. C étoient encere des croifésqui, défendant le cnriftiaBifine, coinbattoient pour leur patrie. ■Ajmrtez qu'iis étoient une perite nation , une puziíance tres-bornée : or ce n'eft guére que dans '/ les pents érats, fouvent en danger, qu'on fetit pour la patrie un enthoufiaíme que n'ont jamais cohnu les grands peuples qui jouiflènt de plus de fécnrité. Les príncipes d'aéUvité , de force, d'élévation, de grandeur, qui étoient réunis à-la-fois danscette natzon, ne fe perdirét# pas après rexpulíion des
DES DEirX INBES. LlV. I. 173 Mauros. On pourfuivit ces enjiemis de 1 etat 6c de la foi, jufquen Afrique} on eut quelques gucrres contre les rois tle Caftdle & de Leon j ení;n , pen- dant les tenips qui précédèrent les expéduions de linde, la nobleífe, éloignée des villes & dela cour, confecvoit dans fes châteaux les ponraits 6c les vertus de fes pères. Dès qu'il fut queílion de tenter des conquètes en Afrique & en Alie, une paflion npuvelle íunit à tous les relíorts dont nous venons de parler, .pour ajouter encore de la force au génie des Poo- tugais. Cecte paffion qui devoit d abcrd exaltet toures les autres, mais anéanrir bientòr leur prín- cipe généreux , fut la cupidiré. lis partirem: en foulc pour aller s'èhrichir, fervir 1 état 6c faire des converfionJ. lis parurent dans 1'lnde plus que desliommes^ jufqu'à lamort d Albuquerque. Alors les richeíles, qui étoient l'ob)et 6c le fruic de leurs conquètes, corrompirenr tout. Les paiTions nobles firent place au luxe 6c aux jouiífanccs, qui ne manquem jamais d éncrver les torces du corps £c les vertus de l'ame. La íoibleíle des fucccífcurs du grana Emmanucl, les hemmes médiocres qu d choiíit lui-même pour vice-rois des Indes, firent dégénérer peu à peu les Portugais. Cependant Lopès - Soarei qui pric la place .
174 tílSTOIRE PniLOSOPJHQVE «^Albuquerque, fuccéda à fes projets. II abolit Une coutume barbare, établie dans le pays deTra- vaneor, prés de Calicut. Ces peuples confulcoient des forciers fur la deilinée de leurs enfans. Si les devins promettoienr á ces enfans une deilinée heureufe , on les lahToit vivre; s'ils le menacoicnc de quelqucs grands malhe urs, on les égorgeoit. Soarez lit conferver ces enfans. II eut à lutter quelque temps contre les mouvemens dont la nation écoit menacée aux Indes. Lorfquil fut dé- livré de cette inquiérude, il ne fongea plus qu'à souvrir la rourede la Chine. x i x. Le grand Albuquerque en avoit forme le def- Arriv£cdc<-> T. . - . torcugais àisin. II avoit rencontré a Malaca des vailleaux idéc rrné-^ des négocians chinpis, Sc il avoic pris la plus «»;)ue.C '"'haure idée d'une nation, don: les dernier;; mate- lots avoient plus de politefle , d'actachemenc aux bienféances, de douceur & d'humailité , qu'il n'y en avoit alors en Europe dans la noblciíe memo. I! invita les Chinois à continuer le commerce dans Malaca. II apprit d'eux des détails fur la puillàncé, la richeire, les moeurs de leur vaíle cinpjre , & il fit par: de fes découvertes à la cour de Portugal. On n avoit aucune idée en Europe de la nation chinoife. Le vénicien Mare - Paul qiti avoit laic
z>£ s Ttsvx In des. Liv. I. 17$ par terre le voyage de la Chine, en avoit donné une relation qui avoit palfé pour fabuler.fe : ellè étoit conforme cependant à ce que manda depuis Albuquerque. On ajouta foi au témoignage dç ce capitaine: on crut ce qu il difoit du riche com» merce qu'on pòurroit faire dans cette contrée. Une efcadre parcit de Lisbonne-en pout y porcer un amballãdeur. Ouand elle fut arrivée aux íles voifmes de Canton, elle ne rarda pas â étre entourée de navires chinois qui vinrent la feconnoitre. Ferdinand d Andreade qui en étoit le chef, ne fe mitpoint en dcíenfe; il laiífa viíiter fes vaiíTeaux ; il lit part aux mandarins qui commandoient a Canton du lujet de fon arnvé», & il kur remit íaníbaíTadeur, qui fut eoçduk à Pekin. Cet ambaiíadeur rencontroit dans fa route dcs merveilles qui 1'étonnoient a tout moment. La grandeur des villes, la multitude des villagts, la quantité des canaux , dont les uns font navigables & traverfent 1'empire, & les autres contribuent à la fertilité des terres ^ l'art de culciver ces terres, labondance & la variété de leurs produ&ions, 1'extérieur fage & doux des peuples, ce com- rnerce continuei de bons ofbces , dont les cam- pagnes, les grands chemins donnent !e fpeétacle j
I ij6 Histoire Pmi.osorniQVE le bon ordre au nulicu d un peuple mnombrablç que Piíiduílrie entrtrient daivsjune agication très- vive : tout cela dut íurprendrc lambalíadeur pot- tugais, accoutumé aux moeurs barbares & ridicules de 1'Ji.uope, Euc^í: u ^lTwio'ns~íl<)US ^ul' cc Peup'c> íi diverfemern f:igé par les Européelis. Au tableau quen ont «iftct. * tracejes pançgynfles, oppofons celui qui vient d- ífs detraíUiirs, Peut-érre fortira-t-il de ce con- trafte queique lunuère propre d rapprocher les opinions. L'hiftoire dVne nation fi bien policée, difent fes partifans, eílproprement Phiíloire des hommes: tout le refte de la terte cft une image 4u chãos ou étoit la matière avautla formation du monde. C cíl par une continuité de deftruârions que la íbciété s cft efiayte à Pereire, à riiârmonie. Les écats Sc les peuples y íbnt nés les uns des autres cofnme les individus; avec cette difféeence , que oans les familles la nature pourvoit à la mort des uns, à la nailT~ar.ce des autres, par des voles confiantes & régulières. Mais dans les états, la íbciété trouble Sc rompt cette loi par un déíbrdre ou Ion vort, tantôt les anciennes monarchies étouffer au bevceau les republiques naiflàntes , Sc tantôt un peuple informe Sc fauvage engloutir dans
DES DEirx In DES. Liv. I. 177 dans fes irruptions une foule detats brifés Sc démembr és. La Ciiine a réfifté feule à cette faralité. Cet empire, borné au nord par la Tariarie ruíTe, an midi par les Indes, à 1'occident par le Thibet, a 1 orient par 1'Océan, embralíe prefque toute lextrémité orientale du eontinent de 1'Áfíe. Son circuit eft de plus de dix-huit cents lieues. On lui ' donne une durée fuivie de quatre mille ans, & cette antiquité na rien de furprenanr. Ceft la guerre , le fanatifme, le malheur de notre íltua- non, qu'il faut accufer de la briéveté de hotre hiftoire & de la pctireíle de nos nations qui fe font fuccédées Sc détruites avec rapidité : mais les Cliinois, enfèrmés Sc garantis de tous côtésparles eaux & les déferts, ont pu, comme 1'ancienne Egypte, former un état durable. Dès que leurs côtes Sc le milieu de leur eontinent ont été peu- plés & cultives, tout ce qui environnoit ces heu- reux habitans a du fe reunir à eux comme i un centre d'atrra&ion; & les petites peuplades er- rantes 011 cantonnées ont du sattacher deproche en proche à une nation qui ne parle prefque jamais des conquêtes quelle a faites , mais des guerres quelle a fouffertes : plus heureufe davoir Tome I. M
178 KlSTOlRE P H1LOSOF H1Q_VE policé fes vainqueurs, que fi elle eut détruit fe* ennemis. Une région íi anciennement policée doit porter par-tout les traces antiques & profondes de 1'induftrie. Les plaines en ont été unies autant qu'il étoit poíTible. La plupart n'ont confervé que la pente quexigeoit la facilite des arroferhens, regardes avec raifon comme un des plus grands moyens de 1'agriculture. On n'y voit que peu d'arbres, méme utiles, parce que les fruits dé- roberoient trop de fuc aux grains. Comment y trouveroit-on ces jardins remplis de fleurs, de gazons , de bofquets, de jets-d'eau , dont la vue, propre à réjouir des fpeclateurs oiíifs, femble in- terdite au peuple & cachée à fes yeux, comme fi fon craignoit de lui montrer un larcin fait à fa fubfiftance ? La terre n'y eft pas furchargée de ces pares, de ces forêts immenfes qui fourniífent moins de bois aux befoins de 1'homme , qu'ils ne detruifent de guérets & dc moiflons en faveur des bêtes qu'on y enferme pour le plaifir des grands & le défefpoir du laboureur. A la Cliine , le charme des maifons de campagne fe réduit à une fituation heurcufe, à des cultures agréable- ment diveríifiées, à des arbres irrégulièremenc plantés, à quelques monceaux d'une pierre poreufe
DES DEUX INDES. LlV. I. 179 qu'011 prendroit de loin pour des rochers ou poui des moncagnes. Les coteaux font généralement coupés en ter- raíTes, fdutenues par des murailles sèches. On y reçoit les pluies &c les fources dans des réfervoirs pratiqués avec intelligence. Souvent méme les canaux & les rivières qui baignent le pied d'une colline , en arrofent la cime & la pente , par un effet de cette induftrie qui, íimplifiant & multi- pliant les machines, a diminué le travail des bras, & fait avec deux hommes ce que mille ne favent point faire ailleurs. Ces hauteurs donnent ordi- nairement par an trois récoltes. A une efpèce de radis qui fournit de l huile, facctde le coton, qui, lui-mème, eft remplacé par des patates. Cer ordre de culture n'eft pas invariable, mais il eft commun. On voit fur la plupart des montagnes qui re- fufent de la nourriture aux hommes, des arbres nécelfaires pour la charpente des édifices, pour la conftru&ion des vaiíTeaux. Plufieurs renfermerft des mines de fer, d etain, de cuivre, propor- tionnées aux befoins de 1'empire. Celles dor ont été abandonnées, fort qu elles ne fe foient pas trouvées aflez abondantes pour payer les travaux qu elles exigeoient, íoit que les parties que les M a
i8o Histoire Philosoeiíi que torreas en détaclient aient été jugées fuffifantes poiír tons les échanges. La mçr qui change de bords comme les rivières de lie, mais dans des efpaces de temps propor- tionnés aux raaíTes d'eau j la mer qui fait un pas en dix íiècles, ma,is dont chaque pas fait cent ré- volutions fur le globe, couvroit autrefois les fables qui forment aujourd'hui le Nankin & le Tche-Kiang. Ce font les plus belles proyinces de 1'empire. Les Chinois ont repoullé, contenu, maítrifé 1'océan , comme les Eg)'ptiens domo- tèrent le Nil. Us ont tejoint au continent des terres que les eaux en avoient féparées. Ces peuples oppofent à 1'adlion de l'univers, la réaétion de 1'induftrie j & tandis que les nations les plus célebres ont fecondé , par la furem des con- quêtes, les mains dévorantes du temps dans la dévaftation du globe, ils combartent & retardent les progrès fucceífifs de la deílrudtion univerfelle, par des efforts qui paroítroient furnaturels, s'ils n'étoient continueis 8c feníibles. A la culture de la terre, cetre nation ajoute, pour ainíi dite, la culture des eaux. Du fein des rivières qui, ccmmuniquant entre elles par des canaux, coulent le long de la plupart des villes, on voit s'élever des cités fiottantes, formées du
DES DEUX INDES. LlV. I. l8l concours d'une infinité de bateaux remplis d'un peuple qui ne vit que fur les eaux, & ne s'occupe que de la pèche. Locéan lui-même eft couverc& lillonné de milliers de barques, dont les mâts refíemblent de loin àdes forêts mouvantes. Anfon reproche aux pêtheurs établis fur ces bàtimens, de ne s'étre pas diftraits un moment de leur tra- vall pour confidérer fon vaiíTeau, le plus grand qui jamais eut mouillé dans ces parages. Mais cette infenfibilité pour une chofe qui paroiíToit inurile aux matelots chinois, quoiqu'elle ne fiit pas étrangère à leur profellion, prouve peut-être le bonheur d'un peuple qui compte pour tout 1'occuparion, & la curioíité pour rien. Les culcures ne fone pas les mêmes dan3 tout 1'empire. Elles varient fuivant la nature des ter- reins & la diverfité des climats. Dans les provinces bafles & méridionales, on demande à la terre un riz qui eft continucllement fubmergé, qui devient fort gros, & quon récolte deux fois chaque année. Sur les lieux élevés & fecs de l'intérieur du pays, le foi produit un riz qui a moins de volume, moins de gout, moins de fubftance, & qui ne récompenfe qu'une fois Ian les travaux du labou- reur. Au nord, on trouve tous les grains qui nourriflent les peuples de 1'Europe: ils y font aulli M i
IÍ1 Histoire Philos OPHIQUS abondans & d'auíli bonne qualité que dans nos plus fertiles contrées. D'une extrémité de la Chine à 1'autre, l'on voit une grande abondance de legumes. Cependantils font plus multipliés aufud, ou avec le poilfon, ils tiennent lieu au peuple de la viande, dout 1'ufage eft général dans d'autres provinces. Mais ce qu'on connoít, ce qu'on pra- tique univerfellement, c'eft 1'amélioration des terres. Tout engrais eft confervé, tout engrais eft tnis à profit avec la vigilance la plus éclairée , Sc ce qui íort de la terre féconde y rentre pour la féconder encore. Ce grand fyftème de la nature, qui fe reproduit de fes débris, eft mieux enterdu, mieux fuivi à la Chine que dans tous les autres pays du monde. La première fource de Péconomie ruralo des Chinois, eft le caraótère de la nation la plus la- borieufe que l'on connoifle, Sc Pune de celles dont la conftitution phyfique exige le moins de repôs. Tous les jours de Pannée font pour elle des jours de trayail, excepté le premier, deftiné aux vifites réciproques des familles, & le dernier, confacré à la mémoire des ancêtres. L'un eft un devoir de fociété, Pautre un culte domeftique. Chez ce peuple de fages, tout ce qui lie Sc civilife les hommes eft religion, Sc la religion
r s DES DE VX IlJDES. LlV. í. iíj elle-même n'eft que la pratique des vertus fo- ciales: ceft un peuple mur & raifonnable, qui n'a befoin que du frein des lois civdes pour être jufte. Le culte intérieur eft 1'amour de fes ptres, vivans ou morts, le culte public eft l'amour du travail, & le travaille plus religieufement honoré, c'eft 1'agriculture. Ou y révère la généroíité de deux empereurs, qui, préférant 1'état àleur famille, écartèreut leurs propres enfans du trone pour y faire alíeoir des hommes tirés de la charrue. Ou y vénère la me- moire de ces laboureurs qui jetèrent les germes du bonheur & de la ftabilité de 1'empire dans le fein fertilc de la terre, fource intanlíàble de la reproduólion des moillons & de la multiplicador» des hommes. A 1'exemple de ces rois agricoles, tous les em- pereurs de la Chins le íont devenus par état. Tjne de leurs fon&ions publiques, eft d'ouvrir la terre au printemps, avec un appareil de fête & de mag- nificence, qui ature des environs de la caprtale tous les cultivateurs. Ils courent en foule pour écre témoins de rhonneur folemnel que le prince rend au premier de tous les arts. Ce n eft plus, comme dans les fables de la Grèce, undieu qui garde les troupeaux d'un roi: c eft le pere des M 4
184 Histoire Ph ilo s o p h 1 que peuples, qui, la main appefantie for le íoc, montre à fes enfans les véritablcs tréfors de 1'érat. Bienfóc après il revient aa champ quil a laboaré lui-meme, y jeter les femences que la terre de- mande. Lexemple du prince efl: fuivi dans coutes les provincesj & dans la méme faifoii, les vice- rois y répècent les mêmes cérémonies en préfence d'une multitude de laboureurs. Les Européens qui ont cté témoins de ces folemnités à Canton, ne peuvent en parler fans attendrifTemem. Ils nous iont regretcet" que cerce lote politique, dont le buc eft d encourager au travail, ne foit pas fubftituée dans nos climats à tant de fêtes religieufes, qui íemblent invencées par la fãinéaiitife pour la íleri- lité des eampagnes. Ce 11 cít pas qu'on doive fe perfuader que la cour de Pékin fe livre férieufement à des travaux champetres: les arts de luxe fone rrop avances à la (Line, pour que ces démonftrations ne foient pas une puré cérémonie j mais la loi qui force le prince à honorer ainli la profeillon des laboureurs, doit tourner au prof.c de 1'agriculture. Cet hom- mage, rendupar le fouverain à 1'opinion publique, conrribue à la perpétuer, &c 1'influence de 1'opi- nion eft le premier de tous les rcíforts du «ou- * O «eroement,
r DES D Z V x In DE S. LlV. I. 185 Cette influence eft entretenue à la Chine par les honneurs accordés à tous les laboureurs qui fe diftinguent dans la culture des terres. Si quel- qa'un d'c»x a fait une découverre unle à fa prc- feflion, il eft appelé à la cour pour éclairer le prince , Sc 1'état le fait voyager dans les provinces pour formex les peuples à faméthode. Enfin, dans un pays ou la noblelfe n'eft pas un fouvenir héré- ditaire, mais une récompenfe perfonnelle} dans un pays ou l'on ne diftingue ni la nobleífe ni la roture, roais le mérite, plufieurs des magiftrats Sc des liommes élevés aux premières charges de l'empire font choifis dans des familles unique- ment occupées des travaux de la campagne, Ces encouragemens qui tiennent aux moems, font encore appuyés par les meilleures inftltu- tions politiques. Tout ce qui de fa nature ne peut ctre partagé, comme la mer, les fleuves, les ca- naux, eft en commun; tous en ont la jouillance, perfonne n'en a la propriété. La navigation, la pèche, la clufle, font libres. Un citoyen qui pof- sède un charop, acquis ou tranfmis, ne fe le voit pas difputer par les abus tyranniques des lois féodales. Les prêcres mcmes, fi hardis par-tout 1 former des prétentions fur les terres Sc fur les hommes, n'ont jamais ofé le renter à laCninei S
iSS Histojre Puilosophique Us y font, à la vériré, infiniment trop multi- pliés, & y jouilfent, quoique fouvent mendians, de poílelllons trop vaftes; mais du moins ne perçoivent-ils pas fur les travaux des citoyens un odieux tribut. Un peuple éclairé n'auroit pas manque de voir un fou dans un bonze qui auroit foutenu que les aumônes qu'il recevoit, étoient une rétribution due à la fauiteté de fon cara&ère. La modicité des impôts achève d'aííurer les progrès de 1'agriculture. A 1'exception des douancs établies dans les ports de mer, 011 ne connoít que dcux tributs dans Fempire. Le premier, qui eft perfonnel, eft payé par chaque citoyen depuis vingt juíqu'à foixante ans, dans la proportion de fes faculrés. Le fecond, qui porre fur les produc- rions, fe rciduir au dixième, au vingtième, au irentième, fuivant la qualité du foi. Sans doure queiques empereurs, quelques miniftres, auront tenré détendre, de multiplier les taxes j mais eomme c'eft une entreprife longue, & qu'il n'y a pas d'homme qui puiíle fe flatter de vivre alfez pour en vcir le fuccès, on y aura renoncé. Les méchans veulent jouir fans délai, & c'eft ce qui les diílingue des bons adminiftrateurs. Ceux- çi fe contentem de méditer des projets, & de
DES DEUX IN D ES. LlV. I. 187 , JP répandre des véiités utiles, fans efpérance de les voir eux-mèmcs profpérerj mais ils aimcnt la génération à naia< , comme la génération vivante. La maniòre de levei les contributions à la Cliine, eft aufli paternelle que les contributions mémes. L unique peine qu'011 impofe aux contnbuables trop lents à s'acquitter des charges publiques de Timpôt, eft qu'on envoie chez eux des vieillards, des infirmes & des pauvres, pour y vivre à leurs dépens, jufqu'à ce qu'ils aient payé leur dette à 1'état. C'eft la commifération, c'eft l'humanite qu'on va folhciter dans le ccaur du citoycn, par le ípeétacle de la misère, par les cris & les pleurs de la fairn, & non pas révolter fon ame, & lou- lever fon indignation par les recherches & les vifites importunes de la finance européenne, par- la violence des faifies, par les menaces d*unc foldatefque infolente, qui vient s'établir à difcré- tion dans une maifon ouverte aux cent bouches du fifc. Des mandarins perçoivent en nature la dixnre des terres, & en argent la capitation. Les ot- ficicrs municipaux verfent ces produits dans íe tréfor de 1'état, par les mains du receveur de la province. La deílination de ce revenu prévient
188 tilSTOIRE PHJLOSOPHIQUE les infidélités dans la perccption. On fait quune partie de cette redevance eft employée à la nour- riture du magiftrat Sc du foldac. Le prix de la portion des récoltes qu'on a vendue, .ne fort du fiíc que pour les befoins publics. Enfin, il eu refte dans les magaíins pour les temps de difette, ou l'on rend au peuple ce qu'il avoit corame prèté dans les temps d'abondance. Des peuples qui jouiffoient de tant d'avantages, ont cu fe multiplier prodigieufement dans une région oíi les femmes font extrêmement fécondes, ou rien n'eft li rare que la débauche, ou 1'étendue des droits paternels infpirc néceflairemenc la paf- iion d'une peftérité nombreufe, ou il règne dans les fortunes une égalité que la difíérence des con- ditions rend ailleurs impolfible, ou le gente de vie eft généralement fimple, peu difpendieux, Sc tend toujours à la plus auftère économic; cu les guerres ne font, ni frequentes ni meunrières-j ou le célibat eft profcnt par les moeursjou ia falubrité du cliniat repoufle les épidémies : auíli n'y a-t-il pas dans 1'univers de contrée auffi peuplée. Elie 1'eft mcme trop, puifque les annales de 1'empire atteftent quil y a pen de mauvaifes récoltes qui n'occafionnent des revoltes. II ne fau: pas chercher ailleurs les caufes qui,
DES DEUX In DES. Lry. L 189 à la Chine, arrêcent les progrès du defpotifme. Ces révolutions frequentes fuppofent un penple aílez éclairé pour fentir que le refpeél qu'il porte au droit de la propriéré, que la foumiilion qu'il accorde aux lois, ne font que des devoirs du fecond erdre, fubordonnés aux droits impreferip- tibles de la nacure, qui n'a du former des fociétés que pour le befoin de tous les hommes qui les compofent. Ainíi, lorfque les chofes de première néceílité viennent à manquer, les Chinois ne re~ connoiíTent plus une puiííànce qui ne les nourrit pas. C'eft le devoir de confervcr les peuples, qui fait le droit des rois : ni la religion ni la morale, ne diclent d'autres maximes à la Chine. I/empereur fait quil règne fur une nation qui n'eft aftachêe aux lois qu'autant,qu elles font fon bonheur. II fait que s'il fe livroit un moment à ect efprit de tyrannie, aiileurs íi coirmun & íl contagieux, des fecoulfes violentes le precipite— roient du trone. Ainíi, placé à la tête d'un peuple qui lobfcrve & qui le juge, il ne s'érige pas en un phantômc religieux à qui tout eíl permis: il ne déchire pas le contrat invioiable qui Ta mis fur le trone. II eíl íi convaincu que le peuple connoít fes droits, & les fait défendre, que, lorfqu'une province murmure contre le manda-
ÍÇ)0 HIS T 01R E P HI LO S O P H 7 QV E rin qui la gouverne, il le révoque fans examen, & le livre à nn tribunal qui lepourfuit, s'il eft coupable. Mais ce magiftrat fut-il innocent, il ne feroit pas remis en place : c'eft un crime en lui d'avoir pu déplaire au peuple. On le traite comme un inftituteur ignorant, qui priveroit un père de 1'atnour que fes enfans lui portoient. Une com- plaifance qui entrctiendroit ailleurs une fermen" tation continuelle , & qui y feroit la fource d'une infinité d'intrigues, n'a nul inconvénient à la Chine , ou les habitans font naturellement doux & juftes , & ou le gouvernement eft conftitué de maniòre que fes délégués n'ont que rarement desordres rigoureux á exécuter. Cette néceífité ou eft le prince d'étre jufte , doit le rendre plus fage & plus éclairé. II eft â la Chine , ce qu'on veut faire croire aux autres princes qu'ils font par-tout, 1'idole de la nation. II femble que les mccurs les lois y tendent, de concert, à établir cette opinion fondamentale, que la Chine eft une famille dont 1'emptreur eft le patriarché. Ce n'cft pas comme conqué- ra:it, ce n'eft pas comme ldgiflateur, qu'il a de 1'autorité; c'eft comme père : c'eft en pere qn'il eft cenfé gouverner , récompenfcr &: punir. Ce fentiment délicieux lui donne plus de pouvoir
des veux Indes. Liv. !. i?i que tous les foldats du monde & les artífices des miniftres n'en peuvent donner aux defpotes des autres nations. On ne fauroit imaginer quel ref- peâ:, quel amour les Chinois ont pour leur era- pereur , ou, comine ils le difent , pour le père commun , pour le père univerfel. Ce culte public eft fondé fur celui qni eft établi par l'éducation domeftique. A la Chine, un père, une mère confervent une autorité ab- íblue fur leurs enfans, à quelquc âge , à quelque dignité que ceux-ci foient parvenus. Le pouvoir paternel & 1'amour filial font le/reíTorc de cet empire : c'cft le foutien des moeurs ; c'eft le lien qui unit le prince aux fujets, les fujets au prince, & les citoyens entr'eux. Le gouvernement des Chinois eft revenu, par les degrés de fa per- fe&ion , au pomr d'ou tous les autres font partis, & d ou ils femblent s'éloigner pour jamais , au gouvernement patriarchal , qui eft celui de la nature même. Cependant cette morale fublime qui perpétue depuis tant de fitcles !e bonheur de lemoire chi- nois , fe feroit peut-êrre infenfiblement altérác, li des diftindions chimériques, attachées à la naif- fance, euftent rompu cette égalité primitive que U nature établit entre les hommes , & qui ne
I Iy 1 Histoire Philosop h 1 qve doit ceder qu'aux talens Sc aux vertus. Dans toas nos gouvernemens d'Europe , il cft une claíTe d'hommes qui apportent en paiflant une fupé- riorjté indépendante de leurs qualités morales : on n'approche de leurs berceau quavec refpeét. Dans leur enfance, tout leur annonce qu'ils font fairs pour ccnimander aux autres. Bientôt ils s'accou- tumçnt à penfer qu'lls font d'une efpèce parti- çulière ; Sc súrs aun état Sc d'un rang, ils ne cherclient plus à s'en rendre dignes. Cette ipílitution , à laquelle on a du tant de miniílres medíocres , de magiftrats ignorans & de mauvais généraux \ cette inftitution n'a point lieu d la Çhinc : il n'y a pcint de nobleíTe héré- ditaire. La forrune de cuaque citoyen commence &: finit avec lui. Le íãls du premier miniílre de 1'cnipire n'a d'autres avantages, au moment de fa naiíTance, que ceux qu'ii peut avoir reçus de la nature. On anoblit quelquefois les aieux d'un homme qui a tendu des fervices importans j mais cette diílinílion purement perfonnelle eft enfer- mée avec lui dans le tombeau, Sc il ne refte à les enfans que le fouvenir & 1'exemple de fes vertus. Une égalité fi parfaite permet de donner aux Clrinois une éducation uniforme , & de leur inf- pirer
DES DEUX IN D ES. Li V. I. I9J pirer des príncipes femblables. II n'eft pas diffi- cile de perfuuder à des hommcs nés égaux , qu'ils font rous fttrss. II y a tout à gagner pour e;ix dans cerre opinion *, il y auroit tout à petdre dans 1'opiiiion contraire. U11 CHinois qui vou- droit fortir de cerce tratem! té génet.tle , clevien- droit dès-lors un ètre ifoié & tnalneufèfift' j il feroit étranger au rnilieu de fa parrie. A la place de ces uiftinftions frivtfleis que la naiíT.ince établit entre les hommcs ornas prcf ;ue tout le refte de 1'univers , le nvir.re pejSbnrnl en établit de rselles àkChiné. Sons le riom de mandarins lertrcs, un corps d'hornmes (ages & éclairás fe livrent à tomes les études qui ptuvent les rendre propres à lkdminiftrátiòn publioue. Ce fant les talens & les connoidances qui font feules . admettre dans ce ccrps refpectable :-les rieheíleí n'y donnent aucun droit. Les mandarins choi- filfent eux-mémes ceux qu'ils jugent â prc.pos' de / s'a(focier j & ce choix tft toajours prérédé d'un examen rigcureox. II y'a dirférentes clallc-s de mandarins , & l'on s'élève dc-s uns aux aurres , non point par 1'ancienneté , mais par le mente. C/eft pa.rmi ces mandarins que Tcmpereur, par un ufage aulli a nele n que Tempire mérne, choiíit les miniíYres , les magifírats , les gouverneurs de Tome /, N
194 H1 ST 01 RS PH ILOSOtHIQUK province, en un mot , tous les adminiftrateurs qui, fous difterentes qualités , íbnt appelés à prendre pare au gouvernement. Son choix ne peut guère tomber que fur des iujets capables , éprou- yés j & le bonheur des peuples eft ordinairemenc confié à des hommes vraiment dignes de le faire. Au moyen de cette conftitution, il n'y a de dignité héréditaire que celle de 1'emperçur ; &: iempire mòme ne palie pas toujours à Tainé des princes, mais à celui que Temperem & le confeil fuprême des mandarins en jugent le plus digne : auifi , Témulation de la gloire Ôc de la verm règne-t - eile jufque dans la famille impériale. C'eft le mente qui brigue le trone , & c'eíi par les talens quun héritier y parvient. Des empe- reurs ont mieux aimé chercher des fucceíTeurs dans une maifon étrangère , qne de lailíer les rénes du gouvernement en des mains foibles. Les vice-rois & les magiftrats participem à 1'alnour du peuple , comme à Tautorité du mo- narque. Le peuple a mème une mefure d'in- dulgence pour les íautes d'adminiílration qui leur échappent, comme.il en a pour celles du cliel de Tempire. II n'eft pas enclin aux féditions , comme on doit Tétre dans nos contrées. On ne voit à la Chine aucun corps qui puiíFe íormer
DE S DE UX IN DES. I.I V. I. Ijj ou conduire des fadions. Les mandarias ne tenant point à des familles riches Sc puilfantes , ne reçoivcnt aucun appui que du trone & de leur fageíTe. Ils font élevés dans une dochine qui infpire Thumanicç , ,1'amour defordre, la bien- faifance , le refped pour les lois. Ils répandenc fans ceíTe ces fennmens dans le peuple, & lui font aimer chaque loi, parce qu'ils lui en montrent 1'efprit & 1'utilité : le prince mê me ne donne pas un. éditj qui ne íbit une inftrudion de morale & de politique. Le peuple s'éclaire néceirairement fur fes inrérèts & fur les opérations du gouver- nement qui s'y rapportent : plus éclairé, il doit être plus tranquille. La fuperllition qui, par-tout ailleurs, agite les nations, & aírermit le defporifme ou ren- verfe les trones, la fupperftition eít fans pou- voir à la Chine. Les lois l'y tolèrent, mal-à- propos peut-être, mais au moins n'y fait-elle jamais des lois. Pour avoir part au gouveme- ment , il feut être de la fede des lettvés, qui nadmet aucune fuperftition. On ne perniet pas aux bonzes de fender fur les dogmes de leurs fedes les devoirs de la morale , & par con- féquent d'en dilpenfer. S'ils trompeqt uae partie de la nation , ce 11'eft pas du moins celie dont N a
11)6 111 ST01 RE P H 1LO S OP Hl QUR 1'excmple & 1'autorité doivcnt le plus influer fur le fort de 1'érat. Confucius , dont les a&ions fervirenr d'exem- p!e , & les paroles de leçon ; Confucius, dont la mémoire eft également honorée , la doclrine également chérie de toutes les clames Sc de routes les fettes j Confucius a fondé la religión natio- nale de la Chine. Son code n'eft que la lei na- turelle, cui devroit être la bafe de routes les religions de la tecre, le fondement de toute fo- ciété, la régie de tous les gouvernemens. La raifon , dit Confucius, eft une émanation de la divinité j la loi fuprème n'eft que l'acc®rd de la nature & de la raifon. Toute religión qui contredit ces deux guides de la vie humaine a ne vient point du ciei. Ce ciei eft Dieu : car les Cninois r.'ont point de terme pour exprimer Dieu. Mais ce ritjl point au ciei xijihlc d rr.at:ricl que nous aJrejjbns des f&crifices , dit lempereur Chan-Gi , dans 1111 édit de 1710 : cejl au Maítre du ciei. Ainfi l'a- théifme , quoi ]u'il ne foit pas rare à la Chine, n'y eft point avoué ; on n'en fait pas une pro- feílion publique. Ce n'cft point un íignal de fecte, ni un objet de períécution: il y eft feu- lement toléré comme la fuperfticion. v
DES DF.UX INDES. I IV. I. I97 Lcmperçiif, feul pontiíe de la narion , eft «ufli juge de la religion \ mais comine le culte a été fa:t pour le gouvernement, Sc 11011 le gou- vernement pour le culte; comine l'un & Tautre ont été formés pour la fociété, Se fouverain n'a ni intcrêt, ni intention d'employer ccrte uniíé de puiffance qu'il a dans les m.tins, à tyrannifer le peuple. Si d'un côté les dogmes ou les rices de la hiérarchie ne répriment pas dans le prince Tabus du pouvoir defpotique , il eft d'un autre côté plus forccment coutenu par les mceurs pu- x bliques Sc nationales. Rien n'eft plus difficile que de les changer , parce qu'elles font infpirees par Téducation , peut-étre la meilleure que Ton connoilfe. On ne fe preife point dinftruire les enfans avant Tâge de cinq ans. Alors on leur apprend à écrire ; Sc ce font d abord des mots , ou des hiéroglyphes, qui leur rappellenc des cbofes fenfibles , dont on tache en même tetnps de leur donner des idées juftes. Enfuite 011 remplit leur mémoire de vers fentencieax , qui contiennent des tnaximes de morale , dont on leur montre Tapplicarion. Dans un âge plus avancé, c'eft la philofophie de Conr. fucius qu'on leur enfeigne. Telle eft Téducation des hommes du peuple. Celie des enfans qui N 3
Hjstoir-e PfíiiosoTniqrre peuvent prétendre aux honneurs , commence de même; mais on y ajoute bientôt d'autres étitdes qui on: pour objet la conduite de 1'homme dans les différens états de la vie. Les mceurs, à la Chine, font prefcrites par les lois, & ínaintenues par les manières que prefcrivent auffi les lois. Les Chinois font le peuple de la terre qui a le pias de préceptes fur les adtions les plus ordinaires. Le code de leur policeíTe eft forb long; & les dernières clafles des citoyens en font iriftfiiits, Sc s'y conforment comme les madarins & la cour. Les lois de ce code font inftituées, ainfi que routes les autres, pour perpétuer 1'opinion que la Chine n'eft qu'une famille, & pour prefcrire aux citoyens les égards & les prévenances mú- tuelles que des frères doivent à des frères. Ces rites, ces manières rappellent continuellemént aux meeurs. Klles mettent qtielquefois, il eft vrai, la cérémonie à la place du fentiment; mais com- bien fouvent ne le font-elles pas revivre ! Elles font une fotte de culte qifon rend fans cefle à la vertu : ce culte frappe les yeux des jeunés gens. 11 nourrit en eux le refpeft pour la vertu même , Sc íi , Comme tons les cultes , il fait des hypocrites, il entretient aufli un zèle vérrtabfe.
200 KlSTOJZE PlilLOS OrillQUE L'efprn p.itriotique , cet tfpcic Uns lcquel ies états íoutciçs peuplaues, & non pas desnations, eíl plus fort, plus adi;t à la j^iwjpe, quil ne 1'cll: peut-ure tlan.s aucune republique. C eft .une choíe com mune que
DÊS DÊVX INDES. LlV. I. lOI Les erreurs & les vices politiques ne fauroient prendre de fortes racines dans un pays ou l'on n'éiève aux emplois que des hommes de la fetfe des lettrés , donc 1'unique occapation eft de s'inf- truire des principes de la morale & du gouver- nement. Tant que les vraies lumières feront re- cherchées, tant quelles conduiront aux honneurs, il y aura dans le peuple de la Chme un fonds de raifon & de vertu qu'on ne verra pas dans les autres nations. Cependant il faut avouer que la plupart des connoiírances, fondées fur des théories un peu compíiquées, n y ont pas fait les progrès qu'on devoit naturellement attendre d'une nation an- cienne , adive, appliquée, qui depuis très-long- temps en tenoit le fil : mais cette énigme 11 eft pas inexplicable. La langue des Cliinois demande une étude longue 6c pénible , qui occupe des hommes tout entiers durant le cours de leur vie. Les rites , les cérémonies qui font mouvoir cette nation donnent plus d exercice à la memoire qu'au fentiment : les manières arrêtent les mou- vemens de l ame, en alloiblitlent les redores. Trop oceupés des objets d'nt;lité , les efprits ne peuvent pas s'élancer dans la carrièrc de 1 íma- giiiation. Un refpeci outré pour l'antiquité les
íoi Histoirz Fhilos ofh i qve aílervit à tout ce qui eíl établu Toutes ces caufes réunies ont du ôter anx Chinois l'efprit d'invention. J1 leur faut des fièeles pour perfedtionner quel- que chofe; Bc quand on penfe à 1'état ou fe trouvoient chez eux les arts & les fciences il y a rrois cents ans, on eft convaincu de 1'éton- nanre durée de cet empire. Peut-étre encore faoe-il attribuer 1'imperfeiStion des lemes & des beaux arts chez les Chinois, à la perfe&ion rmême de la police & du gou- vemement. Ce paradoxe eft fondé fur la raifon. Lorfque chez un peuple la première étude eft celle des lois; que la récompenfe de 1'étude eft une place dans 1'adminiftration , au lieu d'une place d'académie ; que 1'occupation des lettrés eft de veiller i 1'obfervation de la morale , ou à la manutention de la politique : fi cettc nation eft in- ftmment nombreule; s'il y faut une vigilance eontinueile des favans fur la popularion & la fubíirtance ; fi chacun , outre les devoirs publics dont la connoilíance méme eft une longue fcience , a des devoirs paiticuliers , foit de faniille ou de proleftion : chez un tel peuple, les fciences fphculatives &c de pur ornement ne doivent pas í'e!ever à cette hauteur, a cet éclar ou nous les voyons en Europe. Mais les Chinois, toujours
D E $ TitVX IXDZS. LlY. I. iOJ écoliers dans nos arts de luxe & de vanité, font nos maítres dans la fcience de bien gouverner. Ils le font dans Fart de peupler , non dans cclui de détruire. La guerre n'eft point à la Chine une fcience perfeótionnée. Une laation , dom toute la vie eft réglée comme lenfãnce , par des rites, des pré- ceptes, des ufages publics & domeftiques , doit être naturellemenr fouple , modérée , paifible fc pacifique. La raifon & la rcflexion qui préfident à fes leçons & à fes penfées , ne fauroient lui laifTer cet enthoufiafme Aui fait les guerrifcrs & les héros. L'humanité même dont on remplit fon ame tendre & molle, lui fait regarder avec borreur 1'efFufion du fang, le pillage & le maf- , facre fi familiers à tout peuple foldat. Avec cet efprit, eft-il étonnant que les Chinois ne foienr pás belliqueux ? Leur milice eft innombrable, mais ignorante & ne fait qu'obéir. Elie manque de taftique encore pliis que de courage. Dans les enerves contre les Tartaces, les Chinois n ont O pas fu combattre j mais ils ont fu mourir. L'a- mour pour leur gouvernement, pour leur patrie & pour leurs leis, doit leur tenir lieu d'efprit guerrier j mais il ne tient pas lieu de bonnes armes & de la fcience de la guerre. Quand on
104 III ST 01 RE PH 1 LO S O P H1 qv e íbumar fes conquérans par les mcrurs on n'a pus befoin de dompter fes ennemis par les armes. Que! eít 1'homme aíiez indjfterent au bonheur d une porcion confidérable de 1'efptce humaine, pour ne pas delírer que letat de la Chine foit tel que nous venons de l'expofer ? Ecoutons co pendant ceax qui creicn: pouvoir eu douter. dê la Pour juger, diíent-ils, d une nacion , également ftj'ne
D ES DEUX IN DES. LlV. ( 10$ comine au phyíique. Or, íi l'cn compare le nombre des conquérans de la Chlne au Hombre des pcr.ple? conquis,on trouvera que póur on Tarure il y a«oit cinquanté nvlle Chinois. Un individu peut-il chaiíger les nfages, les mcEíífS, la ■ légiílation de cinqu iríte rnille hortames ? & dailieurs , com me 111 ces Tartâres n'auroicnt-ils ■pas adopré les iois de la Chine, borrnes ou m.ui- Vaifes , n'en ayant point à leur íuhíliruer ? Ce que cerce érrar.ae révoiution rffõntrô ie plus évt- demment, c'eft ,ía lâcheté de la nation , c'eíl fcn indifrérence poftr fcs maírres , un' dés priricipaux caraétères de 1'efclave. YaffohS à la popalation de la Chine. i°. L'agriculrure a éré de tcrnps immémoriai en honneur à la Chine : c'cft un fait fur lequel il n'y a pis c'eux fentimcns. Or, toutc région agricole, qui jouit d'une longue paix, qui n'é- prouve point de révolutions fanglantes, qui n'eft ni opprimée par la tyrannie , ni dévaftie par des maladies de clima: ou 1'on voit !e lábòrieux citoycn rama (Ter dans la plaine un panier dô terre, le porrcr au fommet des monragnes, en couvrir la pointe nue d'un rôcher, &: la retenir par de petltes paliiTades, doi't abonder en habitans. Hn eíFet, ces habitans fe livreroient-ils á des
1C6 IIlSTOIRE PniLOSOrHlQUX travaux infenfés , íi la plaine ou ils ont ramaíTé la poignée de terre étoit inculte , déferte &c aban- donnée au premier qul voudroic 1'occuper? S'il leur étoit libre de s'éteudre dans les campagncs, reileroient-ils entalas aux environs des villes ? La Chiue 8c toute la Chine ell donc très- peupiée. Le pays eft coupé par un grand nombre de canaux. Ces canaux feroient fuperHus, s'ils n'é- tabliíloient pas une communication néceiraire 8c frequente d'un lieu à un autre lieu. Quannon- cent-ils , finon un grand niouvement intérieur , 8c conféquemment une population très-coníidé- rable ? Toute contrée agricole ou les difettes ffont frequentes, ou ces difettes foulèvent des milliers d'hommes, ou dans ces foulèvemens il fe com- met plus de forfaits , plus de meurtres, plus d'in- cendies , plus de pillage qu'il ne s'en commettroic dans l irruption dune horde de fauvages, & ou, le temps de la difette 8c de la revolte paíTé , l'ad- miniftration ne recherche pas le coupable, ren- ferme certainement plus d'habitans qu e lie n'en peut nourrir. Ne feroit-ce pas le plus abfurde des peuples que le Chinois, li le défaut accidentel des fubfiílances provenoit de fa négligence, foic
DES DE UX IXDES. LlV. I. 107 à cuitiver fes terres, foie à pourvoir à fes ap- proviíioiínemens ? Mais la Chine, pays itnmenfe, contrée fertile, ii bien cultivée, li merveilleufe- ment adminiítrée, n'en eft pas moins expofee à cette forte de calamité : ii faut donc qu'il y ait dix fois, vingt fois plus d'habitans que d'arpens de terce. Tout pays ou l'on foule aux pieds un fen- nment íi naturel quil eft commun i 1'homme & à la brute , la eendreífe des pères & des mères pour leurs petits, & ou Ion fe réfout à les tuer, à les étouffer , à les expoíer, íans que la vin- di&e publique s'y expofe , a trop d'habitans, ou eft liabité par une race d'hommes, comme ii n'y en a aucune autre fur la furface du globe. Or, ceft ce qui fe paífe à la Chine j & nier ce faie ou 1'aftòiblir, ce feroit jeter de 1'incer- titude fur tous les atures. Mais un dernier phénotnène qui achève de con- firmer 1'exceftive population de la Chine, c'eft le peu de progrès des fciences Sc des arts , depuis 1'époque très-éloignée qu'on les y cultive. 1-es recherches s'y lont arrêtées au poinr oii, celfant d'etre utiles , elles commencenc à devenir curieufes. II y a plus de profit à fatre à linvon- tion du plus petit are - pratique , qu a la plus
108 HlSTOlR E PHII.OS O P H I QUE fublime découverte qui ne montreroit que da génie. On fait plus de cas de celui qui fait tirer parti des recoupes de la gaze , que dó celui qui réfoudroit le problêmc des trois cor C'eft là íur-tout que fe fait la queíthn qu'on n'entend que trop fouventparmi nous : A quoi cela Jeri-il? Je demande fi ce repôs, contraire au penchant naturel de 1'honime , qui veur tdujorrs voir au- delà de ce qu'il a vu, peut s'expliquer autrement que par une popuiacion qui interdite 1'oiãvetó, 1'efprit de méditation , 8c qui tienne la natioa ~ foucieufe , continueliement occupée de fes be- foins. La Chiue eft donc la contrée de la terre la plus peuplée. Cela íuppofé, ne s'enfuir-il pas qu'eile eft la plus corrompue ? L expérience genérale ne nous apprend-elle pas que les vices des fociétés font en proportion du noinlue d?s individus qui la compofent? Et que me repliqueroit-on fi j'af- furois que les mceurs chinoifes doivent être , dans toute l étendue de 1'empire , plus mauVaifès en- core que dans nos plus íuperbes cités , ou l'hon- neur , fentiment étranger au Cbinois , donne de 1'éclat aux vertus & rempère les vices ? Ne pnis-je pas demander quel eft & quel doit être le caradère d'un peuple ou l'on voit, dans des
DZS DEUX 1X D ES. LlV. I. 20<> des oçcafions aflfez frequentes , une province foulur une autre province , Sc e;i égorger mn- pitoynbiemcnc, impuneuient les habitans ? Si ce peuple peut- avoir dçsmoeurs bica douces? Si une nation pií lcs lois ne ptcyteiipeiu ui ne puniilent i e::poíition ou le meurtre des nouveaux-nés, eft civi;:fee p-i baibare ? Si le fentiment de 1'huma- n!í'_, la b.cni-.ian.ce , la coiriiiiiieracion y fub- íiiieiKÚans un dcgre bien emaient ? & li un peuple que !?s Circonfcances ies pias excraordinaires in- vupient à fonder des color.ies , eft bien fage , lor íquil n imagine pas ou quii dédaigne un re- mede auiU limpie , auiu súi , à des malheurs edioyablcs de toujours renaiílans ? ií eíl dolinie. j.yiqu'ici de faire grand cas de la pmdence chrooiíe. Yoyons íi 1'examen de la conílitntion da iempire, de la conduite du fou- verain 6c dfc mmiftres, de la fcience des lemes & des mueurs da peuple , ne nous en don- nçront pas une itiee plus íublime. 3". I n auteur grave , qui n'eft pas dans la foule des admirateurs de la fagelfe chinoife, dit expreiíamcnt que le báton eji le Jouvcrain de la Ckine. Sur ce mot plaifant Sc profond , on aura, je crois, quelque peine à fe períuader qu'une nation, ou 1'homme eft traité comme on traite Tome I. O
aio MistoikÍ Philosophiqve ailleurs les animaux, ait qtielque chofe des mocurt ombrageufes & oélicates de notre Europe , ou un mot iujurreúx fe lave dans le fang, ou la menáce du geíte fe venge par la mort. Le Chinois doit être pacifique &: benin. Tant mieux, ajouteront nos antagoniftes. Cepcndun.t cefl comme pire de fcs fujets que le prlnce à la Chine efi confidcrc, obei 3 refpeclé. Et noas ajouterons , à notre tour tant pis. Cela me garantit bien 1'humble foumiilion des enfans, mais non la bonté du père. Veut-on précipiter un penple dans une abjection dont il ne fe re- levera jamais ? on n'a qu'à confacrer le titre de defpote par celui de père. Par-tout les enfans qui ofenr lever la main fur leurs parens , font des monílres rares j & malgré 1'aatorité des Iois qui limircnt 1'autoritá paternelle , les parens qui mál- tfaitent leurs enfans ne font ihalheureufement par- tout que des monílres trop communs. lVenfnnc nc demande point à fon père compre de fa con- duitej 8c la liberré, fans ceííe enpéril, íi le chef eíl à 1'abri de route pourfuite par fa qualité in- finiment refpeélable de ptre, fera nulle fous un defpote qui impofera un lllence abfolu fur fon adminiíbration. Nous nous trompons peut-êrre ; mais les Chi-
DES DEUX IXDES. LlV. T. irt nois nous femblent courbés fous le joag d'une double ryrannie, de la tyranpie parernelle dans la faniille, de la tyrannie civile dans 1'Empire: d'ou nous oferions conclute qu'ils doivent erre les plus doux , les plus iníinuans , les plus íef- pedtueux , les plus timides , les plus vils & les nioins dangereux des efclaves; à moins au'il ne íe foic fait , en leur favenr, une exception à 1'expérience de tous les peuples Sc de tous les fíècles. Quel eft parmi nous 1'efFet du defponíme patcrnel ? Le refpect extérieur Sc une haine im- pinirante Sc fecròte pour les pères. Quel a été Sc quel eft chez toute les nations 1'efiet du defpotiíine civil ? L a baíleire & 1'extindion de couce vertu. S'il en eft autrement à la Chine, 011 nous ap~ prendra comment cerce merveille s'y eft opérée. Voiçi ce qu'on dir.... L' empacar fait qtiíil regue fur une naúon qui n'cji attachée aux lois qu'autant q ielles jonc fun banhou.... Y a-c-il entre les Chincis Sc lEuropéen quc/lque dira- rence fur cc poinr ? .... Lempereur jau que s il fi livrou a la tyrannie^ il s'expojerou à tomuer du trone .... Eft-ce que les hiftoires anciennes Sc modernos n oftrenc pas des exemples de ce jufle Sc terrible cbàtunenc ? Qu'ont-iis produit 3 Dira -t-on que les Ghniois íbuftrcnt 1'oppreílioa O 2
II.Z IllSTOIkB 'PmLGSOPnlQUt plus impatiemmeÂt que 1'Anglais ou le 3'rançais, ou qilc ia Chjne na été, n'eft, & ne lera jamais gouverr.ée que par des monarques accomplis ? O révérence des temps palies Sc des contráes éloignées, combien tu nous fais dire de ío tufes! La clérnçnce, la fevmeté , l'applicatipa, les lu- mières , 1'amour des peuples, la jufíice, font des qualités que la ti ature n'accorde, mème íeparées, .qu'à des hommes raros j Sc il n'en efr prefque aacun eu qui elles ne foient mallieureuítment pius ou moins aâpiblies par la dangereule jouií- íancc du pouveir fupréme. I.a Chine feule aura douc échappé à cette malédidion qui a com- mencé avec toutes les auircs fociétés , Sc qui durera autant qu'elles. AlLifémenr. Cor il y a à còté du trône un tribunal cerjours fubjijlant > qui t;:nt un compte fi.lcli & rigoureúx des cãions dc (ttpptreur.... Et ce tribunal n'e:;ift<--t-il pas dans toutes les contréer ? J es fòuverains 1'ignorent-ils ?. le redou- rent-iis ? le refpettent-iis? La diference de notre tribunal à celui de la Chine, c'eft que le nutre, ccimoofc de la ma He entitre de la nation, jtít incorrupciblc , & que k tribunal chinois n'td ec.npofe que d'un perit nombre, de lettrés. O l'heu- reufe contrée que la Chine I O la contrée uniqdc-,
DES DEVX ISDES. LlV. I. 1IJ ou Ihiftoriographe du prince ti'eft ni puíillanime, ni rampant, ni acceílible à la fédu&ion , & ou 1c prince, qcápfiut faire couper la tête ou la maín à íbn hiftoriographe , palie d'eflioi lorfque ceiui- ci prend la pkane ! II n'y eut jamais que les bons rois qui craignilíênt !e jugement de leurs contemporaitts 8c 1c blâme de la poftériíé. AuJJi, ks fouverains ds la Chine fotu-ils bons s jnjles y firmes, cclaircs.... Tous, fans excepder. ? II en eft, je crois, du pa.la.is imperial de lathir.e comme du palais du fouvetain de toutes. les aafres contrees. II eft un , au rrjilieu de la multitudc innombrable des habitations des íujets , c\ft -à- dire que pour une Íoís qu'il arn/e au génie & à la vertu de tombér du ciei fur la dímeure du maírre, cenc mille fois ils doivem tomber à cóté. Mais cerre loi de la narure na peut-ètre pas lieu à la Chine comme en Eurcpe, cu nous íerions trop heureux, íi , apcès dix mauvais fuc- ceíTeurs d'un bon toi, il en naiíToic un qui lui reíTemblât. Mais 1'autorité fouveraine ejl limitei à la Ckine Ou r.e l'eft-elle pas ? Comment, par qui eft-elle limitée à la Chine ? Si la barrière qui protege le peuple n'eft pas hériflèe de lan- ces , d'épées , de baionnetres dirigées vers la o 5
214 UlSTOIRE PHIL0S0FH1QUE poitrine ou la tète íacrée de lempereur pèrc & defpote , nous craindrons , maUi-propos peut- etre, mais nous craindrons que cette barrière ne foit à la Chine qivune grande toile alaraignée fur laquelle on auroit peint 1'image de la juftice Sc de la liberte , mais au travers de laquelle 1'homme qui a de bons yteux apperçoit la téte hideufe du defpote. Y a-t-il eu un grand nombre de tyrans dépofés , emprifonnés , jugés , mis à mort ? Voit-ón fur la place publique un échafaud fans ceife dégouttant du fang des fouverains? Pour- quoi cela n'eft-i! pas? Pourquoi ? C'ejt que la Chine ejl revenue par une Juitc de revolutions à letat dont Us nutres contrecs fc fon cioignécs , au gouvernement patriarchal. Nous en demandons pardon à ncs adverfaires : mais le gouvernement patriar- chal d une contrés imnienfc , d'une famille de deux cents miliiojis u'iudividus , nous parou une idée prefque auffi creufe que celle d'une repu- blique de la moitié du monde connu. Le gou- vernement républi'cftin fuppofe une contrée aJíez étroite pour le prompc & facile concert des vo- lontés ; le gouvernement patriarchal, un petit peiple nómade reníermé fous des tentes. I a notion du gouvernement patriarchal de la Chine
Z>ZS DEVX In D ES. Liv. I. ZIJ eft une efpéce cie réverie qui fereit fourire lem- perenr & fes mandarins. 4o. Les rrrandãjirís ne tenant point à dcs fa- millts riches & p:ájfj;ues , fcmpire tjl cn paix.... Chefe íingulière ! L'empire eft en paix, & cela par la raifon même qui devroit fouvent le trou- bler ,; à moins que Richelieu .ne fut un mauvais politique, lorfquil youloit que les grandes phees ne fuíTenr pas accordões à des gens de rien qui ne tiennent qu'à leur deveir. Ces hommes d'eta( n cxcitent point de trouhks: c'efl un faie Et cen eft peut être un encore qu'ils n'ont point de pauvres parens à proteger, point de flatteurs à combler de graces, point de mignons ou de maítreiTbs à enriçhir : également fupérieurs à la fcdu&iojn & à 1'erreur. Mais ce qui eft très-inconteftable , ceft que les magiftrats on chefs de la juftice promènent eux-mêmes, fans pudeur, les marques de leur dégradation Sc de leur ignominie. Or, qu'eft-ce qnbin magiftrac portant fa bannière ou 1'enfeigne de fou aviliílè- ment, fans en ctre moins ,Qu'eft-çe quun peuple chez lequel ce magiftrat n'eft pas moins honoré ? j°. A prés le fouveraui Sc 1c mandann fe pré-, fente 1c lettré : & qncft-ee que le lertré?....< O 4
II
DES D EU X lnOES. LlV. I. 217 7o. Mais rien ne peut donner des notions plus juftes des maeurs populaires que 1'éducation. Com- ment 1'ènfaoce eft-elle formée à la Chine ? On y contraint un enfant à refter aliis des heures en- tières, immobile , en fileuce , les bras croifés fur la pcritrine , dans 1'écac de méditation & de recueil- leincnt. Quel fruit efpérer d'un exerciee habi- tuei auili ccnrraire à la nature ? Un homme d'iln bon íens ordinaire répondroit, la tacirurnité , la finefíe, la fauíTeté, 1'hypocnfie , & tous ces vices accompagnés du fang-froid particulier a\i méchant. II pcnferoit qu'à la Chine , la franchife , cette aimable franchife qui charme dans les enfans , cette naíve ingénuité qui fe fane à mefure qu'ils avancent en age , Sc qui concilie la confiancé univerfelle au petit nombre de ceux qui ont le bonheur de la conferver, efr ctoufíce dès le ber- ceau. 8°. Le code de la politejfe chinoife ejl fort long... Un homme de bon fens ordinaire en concluroit ctvelle ceíle d'êrre à la Chine FeXprefiion íimple Sc naturclle des égards Sc de la bienveillance, que ce rdeft qu'une ttiqnette j & il regarderoit 1'appa- rence Cordiale de ces voituriers embourbés qui s^renouilleut les uns devant les autres, sem- bradem, sadrele it les ncms les plus tendres, &
ZlS Hisro IRE Ph 1LOS O P H 1 QtfE fe fecourent, comme une efpèce de mometie d*ufage cht.z un peuple cérémonieux. 9°' H y a un tribunal crigé contre les fautes dans les manteres Un homme d'un bon fens ordmaire foupçonneroit que la juftice y eft raieux adminillree contre ces minutieux délirs, que dan» les tribunaux civils contre les grands forfaits, Sc II douteroit beaucoup que fous les entraves des rices > des cérémonies, des formalités, 1'ame pút selever, le génie exercer fon reflore. 11 penferoit qu'un peuple cérémonieux ne peut être que petit j &, fans avoir vécu, ni à Pekin, ni à Nankin , ii prononceroit qu il n'y a aucune concrée fur la 1 terre ou on fe foucie moins de la vcrtu, Sc ou I on en ait plus les apparénces. i o°. 1 o lis ccux qui ont commercé avec les Cbinois , conviennent unanimement que l'on ne fiuroit trop prendre de précaurions , fi Ion ne veuc pas en étre dupé. Ils ne rougiíTent pas mèrne de Ieur mauvaife foi. Un Européen, arrivc pour la première fois dans fempire, aclieta des marchandifes d'un Chinois, qui le trompa fur la qualité Sc fur le prix. Les marchandifes avoient été portées à bord du vaif- feau, & le marche étoit confommé. L'Européen fe ftuca que peut-étre il toucheroit' le Chinois par
DE S DEUX IS DES. LlV. X. 219 des repréfer.tacions modérées , & il lui dit : Chinois, tu m'as vendu de niauvaifes marchan- difes.... Cela fe peut, lui répondit le Chinois; mais il faut payer.... Tu as blelle les lois de la juftice , Sc abufé de ma confiance.... Cela fe peut ; mais il faut payer .... Mais tu n es donc qu'uh fripon , un malheureux ?.... Cela fe peut; mais il faut pàyer Quelle opinion veux-tu donc que je remporte dans mon pays de ces Chi- nois fi renommés par leur fageífe ? Te ditai que vous n'ètes que de la canaille Cela fe peut, mais i! faut payer L'Européen , après avoir renchéri fur ces injures de toutes celles que la fureur lui di&a , fans en avoir arraché que ces mots froids Sc froidement prononcés : Cela fe peut, mais il faut payer, déha fa bouríe Sc paya. Alors le Chinois prenant fon argent lui dit: Eutopéen, au lieu de tempéter comme tu viens de faire, ne valoit-il pas mieux te taire & com- mencer par ou tu as fini? car quy as-tu gagné ? Le Chinois n'a donc pas mêrne un refte de pudeur commune à tous les fripons qui veulent bien 1'étre , mais qui ne fouffrent pas quon le leur difc ; il cft donc parvenu au dernier degré de la dépravation : Sc qu on n imagine pas que ce foic ici un exemple parníalier. Ce ilegme eft 1 eftet *
ne> Fistoire Philosophiqve «ature! de cette referve qu infpire 1'éducation chinoife. Et qu'on ne m*objeâe pas que les Chinois obfervew entre eux une fidélité dcnt ils fe croient difpenfés avec 1'étranger. Cela n'eft pas, paree que cela ne pear étre. On n'eft pas alternativc- ment honnêre & malhonnêrc. Celui qui s'eft fait rhabirtrde de tromper 1'étranger, eft trop fouvenc expofé à la tentation de tromper fes concitoyens, pour y réiifter conftammcnr. ii°. Mais, à vous entendre, me dira-t-on, la Chine eft prefque une contrée barbare .... C'eft pis encore. Le Chinois , à demi-civilifé , eft à nos yeux un barbare à prétentions, un peuple profondément corrompu, condition plus malheureufe que la barbarie puré
DES DEVX 1X>DES. LlV. I. i.M v 1'exceOive population, nndiíérence pour les lou- verains, qui peur-ètre en eít mie íauc, lattachç- ment opiniácre à fes yfagcs, la i.oi qui lui dsfend de foctir pour parfait ? Nuns ofons le prédire, le Çhino;s lie s>méliorera, 1.1 par lagucrre, ni par !a pede, ni parla fanune, ai par la tyrannie pias iufiipporcable., & par cerre raifon méme plus propre que rous les fléapi réunis à régénérer leur narion en 1'accablant. ia0. Nous ignorons íi les autres peuples de Puníveis fervem beaucoup aux Chinois ; mais à quoi les Chinqis íbnt-iis bons pour le relle de la terre ? li femble que leurs panegyriftes aient a&dé de leur donnsr une grandeur coloílale, & de nous céduire à la per ire ftarure de pygmce. Nous nous fommes occupés, nous, à. les rnontrer teís qu'ils fone; & jtifquà ce quon nous apporce de Pckin des ouvrages de phiioíopUic fupeneurs a ceux^e Defcartes & de Locke j des traités de mathéma- tiques à placer à côté de ceux de Newton , de
211 Histoire Philosophique Leibnitz Sc de leurs fuccelfeurs; des morceaux de poéiie, d'éloquence, de lirtérature , d'érndi- tion que nos grands écrivains daignent lire , Sc dont Lis foient forcés davouer la profondeur, la grace, le gouc & la fineífe ; des diícours fur la morale, la politique , la légiílation, la finance Sc le commerce, ou il y ait une ligue nouvelle pouc nos bons efprits ; des vafes, des ílatues , des ta- bleaux,de la mafique, des plans darchitetlure qui puiííènt arrêter les regards de nos artiftes; des inítrumens de phyíique, des rnacíiines ou notre iníerioriíé foit bien démontrée : juíqu'alors nous rendroiis au Chinois fon propos, Sc nous lui di- rons quil a peut-être un oeil, que nous en avons deux; & nous nous garderons bien d'infulter aux autres nations que nous avons laiíTées en arrière, Sc qui font peut-etre deftinées à nous devancer tin jour. Queít-ce que ce Confacíits dont on parle tant, íl on le compare à Sidney Sc à Montef- quieu ? 15o. La nation Chlr.oife efi la plus laboritufc que Von cortnoiffe... Nous n'en doutons pas : il fâut bien qu'elle travaille, & qu'après avoir tra- vai llé elle travaille encore. N'y eft-elle pas con- damnée par la difproportion du produit de fes cliamps avec le nombre de fes habitans ? d'ou
DE S D E V X INDES. LlV. I. 11$, I'on voit que cette popnlation tant vantée a des limites au-delà defquelles c'eft un flíau qui óte à rhomme le temps du repôs, Fentraíne à des ac- tions atroces > & détruit dans fon ame fhqnneur , la délicateílè, la morale, & métae le fentiraenr d'huinanité. 14o. Et Fon ofe sopiniâtrer, après ce que I'oti vient d'entendre , à appeier la nadou chino:fa un peuple de feges ! U11 peuple de fages , chez lequel on expofe, on étouífe les cnfans, ou la plus infame des débauches eíl conunune , ou Fon mutile 1 homme, ou Fon ne fait, ni pré - venir, ni châtier les forfaits occafionnés par la difette, ou le commcrçant trompe Férranger & le cuoyen , ou la connciííance de la langue cif le dernier terme de la ícience, ou Fon garde de- puis des íiècles un idiômc Sc une éçriture à peine luffifíns au cbmmçrp.é de la vie, cu les infpec- teurs des mceurs íont fans honneur & fans prq- bité, ou la jufúce eíl dhuie vénalité fans exemple chez les peuples les plus dápravés , ou le légil- lateur, au nom duque! les fronts s'inchnent, ne mériteroit pas d'être lu, li Fon 11'excufoir la pauvreté de fes écrits par 1'ignorance du temps ou il a vécu j ou, depuis Fempereur jufquau dernier de fes fujets, ce n'eft qu'une longue chame
124 Hisroizz P Hl LOS ojfil 1£ d erres rapaces, qui ie djvorent, & ou le ícuveram ne lai (Tc engraiuer quelques-uns de ces intermé- diaires que pour lés fucer à Ion toqr , & pour obtéftir, avec ia depouille du concuflionnaire, íe titre de vengeur du peupie ! 15o. S 11 eft vrai, ccmnie nous n'eif doutons poinc, qu a ia Chine ce qui ne peut être partagé , ccmn-.e ia mer, le.-, fleuves, les canaux, la navi- gation, la peciie, lachatíe, cít à toas, c tft un erdre de cnofes fort raifonnáble : mais un peupie íi ncmbieux pouvoií^il patitniment abardpnner fes niciíTons à la pâture des animaux ? t: fi les haures conaitions s'écoient arrogé une jouiííancs exciufive des forêts &: des eaux, ne s'en feroit-il pas luivi une prompre & jufte vengeance < Tâ- chons de ne pas confondre les lois de la néceítirè avec les infritutions de la fageífe. 16". Les Chinois nom-ilspas des moines plus inrrigans, plus diílblus, plus oiíifs & pjus 110111- breux que les nôtres ? Des moines ! des íiunríues ílans une contrée ou le travai! le plus opiniàrre fournir a peme la íubliftanco ! í c °o.w0rr.e.Tzcut Us méprife. Dites plutct qufl les craint, & que le peupie les révòre. 17o. I! feroit peur-étttí três - avantageux que dans coutes les régions, ainfi qu'011 latTure de la |* ' thine ,
D ES DEUX INDES. LlV. I. Hf Çhine, Fadminiftration ne fut attacnée à aucun dogme, à aucune fe&e, à ancun culte religieiix : cependant cette tolérance ne s'érend qú'aux re- ligions anciennement établies dans 1'empire. Le chriíhanifme y a été profcrit, foit que le fond myftérieux de fa doótrine alt révolté des efprirs bornés, foit que les intrigues de ceux qui la prè- choient aient alarme un gouvernement ombra- geux. 18o. A la Chine, le mérite d'un fils confere la noblelle à fon père, & cette prérogative finit avec lui. On ne peut qu'applaudir à cette inftitu- tion. Cependant la nobleíTe héréditaire a aulli fes avantages. Quel eft le defcendant aífez vil pour ne pas fentir le fardeau d'un nom impofant, pour ne pas s'efForcer d'y répondre ? Dégradons le no- blo indigne de fes ancétres, Sc fur ce point nous ferons aulfi fages que le Chinois. 190. Nous ne demandons pas mieux que de louer. Aulli reconnoilTons-nous volontiers de la prudence dans la manière dom les Chinois punif- fent la négligence à payer le tribut. Au lieu d'inf- taller dans les foyers du débiteur des fatellites qui fe jettent fur fon lit, fur fes uílenfdes, fur fes meubles, fur fes beíliaux, fur fa perfonne; aus licu de le trainer dans une prifon ou de le laiíTer Tome I. P
116 Histoire Philos op hique fans pain, étendu fur la paille dans fa chaumière dépouillée, il vaut mieux, fans doute, le condam- ner à nourrir lc pauvre : mais celui qui conclutoit de cet excellent ufage la fagelTe de la Chine , ne feroit-il pas aulli mauvais logicien que celui qui, d'après le nôcre , nous jugeroit barbares ? On affoiblit, autant qu'on peut, les reproches que mérite la nation chinoife j 011 relève cette con- trée pour humilier les nôtres. On n'en vient pas jufqu'à dire que nous fommes fousj mais on prononce , fans héfiter , que ceft à la Chine qu habite la fagefie, & 1'on ajoute tout de fuite que, par le dernier dénombrement , il y avoit environ foixante millions d'hommes en état de porter les armes. Apologiftes infenfés de la Chine, voas écoutez-vous ? concevez-vous bien ce que c'eft que deux cents millions d'individus entaíTés les uns fur les autres ? Crovez-moi, ou diminuez de la moitié, des trois quarts, cette épouvantable population; ou íi vous perfiftez à y croire, con- venez, d'après le bon fens qui eft en vous, d'après Fexpérience qui eft fous vos yeux, qu'il n'y a, quil ne peut y avair, ni police, ni mceurs à la Chine. ao°. Lc Chirteis aimc la génération à naitre fomme la génération vivante.... Cela eft impol-
DES DE UX INDES. LlV. L líj fible. Enfans , amis du merveilleux, jufqu'à quand vous bercera-t-on de pareils contes ? Tout peuple obligé de lutrer fans cefle contre les be- ioins, ne fauroit penfer qu'au moment j Sc fans Jes honneurs rendas publiquement aux ancêtres, cérémonies qui doivent réveiller & entretenir dans les efprits quelque foible idée qui s'étende au-delà da tombeau , il faudroit tenir pour dé- montré que, s'il y a un coin de la terre ou le fentiment de rimmortaiité Sc le refpeót de la pof- térité foient des mots vides de fens, c'eft à la Chine. On ne s'aperçoit pas qu'011 porte tout â 1'extrême, Sc qu'il réfulte de ces opinions outrées des contradidtions palpables^ qu'une exceflive po- pulation eft incompatible avec de bonnes moeurs, Sc qu'on decore une multitude dépravée des vertus de quelques rares perfonnages. Lecbeur, on vient de foumettre à vos lumières les argumens des partifans Sc des détrafteurs de la Chine : c'eft à vous de prononcer. Et qui fommes-nous, pour afpirer à 1'ambition de diriger vos arréts ? S'il nous étoit permis d'avoir u/ia opinion, nous dirions que, quoique les deuxr fyftèmes foient appuyés fur des témoignages ref- pedlables, ces autorités n'ont pas le grand carac- . tère qu'exigeroit une foi entière. Peut-étre, pour P a
Zl8 HlSTOIRE PhILOS OP Hl QUE fe décider, faudroitwl atreuche qu'il fut permis à des hommes défintcreíTés, judicieax, & profon- dément verfés dans 1'écriníre & dans la langue, de faire un long féjonr à la cour de Pekin, de parcourir les provinces, d'habiter les campagnes, Sc de conférer * librement avec les Ghinois de toutes les conditions. Quel que fut Tétat de la Chine lorfque les Por- tugais v abordèrent, commc ils ne fe propofoient que d'en tirer des richeíTes Sc d'y répandre leur religion, ils auroient vu dans cette contrée le meilleur des gouvernemens, quils n'autoient pás profité de fa íageífe. Thomas Perès, leur ambaf- fadeur , trouva la cour de Pekin difpofée en favéur de fa nation , dont la gloire retnjplifloit 1'Aíie. Elie avoit 1'eftime des Chinois, & la con- duite de Ferdinand d'Andreade qui commandoic 1'eícadre portugaife , devoit encore augmenter cette eftime. II parcourut les cotes de la Chine, il y fit le commerce. Lorfquil voulut partir, il fit publier dans les ports ou il avoit relâché, que fi qtfelquun avoit à fe plaindre des Porrugais, * il" eiit à le déclarer pour en obtenir farisfa&ion. Les ports de la Chine alloient leur érre ouvcrts, Thomas Perès nlloit conclure un traité, lorfque Simon d'Andreade, frère de Ferdinand, parut fur
DES DEUX IKDES. LlV.I. 229- les cotes avec une nouvelle efcadre. Cclui - ci traita les Chinois, comme, depuis quelque temps, les Portugais traitoient tous les. peupies de l'Aííe. II bâtit>^fans permilfion, un fort dans l íie de Taman, & de-là il fc mit à piller ou à rançonner tous les vaiííeaux qui foEtoient des ports de la Chine, ou qui vouloient y encrer. II enleva des fdles fur la cote ) il fit des Chinois efclaves j il fe livra au brigandage le plus ejiréné Sc à la pias honteufe diílolution. Ses matelots Sc fes foldats fuivirent. fon exemple. Les Chinois inités.équi- pèretjt une tlotte nombreufe : les Portugais fe défendiíont vaiilamment, Sc séchappèrenc en fe íaifant jour.à travers les vailíèaux ennemis. Cenv- pereur.íu mectr.c Thomas Perès en ptifon, cu il motitut;;. &■ la .nation poruigaife. fut exclue de la Chiue pe.ilant queiques années. Dans la fuitc, les Chinois s'adpucirent , Sc il fut permis aux Portugais de faire ie commerce dans le port de Saneiam. Us y apportoientde 1'or quils tiroient d'Afrique , des épiceries quils prenoient aux Moluques, des dents d'éléphant Sc des pierreries de Tile de Ceylan. Ils exportoient en échange des étoífes de foie de toute efpèce, des porce- laines, des vernis, des plantes médicinales, Sc Pj
ijo Histoire Philosophiqve le thé, qui depuis eft devenu fi nécelTaire eu Europe aux nations du nord. Les Portugais fe contencoient des loges & des comptoirs quils avoient à Saneiam , & de la liberte que le gouvernement de la Chine accordoit à leur commerce , lorfquil s'offrit une occaíion de fe procurer un établiíTement plus folide Sc moirfs dépendant des mandarins qui comman- fdoient fur la cote. Un pirate nommé Tchang-fi-lao, devenu puiC- fant par les brigandages , s'étoit emparé de la petite íle de Macao, d'ou il tenoit bloqués les ports de la Chine: il fit même le fiége de Canton. Les mandarins des environs eurenc recours aux Portugais, qui avoient des vaiíTeaux à Saneiam; ils accoururent au fecours de Canton , & il eu íirent lever le liége. Ils remportèrent une vi&oire complète fur le pirate, qu'ils pourfuivirent juf- ■que dans Macao , ou il fe tua. L'empereur de la Chine, inforiné du fervice que les Portugais venoient de Iui rendre , eu eut de la reconnoiíTance, & leur fit préfent de Ma- cao. Ils acceptèrent cetre grace avec joie, & ils bâtirent une ville qui devint florillante. Cette place fut avantageufe au commerce qu'ils rirent hientôt dans le Japcn,
DES deux INDES. Liv. I. ajr Ce fut en 1541, quune tempête jeta, comme ^víc*dct par bonheur, un vaiíTeau portugais fur les cotes Portugais au . . • r Japon. de ces íles fameufes. Ceux qui le montoient ru- Reiigton, rent accueillis favorablement. On leur donna tout ▼crncmcttt ce quil falloit pour fe rafraíchir & fe radouber. ' ccs'C5* Arrivés à Goa, ils rendi rent compte de ce quils avoient vil, & ils apprirent au vice - roi qaune nouvelle contrée fort riche & fort peuplée s of- froit au zèle des miífionnaires, à lmduftrie des négocians. Les uns & les autres prirent la route du Japon. Ils trouvèrent un grand empire, peut-être le plus ancien du monde après celui de la Chine. Ses annales font mêlées de beaucoup de fables y mais il paroít démontré qu'en 660, Sin-Mu fonda la monarchie, qui s'eft depuis perpétuée dans la même fanulle. Ces fouverains, nommes Dairis , étoient à-la-fois les rois, les pontifes de la na- tionj & la réunion de ces deux pouvoirs met- . toic dans leurs mains tous les relíorts de 1'auto- rité fuprême. Les Dairis étoient des perfoixnes facrées, les defcendans, les repréfentans des dieux. La plus légère défobéifíance à la moindre de leurs lois étoit regardée comme un crime digne des flus grands íuppliceSt Le coupable mcmí n étoir F 4
AJZ Hjstoire Philosophique pas puni feul: on enveloppoit dans fon châtiment fa famille entière. Vers le onzicme fiècle, ces prinçes, plus ja- loux fans doute des douces prérogatives du facerdoce que des droits pénibles de la royauté, partagèrent 1'état en plufieurs gouvernemens, dont 1'adminiftration politique fut confiée à de grands feigneurs, connus par leurs lumières & par leur fagefíe. Le pouvoir illimité des Daíris fouffrit de ce changement. Ils laiíTerent flotter comme au ha- fard , les renes de Pempire. Leurs lieutenans , dont l'amb:tion étoit inquiète & ciair- voyante, trouvèrcnt dans cette indolence le germe de mille révolutions. Peu á pcu on les vit íe relàcher de 1'obéilíance qu ils avoient jnrée. lis fe firent la gíiene entre eux; ils la fireiít à leur chef. Une indipe lance entière fut le 'ruir de rés mouve- menS. Tel étoit Fétat du ,Tapon, lorfqu'il fut dé- couvert par les Porrugais. Les grandes iles qui compofent cet empire , placées fous un ciei orageux, environnées de tém- petes, agitées par des volcans, fujetres á ces gta .d accidens de la nature qui impriment la tencur, étoient rempliés d'un peupie que la Lu-
D ES DEUX IXDZS. LlV. I. 25$ períhtion dominoit. Elie s'y divife en plufieurs fedes. Celie da Sintos eít la religion du pays, l'an- cienne religion. Elie reconnoít un ètre fuprême, 1'immortalité de l'ame, & elle rend un calte à une multitude de disux, de faiífts ou de camis, c'eft-à-dire, aux ames des grands hofnmes quí ont fervi ou illuftré la patrie. Ceft par 1'empire dè cetre religion que Ie Dal ris, grand-prêrre des dieux dont il étoitiíTu, avoir long-temps régné fur fes fujets avec tout lc defpotifme que la fu- perftition exerce fur les ames: mais empereur Sc grand poritifeil avoit du moins rendu la religion utile à fes: petiples; ce qui n'eft pas impofiible dans les états oii le facerdoce eft Uni à 1'empire. O11 ne voit pas que la fede du Sintòs ait eu la manie d'érigcr en crimes des aftions inno- centes par elles - mèmes , manie fi dangereufe pour les mceurs. Loin de répandre ce fanatifmt fombre & cerre crainte des dieux qu'on trouve dans prefque toutes les religions, le Sintos avoit travaillé à prevenir ou à calmer cerre maladie de 1'imagina'tioh par des feres qu'on célebroit trois fois cbaque móis. Elles étoient confacrées à vi- f ter fes amis, à paífer avec eux la jonrnée en feftins, en ré|ôtíilíàhces. Les prétres du Sintos
154 Histoire Philos oehiquz difoient que les plaifirs innocens des hommes étoient agréables à la divinité 5 que la meilleure manière d'honorer les carais, c'étoit d'imiter leurs vertus, & de jouir, dès ce monde, du bonheur dont ils jouiíTent dans 1'autre. Conformément à cette opinion, les Japonois, après avoir faie la prière dans des temples, toujours fitués au mi- lieu d'agréables bocages, alloient chez des cour- tifanes qui habitoient des maifons ordinairement bâties dans ces lieux confacrés à la dévotion & à Tamour. Ces femmes étoient des religieufes fou- mifes à un ordre de moines qui retiroient une partie de 1'argent qu'elles avoient gagné par ce pieux abandon d'elles-mêmes au voeu le plus facré de la nature. Dans toutes les religions les femmes ont influé fur le culte, comme prétrefles ou comme vic- times des dieux. La conftitution phyfique de leur fexe les expofe à des infirmités fingulières, dont les caufes 6í les accidens ont quelque chofe d'in- explicable 8c de merveilleux. Dès-lors, c'eft par elles, c'eft en elles que s'opèrent ces prodiges, dont leur foiblefle & leur vanité fe repaiíTent, & que 1'afcendant de leurs charmes ne tarde pas à faire adopter aux hommes doublement fafeinés par 1'ignorance & par l'amour. Les impofteurs onf
DES DE U X IKD Bí. LlV. I. 2jJ. roujours proficé cie ces difpofitions pour étayer leur puiífance fur la foibleíTe des femmes pour le merveilleux, fur la foibleíTe des hommes pour les femmes. Les extafes, les apparitions, les frayeurs les raviíTemens, toures les fortes de convul- fions appartiennent à la fenfibilité du genre ner- veux. Comme c'eft fur-tout après la puberté que les fpafmes & les vapeurs fe mariifeílent, le cé- libat eft très-propre à les entretenir dans le fexe le plus fufceptible de ces fymprômes. Auíli la vir- ginité fut-elle de tout temps convenable à la reli— gion. La dévotion s'empare áifément d'un jeune coeur qui n'a point encore d'autre amOur. 7'ouces les perfonnes nubiles, en qui les viíions fe font manifeftées, ont prétendu ne connoitte point d'hommes; elles en ont été plus rclpcclécs par les deux fexes. Les peuples fauvages ont des magiciennes ; les barbares Gaulois ont eu des druidelles, les Romains des vcftales} & le midi de i'Europe fe glorifie encore d'avoir des religieufes. Chez les fauvages, ce font les vieilles femmes qui devien- nent les nourrices de la fuperftition, quand elles ne font plus bonnes à rien. Chez les peuples demi-civilifés ou tc.ut-à-fait policés, c'eft la jeu- neífe ia boauté qui fervem d'inftrunrent & de
1^6. Histoike Philos opHIQUE foutien au culce religieux , en s'y dévoaant par un facrilke public &c folemnel: mais combien ce devouement, méme volontaire, oucrage la raifon, 1'humamté & la religion ! Quoi qu'il en foic des raifons, foit religieufes ou politiques, qui ont introduit ôc cimente le cé- libat monaílique en Europe, on ne doit pas du moins juger avec rigueuc les inftitutions contrai- tes que le climat a dú fans doutc établir en des régions ou le ciei & le foi parlem fi puiíTammenc en faveur du vceu le plus ardent de .la nature. Si c'eft une vertu , fous la zone tempérée, d'étouf- fer les defirs qui pottént les deux fexes.à s'aimer, à s'unir \ céder à ce pencbant, eft un devoir plus cher & plus facré fous le climat brulant du Japon. . Dans les pays ou la religion ne peut rcpriincr l'amour, il y a peut-être de la fagelfe à le chan- ger en culte. Quel fujet de reconnoilfance envers l'être des êtres, que d'attendre & recevoir comme un préíent de fa main , le premier objet par qui l'on goúte une nouvelle viej 1'époufe. ou l'é- poux qu'on doit chérirj les enfans, gages d'un bonheur qu'ils fentiront à leur tour ! Que de biens donr la religion pourroit faire des ver- cus & les tecompenfes de la vertu, mais qu'elle
DES DE VX ÍNDES. LlV. I. 2j7 profane & dénature, quand 'elle les repréfente comme un fenrier de crimes, de maiheurs & de peines ! Oh que les hommes fe font éloignés des fondemens de là morale, cn s ecártánt des prenners fentimens de la nature ! Ils ont cherché les liens de la íociéré dans des erreurs périlfables & funeftes. Si l'ho\nme avoir befoin d'iHufioi« pour vivre en paix avec 1'homme, que ne les prenoit-il dans les plus délicieux penchans de fon cccur ? Quel moralifte , quel légiflateur fublime faura trouver, dans les befoins qui tendent à la confervation , à la reprodudion de 1'efpèce, les moyens les plus furs de mulciplier les individus & de les rbndre heuçeux ? Qu'il faut plaindre les arnês froides, infeníibles, malheureufes Sc dures, à qui ces fentimens, ces voeux d'un caeurhoii- nête, paroitroient un delire ou même un attentac! Tels font les Búdfoiftes, autre fede du Japon, dont Buds fut le fondateur. Quoiqu'ils profêflent à-peu-pres les dogmes du Sintos, ils ont efpéré 1'emporter fur cette religion par une morale plus ;févòre. Les Búdfoiftes adorent, outre la divinité des Sintoiftes, un Amida, forte de mé- diateur entre Dieu & les hommes, des divinites médiatrices entre les hommes & leur Amida. C eft par la multitude de fes préceptes, par 1'excès I
2} 8 IIlSTOIRE PHILOSOPHI QUE de fon auftérité, par les bizarreries de fes pra- tiques & de fes mortifications,que cerre religion a cru mériter la préférence fur la plus ancienne. L'efprit du Budfoifme eft terrible. II n'infpire que pénirence, crainte exceftive, rigonfme cruel: c'eft le fanatifme le plus affreux. Les moines de cette religion perfuadent à leurs dévots de paíTer une partie de leur vie dans les fupplices, pour expier des fautes imaginaires. Ils leur infligent eux-mêmes la plupart de ces punitions, avec un defpotifme & une cruauté dont les inquifiteurs d'Efpagne pourroient nous retracer 1'idée, fi ceux-ci navoient mieux aiiné scriger en juges des crimes & des peines dont ils ont été les inventeurs, que d'être les bourreaux des vidimes volontaires de la fuperftition. Les moines bud- foíftes tiennent continuellement leíprit de leurs fedateurs dans un étar violent de remords Sc dexpiations. Leur religion eft fi furchargée de préceptes, quil eft impoftible de les accomplir. Elie peint les dieux toujours avides de vengeance, & toujours oftenfés. On peut s'imaginer quels eífets une íi horrible fuperftition dut opcrer fur le cara&ère du peu- ple, Sc à quel degré d'atrocité elle l'a conduit. Les lumiòres d'une faine morale , un peu de
DES DEUX INDES. LlT. I. tjj philofophie, une éducation fage, auroient pu fervir de remede à ces lois, à ce gouvernement, à cerre religion qui eoncouroient à rendre 1'hom- me plus féroce dans la fociété des hommes, qu'il ne l*eúc été dans les bois parmi les monf- tres des déferts. A la Chine , on met entre les mains des enfans des livres didattiques, qui les inftruifenr en détail de leurs devoirs, & qui leur démontrent les avantages de la vertu. Aux enfans japonois , on fait apprendre par cceur des poemes, ou font célébrées les vertus de leurs ancètres, ou l'on infpire le mépris de la vie & le coiurage du fui- cide. Ces chants, ces poemes, qu'on dir pleins d'énergie & de grace, enfantent 1'enthoufiafme. L'éducation des Chinois régie l'ame , la difpofe à 1'ordre : celle des Japonois 1'enflamme Sc la porte à 1'héroifme. On les conduit toute leur vie par le fentiment, & les Chinois par la raifon & les ufages. Tandis que le Chinois, ne cherchant que la vériré dans fes livres , fe contente du bon- heur qui nalt de la tranquillité, le Japonois , avide des jouilfances , aime mieux fouflrir que de ne rien fentir. II femble qu'en général les Chinois tencriu à prévenir la violence & l'impé- tuoíité de l'ame; les Japonois, fon engourdiir«- naent & fa foiblelFe.
i4o HISTOIRE PUI LOS Q P H I que Un tel cara&ère devoic rendre cc peuple avide de nouveautés. Auili lcs Portugais furent-ils reçus avec le plus vif emprcíTernent j tous les ports lcur furent ouverts : chacun des petits rois du pays chercha à les atursr cians fes états. On fc djfputoit à qui leur feroit plus d avantages, a qui leur accorderoic plus de priviléges, a qui leur donneroit plus de facilites. Ces négocians firent uii commerce unuicnfe. I!s tranlportoicnt aa Jap^n les marchandifes de linde quils tiroient 'de di&rens marches, Sc celks de Portugal auxquelles Mac ao fervoit d'cntrepôt. I.e Daiiis, les uíur- pateurs de fes droits fouverains, les gtands de l'empire, la nation entière , tout faifoit une con- fontoation prodigieufe des produchons d Europe Sc d'Afie : mais avec quoi les payoit-on ? Le terrein du Japon cif en general montueux , pierreux Sc peu fertile. Ce qu il donne de riz, d'orge Sc de froment, les feuls grains aaxquels il foit propre, ne (iiffit pas a la ptodigieufe po- pulatiou qui le, couvre. Leshommes, ni^lgré 'eur a&ivité, leur intelligence, leur frugalité, ieroient réduits à mourir de faim, faus les relTources t e mer extrémement poiflonneufe. ! • tmp re ne fournit aucune produ&ion qui p nile ctre exportée) il r.e peut même donner en echange aucun ues aru • ' « \ • *
des deux Indes. Lrv. I. 141 ara de íes ateliers , íi l'on en excepte fes ou- vrages d'acier, leS plus parfaits que l'on connoiíle. Ce n'étoit qu'avec le fecours de fes mines d'or, d'argent, de cuivre, les plus richcs de 1'Afie , Sc peut - étre du monde entier, que le Japon pouvoit foutenir toutes fes dépeníes. Les Por- tugais emportoient tous les nus de ces rnétaux , pour quatorze à quinze millions de livres. Ils époufoient dVilleurs les plus riches héritières du pays, &: s'allioient aux familles les plus puiílàntes. Lear cupidité devoit étre fatisfaite, ainfi que xxut. leur atnbirion. Ils éroient les maítres de la Guinée, u^ilomína! de 1'Arabie, de la Perfe Sc des deux prefqniles^ux™' de 1'Inde ; ils regnoient aux Moluques, à Ceylan} dcs* dans les lies de la Sonde; & leur établiflemer.t à Macao leur alíuroit le cominerce de la Chine Sc du Jauou. Dans cet immenfe efpace , la voíonté des Porttigats étoit la loi fuprême. Ils tenoient fous le joug íes terres & les rners : leur defporifme ne laiífoit anx chofes Sc aux perfonnes qu'une exiftence précaire & fugirive. Aucun pesque f aucun partfcidier , ne naviguoient, ne laifoient le commerce fans leur aveu & leurs pafíe-ports. Ceux auxqucls ou permettoit cerre adivité, ne pouvoient 1'érendre à la canelle, au gingembxe, Tome I. ) Q
4* 142 HISTOIRE PHILOSOPH 1QVE au poivre, au bois de charpente , au fer, à la- cier, au plomb, à 1'étain, aux armes, dont les - conquérans s'étoient réfervé la vente excluíive. Mille objets précieux, fur lefquels tant de na- tions ont depuis élevé leur fortune, & qui, dans leur nouveauté, avoient une valeur qu'ils ivont pas eue depuis, étoient concentres dans leurs feules inains. Ce monopole les rendoit les arbitres abfolus du prix des produdions, des manufadures de 1'Europe & de 1 Alie. Au rnilieu de tant de gloire, de tréfors & de conquêtes , les Portugais navoient pas négligé cette partie de 1'Afrique comprife entre le cap de Bonne-Efpérance & la mer Rouge, qui avoic été renommée dans tous les temps par la richefle de fes produdions : tout y fixoit leurs regards avides. Les Árabes s'y étoient établis Sc fort multipliés depuis pluíieurs fiècles. Ils y avoient formé fur la cote de Zanguebar plufieurs petites fou- verainetés indépendantes, dont quelques - unes avoient de l'éclat, prefque toutes de 1'aifance* Ces établilfemens devoient leur profpérité aux mines qui étoient dans les terres. Elles fournif- foient une partie de l'or qui fervoit à 1'achat des marchaudifes de 1'Lide. Dans leurs principes, les
DES DEVX /NDEi. LlV. I. *4$ Portugais devoient chercher à s'emparer de ces ncheúes & à les ôter à leurs conctirrens. Ces niarchands arabes furem aifément fubjugués vers 1'an 1508. Sur leurs ruines séleva 1111 empire qui s'érendoit depuis Sofala jufqu'a Mélinde, Sc auquel 011 donna pour ceptro Tile de Mozambique. Eile n'eft féparée du eontinent que par un petit canal, & n'a pas deux licues de tour. Son port qui eft excellent, &: auquel il ne manque qu'un air plus pur, devint un lieu de relâche & un encrepôr pour tous les vaUÍeaux du vainqueur. Ç'eft là qu'ils attendoient ces vents régies , qui, dans certains temps de Tannée, foufflen; conf- tamm.ent des cotes de 1'Afrique à celles de 1'Inde , corame dans daucres temps des vents oppofés íbufHent des cotes de l inde à celles de 1'Aírique. Tara d'avantages pouvoient former une maíTe xxtv. de puiífances inébranlables 5 mais les vices & 4« Pomwàu Tineptie de quelques commandans, 1'abus des c' richefles, celui de lapuàílance,Tivreííè des fuccès, leloignement de leur patrie, avoient changéles Portugais. Le fanatifme de religion qui avoit donné plus de force Sc d'activité à leur courage, ne leur donnoit plus que de Tatrocité. Us ne fe faifoient aucun fcrupule de piller, de tromper, daífervir des idolatres, lis penfoient que le pape, Q »
144 HlSTOIRZ Phhosophiquz en dónnarii atjx rois de Portugal les royaumes ci'Aíic, n'avoit pas refufé à leurs fujets les biens cès particuliers. Tyrans des mers de rOrlent, ils v ranconnoient les vaifíeaux de toutes les nations: J 3 * jls ravageórent les cotes j ils infultoient les priii- Ces, Sc ils deviltrent bientôt 1'horreur Sc le fléau des peuples. Le roi de Tidor fut enlevé dans fon palais , & maíTacré avec fes enfans quil avoit confies aux Portugais. A Ceylan, les peuples n'y cultivoient plus la terre que pour leurs nouveaux maitres, qui les traitoient avec barbarie. On avoir établi 1'inquifition à Goa, Sc quicon- que étoit ricbe, devenoit la proie des miniftres de cet infame tribunal. Faria, envoyé contre des corfaires malais , chi- nois Sc d'autres pirates, alia piller les tombeaux des empereurs de la Chine dans 1'Sle de Calampui. Souza faifoit renverfer toutes les pagodes fur les cotes du Malabar, & l'on égorgeoit inhumai- nement les malneureux Indiens qui alloient pleu- rer fur les ruines de leurs temples. Correa terminoit une guerre vive avec le roi de Pégu, Sc les deux partis devoient jurer I'ob- fervation du traité fur les livres de leurs religions •
DZS DE UX IKDZS. LlT. I. 245 Correa jura fur un recueil de chanfons, & crut éluder un engagement par ce vil ílratagème. Nunès d'Acunha voulut fe rendre maítre de l'íle de Daman , fur la cote de Cambaie : les habitans offrirent de la lui abandonner , s'il leur permertoit ddmporter leurs richeíTes. Cetce grace fut retuíee, & Nunès les fit tous paífer au fd de lepéel Diego de Silveyra croiíoit dans la mer Rouge. Un vaiíTeau richementj chargé le falua : le ca- pitaine vingt à fon bord, & lui prúíenta, de la part d'un général portugais , une lettre qui uevoit lui fervir de palfe-port. Cette lettre ne contenoit que ces mots : je fupplie les capitamos des vaif- feaux du roi de Portuga! 3 de s'emparer du nayire de cc Moure 3 comme de bonne prife. Bientôt les Portugais n'eurenr pas les uns pour les autres plus d'humanité & de bonne-foi quilsn'en avoient avec les naturels du pays. Pref- que tous les états ou ils commandoient, étoieut divifés en fa&ions. II régnoit par-tout dans les m
14 HISTOIRE PH 1 LDJ-0PH I O VE qu'elles avoient gagné par leut travail. II y a lòin de cette manière de traiter les femmes , aux mcEurs de la chevalerie. Les commandansj les principaux officiers, ad- mettoient à leur table une foule de ces chanreufes & de ces danfeufes dom VIndé eft remplie. La molleíTe s'étoit introduite danS les maifons & dans les armées. Cétoit en palanquin que les offi- ciers marohoient à 1'ennemi. On ne leur crouvoit plus ce courage briilant qui avoit fournis tant de peuples: les Portugais ne combartoient guère fans l'appât d'un riche butin. Bientôt le monarque ne toucha plus le produit des tributs que iui payoient plus de cent cinquante princes de 1'Orient. Cet argent fe perdit dans les mains qui Pavoiént arra- ché. Tel étoit le brigandage dans les financies, que les triburs des fouverains *, le produit des douanes, qui devoit ttre immenle y les impôts qu'on levoit en or, en argent, en épicetie* fur les peuples du continení & des ilôs , ne fuffifoient pas pour l'entretien de quelqúes citadelles , & l'équipement des vaififeaux nécefíalres à la protec- tion du commerce. 11 feroit tiifte d'arrêter les yeux fur le déclin d'une nation qui fe feroit fignalée par des exploits utiles au genre humain , qui aúroit éclãué le
DZS dzvx INDES. LIT. I. 247 monde, ou procure la fplendeur & la félicité de fa contrée, fans être le fléau de fes voifins ou des régions éloignées. Mais 011 doit mettre uue grande différence entre le héros qui teint la terre de fon fang pour la défenfe de fa patrie, & des brigands infrépides qui trouvent la mort fur un foi étranger, ou qui la font fouffrir à fes innocens & malheureux habitans. Sers ou meurs, difoient infolemment les Portugais à chaque peuple qui fe trouvoir fur leurs pas rapides &c enfanglantés. II eft doux d'entrevoir la chute de cette tyrannieil eft con- folant d'efpérer le châtiment des trahifons, des meurtres , des cruautés qui la précèdent ou qui la fuivent. Loin de m'affliger de la décadence de ces farouches conquérans, c'eft de la fage politique de Juan de Caftro que je m'affligerois, parce qu'elle femble promettre la renaiíTance de ce que le vulgaire appelle rhéroifme des Portugais, & que peut-étre moi-mème, entrainé par 1'habitude, je n'ai pas traité avec 1'indignation qne je reííentois. Si cela m'eft artivé, j'en demande pardon à Dieu , j'en demande pardon aux hommes. Barbares Européens ! 1'éclat de vos entreprifes ne m*en a point impofé : leur fuccès ne m'en a point dérobé l'injuftice. Je me fuis fouvent em- barqué par la penfée fur les vaifteaux qui vous Q 4
148 Histoire PH ILOR OP H IQV Z portoient dans ccs contrées lointaines : mais def- cendu à terre avec vous, & devenu témoin de vos fortaitsj je me fuis fé pare de vousj je me fuis précipicé parnai vos ennemis, j'ai pris les armes contre vous; j'ai baigné mes mains dans votre fang. J'en fais ici la proteftarion folemnelie \ Sc fi je ceife un moment de vous voir comme des nuées de vautours aíFamés & cruéis, avec auíll peu de morale Sc de confcience que ces oifeaux de proie: puiíTe mon ouvrage; puilfe ma mémoire , s'il m'eft permis defpérer d'en laiífer une aptès moi, tomber dans le dernier mépris, étre un objet d'exécration ! xxv. Caftro étoit forc inílruit pour fon liècle. II avoit Brillante ' / ■iliuiaiitra- 1 ame noble, elevee , Sc la Ieéture des anciens tro. 1'avoit nourri dans cet amour de la gloire & de la patrie, li cominun chez les Grecs Sc chez les Romains. Des les premiers temps de fa fage Sc bril- lanrc adminiftration Cojè-Sophar , miniltre de Mahmoud, roi de Cambaie, fur infpirer à fon maítre le deíTein uattaquer les Fortugajs. Cet homme, né, à ce quon alíure, d'un père itãlíen &: d'une mère grecque, trqit parvenu , de l'ef- clavage, au miniítòre Sc au commanclcment des armées. II s'étoit fàit mufulman j il u'avoit auçoire %
DES DEVX IXDES. 1,1 V. I. 249 rcligion, mais il fiavoit faire ufage de la Jiaine que les Portugais avoient infpirée au peiipíe par leur mépris poui les religions du pays. II attira auprès de lui des oíficiers experimentes, des fol- dats aguerris, de bons ingénietirs, des fondeurs njéme qu'il fit venir de Conftantinople. Ses pré- paratifs parurent deílinés contre lc Mogol ou cqu- tre les Patanes \ Sc lorfique les Portugais s'y attendoicnt le moitis , il attaqua Diu, s'en rendit le maítre, & fit le fiége de la citadelle. Cette place, íituée dans une petite íle fur les cotes du Guzurate, avoit toujours été regar- dée comme la clef des Indes, dans le temps que les navigateurs ne s'écartoient pas des terres, Sc que Surate étcit lc plus grand entrepôt de 1'0- rient. Depuis lairivée cie Gama, elle avoit été conftamment Tobjet de 1'ambition des Portugais, Sc elle étoit enfin tombée fous leur domination du tetnps de d'Aeitnha. Maficarenhas , qui en étoit gouverneur au temps dont il s'agit ici, devoit avoir neuf cents hommes, Sc n'en avoit que trois Oents. Le refte de fa garnificw, par un abus dès- Jors fort commun, faifoit le commerce dans ies viiles de la côte. II alioit fuccomjser, s'il n'eíit reçu de prompt fecours : Caílro lui en fit paficr lous la conduite de fiou llfis , qui fut tué. Cojè-
250 fflSTOlRS Phílosothiqve Sophàr le fut aufli, & fa mort ne rallenrit pas le fiége. Caftro établit des jeux funèbres à 1'honneur de ceux qui étoient morts en combattant poar la pa- trie. U fit faire des complimens à leurs patens de la part da gouvernement; il en reçut lui-même pour la mort de fon fils ainé. Le fecond de fes fils préfidoit aux jeux funéraires , & partir aufli- tôt pour Diu, comme pour aller mérirer les hon- neurs qu'il venoit de rendre à fon frère. La gar- nifon repouiroit tous les aíTauts, fe íignaloit cba- que jour par des aótions extraordinaires. Aux yeux des Indiens, les Portugais étoient au - deíTus de lnorhme. Hcureufement 3 difoit-on, la providence avoit voulu qu'H y en eút peu 3 comme il y a peu de tigres & de lions 3 afin quils ne détruijijjent pas r efpèce humaine. Cafíro amena lui-même 1111 plus grand fecours que ceux qu'il avoit envoyés. II entra dans la ci- tadelle avec des vivres & plus de quatre mille bommes. II fut délibéréli on iivreroit bataille. Gar- cie de Sâ , vieil officier, impofa íilence , & dit: J'ai écouté j il fauc combattre. Cétoit 1'avis de Caftro. Les Portugais marchcrent aux retranche- mens,& remportèrent une grande vidoire. A prés avoir délivré la citadelle > il íalloit la réparer j les
DES DEUX IXDES. LlV. I. 151 fonds manquoient , & Caftro les emprunta en fon nom. II voulut, à fon retour dans Goa, donner à fcn armée les honneurs da triomphe, à la maniete des anciens. II penfoit que ces honneurs fervi- roient à ranimer le génie belliqueux des Portu- gais, & que le fafte de cette cérémonie impofe- roit à rimagination des peuples. Les portes , à fon entrée, furent ornées dares triomphaux ; le* rues étoient tapiífées j les Femmes, parées magnifiquement, étoient aux fenétres, &r jetoient des flears & des parfums fur les vaínqueurs j le peuple danfoit au fon des inftrumens : on portoit 1'étcndard royal à la tête des troupes vi&orieufes, qui marchoient en ordre. Le vice-roi, coturonné de feuilleí de palmier , étoit monté fur un char fuperbe; les généraux ennemis fuivoient fon char, les foldats prifonniers marchoient après eux. Les drapeaux qu'on leur avoit enlevés paroifToien* renverfés & traínans fur la pouffièro : on faifoit fuivre 1'amllene & les bagages pris fur les vain" cus. Des repréfentations de la citadelle délivrée Sc de la bataille gagnée relevoient la pompe de cet appareil. Vers , chanfons, harangues, feux de joie , rien ne íut oublié pour rendre cette fète magnifique , agréable, impofante.
1JZ HiSTOIRE PH 1LOS O PH 1 QUE La relation de ce triomphe fut répandue en Europe. Les petits efprits la trouvèrent ridicule, les bigots 1'appelèrent profane. La reine de Por- tugal dit, à cette occafion , que Cafiro avoit vaincu en héros chrétien j o' qud avoit triomphé en héros payen. xxvi. La vigucur des Portugais que Caftro avoit le* Portu- ■ , r r ■ Í;aú t'amòi-ranunée, ne le loutint pas i»Tcnt & nc ... * fone piui rc-ruption augmentoit de jour en jour dans toutes les claffes des ckoyens. ITn vice-roi imagina d'é- tablir, dans les villes principies, des trones, ou tous les particuliers pouvoient jeter des mémoires, &: lui donner des avis. Un íeuiblable établilTe- ment pourreit étre fort utile, & réformer les abus ciicz une nation éclairée , ou ii y auroit encore des mcEiírs , mais chez une nation fuperfçitieufe & corrompuc , quel bien pouvoit-il faire ? II ne reftoit plus aucun des premi ers conoué- rans de 1'Inde ; & leur pátrio , épiiifée par un trop grand nombre d'entreprifes & de colonies, n'avoit plus de qaoi les remplacer. Les defen- feurs des établilfemens portugais étoient nes en Aíie. L'abondance, la douceur da cliniat, !c genre * O de vie , peut-ótre les alimens avoient fort altété en eux f intfépidité de leurs pèrest lis ne confcr- vèrent pas aífez de courage pour fe faire craindre, long-temps, & la cor-
DES DEUX IXDES. LlV. I. IJj en fe Iivrant à roas lei cxcès qtíi font haVr : c'é- toien: des monitores niramárifés avec le poifon , les incendias, les aííàffihats. Tous les particulièrs ércient çxcités à ces hotfreurs, par lexemple des hommes en place. Ils égorgfeoient les natnrels da pays; ils fe déchiroienr entre eux. Le goaverneuc qui arrivoit, merroit aox fcrs fon prédvkoíTeurpaur le dépouiller. L'éloigncme:lt dés liéux, les faux témoignages, l'or verfé à pleiacs màuú, aflliroient rimpaniré à tous les crimes. L'ile d'Amboine fut le pcemier pays qui fe ít juftice. Dans une féte publique, un Portugais failit une tròs-belle femme, Sc fans aucun égard pour les bienfcances, il lui fit le dernier des outrages. LTn des infuíaires, nornmé Genulio , ayant ariné fes concitoyens , aífembla les Por- tugais, & leurdit : « Les cruels affronts que nous » avons reçus de voas, demanderoient des eíFets, » Sc non des paroles : cependant, écoutez. Le » Dieu que vous nous prèehez fe plait, dites- » vous, dans les a&ions vertiíeufes des hommes, » Sc le vol, le meurtre, 1'impudiciré , 1'ivro- » gnerie , font vos habitudes ; tous les vices .font »> entres dans vos ames. Nos mccurs Sc les vôtres " ne peuvent s'accorder. En vain la nature 1'avoit " prévu, en nous féparant par des mers iinmènfes, I
Histoire Philosophiqve » vous avez franchi ces barrières. Cette auilace, »» dont voas ofez vous énorgueillir, eft unepreuve » de la corruption de vos cccurs. Croyez-moi , » laiílez en paix des peuples <}ui vous reíTemblent » li peu j allez habicer avec des hommes auífi » féroces que vous : votre commerce ítro;t íe » plus funefte des fléaux dont votre Dieu pourroit » nous accabler. Nous renonçons , pour toujours, » à votre alliance. Vos armes fpnt meilleures que » ies nôtres j mais nous avons pour nous la juf- ,, tice, & nous ne vous «raignons pas. Les ' » Itons íbnt d'a>ijourd'liui vos ennemis déclarés \ » fuyez leur pays , & gardez-vous d'y ropa- » roltre. » Ce difcours, qui, trente ans auparavant, auroit entrainé la mine d'Amboine, fut écouté avec une patience qui montroit le changement des Portugais. Egalcment déteftés par - tout , us virent fe íuWorme formei une confédération pour les cbalíer de "r'LnC giní- 1'Orient. Toutes les grandes puiíTances de 1'Inde rale contrc êntrèrent dans cette ligue, & pendant trais ou les Porta- a , - r r coni- tre ans £reiU en fecret des preparatirs. La mem Ataíde A ^ . / ç , 1* thifige, cour de Lisbonne en rut mrormee. Le roi oe- baftien , qui, fans l'excès de fon fanatifme , au- roit été un grand toi> fit partir pour 1 Inde
DES DE U X ÍSDES. LlV. I. 1JJ Ataíde & rous les Portugais qui s'étoient dif- tingués dans les guerres de 1'Europe. A leur arrivée, l'opinion généraíe étoit qu'il falloit abandonner les poíTeíIions éloignées, Sc raflembler fes forces dans le Malabar Sc aux euvirons de Goa. Quoique Ataíde pensar qu'011 avoit fâit trop d'établilíemens, il ne confentit pas à les facrifi er. Ccmpagnons j dit-il, je vcux tout cenfervcrj & tant que je vivrai j les ennemis ne gagneront pas un pouce de terrein. Aullitôt il expedia des fecours pour toutes les places me- nacées , & fit les difpofitions néceífaires à la déíenfe de Goa. Le Zamorin attaqua Mangalor, Cochin , Ca- nanor \ le roi de Cambaie attaqua Chaul , Da- man, Baçaim j le roi d'Achem fit le íiége de Malaca j le roi de Ternate fit la guerre dans les Moluques j Agalachem, tributaire du Mogol, fir arréter tous les Portugais qui négocioient à Su~ rate ; la reine de Garcopa tenta de les chaíTer dOnor. Ataíde, au milieu des foins Sc des embarras du liége de Goa, envoya cinq vaiílèaux à Su- rate : ils firent relâcher les Portugais détenus par Agalachem. Treize bâtimens partirent pour Malaca : le roi d'Achem Sc fes alliés levèrent
156 Histoirjz Phizosopttiqus le íiége de cette place. Ataíde voulut même fure appareiller les ííavires, qui portoient tous les ans d Lisbonne quelqaes tributs ou des mar- chandifes. On lui rèpreíeuta, qu au beu de fe priver du {ecoais des h o mm es qui monteroient cette flotte, il falloit les garder pour la défenfe de TLide. Nous y fujjirons dit Ataíde 5 Vétat ejl datis le bcfoin, & il ne faut pas tromperfm ej}>érance. Cecte réponfe éto.-ma , & la flotte partir. Dans le temps que la capitale fe voyoit le pias vivement preílee par Idajcan, Ataíde envoya des troupes au fecoúrs de Cochin, & des vaif- feaux à Ceylan. L'arcbevêque, dont 1 autorité étoit fans bornes, voulut s y oppofer. Motifieur, lui dir Ataíde, vous rientende^ rien h nos ajfaires ; horne^-vous à les rccommanitr à Dieu. Les Por- tugas arrivés d'Euíope , firent au íiége de Goa O 4 . - dés prodiges de valcur: Ataíde eut fouvent de la peine à les empêchcr de prodiguer iuutilement leur vie. Plufieurs, malgré fes défenfes, fortoient en fecret la nuit , pour aller attãquer les aflié- geans daus leurs lignes. Le více-roi ne comptoir pas fi abfolument fur la force de fes armes , qu'11 ne crut devoir em- ployer la politique. 11 fut inílruit quldalcan étoit gouverné par une de fes maítrèffes qu il avoit amenée
DES deux Ikdes.. Iviv. T. 157 amené à fon amp. Certc femifk- fe lailfá correm- pre, Sc 111 i vfen-.ht ié(. iVcrets de ÚtH atitam. ld'al- can sapperçnr deL trahiterr, mds d ríé pht dé- couvnr tetraitre. Lnfin, áprès dix írítns decòmbats Sc de travanx ^ ce prince qji vo/oit fes tentes rui- nées , fes trcmpes dimintiéás , fes éléphans tués, fa cavaierie hors detat de fervir, #ainctt par !e génie d'Ataíde, leva le fiége,' & fe retira, la honte & le difcfpoir daris le cceur. Le brave Ataíde defcendit an-deíldos de fon cara&ère en corrompam la maitreíTe dldalcan : celle-ci refta dans Ieiien,cn trahifíant fon amam. Comment cede qut a vendu pnbliqucmenr fbn honneur à fon tedverainbalimcetoit cite de veridfe lbonnem de fon ío tiveram, > cefni qni faura mettre un pi ix propftfrionne à (ã pêrfidicr? Si une fcmme étoil capáblc cTinfpirec.de "randes chofes à fon roí ; elle auro-í aflèz d'é!évarion dans lame pourdédaignet dedevenir fa-comriiaiitf; Sc loffquelle fe refoadra ,1 aceeptcr-ce t.rre avi- liflant, lorfqiie peut-être elle fera aíTez lâche pdtrr s'en tenir honorée, que pént eh attefidrê la tíation ? La cofitt priori des mostrs de fon- arhant, ia cor rtiption des moeurs de fes favoris-, la dépr<,'dation du fife, 1'élévation des hentnes les plus inepres &■ les plns infames aux place» les plus impor- Tornc /. R
ajS Histoir e Philosophiqv k tantc-s : la home dil long règne. Souverains , im homme de moeurs auftères vous intcrdiroit toutc liaiíbn illicite : mais fi vos pénibles fon&ions {pllicitent notre indulgence , d«.i moins que votre vice foit couvert par de grandes vevtus. A vez une maítreíTe , s'il faut que vous en ayez une: mais qu etraygère aux affaites publiques, íbn dif- rriít foit reftreint à la íurintendance momentâneo de vos anmfemçns. Ataide vole fur-le-c!iamp au fecours de Chaul, v atliégée par Nizamaluc,roide Cambaie, qui avoio plus de cent mille hommes. La défenfe de Chaul avoit été auffi intrépide que cclle de Goa. EUc tut íiiivie d'une grande vicloire qu'Ataide , à 1* téte d'une poignée de Portugais , remporta fur une artuée ncmbreufe, Sc aguerrie par un long flége. Ataide marcha enfuite conrre le Zamotin , le battit, Sc fit avec lui un traité par lequel ce. priuce s'engageoit à ne plus avoir de vaiireaux 4e guerre. Telle tur la fin défaftreufe dune confpiration ourdie avec beaucoup de concert, d'art Sc de íecret contre des uíurpateurs infolens Sc oppref- fèurs. On gémit de la défaite de tant de peuples, Sc 1'oíi íbuhaiteroic que las talens, que les vertus
DES DKUX ISDZS. LlV. I. ljj d'At.úde euireat été employés dans une tnc-illeure caufe. Pour concilier l'&dmiration qu'infpire ce Iiétos, avec la liberte des Indes, je lui defirerois une mort glorieufe. • Les Portugais redevenoient dans tout 1'Orienc ce qu'ils étoient auprès d'Ataíde. Un feul vaifieau, Commandé par Lopès-Carafco, fe battit pendant trois jours contre la flotte entiòre du roi d!Achem. Au milieu du combat, on vint dire au fils de Lo- pes que fon père avoit été tué : C'efl, dit-il, un br ave homme de moins; il faut vaincre , ou mi- riter de mourir comme lui. II prit le commande- ment du vaifleau \ Sc traveríant en vainqueur la íljtte ennemie, fe rendit devanr Malaca. On retrouvoit alors dans les Portugais ces autres vertus qui fuivent le courage : tant eíl puif&nt fur les nations, mêmes les plus cor- rompues , Tafcendant d'un grand homme. Tho-
1G0 IIlSTO r RE P H ILOSO P H I nu E Ataíde mit de 'a reforme dans la rérúe des Wt deniers publics , Sc reprima Tabus le plus nui- íible áux étacs, Tabus le plus difticile à réprimer. Mais ce bon ordre, cet héroííme rertaiíTant, ce beau momenc, neut de durée que celle de fon adminiftration. xxviii. Un gouvernement eft toujours une machine tomb ^ePor'crês-compliquée qui a fon eommencement, fes 'rifi p^>gfès & fon moment de perfeófion-, lorfqiTil pague bien couçu j fon commencement , fes pro- grès & fon moment dextrême corruption , lorf- qu'il eft vicieux à fon origine. Dans Tun Sc 1'autre cas, il embraífe un íl gr and nombre d'cb- jers , tanc au-dedans qu'au-dehors , que fa dif- fòlution amcnée , foit par Timbéciliité du chef, foit par l'impatience des fujets , ne peut avoir que les fiiites les plus eftfayantes. Si Timpatience des fujets vient à brifer un joug fous lequel ils font las de gémir , une nation s avance pius ou moin» rapidenrent à Tanarchie , à travers des flots de fang. Si elle arrive infenliblement à ce terme far.il, par l indoíenee ou la toiblelfe du fouve- rain, incapable de tenir les ienes de Tempire , le fang eft épargné , mais la nation tombe dans un cear de mqgr. Ce n'èft plus qiTun cadavre dont tomes les parties entrem en putréladiion,
DES DE U X iNDF.S. I.IV. I. l6l fe féparent Sc fe transforme a: en uu amas de vers qui pourrilfent eux-mciiies.après avoir rout dévoré. Cependanc les natiops adjacentes tour- nent autonr, comine 011 voic dans les camponês les animaux voraces- Elles , s'emparent fans eL fort d'une contrée fans dafenfe. Alors les, peuplcs paíTenc íous un état pire quau fortir de la bar- bárie. Les lois du conquérant lutrent contre les lois du peuple conquis j les ufages de 1'uu cbntre les ufages de 1'autre j fes mqcurs contre fts mceurs, fa religion contre fa religion j fa langue fe confond avec un idiòme étranger : c'eft un chãos dont il eft difficile de préfager la ftn, un chãos qui ne fe débrouille quaprès le laps de pluíieurs llècles, & dont il refte des traces que les événemens les plus heureux neífacent jamais entièrement. Telle eft 1'image du Portugal à la morr da roi Sébaftien, jufqu'à ce que ce royaume paífa pau à peu fous la domination de Philippe II. Ators les Portugal:; de l'Inde ne crurent pius avpir une patrie. Quelques-uns fe rendirent indépendans , d'autres fe firent corfaires, & ne refpedòrent aucim pavillon. Plufieurs fe mirent au fervice dês ptin- ces du pays , Sc ceux-là devinrent preíque- tons miniftres ou généraux : tant leur nation avoit eu- ' Rj.
l6l HlSTOI RE PtílLOSO? H1QUE core d'avantages rur celles de 1'Inde. Chaqne Por- te gais ne trayailloit plus qu a fa fortune j ds agif- faient fans zè!e & fans concert peur 1'intérèt comman. L ,eurs conquêtes dans 1 inde étoieric partagées en trois gouvernemens, qui ne íe pre- _ toieiat aucun fecquts , & dont les projets &. les incécets devinrenr diíférens. Les foidats Sc les ot~ ficiers étoienr fans difeipline, fans fuboruinatioa , fans amour de la gloirei les vailTcaux de guevre tite fortoienc plus des pores, ou n en fortotent que mal armes : les mcelirs fc dépravêrent plns que jamais. Aucun chef ne pouvolt reprimer les vices, & Ia pluparc de ces ehefs étoient des nommes cor- rompas. Les Portugais perdirent enSn leur gran- de ur , lorfquune nation libre, éclairee Sc tolé- rante fe montra dans l inde, & leur en díiputa 1'cmpire. xxix. Gn peut dire que dans le temps des décoovertes que fit le Portugal, les príncipes politiques fur Milner le commerce , fur la pniflance réellè des étars, !es avantages des conquêtes, fur la manièrc Vla4c' d'établir Sc de conferver des colonies, & fur l'iitilité qu'cn peut tirer la métropole, n étoient point encore connus. Le projet de trouver an chemin autour de l'A- frique, pour fe réndre aux Indes Sc en vapporter
/ DZS DEUX IX V ES. LlV. I. des marchandifes, étòit fage. Les bénéhces que Éiifotent les Vértitiens par des voies plus détour- nées, avoient excite une jufte émnlation dans les Porm-mis; mais une íi louable ambition devoit
164 111 STO IRE P HILOS OPHI QUE 1 Comme le gouvemcment cbangea bientót fes projets de commerce eu projets de couquétes, la rsanon qui n avoit jamais ea Teípiít de commercc, prit celui de brigandage. L'horlogerie , les armes à feu, les fins draps, & queiques autres marcliandifes qu'on a appor- tées dc-puis aux Lides, ídétant pas à ce degré de pcriedion ou elles font parvenues, les Portugais u'y pouvoient porter que de l'argent. Bientôc ils s en lafs rent, & ils ravirent de force aux Indiens ce qu'ils avoient commeacé par acneter de ces peares. Geil, alors oifou vir en Portugal, à còté de la 'pTus excedive richeífe, la plus esçeflive paia- VLJte. íj.ii y cuí de nclics que ceux qui avoi.cnr poliedé queJque emploi dans les índes ; & !c klaboureur qui jae -trouvoit pas des bras pour l'ai- der dam fon travai), les anilans, quí manquoient d ouvners, abandounant bemôt leurs mctiers , • furem réduics à la plus extreme mistre. Toures ces raiatuués avoient été prévues. Lorf- que- la cour de Lisfconne s'éioit occupée de la déceuyerre efes In des, e'le s'étoit flattee qu'il n'y auroit qu'à fe raontrer dans ce doux climat, pour y douainer ; que le -eprumerço de ces. comrees feroit une fource inépuifable de ricbelfes pour la
DEs VEUX IKT>ES. LlV. T. | nation, com me íl lavoit été pour Ls périplos „qui jufqualors eu avoient été les maittes j que les ttéfors qu'on y puiLroit éleveroient létsit, uial- gré les .étroites limites de fon tçrricoive , a la force, a la fplendeur ues puilTânces les plfis re- dotnables. Ces féduifantes efperances ne fubju- guèrent pas tons les efpnts. Les plus eciaires, ics plus modérés des miniftres osèrent dire que pour courir après des métaux, après des objets brillans , on négligeroit les bicns réels, 1'exploitation des terres, des manufaétares j que les guerres, les naufrages, les epidermes., les accidens de tous les geures, énerveroient pour jamais le royaume entier j que le gouverneinent, entrainé loin de fon centre par une ambicion démeíurée, attirerorr par violence ou par fcduétion les crtoyens aux extrémités de 1 Alie j que le fucces rr.eme de 1 en- treprife fufcitcroit à la couronne cies ennemis puilfans quil lui feroit impolBble de repouller. Iqutjiemçnt on entrepnt, que!qu.es remps apres, de détromper des hommes fages, en leur mon- eram les Indiens foumis, les Manres reprimes, les Turcs humiliés., l'or & 1'argent répandus abon- damment dans je Portugal : íetus príncipes & leur expérience les foutinrent contre léclat ímpcfant des profpéritá. lis ne demanderent que peudan-
íáS fflSTCJRE Philosofhiquz « . nées encore pour voir la corruption, la dévaíla- tion, la coiifiifion de routes chefes, pouffées au dernier pcriode. Lè tcmps, ce juge fupréme de la politique, ne tarda pas à juíUfier leurs prédic- tions. k x x. De coutes !es concnêrcs que les Poftngais avoient tsai s&uct . . « - m , irsPtn^aií faites dans les naers q'Aíie, h ne íeur reile que Macao, une partie de'1'íle de Tirnoí, Daman, Diu &: Goa. Les iiaifcms que ces miférables éta- bíiíicmens er.trctenoient entre eux; celles qu ils avoient avec le refte de 1'Inde & avec le Porta- pai, étoient très-ianguiífantes. Elles fe foiít en- cere refíerrécs, de puis qu'on a établi à Goa une eoiíipagnie exckrfive pour la Chiue íc pouv le Moram bique. Adhic-iiement, Macao cnvoie à Timor, à Siam, à Ia Cochinchine quelques foibles bâcimem de peu de valeur. II en envoie cinq 011 líx a Goa, ehargcs de marchandifes rebutées à Canton , & qniy la pluparr, appartiennenr à des négocians Ctiinois. Ces dernicrs navires fe chargent en re- unir du bois de fandaí , dn Cafran d Inde , du gingembre, du poivre, des toiles, de tous les cbjets que Goa a pu traiter fur la cote de Ma- labar, ou à Surate, avec fon vaiífc3ude foixantè canons , avec fes deu* frégates , & avec fes fis. •íialoupes atmées en guerre.
Z>ES DEVX ÍNDES. LlV. I. 167 I! ré falte de cecte inaftion, que la colonie nè peut fcumir annuellcment pour 1 Europe que trois ou ouarre cJiCSaifolis, dont la valeur rie pftíle 1 w pas :1,175,00o livres, méme d^puis 1751, que ce Curr.mcr:c a ceíTe d'étre fous le joug du mo- nopole, h l'on en excepte le filcre, le tabac eu poudre , le poiVre , le falpetre, les perles, les bois de fandale Sc daigle que la courOnne con- tinue à acheter & à vendre exclufivement. Les bâtinrens qui les portoient, relachoient autrefois au Bréfil ou en Afrique, & v vôndoiéttt une partie de leurs marchandifes 5 mais depuis quelque temps ils font obligés de faire direélement lear retour dans la metrópole. Tel eft l'érat de dégradation ou font tembés dans finde les hardis navigateurs qui la décou- vrirent, les intrépides guerriers qui la íubju- guèrent. Le théâtre de leur gloire, de leur opu- Itnce, eft devenu celui de leur ruitie Sc de leur opprobre. Autrefois un vice-roi, & depois 1774 un gouverneur - general, dcfpote Sc cruel 5 une milice ttirbulente & indifeiplinée, formée par Cx mille deux cent foixante - feize foldats noirs ou blancs ; des magiftrats d'une vénalité publique ; une adminiftration avide Sc injufte : tous ces genres d'oppreflion qui anéautiroient le peuple le
Z68 HiSTOIRE PHILCSOPHIQUEj&C. plus vertueux, peuvent-ils régénérer une nation pareíTeufe, dégradée & corrompue? Que la cour de Lisbonnc ouvre enfin les yeux, Sc bientôt un pavillon, oublié depuis long-temps, reprendra quelque confidération, II ne hgurera point parmi les grandes puilíances commerçantes j mais íl pourra, fans éclat, enrichir fon pays. Nous allons voir dans 1'exenipie des Hollandais, dont les entreprifes vont nous occuper, ce que peuc un peut peuple, quand la pacience, la réflexion & 1'écouoime dirigent fes ipeculadons. Fin du premier Livre.
HISTOIRE PHI.LOSOPHIQUE E T % • • ' «4 " » • » í* r . V_ *" ' ! '«*/ fjl ' V. . POLITIQUE DeíÉtabiissemens et duCojimeece BESEcROrÉESSDANSIESDEOXlNDES. LIVRE SECOND. Etablijfemens , guerres 3 politique ?<& commerce des Hollandais datis les Indes Orlentales, ■, • . .. ; •; 9; - •» La république He Hall andeoífre ennniflancain grand ípe&acle aux nations , & doit reíkr tm pnif- fant objet d'intérèt peur nous, & de ctiriolité pout notre poftérité la pias reeuléc. Son indultrie 8c íon audace ont éclaté pái-tout, mais plus parci- culièrement fur les mers 8c fur le continent des Indes. Avant de la fuivre dans ces vades régioas , nous remonterons julqu'à lépoque la pkis amienne de fon hiftoire. C elt fur-tout dans un ouvrage de la nature de celui-ci, qu il convienc d'wmbiaiíèi /
170 HlSTOIRE PfílLOSORHlQVE «Tilli coup iTocil rapide, tout ce qui pcut tarac- térifer le génic d'une nr.tion. II faut mettre le lt&eur qui réfléchit, à portée de juger par lui- mème fi ce qu'elle étoit à fon origine annonçoit ce quelle eft devenue depuis , &: li les dignes compagnons de Civilis, qui bravèrent la puiífance romaine , fe retrouvent dans ces républicains intrepides, qui, fous les artífices de Naflfau , rs- poullèrent la lombre & odieufe tyrannie de Plii- lippe II. C'eft une des vérités hiftcriques les mieux prou- rcvoiutions vées, qu'un íiècle avaut Tère chretienjie. les Bat- UnJct tes, dégoutés de la Heíle, allcrent s'étftt>lir dans Tile que fevment le Waal & le Rhin , fur un rerrein marécageux, qui iTavoit pomt, ou qui n'avoir que peu d'habitans. Us donnèrent à leur nouvelle patrie le nom de Batavie. Leur gouver- nerncnt fut un niélange de mouarcUie, d ariftocra- , tie, de démocratie. On y voyoit un clief, qui n'étoit proprcmcnt que ie prcmier des citoyens, & qui dotmoit moins des ordres que des confeils. Les graneis, qui jugeoient les procès de leur dii- triâ:, & comniandoient les iroupes, étoien: choi- lis, comme les rois, dans les alltmblées générv les. Cent perfonnes, priíes dans la mulntude, fervoient de furveillans à chaque conue, & de
DES VEUX IN DES. Li Ti I. 171 thefs aux différenshameaux. La nation entière étoir, «11 quelque forte, une armée toujours fur pied: chaque famille v compofoit un corps de rnilice, qui fervoit fous le capicaine qu tile fe donnoit. Telle etoit ia fituation de la Batavie lorfque Ccfar paífa les Alpes. Ce general romain battit les Helvéticas, plufieurs peuplas des Gaulês, les Belges, les Germains, qui avoien: paíTé Ie Rhin, & pDulía fes conquéres au-cieli du fleuve. Cetre «xpédition, dont 1'audace & le iuccès tenoient du prodige, fit rechercher la protection du vaia- queur. Des écrivains troo paílionnés pour leur patrie aííurent que les Bataves firent alors alliance avec Rome j mais ils fe foumirent, en elfet, à con- dition qu'ils fe gouverneroienc euxunêmes, qu'ils ne paieroienc aucun tribut, & quils feroient ai- fujétis feulement au fervice militaire. Céfai" ne tarda pas â diftinguer les Bataves des peuples vaincus & foumis aux Romains. Quand ce conquérant des Gaulês, rappelé á Rome par le crédit de Ponipée, eut refufe d'obe:r au fenat; quand, aíTuré de Tempire abfolu que le temps & fon caractere lui avoient donné fur les legions èí les auxiliaires, il attaqua fes ennemis en Efpa- gne, en Italie, en Aíie : ce íut alors que, re-
Z7i Histojre Philosophtqve connoiflant les Batayes pour ies plus iurs inftru-' mens de fes vi&oirc-s, il lenr accorda le titre glo- rieux d'amis & defrères du pcuple romani. Revolte dans la fuite des iajuluces de quelques gouverneurs, lis fiuvirenr cet inftiiiífc courageux &. diene de 1'homrae , kqui cherche da as les armes la venseance d'un aifront. lis fe montrereat ennemis auíli redoutables, quallies huèles j mais ces troubles s'appaiscrent, & les Bataves furent calmes plutóc que vaincus. Dès que Rpme, parvenue à un point de gran- deut que nul état n'avoit encore atteint, ou nul état n'eft arrivé depuis, fe fut relàchée des vertus males & des príncipes auftcres qui avoient pofé les fondemens de foi} élévation j lorfque fes lois eurent perdu leur force, fes armées leur difcipli- ne , fes ciioyens leur amour pour la patrteq les Barbares, que la terrear du iíom romani avok poufles vers le nord, & que la violence y avoit
DES DEU X IS DES. LlV. I. I75 La nouvelle monarchie éprouva les inconvé- niens prefque inféparables des états naiflans, & trop ordinaires encore dans les gouvernemens les plus affermis. Tantôt elle obéit à un feul prince , & tantòt elle gémit fous le caprice de plufieurs ryrans. Elle fut toujours occupée de guerres étran- geres, ou en proie à la fureur des diflenrions domeftiques. Quelquefois elle porta la terreur chez fes voifíns; & plus fouvent, des peuples vénus du nord portèrent le ravage dans fes provinces. Elle eut également à foufrrir, & de l'imbècilliré de plufieurs de fes rois, Sc de 1'ambition déré- glée de leurs favoris & de leurs rniniftres. Des pontifs orgueilleux fapèrent les fondámens du trone, & avilirent par leur audace les lois & la religion. L'anarchie & le defpotifme fe fuccé- dèrent avec une rapidité qui ôtoit aux plus con- fians jufqu'à 1'efpoir d'un avenir fupportablc* L'époque brillante durègnedeCharlemagne ne fut qu'un éclair. Comine ce qu il avoit fait de grand étoit 1'ouvrage de fon talent, & que les bonnes inftitucions n'y avoient point de patt, les afiaires retombèrent, apròs fa mort, dans le chãos d'ou elles étoient forties fous Pepin, fon père, Sc plus encore fous lm-même. L'erapíre français, dont *1 avoit trop étendu les limites, fut divifé. Celui Tome I. S
174 Histoire Vhilosophique de fes peiits-fils, dont la Germanie fut le par- tage, obant encore la Baravie, à laquelle les Nor- mands, dans leurs, excurfions, avoient donné de- puis peu le nom de Hollande. La branche germanique des Carlovingiens finit au commencement du deuxième fiècle. Comme les autres princes français navoitut ni le courage, ni les forces néceífaires pour faire valoir leurs droits, les Germains brisèrent aifément un joug étrangcr. Ceux de la nation qui, fous l'autorité du irtonarque , régiiToic-nt les ciirq cercles dont l'état étoit compofé, choifirent un d'entre eux pour chef. II fe contenta de la foi & de 1'hommage de ces hommes puiífans, que des devoirs plus génans auroient pu pouíTer à une indépendance entière: leurs obligations fe réduífirent au fervice féodal. Les comtes de Hollande , qui, cornme les au- tres goiwcrneurs de province, n'avoient exercé jufquaiors quune juridi&ion précaire «Sc depen- dante, acquirent, à cette époque mémorable, les mêmes droits que tous les grands vaííaux d'Aíle- magne. Ils augmentcrent, dans la fuite, leurs pof- fellions par les armes, par les mariages, par les concelTions des empereurs, õc réuiTirent, avec le temps, à fe rendre tout-à-fait indépendans de 1'empire. Les entrepriíes injuíles qu'ils foruièrenc
BE! VEVX Is DES. LlV. I. 27J contre la libcrté publique, 11'eurent pas le txicme fuccès. Letirs fujets ne fucent, ni intimides par les violences, ni féduife par les careífes, ni cor- rompus par les profufions. La guerre, la paix, les irnpôts, les lois, tous les craités, ixirent toujours 1'ouvrage des trois pouvoivs réutus : tlu comte , des nobles «Sc des*villes. L'efprit républicain étoit encore 1'efprit dominant de la narion, lorfque des événemens extraordmaires la firent paiílr fous la domination de la maifon de Bourgogne, qui étoit déja puiflante , Sc qui le fut encore davantage après cerce réunion. Les gens éclairés qui calculoient les probabi- lirés, prévoyoient que cette état, forme faceei!!- vement de plufieurs autres états, feroit d'un grand poids dans le fyftéme politique de l'Europe. Le génie «Je fes habitans, 1'avantage de fa lituation, fes forces réelles : tout lui préfageoit un agrandif- fement prefque sur Sc fort confidérable. Un évé- nement qui, quoique três - ordinaire , confond toujours 1'ambirion, déconcerta des projets Sc des efpérances qui ne devoient pas tardei à fe réalifer. La ligne mafeuline s'éteignit dans cette maifon; & Marie, fon unique héritière, porta •en 1477 dans la maifon d'Autriche le fruir de S a %
/ 27í Histoire Philosophiçvb pluíieurs hafards heureux, de beaucoup d intri- gues, Sc de quelqaes injuftices. A cette époque íi célebre dans 1 hiftoire , cha- cune des dix-fept provinces des Pays-Bas avoit des lois parriculières, des privdégés fort étendus, un gouvernement prefque ííolé. i ouc s eloignoit de cette unité précieufe , de laquelle dépendent égãlement le bonheur Sc la fureté des empires Sc des republiques. Une longue habitude avoit íami- liarifé les peuples avec cette cípèce de chãos, Sc ils ne foupçònnoient pas quil put y avoir d ad- miniftration plus raifonnable. Le préjugé étoit íi ancieti, fi général & h affermi, que Maxinulien , f, Philippe Sc Charles, ces trois premiers princes autrichiens qui jouirent de 1 héntage de la mai- fon de Bourgògne, ne crurent pas devoir entre- prendre de rien innover. Ils le flattèrent que quel- qu'un de leurs íucceííeurs trou verei t des circonf- tances favorables pout exécuter avec iureté ce quils ne pouvoient feulemônt tenter fans rilque. 11. Alors fe préparoit en Europe une grande révo- fetion dans les efprits. La tenavííance des lettres, liXdc^un comméfce étendu, les inventioiis de 1'impn- merie A: de la boilíTole , amenoient le moroont ou la raifon humaine devoit lecouer le joug d'une I
DES DEUX INDES. LlV. I. 177 partie des préjugés qui avoient pris nailFauce datis les temps de barbárie. Beaucoup de bons efprits étoient guéris des fuperftitions romaines : ils éteient blelfésjde 1'aous que les papes faifeient de leur autgrité, des tributs quils levoient fur les peuples j de la vente des expiacions, & fur-tout de ces fubtiles abfurdités dont ils avoient chargé la religion ftmple de Jéfus- Chrift. Mais ee ne furent pas ces bons efprits qui com- mencèrent la révolution : un moine turbulent eut cet honneur. Son éloquence barbare fouleva les nations du nord. Quelques hommes éclairés ai- dèrent à détrompet les auttes peuples. Parmi les princes de 1'Europe , les uns adoptcrent la reli- gion des réformateurs j d'autres fe tinrent uuis à Rome. Les premiers entraínèrent aílez aifément leurs fujets dans leurs opinions \ les autres eurent de la peine à empécher les leurs d'ernbrafler les opinions nouvelles. lis employèrent plufieurs moyens, mais trop fouvent ceux de la rigueur. Ou vit renaitre 1'efprit de fanatifme qui avoit détruit les Saxons, les Albigeois, les Hullites: ou releva les gibets, on ralluma les buehers, pour y envoyec les novateurs. • $ ^
XfZ JIlSTOIRE PHILOSOP Hl QUE Aucun fouveirain ne fie plus d'ufage de ces moyens que Philippe II. Son defpotifme séten- doit fur toutes les branches de fa vafte monar- chie; & le fanatifme y perfécutoit ccux auxquels on donnoit les noms d'hérétiques ou d'infidèles. les Pays-Bas furent plus particulièrement le théâ- tre de ces violences, & des milliers de citoyens périrent fur Téchafaud. Ces pcuples fe révoltèrent. On vit alors fe renouvcler le fpe&acle que les "Vénitiens avoient donné au monde plufieurs fiècles auparavant. Un peuple qui fuyoit la tyran- nie , & qui ne rrouvoit plus d'afyle fur la terre, alia le chercher fur les eaux. Sept peàtes pro- vinces , au nord du Brabant & de la Flandre , inondées plutôt quarrofées par de grandes ri- vieres i fouvenr fubmergées par la mer, qu'on contenoit à peine avcc des digues; rrayant pour richeífes que le prodait de qyelques pâcurages , &c une pêcbe médiocre, fondèrent une des plus riebes, des plus puiíTantes républiques du mondeV Sc le. modele, peut-ètre, des étaes commerçàns. Les premiers efForts de leur union ne furent poinr heureux j mais fi les Hollandais com- mencèrent par des défaites , ils fmirenr par des vi&oires. Les troúpes efpagnoles qu'ils avoient í combattre, étoient les meilleures de l'£urepe ;
D E i DEVX IKDES. LlV. I. 279 elles eurent d'abotd des avantages: peu a peu les nouveaux républicains les leur hrent perdre. Us ráfiflèrent avec conftance \ Lis smftrutôrent par lears fautes mèmes, par 1'exemple de leur enne- mi, £c ils le íurpaííerent enhn dans la fciencc de la guc-rre. La nécelfité de difpurer pied à pied le terrein étroit de la Hollande , fit perfectionncr l'art de fortiíer les pays & les villes. La Hollande, cet état fi foible dans fa naillan- ce, cnercha des armes & de 1'appui par-tout ou elle put en efpérer. Elie donna des afyles aux pirares de toutes les nations, dans le dellein de s'en ferva contre les Efpagnols •, & ce fut-la le fondement de fa puiífance maritime. Des lois fages, un ordre admirable, une conftitution qui confervoit 1'égalité parmi les hommes , uné ex- cedente police, la tolérancc, firent bientôt de cette républtque un état puiíTant. En 15 90, elle avoic humilié plus d'une fois la marine efpagnole : elle avoit déja du commerce, & celui qui convenoic le mieux à fa fituation. Ses vaifleaux faifoient alors ce quils font encore aujourd'hui : ils fe ciargeoient des marchandifes dune nation pour les porter à 1'autre. Les villes arfféatiques, & que!- ques villes dltalie, étoient en pofleflion de ces tranfports »les Hollandais, en concurrence avec * S ♦
4.Ò0 fírs T o trx Philos ot hiqvx elles, eurent bientót 1'avantage; ils le durent à leur litigante. Leurs ilottes militaires protégeoient leurs Hottes marchandes. Leurs négocians prirent de lambition, & àfpirèrent à étendre de plus en plus leur commerce. Us s etoient empares de celui de Lisbonne, ou ils achetoient les marchandifes des Indes pour les revendre dans toute lEurope. Philippe II, devenu le maítre du Portugal, dé- íèudit, en 1594, à fes nouveaux fujets toute relation avec íes ennemis. Ce defpote ne pré- voyoit pas qu'ime interdi&ion quil croyoit devoic affoiblir les Hoilandais,, les rendroit, en effet, plus tedoutables. Si ces fages navigateurs 11'avoient pas tté excíus d un port d ou dépendôit tout le fuccès de leurs opérations navales, on peut penfer que, conténs de couvnr de leurs vaifleaux les mers dEurope, ils nauroient pas fongé à porter leur pavillon dans des mers plus éloignées. L'impof- íibilité de maintenir leur commerce fans les pro- dudions de 1'Orient, les força à íortir dune Iphcre, peut-ètre trop écroite pour la íituation ou ils fe trouvoíent. On réfolut d'aller puifer ces riclielies à leur lonrce. 'pfíniicrs ^ Cnible que le meilleur moyen étoit d'équiper vai--íi;aux , Sc de les enyoyer aux Indes,: mais «u* a d.., on avoit «i pilotes qui connulleiu les mers
DES D EU X INDES. LlV. I. l8 I H'Aííe , ni fa&eurs qui en entendiíTent le com- merce. On craignit les dangers d'une longue na- vigation fur des cotes dont 1'ennemi étoit le maítre j 011 craignit dc voir les vaiíTeaux inter-" ceptés, dans une route de íix mille tieues : il parut p!us raifonnable detravailler à découvtirun paíTage à la Chine & an Japon par les tners du nord. La route devoit étre plus courte & pius sure. Les Anelais avoient fait cette tentative fans fuccès ; les Hollandais la renouvelèrent, & ne furent pas plus heureux. Pendant quils étoient occupés de cette recher- cite, Corneille Houtman, marchand de leur na- tion, homme de tète & d'un génie hardi, arrêté pour fes dettes à Lisbonne, fit dire aux négocians d'Amfterdam, que s'ils vouloient le tirer de prifon, il leur communiqueroit un grand uombre de dé- couyertes qu'il avoit- faites, & qui potivoient leur étre utiles. II s'ctoit, en eftét, inftruit dans le plus grand détail, &c de la route qui menoit aux Indes, & de la maniete dont sy faifoit le com- merce. On accepta fes propofitions; on paya fes dettes. Les lumières étoient telles qu'il les avoit promifes. Ses libérateurs, qu il éclara, forinèrenc une allociation, foas le nora de ccmpagnie des pays lointains, & lui confièrent en 1595 quatre
I XSz HjSTOIRE PfílLOSOPH I QUZ vai íieaux ^ pour les conduire aux Indcs par le cap de Bonne-Elpérance. Le principal objet de ce voyage étoit d'étudier fes cotes, les nadons, les prodaclions, les ditfé- rens commerces de chaque lieu, en évitant, au- tant qu il feroit pollible, les établilíemens des Portugais. Houtinan reconnut les cotes d'Afrique de du Bréíxl, s'arreta à Madagafcar, relâcha aux Maldizes, & fe rendit aux íles de la Sonde- 11 y vit les campagnes couvertes de poivre, Sc en acheta, de mtme que d'autres épiceries plus pré- cieufes. Sa fageíle lui procura l'alliance du prin- cipal fouveram de Java j mais les Portugais ». quoique hais, Sc fins établitíement dans l'ile, lui fulciterent des ennemis. 11 fortit viótorieux de quelques petits combats qu'il fit contraint de livrer, Sc repartit avec fa petire flotte pour la Hollande, ou il apporta peu de richeíles & beau- coup d elpérances. II ramenoit avec lui des 1\ ègres, des Ciiinois, des Malabares , itn jeune bomme de Malaca, un Japonais Sc enfin Abdul, piiore de Ciuzurate, píein de talens, Sc qui con- noiiloit parfaitement les difierentes cotes de linde. D après la relation d'Houtman Sc les lumières ipoa devoit à fon voyage, les négocians d'Amf-
D Ji S DETJX IN des. LIV. I. lS} terdam conçurent le projet d'un établi.Tement à Java, qui leur donneroit le commerce da poivre j qui les approclieroit des íles ou croillent des épi- ceries plns précieti&sj qui pourroic leur faciliter 1'entrée de la Chine & du Japon; & qui , de p!us , feroit éloigné du centre de la puiflance européenne qu ils avoient à craindre datis 1'Inde. Van-Neck, chargé en 1598, avec huit vaiffeaux, d'une opération fi importante, arriva dans I de de Java, ou il trouva les habitans indtfpofes contre fa natiqfl. On combatit; on negocia. Le pilote Abdul, les Chinois, & plus encore la haine qu'on avoit contre les Portugais, fervirent les Hollan- dais. On leur lailía faire le commerce, & bientôt ils expédièrent quatre vatíleaux avec beaucoup d épiceries & quelques toiles. L amiral, avec le refte de fa flotte, fit voile pour les Moluques , ou il apprit que les naturels du pays avoient chatíe les Portugais de quelques endroits, & qu'ils n attendoient qu'une occalion favorable pour les chafler des autres. 11 érablit des comptoirs dans pluiieurs de ces íles; il fir des rraités avec quel- ques fouverains , & il revint en Lurope chargé de richelíes. La joie que fon retour cauía fut extréme. Le fuccès de fon voyage excita une nouvelle emula-
184 Hl ST O I RZ PhILOS OF HI QV K rion : il fe forma d es fociétés dans la plupart des villes mavitimes & commerçantes des Provinces- Unies. Bientôt ces aiíociations, trop multipliées, fe nuifirent les unes aux autres , par le prix ex- cefllf ou la fureur d'acheter fit monter les mar- chandifes dansfinde , & par faviliifement ou la néceiíité de vendre les fu tombei: en Europe. Elles étoient toutes fur le poinr de périr par leur propre concurrence, & par rimpuilfance ou fe trouvoit cbacune d'elles féparémtnt, de réfifter à un en- nemi redoutable , qui fe faifoit un point capital de les détruire. Dans cette conjondhire , le gou- vernement, quelquefois plus éclairé que des particuliers » vint à leur fecours. iv. Les Etats - Généraux réunirent en 1601 ces li diílérences fociétés en une feule, fous le noin de compagnie des Grandes-Indes. On lui accorda le droit de farte la paix ou la guerre avec les princes deTOnem, de bátir des fottereífes, de choifir les gouverneurs} d!e:itretenir des garnifons, & de nomtuer des officiers de police & de juftice. Certe compagnie, fans exemple dans 1'antiquité, modele de toures celles qui l'ont fuivie , com- mençoit avec de grands avantages. Les fociétés particulières qui 1'avoient précédée, lui étoient ociíes par leurs malheurs, par leurs fautes memes. \X ... t
Cíí DSfí ÍKDIJ, LlV. I. l!j Le tropgrandnombrede vaifleaux qucllesavoient équipées, avoit donné des lumières certames fut routes les branches du commerce , avoit formé beaucoup d'officiers & de matelots, avoit encou- ragé les bons citoyens à ces expéditions éloignées, en n'expofant d abord que des gens fans aveu & lans fortune. Tant de moyens reunis ne pouvoient refter oififs dans des mains actives : le nouveau corps devint bientôt une grande puiifaíice. Ce fút un nouvel état placé dans 1'état mème, qui 1 enri- chiiíbít, augmentoit fa force au dehors; mais qui pouvoit diminuer, avec le temps, le reflori poli- tique de ladémocratie, quieftlamout delegalité, dela frugalité, deslois& des citoyens. AulfitAc apròs fon établilfement, la compagnie fit partir pour les Indes quatorze vaifleaux & quelques yachrs, fous les ordres de 1'amiral War- wick, que les Hollandais regardent comme le fondateur de leur commerce, &deleurs puiílantes colonies dans 1'Orient. II bâtit un comptoir for- tifié dans Tile de Javaj il en bâtit un dans les états du roi de Johor; il fit des alliances avec pluíieurs princcs dans le Bengale. II eut à com- battre fouvent les Portugais, & il remporta pref- que toujours 1'avantage. Dans les lieux ou ils
H J STO 1 RS Plll LO S O PIll QU F n'étoient que commerçans , il cut à détruire les préventions répandues contre fa nation, qu'ils avoient repréfentée conirne un amas de brigands , enntmis de tous les rois, & infe&és de tous les vices. La conduite des Hollandais & celle des Portugais apprit bientôt aux peuples d'Aíie ia- quelle des deux nations avoit furlaiitre 1'avantage des mccurs. Elles ne tardèrent pas à fe íaire une guerre fanglante. Quel dut être l'étonnemeni des Indiens, té- moins de ces graneis combacs ! Combien leur coeur devoit treíTatllk de joie, en voyant leurs tyrans s'acharner à leur dellrudtion mutuelle ! Avec quel tranfport ils devoienr bénir une providence ven- geieíTe des maux qu'on léux avoit faits ! Jufqu'ou ne devoit pas monter leur efpérance, puifque de quelque côté que le fang fòt répandu, c'étoit celui d'un oppreíleur ou d'un ennemi! ,y Les Portugais avoient pour eux une parfaite connoiílance des mers, rhabitude du climat, & HoUaiiuat* & Por* [es fecours cie pluíieurs nations qui les déceílaien®, tUgiií. # •/••VI 1 mais que la crainte forçoit a combattre pour leurs tyrans. Les Hollandais étoient animés par le fen- timent preíTant de leurs befoins, par lefpoir de donner une ftabilité entière à une indépendance quon leur difputoit encore, par 1'anabition d«
DES DEVX IS D ES. LlV. I. » fonder un grand commevce fur les retines du com. mcrcc de leurs anciéns maítres, par une haine que la diverfité de religion rendoit implacable. Ces paflions, en leut donnant Tadivité, la force, l opiniátreté nécelfaires dans 1'exécution des graneis projers, ne les empéchoient pas de fe conduire avec precaution. Leur douceur& leur bonne-foi leur concilioienc les peuples : bientôc plaíieurs ■ fe déclarèrenrcontre leurs anciens opprelfeurs. Les Hollandais faifoienr paíTer connnueilefnent eu Afie de nouveaux colons, des vaiífeaux & des rroupes, & les Portugais éroient itbandonnés à leurs propres forces. L'Efpagne négligeoit de leur envoyer des Hottes marchandes, de les fairc foutenir par 1'efcadre qu'on avoit entretenue juf- qualors dans 1'Inde, de réparer les places forces, & d'en renouveler les garnifons. On pouvoit penfer qu'el!e defiroit rabaiíTement de fes nou- veaux fujecs, qui ne lai paroiílòiént pas aílez foumis, & qu elle fondoic la perpétuité de fou empire, fur leurs défaltes réitérées. Elle fitplus. Dans la crainte que le Portugal ne trquvâ: des reílources en lui-méme, elle lai enievoit ies ci- toyens, qu'elle envoyoit eri Italie, en Handre, dans les autres contrces de l Europe ou elle íaifoit la gucrre.
i88 JIlSTOIRE P H1L0S OP HiqUZ Cependant la balance fut long-tems égale, Sc les événemens allez varies. II ne faut pas en étre étonné. Les Portugais, à leur arrivée aux Ilides , 11'avoient eu à combatcre fur mer que de foibles navires, mal conftruits, mal armes , mal defen- das & far le conrinent, que des homrnes effé- minés , des defpoces voluptueux , des efclaves tremblans : au lieu que ceux qui venoient leur arracher le fceptre de 1'Afíe , deyoient enlevcr à l'aborda"e des vaifíeaux femblables aux leurs, em- O porter diailaiu des lorterefíes régulièremeot conf- truices, vaincre Sc íubjuguer des Européens, énorgueiliis par un íiècle de vi&oires & par la fondation d'u 11 empire immenfe. Le temps arriva enfin oiiles Portugais expièrent leurs perfidies, leurs brigandages Sc leurs cruautés. Alors fe vérifla la prophétie d'un roi de Perfe. Ce prince ayant demandé à un ambaíTadeur arrivé de Goa, combien de gouverneurs fon maítre avoit fait décapiter depuis qu'il avoit in- troduit fa domination dans les Indes. Aucun y répondit lamballadeur. Tant pis 3 répiiqua le monarque : fa puiffance dans un pays oà il fe íommet tant de vexations & de barbáries, ne durcra pas long-temps. On ne vir pas pourcant, durant cette guerre, dans
DES DE VX Is D ES. I.IV. II. 2S9 dans les Hoilandais, cette témérité brillénte, cette intrépidiré inébranlable, qui avoient íignalé les entreprifes cies Portugais ; mais on leur vit une fuite, une pêrfévérance immuabie dans leurs deífeinf. Souvent barras, jamais découragés, ils revenoient faire de nouveiles tentatives, avec de nouvelles forces & des melares plus fages : ils ne s'expofoient jamais à une dcfaite entière. Si, dans un conibat, ils avoient plufieurs vailleaux mal- trairés, ils fe retiroient; & comme ils ne pou- voient jamais fe réfoudre à perdre de vue leur commerce, la flotte vaincue, en fe réparant chez quelques princes de l'Iride, y achetoic des mar- chandifes, & retournoit en Hollande. Elie y portoit à la compagnie de nouveaux fonds, qui étoienr employés à de nouvelles entreprifes. Les Hollandais ne fáifoient pas toujours de grandes chofes; mais ils n'en faifoicnt pas d'inutiles. lis n avoient pas cerre fiertd, cetre vaine glcire des Portugais, qui avoient fait plus de guerres, peut- être, pour s'illuftrtj r que pour s'agrand:r. Les Holiandais fuivirent leúr premier delfein, fans fe laiflcr dátoucr.er par des motifs de vengeance, ou par des grojets de conquêtes ruineufes. Dês 1601 ils avoient cherché, & en 1607 ils «hcrchèrent encore 1 s'ouvrir les ports du vafte Tome I. T
• l9o HlSTOJRE PMlLOSOPHiqVK empire de la Chine, qui, a cette epoque, nad- mettoit que difficilement les étrangers. L'or des Pombais, & les intrigues de leurs miflioritiaires, O ^ , leur en firent refufer lentrée. La force pouvoit arracher ce quon avoic refufé auxprières, & ils fe déterminèrent à intercepter les vaifleaux chi- nois. Ce brigandage n'eut pas les fuites favorables qu'on s'en étoit promis. Une flotte portugaife, fortie de Macao, alloit fondre fur les pirates, lorfqu'ils prirent le parti de s'éloigner. L'inégalité du nombre, 1'impollibilité de fe radouber dans des mers ou I on manquoit d afyle, la crainte de commettre 1'honneur de la nation , à la vue d'un grand empire ou l'on étoit intérefíe à le con- ferver} tout déterminoit à éviter le combat. Ce ne fut pas pour l«ng-temps. Quelques années après, les Hollandais aflié- gèrent une placedont ils avoient appnsa connoitre 1'importance. Ils échouèfent dans leur entreprife: mais comme ils ne perdoicnt jamais le fruit de leurs armemens , ils firent fervir celui qu ils avoient dirigé contre Macao , à former une co- lonie dans les íles des Pêcheurs. Ce font des rochers qui manquent d eau dans des temps de CchereíTe, & de vivres dans tous les temps. Ces inconvéniens n étoient pas rachetés par des avait-
DES DEVX INDES. LlV II. ipi tages folides , parce que dans le continent voifin on empêchoit, avec la plus grande févérité, toute liaifon avec ces étrangers , qu'on trouvoit dan- gereux fi prés des cotes. Les Hollandais étolent décerminés à abandonner un établilfement qu'ik défefpéroient de rendre ucile, lorfqu'ils furent invités , en 1614, à s'aller fixer à Formofe, avec 1'aífurance que les marchands chinois auroient une liberté entière d'aller trairer avec eux. Cette ile, quoique fituée vis-à-vis de la pro- vr. vince de Fokien , & à crente lieues de la cote , n'étoit pas foumife à 1'Empire de la Chine , qui na point la paflion des conquètes, 5c qui, par une politique humaine mal entendue, aime mieux laiífer périr une partie de fa population , que d'envoyer la furabondance de fes fujets dans des cerres voifines. On trouva que Formofe avoit cent crente ou cent quarante lieues de tour. Ses habitans, à en juger par leurs moeurs & par leur figure, paroifíoient defcendus des Tartares de la partie la plus feptentrionale de l'Afie. V raifembla- blement la Corée leur avoit fervi de chemin. Ils vivoient, la plupart, de pèche ou de chaífe , & alloient prefque nus. Les Hollandais, après avoir pris fans obftacls toutes les lumières que la prudence exigeoit, ju~ T 1
Histoirz Ph ilosop htoue gcrenc que le lieu le pius favorable pour un établiífement, étoit une petite íle voiíine cie la grande, lis trouvoient dans cette fituation trois avantagçs conlidérables > une défenfe aifée , íi la luine ou la jalouííe cherchoient à les troubler; un porc forme par les deux íles ; la facilite d'avoir, dans toutes les mouiions , une communication súre avec la Ghine : ce qui auroit éte impoílible dans quelque autre poíition qu'on eut voulu prendre. La nouvelle colonie fe fortiftoit infenfiblement fans éclat, lorfquelle s'éleva tout dan Coup à une profpérité qui étonna toute 1'A lie. Ce fut à la co n que te de la Chibe par les Tartares, quelle dut ce bonlieur inefpéré. Ainíi les torrens cn- graUIem les vallons de la fubftance des montagnes ravagées. Plus de cent mille Cbinois qui ne vouloient pas fe foumettre au vainquear , fe ré- fugièrent à Formofe. Ils y portòrent Facftivité qui leur eft parriculière, la culture du riz& duiucre, & y attirèrent des vailfeaux fans nonibre de lenr nation. Bientôt File devint le centre de toutes les liaifons que Java, Siam, les Pilippines, Ia Chine, le Japon, d'autres contrées, voulurent former. En peu d'années, elle fe trouva le plus grand marché de 1'Inde. Les Hollandais comp-
DES DEUX ItfSES. LlV. II. 195 toiçnr fur de plus grands fuccès encore, lorfque la fbrtune trompa lears efpérances. Un Chinois, nommé Eqaam, né dans rchfcu- rité, s'étoit fait pirate par inquietude , Sc par fes talens étoit parvenu à la dignité de grar.d-amiral. II foutxnt long-remps les intérèts de íapatrie contre les Tareares; mais voyant que fon maitre avoit fuccombé, il chercha à faire fa paix. Arrêté à Pekin , ou on l'avoit attiré, il s'y vir condamné , par l'ufurpateur , à une prifon pcrpétuelle , dans laquelle 011 croic qu'il fut empoifonné. Sa flotte fervit d'afyle à fon fils Coxinga , qui jura une haine éternelle aux oppreííeurs de fa iamitfe Sc de fa patrie, Sc qui imagina qu'il pourroit exercer contre eux des vengeances terribles, s'il réufliiloit à s'emparer de Formofe. II attaque, & prend à la defeente le miniftre Hambroeck. Choiíi entre les prifonniers pour aller au fort de Zélande déterminer fes compatriotes à capi- tuler, ce républicain fe íouvient de Kégulus : il les exhorte à tenir ferme, Sc tache de leur per- fuader qu'avec beaucoup de conftance ils force- ront 1'ennemi à fe retirer. La garnifon , qui ne doute pas que cet homme généreux ne paie fa maguanimité de fa tete, de retour aueamp, faitíes T ,
194 Histoire Philosophiquf. plus grands efforcs pour le retenir. Ces inftances font tendrement appuyées par deux de fes filies , qui étoient dans la place. fui promis, dit-il, aaller reprendre mes fers• il faut dégagcr ma parole. Jamais on ne rcprcchera à ma mémoirc que j pour me mettre à couvertj fax appefanú lt joug j & peut-ctre caufc la more des compagnons ds mon infortune. Après ces mots héroiques, il reprend tranquillement la route da camp chinois, & le fiége commence. Quoique les ouvrages de la place fuífent en mauvais écat, que les munitions de guerre & de bouebe n'y fuflent pas abondantes, que la garnifon fut foible , & que les fecours envoyés pour atta- quer 1'cnnemi fe fuíTent honteufement retires, le gouvemeur Coyet fit une défenfe opiniâtre. Forcé, au commencement de \ 66x, de capiculer, il fe rendic à Batavia, ou fes lupérieurs, par une de cçs iniquités d'ctat cominunes à tous les gou- vernemens , le flécrirent, pour ne pas laiífer foupçonner que la perte d'un établiíTement li importam fut 1'ouvrage de leur ineorie ou de leur négligence. Les tentatives quon fir pour le recouvrer, furent inutiles$ & l'on fut réduit, dans la fuite, à faire le coromerce de Canton aux
D ES VEVX IXDTS. LlV. II. 1JJ mêmes conditions, avec la même gêne , la même dépendance que les autres nations. II pourroit parokre fingulier quaucun pc-uole de 1'Europe, depuis 1685 que Formofe a fubi le joug des Chinois, n'ait íongé à s'y établir, du moius, aux .nêmes conditions que les Portu- gais à Macao. Mais ouue que le cara&ère foup- çonneux de la nation à laquelle cette ile appar- tient , ne permettoit pas d'efpérer de fa part ce.tte complaifance, on peut allurer que ce fcroit une mauvaifc entreprife. Formofe n étoit un pofte important que lorfque les Japonais pouvoient y naviguer, & lorfque fes produdions étoient recues fans reftridion au Japon. Cet empire avoit fervi eu ídoo de refuge à vil. quelques Hollandais qui avoient fait naufrage à llo5 h nn- 1'lle de Bango : mais ce ne fut quen 1609 qu'il c W reçut des navires de la compagnie. Depuis prés d'un fiècle , le gouvernement avoit changé au Japon : un tyran avoit rendu féroce un peaple magnânime. Taycofama , de foldat devenu général, & de général empereur, avoit ufurpá tous les pouvoirs, anéanti tous les droits. A prés avoir dépouillé le dairi du peu qui lui étoit refté d'autprité, íl avoit fubjugue tous les petics rois du pays. Le comble de la tyrannie eft d'éta- . T 4
IÇ}6 H IS T 01 RE Pu J LO S O P H T QV F. blir le deípotiírne par les leis. i avcofama flt pltts encore; il Ie cimenta par des lois faflguinaires. Sa légiílation civile r.e firt qu'un code criminei , ou Ion ne voyoitquedeséchafauds, deslupplices, des coupables, des bfeurreaux. Dès que le Japonais vie 1'efclavage > i! prit les armes : le fang couia dans toírt 1'empire; & quoi- qu'il ferr.bie que la liberte: doive ctre plus coura- geufe que la ryxannie, celle-ci trompna. t lie fut encore plus arroce, quand elle eut à fe venger. Une inquifition publique «Sc fecrète confterna les citoyens : ils devinrent efpions, délateurs, accu- fateurs, ennemis les uns des autres. Les fautes de police s'appelèrent crimes d'état, & les difeours imprudens , crimes de lèfe - niajefté. La per- fecution fut érigée en légiílation. II fallut noyer fucceílivemenr trois générations dans leur propre fang, Sc des pères rcbelles donnèrent le jour à des fils proferits. Le Japon ne fut, durant un fiècle, qu'un cachor rempli de crimineis, & un théârre de fup- plices. Le trone, élevé fur les debris de Laurel, éroit entouré de gibets : les fujets étoient devenus atroces comme leur tyran. Avides de Ia rnort, ils la cherchoient fouvent par des crimes qui, fous le defpotifme , ne pouveient leur manquor.
DEÍ DEUX IKDES. LlV. II. K)J Au défaut de bourreaux , ils fe puniííoient de leur efclavage, ou fe vengeoient de la tyrannie en fe donnanr la mort. Un nouveau courage , un nouveau motif de la braver, vint les aider à fouffrir. Ce fat le chriftianifme que les Portugais leur avoienr apporté, Ce nouveau culte trouva dans l'oppreflion des Japonais le germe le plus fécond de profélytifme. On écouta des midionnaires qui prêchoient une reiigion de fouffrances. Eu vain la doftrine de Confucius cherchoic à s'infinuer chez un peuple voiiln de la Chine : elle étoit tvop fimple , trop raifonnable, cette doétrine, pour des infulaires dont rimagination, naturellement inquiète, étoir en- core exaltee par les cruautás du gouverncment. Quelques dogmes du chriftianifme aftez fem- blables à ceux des Budfoiftes, le même efprit de pénitence dans les deux croyances, donnèrent des proféiytes aux millionnaires portugais : mais, indépendamment de cerre conformité, on fe feroir fait chrétien au Japon, feulement par baine du prince. La reiigion nouvelle, fufpeéteàla cour, devoit plaire aux familles détrônées. Elie y enílamma lc levain de tons les reftentimens. On aima un Dieu étranger qui n'aimoit pas le tyran. Alors
2«>S Histoire Philosophique Taycófama leva un fceptre de fer , & frappa fur les chrétiens, comme ennemis de l'étar. 11 prof- crivit les dogmes de 1'Europe, & la profcription les enracina dans les efprits. 11 drelfa des buchers, & des millions de vi&imes s'y précipitèrent. Les empereurs da Japon enchérirent far ceux de Rome dans l'art de perfécuter les chrétiens. Durant quarante ans, les échafauds furent teints du fang innocent des martyrs : ce íut une femence de chriftianifme, mais auíli de fédition. Prés de quarante mille chrétiens, dans le royaume ou la province d Árima, s'armèrent au nom, & pour le nom de Chrijl: ils fe défendirent avec tant de fureur, quil n'en furvécut pas un feul au carnage excité par la perfécution. La navigation, le commerce, les comptoirs des Portugais s'étoient foutenus durant toute cette grande crife. Cependant, depuis long-temps le gouvernement & le peuple étoient mécontens d'eux. Ils s'étoient rendus fufpeéts au gouverne- ment par leur ambition , par leurs intrigues, peut- être par des confpirations fecrètes, & odieux au peupie par leur avarice, par leur orgueil, par leurs infidélités. Mais, comme on avoit prts 1'habitude des marchandifes quils apportoient, Sc quon n'avoit point d'autre canal que celui de
DES DEUX IXDES. LlV. II. leur navigation pòur fe les procurer, ils ne furent exclus du Japon qu'à la fin de 16 3 8 , lorfqu'il y eur des négocians en état de les remplacer. Les Hollandais qui depuis quelque temps étoient entrés en concurrence avec eux, ne furent pas enveloppés dans cette difgrace. Comme ces républicains n'avoienr pas montré Pambition de fe méler du gouvemementj qu'ils avoient prété leurartillerie contre les chrétiens; qu'on les voyoit en guerre avec la nation profcrite j que 1'opinion deleurs forcesn'étoit pasérablie jquilsparoiífoient réfervés, fouples, modeftes, uniquement occupés de leur commerce, on les tolera, mais en les gênant beaucoup. Trois ans après , foit que i'ef- prit d'intrigue & de domination les eut failis ; foit, comme il eft plus vraifemblable , qu'aucune conduite ne pút prevenir la défiance japonaife, ils furent dépouillés de la liberte Sc des priviléges dont ils jouiíToient. Depuis 1 <>41 , ils font relégués dans Pile arti- ficielle de Decima , élevée dans le port de Nan- gazaki, & qui communique par un pont à la villé. On défarme leurs vaiífeaux à rnefure qu ils airivent; Sc la poudre, les fufils, les épées, Par- tillerie, les vodes, le gouvernail même, font portes à terre. Dans cette efptce de prifon, ils font
JOO fíjSTOIRE PHILOSOTHIOUS traités avec an mipris dont on n'a point didée, & ils, ne peuvent avoir de communicatíort qu'avec les commií a res chnrgés de régler le prix & ia quantité de leurs marcnandifes. Ii n'eft pas poífible que la patience avec laquelle ils íauffreiít ce trai- tcment depnis plus d'un íiècle , ne les ait avilis aux yeux de la nation qui en eft le témoin, & que 1'amour du gaín ait amené à ce point Pinfènfibi- litá aux outragcs , fans avoir Betti le caradlère. Des draps d'Europe , des foies , des toiies peintes, du fucie, des bois de teinture, quelques épiceries , principaltment du poivre & dugi refle : telles font les marchandifes qui' font portees au Japon. Les retours erdinairtes étoient très-conít- déiables dans le temps d une lifcevré indéiinie.- Après les genes, il ne fut annuellement expédié de Batavia que trois bâtimens qu'il fallut. bientôt réduire à deux. Deptiis douze ans méme , 011 n'envoie alternativement qu'une & deux foibles cargaifons, foit que 1'acheteur ait exigé cettc rc- duftion, foit que le vendem y ait été determine par la uiédiocrité des bénéflces. Suivant les règle- mens, tous les eflets reunis ne devroient prodiure que 1,100,000 liv. j inais, quoique vraifcmblable- ment cet ordre ne foit pas exécuté à la rigueur , »n eft aííiiré que le gain ne paffe pas 50,000 liv.
SES SEUX /NCÍS. LlV. II. 50t II feroit pius coníidérabie , lans 1'obligation im- pofée aux Hollandais , d'envoyer tous ies ans 1 la capitale de 1'Empire un ambaiíàdeur chargé de préfcns. Le paiement fe fait avec le meilleur cuivre-de 1'univers, qui fe conforame dans le Ben- gale, fur la cote de Coromandel & à Surate ; il fe fait auíii avec du camphre que 1'Europe em- ploie, lorfqu'il a été purifié à Amfterdam. Les agens de la compagnie font.plus heureux que le corps qn'ils fervent. Far une liofpitalité qui eít particulière au Japon, on leur donne , dès leur ar vée, des courtifanes qvfils peuvent garder jlifqu'â leur départ. C.e , filies ne fervent pas feu- lement à leurs piailirs, mais encore à leur for- tune. C'eft par ce moyen qu'ils introduifenr dans le pays & 1'écaille de rortue dont les Japonais font leurs bijoux les plusrecherchés, &: le camphre de Sumatra qui, le trouvant aílez parfait pour n'avoir pas befoin deTopération du feu , eft cenfé digne des autels. En écliange , ils reçoivent un cr très-pur qui » aulli bien que la marchandife, palie par lesmains de leurs maitreífes, dont 1'intelligence & la pro- bité , dans la doubie négociation, font également atteílées. Les Chinois, le feul p«uple érranger qui foic
$01 HlSTOIRE riíILOSOFHIQUE admis daus 1'Empire avec les Hollandais , ne font pas un commerce pios étendu , & c'eft avec lesmemes gênes. Depuis 1688 , ils font enfermés, tout le temps que leut vente dure , hors des murs de Nangazaki , dans une efpèce de prifon com- pofée de piufieurs cabanes, environnée d'une paliflade, & défendue par ua bon folTé, avec un corps-de-garde à toutes les portes. On a pris ces précautions contre eux, depuis que, parmi les livres de philofophie & de morale qu'ils ven- doient, on a trouvé des ouvnges favorables au chriftianifme. Les miílionnaires européens les avoient chargés, à Canton , de les répandre j & 1'appât du gaio les determina à une infidélitéqui a cté fé^èrcment punie. On peut croire que ceux qui ont cliangé l'an- cien gouvernement du pays en un defpotifnie le plus abfolu de la terre, regarderont toute commu- nication avec les étrangers comme dangereufe à leur autorité. Cette conje&ure paroít d'autant mieux fondée, qu'on a défendji à tous les íujets de fortir de leur patrie. Cet édit rigoureux, fou- tenu de la peine de mort, eft devenu la maxime fondamentale de 1'Empire. Ainfi la politique inhumaine de l'état s'efl: óté 1'unique moyen de s'adoucir elle-méme, en adou-
DES DEU X IKDES. LlV. II. JOj cilfanc le caraílère nacional. Le Japonais, ardent comine fon climat, agite comme la mer qui l*en- vironne, avoit befoin de la plus grande aftivité, que le commerce le plus vif pouvoit feul lui donner. Pour n'ètre pas forcé de le contenir par les fupplices, il falloit 1'exercer par les travaux. Son inquietude devoit avoir une carrière libre au- dehors, fí l'on craignoit qu'elle n allumát un fea féditieux au-dedans. Cette énergie derame,qui eft dégénérée en fanatifme, fe feroit exaltée. en induftrie. La contemplation fe feroit changée en aétion; la crainte des peines en amour du plaifir. Cette haine de la vie qui tourmente le Japonais enchaíné, gourmandé, effarouché par le frein des lois qu'il ronge dans fa rage, auroit cédé, dans fon ame, à la curiofité de courir les mers & de voir les nations. En changeant fouvent de piace & de climat, il eut infeníiblement cnangé de mceurs, d'opinions, de cara&ère; & ce changement étoit un bien pour lui, comme il 1'eft pour la plupart des peuples. Par le commerce, on eft moins citoyen peut-être, mais ondevient plus homme; & le Japonais eft devenu tigre fous la verge de fes ryrans. Qu'on nous vante les Spartiates, les Egyptiens, & coutes les natioas ifolessqui ont été plus forres.
$e>4 HlSTOTRE pHILOSOPHI QUE plus grandes & plus ílables datis l'écat de fépara- tion <]u'elles s'étoient impofé : !e genre humain n'a rien gagné dans ces inftitutions lingulières j mais l'efprit de commerce eft utile à toutes les naticns, en lenr communiqudnt les biens Sc les lumières de chacune. Enfiu , fur-il inutile ou fu- nefte à certains peuples, il écoit néceíTáire aux Japonais. Par le commerce , ils fe feroient éclairés à la Cliir.e, humanifés dans 1'Iode, gtiéris de tous leurs préjugés avec les Européens. vnt. Iieureufement pour les Hollandais, ils avoient fuhiíTcnc-des reirources qui les dédommageoient de ce qu'ils iioUnfai^ ' avoient pu perdre au Japon. Ils n etoient pas en- core entres en commerce avec ces ílef, les plus remarquables de la zons torride , lorfquils cher- chèrent à s'approprier celui des Moluques. Les Portugais, après en avoir été long-temps pollef- feurs, s'étoient vus réduits à en partager les avan- tages avec les Efpagnols devenus leurs maitres, Sc avec le temps, à leur céder ce commerce prefque entièrement. Les deux naticns, toujours divifes, toujours en euerre, parce que le gouvernement n'avoit eu ni le temps, ni 1'adrelfe de détruire leur antipathie, fe réunirent pour combattre les fujets des Provinces-Unies. Ceux-ci, foutenus des naturels du pays, qui n'avoient pas encore appris
■Dlí DKVX IN T) ES. LlV. II. 5O5 appris à les craindre & à les hair, acquirent peu à peu la fiipériorite. Les ancUns conquérans íurent chaíles vers I an réu, Sc rempkcés par dautres aulii avides , niais moins inquiets Sc plus éclairós. .Auflitôt que les Hollandais fe virent folide- ment établis aux Moluques, lis cherchèrent à s'approprier le commerce exclulíf des épiceries: avantage que ceuX qu'ils veaolent de dépouiller n'ayoient jamais pu fe procurer. Ils fe fer.vrreiu habilement des forrsqu'ils avoici c emportés l'épée à la main, Sc de ceux qu'on ávoit eu fimpru- dence de leur laillcr bâtir, pour amener à leur plan les rois de Ternate Sc de Tidor, maltres de cet archipel. Ces princes fe virent réduics à coufentir qu'on arrachâc des íles laiífées fous leur domination, le mufcadier & le giroflier. Le pre- ínier de ces eiclaves couronnés reco ir , pour prix de ce grand facrihce, une penllon de 70,950 liv. 5 & le fecond, une d'environ 15,100 liv. Une garnifon qui devroit être de fept cents hommes, elt chargée d aílurer rexócucipn du craité : Sc rei eft l'état dianéanriílbment ou les guerres , la ty- rannie, la misère, ont réo iit des róis, que ces forces feroient plus que fuíHfences pour les tenir dans cette dépendance, s'il ne íalloit íurveiiler Tome I. V *
'joó FistoiRE Philoscphique les Bhilippines, dont le voifinage caufe toujours queiques inquietudes. Quoique toute navigation foit inrerdite aux habitans, & quaucune nation étrangère ne foit recue chez eux, les Hoilandais n'y font qu'un commerce languiflant, parce qu'ils a'y trouvent point de moyen d'échange , ni d autre argent que celui qu ils y envoient pour payer les troupes, les commis & les penlions. Ce gouver- ncment, les petits profits déduits, coute par an à la compagnie 15 4,000 livres. Elie fe dédommage bien de cette perte, a Amboine , ou elle a concentre la culture du gi- roflier. L'arbre qui donne le girofle a le port du bou- leau, 1'écorce fine & liíle du hétre. Son trone, fôrmé d'un bois très-dur, s'élève peu & fe par- tage en plufieurs branches principales, dont les rameaux fe couvrent, en mars, de feuilles & de fleurs. Les feuilles font toujours oppofées, poin- rillées, lifles, entières fur les bords, prefque fem- blables pour la forme <5c la confiftance à celles du laurier. Les fleurs , difpofées en corymbe ter- minal, ont chacune un cálice alongé , termine par quatre dents, qui porte autant de pétales blancs ôc un granel nombre d'étamines. Le piftil ren- fermé dans le fond de ce cálice, devient avec lui
DH ? D EVX Itjdes. LIV. II. 507 un fruir ovoide rettípli d' in reul noyau, & connu íous le nom de marrice de súroíle. Ce meme O cálice, cueilli avaht le dévefbppemení des pérales & la fécondation du piftil, eít ie ciou proprcment dit, dont la récolte fait le principal cbjet de la culture du giroflier. tile commence en odlobre & tiríic en février. Lorlque les clous onr acquis une couleur rougeâtre & une certaine fermeté, on les fait romber avec de longs rofeaux, cu cn fecouant forcem ent les branches de Tribre, fur de grandes toiles ou fur un terrein bien nettoyé. Iís font expofés cnfuite pehdant quelques jburs à la fumee fur des claies rccouvertcs'de grandes feuillos. Cette fiunigation, à laque! le 011 devroit peuc-etre fubftirucr letuve, eftfuivie de la delii- cacion au foleil, qui eftcenfce parfaite , lorfqu'en enlevant avec longle une portion de 1'enveloppe du ciou, on apperçoit dans 1'intérieur une belle couleur rouge. Le giroflier veut un terrein gras & fercile. On favorife fon accroiflement cn lui donnant de 1'ef- pace, & en arrachant les herbes Sc les arbrifleaux de fon voifinage •, ce qui a fait dire 1 quelques voyageurs qu'il artiroit à lui tous les fucS nourri- ciers du foi qui le produir. Si on rabandonnoit á lui-meme il s'élèveroic très-haut \ mais on prefere, V z
308 Hjstoire Philosorhiqve pour la facilite cie la récolte, une tige baífe Sc ra- miiiée dès fon origine. Les clous qui ont étc oubliés fur 1'arbre conti- nuem à gcollir jufquà 1'cpailTeur d'undenii-pouce. Ils font alors propres à la germination, pourvu qu'011 les mette aullitòt en terce, & ils produifent le giroflier, qui ne donne des fleuts qu'au bout de huit ou neuf ans. Ces fruits ou matrices, quoique inférieurs aux clous ordinaires, ont des vertus. Les Kollandais ont coutume d'en confire avec du fucre, & dansleslongs voyages ils en mangent après le repas, pour rendre la digeftion raeilleure, ou ils s'en fervent comine dun remede agréable contre le fcorbut. ^ Le ciou de girofle, pour erre parfait, doit etre bien nouvri, pefant, gras, faciie à caller, dune odeur excellente, d'un gout enaud &: aromatique, prefque bridam à la gorge, piquant les doigts quand on les mame, Sc y laiífant une humidiw Luileufe quand on le preííe. La grande confopi- mation s'en. faie clans les cuiíines. 11 efl: celiement recherché dans quelques pays del Europe, Sc fur- tqyt aux Indçs , que l'on y meprife. prefque toutes les nourritures ou il ne fetrouve pas. On les méie dans les me.ts, dans les vins, dans les liqueurs; 011 Temploie auíli parmi les odeurs. Ou s'en fert peu
DES DEUX IXDES. LlV. II. 509 dans la médecinè j mais 011 en tire une huile dont 'el!e fait un aífez grand yfage. La compagnie a partagé aux habicans d'Amboine quatre mille terreins, fur chacun defquels elle a d'abord permis, & s'eft vue forcée vers l'an 1710 d'ordonner qu*on plantât cent vingt-cinq arbres, ce qni forme un nombre de cinq cen.t mille girofliers j chacun donne , année commune , au-delâ de deux livres de girofle, Sc par confé- qnent leur produit réuni s'élève au-delà d'un million pefanr. Le citlti^ateur eft payé' avec de Pargent qui revient toujours à ia compagnie , & avcc quelques toiles bleues ou écrues, tirées de Coromandcl. Ce foible commerce auroit reçu quelque àccroif- fement, íi les habitans d'Amboine Sc de petités íles qui en dépendent, avoient voulu fe hvrer à la culture du poivre Sc de Pindigò, dónt les eífais ont été heureúx. Tont miférables que font ccs infulaires, oh n'a pas réulTi à les tirer de leur in- dólence, parce qu'011 ne les a pas rentes par une' récompenfe preportionnée à leurs travaux. L'adniiniftration eft un peu diferente dans les íles de Banda, ficuét-s à crente Ueues d'Air.boirie. Ces íles font au nombrb de cinq. Deni font in- cubes Sc prefque inríabitéèsles rroíí antrSs
3 IO HrSTOIRE PniLOSOPHIQUE t jouiífent de 1'avantage de produire la mufcade exclufivemenr à tout 1'univers, I.e mufcad er a !e por: Sc le feuillage du poirier. Son trone peu élevé eft recouvert, ainfi que les branches, d'unc écorce liíTe Sc cendrée. Ses feuilles, difpofées alternativement, font ovales, aigués, vertes en deífus, blancliâtres en delíous, Sc répandent une odeur aromatiqne quand on les froiíle. Aux íleurs dont les caradlères nont pas encore été aflez obfervés, fuccède le fruit recou- vert d'un brou, femblable pour la forme à celui du noyer ordinaire, mais plus charnu Sc fuccu- lçnt. Ce brou, parvenu à fa maturité, acquiert une couleur jaune foncée , Sc lailíe appercevoir , en s'ouvrant , une envcloppe plus intérieure, m mbraneu^, d'im beau rouge, fendue par in- tervalles, connue fous le nom de macis, appli- quée immédiatement fur la coque mince Sc caf- fante qui renferme la mufeade. C'eft le temps de la cueillir, fansquoi le macis fe détacheroit, Sc la noix perdroit cerre huile qui la conferve Sc qui en fait la force. Celie qu'on cuedle avant une parfaire nourriture, eft confite au fucre, Sc n'eft xechercnee qa'en Afc. Le fruit eft neuf tnois à fe former. Quand on cueiili, on décache fa première écorce, Sc on
DES DEVX IN DES. LlV. II. JII en fépare le macis, quon laifle fécher au foleiL Les noix demandent plus de préparation. Eíles font étendues Tur des claies, ou elles sechent pen- dant íix femaines à un feu modere, dans des cabanes deftinéesà cet ufage. Séparécs alors de leur coque, elles font jetées dans l'eau de chaux : pre- catuion néceíTaire pour quil ne s'y engendre point de vers. La mufeade eft plus ou moins parfaite , fuivant le terroir, 1'expofition, 1 age de la culture de 1'arbre. Bien different da giroflier , le mufeadier aime un terrein humide , couvert de plantes, & mème ombragé par de grands arbres, pourvu quil n'en foit pas étouffe. Sous leur abri, il lève très-bien & fupporte les froids qui fe font quel- quefois fentir fur le fommet des montagnes. La mufeade ronde eft plus recherchée que la longue, qui n'en eft qu une variété. On eftnne fur-tout celle qui eft récente, graíle, pefar.te, de bonne odeur, d'une faveur agréable, quoique amère, Ar qui étant piquée, rend un íuc huileux. Son ufage immodéré prodait des accès de foi e, & quelque- fois donne la mort. A petice dofe, elle facilite m digeftion, dillipc les vents, fortine íes vi íjerefc, arrete la dylíciiterie. L'huile íigcé que 1 on recue par expreilion des jnufcâdes rebutées dans ia
}lt His TO IRE Philosophique vente, & celle que fourutt le macis, font em- ployées extérieurement dans lesnialadies dugenre nerveux. Oii trouve à Amboine un girotíier fauvage qui diffère cie 1'autre par íbn trone plus éievé , fes feuilles beaucoup plus longues , fes matrices très- aiongées, raboteufes à leur íuiiaee & d'un gout défagréable. Les íles de Banda foumilíest auííi cinq ou íix efpeces de mufeadiers fauvages, que les Hollandais ont négligé de détruire, parce que leur fruit, peu aromatique & de nulle valeur dans le coinmeae, eft íimpiement un objet de curioíké. A 1'exception de cette précieufe épicerie, les íles de Banda, comme" toutes les Moluques , font d une ítémité atireufe. On 11'y trouve le fuperflu qti aux dépens du néceílaire. La nature s'y rekife a a culture de tous les grains. Lamoelie de fagou . ^ y lert de paia aux naturelsdupavs. Comme cette nourriture ne feroit pas fuffifante pour les F.uropécns fixés dans les Moluques, on leur permet daller chercher des vivres à Java, a MacaíTay, ou dans 1'íle extrémement fertile de Bali. La eompagnie porte elle-ir.ême à Banda quelques rrrarchandifcs.
1>ES DE UX Is DES. LtV. II. C'eít le feul etablilíemeat des Ilides orientales qii'oa pi.uiíe regarder comrne une colonie euro- péenne , parce que c'eil le leul ou les Europeens aien: la gropriété des terres. La compagnie trou- vant les babitans de Banda fauvages , cruéis, per- fides, parce quils étoient impatiens du joug, a pris le parti de les exterminer. Leurs polieilions ont été partagées à des blancs , qui tirent de quel- ques íles voiíines des efclaves pour la cidture. Ces blancs fonr la plupart créoles, ou des efprits chagrins retires du fervice de la compagnie. On voic auíG, dans la petite íle de Roimgin , des bandirs Hétris par les lois , ou des jeunes gens fans mccurs, dont les familles ont voulu fe dé- barraííer : c'eft ce qui l'a fait appeler 1 ile de Correãwn. Ces malheureux n'y vivent pas long- temps y mais ler. nutres íles de Banda ne font gutre moins meurtrières. Cette grande coiiíommation dlbommes a fait center de tranfporter à Amboine la culture de la mufcade. La compagnie pouvoic y étre excitée encore par deux autres puiífans intéréts, celui de l'économie & celui de la lureté. Les expe- riences n'ont pas été heureufes &c les chofes font reftées dans 1'état ou elles étoient. Pour s'aíiurer le produit exclafif des Moluques, . qu on nppelle avec raifon Us mines dor de la com-
3*4 Hl ST 01 RE PhILOSOPHIQUE pagnie , les Hollandais ont employé tons les ínoyens que pouvoit leur fournir une avatice éclairée. La nature eft venue à leur fecours. Les tremblemens de terre, qui font íréquens & reirioies dans ces paragej, en rendent la naviga- tion péiilleufe. Ils font difparoítre tous les ans des banss de fable dans ces mers j tous les ans ils y eu fonnent de nouveaux. Ces révolutions, dont la politique exagere encore le nombre Sc les effets, doivent écarcer le navigateur ctranger qui manque cies fecours néceilaires pour fe bien conduire. Ce premiei" moyen d'un commerce excluíif eft fortihé par un autre peut-ètre encore plus efficace. Durant une grande partie de lannée, les vaif- feaux , repoulfés par les vents & les courans con trair es , ne peuvent aborder aux Moluques. II iaut clone attendte la mouííon favorable qui fuit ces temps orageux: mais alors des gardes- cotes experimentes & vigilans s'empafent de cet océan devenu pailible, pour écarter ou pour failir tous les bâtimens que l'appât du gain y auroit pu conduire. Ce font ces temps calmes que les gouverneurs c» Ambomc Sc de Eanda emploient à parcourir les íles, ou, des les premiers jours de fa puiifance, U compagnie décruiiit les épiceries. Leur odieux »
DES DE VX IVDES. LlV. II. JTJ miniftère fe réduit à lutrer contre la libéralité de la nature, & à couper les arbies par-tout ou ils repouífent. Tons les ans, ils lont obligés de re- corri mencer leurs courfes, parce que la terre , re- belle aux mains qui la dévaftent, femble s oblfc- ner contre la méchanceté des hommes, & que la mufcade & le girofle, renaiflant fous le fer qui les extirpe, trompent une avidité cruelie, cnnerme de tout ce qui ne croít pas pour ellc feule. Ces abomi- nables expéditions commencent Sc finiíTent par des fètes, dont les détails feroient fremir 1'ame la moins feniible, fi la ptume ne fe refufoit à les retracer. Lefprit de toutes les fètes civttes & religieufes, depuis leur première origine jufqu a nos jours, ious les cabanes du fauvage Sc dans les villes policées, eft de rappeler quelque époque favorable, quel- que événemen,t heureux : elles ont chacune leur caractere. l e prètre fait retentir 1'air du fon de fes cloches j il ouvre les portes de Ion temple; il ap- pelle les citoyens au pied des autels; il fe revét de fes ornemens les plus fomptueux ; il élève fes mains vers le ciei j il en impiore la bienfaifance pour lavenir, & lui témoigne fa reconnoiíTance pour le pafle , par des chants d alégreíTe. Au fortir du temple , la fète civile commence, de ia joie fe
jl6 Hisro 7 KE Philos OPIll QUE montre fous un autre afpedl. Les tribunaux de Ia fuftice font fermés. Le brafc qui a ceíTé dans les ateliers, éclate dans les raes S: lur les places pu- bliques. Les inftrumens iavitent à des danfes , ou les deux fexes, ou les diffcrc-ns âges fe cônfondent. Les pères & les mères fe font un pea relachés de leur févérité. Le vin coule dans les carrefours. Des illuminations fuppléent à 1'abfence du foleil, Sc teftituent au plaiíir ce que la lumière da-jour ôtoic à la liberte. Avec quelle impatience ces folemmtés ne font-elles pas attendues? On en jouit long-templ davance.Ceftun fujetd'entretienlong-tempsaprès quón les a célébrées: Sc c'eft ainfi qu 011 fait ou- blier au peuple fa peine journalière, s'il eft rnal- heurçux j qu'on redouble fon arnour pourles auteurs de fa felicite , s'il eft heureux; Sc quon entretient dans les ames tine étincelle d'entou(iafme par le rclíbuvenir, ou des bons fouverains qui ontgoiv- verné dans les temps paftés, ou des honnètes Sc braves aieux dont on eft defcendu. II femble qu'aux' Mcluques, le bnt des fétes inftit-íées par les Hollanduis eft d'éternifer la mémoire des atrc- cités qu'ils ont commifes, Sc d'y enrreteifir au íbnd des cccnrs le fec ment de la vengeance. Ce n'eft que fous 1 empire des clémons, que les fères- doivent étre lugubres : mais tclle eft 1'averfion de
DES DEUX INDZS. LlV. II. J17 fliomme pour le travai 1, que, triftes ou gaies j ie pejiple aime les fites. Pour s'aíFurer de plns en pios le commevce exclufif des éuiceries, les ííollar.dais ont fbrrné t deux établillemens à 1 imor & ,1 Célèbes. La première de ces çleux ílcs a foixante lieuet 1 x. de long fur quinze ou dix-huit de large. Elie eft afif cét«- partagée en pluíieurs fouverainetés. Les Pbrtugais Timor, y font en grand nombre. Ces conquirans, qui, à leur arrivée dans les Indes, avoient pris tm-vol hardi & démefuré, qui avoient parcouru une car* rière irntnenfe & remplie de précipices , avec une tapidké que rien n'arretc.ir, qui «'étoient fi bien accoutumés aux aflions hérotqnes, que les exploits les plus diffieiles ne leur coutoient pltis d'ef¥orts j ces conquérans attaqués par les Hollanddis, lorfque leur frop vafte empire , fatigai par fon propre poids, étoit prèt ã croulet de toutes parts, ne montrèrent aucune des vereis" qui aVoient fondé leur puiíTance. Forces dans une citadelle , chaíTés d'un royaume , difperfés par une défaite , ils au- roient du chercher un afyle auprès de leurs frères, & fe réunir fous des drapeaux jufqtfalors invincr- bles, pour arrêter les progrès de leurs ennemis» 011 pour recouvrer leurs établilTemens. Loin de prendre une réíolution fi gcnéreufe, on les vir
318 Histoire Philosofhique mendier un emploi, ou quelque folde, auprès des mcmes princes iadiens qu'ils avoienc íi fouvenc outragés. Ceux qui avoient le plus contraâé l'habi- tude dc la mollede & do ia làc: eté , fe refugicrent à Timor, ile pauvre & fans induftrie, ou ils pen- sèient qu'un ennemi occupé de conquétes utiles, ne les pourfuivroit pas. lis fe trompcrent. Ils furetit chafles en 161 j de la ville de Kupan par les Hollandais, qui y trouvèrent une forterefíe qu'ils ont gardée depuis avec une garnifon de cin- quante hommes. La compagnie y envoie tous les ans quelques grolíes toiles, 8c elle en retire de la cire, du caret, du bois de fandal & du cadiang , petite íeve dont on fe fert communément dans les vailTeaux hollandais, pour vavi.r la nourriture des équipages. Ces objets reunis occupent une ou deux chaloupes expéiliées de Batavia. 11 n'y a ni à gagner ni à perdre dans cet établillement: la recette égale la depenfe. II y a lcng-ttmps que les Hollandais auroient abandonnné J imor, s ils navoient craint de voir s'y fixer quelque nation aclive, qui, de cette pofition favorable, troubleroit aifement le çommerce des Moluques. Le méme efprit dc pré- caution les a artirés à Célèbes. *• us uolUn- Cette íle, dont le dia mure cít d'environ cent dmt maittet treiíte lieues, eft très-habitable, quoique fituée au 4e Ccicbcs.
DES DE U X IN D ES. LlV. II. 319 milieu de la zone totride. Les c. aieurs y font tempérées par dcs pluies abcndantes & par des vents frais. Ses habitans fone les plus traves de 1'Aíie.niéudionalc. Leur prender choc eft furieux j mais une réliftance de deux teares fait fucceder un abattement total à une íi étrange impétuofité. Sans doure qualors llvrefle de 1'opium, fource unique de ce (eu cerrible, le diílipc, après avoir épnifé leurs foices, par des tranlports qui tiennent de la írénelle. Leur arme favonre, le criieft d'un.p;ed & demi de long. II a la forme d'un poignard, dont la lame s'alonge en ferpentant. On n'en porre qu'un à la guerre : mais les querclics particulières en exigent deux. Celui quon tient à la main gaúche fert à parer le coup, & lautre à frapper 1'ennemi. La bletíure quhl fait eft très-dangereufe, & le duel fe termine le plus fouvent par la mort des deux combattans. Une éducation auftère rend les habitans de Célèbes ou les Macaílarois agiles, induftrieux, robuftes. A toutes les heures du jour , leurs nourrices les froteent avec de 1 huile ou de l'eau tiède. Ces ondtions rcpétées , aident la nature à fe développer avec liberte. On les sèvre un an après leur naiífance, dans 1'idée qu ils auroient moins d'intelligence, s'ils continuoient d'étre nourris plus
JIO fflSTOIR H PH !LOS OP H I QVZ long-temps du lait maternel. A l*3gê de cfnq ou lík ans, les enfans males de quelque diftin&ion, foht mis, comme en dépôt, chez un parent ou clicz uii ami , de peur que leur courage ne foit amo!li par les carefles de leurs mères , & par 1'ha- bitude d'ane tendrelle reciproque. Ils ne retournent dans leur tamille qu'à 1'âge ou la loi leur permet de fe marier. Voilà cerres des efclaves bien civilifés fur le point le plus important de la vie humaine. Quel eft le peuple civilifé de TEuròpe qui ait pouíTé auíli loin les foins de 1'éducation ? Qui de nouS s'eft etacore avifé de garantir fa poftérité de la fé- duftion paternelle & maternelle? Les précautions prifes à Célèbes, ntiles dans toutes les cbndi- tions, leroient fur-tout nécellaires pour les enfans dcs rois. La corruption s'écbappe de rout ce"qui les en- toure: elle arraque leur cerar & leur efprit par tous les fens à-la-fois. Comment feroient-ils fen- íibles à la misère qu'ils ighorent & qífils n'é- pròúvent point? Amis "de la vérité, letirs"oreilIes n'ayant jamais été frappées que dós accens de la flatterie; admirateuvs de la vertu, noiírris au mitieú d'indignes efclaves , tous occupés a précò- nifer leurs goúts & leutVpènchaiis Ppariens dam radvetiité,
D E U X IX.DES. Liv. II. Jil 1'adveríité, qui nc lcs refpcfte pas toujours$ fet- mcs dans les périls auxquels ils font quelquefois expofés, lorfquils ont été enerves par Ia moliefle & bercés fans ceife de 1'importance de leur exif- tence ? Commenc apprécieroient-ils les fervices qu'on lenr rend, connoittoient-ils la valeur du fang qu'on répand pour le falut de leur empire ou pour la fplendeur de leur règiie, imbas du funeíle pré- jugé que tout leur efi: du, & qu'on eít trop honoré de mourir pour eux ? Etiangers à toute idée de Juftice, comment ue deviendroient-ils pas le fléau de la portion de 1'efpèce humaine dont le bonheur leur eft confié ? ' Heureufement leurs infiituteurs pervers fonr tôt ou tard châties par fingratitude ou par le mép'«s de leurs élòves ; heureufement ces eleves, mifé- -rables «tu feia de la grandeur, font tourrnentés tonte leur vie par un ptofond ennui qu'ils ne peu- vent éloigner de leurs palais; heureufement le morne íilence de leurs fujets leur apprend de temps eu remps la hainc qu'on leur porte; henreufement ils font trop lâches pour la dédligner \ heureufement les préjugés religieux qu'on a femés dans leurs amesreviennent fur eux & les tyrannifent; heu- reufement, après une vie quaucun morscl, fans çn excepter le deniier de leurs fujets , ne Teme /.
j21 HlST o 1RH Ph ILOS o PH 1 QCTE voudroit accepter, s'il en connoifloit toutc Ia miscre, ils trouvent les noires inquietudes , la terreur & le défefpoir adis au chevet de leur lie de mort. Les peuples de Célèbes ne reconnoifloient au- trefois de dieux que le foleil & la lune. Ou ne leur oíhroit des lacriâces que dans les places pu- bliques , parce qu'on ne trouvoit pas de matière aflez précieufe pour leur élever des temples. Dans 1'opinion de ces infulaires , le foleil & la lune étoient éternels, comme le ciei dont ils fe par- rageoient 1'empire. L'ambition les brouilla. I.a lune , fuyant devant le foleil , fe bleíTa , &c accoucha de la terre : elle écoit groífe de plu- fieurs autres mondes qu'elle mettra fuccellive- ment au jour, mais fans violence, pour réparer la ruine de ceux que le feu de fon vainqueur doir confumer. Ces abfurdités étoient généralement recues à Célèbes j mais elles n'avoient pas dans 1'efprit des grands 5c du peuple la conlidance que les dogmes religieux ont chez les autres nations. 11 y a environ deux (iècles que quelques chrétiens & quelques ma- • hométans y ayant apporté leurs idées, lê principal roi du pays fe dégouta entièrement du culte natio- nal. Frappé de 1'avenir terribie dont les deux
DES DEVX IX DE S. LlV. II. jjj aouvelles religions le menaçoient également, il convoqua une aflemblée générale. Au jour indiqué, il mouca fur un endroic élevé j & là , tcndant fes mains vers le ciei, & fe tenant debouc, il adreííà cetce prière à 1'Etre fupréme. « Grand Dieu , je ne me profterne poinc à tes » pieds eu ce njonient, parce que je n'implore » poinc ca clémence. Je n'ai à ce demander qu'une » cnofe jufte, & cu me la dois. Deux narions » écrangères, oppofées dans leur culce, fone ve- >» nues porcer la cerreur dans mon ame & dans » celle de mes fujecs j elles maíTurenc que cu me » puniras à jamais, fi je nobéis à ces lois : j'ai )» donc le droic d'exiger de coi, que cu me les » f.iíles connoíere. Je ne demande poinc que cu » me révèles les myftères impénécrables qui enve- » loppenc con êcre , & qui me fone inuciles: je » fuis venu pour c'incerroger avec mon peuple » fur les devoirs que cu veux nous impofer. Parle, »» ô mon Dieu! puifque tu es 1'auceur de la na- » cure, tu connois le fond de nos cceurs, Sc tu » fais qu'il leur eft impoílible de concevoir un pro- » jet de défobéiflance. Mais, fi tu dédaignes de » te faire entendre à des morcels, fi tu trouves » indigne de con eíTence d'emp!oyer le íar.gage de » Tliomme pour di<2;er les devoirs à 1'homme, je X a
$14 tílS T O 1 RE PlIlLOSOPHlQUS. » prends à témoin ma nation entiète, le foleil 5> qui nféclaire, la terre qui me porte, les eaux » qui environnent mon empire, & toi-même, que »> je cherche, dans la fincérité de mon cccur, d » connoítre ta volonté : Sc je te préviens aujour- » d'ruii, que je reconnoitrai, pour les dcpofituires :» de tes oracles, les premiers miniílres de l'une » ou de 1'autre religlon que tu feras arriver dans » nos ports. Les vents & les eaux font les mi- » niftres de ta puilfance : qu'Hs foient le fignal » de ta yolonté. Si dans la bonne foi qui me guide, » je venois â embrafler 1'erreur, ma confcience » feroit tranquille • & c'eft toi qui ferois le mé- » chant». Le peuple fe fépara en attendant les ordres du ciei, Sc réfolu de fe livrer aux premiers milfion- naires qui arriveroient à Célèbes. Les aperres de 1'Alcoran furent les plus aclifs, Sc le fouverain fe ft circoncire avec fon peuple. Le reíle de l'íle ne tarda pas à fuivre cet exemple. Çe cóntre-temps ífempêcha pas les Portugais de s'établiràCélèbes.Ilssy maintínrent, mêmeaprès avoir été cKaífés des Moluques. La raifon qui les y tetenoit Sc qui y attiroit les Anglais, étoit la facilite de fe procurer des épiceries que les natu- rels du paystrouvoiehtle moyen d'avoir , malgré les N
'T>es dzux IKEES. Liv. II. jij. précautions qu'on prenoir pour les écarrer dcs lieax ou elles croifíent. Les Hoíiandais, que cetce concurrence empè- choir de ^'acppropçiei le ccmmerce excluíd du gi- roBe & de ia mufcadc, entrcprirent en 1660 d'arrè:er ce trafic, qu ils* appeloient une contre- bande. Ils employèrent pour y réuíur, des moyens que la rnorale a en horreur, mais qu'une avidité fans bornes a rendas très-communs en Afie. En fijivant, fans interrupticn, des príncipes atroces, ils parvinrcat à chaííer les Eortugais, à écarter les Angjais, à s'tmparer du port 6c de la forre" reífe de MacaíT&r. Dès,- lors ils fe trouvércnc maures abfolus dans 1 ile, faias 1'avoirconquife. Les prince^ qui la partagent, fiirent reunis dans une efpèce de confédéraúon. Us s'alTcmblent de temps en rcir.ps pour les aífaircs qui cancernent l intéret général. Ce qui eft décidé , eft une loi pour chaque écat. Lorfqrfil furvient quelque conteftation, elle eft tenninée par le gpuverneur de la colonie hollandaife, qui prifiue à cette diètc. II edaire de prés ccs diíférens defpoces, quil tient dans une entière égalicé, pcur quaucun d'eux ne s'élève au préjudice de la compagme. On les a tous défarmes, fous pretexte do les empccber de fe nuire les uns
de Malais , d'Árabes , qui ont ajouté aux vices qui leur font naturels, une férocité qu'on retrouveroit difficilement ailleurs.
DES DEVX JXDES. LlV. II. J17 Les Portugais clicrchoient, vers Ian 152.6, à «'établir à Bornéo. Trop ioibles pour s y faire ref- pcílcr par les armes, ils imaginèrent de gagner la bienveillance d'un des fouverains du pays, en lui offtant quelques pièces de tapiíTerie. Ce prince imbécille pirit les figures quelles repréfentoient pour des hommes enchantés qui 1'étrangleroient pendant la nuit, s'il les admettyit auprès de fa perfoune. Les explications qu on donna pour diili- per ces vaines terreurs , ne le raííurèrent pas , & il refufa opiniâtrément de recevoir les préfens dans fon palais, & d'admettre dans fa capitale ceux qui les avoient apportés. Ces navigaieurs fiirent pourrant reçus dans la fuite , mais ce fut pour leur malheur : ils furem tous malfacrés. Un comptoir que les Anglais y formèrent quelques années après, eut la mime def- tinée. Les Hollandais, qui n aypient pas été mieux traités, reparurent en 174^ avec une efcadre. Quoique très-fbible, elle en impola tellement au prince qui pofsède feul le poivre, cju il fe deter- mina à leur en accorder le commerce exclufif. Seulement il lui fut perrnis d'en livrer cinq cent mille livres aux Clunoisjqui de tout temps h'e- quentoient fes ports. Depuis ce traité, la compagnie envoie .1 Benjar- X 4
518 HlSTOlRÍ Pu ILOSoriilQUE mancii di! lie , dc 1 opium} du fd , ^ Jg frcííes toiles : cbjets íur lefquels elle gagnc à ptine les dépciifcs cie íon établiífement, quojquelles no paiícu*. pas annuedement 3 Iív. Ses avan-* u.^es Te rédunent au benehce quon peuc iaire íur rín petit ncmbre de diamans trouvés de loin en loiu dans ies rivières, & fur fix cent mille pefant eje pQÍvre quelle obtient à 34 livres le cent. Ses ngens nKines ne peuver.t tirer dc Lornéo, pour lei.r ccmrnerce paiuculíer, qu une aíicz grande quantué. cie ces u.aux jenes, dont 1 ufage s étend dc p.es cu pies dans nos contrées, O11 tire pius d'utiílré de Sumatra. xtt. ^ -->e iie a onze decrés d'étendue du nord au ■EiabliiTc- r, ! t ' • 1 ... mr:ií,ho!'.-.n- iv"J. J-. eqa.iíour, qui Ia coupe oDhquement, la t:... dCviiC en deux partics prcique égaies. Les cíialeurs y íon: tcmpirces par des venrs de terre & de mer qui íe íuccèdent régulièrcment, & par des pluics tre-i-aiaonnaiitcs, très-frequentes dans une rcgiori coiiTctte dc forces , íc cu la millicme parcie du foi 11 eít pas défricliée. Sur ce vafte efpace, les volcans fom iidinirnent multipliés, de là vient peut-çtre que les. tremblemeas de terre font plus frequens que deílructeurs. 1 e fud c!e 1 ile eft cccupé par les Matais, donr les ancètrcs u'eurent que fix 1-ieues de mer à tra-. \
DES DEUX Ix DES. LlV. II. Ji? verfcr pour changcr de patrie, On ignore 1 époque de leur arrivée, & I on n eft pas ntieux ínfttuit des obftacles qu'ils eurent à furmonter pour former leur établiífemenr. Le gouvernement fjodal, íous lequel ils étoient nés, fut celui qu ris érabiirent. Chaque capitai ne s'appropria un canton ,. dont il faifo.it homrpage à un chcf plus.açcrédité. Cecte fuboriination seft íucceflivement aftoiblie j mais il en refte e.içore quelques traces. La 'tehqton-^ide ce psuple eft un mahopivtftnie rnèlé de beaucoup d'autres fables. Son idée fur íuniyefs eft fuv-iout bizarre. 11 croit que la terre , parfaitement inimobdc, eft portee par un hopuf, le boeuf par une prerrc , la pierre par un poiífon, le poilTon par l'eau, 1'eau par l'air, 1 air par lcs ténçbres, les ténèbres par la lumière : c eft-La que finu fon fyftéme. Lallégone qar pouvoit enve- lopper ces abfurdités, çft entièreinçnt perdue. Les Malais ont peu de Iois civiies: leur code criminei eft plus court encore. Des amendes qui fe partagent entre iaperfonne odeniée ou fes héri- tiers & le magiftrat, font 1 unique punition du meurtre & des autres crimes. Si le délit n eft pas démontré, on a recolirs à ces extravagantes &' bi- zarres épreuves qui hrenc li long- temps 1 opprobre d.e 1'Europe.
DES DEUX ISI DES. LlV. II. I •précieux camphre , dont 1 ufage eft referve aux Chinois, & fur-tout aux Japonais. Lc camphre eft mie huile ou refine volatile Sc pénétrante, propre à diilipet les tunieuts, Sc arrêter les progrès de 1'inílammation, Sc comine de plns par i'ufage qu 011 eu fâit dans les foux d'artifice. L'arbre qui donne le camphre eft une efpèce de laúrier, commun au Japon Sc dans quelques cantons de Chine. Sou trone s eleve a la hauteur du chêne : fés feuilles, dífpofces alternativerfient fur les r ame aux , font minces, luifantes , ova.es» terminées en pointe , Sc exiialent, lorfqu on íes iro ide, une odeur de camphre. Les íleurs, íamaf- fées en bouquets, font blanches, compofées char cune de fix pétales courts, au milieu defquels eft un piftil entouré de neuf etaromes. II devient, en muriíTant, une petitebaie noirâtre, de la grof- feur d'un pois , & remplie d'mie amande hui- leufe. Tomes les parties de la plante contienr.ent du camphre ; mais on en retire une plmr-grande quan- tité du trone , 8c fur-tout des racines. Pour cec effet, on les coitpè par tranches, Sc on les met avec de Teau dans un vafe de fer convert de fon chapiteau. La chaleur du feu allumé aa-dehous fait
J52 HfST01RE FlllLOSOPXlQUE cjevcr ic camphre , qui s'attac!ie au chapireau. II eft ramaCe avec foin, & enfuite envoyé en Hol- lanúe, ou on le puriíie par une nouveile diftilla- tion, avanr de 1'cxp.ofer en vente. Le camphre que i'011 tire de Sumatra ef: de beaucoup le plus parfait. Sa fupériorité eft fi bieu reconnue, que lcs Japonais 6t les Chinois eux- mémes , donnent piufieurs quintaux du leur pour une livre de celui-là. L'arbre qui le produit 11'eft pas.. encore bien connu dçs botamftes. On íait feu- kiixçj.t qu'ii s'élève moius que le premiei 5 fes pé. tales font plus alongés, fon fruit plus gros, fes fe jijies, plttç, épaiiíes 6c moins odorantes, ainíi cúe. le beis. Four en extraire le camphre, on 11'a pcint recours au feu ; mais, aprcs avoir rendu le trone en éclats, cn fépare cette fubftance toute formée fie logée d ar. 5 les interftices des libres, tantôt grjimelée, 6c tantót figurée en lames ou cn granis", plus rechetcliés à raifon de leur volume 6c de leur purcté. Chaque arbre dor.ne environ trois livres d'un camphre léger, friable 6c très-foluble , qui fe diflipe à rair , mais beaucoup plus lentement que celui du Japon. Le camphre commun n'eft guères employé inté- rieuremenr, parce qu'il excite des naufées & porte à la tire. II en eft tout autrement de celui
D ES D E UX IN D ES. Liv. II. 3 J J de Sumatra , qui fortifte 1'eftomac, dLUps les obf- trucftions, Sc augmente Lacrivité des autres re- medes auxquels li eft joint. L'un & lmltre par roiftentla producLop d'un même arbre, qui proba- blement eft un laurler. On eft pprté à le croire, parco que lo vrai cannolter dc v eylítti £c lc í-vux cannellier de Malabar, autres efpèces du même genre, donnenr, par la diftúlauon, un véritable campbre , mais moins parfait 6c e.i moindre quantité. Les terres du nord - eft font prefque getiera- lement fubmergées : aufti n y a-t-il prefque pas ue population. Le peu même qu'on y voi: d'habkans font corfaires. On les détruifit prefque tous en 1760 : mais il eft forti, pour ainíi dire, ao leurs cendres de nouveaux brigands qui ont recom- mencé à infefter le détroic de Malaca Sc dautres parages moins célèbres. Les montagnes de 1'intérieur du pays font rem- plies de mines : on en remue la fuperficie dans U faifon sèche. Les pluies qui duront depuis no- vembro jufquen mars,& quitombent erí torrens, détachent de la terre lo: qui a pQur macrice un fpath très-blanc, & 1'enirainent dans des circon- vallations d'olier , deftinées d le recevoir, & três- multíplices, afin que ce qui auroit pu échapper
Histojre Philosophique à la premièie , foit retenu dans quelqu'une de celles qui la fuivent. Lorfque le ciei eft rede- venu ferein , chaque propriétaire va , avec fes efclaves, recueillir les richeífes plus ou moins confidérables que le fort lui a donnces. II les échange contre' des toiles ou d'autres mar- chandifes que lui fourniífent les Anglais & les Hollandais. Ces derniers ont tente d'exploiter les mines de Sumatra felon laméthode généraiemenc pratiquée dans 1'ancien & le nouvel hémifplièfe. Soit igno- rance, foit in délité, foit quelque autre caufe, les deux expériences n'ont pas réuffi j & Ia compagnie a vu enfin , après de trop grandes dépenfes , qu il ne lui convenoit pas de fuivre plus long-temps une route de fonune íi incer- taine. Avanrlarrivée desEuropéens auxIndes, le peu que Sumatra faifoit de commerce, étoit tout con- centre dans le port d'Ache.m. Ceft là que les Árabes Sc les autres navigateurs afhetoient 1 or , le camphre , le benjoin les nids d'oifcaux , le poivre, tout ce que les infulaires avoient à vendre. Les Portugais Sc les nations qui s'élevoient fur leurs ruines , fréquentoient aulli ce marche, lorfque des révolutions, trop ordinaires dans ces contrées, le feouleversèrent.
DES DEUX IN DES. LlV. II. 335 A cerce époque , les Hollandais imaginèrenc de placer fix compcoirs dans d'aurres parties de 1 íle qai jouiftoient de plus de tranquillité. Les avanrages que , dans 1'origine, on put retirer de ces foibies écabliíTemens, fe font évanouis prefque entièrement avec le temps. Le plus utile doit ètre celui de Palimban , fitué à l'eft. Pour 66,000 liv. la compagnie y en- tretient un forr Sc une garnifon de quarre-vingts hommes. O11 lul livre tous les ans deux mil- lions pefant de poivre à 13 livres 1 fous le cent, Sc un çnillion Sc demi d'érain à 61 livres ia fous le cenr. Ce dernier article eft tiré tout entier de l'íle de Banka, qui n'eft éloignée du continent que d'uti mille Sc demi, & qui donne fon nom au détroit fameux par ou paflent communémenr les vaifFeaux qui fe rendent diredtemenr des ports d'Eurcpe à ceux de la Chine. Quoique les Hollandais aient à très-bon mar- che les denrées qu'ils prennent à Palimban , ce prix eft avantageux au fouverain du canton, qui force les fujets à les lui fournir à un moindre prix encore. Ce petit defpote tire de Batavia une partie de la nourriture & du vétement de fes étars^
558 HiSTOIRE PHILOSOPHI&VB íi bien réuífi à établir ce fingulier préjugé, que pour les rappeler, il fallut leur envoyer une ambalfade éclatante , qui demanda pardon pour le palíc, qui donna les plus fortes aífurances pour 1'avenir. Ces déférences eurent cependant un teime , & ce fut le pavillou des autres puilTances qui f amena très-rapidement. Les affaires de la compagnie à Siam ont toajours été en déclinant. Comme elle n'y a point de fort, elle n'a pas été en état de foutenir le privilége exclufif qui lui avoit été accordé. Le roi, malgré les préfens qu'il exige, livre des marcliaudifes aux navigareurs de toutes les nations, & en reçoit d'eux , à des conditious qui lui font avantageufes. Sculement, on les oblige de sTarrêter à l'embouchure du Menan, au lieu que les Holla.idais remonte a: ce fieuve jufqu'à la capitule de femptre , ou ils ont toujours un agent. Cette prérogative ne donne pas une grande activité à leurs afíaires. lis n'envoient plus qu'un vaiífeau, chargé de chevaux de Java, de fucre , d'épiceries & de toiles. Us en tirent de 1'étain, à 77 livres le cenr 5 de la gomine- laque, à 57 liv. 4 fous 5 quclques denfs d'éléphant, à liv. í 1 fous la livre 5 & de temps en temps un peu de poudre d'or. On peut alíurer qu'ils tiennent uniquemcnt
r>ss de r/x In Des. Liv. II 339 à cette liaifon par le bois* cie fapin c|u'ón ne ieur vend que 5 liv. 10 foús le «eát, S: qui leur eft néceifaire pour l.V.rrii ia e de leurs vaiifeaux, Sans ce beíoin , ilsairoient renoncé cleouis Ione» ' a. O temps à un comtneite dont lcs fiais excèdent les bcnénces, parce que le roi , feul líégociant de fon royatífne, me les marchandiíesqu'on lai porre à un crès-bas prix. Un pltis çrand intárét tourna l'ambkion des Hollandais vcrs Malaca. C es fép ibíicains qui conppillbient 1'importance xtv. de cette place t fireiir les pias granes eílorts poui des i'ioi°»"j, s'en empartr : mais ce fut deax fois inutílemeut. * M