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NOUVEAUX MEMOIRES SDH L’E'TAT PRESENT D E LA CHINE. Parle P. Lo n i s leComte de la Compa- gnie de Jesus, Mathématicien du Roy. TOME PREMIER. Troiiiemc Edition. A PARIS, Chez Jean Anisson Dircdt.’ur de l’lmpri- merie Royale, rue de la Harpe, au-deilus de S. Coime, à la Fleur-de-Lis de Florence. M. DC. XCVII. Avec Privilege du Roj.
AU ROY Ce riefl pas tant un Recueil de Lettres, que je prens la liberte d’of- frir a Voílre Majeflê 3 que le Por¬ trait du plus grand Prince de I’O- rient. 11 a receu Ic 'voilre avcc des
E P I S T R E. maropies d'eflime qui eftonnêrent toute fa Coun&je puis dire, que ce fut en le njoiant, quun Empe- reurde la Chine fentit pour la pre¬ miere pois, qu ily aajoit plus dun Souverain dans le monde. Jufqualors cette nation fiere & orgueilleufe, ne croyoit pas dcsho- norer les Rots, en les regardant tons comme founds a fon Empire ; les jimhapfadcurs des Eftats lesplusflo- riffans, qui ny ont jamais efte re- ceus que commetributaires, anjò.-y par leur propre aveu eftabli plus' portemcnt cette idee dans les ef prits; & l'Europe entiere fe trou-
E P I S T R E. jeflc, a efface ces injufles príjuft%* Des que le Prince3 dont fay l‘hon- neur devous purler 3jetta les jeux fur voflre Portrait 3ily trouva un air de vrandeur Jt particulier 3 des traits fi marque^ d’authorite 3 de fageffe cir de valeur , quil jugea dejlors que l’Europe avoit un mal- tre 3 comme l\Afie avoit le fieri. Que ne penfèroit-ilpoint3 SIKEy s’il voyoit comme nous en voflre propre perfonne 3 ce que la pein- ture la plus parfaite ne peut que * ffiblement reprefenter f s’il y con- ' Jideroit un moment 3 ce que vos %ennemis nont jamais envifagc fans frayeur i ce que vos allie^ ne re¬ tardent quavec confiance ; ce que la Cour la plus delicate & la plus fpirituellc voit toujours avec un nouveau plaifir s ce que vos pcu-
E P I S T R E. pies ne Je laffent point d’admirer; ce quon ne peut dire 3 & qu on croit a peine quand on vous avu. Quelque dcjir fecret qui ait píi la-defjus échaper k ce Prince3 il a bien conçu} que le Ciei en formant bun pour le bonbeur & la gloire de I'ancien monde & donnant a l’autre l’Empire du nouveau, vous avoit apparemment Jepare^ pour tou jours. Mais s’ll n a pu efpercr de voir Vo fire Majcjle > il s’eft du moins applique tout entier a la con- noitre. C’a eflé pour nous, SIRE3 une joye bien fenfible 3 d’ejtre fouvenú oblige^ pour obe'ir k fes ordres > deluy faire I’hifloire de vojtre vie; de luy conter les heureux prefa¬ ces de vofire augufte naiffance 3 les troubles de vojbre minor itc 3 les pré-
E P I S T R E. tniers miracles de v o fire regne. 11 a voulu fiçavoir par quelles rou¬ tes 3 inconnués jufiqualors aux au¬ tre s Souverains 3 vous efies par¬ venu cn fi peu de temps a ce haut point de grandeur 3 qui entretient depuis tant d’annecs} & l* j^ou- fie dans hfiprit de vos voifins} & la tranquillitc dans le cceur de vos fu jets. ll avoit 3 SIRE j deja oui par¬ ley de vos Viéloires ; car ou le bruit ne s’en efl-t-il pas repandu ? f rfiais plus touche de vos qualite% • perfionnelles> que de tous ces fuc- 9 ces3 il seftfait un plaifir finguher d'apprtndre de nofire louche .3 que Voflre Majcfié avoit plus d’intre- pidite dans la guerre que fies pro- pres Capitaines 3 plus de conduite que fies Generaux > plus de vues
E P I S T R E. que fes Mini fires 3 plus de foins & d’exalhtude que fes moindres Ojficiers : que dans le gouuerne- ment politique, fon application in- Jpiroit 1’equité 3 la moderation 3 la politejje 3 I’ordre & la d fcip line d tons les membres de I'Etat: en- fin que dans le domeflique 3 njofire egalite d’bumeur 3 njos manieres douces 3 nobles & engage antes •vous avoient attire I’amour & Vadmiration de tons ceux qui njous approchent. Charme luy-mefme 3 S IRE 3\ de ces qualite^ de lame, qui for¬ went le heros ; il na pii douter j que V'oflre Majefie neufi encore cclles du corps 3 qui achevent de rendre le heros parfait. Pour con- tenter fur ce point la curiofité de ce grand Prince 3 nous navons gu
E P I S T R E. nous difpenfer , d’entrer dans un detail infini dc cc qui njous regar¬ ded de luy purler de cet air maje- jlueux , de cette noble fiertè , de cet agre me nt qui anime njos moin- dres actions & quife mejle d tout cc que njous faites ; de defcendre enjin jufqu aux plus petites chofes , fi ncanmoins ily a quelque chojc de petit dans un Roy , ou tant paroifl grand , cu tout eft augujle. Voil a, SIRE, ce quun Em- pgreur , qui fait gloire d'ignorer le rejle du monde, na pu s’empef- cher de connoishre “Un Prince de ce caractere mérite bien que Vofire Afajejle le connoijje dfon tour, çy jette un moment les yeux fur fon Portrait & fur ces memo ires , ou elie njerra ce que le j'ang hfartare, tempere par une education Chi-
E P I S T R E. a injpirépour le gouver- nement 3 de force (fig de fagejfe tout enfemble. Son pere d Ia age de fix uns fit fious la conduite d'un tuteur 3 la conquefie entiere de la Chine : ce- luy ci encore enfant luy fucceda 3 & ajfermit luy-mefme hien-tof aprés 3 fon throne chancelant. ll dijfpa les pirates des cofies & des Roj/aumes maritimes. ll oblige a les Rojis de Canton & de Fokien d fie foumettre ; il domta celuy .de Chenfi, , reconquit toutes leh Provinces du couchant. Il a de~ puis rendu tributaires de IaEmpire( la plufpart des Princes Tart ares ; il vient de
E P I S T R E. A prefent 3 il protege fes vaf faux ; il tient fes pcuples dans le devoirs; il vit tranquílle 3 puifant, heureux ; ft) anim'e dime portion de ce même genie 3 que le Cieifem- ble avoir verfé tout entier duns vojlre Perfonne 3 il ejl devenu le plus grand Prince qui ait jamais gouvernê la ■ Chine. Mats ce qui 1'approche encore d’avantage de Vojlre Aíajejlé, c ejl la proteflion quil donne en fes Ef- tals , d la Religion Chrejlienne. On iiejl pas étonné 3 SIRE, que vous la défendie^ en Europe contre les • ejforts les plus violens de l here fie & de lambition. Vous deve% ce ijele d voftre foy 3 aux exemples *de vos Ancefires 3 d la qualite de Fils A fné de 1’Eglife , qui vous eleve au dejjus des autres Rois cn- ã v j
E P I S T R E. core plus que toutes les autres pre~ rogatives de vofre Couronne: V^ous le deve% aux benediólions que Dieu a fi abondament rêpandues fur vojlre glorieux regne, & a cet- les quil prepare encore d vofre pie- tí, dont les augures certains font la jufle conflation devospeuples}çy* les efperances de toute la Chref- tienté. Mats on ne peut ajfe^ admirer quun Empereur > nê dans le fein de 1’idolatrie fmbu dês fon enfi't^e des erreurs populaires , eleve dans la fuperftitionfe foit de luy-mej- me fait jour au travers de ces épaif- fes tenebres: & qtie parmi tant de fauffes Religions > dont il efl envis ronnêyd aitdemefêlafainteté & la veritê de la nofre. Il enfait fouvent 1’êloge; il en-
E P I S T R E. ricbit nos autels de fes offrandes li jeproflernc denjant la ÁAajejle dtt Dieu que nous adorons > il 'vient tout récemment de donnerafes peu- pies par un Edit, Pentiere liberte d’embraffer publiquement la Foy de fefus-Chnjl; & fans les interejls de la politique & de la fagejfe mon- daine, pcut-eflre leuren eufl-illuy- mefrne donné l'exemple- Ceft a Foftre Majefte, SIRE, que nous devons particulierement cem grace, quon anjoit depuis cent ans inutilement de free; & que ce Prince accorde aujourd huy aux ^M’Jfunnaires quelle luy a en~
E P I S T R E. mémorables qui foit arrive depuis la naijjdnce de 1'Eglife , ejl non- Jeulement pour Vojtre Majcjlé le fujct d1 uneJenJible congelation 3 mais encore un motif bien preffant d’a- chever ce grand ouvrage 3 qu elle a Ji heureufement commence. Ce n’ejlpas 3 SÍRE3 dans le deffein d'agrandir vos Etats , que je viens de Ji loin Jblliciter ce nou¬ veau fecours. Le Ciei en vous fai- Jdnt le plus puijfant Prince de la terre 3 ne vous laiffe fien plus defirer. Ce que nous fbuhaittons par Id 3 ceft de vous engager d conque- rir ccs vajles Roja umes d Jefus- Chrifl ; & d’avoir nous-mcfmes occajion dj contribuer de nos tra- vaux & de nos vies. C’ejl aujji defaire connoiflre àtoute l Europe 3 que Ji nojlre profejjion ne nous per-
E P I S T R E. met pas comme d tant d'autres de nousfacrifier aux interefls de vof- tre gloirc ; nous fommes du moms toujours prcfls de fitivre lesimprcf- Jíons de vojlre %ele. Je Juis 3 avcc le plus projvnd rejf>eól & le plus parfait devourment 3 SIRE, ’ DE VOSTRE AfJÍjESTE’, /t Le trcs-hiimble j tres-obéiííãnf» &C tres-fidelle fujet & fervi-- tear, Le Comte , de la Com- pagnie de Jesus.
AVEKTISSEMENT. JE ne fçay quel eft le pias i plaindre, ou d’un Voyageur qui donne trop aifément des relations au public, ou de celiiy qui les lit fans precaution Si Tans difcernement. Ce genre d’ecrire n’eft pastout-à fait íi facile qu’on fe 1’imagine. Pour y réuílir, il faut non-feulerrtent de 1’efprit Sc du gout j mais encore de la bonne foy, de I’exacHtu- de , un ftile fimple, naturel , Si qui per- fuade. il faut mefme de I’erndition-c Si comme unPeintre, poureftre patfait en fon Art, ne doit rien ignorer de tout ce qui peut eftre exprime par les couleurs, de mefme, celuy qui entreprend de peindre les mpeurs des peuples, Si de répréíenter les Arts^Hcs Sciences,les Religions du nouveau Monde, ne peut toucher avec fuccés tant de diferen¬ tes matieres, fans une grande étendue dl connoiifance, & fans avoir en quelque for¬ te un eiprit univerfel. Tout cela mefme ne fuffit pas ,s’il n’a de plus cífé témoin de la plúpart des événe- mens qu’il raconte j s’il ne s’eft inftruit des coutumes Si de la Langue des Habitans-, s’il n’aeu foin de lier commerce avec les hon-
AVERTISSEMENT. ticftes gens; & s’il n’a mefme pratique le3 perfonnes d une qualité diftinguée. Enfin pour parler feurement de 1’abon- dance qui fc trouve dans un Empire, de fa beauté, de fa puiflànce; il cít necefíaire de confiderer defes yeux la multitude des peu- fles.le nombre & la fituation des Villes, étendue des Provinces; c’eft-a-dirc, qu’il faut employer une partie de fa vie dans des courfes continuelles, & dans une recher¬ che curieufe de ce qu’il y a de plus rare dans le pays; ce qui fans doute coufte un pen plus quedefe trouver icy dans les artèmblées des fçavans; ou meime fans forth- de fon cabinet, de parcourir en repos & à loifir toute I’autiquite. Ccpendant il y apeu de gens a qui on Ca¬ che moins de gré de leur travail, qu’aux Au"curs des relat’ons- Qnelques-uns pcu touchez des nouvelles ' étrangeres, ne s’arreftent guere qu a ce qui parte foils lcurs yeux; d’autres n’ont point de foy à tout ce qui vient de rt loin; i!s fe font un merite & une maxime de ne lien croire, amis de la verité , jufqu’an’en vou- loir reconnoiftre aucune. Il y en a qui ne peuvent fouffrir dans les relations, ni miracle, ni événement extra¬ ordinaire, ni toutce qui parte les préjugcz
AVERTIS SEMENT. les plus communs •, corame fi la nature épuU fée à nous enrichir icy, n’avoit rien pupro- duire ailleurs de rare j ou fi Dieu eftoit moins puiííant dans les nouvelles Eglifes de l’Orient, qu’il nc 1’eft encore aujour- d’huy parmi nous. Enfin il en eft d’un caredere tout oppofé, qui ne lifent ces fortes d’ouvrages que pour y trouver du merveilieux: ils ne font jamais conténs qu’ils n’admirent. Ce qui clí natu- rel, leur paroit infipide Sc indigne d’eftre écrit •, Sc fi on ne les reveille par des avanru- res inoiiies ,&des prodiges continueis, ils s’endorment fur les hiftoires les mieux écri- tes Sc les plus raifonnables: de fovte que pour leur plare, ilfaudrçit, ce femblc, faire des peuples d’une nouvelle efpece, & créer exprés, pour eux un nouveau Monde. Il n’eft pas aifé de concenter tant de gouts differens; Sc les Voyageurs qui rcvienneht cn leur pays, n’ont guere moins de peine àfe faire écouter dc leurs Compatriotes, qu’ils en avoient eu peu de tems auparavanr, àfe faire entendre parmi les Etrangcrs. Il eft vray qu’ils ne meritent pas toíijours d’eftre écoutez; le vuide, le peu d’ordre qui fe trouve fouvent dans leurs relations, la paffion qui y regne par tout, SC qui fait quel- quefois d’une hiftoire , une fuite conti-
AVERT1S SEMEN T. tinnelles de calomnies, mais fur tout la har- dicílc avec laquelle on y debite , mefme dansles matieres indifferentes, des fables ridicules pour des vericez confiantes, re- butent avec raifon les honneftes gens , Sá rendent mefme fuípe&s les Auteurs les plus diferets Sc les plus linceres. 11 arrive encore que pluíienrs Voyageurs nous abufent, parce quils ont efté trompez cux-mefmes les premiers. Combien sen trouve t-il qui arrivant dans un nouveau pays, s’imaginem pouvoir en un moment s’inftruire de cc qui le regarde. A peine font-ils débarquez qu’ils courent de toutes parts, corame des gens affamez, ramafler avec avidité tout ce qui fe préfente, & char¬ ter indifferemmer tleur recueil des comes publics 8c des dif ours populaires. Ce qui a-fait dire fort plaifamment à un El'pagnol; . qu’un certain Auteur, au lieu d’intituler fon livreRelation de ce quily a de plus cottji- § derable dans le nouveau Monde , euft beau- coup mieux fait de luy donner pour titre , Relation de ce cjue toute la canaille des In- des, les Mores, les Cafres, les Efclavesy Chr. m ont fdellsment rapporte , dans les en- tretiens quej’ay eu reprulierement a veceux. D’autres quoyque plus refervez, font na- turellement portez à exagerer toutes cho-
AVERTIS SEM ENT. jfes. Et certainement quand on a fait cinq ou fix mille Irenes par curiofité, on feroit bicn fâchc davoir entrcprisun fi pénibla voyage, pour ne rien voir que ce qu’on a vu fi fouvent en Europe. Alorsfi Ton n’y prend garde,on eftirae tout,on lone tout, le climat, les coutumes, l’efprit des Habi¬ taras-, & cequily adeplus barbate devient quelquefois un fujet d’admiradon. Mais quand on écrit aux autres ce qu’on a foy-mefme admiré,les idées groilifient en¬ core beaucoup plus foils la plume, & de- viennentavec le terns monftrueufes : foit qu’on veuiile plaitc à fon lecteur, ou qu’on fe faííè une fecrete vanité de luy enfeigtier ce qu’il n’avoit jamais apris de pcrlonne. J’en ay vú de plus fcrupuleux en appara - ce, mais en cffet aulfi peu finceres que les Íiremiers, qui croyent raconter fidellcmcw; es chofes, lors mefme qu’ils abufent ordi- nairement de nos termes- Je m explique- Nous lifonstous les jours des Livres,quil parlent de certains Royaumes des Indes, comme nousparlons de ceux d’Europe. Les Villcs capitales, les Provinces, les gouver- ncmens de Places frontieres, le Louvre, les Minifires d’Etut, les Généraux d’armees,&C cent autres termes de cette nature entrent naturcllement dans lours difcours v do forte
AVERT1SSEMENT. qu’on s’imagine en les lifant voirParisfVer- faillcs, Sc nos plus formidablcs armées. Ce- pendant ce Louvre eft une maifon de bois mal entenduc j cette Cour Sc ccs Miniftres , une cohue d’efclaves à demi-nuds ; ces Vi- ce-Rois commandent à quinze ou vingt pe- tits Villages difperfez çà Sclà dans les bois, & ainfi tlu refte. Certainement ces termes qui reveillent cn nous de fi grandes idées, ne font nulle- ment fairs, pour ces fortes de Royaumes c- quivoques, qui n’ont prefque lien de com- munavec les noftres que le nom. Pour moi je crois qu’on ne s’en doir fervir qu’avec quelque precaution; Sc qu’en ufer autrc- mint, c’eft mentir en quelque maniere, en pliant la vériré. Mais quand le pays dont on eerit la rela¬ tion , renferme en effet quelque cholc de frand Sc de finguliér; il eft encore plus ailé es’y méprcncue Alois on ne fe contente * pas del’eftime,onveutattirer l’admiration. Dans ces rencontres il faut eftre en garde contre fon propre témoignage,íi j’ofe m’ex- pliqucr de la forte , Sc en ufer comme ces perfonnes humbles Sc modeftes.qui retran- chent toujours dans leur efprit,lamoitié du merite que leur imagination leur donne, Sc qui peut-eftre n’en lailfent encore que tropj
AVERTIS SEMEN T. afin d’approcher du moins un peu plus prés de la vérité. Aprés tout il ne faut pas confondre par une injufte prevention,les bonnes relations avec les mauvaiícs : Et comme ceft une grande imprudence de donner à tout fans choix, fansexamen,fansdiftin&ion; auili eft-ce uneaff; elation ridicule de rejetter in- difFeremment ce que les Voyagcurs nous rapportent, quand leur état, leur definte- reilement, & leur capacite nous les doivent rendre croyables. Pour moy,quelquepaflionque jemefois toujours fenti pourI’exade verity,je nay pas ofc entreprendre de rapporter dans un ouvrage entier, ce qu unlong fejour & v,ne aiTez grande application rn’ont fait conndíK tre de 1 Empire de la Chine; perfuadé que le défaut de plufieurs autres qualitez, ne- ceflaires pour y réullir, ne feroit pas fuffi- famment compenfé par ma bonne toy. Cependant comme il ell difficile de fe* take tout-à-fait , quand on revient de fi loin, & que pour ce qui regarde la Reli¬ gion, jenepuis guere m’empefeher de pu- blier les progrés quelle fait dans l’Orient: j’avouc que j’ay efté bien aife d’en entrete- nir fouvent ceux qui font les mieux inten- tionnez, & qui ont quelque zele pour nò- tre fainte foy.
A FERTISSEMENT. C’cft aufli cc qui m’a fait prendre la li¬ berte d’ccrire fur ce fujet à diverfes perfon- nes de qualité;foit pour f.itisfaire à l’obli- gation ou j’eftois, de leur rendre compte de mon voyage; foit pour obeir à leurs ordres exprés,foit encore pour répondreàleurs honneftetez, Comme ces Lettres font un abregé des entretiens particuliers dont ils m’ont hono- rc , elles renferment une grande partie de ce qui regarde l’ctat prefenr dc la Chine; & j’ay cru que j’en pouvois donner le recueil au public , non pas comme une relation re- guliere & univerfelle dc ce grand Empire; maiVcommc des memoires , qui ne feront pgpt-eftre pas tout-à fait inutiles i ceux qui
AVERTISSEMENT. <àe la converfation. Mais enfin une perfon- ne, qui depuis dix ans, tafche doublier fa langue,pourferenaplir l*efprit de mots bar¬ bares & d’idées étrangeres, quelque chofe qu’cllc ait perdu d’ailleurs, a du moins ac¬ quis parlà,le droit de mal ecrire,fans qu’on cn ait beaucoup de la blârner. Aprés que nous avons paíTé la ligne quatre ou cinq fois, il fembleque noftre ilile foit au deiTus de la critique; & peut-eftre mefme que trop de politeiie dans un Miííionnaíre, édifie- ro't moins qu’un pen de negligence. Aprés cet avertiilement general ,que j’a- vois cru neceilaire dans la premiere edition de mon Livre,on netrouvera peut-e%epas mauvais que j’aj oiite ici quelques nouv'dles reH xions,pour juftifier certains points - riculiers, qui none pas également plu à toiit ^ le monde. t.Tome, i°. E’hiftoire de la fauil’e Chinoifc eftii f‘S- “»■ extraordinaire , que quelques-uns out er celavoulu doutet unpeu de ma lincerite. Sur quoyje nay rien á dire, il ce n’cft que j’ay rapport é avec beaucoup de fidélité, ce que j’ay oiiy moy-mefnae, ceque plufieurs perlonnes dignes defoy ontentendu auffi- bien que moy , & ce que tout le monde pourra entendre, dés qu’on voudral’inrer- roger en ma presence. Quand
AVERT1S SEMENT. Quand jc la vis pour la premiere fois, j<* ne penlay qu a fatisfairc à 1’ordre de Mon- fieurle Marquis deCroifl'y, mais j’ay con- nu depuis, que j’y avois plus dmtereft que je ne mcftois imagine. Des gens que jc ne nommeray point, Si que j épargne tres-volontiers par un elprit de Chriftianifme,s’efloientper(uadé qu’en inftruifant noftre Chinolfe, ils luy pour- roiem bien-toíl infpirer leurs fentimens contre les Milfionnaires de la Chine, fenti- menstres-conformes àceux qui fontrépan- dus dans les Livres de la Morale Pratique; & fi jefuflè arrive plus tard en France, ie no fçayy quellen’auroit point dit. Parbon- hei/j’ay rompu,mefme fans le íçavoir, tcMtcs ccs mctures,&ccux qui les avoient Lrifes onteftebien étonnez d’avoir fimal *oncerté leur deífein, ou dele voirfi-toft échouer. h 2°. Quelques-uns ont cru que les dif- cours que font les Chinois dans mes Me- moires, font plus dé mon invention, que de la leur: je fuis bien-aife qu’on fçache qu’en ce point comrae en tous les autres, j’ay tafehe de dire exadement la verité. Ce font pour l’ordinaire de pures verfions, & li je n’y conferve pas toCijours le ílile ferre Sc obfeur des Chinois, ce n’eft que pourtaf- Toms I, ê
AVERT1S SE M ENT. clier dc faire mieux fentir en noftre langue, toure la force éc couce la délicatellc que jay moy-mefme fenti dans la leur. 1 Jay vu depuis peu dans !e Journal des Sçavânsjun excraic de mes Memoires,fi peu fidcle, queje ne puis entieremenrdiflamti¬ ler lepeu de fatisfa&ion quej’en ay Je cora- ptcrois pour rien ce qui me regarde, mais je fuis oblige dcmpefchcr au moins le pu¬ blic d’y eftre furprisfur deux articles, done 1’un regarde les Sciences, 6c l’autre Ia Reli¬ gion. Dans 1’extrait de ma derniere Lcctrc, on ne dit rien des obfervations celeftcs qui fervent dans la Geographic à determiner la longitude. Et diverfes perfonnesont rpup- Çonné que 1’Auceurdu Journal en auoT ale de la force,pour faire plaifir à ceux,qui n .p- prouvent pas l’uiage que nous en faifon. préferablcment à tous les routiers & aux itineraires des anciens. Ils voudroiert peur-eftre que je parade, du moins p z mon lilencc, encrer un peu dans leurs fen- timens. Aprés ce que nos plus «celebres Aftrono- mes,Monficur Caflini, Si Moufieurde la Hire en one die, aprés les remarques du Pe- re Gouye, aprés ce que j’en ay écric mgy- çnefiHe, je ne fçay comment onpeuejuger
AVERTISS EMENT: qu’il y ait deux partis i prendre là-deílús.’ Ce ne font point ici des opinions oil il foie pcrniis de di(puter,ce font des démonf- trations donron convlent fans peine, dés qu’on les eomprend. Monficur* Voflius qui eftoit fort habile homme,fanseftre Ma- rhcmaticien, s’eftrepenti fur lafin de fa vio de s’cftre trop avance en cctte matiere,& je crois que ceux qui s’y font trop facilemcnt engagez avec ltiy,devroient fans façon fui- vre fon exemple. Ce qui regarde l’extrait de ma feconde L ettre,eft encore de plus grande impo nan¬ ce; & je ne veux que rapoorer implement ce q/1 ’ay ccrit &ce qu’on me fait dire, poJr faire connoiftre atoutle mondel’in- ji/Aice que me fait M. Couiin , ou celuy I'/y’il employe pour 1’ãiderà compoferfes Fxtraits; car je voudrois bien pouvoir le J'uftifier dans l’cfprit des honneil 's gens. ) Aprés avoir parle de l’eilime que l’em- pereur de laCnine paroift avoir pour les Miifionnaires , je dis qu’ii reconnoift cn eux un zele tres-pur & tres-defintereíTé , qui n’a d’autre fin que la gloirede Dieu & lefalutdesames. J’ajoute enfuiteces pro- prestermes: Il eft fur tout fi convaincu que c’ert-lal’ii- *If«sc Voflius. 6 ij
Tome I. t*&e ?*• APERT7 SS EM ENT.. « niquc motif de toutes Ieurs entrcprifcs, »> qu’il fe fait un plaiilr fccret de contribuer à ... leftablifleinentda Chtiftianifme|, malgré » Faverfion qu’on luy cn a voulu infpirer, »> danslapenfce qu’il ne fçauroit par aucune t, autre voyc, payer les Cervices que ces Peres » tafchent de itiy rend’re.. » Audi 1c P.Verbieft eilant a l’extremite „ laiíla un écrit pour luy eftre prefenté, dans „ Icquel entre autrcscholes, il luy difoit,S/ré ,, je meurs content: puifque j'ay employe pref •> que tons les moments de ma vie an fervice de „ vofire AfajeftS. Mats je la prie tres-hum, „ blement de fe fouvenir apre's mamort> quen „ tout ce que j'ay fait,je nay eu d’ant,re vui „ que deprocureren laperfonne duplus'Mflnd „ Prince de I'Orient, un P rot eft cur a, la pus „ fainte Religion de I'Vnivers. \t Il faut ce me fcmble, eftre un Critique bien fevere,pour trouver à redire à ces fón- timensj cependantM.Coufinn’a pas jug'* qu’ils fuílent aíTez édifians pour un Mil- iionnaire; & voicyce qu’il enrapporteôi ce qu’il en penfe. •> Le P. Verbieft (dit-il dans le Journal du •> Lundy zi. Janvier 1697-) eftant à 1‘extre-r •• mitéde fa vie, 1’aiíTaun écrit pour luy eftre ** prefenté dans Icquel entre autres chofes il *> luy difoit, Je menu content puifque j’ay
AVERTISZEMENT. employeprefque tons les womens de ma vie att fervice de voftre Afajefte. Lauteut du Journal paíTc íous filence tout ce qui fuit, touchant les vues que ce Pere avoir dans IcTervice dece Prince, & ajoute en- íliite cette reflexion : Les deux slpoflrcs
JVERT1SSEMENT. míeredc 1’Evangiedans 1’Oncnr. Jufques ici les vrais fçavans & les bonsCatholiqucs de 1’Europe lavoientégalementeftimé; je nr fç.y ponrquoy M. Caufin 1’attaquc & le blafme íifacilement.
TABLE Acs Lettres contenues dans ce pre-% mier Volume. I- Í' A Monfeigneur dePontchartrainj Voyage dc Siam jufqu’a Peking, i. , A Madame la DucJicile dc Ncj moms. La manicre dent 1'En.pe- rear nous recent, dr cc que nous frfriesJans la VilLe dc Pekin. 58. Monfeigneur Ie Cardinal dc Furilemberg. Des villes,des bafri- mens, & des ouvrages lesplus con- fidlrables.de la Chine. yy . A Monfieur le Comte dc Crecy. Du climat, des terres, des canaux, des rivieres, & des fruits de la Chine. 1J5>. A Monfieur Ic Marquis dc Torfi Secretaire d’Etat pour les aftai-
jes.étrangeres. Dtt caraclere par- ticulier de la nation Chinoife, fon antiquité, fia noblejfe, fes modes 3 fes bonnes & Jès nmvaifes qua- liteT^ 203. d. A Madamc la DucheíTc dc Bouil¬ lon. De lapropretedr de la magni¬ ficence dts Chinois. 250. 7. A Monfcigncur FArchevefque Due dc Reims premier Pair dc France. De la langue, des caraãe- res, des livres, de la mordit, des Chinois. Xaí* 8. A Monfeigneur de Philipeaux Sc cretaire d’Etat. Du caratterepar- ticulier de 1’efirit des Chinois. 354 NOUVEAUX
M EMOIRES SUR L’ESTAT PRESENT D E LA CHINE. tre Premiere A Monfcigneur. DE P ONT CHARTRAlNj T Miniftre & Secretaire d’Etat. Vojage de Stum jttfqu’h PckJ/t. M ONSEIGNEUR, Qtjoy-qu on fe fade ordinairement un plaifir de parler de fes voyages, &que ce- luyde la Chine, dou jevicns ,ioit Pundes Tme U a
í Memoires (hr /’ Et at prefect plus grands & des plus beaux qn’on puiiTb faireau monde , je n’ay pu jufqu’icy me ré- foudre d’en écrirc une Relation dans Its formes. Lemot de Relat:on eft à prelent It ufé, qu’on n’eft plus guere curienx d’en lire de nouvelle : d’ailleurs le public eft trop occupé des affaires du temps, des guerres > des negociations, des mouvemens oil fo trpuve route I’Europe , pour s’appliquer long temps à ce qui touche les Pais éloi- gnez. On n’a des yeux qtte pour voir la gloirede la France, qui fettle, fous le plus çrand de fes Rois, réftfte à taut de pu ill an¬ tes I'guecs j & quand on jette la veue fur le prodigieux nombre d’ennemis qui 1 atta- 2ucnt, à peine fe fouvient-on quV^v ait ’autres peoples & d’autresRoyaumes^ns le monde. \ Pour vous , M o N s e t g n e u r , dò t l’efprit eft univerfel aulft-bien que le zelt , &qui eftes dumoinsaufli fenftble aux vi - toires que Jefus-Chrift tanporte fur 1 t- dolatriedans les Indes,qua routes les ba- tailles que nous gagnonsai Europe, je fuis perfuade que vous trouv
dcUChine. LettreI. $ ■lent dans nos travaux, lien ne peuc nous exciter davantage à les continuer , que L’in— •tereft que vous temoignez y prendre. Et certesjle proj.t d’envoyer desMifi- ilonnaires Mathematiciens jufqu’au bout du monde, eftí glorieux auregneduRoy, ík liavantageuxàlaReligion, que nos Mi- nifties les plus cclairez n’onc rien oublié pour le faire rciiftlr. Monfieur Colbeit le fit d’abord agrécr à Sa Majefté •, il donna ordre enfuite, qu’on prép.iraft les inftiumens neceflaires pour un nombre confidérable d’obfervateurs , qui devoient tons fe rendreàla Chine, les tmsau'la Molcovie &la Tartarie r les au- tnli'f ar la Syrie & par la Perfe , & les der- */rs par l’Ocean , fur les vaiil'.aux de la /iompagnie des Indcs. £ La mot't de ce Miniftre, qui arriva pour . lots, fufpendit quelque tchips 1 execution Vde ce granddetlein-, tnais Monfi -urde Lou- ■ vois ne luy cut pas plutoft fuceedé dans la charge de Surintendant des Arts & des Sciences, cju’il demanda par ordre duRoy, à nos Supérieurs des fujets fçavans, zelcz, capables d entrer en routes ces veues, Sc difpoíez a partir au premier embarque- ment. Il procura a.ccux qui luy furent pre- fentez toutc forte d’inftrumens Sc de tna- Aij
4 'Me wo Ires fur l'Etat yrefcnt chines, des penfions, des letcres de recom- mandation pour les Princes de l’Oricnt, & generalement tour cc qui pouvoic contri- buer au fuccés de l’entrepiifc. Monfieur de Seignclay jugeant dans la fuite que fans le fecouts He la Marine, il eftoit difficile de foutenir ces nouvelles Millions , fouhaita d’en cftre chargé , &C obtinc en effet qu’elles feroient dorefna- rant attachées à fon miniftere. Cependant Monfieur de Louvois ne les abandonna pas entierement: il contribua naefme de fes li- beralitez particulieres à chercher par terre un chemin facile jufqu’a la Mer Oriencale, IiarlaPologne, la Mofcovie ,laSibene, & a grande Tartarie. q. C’eft ainfi, Monseigneur, qiUyd.a Providence engageoit trois celebres Mini tres à donner commencement à ce grant ouvra^e, quc vous devez fans doute con. tluire a fa perfection. Les raifons partial, lieres que chacund’euxaeu des’y interef fer , fe trouvent routes réiinies en voftre perfonnei l’etabliflcnlent de la Religion, fa gloire du Roy, I’avantage de fes fujets, vos emplois mcfme qui rcgardent égalc- roent le foin de la Marine & celuy des Arts icdes Sciences. LesefFctsjMonseignhur, que ce»
de la.Chine. LettreÍ. 'j fcrvens Miilionnaircs ont déja reffenti de voitre protection , ne permettent pas de dourer à l’avenir du fuccés de leurs tra- vauxj &c c’eft ce qui lesoblige delever pour vous les mains au Ciel avec toute la fer¬ vent- que leur peut inipirer la converfion du nouveau monde. Mais outre cette marque de reconnoif- fanco, ils ont oncore une obligation étroite de vous rendre compte de leurs a&ions, de leurs voyages, de Tillage qu’ils out fait dcs liberalitez duRoy. Cefontdes Mémoires que voftre zele exige deux, & qui peuvenc contribuer à Taugmenter. Ainfi je crois que vonsygréerez la liberte que je prens de vo^jrcn écrire qu.lque chofe de leur part, ’ p' /r fuppléer à ce qui a pu m'echaper dans ' s diveríès audiences dont il vous a plu honorer. E Rov poufte, beaucoup plus encore par la paftion qu’il a d’etendre en tous lieux la Religion Chretiennc, que par le defir de perfcd onner les fcicnccs, ordonna, il y a dix ans , à fix de fes fujets Jefuites , d’allcr à la Chine en qualité de fes Mathemati¬ cians-, afii\ qu’a la faveur des fciences na- turelles , ils fuflent en eftat d’y répandre plus aifément les iumiéres de TEvangile.
/> Memo iresfurl' Etjt prejcftt J’eCrs le bonheurd’eftre de ce nombre>& nous nous embarquafmes au commence¬ ment del’annee i6Sf. fur le vailfeau qui por- toit Monfieur 1c Chevalier dc Chaumont Ambafladeur Extraordinaire à Siam. Jufques-là, la navigaton fnt tres-htii- rcufe , mais les vents contraíres qui re- gnoient alors dans les Inces , ne nous pcr- mirent pas de pail'er outre, &: nous fufmes obligez dc demeurer pres d’un an dans ce Royaume, pour attendre le temps ordinai¬ re del’embarquement. Le Roy de Siam qui fe piquoit d’Aftro- logie, voulut nous voir, nous connoiftre , Scobferver les aftres avec nous. 11 a^mira fur-tout lajufteiTe avec laquelle nourfejy prédifmes une éclypfe de Lune j & dés-lòf* •; il eut la penfée de nous retenir tous aupre ' dé fa perfonne. Mais eftant informe de nos ordres, il permita quatre denous, depaf- fer i la Chine; i condition que le Perc Ta- chard retourneroit en France, pour dc- mander au Roy de nouveaux Mathémati- ciens, & que je demeurerois cependant en fon Royaume. Le Pore Tachard partit en effet pour l’Europe : )e fus retenu à Siam , & les Pe¬ res de Fontaney, Gerbillon, de Vifdelou 8c JBouvct s’embarquerent pour Macao petite
dc In Chine. LettrÉ I. 7 ville íituée fur la pointc d’unc Iíle»à l’en- trée dc la Chine, ou lesPoítugaisontune fortereílè. Noftre fortune fat differente, felon Ics diffc rens endroits oil nous nous trouvai- mes. Le Pere Tachard arriva heureufement à Paris aveclcs AmbaiTadeuis Siamois: mais ceux qui s’cftoient embarquez pour la Chi¬ ne, furent furpris peu de jours aprés leuc depart d’une violente tempefte, qui rompit le voyage,& qui les mit dans unextrefmc danger. Lent vaifleau appartefioit à Mon- fieur Conftance, & paroifl'oit bon j mais il fut fi tourmenté, qu’en peu d’heures il coni- meiyyà s’ouvrir dc routes parts. .')}£ Capitaine hommede tefte & fort ex- mpmentz dans fon art , animoit tout Ic fondc, de la voix & par ion exemple, à pien faire fon devoir; mais on cut beau tra- vailler & jetter à l’eau une panic de la \.hirge i la Mer eftoit fi rude, & le vent qui FraíchiíToit à tout moment, devint fi fu- rieux,que les marelots perdirentcourage, & abandonnerent la manoeuvre. Les Peres jugeant que tout eftoit defefperé, ne lon¬ ger mt plus qu’a la mort. D’un code ils tafehoient par leurs exhortations, den pro¬ curer une bonne aux gensde 1’équipage» qui dans ces fortes d’occafions paroifloient A iiij
” _ Memo iresfur l'Em trefent toujours penetrez dcs fentimens d’une vc- ritable penitence; & de l’autre ils ne cef- foient d ofFrir leur propre vie en facrifice à Jefns-Chrift, pour l’amour duquel , ils avoient G lono-temps defiré de la perdro parmi les infideles. r Dans la neceilitede fairc natifraoe, on ne crut pas devoir tenir !e vent, &: lePilote aima encore mieux écKouer fur la cofte avec quelque elpcrance de íê íàuver , que de le voir tout dun coup enfeveli dans Jcs flots. Dcs qn on eut fait vent arriere pour y arriver,le vaiiTeau fit rrioins dean, & on eut le temps avant lanuit d approcher des Terres qu’onne connoiílòit point. Lvf'aif- leau toucha pluiieurs fois fans s ouvrir\ fin on íc mit a 1 abri derriere une Ifle piés de Coflomet, Province du Royaumv de Siam, qui confine avec celuy de Cam- boje. Dés-lorsle Capitainedefeipera de pouJ voir continuer le voyage,foit a caufequ on n’eftoit pas cn écat de tenir la Mcr ! foit parce qu’cftant tombe foils le vent, qui fe¬ lon le cours ordinaire dcs fiifons, devoir encore durer plufieurs mois, il eft >it im- poflible de fe relever; pour doubler la poin- re de Camboje. Cependant les quatre Miflionnaires plus
dela Chi/te. LettrE i. 9 fcníibles à cc retardemcnt , qu’au danger qu’ils avoient couru, refolurent de fe ren- dre à Siam par terre, pour s’embarquer fur un vjiffeau Ang'ois, qui partoit au mois d Aoiiit pour Canton, lls s’engagerent done, dans les bois, eiperanttrouver quelquc vil- lage & des guides ■, mais ils s’cgarerent bien-toftj&Tcur vie ne fur pas moins cx- pofée fur terre, quelle avoir efté fur mer peu de temps auparavant. Les ruiflèaux grolBs par les pluyes , rendoient les che- mins impraticablcs : ils marchoient pieds nuds au travers des torrens &c des cam- pagnes inondées, ou un nombre infini do iangfucs, & une niiée de mouchcrons, qui dai|r^*s Indes font le fleau des Etranocrs , 1 bourmentoient cgalemenr. D’ailleurs les eftoient pleins de ferpens, de Tigres, ie Bufles,& d’Elephans, quineleur per- mettoient pas de prendre un moment de repos. v Mais ce qui les prefToit le plus, cftoitla faini. Le pen de vivres qu’ils avoient porté avec eux hit bientoft confommé, & ils fe trouverent dans une extrefme difette : de forte que (ans un village qu’ils dccouvri- rentpar hafard, ils froient infàilliblement peris de miíère. Ce n’cft pas que les habi- tans du lieu fuflènt en état de leur donner A v
lo Memolres fur I’Etst prc/ent un grand fecours, eftant eux-mefmcs de-' poarveus de coutes chofes \ mais ils les re- mirent au moins dans le chemin, Sc les con- duifirent à leur vaifleau, ou ils arriverent aprés quinze jours dc voyage, demi-morts de faim Sc de fatigues. Je receus ces trifles nouvelles à Siam par uneLettre du Pere Fontaney: elle efloit tou¬ ch anfe Sc pleinedeces tcndrcs íèncimens» que l’amour des fouffrances infpire : on ne pouvoit la lire fans en cftre foy mefmepé- nétré > Sc fans rcconnoiftre la difference de cequefentune ame à l’oratoire, quandde loin elle defire la Croix de Jefus-Chrift, Sc de ce qu’elle éprouve quand elle a le bon- heur de la porter au milieu des bd».t ,Sc dune affreufe folitude. ca. Cependam Monséigneur, je n’e, tois guerre moins embarraflé de mon cofte'. j’cftois demeuré à Siam, à condition que Monfieur Conftanceme placeroit dans une maifon AcT-iLtpoins, c’eft ainfi qu’on nom- me les Preftres ou les Religieux du pais. Jufqu’alors on n’avoit pu en gigner aucun á la Religion Chrérienne, quoy-que cefoif de leur converfion, que depende celle du peuple. On croyoit que le feul moyen d’en venir á bouc, efloit d ■ vivre familieremenc avec eux, de s’habiller à leur maniere, Sc
de la Chine. LettreI. ir de mencr nne vie auíli auftere que la Ieur. Je fçavois que cec expedient avoir réiilli dans la Million deMaduré, & je me perfua- dois avec plulicurs autres qu’il rciiifiroit également à Siam. Mais la conjuration des Malaies &C des MacalTars, qui arrivaen ce temps-là, donna tant d’occupation à Mon- iieur Conftance, qu il n’eut pas le temps de longer à moy. LeRoy, qui favorifoit la Religion Chrctienne, & fon M iniftre qui en cftoit le plus ferme appui, furcnt lut fiointd’eftre cgorgez une nuit, avec tous es Chrétiens du Royaume. Mais cnfin nof- tre Seigneur nous retira de cet extreme dan¬ ger, & le mal Unit par la mort dela pluf- paj^ncs conjurez. y*yCet accident donna le temps aux Peres /yui eftoienupartis pour la Chine, de rc- fournerà Siam avantqtie je fufle bien cn- ; gage dans la nouvclle viequeje meditois: & lots qu’ils furent arriyez, ils fouhaité- -rencque je m’embarquaiTe avec cux, dcs que la faifon feroit venue, puifqu’aulH- bien, c’eftoit à peu-prés en ce temps-làqud le Perc Tachard devoir eftrc de rctour avec un bon nombre de Millionnaires & de Ma- thematiciens. Cefutdonc en 1’année 16 8 7. le 17. de Juinque nous partiimes pour Nimpo, villd A vj
12, Memiires fiir I'Etat pfejent & port coníidérable de la Chine dans fas Province dc Ch^kjam: car nous ne crulmes pas devoir alleràMacao,corainc 1‘annco precedente; parce qu’on nous avertit que nous ne ferions pas plaifir aux Portugaisv Sc que li nous y allions, ils eftoient encore nroins difpofez ànous en f.dre. Jenefçuy, Monseigneur, fi vous fericz bien-aife de voir le detail de ce voya¬ ge, & la route que nous en avoirs dreilee- Ces fortes de relations, oil I on ne parle prefque jamais que dc Nord SC dc Sud, d’Eft Sc d’Outtl: ; ou Ton s’explique tou- joursen termes durs Sc barbares,quifem- blent n’efttefaits que pour gourmanckr les vents , ne font guére d’un gouft auili on' i— cat qi:c le voftre. Elies ne laiflent pas den¬ tre tres-utiles aux voyageurs, Si jc fuis feu! c|ue ceux qui travainent à perfcòtionner la navigation, en trouveroient le ftyle fuppor- table. Je prendray mon temps pour vous le / prefenter avec quelqnes autres memo ires' dc Geographic: cepcndant agréez s’il vous plaift que je continue de vous dire ce qui nous regarde. Malgré les foins de Madame Conftance &lesordres du Roy de Siam-, lien,par la grace dc Dieu, ne nous manquoit, de ce qui peut contribucr à une veritable morti-
de la Chine. Lettre T. fication. Nous cftions dans un petit vaif- ieau Chinois, que les Portugais appollenc Somme , placez jour & nuit dans un lieu decouvert tk expolé à la pluye ; ii fort à 1 étroit que nous n’avions pas allêz d’efpa- ce pour nous etcndre; aupres d’une Idolc noircie de la fumée d’une lampe, qui bru- loit continuellenaent cn fon bonneur: ce qui nous caufoit encore plus de dcplai- fir,reverce chaque jour à nos yeux avec des iuperftitions diaboliques. Le Soleil ef- toit alors diredement fur nos teftes , & nous n’avions preique point d’eau pour temperer la ioif extreime que nous cau- foienr les chaleurs de la faifon : on fe con- de nous donner du ris trois fois le j; Jr & ricn plus. Ileft vray que le Capi- f /henousfaifoit quclquefois prefenter de ..A viande,quand on cn fervoità 1’équipa- gc > mais comme on l’offroit toujours au- oaravant à i’idole , nous ne pufmes jamais "nous re fond re d’en manger. Nous pafla- mesainfiplus d’un mois , tafehant parnof- tre patience & par nos priéres, d’infpirer à ces idolatres de l’eftime pour noftre fainte Religion : car nous nc fçavipns p. s aflez la langue , pour leur cn fairc connoitro la yerité. . i Nous, ne laiflions pas ncanmoins de leut
14 Memoircs fur I’Etat prefent parler quelquefois par interprete, des er- reurs ou leur naifl'ance les avoit malheu- reufement engagez: fur tout un jour que les matelots s’atrouperent, on difputa avec chaleuv •, & à 1’occafion de ce que noftre interprete leur expliquoit, ils s echauffe- rent j de maniereque nous fufmes malgré nousobligcz de finirla difpute. Les mate- lots fon naturellement brulques,& la na¬ tion du monde la moins traitable: ceux-cy fiarurent outrez decequ’on avoit mal par¬ ede leur idole, & peu de temps aprés ils vinrent à nous armez de lances & de demi- piques,avec un airqui nous fitdouterde leur intention. Et certcs dans ce mopaent nous autions eu quelqne raifqn de e^'jn- dre,fi la mort pour des Miffionnaires e^it die un fuj :t d’apprehenfion : mais peut-c, - craindre de mourirpour fa Religion $ Poul moy , Monseigneur, je vousavoiie
de la Chine. LetTre I. Ij* re &p!einc d’amertume, hai’s des infi leles dans l’Orient, calomniez par lcs hérétiques en Europe, & devcnus à 1’imitation de l'A- f>oftre, le rebut de routes les nations•, dans avcue quepeut cftre cctte vie humiliante fera un jour couronnée d’une sJorieufa mort. Aprés avoir attendu avec impatience lat réfolution dcces infideles, nous nous ap- perceiimes enfin, que le danger n’eftoii pas fi grand : les matelots n’avoient pris les ar¬ mes qu’afin de fe préparer à une proceílton, dont ils vouloicnt honorer Ieur idole > pcut- cftre pour réparer le tort que la difpute luy avoit^fair. ll n’y a gueres de peuples an mc^Te plus fuperftitieux que les Chinois, ^yfendoient un cnlte divin à la bouilole ,refme de leur vaiííêau, b ulanc continuel- jrcment en Ton honneur des paftilles, &’uy T lofFrant des viandes en facrifice. Ils jettoient régulieremcnt deux fois le jour, de la mon- wye de papier doré dans lamer, comme pour la tenir á letirs gages, & l’empefchef par là de fe foulever : quelquefois ils y joi- gnoient des gondoles de ce mefme papier, afin qu’etant oecupée à renverfer & à dévo- rer ces perils vaideaux, elle épargnaft plus facilement lenoftre. Mais lots que la Mer, malgré routes ces precautions, fe mectoit’
16 Mcmolres fur /’ El.it frefent en co’erc,Sc que l’cfprit qui felon eux l* gouverne, l’agitoit cxtraordinairemcnt; ou mcttoit fuv lefeu beaucoup cle plumes, dont la fumée Sc la mauvaife odeiu- qui emp.l- toit tout l’air, devoicnt aflcíirément 1‘éloi- gner, s’il curt efte capable de fentiment. Un jour que nouspaflâmcs auprés d’tine montagne, ou l’oaabafti un petit temple d’idoles, ils fe furpaflerenr eux-mefmcs dans leurs fu partitions. Car outre lcs ce¬ remonies ordinaires, qui confident àoffrir des viandes, à allumer des cierges, à bi ti¬ ler des parfums , à jettcr en mer diveríês fi¬ gures de papier dote, à faire une infinite d’inclinations jufques à terre •, outre cela, dis je, ils preparerent dans les formtè ,du- rant cinq ou fix heure* un vaifleau faiV-iç planches, & long d’environ quatre piece Tons les matelotsfurent occupez à ce bait timent; i! avoir fes marts, fes cordages, fes voiles Sc fes banderoles, fa bouflole, fon/ gouvernail, fa chaloupe, fes armes,faba-I terie de cuifine, fes vivres, fes marchandi- fes & fon livre de compre. On y avoir place en difFerens endroits autant de petites fi¬ gures de papier barboiiillé , qu’il y avoir d homines en noftre fomme. Ce vaifleau qui portoit fur an large brancard, capable 4e le bien fourtenir, fut élevé avec beat*.
de la Chine Lettre. I. vf coup de ccremonie au bruit du rambo-ur Sc d’u r baffin de cuivre : un matelot habillé en Bonze conduifoit la marche, s’eicrimanc avec un ballon à deux bouts, Sc jettant lou- venc des cris de joye. Enfin la machine fbyftérieuíè fut deicendue lentement dans l’eau, fuivie des yeux, autant qu’elleput eftre vcúe, Sc accompagnée des acclama¬ tions du Bonze qui eftoit fur la dunetce Si qui crioit de routes fes forces. Cetre ridi¬ cule fcfte divertiílbit 1’equipage , durant que nous cftions fenfiblcmcnr touchez d’ef- tretémoins d’un aveuglementiipitoyable, & de ne pouvoir y remedier. Il'^rivapeu de temps apres,unaccident quf&fccupa d’abord l’equipagc avccmoins d/jfplaifir, & qui ne laiflâ pasde nous di- /rtir dans la Hike. Les matelots apperceu- • .era un baftiment, dans un parage ou Ton trouve ordinairement des corfaires. On Vtvoit d’excellcntes lunettes d’approche, avec lefquelles plufieurs diftinguerent les mafts, les voiles Sc preique les cordages. Aprés s’en eftre bicn afteurc, on ne douta point à fa manoeuvre qu’il ne voirluft tom¬ bar fur nous & nous attaquer. Tout fut ei* niouvement pourfe mettre en eftat de def- fenfe: les Chinois, gens s’il y en a au mon¬ de, qui ne veulent point mourir > eftoienc
IK Metftolres fir PEtat prefènt fort trouble/.-, & í’air eftrnyc avec leqttel ils préparoient leurs fabres, leurs piques, & íeurs perriers, car ils n’avoient point de ca- hon , nous caufoit plus de crainte que les ennemis, qui nous ên donnoient pourtant beaucottp.; car il fautavoíiifr de bonne foy que nouseftions devenus alorsauffi Chi- nois que les Chinois mefmes. Il n eftoit plus queftion de Religion ni de Martyre, il s agidoit d’eftre egorgez en moins d’un quart d heure par des volcurs,qui en ces occaíions nc font jamais quartier à perfon* ne. C’cft leur couftume, qtt’ils n’auroient pas changée pour l’amour de nous. Tout le remede eftoit defe jetter dans lam^cde differer fa mort, en le noyant deux otA!;ds b.ures plus tard; mais le remede eftoit vS? ■ lent& n’empefehoit pas que nous ne fttV lions allarmcz. On regardoit de temps eri temps avee des lunettes; cependant nousi eftions fort furpiis , de voir qua m.fure qa'on s’approchor , le vaifleau devenoit plus petit: cetrc reflexion commença à nous rafleuier , & nousdoutafmes que ce full un vaifleau. Ccfut durant quel que temps tin monftre matin, & puis tine ifle flotante; enfuitc jenefçayquoy ,qui nous tenoiten admiration,& que nous ne pouvions dé- mefler. Enfin on reconnut que e’eftoit un
de la Chine. Lettre I. Ip arbte : un vent violent l’avoit détaché de la code, les racines chargees de terre & de cailloux Ie tenoient à p omb dansl’eau, de! forte q ie tout le tronc qui eiloic droit & ex- trémement grand, paroHToit de loin com¬ ma un mail: de longues branches etendues à droit & â gauche faifoient la vergue, d’autres plus-petites, i demi rompues, vi de couleur grife, reprefentoient alfez bieit lrs cordages: dailletirs le vent qui le pouf- foit&laMer qui brifoit tout an tour, fai¬ foient un Tillage femblable à celuy d’uti vaifleau; enfin des gens qui trembloient en tenant la lunette, pouvoient aifément s'y rnépr-jíidre. ttf&s que l’cnnemi fut connu, on ccfia de t'draiHer. Ce fut à regret; ear tout 1‘equi- /ge proteila qu’il cuft die ravi de fe bat- re : mais ce courage eiloit nouveau & ne ’cchauffa que quand il n’y eut rienà ap- V rehender. Pour nous, qui connufmes alors entre les mains de qui nous eftions, nous’ continuafmes de craindrc jufqu’a la fin du voyage. Nous en eufmes encore d’autres íujet» dans la fuitc. A peine fufmes-nous à la hau¬ teur d’Emoius,Iflc de la Chine, célebre par la bonté de Ton Port , & par le grand nombre des vaiílêaux qui s’y rendent da
20 Memoires fur tF.tat p'cfnt toutes parts, que les vents contraíres, & en- fuiteun calme obítiné , joint à des images obfcurs qui occupoient tout l’horifon, Fu- rent au jugement des Pilotes, tin iigne pref- que feur de quelque Typhon. R en n’eft plus à ciaindre dans les Mers dela Chine & du Japonj & à moins qu’on n’ait untres- hon vaifl'eau, un Capitaine experimente &£ un equipage nonibreux, il elt rare qu on évite lenaufrage. C’eft un vent furieux, on plutoft e’eft l’aflemblage de tons les vents qui pic I que en mefme temps foufllent des quatre parties du monde ; de maniere que les dots confondus & pouilez irrcguliere- mentles uns furiesautres;afliegentimvaif- f au de toutes parts, fins lay donner tmywo¬ men: pour fe relcvcr. Lc vented; fi violet qu’on n’ofe porter aucitne voile, & ii op. • naftre.qu’il dureordinairement tiois jou s; Au commencement le travail & l’aurellej des matclots réfiftent a la tempefte, mais ^ la continue on fedécouragc & Ion cede; les mails fe rompent,lc gouvernail eft empor- té,le vaifl'eau s’dntrouvre , ou s’il eft encore aflez fort pour tenir contre les fecoufles & les coups de mer,dontil eft continuelle- ment battu, commeles terres font proches, on échoiie bientoilScl’on fe b if - furies rochers, fins que perfonne puiflè cfperer de fe fauver.
de U chine. Lettre I. lx1 Nous eftions depuis quatrc jours dans l’attente d’urie iemblable tcmpcfte, & les Í5 ;nes qui nous en raeiúçoienr, augmentane à chaqtie moment , nous avertifloient de nous preparer à tout ce que la Providence en voudroit ordonner; quand il nous vine en penfée de nous adreílcr à Saint François Xavier j qui a rendu autrefois ces rners (i fa- meufes par ies miracles. Nous lc pr-afmes de detourner cétoragc, nous dimes mef- meâfonhonncurunvoeu pour cela. A pei¬ ne nos pricres eftoicnt-elles achevées, que, foit miracle, (bit que ce fuft le cours ordi¬ naire de la nature, il s’eleva tin vent favo¬ rable qui nous porta à la route, & qui en peráfie jours conduifit noftre vaitleau au r /teu des Ifles qui fontal’cntrce du port pi nous devions aller. / Je n’ay jamais l ien veil de fiaffreux que ‘icette multitude infinie de rochers &: d’lfles defertes, au travers defquelles il falloit na- vviger. Elies font li pres les unes des autres, qu’on en paífe fouvent à dixpas, en danger à tout moment de fe brifer. Nous traver- fafmes néanmoins un baye ail'z large, danslaquelle les Chinois ont coutume de garder un profond filence",de crainte,di- fent-ils , de révciller le Dragon qui habite /dans les montagnes voifines: il fallut n»u,i
%i M emoires Jlir I’Etat frcfcnt taire à leur exemple. Je ne fçay comment on nomine ce lieu, qui eft fort celebre dans le pays : pour nous , nous l’appellaiincs la JJaye dcs Meets. Aprés avoir long-temps continue noftre route au travers de ces rochers , nous dc- couvriimes enfinune petite ville nominee, Tnn-hai , c’eft-à-dire ville qui arrefte la mer: die eft fituée à l’emboiichu.e d’une riviere oft nous entrafoies avec la marée, & dans 1-quelle nous moui'Uafmes itrois lieu'es plus hunt, aupres de la ville de Nim- po , qui eftoit le terme de noftre voyage, oil nous arriv.ilinesenfin aprés trente-fix jours d’une navigation, que les dangers conti¬ nueis, les chaleurs exet Hives , la fern, la loif, & 1’incomrnodité du vaifleau, aVy^nt renduéextrémement rude. y,_ Ce fut avec une joye bicn fenfible, q. y nous app.’rceumes pour la premiere fois terre, oii nousfouhaitionsdepuistantd’aj • nées, porter lalmniere de l’Evangile. Aids nous fentifmes une nouvelle ferveur, & la fcule veiie de ce grand champ, que tant de zelez Miflionnaires avoient deja confacré par lcins travaux, nous fit oublier ceux que nousavions foufferts dans le voyage. Cependant, quoy que nous touchaftions àlft ville ,il n’eftoic pasfi facile d’y entrer.
de la Chine. I. ettre í. %j La Chine ell un pays de formalitez, ou 'es François plus que route autre nation , out befoin de phlegme, & oil tous les Eftran. gets crouvent matiere de patience. Quand nous arrivalmes, le Capitaine du vaifteau jugea â propos de nous cacher; on nous mit au fond de cale, ou les chaleurs qui augmentoicnt auprés des terres , 6c mills autres incommoditez nous reduiijrent à 1’cxtremité. Néanmoins malgré les pre¬ cautions qu’on prenoit, nous fufmes re- connus; ivn Commis de la Doiiane nous re-* vnarqua; & aprés avoir fait un cftat da la charge du vaiifeau , il y mit un garde, & is retira pour en avertir fon maiflre. Ce Man- daCVqui eft immediatement depute de la fyur, & pour cela mefmc fort confidera- ‘/c dans la Province, donna ordre qu’on /ous conduififtà fon tribunal,oil i! fe trou- • vaaccompagne de fes A(K ílèurs & de plu- fi-’urs Officiers fubalternes : nous nous y rendifmes fuivis d’une multitude infinie de peuple, plus curieux encore de connoiftre les Europeens ,que nous ne le fommes icy de voir les Chinois. Désque nous fufmes dans la fale d’au- dience, an fond de laquelle les Officiers eftoient affischacun en fon rang, on nous $vertit de nous mettre â genpux, & de coiu>
&4 Mc moires fur l’Et at prcfent bcr netif fois la tefte jufques à terrc, pout falu cr , felonlacoíitumedu pays, le premier Mandaviri) qui en cét cftat reprefente la per- fonne de 1’Empereur. Ces Mcflieiirs font d’un grand froid,& paroiflênt avecun air de gravite capable d attirer le refpe£t, &C d’inipiier la crainte; laquellc áugmente en¬ core à la veíie des Oiíiciers de juftiee qui lcs environncnt , dour quelques-uns por¬ tem des chaifnes, & lcs aurres de gros baí- tons, toujours prefts au moindrc íigne, de lier & de charger de coups ceux que le Mandarin voudroit faire punir. Aprés nous avoirrelevez, il nous deman¬ da qui nous eílions, & ce que nous preten- dions faire à la Chine. Seigneur, Ficy.dif- mes-nous par noftre interprete, nous av.^is appris en Europe, que plufieurs de nos t - res,&en particulici le Pere Verbieft,trip vailloient icy avecfucccs, à faire connoilf tre la faintcté & la verité de noftre Reli. gion j lemelme zele nous a portez à lcs fui? vre; &í 1’idée que nous avons conceue de la grandeur de la Chine, de 1’efprit & de la po- liteífe de fes peuples, nous a fait prendre la réfolution deleur procurer lafculechofe qui manque à.m fi floriílant Empire, à íça- voirla connoifance du vray D leu, fans la- cpuelle il n’y a joint de veritable grandeur. D’ailkurs
de In Chine. Lettre I. D’ailleurs nous fomvnes inftruits des graces extraordinaires que 1’Empcreur a faites à nos Freres,& nous efperons que les Manda¬ rins , qui connoiflènt en ccla Ton inclina¬ tion, auront auíli labonté de nous fouffrir. La dé claration parut hardie dans une Province oô noftre Religion eftoit à peine tolerée & dans une viileouiln’y avoir pas un feul Chrétien.C’eft ce que nous ne fça- vions pas encore: nous nous imaginions que les Eftrangers, depuis que les pons eiloient ouverts pour le commerce, avoienr droit d’entrer dans les terr s, & de s’y éta- bhr ; cequi eftoit exprcilemenr contre les loix. Le Mandarin qui devoit cftre extré- meirfí^tfurprisdenoftre liberte, diflimula fer yfnrimens > & comrae s’il euft approu- v 'moftrezele, ilnous ditque 1’Empereur  cffet conlideroit particulierementlePe- - C Vcrbieft, dontle merite eftoitfortcon- udans l’Empire, que pour luy il delimit en Ton particulier nous rend re fervice. Jo parleray, ajouta-t-il, au Gouverneurde la ville, & nous verronsenfemble cequ’il y a à faire pour vous. Cependant retournez dans noftre vaijleau, oti je vous feray fça- voir noftre determination. Quelques jours aprés, le General des troupes Chinoifes, qui eftoient dans la vil- Tme I. B
2.6 Memohcs fur I'V.tat yrcfcnt leou aux environs au nombre de quinze à viugt mille homines, fur bien nii'e de nous voirchczluy: il nous trairade la manicre du monde la plus honnefte •, Sc quand nous ibrtifmcsdefa niaifon pour nous rendre à celle duGouverncur , il l’cnvoya prier par un Oiiicier de nous bien recevoir, l’af- fifirant que nous eftions de fort bonnes gens. Le gouverncur nous traitaavee quel- ques marques dediftin£fcion,mais il ne-vou- ]uc rien refoudre jufques á ce qu’il euft confere de nos affaires avee les premiers Officiers de laville-, de forte qu’il fallut en¬ core revenir au vaifleau, qui eftoic pour nous tine priion tres-ngourcufe. _ Plufieurs de nous eftoient rnaladcs^kles autresfur le point de lc devenir $ mais^'- tre-Seigneurqui permettoit tous ces dell '• pour éprouver noftre patience, flechit en? fin les coeurs, & tourna les efprics de cci Payens en noftre faveur. Aprés huirjour de coniultations, le Mandarin de la Doiia- ne parut dans un lieu peu éloigné de noftre Navire, ou fescommis tenoient ordinaire- ment leur bureau: e’eft là que nous nous rendifmes par lonordre, Sc ou Ion fit aufli porter tons nos balots, remplisde livres, d’images de devotion, de machines Sc d’in- fhumeas de Madieuutiquç. Il fe content*
de la Chine. Lettre I. 2.7 douvrir trois coffres•, & fans prendre les droits qui luy eftoient dcus, il nous permit de nous loger dans lefaux-bourg, jufqu’d- ce qu’on euft reccu nouvelledu Vice-Roy de la Province, à qui le Gouverneur avoic donné avis de noftre arrivée. Cepcndanc nous profkafmcs de I'honmftetcdu Man¬ darin, tk nous commcnçafmes dans noftre nouvelle demeure, de goufter le repos-, dont nous avions un excrefmebefoin. Avantqucde pafTcr outre, vous voulez bien, Monfcigneur, que je vous donne une ideegenerale do ce grand Empire, formée non-feulement fur les Mémoires de nos proniers Geographes.mais encore fur ccux nous y avons fairs dans la fuite avec J®auco'.ip de foin. W La Chine, que les gens du paYs appel- tlcnt * /e Reyaumedu milieu, parce qu’au- trefois ils fecroyoient placczau milieu du monde, eftdivifée enquinze grands gou- vernemens. Quamtcm , Fokjen, Cbekjam, Nankjn , Cbanton & le Pecbely s’etendent tout le longde la mer Orientale, depuis le Midy jufqu'au auNord. Du Nord au Midr en tournant pat l’Occidcnt, on trouve le Chanji, le Cbenfi, Sout-chotien, Túnnan Si Couanft. Ceux deKoiiei-tcbfou, de Kiaufi, de Houquaw, iSc do Honan font renfermet Bij
i8 Memoires [kr 1'Etatprefènt dansles terres & fontprefque le milieu dn Royaume. 11 n’tft divifc que par un bras da Mer,du Japon & de 1’Ifle de FormofeiSí une murailleextraordinairemcnt longue, le fe- parede IaTartarie. Surquoy ilfaut,s’il vous plaift, Mon- seigneur, pour vous faire un plan ju- ítede fa veritable fmution ,remarquer que les Geograpbes ont fait icy deux fames con- fiderables. La premiere , en plaçant toutc La Province de Leauton au deça de cetce grande muraiile. Il eft certain qu’elle eft au-deli, quoy-qu’elle ait toujours appar- tenu à la Qiine. C’eft un point fur lequcl on ne doit plus difputer , & il ne faut voir elié comme nous fur les lieux, senconvaincre. Lafecondefautedes «naphes,eft de mettre tout l’Empfre Chine du cofté de I’Orient, environ censlieucs plus loin qu’il n’eften effec lane fe decouvre pas al’oeil, mais les ob- c fervations que nous avons faites fur les co- *’ ftes Orienrales ne laifl'ent aucun lieu d’en dourer : de forte que la Chine fe trouve beaucoup plus pres de I’Europe qu’on no s’eftoit imagine. i Si les obfervatcurs dans la fuite pou- voient chaque fois nous la rapprocher d’au- lain de lieujfs, biemoftnous qe faions plus?
de la Chine. Lettre I. i? obligcz de faire de fi longs voyages, & ceux qui iouhaitent avec paffion de voir ce pays, n’auroienc pas tan: de peine à concenter leur curiofité : mais par malhcur cela n’ar- rivcra pas> Hi je puis dire quo nos obferva- tions, jointcs à celles de l’Academie Roya- le des Sciences, font de nature à ne lailfer rien à efpererde ce cofté-là, à moinsquo M. Voffius, qui a fi fort blafiné noilre me- thode, n’y aille luy-mefine la reformer. Car en ce cas, je fie defefpererois pas de voir dans 1a nouvelle Carte , la Chine au-delà du Japon, ou le Japon auprés du Mexique. Outre ces deux fames eiTentielles, on a enco ,: manquédans la fituatonde toutes lc.;-;.'illes particuliere's; mais ce n’crt pas i ff le lieu de vous en faire le detail. Le Pe- >r: Gouye Mathematicien du College de fLoiiisleGrand, àqui j’ay laiflelcs Mémoi- i 'resde nos obfervations, les doit bfentoft elonnsr au public. Ccpendant Monsei- g n e u r , vous fercz bien-aifede fçavo r en general laveritable eftendue de cet Em¬ pire. Depuis la ville de Canton , que nous eftablillons un peu au-deflus du zjc degré , jufqu’a Pekin, qui eft au 4 oc il y a du N ai d auSud 17 degrezj mais nous en pouvons m tcrc 1$. parce qu’au-dela de Pekin &c de Canton,I’on comp.e encore vingt lieucs ou
jo Memoircs fur l’Ft .it prefent environ, jufqu’aux confinsdu Royautne, Ces 18. degrez font 450. iiaicscommunes, &la longueur entierede l’Empire en lati¬ tude. Son eftendue de l’Orienr à l’Occi- dent, qu’on nomme la longitude n’cftguc- re moindre : d’ailleurs la Caine eft prefquc ronde , de forte qu’elle a pvés de quatorze cens lieuesde tour: ces mefures font juftes & fondées fur des obiervations exa&es. Je necompte pas, coinme vous voy.z, Monseigneur, lesIfleSdeFormofe, deHaynan, & p'ufieurs autres moins con- iiderables, qni tontes cnfemblc feroient tin fort grand Royaumc, non plus que le Leant on, qui eft au-deli de la giv.nde^ui- raillc. Pour ce qui regirde la Coréeok? Tunqnin Sc Siam, ils doivent à la veritédV tribut regie à l’Empereur, qui outrecchoc cn nomme les Rois oil les approuve quand f ils prennent potleilion de la Couronue >' mais neanmoins tous ces Eftnts ont leur>- gouvemement partial!ier,Sc fonten eftet tres-differensde la Chine, foit qu’on ait égard à la fertilité des terres,au nombre , àlabeauté, & d la grandeur des vil les >foit qu’onconfidere I’efprit, la politcfle, li re¬ ligion Seles mceursdes habitans. Audi les Chinois les reg.udcnt-ils li fort an dcftoiis ii'eux ppur routes chofes, qu’ils les trakeu*
de Li Chine. Lett re I. 31 tons de barb’.res, évitant avcc foin leuvs alliances, aufli-bicn que celle des aurrcs In die ns ;de crainte de perdre, parce me¬ lange , quelque chofe de leur ancienne no- blell'e. Je ne parle pas non plnsde laTartarie qui eft en partie foumife à la Chine,.cc qui augmente beaucoup fa puiflance: car les feu pies en font braves, &c ont mefme de efprit. D’aillcurs , quoy-que la Tartaric foit pleinedeforcfts &de fables, elie n’cft pounant pas tout-à fait ftcrilc-.ces belles peauxde zibelines, de renards,de tygres qui fervent aux fourrures •, beauconp de ra¬ cing,; Side fimples tres-utiles dans I'ufage diHa Medecine; une infinite de chevaux í/ft’onentire pour la remontedes troupes, wont d’un commerce prefque necefl'aire à la h Chine. Cependantqu Iqne profit que les 1; Chinois y trouvent, e’eftavee une extref- «me déplaifir qu’ils fe voyer.t obligez d’a- voirune étroite union avcc ces peuplesril fautconnoiftre leur vunite & l’ideeoutree qu’ils ont de leur propre grandeur, pour concevoir 1’excés de l’humiliation ou Ie joug des Tartares les a réduits. Car vous lçavez , Mon s f. i c, n e u r , que les Tar- tares le font rendus Maiftres dc la Chine: peut-eftre n’avez-vous pas eu le loilir d’ap- B iiij
çoum ira. 32. ‘Memoires Jiir 1’Etat prejent prendre la maniere dont on a fait une íi grande conqucfte. Voicy en peu de mots comme lachoíê s’eft paíTéc. L’1111 des petits Rois de la Tartaric O ien- tale(car il y en a un tres-grand nombre) dont les fujets, nommez Mouant-chéou, faifoient un commerce regie auprésde la grande muraille, s’eftant plaint ;í Pekin de l'injuftice des marchands Chinois, &í n’en ayant receu aucune fatisfa&ion, entra, pour s’en vengcr,dans le Leauton à la tefte d’une puidante' armée-. L’Empereurde (on cofté y cnvoya une partie des troupes qui fe trou- verent alors auprésde la perfonne, & la guerre fe ik durant quelque temps a>|cun égal avahtage de part ôc d’autre. Un CVjai- nois nomméLí, prit ce temps pour faire l\- volter lesProvinces les plus éloignées de Cour. Ce feuitieux qui fut fuivi dune infi-jf r.itéde méconrens, nprés sellre emparédet pltifieurs villes confiderables, inonda comV me un torrent rout le pais,&eut la hardieílc de marcher droit à Pekin dont il fçavoit que les meiUeures troupes eftoient forties. L’Empereur * y avoit neanmoins encore foixante &: dix mille homines, mais pref- que rous déja gagnez par les Emifíaires des revoltcz. Ainfi tandis que les uns le rete- noient en fon Palais lbus divers pretextes,
cteldChine. Lett re I. 35 les autres firentouvrir lcs portes de la ville au Chef des rebclles, qui commença par meure tout à feu &àf.mg. Dés que ce pau-* vre Prince fe vit trahi, il refolut de fortir de fon Palais à la telle de fix censde fcs Gardes qui luy reftoient encore, 6c de mou- rir au moins glotieiiíèment.les armes à la main. Mais parmi ce petit nombre il ne s’en trouva pas-un feul qui vouluft lefui- vre. Alors croyant que le plus grand de tons les maux, eftoit de tomber vif entre les mains des rebelles, il fe retira dans un jardin avec fa filie, ou aprés avoir écrit de fon propre fang ces paroles fur lc bordde fa ve'le i les miens m'ont abandonne,fuis de me. fee cju’il te fluir a , muis épargne mon popple; il fit tomber à fes piedsd’uncoup jfee fibre cette jeune Princefle, dont les lar- i^mes 8c les cris devoient flechir lecoeur lejplus barbare; 8c il fe pendit enfuite luy- Pmefme àun arbre; plus injufte à 1’égard de fa fille, 8Cplus barbareenvers foy-mefme, que ne l’euft die fon plus cruel ennemi. Aprés fa morr, tout pliafous la puiflan- ce de l’ufurpateur, excepté le Prince O#- funguèy qui commmdoit les troupes Chi- noifes enTartaric, 6c qui nevoulut jamais le reconnoiftre aimant mieux détruire la tyrannie, que dela partaget honteufement
^4 Mem dirts fur l'Et at prefínt Lc nouvel Empercur aprés l’a voir inutile- ment aíficgé dans Ie Leanton ; pour l’obli- ger enfinuc fe rendre,luy fit voir fon pore chargé de fer, Scprotcfta qu’i! l’cgorgtroir à fes ycux, s’ifdifFeroit à ic fotimectre. Ce grand hommc, à qni la merooire de fora Prince eftoit encore plus chere que la vie defonpere, facrifia toure fa tendrefl'e na- turelle à fon devoir; & le fang qn’il vit ré- pandrenc fit que I’animer da vantage, en luy infpirantle defir d’une donb’e vengean¬ ce. 11 appella à fon fecours le Tartare, avec qui il ménageafecretement la paix, & dés que par cette union il fe vit en eftat de com. battle, il marcha droit à l’ennemi, robin de perir oudevaincre. Mais rulurpatil pluslafche encore qu’il n’eftoit cruel,n oi\ tenir contre ces deux armées. Il regagnta^ Pekin; & aprés avoirbniílélePalais&tourif ce qui avoir échapé à fa premiere fureur, il t s’enfuit dans la Province de Chenfi, char-’ gé des depoixiiles de l’Empire, & de la ma- ledi&ion des peuples. Onle iuivilinutile- menr, car il fe cacha avec rant de foin,qu’on ne put jamais ledécouvrr, ni mefmefça- voircequ’il eftoit d-venu. Cependant les Tartares entrerent dans Pekin,& rourncrent tcllemcnt les efprits cn leur faveur, qu’on les pria mefme de
dcla Chine. Lettre I. _ 35 prendre le Coin de 1’Empire; dont ils fe ten- dirent enfuite les maiftres abfolus, foitpar force, foit paradrefle. Enquoyil eft diffi¬ cile de dire ce qu’on doit admirer le plus, ou le courage & la politique de cette na¬ tion, qui reiilfitdans l’entrcprile du mon¬ de la plus difficile ;ou lalafcheté & la mé- fintelligence des Chinoisqui fe foumirent à une poiqnée de gens, qu’ils n’auroient pas voulupeu de temps auparavantrecon- noiftre pour leurs fujets. Tant il eft vray qu’en ce monde, nous ne devons rien regar- der au - deifous de nous; routes les gran¬ deurs luimaines eftant fujettes à la revolu¬ tion^ & ny ay ant rien de conftant quela vi- cj&cude & lechangementdela fortune. /fLeRoy Tartare, nommé Tfonté, n’eut wpas le temps de joiiirde fa nouvcllecon- quefte : il mourut en y entrant, & laifla à >j Amavan fon frere le gouvernement de I'E- ^ flat & le foin de l’education de fon fil s, qui n’eftoit encore âgé que de fix ans.Cc fut cat Amavan qui ache va de foumettre toutes leS Provinces durant le temps de la minoritei Prince veritablement grand par fon coura¬ ge, par fafagefle, par fes fuccés, mais plus recommcndable encore par fa fidelité Sc par fon definterefll merit. Cat pouvant en- uite rctenir l’Empire pour luy, il le remit f B vj
3 6 Mem circs fur l'Etat prefent entre ks mains de Ton neveu , dés qu’il eui atreint l’agede gouverncr, &pritautant de foin de Fétablir furleTrofne,qu’il en avoir en auparavant de s’en rendre le maiftre. Il s’eft fair par Fun ion de ces deux na¬ tions un feul Empire d'une cftchdue prodi- gieufe : car, quoy-que route la Tartarie n’appartienne pas à FEmpereurde la Chi¬ ne, il eft pouttant vray, que la plus grande partie desEtats qui lacompofent,luy obed¬ ient , ou font devenus fes tributaires. An reftece qu’on appellort autrefois le granei Kam de Tartarie, cepuilfant, ce formida¬ ble Prince, à qui les Chinois mefme pa- yoient tribut, eft unc chimere. Maisidl ne fautpas s-eftonnerque les EuropcensXif- fent li mal inftruits fur un point, queiX. Conftance luy-mefme qui avoir tant d\ communication avec les Chinois , ignoroity aufti-bien que nous. Je ne fçay fur quel si, memoires il s’eftoit perluadé que la Tarta-v •ie obcilfoit à un feul Empereur, dont la Chine ne fe deffendoit qu a force depré- fens & d’argent. Cela me fait comprendre q r’en mariere de relation on ne fçauroit rrop eftre fur fes gardes, &C que quand on s’en fie aux bruits communs, on eft prefque ton ours en danger de fe tromper, Depuis lapaix que les Chinois o'nt con*
dcla chine. Lettre I. yj clue avecles Molcovites, il eft aile de mar- quer au julte les homes de leur Empire, pareequ’on eft convent) de les limites. Elies onteftc fixées au jj'degrc. Le refte du pais qui s etend emre leNord & l’Orient eft de- meuré indecis dans le traicé. Ainfi encom- ptant depuis la pointela plus méridionale de Haynan, jufqu a l'extiemite de la-Tar- tarie,qui appartient à l’Empereur de laChi- ne, on trouveraquelesEftats dece Prince ont plus de * neuf cens lieues d’eftendue. Toutes ces terres ne font pas cgalcment cul- tivees : mais il eft certain qu’on peut par tour y faire une grande recolte pour la Reli¬ gion, & quetous lesMiftionnairesdu mon- dey^roientdequoy occuper utilementleur #• s’ils eftoienctous employezdans un > -.lamp fi vafte. /• Dés que nous arrivnfmes àNimpo, nous I .eftions aflez inftruits des biensqu’on y pou- ^voit faire, & nous le regardions déjacom- 'me le partage que le Pore de famille avoit fait en noftre faveur, tout preftd’y entree. & d’en joiiir; quand on nous fignifia que le Vice-Roy de la Province avoir trouvé fort Ihauvais qu’on nouseuft permis de fortir de noftre Lord, & qu’il eftolt refolu de nous renvoyer dans les Indes. Il écrivit en eftec * Ces 900. lieuesfont dcs lieues communes de france, de 15. au degié.
38 Memoires fur 1’EtatprefeM au Gouverneur de Nimpo, unelcttredufé & menaçante. Il donna cn mcfme temps avis dc noftre arrivée ail grandTribunal de Pekin, qni prend foin des affaires eftrange- res, tk qui a cfté de tout temps declaré con- tic la Religion Chrétienne. Il le fit mef- me de fi mauvâife foy, que bien qu’il full parfaitement inftruitde nos veritables in¬ tentions, il neparla de nousquecomme da cinq Européens , qui par curiofité on par intereft , vouloient s’erablir dans la Pro¬ vince contre les loix dclEftat. Ainfile Tri¬ bunal conclut à nous ch..fler,& enprefenta felon lacouftumc l’Arreft à I’Empercur, pourenobtenir la confirmation, Si cet ordre euft efté execute , t\us eftions perdus & peut-eftre que les M$r darins dc Nimpo qiii nous avoient traitev avec rant d’honneitete, l’eftoient aulli. Le Vice-Roy, homme avare & ennemi des Chretiens, fe feroit emparé de tous nos ba- lots, & pour punir le Capitainc de noftre vaiftèaii, il en auroit confifqué la charge avec ordre de fe rerirer furle champ & de nous remener avec luy : de forte que cet homme, dont nous eufllons caufc la tame, nous auroit afllurément jet.ezdansla mer. Ge danger ou nous nous trouvafmes plors, eftoit inevitable, fans la precaution
' de ta Chine. L Ê T t R e t. # tjue nous prifmes en arrivant. Par bonlicur nous avions écrit a 1 Perc Incorcctta Mil- íionnaire Italicn , Superieur General des Jefuites dans ces Millions, pour nous mec- trefous fon obei (lance. LePere deFontaney avoit aufll donné avis de nollre arrivéeau Pere Verbicft, & le prioit de nous marquee lamanieredont il falioitfccomporter, dans un pays que nous ne connoillions pas enco¬ re. Ce Pere avoit de grandes raifons de nous abandonner à noiíre conduite & à la Providence: car en nous protegeant il s’cx- pofoit à I’indignation du Vice-Roy de Goa ôc du Gouvemeurde Macao, dont il avoit recendes Lettres,qui adi úrément neftoicnt ccÇormes ni aux intentions du Roy de i/utugal, ni à la charitéchrétienne.Mais fn homme toujours preft de fieri fier fa vie li)our le falut des Idolatres, n’eftoit guere •lifpofc á voir froidement perir fes freres, qui venoientde 1’extremité du monde le fe- courir dans fes travaux. Quand il rcccut nos lettres , 1’Empereur cftoit en Tartarie-, de forte qu’il fut oblige, pour luy donner avis de noftre arrivée, d’en écrire un mot à un Gentilhomme du Palais- ll fit gliílèr fon billet dans un paquet qui devoir tomber en¬ tre les mains de 1’Empereur,lequel ne man- qua pas,comme ce Pere 1’avoit preveuj
40 Memoires fur l'Et at prefent de i’ouvrir & dc le lire. Ainfi quand le Tri¬ bunal prefenta Ton Arreft pour enobtcnir la confirmation, cc Prince déja prévenu ea noltre tayeur , repondit qu’il examineroit certe affaire a Pekin, & palfa encore quinze jours à prendre le divertiffement de la chaf- ie. Ce retardement éronnale Tribunal, par- ce que 1 Empereur, felonia couftume, doit aprés trois jours figner on rejecter ces for- tesde Requeues. Le Pere Verbieft paroif- foit encore plus en peine du fuccés de fa lettre, & du parti que I Empereur avoir pris en la lifant. Pour nous quieftions à N im¬ po , attendant chaquc jour cc que la Provi¬ dence en ordonneroit, nous tafchiqns par nos priercs denous rendre favorableeduy qui rienten fa main les cceurs des Roilk Le Pere Intorcetta Superieur General d\> Millions, quiconnnoifioit mieux que per» fonne 1’extréme danger ou le Vice-Roy' nous avoit jettez, faiioitauill pour cela de%' prieres publiques dans Ton Eglife dcHamt- cheou; & eftant perfuadeque les crisdes innocens, & la loliange qui vient de leur bouche, ont un pouvoir particulier au- pres de Dieu : il aílêmbloit tous les jours dans 1 Eglife les enfans des Chretiens, depms Tape de trois ans jufques à dix; lef- q uelsapres s’eilre ptofternez plufieurs fois
de la Chine. Lettre I. 41 iufques à terrc , levoient tous les mains au Ciel, & repctant ce qu’on leur failoit dire, * R 'pandez, Seigneur, difoient-ils, vosirc tolere fur lesNanonsqui nevous ontpas con- nu , & furies Royaumes oil voftre Nomna pas eft/ invoque; mats protegee ceux tjm vous adorent con,ms nous, & n’abandonnez. pas aux beftes fe'roces vos ferviteurs, cjui vscnncnt icy de lextremit/du monde, pour Confejfer voftre Saint Notts, dr pour I’y faire connosfire. Ccs paroles que ces petits inno- cens repetoient fouvent, attiroienttoujours les larmes desChretiens, & fur tout cclles du Perelntorcetta, qui les répandoitenla prefer cede Dieu aveedes gemiílèmens di¬ gne* de la charité d’un des plus fervens h^fiionnaires de la Chine. 11 a eu l’hon- jo’eurde confefler Jefus-Chrift devant les wf'!'ribunaux des Gentils, &defouffrir pour jfon faintNom les chaifncs, les prifons, Sc Vexil.Ainfi luyfeul tftoit capable d’attirer. fur nous les benedictions du Ciel. L’Empereur ne fut pasplutoft de rctour à Pekin, qu’il apprit plus diftinCtement du Pere Verbieft, que nous eftions fes Freres, Sc que la connoiflànceque nous avionsdes Mathematiques , pouvoit eftre de quelque * ElFundc iram tuam in genccsqux tc non novmum. Tf‘! ti¬ nt tr.'.das bcitiis animas contiicntcs c.bi. ?j.
41 Memo! res /url'ttat prefent tirilitc à fa Majeftéjccqui luy fitdirtíjfí ne font pas des pens de ce carattcre qu’il faut chaffer de nos Efiati. Il ad'embla Ton Con* fcil Plive oil les Princes du Sang ont fe.tn- cc, & il prit avec eux la réfolution de nous appeller tousà laCour aVec quelques mar¬ ques de diftin&ion. L’ordre en tut dortné an Ltpou, e’eft ainfique fe nommele Tri¬ bunal dont j’ay déja parle 5 & le Lipou l’en- Voya an Vice-Roy de Hamt-chéon pourl’e- xccuter : de foreeque par une Providence p.uticuliere ce'uy qui avoir taichede nous dialler honteufomenc de laChine, fut obli¬ ge luy-meime de nous en procurer l’entree, & de nous y établirbeauconp plus avanta- geufement, qu il n euil pet faire par toute Ton autorité particuliere. Ce fut pour un chagrin d autant plus grand, que faSfc nous faire aucun tort, il s’cftoit mis au har zard d’cncourir la difgrace de l’Empereuj par les inftruftions peu finceres qu’il avoir données. Auflieut-il bcâucoupde peine à executerfes ordres, & ce ne fut que quinze jous aprés les avoir reccus, qu’il put fe réfoudre à nous les communiquer. Cependant le longfejour que nous fif- mes àNimpo, nous donna oecafion de con- noiftre plus particulierement les Manda¬ rins ; quelques-uns nous envoycrent des
dela Chine. LeTtre T. 4^ prefens, d autrcs nous inviterent à manger, ik tous nous donnerenedes marques dune eftime pariiculiere. Nous chert hions à p oliter du remps pour la Religion, & à leur iafp.rer de bons fci.rimens: mais il eft difficile do f ire goufter les choies du Ciel, àdes efprics enfeve’is dans la chair & dans le fang. Ncanmoins le Gouverneur de la villefir une demarche qui nous donna d’a- bordquelque efperance de la converfion. Voicycommelachofe fe paflii. Depuis cinq moison n’avoit point eu de pluye dans la Province; les ruilll-aux 5c les canaux doi t les Chinois ie fervent pout arrole*- les terres eftoient à fee , St faute d’eau on apprehendoit la famine. LesPrê- tr/ff du pays offroient continuellcment des f Orifices , 5c les Mandarins n’oublioient tien pour flechir la col ere de leurs Dieux. Is nous avoient fouvent demande de quel moyen nous nous fervions en Europe en femblables occafions 5c ayantfç uque les Chretiens s humilioient, & prioient avec ferveur le Seigneur du Ciel 5c de la terre, ils crurent atilli par des pricres publiques obliger leurs Idolesde les fecourir : mais ils prioient des Dieux qni ont dss ortillts & c]-ii n entendmt uo'nt; de (orte que le Gou- verneur de la ville réibluc enfin d’ invoquei
44, Mevtoires fur l’Etat prefix t le íeul Dieu à qui la nature obéit. II fçavoit que dans noftre nuifon nous aviotis prati¬ que line Chapelle allez propre, ounous ce-* lebrions tons les jours les uivins myfteres y il nous cnvoya dcmander ft nous trouve- rions bon qu’il yvinft luy-mefme en cere- monie joindre iesprieres aux noftres.Non- íèulemenc,rçpondiímes -nous, il pent veniry mais nous fouhaitons detout noftre cceur que tous les peuples qu’il gouverne, fui- vènt íbn exemple: nous pouvons rnefmo 1’aileurer par avance, que ft fa prierc eft ííncere & fi foy bien vive, il obtiendrafa- cilement ce qu’il demande. Dés ce moment nous refolufmes d’orner extraordinaire- meat noftreChapelle>& nous prenions déja d autre mefures pour.rendre eette áâíwn eclatante, quand le Secretaire du Gouv&- iieur nous avertit,que fon maiftre vicndroii le lendemain dc grand matin, parce qu’d huit heures, il devoit fe rendre fur uni montagne voifine avec tous les Mandarins , afin d'y facriher aim dragon. Nous fufrneS bienétonnez de fa rcfolution , & nous luy envoyafmes lur le champ noftre interprete, pour luy reprefenter que le Dieu des Ciiré- tiens eftoit un Dieu jaloux,qui n : fouffroit point qu’on pa tageaft avec d’autrcs des honneursqui n’cftoient dcu> qua luy, &c
de la Chine. Lettre I. 4^ qu’on mic fa confiance en des ftatues ou cn des creatures impuiflantes; que nous le prions tres-humblement de mépriíèrces fu- peiftitions populaircs, indignes d’un hom- medeiprit, Sc de s’atracher uniquement au (ervicedu Seigneur duCiel,que la raifon leule luy devoir dccouvrir. Je crois qu’il n’cftoitpaseloignedeces fentimens; mais iiavoit donnéfa parole aux autres Manda¬ rins , Sc le refpedt humainl’empefcha de fe dedire : ainfi il adora dc fauflesdivinitez, qu'il defavoiioit peut-eftre en foncceur; Sc abandonna le veritable Dieu qu’il com- mençoic de reconnoiftre. Pour!ors, Monseigneur,touchcz de 1’ aveuglement des Idolatres,& indignez de lajyiótoireque le demon venoit de rem- por.er, nous eufmes la penfée, à 1’cxem- pJ(j de faint Xavier, dc propofer auxMan- u.p'ins d’elever au milieu de leur ville une gfwinde Croix, à ccs deux conditions. La premiere, que nous nous obligerions d’ob- tenir par nos priercs la pluye dont ils avoient un extrefme befoin j la feconde, que li Dieu leur faifoit cette grace, ils s’en- gageroientde leurcode avec tout le peu- ple de renverfer les Idoles, Sc de reconnoi¬ ftre uniquement le Dieu des Chretiens. Les fentimens, parmi nous, furent panageS^
4* Memoircs fur V Etatfrcfcnt felon que chacun fc fentoit inlpirc; qnel- ques unspleinsdune foy , qtielesfecours imraculeux de la Providence avoient ani- mee, parmi les dangers continueis dun long voyage, nedoutoient point du fucccs dune ii fainteentreprife; les autrcs quine lento tent pas la incline ardeur, & qui é- roient perluad z que la prudence doit cftre noltre regie ordinaire, quand Dieu ne nous decouvrc pas evidemmem d’autres voyes, ci urcnt que nous ne devious ricn faire qui pull expoier la Religion. Ainli nous nous contenta lines de gémirdans !c iccrct de nos coeurs, & de demander à Dieu, qu’aulieu de p uye, il repandift ce fen celefte que Je- ÍUS- thrift avoit apporte fur la terrc, Scdont Jl ouhaitoit que tons les pcuples fuflent emorale?. 1 \ . ^uf‘1nt: clue nous occupions à fcf, puer de l eftuneSi de l’amour pour ncliX lainte Relig.on.ie Vice-Roy fongeoit! à cxecuterles ordres de I’Empcreur. ll char* gea le Gouvtrneur de Nimpo de tout ce qui regardoit noftre voyage jufques à Jíamt-ch^oh on nous fournit des barques, on nomma un petit Mandarin pour nous y accompaener, afin que rien ne nous man- quail en chemin. Ceftoit un voya«c de ,v.nq jours, 8c nousy arrivafmes avee tou§
de la Chine. Lettrf I. 47 nos ba'ots & tous lcs gcnsde nolbefuicc, i;ms aucun de ccs accidens aufqticls font fnjets les Eftrangers, quand on !es Coup- çonne de porterdes chofes précieufes. Les Chretiens de la ville de Hamt-chcpu qui s’eftoicnt fi fort intereflez dansnoftre ; ft'ii- re, fe lurpailerent eux-mcfmes qu. nd nous y arrivauucs. Ils vinrent en foule an- dcvant de nous fur le bord de la riviere, d’ou ils nous condu (Irene comine en triomphe juf* ques a 1 Egliic, peur eftreavec plus de z.le que de prudence. Car fans demander avis au Pere Intorcetta Miifionnairc de cate Province, ils avoient fait preparer pour chacun de nous une chaife à bras, portçc par quatre homrnes, & (uivie de quatre au- tres,, dans laquelle nous fulmes obligezde nous laificr conduire, Ians prévoir encore ce qu ils pretendoient j parce que ne fça- ■j hant pas la langue, nous ne pouv:ons lcs iaiie expliquer. Cependantdés qu’ilsnous y eurent engagez, en parrie par adreilc, Si en partie par force, il n’y eut pas moyen den fortir, & il fallut fuivre malgré nous le cortege. Ils avoient conduit dixoudou- ?e joiieurs d inftrumens avec quelques trompettes qui marchoient à la teftejen- fuite venoient des gardes à cheval portant ijivers eftendarts, d’autres à pied paroif-
4$ Memoires Jitr I’F.tatprcfcnt foient armez de lances 6c de piques :ceux- cyeftoient fuivis de quaere oifiders, char- gez chacun d’un grand ais de vernis rouge, fur lcquel on lifoit ces paroles écrheseu gros caracteres d’or; DoEteurs de ta toy ce- lejte dppelle^à la Cour. Nous fermions la marche entourez d’un gios de Chretiens, Sc dune foule de Gentils que Ia curiofitc avoic acrirez à ce nouveau fpe&acle : Nous tra- verlafmes route la ville, e’eft à-dirc que nous fifmes une bonne lieue en cet éqiii- page, tres-mortifiez de n’avoir pas pré- veule zclejndifcretdesfiddles,8cbien ré- folus en arrivantde nous en plaindre. Le Pere Intorcetta nous attendoit à la porte de foil Eglife, d’oii il nous mena jufques à_ I’Autcl. Aprés nous y eftre profternez n.-uf fois jufques à terre, Sc avoir rendu de fer¬ ventes a&ions de graces à la Majefté divi - ne , qui nous avoic enfin miraculeufe* ment conduits dans la terre promile, au travers des mers, 8c malgré la rcfiftance de nos ennemis, nous revinfmestrouver les Chretiens les plus confider.‘.bles,à qui nous ft fines dire par lc Pere Intorcerta, que nous eftiqns bien fenftbles à tous les témoigna- ges de leuraffection, 8c tres-édifiez de leur zelepour la gloire du veritable Dieu, rnais que la maniete éclacame dont ils nous avoienr
de la Chine. Lettre I. 4^ avoient rcceus, eftoit peu conforme à ÍW- milite Chrctienne > * tju’il n appartenoit tjticwx Pay.'as d'accompagner ainji leurs triompbes des ornemens de la vanittf mon- dame , Qr que les Chretiens pour triompber n'emplojoient yue le Nom du Seigneur. Ces bonnes gens ne nous répondirent qu’cn fc jettant à gcnoux,& en nous priant de Ieur donner nottre benediftion. Cette fervent' & in certain air de modeftie & de devo¬ tion, que les Chinois quand ils veulent, prennent mieox que nation du monde, nous defarma: nous pleurions tous de joye &de tendrefte-, & je vous avouc , M o n- seigneur, que ce feul moment de con- folacion, cltoit capable de me faire oublier totftes mes pcines. Mais quel plaifir quand il nous fiitper- ' lis de nous retirer,& de joiiir des premiers < mbraflemens du Pere Intorcetta , dont Dieu s’eftoit fervi pour ménager noftre en¬ trée ! Nousrefpectionsdéja en luy les glo- rieufes marques de Confeflcur de Jefus- Chriftqu’il avoir receués dans leschaifnes & dans les prifons de Pekin; mais nous fuf- mes encore plus touchez de fa douceur, de fa modeftie, de fa charité, qui luy avoient * Hi in curribus & in c^uis, nos aucc.u in nomine Do¬ mini. Tome 1. C
yo Miemoires fur l'Et.it prefent gagnc les ca-urs de tous les Chretiens, qui nous charmerent nous-mefmes, & q.ii nous le firent dés-lors regarder com me le mode¬ le d’un parfait Miflionnaire. Durant que nous fufmes à Hamt-cheou,la quahté A’Jtp- pellez, à la Cour par l’Empcreur, qui eft aul- ficoniidcrableque ceile d’un Envoy c, nous obligea de viliter les piincipaux Manda¬ rins. Le Vice-Roy quis’eftoit fi ouverte- ment oppofcà noftre entree , eut home de nous voir, & nous fit dive que les preflàntes occupations dont il eftoit accablé, l’cmpef- choientd’avoir cet honneur: maisau con- traire le General des Tarrares nous receut avec millc demonftrations d’amitie , & joi- gnit à touces fes carreiTes un prefent confi- derable. ' Cependant quand ilfallut partir, le Vi¬ ce-Roy qui craignit qu’on neluy fift aupt^s del’Empereur une méchante affaire de fa maniere dont il en ufoit ànoftre éçard, en- voya des chaifes, pour nous porter jufques à la barque Imperiale,qu’il nous avoir fait preparer : il ordonna qu’on fift embarquer avec nous une troupe de joiieurs de haut- bois, & quelques tronipettes : il nous fit mefine prefent de dix piftoles, & nous re¬ mit unordrcparticulierde la Cour, qu’on nomine Cam-ho, cji vertu duquel on devoit
de U Chine. Lettre I. jr par tout nous fonrnir des barques bicn équipées, quand nous irions par cau; avec 61 portefaix,& incline plus, s’ileftoit be- foin, quand les glaces nous obligcroient de prendre le chemindeterrc. Outre cclacha- que ville par ou nous paffions, nous don- noit environ demi-piftole. C’eft ainli qu’oa en u(e à legard des principaux Mandarins, qui font ainli défrayez par I’Empcreur , quoy-q ae ccla ne luffife pas pour la dixié- me partic de leur dépenfe. De plus le Vice- Roy donna ordre à un Mandarin de nous accompagner jufques à Pekin, & de nous faire rendre par tout les honneurs qui font dus a la qualite d'Appelle^. Nous avions beau nous endeffendre; l’e'iht.oiila Pro¬ vidence nous avoit engagez, fans que nous y euffions rien contribui de noftre part, uu . nous permettoit plus de réíifter. La barque que nous montafmes eftoit du fecond ordre, large de feize pieds en de¬ dans , longue de foixante & dix, & pro- fonde à proportion. Outre la cuifine , les chambres du patron
ji Mmoirfs fur l’EMprefent coticher. Tout cftoic ornc de vernis , de peintures & dc donu'cs. Void l’ordre qu’on tenoit chaque jour: Des qu on levoit 1 an- cre,les haut-bois£e les trompettes coni- jncnçoicnt à joiier , on tiroit enfuite lc coup de parlance avcc une efpece dc boete, compofee dc troiscanons dc fer, qui font plus debruit queles plus gros vnoufqucts on ne les tiroit pas toutà lafois,mais apres chaque coup les trompettes fonnoient une fanfarre , & continuoient enfuite dnrant quelque temps, aprés lc commencement tic la marche. Toutes les fois que nous ren- contrionsune barque de Mandarin, ou que nous approchions des villages, ils recom- mençoient encore, & dés que nous eftions obligez de moiiiller, foit à caufe du vent contraire ou à caufe de la nuit, on fonnoit & Ton tiroit commele matin. C’eft pour les - Mandarins , non-feulcment une marque d’honneur, mais encore un divertiiTement; mais pour nous e’eftoit un concert ailez de- fagrcable,& je puis dire des plus ennuyans, qui nous faifoit payer bien cher 1 honneur qu’on prétendoit nous faire. Ourre celaonfaifoit la garde exaclement route 1 a nuit devant noijtre barque, & voicy comme cell fe pratiquoit. Environ les huit Jbeures du foir, dix ou douze habicans du
de h Chine. Lettre 1. ft village ou nous nous arrcftions> fe ran- geoicnt en file far le bord du canal: noftro patron paroifloit alors (ur la dunette , & commençoit par leur faire un long difeours iurl’obligationou ils eftoient de conferver aveefointoutee qui apparrenoit à l’Einpe- reur , & de veillcr à la fcúreté des Man¬ darins , qui veilloient eux-mefmes a la feu- recé du peuple, & àlatranquillice de 1 Etat» Enfuite il leur exp’iquoit en detail, les ac- cidensqu’on pouvoit craindre, le feu> les volcurs ScToragedcur ordonnantd’y pren¬ dre garde, & les chargeant de tout le mal» qui arriveroit par leur negligence. Us ré- pondoient à chaque article par un grand ery , aprés quoy ils fe retiroient plus loin > corarac pour faire un corps de garde, Si laiífoientaupvés de la barque une fentincl- le qui fe promcnoit fur le quay , frappant continueilement deuxbaftons l’un fur 1’au- tve ,afinqu’onfuft feurquelle nes’endor- moit pas. Elle continuoit ainfi durant une heure j jufqucs à-ce qu’elle fuft relevée par un de fes eamarades , qui faifoit le mefme manege 6e lemefme bruit: de forte qu ily avoit route la nuit des gens gagez pour nous empefeherde dormir. C’cft ainfi qu on en ufeal’egardde tousles Mandarins confi- daables. Ç ii)
54 Memolres furl'r.tatprc/cnt Cepcndantil faut avoti.r que dc tontcs les voiturcs, il n’y cna point de fidouce que celle cy. Aprés tteize jours de voyage>nous arrivafmes à laVitlede * Yamt-chéou , auifi frais que fi nous cuilions toujours cite dans noftre maifon. Cefut-ià que le R- P. A'eo- niia Francifcain , Provicnire de Monfieur l’Evefquede Bafiléc, Scie PercGabiani Je- fuite vinrenr au-devar.t de nous; le premier pour nous ofFrir de la part dece Prelattout cequi dépendoitde luy dans fon diocefc, Si 1’autre pour nous faciliter par ion credit & par ion experience ce qui nous reftoit de chcminà faire. L’un Si l’autre íçavoient que nous avions des lettresde rccomman- dationduRoy , & ilsvouloient nous mur- quer par làles égards qu’on devoir avoir pourtout ce qui appartient à ce grand Mo- narque. Aufllavons-nous receu aeux dans la finte des ferviccs fi efientiels que nous ne pouvons alTizleur entemoigner noftre re- connoiil'ance. C’eft icy que nous laiflafmes le grand ca¬ nal, qui commcnçoità n’cftre plus naviga¬ ble à caufe des glaces: on fournit des che- Vaux à nos gens, &: un grand nombre de portefaix pour nos balots. Pour nous, les neiges &: le froid extreme nous obligcrenc * Nous anivons à Yam;-chéou le j.J.-.nviei,
de U Chine. L e t t r e 'I. tf de prendre des lideres, que quelqucs ca¬ valiers efcortoient pour unc plus grande feureté. Nous chaugions de ponetaix a. chaque ville,&fouventà tousles gros vil¬ lages j 6c e’eft une chofe cftonnancc quen moins d une heure on en rcncontroit par tout plus de cent, auííi facilement qu’on cn auroit rrouvé cinq ou fix en France. A mefure que nous avanç!ons,lc froid aug- meqtoit, Scil devint h violent, que nous trouvafmes le Iloamho, 1 urides plus grands fleuves de laChine, prefque tout pris : de forte qu’ilfallut travaiilerun jour entier à enrompre la glace \ fic cc ne fut pas fans une peine & un danger extreme, que nous le ttíiverfafines. Nous cftions partis de Nimpo le 16. de Novembre dc 1’atméc 1687. 6c nous arrivafmcs à Pckin le 8- de Février de l année fuivante : mais comme nous nous arreftafmes en differens endroits fur la route ,on pent compter que nous ne fofmes proprement qu’un roois 6c detrii cn chcmin. Toutes ces marques dediftinftion done l’Empereur nous avoit honorez , 6c 1 lteu- reux fucccs d’un fi long voyage nous de- V dent faire quelque plaifir, dans la pen- fée quela Religion en retireroit des avan- tages confiderables > quandonnous apprit,
MemoiresJkrV Etat prefint à la veue mehnc de Pekin , la niQVt afflí- geante du Pere Veibieít. Ce fut pour nous un de ces coups dontla doulenr accable &C eílourdit dans les commcnccmens , &que le temps ne diminue que pour la faire en¬ fune reílènrir plus vivement. C’eft luy cui nous avoir procure l’cntree de la Chi¬ ne : outre cela en nous retirant des mains du Vice-Roy de Ham-tchcou, il nous avoit fanvé la-vie ; & ce que nous eílimions beau- coup plus que noftrc propre vic, il eíloit réfolu d’appuycr dc fon autoiité lcs deí- feins que nous avions pour la gloire dc Dieu & pour rétablilTement de noftre fain- te Foy. Au rcfte , il n’y eut prefque perfonne dans la Chine quine perdiftàfa more: on devoir à fes foins, à fon zele , à fa pru ien- cc, le rétablilTement dela Religion Chrc- ticnne defolée tk prefque entierement rui- née par la derniere persecution. Il confcr- voitla ferveur des snciens fidéles, 6i il lou- tcnoitla foibleílc des nouveaux , par l’in- tereftquil prenoitentoutes leurs affaires; il donnoit par fes lettres de rccommanda* tion , du credit auxMiffionnaires des Pro¬ vinces; il avoitfauve Macao qui devenoit fufpe&aux Tartares; 1’Ellat mefme, qu’il avoit fervi en plufieurs occalions importai^
de la Chine. LettreI. tcs,ncluy eftoit pas peuredcvable •, de for¬ te que les Europcens, les Chinois, & l’Em- pcrair le regardoient prefque cgalement comme leur nere. Ce grand homme fi ho- norc dans POrient, mciiteroit bien, M o n- seigneuR) que vous le connuffisz, 6c dans le deíTein que j’ay eu de me borner cn cette lettre , au voyage de Siam jufqucs i la capitale de la Chine , je ne pouvois finir parun endroitqui full plus capable d atci— rer voftre eftime. Je fuis avecun profond tefpeii, MONSEIGNEUR* tToftrc rres.linmble li tre*l «beiflint ferviteur, L.J» Gy
5S Memoires fur FElat prefect «0, KM KM-KMm * W»8fc«W**>SWW5«* LETTR E II. A Madame ia Duchesse de Nemours,- XjO manure dont I'Empereur nous recent, & ce que nous vifmes dans la Vtlle de Pekjn. JM ADAME, II faut avoir un efprit capable de toutf_. & un zele pour la Religion que rien ne* borne, pour s’occuper avec plaifir comme vous faites, de ce qui fe paíTe à 1’extremité de rUnivers. Non-contenre des belles con- noiflances que 1’Europe nous foumit, vous avez chcrché dans les pays les plus reculez toutce qu’il y a de curieux 6c d’edifiantj Si je puis dire fins fhterie, que 1 ’Orient n’a prefque point de fecrets que vousne con- noiiliez, ni de beautez que vous n’ayez dé- touvertes. J’ay moy-niefmeappris de Voilre Altefle deschofes que la plufparcdc nos voyagetu?
6odemoires fur l’EM prefin? nous faire diverts queftions. Ce Mandarin’ nous dir de lapartraille chofesobligeantes & en particulier, que l’Empereur n’amoir pas moins d’eftime& d’aftedion pour nous qu’il en avoit cu pour les autres Peres dc ia Cour, puifque nous eftions tous de la met me Compagnie. Enfuiteil voulutfçavoir ce qu’on petv- foiten France defes voyages de Tartarie, §£ de la défaite A'Oufangouaj. G eftoit un Chinois revolte quiluy avoit donné beau- coup de peine. Il nous demanda aufli en quel eftat eftoient les Sciences , Si juiqu a quel point de perfedion on les avoit por- tées -, s’ily avoit quelque invention nou«- velle en Europe ou quelque découvcrte confiderable. Enfuite il s’etendit fur les honneurs que I’Empercnr avoit. deiTein de faire àlaMcmoiro duPere Verbieft, qu il aimoittendrement. Cenom,Mad.ame, nevous eft pas inconnu , Si vous prenez trop de part à ce qui touche la Religion dans rodent, pour ne fçavoir pas la perte qu’elle a faitc par la mort de cet illuftrc Millionnaire. Nous répondifmes tous,. que nous el- lions infiniment fenfibles aux marques dc bontéquefa Majeílé nous donnoit , mais «pie parrailes ceremonies dour les Chinois
de la Chine. L F. t t r e IT. éx ofoient pour honorcr lcs mores, il y eti avoir qui paroiflõient contraíres à la fain- cere de la Religion Chreticnna. Commcnr,. repartitle Mandarin, ft l’Empereurlc veur, vous y oppoferez-vous l A quoy l’un des Peres répondit, Seigneur, 1 Empercur eft lemaiftre de nos vies i il peut nous foire nrourir, mais rien au mondc n’eft capable d’alterer tant foie pen la pnrete de noftre foy. Je n’av rien à vous dire là-deílus, ajoufta cet Officier •, mais j’ay otdre de vous demanderle placet que vous devez prefen- ter felon la couftume , à 1 occaiion de la niort de cePere. L’Empereur,par une fa- veur,fans exemple, eft bien-aife dele re- voir en particulier Si de le corriger luy- mefme,encas qu’il y aitquelque chofe a y reformer.- Tout cc qu’on prefente à l’Empereui) doit eftre conccu en destermes fi confor¬ mes auxloix àlacouftume, àlacjualitéde eeluy qui parle, à la nature des affaires done il traite, que ce n’eft pas un petit embarras, for tout pour un Eftranger. Uu mot mis de travers, une lettre hors de fa place, une exprdlion peu propre, fuffit. quelquefois pour miner la fortune d’un Mandarin, S£ il y en a qui ont perdu leur Charge pout avoir commis de femblables faut.es,. rneim§
Cl M emoircs fur 1’Etat prefcnt par mcgarde ou par ignorance. L’Empe- reur parfaitement inilruit de ces formal itez fe défioiten cette matiere de noftre capaci¬ te, ôc ne voulut point s’en rapporter à un autre ; ainfipar unebonté qu’on ne pcut alTez admirer, il s’appliqualuy-mefme à lo compofer, afinque les plus critiques n’y trouvaflenr rien à redire. Quelques jours aprés , le mefme Offi- cier revint encore nousfaire d’autres ques¬ tions. 11 nous interrogea particulierement fur les motifs de laderniere guerre de Hol- lande, fur le fameux paflage du Rhin. Cat enfin, dit il, ce qu’on en a rapporté d l’Empercur n’eft pas croyable. Peut-eftre quecefleuveeft moins large, moins pro- fond, moins rapide qu’on ne dit: peut-eftra auifique les Hollandois avoient leurs rai- fons pour ne le pas oppofer avec plus de vigueur au vidorieux. Ce fut alors, Madame, que nous fou- lraitafmes fçavoir parfaitement la langue Chinoife, pour faire connoiftrela grandeur d’ame, le bonheur, l’inti epidité de Loiiis le Grand, dont les troupes ne trouvent rien d’impoflible lors qu’clles combattent à fa vue , & qu’elles font animées par fon exemple. LePere quinous fervoit d’inter- prete luy en dit neanmoins aílêz pour lny
detachine LettreII. perfua ler, qu’il n’appartientqu’a un Heros de former &c d’executer hcureufcment de femblablesentréprifes. Le detail que nous cn fifmes 1'étonna, & il fe leva fur le champ pouraller an plutoften faire le recit à l’Em- pcreur. En fortant il fe tournade noftre cofté, & nous dit: Tout ceque j’ay oiiy, Mef. íieurs, eft extraordinaire; mais ceque jc vois nc 1’eft guere moins. Eft-il poilible que ces Peres, qui demeurent icy depuis long-temps , qui font d’une nation diffe- tente de la voftre , qui ne vous connoiifent f oint, vous regardent neanmoins comrae eursfreres ’ Vous les traitczde meíme, &C vous en ufez les uns à 1’égard des autres , comnie fi vous vous eftiez veils toute vof- tre vie; feulement, parce que vous efte3 unis par les liens d’une mefme Religion. Enveritécette charité me charme, & nc me permct pas de douter un moment des verirez que vous nous prefchcz- Une de¬ claration li ouvertepouvoitfairecroire que cet Officiern’eftoit pas éloigné du Royau- medeDieu, &entffet , il croyoit. Mais helas! que fert la foy,qu’à nous rendre plus coupables, quand nous n’avons pas le cou¬ rage de pratiquer ce qu’ellc enfeigne t £i noftre entrée à la Chine euft eftc Í63
*4 Memoircs fur l'EMprefnt ciete > nous n’aurions eu rien á démeftar avec les Mandarins de la Gonr, mais nous eftions vénus à Pekin en vertu d’un Arrcft du Liven, l’un des grands Tribunaux de l’Empire j le Vice-Roy de la Province d’ou nous eftions partis, nous remettoit entre fes mains, 5c e’eft par ce canal que nous de¬ vious aller à l’Empercur. Ainfi dés que lc grand deiiil de la Cour cut fini, nous fuf- mes citezà comparoiftredevant les Manda¬ rins de ce Tribunal, avec ordre d’y tranf- porter tous nos inftrumens 5c nos autres machines deMathematique dont ilsavoieut deja lero'e. L’Empereur qui ne vouloit pas que nous fiftions la moindre demarche fans lon avis, cn fut averti , 5c nous envoya dire qu’il n’eftoit point à propos de fairc paroiftre nos inftrumens; que nous pouvions mefmc nous excufer fousdivers pretextes d’y aller en perfonne. Nous y fufmes neanmoins, parce qu’on nous invitaplufieursfois, d’u- ne manierefort obligeante , 5c nous cruf- mes qu’il ne falloitpas, par unrefus hors dc faifon, choquerun corps aufli puiiTant que celui-là, qui eftle J.ige né des Eftran- gers, 5c qui n’eftoit deja que trop ariimé eontre la Religion. Qudques Députcz du premier Preirdentt
de I a Chine. LettreII. éj? nous y receurent avec plufieurs m irqucs d
(,6 Uemolrcs fur 1'F.tât prefcnl attx premiers ordres de la Cour, quand on jious y avoit appellez ; que cependant le hiyou nous pouvoit remectre entre les mains desautres Peres quinous prefente- roient à l’Empereur , quand il jugeroit d propos de nous admettre en fa prefence. Neanmoins l’intention de ce Prince n’ef- toit pas de nous laiiler fortir de Pekin : au contraire il vouloit nous y retenir tons , & nous logeren fon Palais. Il s’eftoit mefme explique ii clairement là-dcfllis, que nous eufnes befoin de route l’application 5c de toute l’adreile duPere Pereira, pour conju¬ rer la tempefte. Ce Pere, Supcrieur pour lors des Millions, touche de voir plum urs Eglifes abandònnées fauce d’ouvriers, fe pèrfuada que nous ferions d’un grand fe- cours dans les Provinces: d’ailleurs il con- noiilbitl’averlion que nous avions pour la Cour, & nous ne celfions tons les jours de la lay reprefenter. Tout ccla Sc beaucoup d’nutres raifons l’obligerent de s’employer efHcacement auprés de l’Empereur pour obtenirnoftre congé, Sc fon zele luy fugge- ra tant d’expediens, qu’enfin ce bon Prin¬ ce fe relafcha, à condition neanmoins, dit- il à ce Pere, que nous partagerons le diffe- rend : j’en retiendray deux ponrmoy , que vous choifirez vous mefme, j’en laiiler ay
de ta chine. LeTTRêII. trois à voítre difpoíition: vous n’avcz pas fujet do vons plaindre * puiique jc vous abandonne la itieillturc part. Jul'ques ici nous n’avions point cú l’hon- ncnrde voitT’Empereun il falloit que ces formalitezdu Lipou preccdaflent noftre au¬ dience: mais dés que le premier Prefident dc ce Tribunal nous eíit remis entre les mains de nos Peres,deux Eunuques vin- rentau College avertir le Superieur dc fe trouverle lendemain avec tons fes compa- gnons dans une cour du Palais qtt’il luy marqua- On nous inllruifit des ceremonies qu’il faut obferver dans ces occafions j nous eftions déja devenus Cbinois, & on n’cuc pas de peine à nous former. 11 faflutalleren chaife jufqu’ala premie¬ re pone > d’ou nous traverfafmes à p’.cd huitcours dune longueur furprenante, en- touvées dc corps delogis de differenre ar- chitedure, mais d’une beauté fort medio¬ cre, exccptclcsgros pavilions quarrez, bal¬ ds furies portes de communication, qui a- voient quelquechoie de grand Si de ma¬ gnifique. Ces portes prr lefquclles onpaf- fe d’uned’une couràl airre , eftoient d’unc épaifleur extraordinaire, larg's, hautes » bien proportionnces & bailies d’un marbre blanc,dontle temps avoir diminué lepoli
éS Memoircs fur l"Etat prcfcnt & la beautc. L’une de ces cours eftoit coa- pée partin ruifleau dean vive, qu’on pafloit furplufieurs petits ponts d’un marbrc pa¬ red , mais plus blanc & mieux travaillé. Il eft difficile, Madame , dc defcen- dre dans un grand détail,&defaire unedeC- crit tion de ce Palais qui vous plaife, parce que fa beauté ne confide pas rant dans lcs difFerens naotceaux d’archite&ure qui le compofent, que dans un amas prodigieux de b ftimens & une fuite infinie de cours & de jardins placcz regulierement, dont le tout eft vcritablement augufte, & marque la puiftancc du maiftre qui I’habite. L’unique cholequi mefrappa;r& qui me parut finguliere enfon genre, fut le Tro¬ ne de l’Empereur. Voicy l’idee que j’en ay retenuc. Au milieu dune dc ces vaftes cours on voit une bafe ouun maffif d’une gran¬ deur extraordinaire, quarré & ifolé dc rou¬ tes parts, qui porte tout au tour fur fon pié- dcftal une baluftrade, dont l’ouvrnge eft aC- fez de noftre gouft. Cette premiere bale eft farmontée d’uneautre qui va en rétrecif- fant, ornée d’une feconde baluftrade fem- blabledla premiere. L’ouvrage s’elevede cette manierejufquesàcinq étages, lcs uns plus petits que les autres;au-de (Tus defquels on a bafti une grande file quarree de ma*
de la Chine. Lettre IT. Çonnerie , dont le toit couvert de miles do- récs porte égalemeijt fur les qunrre murs &Ç fur une iuite reguliere d grolles colonnes de vcrnis, qui iautienner.t la charpcnte, Sc qui renfermentau dedans leTrone.del’Em- pereur. Ces vaftes bafes , ces cinq baluftrades dç tnarbre blancqut s elevenths unes au-def- fus des aiities, & qui, qnandle foleil luir, paroiflênt conrom écs d’un palais brillant d’or& de vernis, ont quelque ehofede fort magnifique, d’autant plus qu’elles font pla- cees an milieu d tine giande cour,& entou- réesdequatre corps delogis. Que fi Ion ajoutoit d ce deflein les ornemens ue noftre architecture , &c cette belle íímplicité qui donne cant de relief à nos ouvrages, ce fe¬ ro it peut^eftrele plus beauTrône que l’ait ait janjáis éleveala gloire des plus grands Princes. Enfin, aprés avoir marche plus d’un quart d heure nous arrívafmes à 1’appai tement de 1 Empereur. L’entrée navoic rien de ma¬ gnifique-, mais I’antichambre eftoit ornée de fculpture , de dorures, & de marbres, don la ptoprete & le deflein relevoient en¬ core la matiere. Pour la chambre, ellepa- roiflbit à caufe du petit deii 1 qui continuo» çncori, tout-à-fait dégarnie, Sc n’avoicrien
jo Memo ires fur I’Etat prefect tie recommandable que la perfonne da Prince, qn’on voyoit afiis àla Tartare fur unc eftrade ou un Sopha élevé de trois pieds,6ccouvertfenlemcntd’un tapis blanc tout uni & fort fcmblable à noftre feutre, qui occupoitle fond de la chambre dans toute fa largeur. Il avoit aupres de luy dcs livres, de l’ancrc 6c queiques pinecaux : fon habit eftoit de fat in noir, four ré de zibeli- ne : à droit 6c à gauche paroilloient debout deux hies de jeunes funuques, veftus du¬ ne manicre ail'ez negligee, fans armes,les pieds joints l’un auprés de l’autre, les bras pendans 6c fenez par reipebt le long des collez. C\.ft danscet eftat le plus fimple 6c le plus modefte qu’un parti culiereuft pu ch>i- Jir, qu’il afteda de paroiftre, aimant nmux que nous remarquallions (a pietc cnv:rs I’linperatrice fa mere , 6c la douleur qi il reftentoit encore de la perte, que la gr.n- deur 6c l’éclat dont il acoutume d’ellrc n- vironné. Dés que nousfufmes à la porte.nous cut- rufmes aftez vifte , car il faut fe preíícr, pi¬ ques à-ce quo nous fuifions arrivez au fend de la chambre, qui eftoit vis-à-vis del’En- pereur. Pour lors eftanttous de de front uc wne mefme ligoe, nous denaeurafmes jq
de la Chine. Lett re II. 71 moment debout, tenant les bras eftendus fur les çortez. Enfuite ayant flcchi les genoux , & porté les mains joinces julques à la tefte , de ma- niere que nos bras & nos condes cftoienc élevez à la mefme hauteur, nous nous cour- bafmes jufqties à terre,a crois diiferentes re- prifes; aprcs quoy nous nous relevaimes comme nous eftions au commencement, Un moment aprés il fallut refaire les mef- mcs ceremonies une feconde fois, & enco¬ re une troifiéme, jafques à-cc qu’on nous avertit de nous avancer Sc de nous tenir à genoux auprés del’Empereur. Ce bon Prince , dont je ne fçaurois aftez admirer la douceur, aprés nous avoir inter- rogé fur la grandeur Sc fur l’ctat prefent de la France,fur la longueur Sç les dangers de noftre voyage, fur la manieredont les Man¬ darins en avoient ufé à noftre égard, nous dit àla fin : VoyeTj^fi je puis encore aj outer cpuelyue chofe uux graces tjUf je vous ay fai- tes. Quefouhuitezj-votis de moy ? Vouspou- vez, librement icy-mefme me le demandsr• Nous luy rendifines de tres-humbles ac¬ tions de graces, Si nous le prialmes d’a- gréer,pour marque de noftre parfaite recon- noiflance,que nous levaflions tous les jours nçftre vie les mains au Çiel,afin d’attirec
•jr "Memoircs fur I'Etat prefect fur fa perfonne Royale & for fon Empire ics benedictions du veritable Dieu,qui peut feul rendre les Princes dc la terre folidc- ment heureux. Il pam content de noftreréponfe & nous permitdenous retires ce qni fe fait fans aucune ceremonie. Lerefpe&que la pre¬ fence du plus grand Roy de l’Ali: nous inf- piroit, n’empefeha pas que nous ne le re- gardaifions ailez fixement: Si dans la crain- te qu’un peu trop dc liberte ne fuft un cri¬ me, car en ce qui touclic l’Empereur, on ne fait point à la Chine dc petite faute, nous luv onavions auparavant demande la per- million. L’Empereur me parut d’une taille au- deflus dela mediocre, plus gros que ne font les geosordinaires qui le piquent cn Euro¬ pe d’eftre bienfaits , mais un peu mo ins qu’un Chinoisne fouhaite de le paroiftre-, il alcvifag : plein & marque de petite vero- le,le front large, le nez Sc les yeux petits à la manieredes Chinois ,labouehe belle &C lebas du vifage fort agreable Enfin,ila Pair bon , Sc on remarque dans fes manieres & dans toute fon aftion quelque chofe qui fent le maiftr Si qm le dillingue. Nous fortifmes de fon appartement pour entrer dans un autre,pave de raarbre&ailes propre ,
de la Chine. Lettre II. 7$ propre, 011 un Officier du Palais , aprés nous avoir fait boire du the, nous offritdc fa part environ cent piftoles. Ce prefent cf- toit mediocre pour un aulli grand Roy que celuy de la Chine 5 mais ce n’tft pas pen, II on a égard aux coutumes du pais, ou les grands Seigneurs fe font une maxime de re- cevolr beaucoup, & de ne donner prefquc rien. En récompcníc il nous cotnblad’hon- ncurs,&il voulut qn’un Mandarin nous conduifift jufques d noftre maifon. Je vous avoue , Madame, qu’il faut eftre tout-d fait infeníible aux chofes dela terre, pour n’eftre pas touché de quelque fecrete complaifance , quand on fe voit ho- noreparl’undcs pluspuifldns Monarques de TUnivers. Cependant on ne doit pas tout-d-fait juger de noftre difpofition à cct égard , par celle oil fe trouvent d’ordinai- , re les gens du monde en femblablcs occa- fons. Le plaifir que donne ici la faveut; dcs Prin¬ ces, vient ordinairemenr del’intereft. On fçait que les honneurs font toújours ac- conrpagnez de quelque chofe de plus folide, & un courtifan feroit aftèurément moins fenfiblcd un bon mot oudunc marque dc 1’afFeétion de fon Roy, s’il n’efperoit en ti- rer de grands avantages pour fa fortune ; Tome I. D
74 'ííermxres far Hut prefect nviis pout nous qucleftat dcReligieux8fi de Miflionnaircs a dépouillez de tomes ces efperances, nous comptions prelquc pour rien, tout ce que le monde, & fur tout cc 'nouveau monde, pouvoit fairc d eclatant cn noltre faveur. Il eitvrayque Dieu prend quelquefois •plailir d'honorer la Religion d ins la perfon- ne de fes Miniftres •, quo c’cft fouvent par de fcmblables voyes qu’il fortifie la foiblelle des nouveaux Cbrellicns , leiqucls, coniifle des enfans dans la foy, ont befoin d’eftte prcparez aux épreuvesfií aux tentations par ces foulagemens naturels;queles Gentils . mefme font par la plus dilpolcza rccevoir les premieres imprellions du Chriftianifme. Ceil aufli dans cette veue que nous eflions xouchez de toutes ces marques de diftin- ■âiondont l’Empereur nous honoroit, ou •plutoft c’etlce qui nous les rendoitfuppor-. tables. Vous devez fans doute, M A d a m e , el- tre furprife de voir le Prince dun peuple idolâtre,favorifer fi ouvertement la Reli¬ gion, & peut-eftre ferez vous bienaife d’ap- prendre les motifs qui I’obligent à en ufer de la forte. Cette bienvcillance pour des Eftrangers comme nous , vient Ians douto l’eftime fmguliere qu’il aconceue depui®
dehchine. Lèttrr íí. 75 long-temps pour les Miflionnaires de Pe¬ kin : outre la liience qui les a rendus re- commandablesj il a toujours reconnu en eux dela díoiture, de la bonfíe foy , un zele ardent pour fon lervice, un entiet dcvoúc- roent à routes fes volontez, quand la Reli¬ gion n’y a pas eftc inrereflec, une innocen¬ ce de vie qu’il ne pent allcz admirer, un delir immeníe de íaire connoiftre le vray Dieu. Il eft fur tout fi convaincu que c’cft Id Vunique motif de toutes leurs enrreprifes, ;qu’i! le f. ir un plaifir fecret de contribuer àrétabliflement du Ghriftianifme, malgré I’averfton qu’on luy en a voulu infpirer* dans la perflée qu’il ne fçauroit par aucnne autre voye, payer les ferviees que ces Peres tafchent de luy rendre. Audi lePere Verbieíl eftantà 1’extremité, iarffa unécrit pour luy eftre prefenté, dans lequel entre-autres chofes ,*il luy diíoit ** Sire, je menrs contentfulfjiíe j'ay employe prefque totu les womens de ma vie an fervi- ce de Cofre Majefie. Mats je la prte tres- «bumblementde fefouveniraprés ma mort^ qu'ert tout ce quej’ay fait, je nay eu d'au¬ tre veué quedo procurer en laperfohne d* plus grand Roy de ('Orient, un Proteíleuf á la plusfaint e Religion de IV Vi vers.
Memoires fut 1’Etat prejênt Pcut eftrc, M A D AM E, avez-vous vcl certains libcíles diftamatoires , car on nc pent guéres lcur donner datltre nom , ou Pon fait paíle? les Jcfuites pour des gens pofl'edez del’cfprit davarice 6c d ambition, qui courcnt le monde, afin de s cnrichir par un commerce facrilege 8c fcandaleux. Voos naurez pas efté furptife que la cajommo toujours attachée à l efprit de fectx òe d he¬ retic , non contente de perfecuter la Reli¬ gion en Europe, vienne a 1 extrcinite de FlJnivers, noircir eeux qui talchent ae l y établir , pure, fainte & telle que nous 1 a- vons reeeuc de nos Peres. Vous tereznean- moins bien-aife d’apprendre, que lidola- rrie meftne que nous démufons, ne peut i'empefeher de rendre témoignage a nos bonnes intentions, & que hla Clunc voyoit le portrait qu on faiticidefes Millionai¬ res,elle auroit dela peine à les reconnoiftre;, xnaisceneft ças aupre de vottre Altefle qu’il faut les juftifier- Parmi routes les chaesqur fepaflerent alots àPekin,ilny en ut aucune, mplus jtouchante,ni plus hororable pour nous, que les obíeqnes du Pae Verbieft qui a- voicnt cftd dijferées pa ordre expres de 1’Empereur, jufques d c qu on cuft rendu les derniers hçnneprs . 1 imperacnce. Lq
de la Chine. L e t t r e II. jf Perc Thomas Jefuite,qui prit depuis fa pla- $c dans to Tribunal des Mathematiqucs , a décrit toure cettc cércmonie. Je iuis pcr- fuadc .Madame, que vous lirez avec plaifir l’extrait que j’cn ay fait, non-ieule- ment parce qu’il vous donnera quctque idee de ce qui fc pa lie en de fe.mblables oc- cafions,mais encore parce qu’il vous fera connoiihe plus particuliercroent un hom- me, que ton merited rendu celebre dans tout le monde. Voicy done à peu prés ce' qu’il en écrit. II a plu à la bonté divine de rctirer de cette vie mortellele Pere Ferdinand Ver- bieft , Flamand de nation , pour le faire joiiir de la récompcnfe de tes Saints, ll n’eil pas aife d’expliquer la doulcur que fa mort a caulc aux Millionnaires de la Chine; mais il eft encore plus difficile de dire, par combien de vertus & de fervices impor- tans , il avoit meritéleur cftime&leur rc- connoiflance. Parmi fes aurres qualitez, on a partial- lierement admire fa grandeur d atnc, qui l’a foutenu au milieu des plus cruellcs per- fecutions , dans lefquelles il a toujours triomphé desennemisdenoftre fainte l oy :• on luy olfrit des le commencement, la di¬ rection des Mathematiqucs,Sc il rcceiit cet-
7* Ncmoires fur fEtat prefnt K dignité, pour eftre en cftat dc rclcvcr Icfr Millions qui íe trouvoient alors preique entirement ruinécs. Il obtint en eífet, le rétabliflcment dcs ouvriers Evangeliques3 qui aprcs un long cxil furcnt en&n renvoyez danslcurs EgU- fes. H êtouffa dans leut fourcclcs perlecu- tions naiflantcSjSí il en prévint plulicurs au- tfes done on eftoit menace. Les Mandarins, I'cftimerent dcs qu’iis lc comment , SC KEmpereur concern unefihaute idéede fa vertu & de fa capacite qu’il le tint durant plus de trois mois auprés defa perfonne, poiKvnt chaque jour ayecluy dans fon cabi¬ net trois & quatre heures, à parler de lcien- ecs & fur tout de Mafhematique. Ce fut dans ces entretiens que cc fervent Miffionnaire tafeha de luy infpirer de l'a- mour pour la Religion i il luy en cxpliquoic les my Heresies plus fubbnaes j il luy^ cn fai— ioit remarquet la famtetejla veritc^ la nc— ceflité: de forte que ce Prince frappé de ces «randes veritez , protefta fouvent qu’il croyoit un Dieuiilluy donna mefme par écrit ce témoignage de fa foy •, marquant en particulier que les Religions de l’Empire luy fembloient routes fuperftitieufes, que les Idolcs n’eftoient rien, &£ qu’il prevoyoit que le Chriftianifrne s elcveroit un jour fur
de la Chine. Léttre ÍI. 75 laws mines. Un Doófeur dans un de fes li¬ vres , ayant cu la hardiefle de mettre la Re¬ ligion desEuropéensau nombre des here¬ sies qui avoient corns dans la Chine ce Prince à qui le Pere sen plaignit fortemcnt, eftaça luy-mefme ces lignes •, ajoutant qu’il, fcroit connoiftre à tom l’Empire ce qu’il venoit de faire. Le creditduPere Verbid! futfigrand, qu’il renverfales anciennes machines, éle- vées depuis tant de ficcles fur la plateforme de l’Obfervatoire,pour y en fubftituer d’au- tres de fa façon. 11 fit dcs canons de fonte qui furentle faint de l’Eftatiil travailla à une infinite d’ouvrages, tous miles au public , ou propres à contenter la curiofité de l’Em- pereur j de forte qu’en ce dernier point, on pent dire qu’il aépuifé toutce qudes arts & les fcicnces nousont jufqu’icy découvert de plus rare & de plus ingénieux. Toute la Cour le regardoit comme Je plus habile homme de fon temps •, mais elle eftoit fur-tout charméedelà modeftie í II eft; vray qu’on ne pouvoit eftre plus doux &C plus humble qu’il l’eftoit •, il s’humilioit & il s’abbaiflbit devant tout le monde , d’au- tant plus quetoutle monde fembloit s’era- prdl’er à 1’élever •, infenfible à routes les «hofes de la terre, excepté quand elles a-
8o Mcmõires fur lEtat prefcnt voient quelque rapport à cellos do la Reli¬ gion : car alors, ce n’eftoit plus le melmc homnie, Si com me s’il euft efté anime d un nouvel efprit) Ton air, fes paroles, les fenti- mens, tout devcnoit grand en luy & digue d’un Heros Chrefticn. L’Empcreur mefme en ces occafions femblok le craindre, Si ne 1'admectoitpas facilemcnt en fa prefence. Il fe port era, difoit-il, à ejuelcjue execs, & peut- eftre ferois-je oblige malgre mey , d'en té- moigner dt* rejfentiment. Cette famte hardielfe venoitd’une v'vfl foy & de 1’cxtréme confiance qu’il avoit en‘ Dieu : il ne fe rebntoit de rien.lors mef- me que tous les feconrs humains luy man- quoient. Il font, difoit-il fouvent, avoir toujours en veui ces denx grandes maximts de la morale Chrejtienne. La prstn ere; auoy-ejus tout femble appuyer nos projets, its t'chotieront infoilliblement, Jt Dien nous a- bandonne a nofire prudence- Ladcttxiéme ; tn vain Vunivers entier s’armeroit pour dé- trtiire l’ ouvraçc de Dtcu: tout efi foible con- tre le Tottt-puifant,&tout reiijfit cjuand le del s’en mefie. Ainii il n’entreprenoitjamais rien fans avoir implore fon fecours: quoy- que d’ailleurs il ne ne^ligeaft aucun des moyens que la raiion Si la prudence Chrcl- tienne luy avoient fuggerez.
de la Chine. Lettre II. $t C’cft par là quc Ton zele dcvenoit rous les jours plus pur £< plus ardent $ il ne (on- {tcoit qu’à ét blir l'olidcmentla Foy j & tout ce qui n’avoit aucun rapport àla Religion, lay devenoit une croix , dés quon l’obli- geoit à s’y occup r. Il retranchoit toutes les vifites & toutes les converfations inutilcs; il ne pouvoit fouffrir qu on s appliquafta la ledure des livres, oúlacurioíitc avoir quel- que part •, il ne lifoit pas mefme les nouvel- les qui venoient d’Europc , & qui ont ordi- nairement tant de charmes pour ceux qui en font éloignez \ rnais il fe contentoit d’en apprcndre les points principaux quandon les luy vouloit dire en peu de paroles : il paifoit tout le jour, & pcrcoit fouvcnt U nuit à écrire des lettres de confolation , d’inftrudion, ou de recpmmandation pour les Milfionnaires j à raire divers ouvrages pour l’£mpereur,ou pour les principaux Seigneurs de la Cour j à compofer le Ca- lendrier de l’Empire, calculant chaque an- néeav cun travail infatigableles mouve- mens des aftrcs. Tout cela joint à lafoUicitnde de toutes lcs Eglifes, diminuatellement fes forces, que malgrélabonté naturelle de fa confti- tution, il tomba enfin dans une efpece d é- *',úfemcntj ce qui ncI’empcfehoit pasnean-
Si Memoircs fur t’Etat prcfent moins de former toújours de grands def- feins pour l avancement de la Religion; il avoir pris des mefurcs fi juftes pour 1'établic dans les Provinces les plus reculées de la Chine, dans la Tartatie Orientale, & jul- qucs dans le Royaumo de Corée, que la mort feulefur capable de les rompre. Pour ce qui regarde (a conduite parricu- liete , voicy ce qu’on en a remarqué. Dés fon entrée dans noltre Compagnie, ce fut un tres-bon Religieux, exa6t dans I’obfer- vancc des regies, appliqué à tons fes de¬ voirs , obeiffant & facile à recevoir routes les imprellions des Superieurs, aimant fur toutl’ctudcficlarecraitc, qualitequ’il con¬ ferva mefrne dans le grand mondc Sedans la foule de fes occupations, ou il paroi (l’oit aufli recueilli, qu’on a couftr.me de 1’cftrc dans la foliiude. Il eút toutc fa vie une delicateife de con- feience qui alloit jufqu’au fcrupule, de forte qu’on nepejut. prendre plus de precaution qil’ilcn prehoir, pour iftve àtout moment cn eftat de paroiftre dcyanc cckiy qui trou- ve des tach.es dans Its Saints 84 dans les An- ges. Pour conferver fon innocence, outre un grand nombre d’aufteiitez corporelles- dont il ufoit régulierement , jamais il ne fbnoit do lamaifon cn habit de Mandarin»
de ta Chine. Lettr ê H, Sj fans prendre un rude cilicc.ou uné chaifnq de for, & il avoit couíluine de dire qu’il ef-, toit honteux à un Religieux de paroiftreaux, yeux des Anges avec leslivrées du monde, fans porter en mefme temps les livrées dç Jefus-Chrift. Il avoit naturellement 1’ame grande, 6C quand il s’agiiloit de pourvoir aux befoins des autres, fa charité ne connoiílbit pref- que point de borncs: mais il cftoit dur à foy-mcíme, & il aimoit la pauvreté jufques fous la foye; de forte que 1’Empereur, qui 1’examinoit de prés ,luy afouvent envoyé des ctotfes, avec ordre de s’en fervir & d’ef- tre plus pro pre. Son lit, fa table, tous fes meubles faifoient home au Mandarincar ílcomptoit pourrien fa dignité,quand il s’agifloit de remplir les devoirs de 1’eftat Religieux. 11 protcfta mefme que jamais il n’auroit accepté cette charge, s’il n’euft cf- Í>eré, en deven ant par là aux yeux des Ido» âtres le chef de la Religion, attirer fur luy leur envie,&porter le premier rout le poids des perfecutions. Cette efperance de mourir un jout pouS Iefus-Chrift luy fajfoit aimer fon eftat, 3C l’on voir dans fes papicrs de devotion, des dcfus fi ardens du martyre,que ri .n,ce Cem- Wc ,.ne luy a manque pour iftre martyr ,
dc In Chine. Lettre II. Sf à la Chine > m us la fievre augmentant tous les jours, il fallut cnfin que Í arc cedaft a la nature, ll receut lcs Sacremens av- c une fer¬ vour Cjni charma tout le monde, &: quand il rcndit l’efprit, tous lcs afliftuns furent cgale- ment penetrez de devotion £i de triftelle. L’Empcreur quile jour precedent, avoit perdu I’lmperatrice fa mere, feptit renou- veller fa doulcur, quand il apprift la rao:t du Pore Verbieft: il voulut qu’on en diffe- raft l’enterrement jufqu’a ce que la Cour euftquittéle grand dciiil :alors il envoya deux Seigneurs de marque, pou luy rendre de fa part les mefmes devoirs, dont les par- ticuliers à la Chine ont accouílumc d hono- rer lamcmoirc des morts. lisle rnircnt a genouX devant le cerciieil qu’on avoit ex- pofé dans une fale, ils fe profternerent plu- fieurs fois, tenant la face colée à terre, ils pleurerent enfuire , ils pouflerent de longs gemilTemens, car c’eft ainfi qu on en ufe: 8£ aprés plufieurs autres marques de douleur, ils lciircnttout haut 1 éloge du mort que l’Empercur avoit luy-meifne compofé,&: qui devoit eftre attache auprés du corps. Voicy cottmie il eftoit conçeu. Jeconfiderefeneufement en moy-mefme, que le Pere Ferdinand Verbieft a quite de fonpropn mouvemnt lEurope pour venir
86 Mtmoires fur I'Etat prefent dans man Empire, or qu ilapajfs unegran¬ de partiede fa vie a man fervice. Je lay dots rendre ce tejn,signage , que aurant tout le. temps qu ilapns fotn des Afathcmatiques, jamais fes predictions ne fe font trouv-'es faujfes; ellss ont toil}ours efte conformes att mouv.merit duCtsl- Outre cela, bieu loin de itéghger l’execution de mss ordres, il a parse, en t otstes cbofes exalt, diligent, ft dele or conftant dans le travail jufqu’d la fin de fin euvrage,& toàjours e'gal a luy-mefrae. Des que fayappris fa maladie, je lay ay envoye nson Medecin, mats quandi ay feed qtte le fommetl de la mort l a enfin feparé de nous, nson c(Stira efte blejfe d’une vine douleur• f envoye deux cent ecus d’or fiplufietirs pie¬ ces de foye pour contribuer d la ddpenfi de fes obfques, & je veux que cet Editfoit nn tsmoignagepublic de laftneere ajfeltton que je lay porte. Les Mandarinsdu premier rang, &plu« iieurs Seigneurs de la Cour fuivirent l’e- xemple da Prince. Quelques-uns écrivi- rent des di'.coius à fa loiiange fur de gran¬ des pieces de fatin,qu’ils fuipendiient dans la falleou le corps eftoit expofé; d’aaitues luy envoyerent d s prefens : tous le pleu- rerenr. Enfin des qu’on cut pris jour pout J.'enteircmqpt, il n’y eiu prcfque pcifowi^
de la Chine. Lettre II. 87 qm nft vouluft contribucr tic quolque cha¬ fe à la cercmonie. * Dés Ic matin I’Empereur crivoya Ton bea ’p re.quieft auffv Ion oncle ,avecun des premiers Seigneurs de la Cour, accom- pagnez d’un Gentiihomme de la chambre & de cinq officiers da Palais, pour y tenir fa place; ils commcnccrent tons par fe prof- terncr devant le corps,& ils le plcurerent at fez long-temps, durant que tour le difpo- foit pour la marche. Le College eft place auprés de la porce méridionale, d’oul’on vaa.celledu fepten- trion par une rue ciicc au cordean, large en¬ viron de cent pieds, Sc longue d’une grande lieue : vers le milieu die eft coulee d une atrtre rue parfaitement femblable a celle-cy, qui aboutit d’un cofté à la po te de 1 Oueft, éloignée de fix cens pas dulieu de noftre le- pulture, que l’Empercur VanU avoir autre¬ fois donnée au Pete Ricci ,5c qui, par une faveur fpeciale du Prince qni regneàpre- fent, nous a eftc rendue aprés la derniere perfecution. Ce fut par ces deux grande» rues que pafla le convoy dansl’oxdre que jq vas dire. _ , On voyoir d'abordame machine elevee de trente pieds, fur laquelle on avoir cent * Le onziime dc Mars liSc.
83 Mcmoires fur l'Etat prcjcnt en gros caracteres d’or fur un fond dé ver- nis rouge,le nom & les qualitez du Pere Verbieft ; c’elloit coname le fignal de la pompe qui devoir fuivre, Si qui commen- çoit enfuite par une grande croix orncedc banderolles, Si portée entre deux rangs de Ghreftiens tous habillez de Wane, tenant un cierge allumé dans une main-Se un mou- choir dans I’autre pour eiluyer leurs larmes. Les Geniils en femblables occalions n’en verfent que defeintes,maisccux-cy avoient fait une perte qui les obligcoir d’en répan- dre de veritable?. A quelque diltance de la Croix,fuivoit en mefme ordre Si entre deux rangs de luminaires, l’lmage deNoflre-Da- mc dans un cadre entourc de plufieurs pie¬ ces de foye, plicées de diverles manieres , Sc formees en cartouche i on portoit enfui- te le tableau dc Saint Michel avec des orne- mens (èmblables. An refte les Chr- ftiens endúiil qui marchoient des deux coftez, Sc qui prioient devotement, infpiroient mef- lneaux Gentilsde la veneration pour ces precicufes marques de noftre foy. Immédiatement aprés, paroifloit l’é!oge du Pere ,co.npofé par l’Empcreur, Si écrit fur une grande piece de làtin jaune,une fou- 1 e de Cnreftiens l’entouroit, Sc deux rangs deceux qu’oiiavoit inyjtez à la ccrcmonie
da la Chine. L e t t r e 11. 8? lc fuivoicnt avec refpect. Enfin le cerciieil fait cl’an bois ordinaire, mais verni & doré à la mode du pays, eftoit porte par foixante perfonnes Ôc accompagné des Miffionnai- rcs, dcs deputez de la Cour, & d’une foule de Seigneurs & de Mandarins quifcrmoient la marche : clle s’etendoit plus de millc pas, bordée des deux eoftez d’un peuple infini quis’eftoit range en have, lurprisde voir les ceremonies des Chveftiens triompher de' la fuperftition Payenne , jufques dans la Capita’.e de 1’Empire» Dés fqu’on fut arrive au lieu de la fepul- ture, les Millionnaires en furplis firent à la vcue des Mandarins, les prieres de I’EglD fe-,on jettaplufieurs foisdel’eau beniltc , & on fir les encenfemens ordinaires , aprcs lefquels le corps fut defcendu dans nn tom- beau fort profond, de figure quarrée & en- touré de quatre bonnes murailles de bri- ques, qu’on devoir fermcr par line voute > c’efloit uneefpece de chambre fouterraine, &pour parler lelangage de rEcriture,ce fut pour le Pere la maijon de fan éternitê Aprésy avoir prié affez long temps, nous écoutames d genoux ce que le beaupere de l’Empereur vouloit nous dire de la part. Voicy de quelle maniere il nous parla. Le Pere Verbieft a rendu de grands lervicesà
9<5 Mcmolres ftir 1'Etat prejènt t> l’Etat: fa Majeftéqui en eft tres-perfuadée » m’a aujourd’huy envoyé avec ces Seigneurs » pour cn rendre un témoigjiage public•, afin » que tout le monde íçaclie 1’affection fingu- m Here qu’elleatoujours euc pourfaperfonne, ti & la douleur qu’elle a do la mort. Nous eftions ftcouchcz do la eeremonie, descris continue. Is des Chreftiens,de noftre propre perte,& des faveursfurpienames de i’Empercur, qu’a peine pouvions-nous o'u- vrir la bouche. I-l n’y en avoir aucun parmi nous qui ne fondift en pleucs : de forte que ce Prince fut oblige de nous preffer de ré- pondre. Enftn le Pere Pereira répondit an Horn de tous de cette maniere. '» Ce n’eft pas tantla douleur, Seigneur* « qui nous empefchc de parler, que l’extreme „ bonté de l’Empereur: car que dire &que » penfer quand on confidere que ce grand » Prince traite des Eftrangers, inconnus, inu- M tiles,& peut-eftre incommodes,comme s’ils „ atoient l’honneurde luy appartenirl ll nou? m aims comme fes cnfans,il prend foinde « noftre fame, de noftre reputation, de noftre » vie; il honorcmefme noftre mort, nonfeu- » lement parfeséloges,par fes libcralitez , n parla prefencc des plus grands Seigneurs » de la Cour, mais encore, ce qu’on ne fçau- » roit ailczeftiiner,par fa douleur. Aprés cela>
eíe la. Chine LettrE II. <>i Seigneur, comment pouvons-nous rcpon- «* dre, je ne dis pas à routes ces limits, mais «* auflià ceque vous nous avez fait l’honneur «* do nous declarer de fa part? Tout ce que ct nous vous prioris de luy dire, e’eft que nous ,, pleurons aujourd’huy,parce quenoslarmcs ne devoir pas eftre traité comme un homme ordinaire. Dés la premiere féance on defti-. na (cpt cens ecus d’or àluy élever un mau- folee; il fut refolu qu’on y gtavçroit fur une table de marbre l’cloge que l’Empereur avoit luy-mefrae compofe , & qu’on dépu- teroit pour la dernicre fois des M andarins, afin de luy rendre au nom de 1’Em pi re les derniers devoirs. Enfin on luy donna une nouvclle disunite e’eft-à-dire un titre d’hon-
Mmoires fur FEtat yrefent neur plus coniiderable que ceux qu il avoit portcz ciurant fa vie. _ Tandis que l’Empereur s’appliquoit à rhonorer fur la tcrre, cc fainr ho nun e prioit fans doutepourluy dans le Ciel *. care eft une chofe digne de remarque, que jamais ce Prince n’a parti plus inquict fur le point de la Religion, qu’il le paroiftoit alors 3 il envoyoit continuellement un de (es Ofh- ciers aux Peres pour s’inftruire de I’eftat des anies en I’autre monde, de l’Enfer, du Pa¬ radis,da Purgatoire, de l’exiftence de Dieu, de fa Providencedes moyens ncccllaircs au falut: de forte que Dieu paro.ifl'oit agi- ter extraordinairement fon cccur, & y met- rre ce faint trouble qui a coutumede prece¬ der la converfion •, ce qui neanmoins n eut alors aucun tffer. Cct hetircux moment n’e- ftoit pas venu; mais qui fijait fi les prieres du Pere VerbieftSc les loins do pkifieurs fer- vens Miifionnaires qui luy ont luccedé, ne haileront point I’execution des defleins que la Proviejence fem'o'.e avoir fur cc grand Prince 3 Je fuis avecun profond refpeift, , MADAME, Yoitre tres humble & tres- obcilTant fcrvjicur, L. J.
de la Chine. Le^tre II. 9$ «OC MM '
*4 Mmoires fur I'Eut prefcnt habitans, la beauté de fes ouvrages publics» & la forme particuliere de fes Palais. On voit aflez par là, M o n s e i g n e u u, que ce grand genie avec lequel vous eftes népourles affaires publiques , ne diminue riendu gouftexquisquevousavez toujours eu pour les beaux Arts,&Tur tout pour L'Ar- xhitedure, done nous avons des modelles parfaits dansles exccllens ouvrages qu’on a elevez par vos ordres à Modave, à Saverne, à Berni, à Saint Germain , & fur tout dans la magnifique Eglife de Strasbourg. Cona'mc j’ay tile oblige de parcourir prefquc route la Chine, ou j’ay fait rn cinq ans plus dedeux miflelieu.es ; il m’eftpeut- -eftre plus facile qu’a aucun autre de conten- ter fur cc point voftre Alteffe, & de luy dire à peu prés Ia juftc idée qu’o.n s’en doit for¬ mer. Voicy ce qui m’a paru en cette matiere de plus considerable. 3? Ekin, e’eft-a-dire la Cour du Septcn- .trion , eft la capitale de la Chine , & lc iiege ordinaire des Empereurs; on la nom¬ ine ainii pour la diftingucr de Nankin, au- rre.Villetres-confiderable,qui veur dire la Cour du Midi. Ce nom luy avoit autrefois eftédonnéparce quel’Empereur y reudoir, Somme dans la Ville la plus belle, la plus
dela Chine. Lettre IT. 9^ ;commode , la mieux Ikuce qui full dans J’Empire > mais les irruptions continuelles des Tareares , peoples inquiets & belli— jqueux,robligerent à tranfporter fa Cour dans les Provinces du Nord, afifi d’eftre toujours en eftat de s’y oppofcr , avec le graudnombre de troup squ’iltient ordi- iiairement aupresdefa perfonne. On choifit pour cela Pekin ,340. degrez d’elevation , iitué dans unc plaine abon- dante, tk peu éloignée de la grande murail- le. Le voifinage dela Mer Orientale, &le grand canal du midy ]uy donne communi¬ cation avecplufieur- belles Provinces,don? il tire en panic fa fubfiftance. La Viilc , de figure per fakement quarrée, avoit autrefois quaere grandes lieucs de tour, mais lesTartaresen s’yplaçant,obli- gerent les Chinois de fe loger hors des mu- raiHes, ou ils baflirent en peu de temps une nouvelle cite, qui eftant plus longue que large fait avec la ville une figure irreguliere. De manicrc que Pekin eftcòmpofé de deux Villes; I’unefe nommela Ville des Tarta- res, parce qu’il n’y a qu’eux qui s’y puiil’ent établir : on appelle l’autre, la Ville des Chi¬ nois, a 11 fli grande, mais beaucoup plus peu- Ílée que la premiere. Toutes deux enfem- le font fix grandes lieucs de tour, de troif
f)6 Memoir cs fur 1’Etat prcfènt niillc fix cens paschacune;cèsmefuresfont .juftes, Scoules a prifes au cordeau, par or- dre exprcs de l’Emperenr. Cela, Monseiçneur, paroiftra ex¬ traordinaire á ceux qui ne connoiflènt que r£urope,Siqui s’imaginent que Paris eft la plus grande, com me elle eft fans doute, la plus belle Ville du monde : cependant il y a bien de la difference entre 1’une Sc l’autre. Paris, felonle plan qu’en atracé Mr Bullet parl’ordre deMeflieurs del’Hoftel de Ville, pour fervir au deflein qu’on a de l’entourer de nouveaux remparts, n’a gueres dans la plus grande longueur, que deux millc cinq cens pas, Sc par conlequem,quand bien mefme on la fuppoferoit quarree, elle n’au- roic tout-aii-plus que huit mille pas de cir¬ cuit, e’eft-i-dire, quelle feroit moins gran¬ de de la Hioicié que la feule yille des Tarra¬ ies ; ainfi Paris n’t ft tout au plus que la qua- triéme partie de Pekin. Mais d’ailleurs, ft l’on fait reflexion que les maifons àla Chine ne font ordinaire- ment que d’un étage,Sc qu’on peut icy,Pun portant l’autre, les fuppofer de quarre •, on verra que Pekin ne contiendra pas plus de logemenc que Paris, Sc meiine en contien¬ dra un peu moins, parce que fes rues font incomparablcmcnt plus larges > que le Pa-r
de la Chine. Lett re III. lais de l’Empcreur eft extraordinairement vafte & peu habicé; qu’il y a des magazins de ris pour plus de deux cens millc homines, & de fort grands efpaces remplis de huttes qu de petites maifons pour les examens des Do&eurs} cequi eftant joint enfemble fc- toit une ville tres-confiderable. line faut pas neanmoins conclure dc là, qu’il y ait à Paris & à Pekin un égal nombre d’habitans icarles Chinoisfont extraordi- nairement preftez dans leurs maifons; dc maniereque vingtperfonnes & plus encore, feplacerontou nous nous contentons d’en mettrc dix; & il faut bien que ccla foit ainfi, puifquc la multitude des gen*qui paroif- lent continucllcmcnt dans les rues, eft il grande, qu’on en eft effrayé ; de forte qu’il eft neceifaire en plufieurs endroits, que les- perfonnes de qualité foient precedez dun cavalier, qui écarte la foule, fans quoy ils fe- roienttres-fouvent obligcz de s’arrefter. Prefque par-tout & mefme dans les gran¬ des rues, il y a de 1’embarras. A voir les che- vaux, les mulcts, les chameaux, les chariots,' les chaifes, les pelotons de 100. & de 200. perfonnes qui s’aftemblent d’efpace en ef¬ face pour écouter les difeurs de bonne a- vanture, on croiroitque toute la Province eft venue fondre d Pekin pour quelque fpo Tome l, ~ È -
Memoir is fir I’Etat prefent étacle extraordinaire. Ht certainement à cm juger paries apparences , nos yilles les plus peuplécs nc font en comparaifon que des folitudes; iiir tout fi on confidere que le nombredes femmes iurpall'e debeaucoup celuy des homines; Sc que cependant dans cette prodigieufe multitude qui paroift au dehors, on n’y en rencontre prefque jamais aucune. Ceil apparemment ce qui a fait juger à quelques uns qu’il y avoit fix ou fept millions d’ames dans ees deu;x villes, ce qui neanmoins e/1 bien éloigné de la verité. "Voicy,Monse igneur, quelques reflexions l#defl*us, qui feront ptut t {Ire comprendre qu’onnedoir pas tout-à-fait juger de la multitude des hafritans, par la tbule qui y paroift. Premierement, de tous les lieux voifins, il fe rend tons les jours à Pekin un tres- grand nombre depai'fans qui portent une infinite de chofes p.our les ufitges ordinai- res de la vie. Comme il n’y a point de ri¬ viere dans la ville, le tranfport des denrées tQuljtiplieles voituriersjles chariots,les cha. weaux&Ies autres belles de charge. Ainfi tous les matins quand on ouvre les porte$ dcU ville, & les foirs, quelque temps a- Jant qu’oij les ferme, il y a une fi grande
de id Chine. Lf.ttre III. 59 fonle d’ «rangers qtii entrent ou qui fcreti- rent, qu’on eft prefqae toujours obliged at¬ tendee fort long temps fans pouvoirpaílèr. Or tout ce peuple qui fe répand dans les rui:s, r.e doit pas eltre compté parmi les habitans- ^econdement , la pluipart des ouvriers àla Chine travaillent dans les maifonsdes particuliers. Par exemple, quand on veutfe fairc faireun habit, le Tailleur vient le ma¬ tin dans la maifon & sen retourne le foie dans la fienne-; &c il en eft ainfi des autres ouvriers. Ils eourent continuellement la ville pour chercher de la pratique, jufques aux Forgerons merme,qui portent avec eux leurs inftrumens, leurenckime & leur four- neau pour les ouvrages ordinaires : ce qui augmente fans doute la foule. Troiiiémcment , toutes les perfonnes, mcline celles qui font d’unc mediocre con¬ dition , lortent ordinaírement à cheval ou en chaife, fuivics de plufi.urs domeftiques. Si à Paris, les Officiers, les Gentilshonimes, les Advocats , les Medecins , les riches Bourgeois alioient toujours avec un equi¬ page nombreux, les rues feroient bienau- trement embarraflees. Quatriémcment, quand un Mandarin marche, tout fon tribunal le fuit en ceremo- Eij
too Umoms fur I’Etatprefent nie* de forte que c’eft une eipece dc procef- fion. Les Seigneurs de la Cour & les Prin¬ ces du Sang paroiilent auifi accompagnez d’nn gros decavalerie. Et parce qu’ils font obligez de fe rendtc prefque tous les jours au Palais, lent train feul ell capable de rem- plir une bonne partie de la ville. On ne pcut nier quetoutes ces coutumes, qui font particulieres à la Chine,n’augmen- tent extraordinaircmcnt le rnonde dans les rues, ainfi il ne faut pas s’cftonner que Pe¬ kin paroiíTe fi peuplé , quoy-quil n’y ait peut-cftrepastant d’habitans qu’ons ima¬ gine. Mais ce qui doit nous en convaincre, .c’eft que,comme je l’ay fait voir, il y a à Parisplusdelogementqua Pekin. Quand done il feroit vray qu’il ne faut pour vingt ou vingt-cinq perfonnes, quautant de pla¬ ce que nous en donnons icy à dix (car ils font beaucoup plus preílèz que nous ) rl faut conclute que Pekin n’a prefque quele double d’habitans que nous comptons à Paris. Ainfi je crois que je puis lay donner deux millions de pertonnes, fans craindre jde m’eloigncr beaucoup de la veritc. Je me fuis ctendu fur ce point, parce que ,j evois que c’eft une dcs chofcs que les Hif- itoriens ont le moins examinee, il n’eft ricn jqui rtompe cotnnic le nombre, quand on
de la Chine. Lettre III. ior cn juge feulcmcnt à la vac & par l'imagina- tion. On croiten voyant le Ciel,que la mul¬ titude des étoiles eft infinie,& quand on les compte,oneft eftonned’en trouvet fi pen. Une armée de cent millehommes quicam- pe,paroiftun monde;Scccvk meirae qui y font faits , s’ils n’y prennent garde, s’y trompent facilement. 11 eft bon d’examiner tout par iby-mef- me, fans fe laiifer after au torrent; fur-tout à la Chine ou l’on eft accoutumé de com¬ pter par millions, Sc quoy qu’en ces matie- res il ne foitpas polfibled’enveniralader- niere précifion, on peut neanmoins, fi I’on veut, s’approcher aflez de la vcritc,pour ne pas abufer de la curiofité de ceux qui nous interrogent. Les rues deccttegrande villeiont pref- que toutes tirées au eordeau; les plus gran¬ des font larges d’environ fix-vingts-pieds,& longues dime bonne lieue, bordées pref- que toutes par des maifons marchandcs , dont les boutiquesornées de foye, de por- celaine & de vernis,font une agreable per- ipeilive. Les Chinois ont une coutume qui contribue encore à leur cmbeliflement: chaque Marchand place devant fa porte fur un petit piedeftd , une planche haute do íégtà.huit coudées, peinte, vernic, & fou-
J02, "Memoiresfur FE tat prefer/} vent (force, fur laquelle il écrir en gros cha- ra&ercs les differences chofcs done il trafi¬ que. Ccs efpcces de pilaftres rangez des deux coilez des maifons, & prefque dans une égale diftance, font une colonnade qui a quelque chofe de fmgulier. Celacftcom- mun a prefque toutes les villes de la Chine» Sej’cnay vuen certains endroits de fipro- pres, qu’il fembloit qu’on euft voulu iairc de la rue une décoration de theatre. Deux chofes neanmoins diminuent la beauté de ces*rues. La premiere eft le peu de proportion qu’elles ontaveclesmailons, qui ne font ni bien bafties, ni affez clevees, La deuxieme vient delaboucou de la pouf- ííerc qu’on y trouve. La Chine fi policée cn toute autre matiere, ne fe reconnoift pas cn celle-cy. L’hyver 8c l’eftc font cgalement incommodes pour ceux qui fortent, Si c eft en pavtie pour ccla qu’on eft oblige d aller à cheval ou en chaife. La bone gafte les bot- tes de foye done onfe fere, &la poufliere s’attache aux étoffes , fur-tout aux fatins qu’on prepare al’huilc, pour leur donner plus de luftre. Cette poufliere élevee par 1c grand nonibre des chevaux qui paffent, en- veloppe continucllement la ville dun gros image* qui penetre dans les maifons &qui s’iniinue dans les cabinets les mieux fenuez?,
deU Chine. Lettre III. iqj> tic forte que quelque precaution qu’on prcnne pour s’en défendre, les tables &c lss lneubles en font toixjours couverts. On taf- che de diminuet cette incommodité par l’eau qu’on jette continuellement dans les rues , mais on ne laiiTe pas d’en fouffrir beaucoup j ôc pour la propreté & pour la fanté. De tous les baftimens qui compofent cette gtande ville , le feul qui mérite d’eltre confíderé, eftle Palais Imperial, dont j’a,y déja eu l’honnenr de parler à voftre Altell’e. J’ajouteray ,pourluy en donner une con- noiifince plus exa&e , qu’il ne comprend pas feulement les appartemens & les jar- dins du Prince, mais encore une petite vil¬ le oii logent dans leurs maifons particulie- res les ditferens Officiers de la Cour, & un grand nombre d’ouvriers qui font pour la fervice & aux gages de l’Empereur; car nul ne couche dans les appartemens du dedans quelesEunuqucs. Cette ville exterieureeil entourée d’une bonne muraille, &fcparée du Palais interieur par une autre moins confiderable. Les maifons en font toutes fort bailes & moins belles encore que celles de la ville des Tartares; de maniere que la íeule qualité des- perfonnes qui les occu- pcnt, ôc la commodité qu’on y a d’efcrc 3 E iiij
164 Memoires fur I'Etatprcfertt i la Cour,en rendent lefcjour plus dc- firable. Lc Palais interieur coníifte enneufgran¬ des conrs de plein-pied , routes fur une mefme ligne, car jc ne compre pas celles qu’on a pratique fur les aiilcs pour les Offi¬ ces & pour lesEcuries. Les porres de com¬ munication font de marbre , & portent de gros pavilions d’une architecture gotique, dont la charpente, qui eft à 1’extremité du toit , devient un ornement afTez bizarre». par un grand nombre de pieces deboispo- fées en faiilies les unes (ur les autres en forme de corniche, ce qui de loin fait un alfcz bel effet. Les aiilcs des coursfont fermcesoupar de petits corps de logis , ou par des gaie¬ ties •, mais quand on vient aux appartemens del’Empereur,les portiques foutenus par degrofles colonnes,les degrez de marbre blanc par lefquels on monte dans les fales avancees, les toits éclatans de tuiles dorées, les ornemens de fculpture, le vernis,les do- rures , les peintures , les pavez qui font prefque tous de marbre ou de porcelaine» mais fur toutle grand nombre des differen- tes pieces qui les compofent, tout cela, dis- je, a quelque chofe de magnifique, &ref- ientlePalajs dun grand Prince, ll eftvray
de U Chine. Lettre III. ro; qtie les idées imparfaites que la nation Chi- noife a toú-jours eues pour toutcs fortes d’AnSjlaiflent entrevoir ties fames elfentiel- les dans tout l’ouvrage. Les appartemens ne font point fuivis, les ornemens font peu reguliers: on n’y voit point cette commu¬ nication qui fait 1’agrémcnt 6c la commodi- té de nos palais. Enfin il y a par-tout je ne fçay-quoy d’informe,fi j’ofe m’exjpliquer de la forte, qui déplait aux Europeens, &C qui doit choquertousceux qui ont quçlque gouft pour la bonne archite&ure. Certaine’s relations ne laiifent pas d’en parler comme dun chef-d’oeuvre:cela vient: de cc que les Miflionnaires qui les ont écri- res, n’avoient peut-eftre rien vu de meil- leur en Europe; ou bien de ce qu’aprés une longue fuite d’annees ils s’y eftoient accoii- tumez : car fi Ton n’y prend garde, ce qui choque au commencement devient par l’u- fagefupportable. L’imaginations’y fait, 64 celt pour cela qu’en ces matieres, un Eure- péen quiademeuré vingç ou trenteans àIs Chine, eft fouvent un plus méchant juge de ce qu’on y voit, que celuy qui n’a fait qu’y paffer. Car comme le bon accent fc corrompr parmi des gens qui parlent mal» de mefrne le bon gouft fe perd quelquefois parmi ceux qui n’en ont point. E
io6 Memoircs fur I’Etat frefent Les foldats des gardes qu’on.voit au* portes Sc aux avenues du Palais n’ont pour armes que le fabre>& ne font pas en ii grand tiombre que je m’eftois imagine jinais ii y a unc multitude furprenante de Mandarins & de Seigneurs qui s’y rendem au temps de leur audience pour les affaires publiques. Autrefois tous les appattemens elloient pleins d’Eunuques, dont le pouvoir d :vc- nu prefque fouverain par la foiblcílè du gouvernement, eftoit infupportable aux Princes de 1’Empire; rnais fous lesderniers Empereurs Ghinois, & fur-tout lous les Tartarcs ,on les a tellement huniiliez,qu’iis ne font ala Cour aucune figure. Les plus jeunes fervent de pages> on occupe les au- ires dans les appartC.mens aux offices les plus vils :ils font obliged des les balier St de les renir propres V pour peu qu ils fa ne¬ gligent one les chaftie feverement, & les contròlleurs qui ont infpe&ion fureux, ne leur pardonnent rien. Le nombredes femmes on des concur bines de l’Empereur ne nous eft pa; ficon- nu, Sc parce qu’il eft trop grand,k parcc' qiril n’eft pasreglé : on ne les v-oit amais ; à peine ofe-t-on s’informer dc ce qii les re¬ garde, Ce font des filles de qualittque les fylandarins des Provinces chojíiflên, Sc déj>
de la Chine. Lett re III. 107 tju’elles font dans le Palais, elles n’ont plus de communication avec leurs parens, non pas mefme avec leurs peres. Cette folitude forcée Sc continuelle (carlaplufpart ne font {>as connues du Prince) les intrigues qu’el- es font jouer pour s’en faire connoiftre, la j loufie qui y rcgne, Sc qui répand les foup- çons,raveruon,lahainedans tous les eC- p.its, les rendent prefque toutcs malheu- reufes. Parmi cellos qui ont l’avantagc de f>laire,on en choifu trois qui portent la qua- ité de Reines. Celles-cy font fort diftin- guces des autres : elles ont chacune un ap- partement feparé, une Cour nombreufer des fuivantes , des Dames d’honneur. R-ien ne leur manque de ce qui peut con- tribuer à leurs plaifirs. Leurs meubles,leurs habits, leur fuite, tout en eft magnifique :■ il eft vray que leur bonheur confifte d io rendre agreables d l’Empereur rear onne leur communique aueune affaire j Si com- mc elles ne cont-ribuent en r-ien dè leur con* feil au bon ordre de l’Eftat, elles ne le trou- blcnt point aufll par leurs intrigues &pat leur ambition. Les Chinois ont là-deíTusdes maximes fort differentes des noftres j ils difent ordi* nairement, quele Ciela donné aux femmes jU.douceur* la pudeur, l’innocence en par* E vj
to8 Jiewoires Jiirl’Etat prefènt tagc, pour s’appliquer dans les families a I’Education des enfans, mais que leshom- mes, qui ont receu de la Nature lafbrce, la grandeur d’ame,la fermeté d’efprit, font nez pour gouverner le monde. Ils font fur— pris d’apprendrc que parmi nous, les Prin- ceílès fuccedent quelquefois aux Rois, &C ils nous difent fouvent en riant, que l’Eu- rope ell le Royaume des femmes. Voilà., M onseigh e ur , en gene¬ ral ce qu’on peut dire du Palais del Empe- reur de la Chine, qu’on vante cant dans les Hiftoires vpeuc-eftre, parce que dans tout Pekin il n’y a en matiere de baftiment, que celuy-là qui merite d’eftre eftimé : car tout le relic eft ii peu dp chofe ,.que c’eft avilir , & fi j’ofe dire, degrademos tcrmes,que de donncr aux maifonsdes Grands,lenom de Palais. Ils font feulement dun étage, comme les maifons ovdinaires. Il eft vray que le grand nombre dcs appartemens qui fervent à loger les Officiers , fupplée en quelque façòn à leur beauté &àleur ma¬ gnificent^. Ce n eft pa? que les Chinois n’aiment le fafte & la depenfc} mais la cou* tume du pais Sc le danger qu il y a de fe dif- tinguer les arreftent malgré eux. Quand j eftois à Pekin,un deiplus grands Mmdaiins, je crois mefmeqcec’cftouun
tiz: M'emotres far l’EM prcfant avoienc place leurs machines, qui, quoy- qu’en aflsz petit nombre, en occupoient tout l’efpace. Maisle Pere Verbieft Dirc- dfceur del’obfervatoire, lesayant jug ées inu¬ tiles pourles obfervations Aftronomiques » perfuadail’Empereur de les retirer, pour fàire place àplufieurs inftrumens de íà fa- çon. Ces machines font encore dans une Ta¬ le qui joint la tour, enfevelics dans la pouf- fiere & dans l’oubli: nous ne les vifmes. qu’autravers d’une feneftre grillée j elles nous parurent fort grande:ôcbien fondues,, d’une forme approchantede nos anneaux Aftronomiques: c’cft toutce que nous put- mes en découvrir. On avot neanmoins jet— té dans une cour écartée ui globe celefte de bronze, de trois pieds ou eiviron de diame- tre; nous le vifmes de pks prés, fa figure eftoit un peu ovale, les diviionspeu exa&es,
âe la Chine. Lett re HI. \if, gueur de laquelle on atracé un ligne méri- dienne de quinze pieds, divifée par des li- gnes tranfverfales, qui nefontni finiesni fore exaftes. Tout au-tour de la table, on a creufé de petits canaux pour recevoir l’eau quifertàla mettre de niveau :c’eft en ma- tiere d’ouvrage Chinois ce que j ay vu de moins mauvais, & qui pourroit eftre de quelque ufage entre les mains d’un bon obfervateur ; mais jc doutc fort que les Chinois fçachent prendre toutes les pré- cautions qui font neceifaires pour sen oien fbrvir. Cet Obfervatoire peu confiderable pat les anciennes machines , beaucoup moins encore par fa {ituation,par fa figure & par le baftiment, eft i prefenc enrichi de pluiieurs. inftrumens de bronze que le Pere Verbieft y a placez. Ils font grands, bien fondus, or- nez par-tout de figures de dragons, tres- bien difpofez pour l’ufage qu’on en doit faire ; & filafineflè des divifions répondoic aureftede 1’ouvrage, &qu’au lieu de pin¬ nules, on y appliquaft des lunettes,felon la nouvelle méthode de t’Academie Roya- le, nous n’aurions rien en cette matiere qui leur puft eftre compare. Mai|«quelque foin que ce Pere ait pris de faire cuvifer exaóte- mem les cercles jl’ouvxier.Cidnois,pu s’efs..
H4 Memo ires fur I’Etat prcjcnt beaucoup negligé, ou n’a pu fuivre fidele- ment cequ’on luy avoit marque jde forte quejecompterois plus fur un quart de cer- cle de la façon de nos bons cmvriers de Pa¬ ris , qui n’auroit qu’un pied Sc demi de rayon, que far celuy de fix pieds qui eft à ía Tour. Peut-eftre quevoftre Alcefle fera bien-ai- feden voir tout-d’un-coup la difpofition dans une figure* Le deftein que j’en ay fait eft tres-conforme à l’original ; & mefme bien loin que lagra\eure le fiatte, comme it arrive prefque toujcurs en matiere de por¬ traits Sc de taille dotce, je puis dire,qu’elle n’en exprime pas route la beauté. Mais parce que chaque piece ne paroift que confinement dans un efpace aufli bor- né que celuy-cy, j’ay cru qu’il eftoit bon de ieur donner toute leur étenduc, & d’ajou- ter en peu de mots une explication des or- nemens Sc de la forme de ces magnifique® inftrumens. Sphere Armitlaire Zediacaie de S. pieds de diamettre. Premiere machine. Cette Sphere porte fur quatre teftes de dragons ,dont les corpsaprés divers-replis s’arreftent ajix extrctnitez de deux poutres d’airain miles en croix, afin defoutenir tout lcpoids dela machine. Ces dragons qu’oix
Sphere JHcjiunojciaie •X . Machine .
Horizon Az>u?iuf/uil. 3l. jilac/une.
de la Chine. Lett re HI. rif a choifis parnri lcs autres aniraaux , parce qu’ils compofent lcs armes de 1 Empereur, foncreprefentez felon l’idee que lcs Chi- nois s’en forment, enveloppez de nuagcs, couverts au deftus des comes d une longue chevelure, portant une barbe toufftc lous lamachoire inferieure , lcs yeux allume®, lcs dents longues & aigues, la gueule bean- te,&vomiflant toujours un torrent de flam- rues. Quatre lionccaux de mcfmc matiere font chargcz des extrémitez des poutres*» dontles teftes fe hauflent oufe baiflent fe¬ lon l’ufage qu’on en veut inire.par le moyen des vis qui y font engagees. Les ccrcles font divifez fur leur furface exterieure & in- terieure cn 560- degrez; chaque degre, en foixante minutes par des lignes tranfver- iales; & les minutes de dix en dix fecon- dcs par le moyen des pinnules quony applique. Sphere Equinoxiate de S.pieds de dtametre. Seconde machine. Cette Sphere eft foutenne par un dragon qui la porte fur fon dos courbe en arc, dont les qutre griftes, qui s’etendent en quatre endioits oppofez, faififlent lcs extrémitez du picdeftal,forme comme le precedent par deux poutres croifécs a angles droits & ter- minées par quatre petirs lions> qui fervent
?rS Memoires fur 1'Etat preféní a le mettre de niveau. Le deilèin en efí grand &bienexecute. Horizon Azimuthal de 6. pieds de diametre. Troijí/me machine. Cet inftrument qui fert à prendre lcsAzi- muts, n etlcompole que d’un large cercle pofé de niveau dans coute fa furface. La dou¬ ble alidade qui en faitle diametre, court tout !elimbe felonies degree de 1’horizotv qu on y veut marquer, Scemporteavec foy un triangle fiUire , donr le fommet palie dans la tefte d un arbre élevéperpendiculai- rement íur le centre du mefme horizon. Quatre dragons repliez courbent leur tefte fous le limbe inferieur de ce grand cercle pour 1’afFermir. Deux autresentortillezau- rour de deux pctites colonnes s’elevent en 1 air chacun de fon cofté, prefque en demi- cercle, jufqu a 1 avbre du milieu, ou ilss’at- tachent inebranl tblement, afin de rendre le- triangle tout-à-fait immobile. Grand quart de cercle de 6. pieds de rayon. ■ ^natriéme Machine. Cette portion de cercle eftdivifée de dix en dix fecondes. Le plomb qui marque fa iituation verticale pefe une livre, Sepend du centre par le moyen d’unlil decuivretres- delicat. L alidade en eft mobile & coule ai- fcment fur lc limbe. Uii dragon replié Sç
»
SeeckintdxL 8. piecU de rayon . jUacline... T.117
de U Chine. Lettre III. 117 èntouré da nuages va detoutes parts faifir ies bandes de l’inftrument, de pear qu’elles ne (orient dc lear plan commun. Tone lc corps du quart de cercle eft en l’air, travec- ' fc par le centre dun arbre immobile, autour duquel il tourne vers les parties du Ciel qu’on veut obferver.; & parce que fa pefan- teur pourroit caufer quelqive tremoufle- ment, ou le faire foitir de fa fuuation verti- cale, deux arbres s’clevent par les coftcz, affermis en bas de deux dragons, &liez à T arbre du milieu par des nuages qui fern- blent defeendre de lair. Tout l’ouvrage eft folide & bien entendu. Sextant dont le rayon eft environ de S. pieds» Cinquierne Machine- Cette figure reprefente la fixicme pante d’un grand cercle porte fur un arbre, done la bale forme une efpece de large baifin vui- dé,qui eftaffermi par des dragons, &tra- verfé dans le milieu d’une colonne de bron¬ ze , fur 1’extrémité de laquelle on a engage une machine propre à faciliter par fes roues le mouvement de l’inftrument. C’eft fur cette machine que portc par fon milieu une petite poutre de cuivre, qui reprefente un des rayons du fextant, & qui le tient immo- bilement attache. Sa partie fuperieure eft cçrminéc par un gros cyliudre, c’eft le cea-
li S U emires (hr V Et at prejcnt tre amour duquel tourne 1’alidade•, finfe- rieure s’eftend environ d’une coudée au-de- là du li tube, pour donner prife au rnoafiea^à íèrt à 1 elever ou à 1’abaiíler, felon fufage qu’on cn veut faire. Ces grandes & lourdes machines font ordinairement difficiles à mouvoir, & fervent plútoll d’ornc mens fiur les platc-formes dcs Obfervatoires , que d’inftrumens pour les obfervateurs. Clobe celefle de Jix j,ied.s de diametre. Sixiéme Machine. Voicy à mons fens, ce qu’ily ade plus beau , & de mieux execute parmi les infti u- mcnsdont je parle. Le corps du globe eíl de fonte, tres-rond & parfaitemcnt uni; les étoilcs bien formées Sc placées felon leur difpofition namrelle,&tons les cercles du- ne largeur & d’une épaiífeur proportion- née. Au refte il eíl fi bien fufpendu, que Ia moindre impreflion ie determine au mou- vcnient -circulaire, & qu’un enfant le peut mettre à toutcforte d’elevation, quoy- qu’il pefeplusde deux mille livres. Une large bafe d’airain formée en cercle & vuidée en canal dans toutfon contour, porte fiir qua- tre points également diftans quatre dragons informes»aont Ia chevelure hcrilléefou- tient en fair un horifon magnifique par ía largeur, par la multitude de les orne mens,
P.iiS.
de la Chine. Lettre III. 1:9 Sc par la delicareílè del’ouvrage. Le meri¬ dian qui foutient I’axe du globe, eCt appuye furdcs nuages qui fortept du centre de la bafe, entre lefquelsil coule par le mo yen dequelques roues cacbécsjde lone qu il emporte avee luy tout le Ciel, pour luy donner l’elevation qu’il demande. Outre cela, l’horizon ,les dragons les poutres de bronze qui fe croHent dan? le centre du buiGn, fe meuvent commc on veut,fans faire changer de lituation à la bale qui de- meure toujours immobile : eequi donnela facilite de placer l’h&rizonde niveau, &de luy fairecoup;rle globe précifément parle milieu. Jc ne pouvois ailez admirer, que des gens éloignez de nous de lix mille lieucs, eullent pu faire un ouvrage de cettc force; & j’avoue que fi tous les cercles qui font charge^ de divifions , avoient efte re- touchez par nos ouvtiers ,on ne fçauroic rien defirer en cette matiere de plus parfait. Aurefte,routes ces machines fonteviron- pées de degrez de marbre taillç en amphi- teatre pour la commodité de 1 obfervateur, parce qu’ellcs ont la plupart plus de dix pieds d’dlevation. Quelque admirable® que ces nouveaux inftrumens paroiflent , les Chinois n au- roiept pu fe refoudre à s en feryir J>réferq«
:íío Mrmoirts fur 1‘Et at prefect ■ rablement aux anciens fans un ordre exprés de l’Empereur. L’antiquitc quoy-quc de- fe&ueufe, a pour eux des charmes, que la nouveautélaplusparfaitene peut diminuer, bien diíferens en cela des Europcens, qui nonr de goUft que pour ce qui eft nouveau. ■£n quoy nous fortunes tous également blaí- inablcs, puifque le temps ne peut rien con- 'tribuer à la veritable beauté des chofes. Mais, fiI’onn’y prend garde, dansles idées qu’on sen forme; Imagination, la couftu- me, les preventions , tout juge-, excepté 1’efprit, qui eftanr feul capable d’en faire la veritable difference , eft preíque le feul qui -n’a point depart au jugemcnt que nous en portons. Ce défaut n’aoroit peut-eftre pas de grandes fuites s’il ne s’eftendoit que fur les affaires du monde : mais par malheur la Religion y a encore plus de part; & comme en Europe, il fcmble qu’une dodrinc quoy- que fauflè ait droit de s’infinuer plus faci- lement dans les efprits, quand elle porte avec elle le cara&erede la nouveauté-, les Chinois s’imaginentau contraire avoir rat¬ ion de rcjetter la Loy Chrétienne , parce qne par rapport à leur Empire , elle n’eft pas aflèz ancienne. Comme fi 1’ignorance avec le temps pouvoit prcfcrire contre la vcrité, ouii une longue fuite de fiecles pou- voiç
de la Chine. Lettre III. m voit faire quelafupetftition tie full plus une erreur. C’cft peut-cftre cct enteftemcntdc l'anti- quité &i l’amour des ancicnnes coftumes, qui rendent les Chinois fi atcachez ileurs obfervations Aftronomiques : car parmi eux,on oblerve dc tout temps’,mais e’eft unc chofe furprenante qu’ils ayent fi peu profile de leur travail. Ils devroicnt,dcpuis plus da quatre mille ans qu’ils examinent avec foin lesmouvemens des aftres ,en avoir acquis une parfaite connoiííânce. Cepcndant, quand nos Peres entrerent à la Chine, leurs progrés dans l’Aftronomie eftoient fi peu confiderables , que leurs Mathematicicns n’avoient pu encore avec tous leurs foins fe faire un Calendrier exadt; & leurs Tables pour le calcul des Eclypíês, fe trouverent fi pen correftes, qu’a peine pouvoient-ils pic- dire groifierement celles au foleil. A prefent ilsfbnt en repos fur ces deux points. Les Milfionnaires ont donné une forme conf- tantc au Calendrier dc l’Empire; & celuy ■qu’on diftribuc au commencement dc cha- que année,marque avec foin tout ce qui doit arriver d’extraordinairedans le mouvement des aftres. Ils ne laiflent pourtant pas de continuer leurs obfervations : il y a routes les nuits cinq Mathematiciens fur la tout Tome l. F
ill Mmoires Jin I’Etat prefent dont je viens de parler, qui regardent con- tinuellement le Ciel. L’un s’attachc à confi- derer ce qui fe paiTe dn code du Zenith, un autre a les yeux tournez à l’Orienr ,1c troi- fieme vers l’Occident.lequatrieme auMi- dy, Si le dernier an Scptcnrrion •, afin que rien de cequi fe pafle aux quatre parties du monde ne puiíle cchappcrà lcurexa&itude- Jls remarquent les vents, la pluye, la quali- té de Fair, les phenomenes extraordinaires, comme font les éclypfes, les conjon&ions ou les oppofuions des Planctes, les Come¬ ces , les feux, les Meteores, Si tout ce qui petit dire de quelque utilitc. Ils en tiennent oncompte exa£l,qu ils communiquent tous les matinsauPrefident des Mathematiqucs, pour dire mis dans les regiilres du Tribu¬ nal. Si cela s’eftoit toújours pratique par des gens fçavans Si appliquez,nous aurions une infinite de remarques curieufes. Mais .outre .que ces obfcrvatcurs font ordinaire- ment peu habiles, ils s’intcrtflent tres-peu à la perfedion des fcienccs; ainfi pourveu qu’ils foient bien paycz de leurs gages, Si •qu’icy-bas leur petite fortune' roulle Siaille toújours fort train, ils ne fe mettent guere en peine des changemens qui arrivent dans ie Ciel. Ce n’eil pas que quand ces pheno- penes fontéclatans, ils les negligent roue-
de U Chine. Lettre III. ft$ â-fait 5 comme lorfqu’il arrive une eel y pic, on qu’une Comete paroift, car alors ils iont obligez d’y apporter quelque foin. De tout temps lespeuplesont cftéfrap- pez d’eftonnement à la vuc des éclypfes <3u Soleil & de la Lune, dont ils ignoroient les caufes naturcllcs: pour lesexpliquer, il n’y a point d’extravagance dont ils ne fe foient avifcz;& les Chinots, les plus an- ■ciens Aftronomcs du monde, n’ont pas eílé en cette matiere plus raifonnablesqueles autres. Ils fe font imaginez que dans 1« Ciel il y avoit un dragon d’une prodigieu- ie grandeur, ennemi déclaré du Soleil & de la Lune, qu’il vent devorer. Ainfi dés qu’on s’apperçoit du commencement de l’ecly- pfe, ils font tous un bruit cpouvantable de tambours & de baffins de cuivre, fur lef- quels ilsfrappent de routeleur force, juP- qu’a ce que le monftre effrayc du bruit, ait lafché prife. Depuis plufieurs années, les gens de qualité qui ont lu. nos livres, font détrompez de cette erreur; cependant du- Tantle temps de l’eclypfe, fur tout fie’eft une éclypfe du Soleil, on ne laiife pas à Pe¬ kin de garder les anciennes couftumes,qui ont quelque chofe de fuperftitieux & de ri¬ dicule toutenfemble: car tandisque les ob- fervateurs font à la Tour, appliquezàe*
í&4 Memoires fur I’Etat prefect détermiher le commencement, laifin Seta dutce; les principaux Mandarins du Ltpott font à genoux dans une file ou une couc du Palais, toujours at.tentifs .à cc qui fe pafle dans le Ciel. Ils fe profterneht continuelle- ment devant le Soleil, comme.pour luy por¬ ter compaffion; ou devant le dragon, pour le pricr de laiílcr le monde en repos, & de nc pas dev.orer _un afire qui luy eft fi necef- faire. Au refte il faut que tout ce qui a efté pre- ditparles Mathematicicns feverifie. Sil’E- cl.ypfe arrivoit'plutoil, fi elle eftoit plus grande ou plus petite, ou fi fa durée eftoit plus courte ou plus longue le Prefident des Mathematiques & lês afllifeurs fe- roient en danger de perdre leur charge. Mais lesMandarins qui font commis à l’ob- firvation, y mettent bon ordre; quclque choíê qui arrive, tout eftde la derniere exa¬ ctitude, & on fe uouve toujours d’accord avec le Ciel. Peut-eftre,Monsiigneur,me fuis- je trop étendu fur cette matiere. Oecupé depuis long temps corame vous eftes, ou de Negotiations importantes, ou d’affaires qui regardentle biendel’Eglife; vous dc- vez avoir peu de gouft pour toutes nos ,£uences abftraires, incapables de reveiller
de U Chine. Lettre III. iijf cn vous on d’augmenter ccs nobles fenti- mens qui flattcnt prefque uniquement lc3 g andes ames. J’aurois peut-eftre mieux fait de vousccrire les guerrcs des Tartares Sc la conqueftc de la Chine. Mais outre la penchantnaturel qui porte infenfiblemenC chacun a parltrdes cliolesde la profeflion,1 j’ay peut-eftre encore cfté crompé par l’ha- bitude que je me fttis faite à la Chine, d’en- rretenir les Grands de ces mancres 5 8i jay cru qu’une perfonne corarne vous, curieu- fe, i'pirituelle, capable de tout, auroit dir moins la patience d’ecouter ce qui fait les délicesdu plus puillant, Sc duplus fçavanc Empereur du monde. Je paflerois le plus bel endroit de Pekin, fi je ne difois rien à Voftre Altefl'e de ce qui regarde les portes Si fes murailles. Les unes & les autres font magnifiques Sedignesd’u- neville imperiale. Les poites ne font or- nées,ni de figures, ni de bas-reliefs, com- me les autresouvrages publics de la Chine. Toute leur bcauté confifte dans lcur prodi- gieufe elevation, qui de loin fait le plus bcl offer du monde. Ce font deux gros pavil¬ ions adofl z.quov-quefeparezl’un del’air- tre, dont les fl-incs font liez pardehautes- & larges murailles ten forte qu’elles laif- l'ent au milieu une place d’armes capable do
ti6 Memoires fir I’Etat preficnt contenir en bataille >lus de cinq cens hom¬ ines. Le premier p.villon qui reíTemble à nne fortereife, dome fur la campagne & fait face au grand ckmin', il n’eft point pcr- «é, txuis an entre dais la place d atmes par la mnraille du flanc dont la porte eft large, haute & bien prop>nionnée. Enfuite on détourne à droit, le fecond pavilion qui commande tout! la ville, prefente dans fa face une fccondeporte de mefme gran¬ deur que la premhre, maisfi épaiíle profondeque le paiTage en devient obfcur. C’cft là qu’on tient toujours un corps de garde & une efpece de petit arfenal, pour fervir aux troupes dans le befoin. . Si Ton n’a egard qu a la délicateílè de 1’ouvrage & aux agrémens de l’Architeitu- re, les Portes de Paris font incomparable- mentplus belles. Mais neanmoins quand onapproche de Pekin, ilfautavoiicr que ces grands biftimensj&fi je l’ofedireces fuperbes maífes, quelquc informes qu’el- lesfoient, ont je ne fqay quoy d’augufte, que tous nos omemcncs ne peuvent égaler.. Au refte, les vofttes de ces portes font de marbre , & le refte eft bafti de briques fort épaiííès &bien maçonnées. Les murs de la Ville répondent aftez à la grandeur des portes. lls font ft elevez qu ils
dcla Chine. Lettre Ití. TVf dérobtent la víie de tous les baftimens, &S fi larges qu’on fait deil’us la garde a cheval. D’efpace cnefpacc, à la grande portéede lafleche, il y a de bonnes Tours quarréos pour les défendre. Le foílé eft fee, mais large &bien creufé. Tout paroift regulier, & auffi bien entretenu, quefU’onfe pre- paroit tous les jours à foútenir un fiegc» Voilà, M o n s e i g n e u r , à geu prés ce que c’cftque la Capitale de la Chine, rc- commandable par fon etendué, par la gran¬ deur de íês portes, par la bonte de fes murs, par la magnificence de fon Palais,par la for¬ ce de fa garnifon qui eft de plus de cent foi- *ante mille hommes, par le grand nombre de fes habitans;& mediocre en tout le reftc. Voicyee qui regarde en general les au- tres Villes del’Empire. LesChinois lesdi- vifent en deux eipeces. Celles qui font uni¬ que men t deftinees à la feurete du pais, fe nomment villes de guerre,& les autues, Vil¬ les de police. Les Villes de guerre que j ay veues en differens endroits, ne font guere plus forces que les Villes communes, fi ce n’efl que la fituation en eft roeilleure, & quelquefois telle, que le lieu les rend pref- que inacceflibles. Les places frontiercs & fur-tout celles qui bornent la Chine du co(- ttdela Tartarie onr quelque chofedc for* E %
*2.8 Memoires fur I’Etatprcfent gulier, & les Miflionnaires m’ont. afluré qu’il y avoir des défilcz fi-bien fortifier, qu’il cftoitprefquc impoflible deles forcer. J’en ay vu moy-mefme que cent homines pourroient defendre centre une armée en- ticre. Les Vilfes ordinaires n’ont pour tou- te fortification qu’un bon rempart, des tours,des muraillcs de briques & un grand & large fofle plein d’eau vive. Les Inge- jiieurs Chinois n’enfçavcnt pas davantage-, & il ne faut pas s’en étonner, puifque nous- mefmes n’avions rien de meilleur avant l’u- fageducanon,qui nous a oblige d’inven- ter une nouvelle défenfe, à mefure qu’on a changé l’ordre & la maniete des atra¬ ques. Je vous auoue , Monseigneur, qu’en parcourant toutes ecs Villes de la Chine que leurs habitans eftiment les plus fortes de l’univers, je me fuis fait quelquc- fois un plaifir de penfer avec comb'en de facilité Loiiis le grand emporte- roit ces Provinces entieres,fi la nature nous avoit rendus plus voifins de la Chine , luy que les meilleures places de l’Europe n’ont arrefté que peu de jours. Dieu a bien fecit proportionner routes chofesiil s\ ft conten¬ te de donner au nouveau monde des capi- taines mediocres, parcc qu’il n’cftvic pas
dc la Chine. Lettre III. ncceflàire d’y faire des actions extraordi- naires •, mais pour vaincre des ennemis comrae lcs noitres, nous n’avions befoin de lien moins, que d’un hero» comme luy. On nc peut neanmoins dijconvenir,qu’er? maciere de fortification,les Chinois n’ayent furpatfé tons les anciens dans le prodigieux onvrage, done i!s ont renfermé une grands partie de lour 1’Empire. C’dl ce qu’on ap- pelle ordinaircmentla grande muraille, ou comme ils difent eux-mefmcs , la muraille de dix mille (lades, * qui s’etend depuisla mer orientate jufqu a la province de Chanfi. Cc n’tll pas qu’elle foit en effet aulli longue qu’ils le difent, mais il eft certain que (i on cn compte tous les detours , elle n’a gueue moins de cincj ccns lieucs. Au refte ce n’eil pas un fimple mur, on y a par tout bafti des tours pour la rendre plus forte, à peu prés comme aux murailles des villes de guerre: & dans les endroits ou les pafl'ges font plus aifez àforcer, on a eufoin de multi¬ plier les ouvrages, & d’clever tour de fuite deux ou trois remparts, qui fe défendenc les uns les autres. Leur prodigieulc épaif- feur, les tours qui les ftanquentde toutes parts,&. qui commandent les avenues,la * Van liTcham Tçhnn. F v
130 Memires fur I’Etatfrefint multitudes dc foldats qui font commis à leur garde, mettent de cecofté là les Chi- noisen repos contre les entrcprifcs deleurs ennenus. Comrae prefquc route la Chine eft fepa- rée de la Tartarie par des niontagnes, on a continue la muiaille tout le long des plus hautes collines, fur lefqudles elle ft rpente, tantoft plus bade & tantoftplus élevée, fte- lon la difpofitiondu lieu & l’irregularite du terrain. Carilnefautpass’imaginer,com- mcquclques-unsTontcrí,quelle foit par tout de niveau, & que dais les fonds oules montagnes s’abaiflent, onaicpeul’clever à la hauteur du fonnnet furequel on la con- xinuée. Ain ft quand on dique cette murail- le eft prodigieufement hate, cela ne veut dire autre chofe, ft ce n’eiqu’elle eft bailie fur un lieu tres-éxaucéQr d’elle - mefme elle n egale pas les murailes ordinaires de leurs Villes •, fa largeur refine n’eft que dc quattre à cinq pieds tout u plus. Prcfcjue tout l’ouvrage ft de brique &fi bien bafti que depuis piufturs fiecles,non- lèulement ihdure, mais i ell encore àpre- fentprefque tout entier. ly aplus de 1800.. ans que lTmpereur Chi hamti le fit conf- truire, pour fervir de barnre aux Tar tares, Cette entreprife eft l’une les plus grandes
de la Chine. Lett Re HI. 131 &cn mefme-temps des plus iníènfées qui aic jamais efté faite. A la verité la pruden¬ ce vouloit que les Chinois fermaflènt les paflàges les plus acccflibles; mais il eftoit ridicule de poullèr l’ouvrage jufques fur la pointe des.' monragnes ou les oifcaux ont de la peine à vo!er,& ou il eft impoflible que lacavalerie Tartare puiflc monter. Quel* i’onapufe perfuader que les Tarrares fe¬ ro ienr aflez déterminez pour y grimper en corps d’armee, comment a-t-on cru qn’une muraille aufli foible & aufli bafle que ceile- laferoit capable de los arrefter l Pour moy j ’admire qu’il y ait eu des ou- vriers aflez adroits pour y porter les mate- riaux necefl’aires & pour les y mettre en oeu¬ vre. Audi n’en a-t-on pú venir à bout 5 qu’en faifant une prodigieufe dépenfe, 85 en facrifiant la vie dun plus grand nombr« d’hommes ,que route la fureurdes arméeS Tartares n’en euflent pu faire mourir. On dit que fous le regne des Empereius Chi¬ nois vcecce fameufe muraille eftoit gardée par un million de foldats •> à prefent qu’on eft maiftie d’une partie de la Tartarie 3 on fé contente d’entretenir de bonnes garni- ibns dans les paflages les plus ouverts & !es mieux fortifiez. Parmi les autres fortcreifes du Royaume* F:v|.
13 2. Memoirt Jur I’Etat pre fcnt on en compte pis de mille du premier or- dre i les autres fat moins confiderables? & ne meritent pas íeíroe d’en porter le nomy il y a neanmoin; par tout des garnifons a(- fcz groil'es.&pali onpeut juger dunom- bredcs troupes ntretenues d.ns cet empi¬ re. Gependant c n’t ft point par cct endroic que les Ghinoi furpaftent les autres peu- ples du monde, c fi l on ne les rcga.de que par rapport à liguerre, on n’aura paslieu do les admirer, vlais on ne pent ailez s’el- ronner, quand oi confidere le nombre, la grandeur , la be.uté l’ordre de leurs Vil- iésde police. Oi les divife ordinairement en trois ordres.Dansle premier, il y en a plus de i6o- dan le f xond ijo. & dans le trofiemc, pi és d uo®. fans compeer plus de 300.autres Yiles murées qu’on met nors derang, quoy-qi’elles foient prefque tou- tes fort peuplée^ik qu’on y fade un grand commerce. Les xnirgs Hi les villages ne fe peuventcompteyfur toutceux des Provin¬ ces- meridionale.. Dans le Chenii & dans le Chanli, ils fort prefque tous entourez de muraillcs, avec te bons foflez & des portes .de fer, que lespaifans gardent le jour Si ferment la nuit pour n’eftre pas expofez aux volcurs. Ils t défcndent auffi par là des iiaiultes des folcats quipaílènt continuei-
de la Chine. Lettre HI. itf lement , Si dont les officiers nc font pas toujours les maiftres. La grandeur des Villcs n’eft pas moins furp.enante que leur nombre- Pkin > done j/ay déja cu lhonneur de vous parler > n tft pas comparable à Nankjn , on , comme on la nomme à piefent, à A iamnim , qui avoir autrefois trois enceintes de murailles , a la derniere dcfquelles on donnoit feize gran¬ de lieues de circuic. On en voit encore quelques veftiges, Si il fcmble que ce foient plutoft les bornes d’unc province que cel¬ los d’unc ville. Quand les Empereurs y te- noienr leur cour i il < ft certain que le nom¬ bre de fes habitans eftoit infini. Sa luna¬ tion , Ion port, la fertil'ite des terres qui l’environnent > les canaux qui facilitcnt le commerce , tout cela contribuoit a fa (plen- deur. Depuis ce temps-là ellea b.aucoup déchu de fon premier ellat , ccpendant f» l’oncompte fes fauxboUvgs Seles habitans defes canaux, il s’y trouve encore plus de monde qu a Pekin. Et quoy que les colli- nes incultes 9 les terres labourecs, les jardins fieles vuidcs confiderables qu’on voit dans ion enceinte en diminucntla grandeur j^cc. qui eft habite fair neanmoins une ville cl’u- ne prodigieufe étendue. Les rues en font mediocrcmcnt laigcsj
dc la Chine. Lettre ITT'. 13? & 1’on n’y voit plus que quelqucs bafti- mens anciens, &.une grande fale quarrée > nouvelleraent baftic cn reconnoiflance de 1'honneur quel’Erapereur Camhy a fait à la villede laviiiter. Ce fut une adreffe dont les Mandarins- fe fervirenr pour atnaffer de l’argent: car fous pretexte d’elcvcr tin mo¬ nument àla memoire de ce Prince , ils tire- rent du peuple une fomme tres-confidera- ble , dont ils retinrent pour eux la mcil- leure part. La troifteme eft la grande Tout, on la Tour de Porcelaine. Ilya hors de lavillc & non pas au dedans comme quclques-uns 1’ont écrit , un Temple , que les Chinois nomment le Temple de là Reconmtjfan- ee * , bafti il y a 300. ans par l’Empereur Tonlo. Ilcftélevé fur un maffif dc brique qui forme un grand perron entouré d une baluftrade de marbre brut;ony monte par un cfcalier de dix à douze marches , qui re- gne toutle long. La fale qui fert de tem¬ ple, a cent pieds de profondcur & porte fur une petite bale de marbre haute d’um piedjlaquelle en dcbordant laiflè tout art tqjir une ban quette large de deux. La façade eft ornée d’une galerie & de quelques pi- JSers. Les toits ( car felon la coutume dcla f-Paogncn-flc.
xtf Memoires fur I'Etat prefen t Chine il y en a deux, l’un qui naift de la inuraille, l’autre qui la couvre ) ,les toits, slis-je, font de miles vertes, luifantes &c verni(I*ées,lacharpente qui paroift en de¬ dans eft peinte& chargee d’une infinite de fdeces diffêremment engagécs les unes dans es autres,ce qui n’eft pas un petit orne- mentpourles Chinois.lleft vray quecet- te foreft de poutres, de tirans, de pignons* de folives , qui rcgoent de toutes parts, a je ne fçay qaoy de fingulier, & de furpre- nanf, parcequ’on conçoit qu’il y a dans ces fortes d’ouvrages du travail & deladépen- fo •, quoy qu’au fondcec embarras nc vien- ne que de l’ignorance des ouvriers qui n’ont encore pu trouver cette belle iiinpli- cité qu’on rent uquc dans nos baftimens Hi qui en fait la íolidité & la beauté. La fale ne prend le jour que par fes por¬ tes ;il yen a trois à l’orient extremément grandes, par lefquelles on entre dans la fa- mcufeTourdont jeveuxparler , &qui fait partiede ce temple. Cette tour eft de figure otftogone , large d’environ 40. pieds,de forte que chaque face en a quinze. Elle eft entourée par dehors d’un mur de mefme figure .éloigné de deux toifes& demie,S: pqrtantà une mediocre hauteur un toit cou- '
de la Chine. Lettre III. 137 du corps de la tour & qui forme au deflous une galerie aflez propre. La tour a neuf eta- ges,dont chacuu eftorned’une cornichede - trois pieds à la naifl'ance dcs fcneftrcs, & diftingué par des toits iemblablcs a celuy de la galerie; àcela pres qu its ont beaucoup moins de faillie, parce qu’ils ne font pas fourenns d’unfecond mut; ils deviennent mefme beaucoup plus pctitsà mefure que la tour s’eleve & fe rétrecit. Le mur a du moins fur le rez de chauflce douze pieds d’epaiflcur, & plus de huit 8i demi par le haut. ll eft incrufté de porcclai- ne pofée de champla pluye & la poufliere en ont diminué la beauté, ccpcndant il en refte encore affez pour faire juger que c’cft en effct de la porcelaine quoy que grofliere •, car il y a apparence que la brique, depuis trois cens ansque cer ouvragc dure,n’au- roit pas confervc le melme eclat. L’efcalier qu’on a pratique en dedans eft petit 5c incommode, parce que les dcgrez en font extrémement hauts; chaque étage eft formé par de groiTes poutres mifes cn travers, qui portent un plancher , & qui forment une chambre dont le lambris eft enrichi de diverfes pcintures ; fi neanmoms les peinrures de la Chine font capafocs d’enrichir ua appartement. Les muraillea
iqS Memoires fur l'Et at prefent dcsétages (uperieurs font percées dune in¬ finite de petites niches, qu’on a remplies d’idoles en bas-reliefs, ce qui fait une cfpcce de raarquotage tres-propre : tout 1’ouvrage eft doté & paroift ae masbte ou de pierre cizelée. Mais je crois que cc n’eft en effet qu’une brique moulée & pofée de champ, ear les Ghinois ont une adrefle merveilleufe pour imprimer toute forte d ’ornemens dans leurs briques, done la terre exrrememenc fi¬ ne & bien faflee, eft pluspropre quela.no£- Sreà prendre les figures du moale. Le premier étage eftle plus élevé,mais le* autres fontentre-euxen égale diftance. J’y ay compté cent quatre-vingt-dix marches prefque routes de dix bons pouces, que je mefuray exa&cment; ce qui fait cenrein- quante-huit pieds. Si on y. joint la hauteur dumaflxf,celle du neuviémc étage qui n’a poiet de degrez, & le couronnementy on ttou vera que la Tour eft élevée fur le rez de chauflée de plus de zoo. pieds. Le coirble n’eft pas une dess moindres beautez d: cctte tour yc’eft un gros mafts quiprendau planchcr du 8; étage , &qui s’eleve pits de trente pieds en dehors. Il paroift engagé dans une large bande de fer della meirre hauteur, tournée en volute & cloignéc ce pluiieurs pieds de I’arbre j de
de la Chine. L E t t r e IU. 13? forte quelle formeen l’air une efpece de cofne vuidc &percéà jour', fur la pointc duquel on a pofé un globe doré d’une grot- feur extraordinaire. Voila ce qucles Chi- nois appellent la Tour de porcelnine , & que quelques Europeens nommeroient pcut-eftre la tour de brique. Quo)’ qu ll en foie de fa matierc , e’eft allèurément 1 ou- vrage le mieux entendu,le plus folide Sc Ie plus magnifique qui foit dans 1 Orient.- Du haut de la Tour on découvrc prefque route la ville,& fur tout la grande colline del’Obfervatoirequiefta unc bonne lieue ddà , & qui refte au Nord demi-quart a l’Elt de la boufible. Nankin eftoit encore celebre autrefois par la grandeur de fes cloches, mais leur poids enorme ayant emporté le donjon ou elles eftoient fufpendues, tout le baftiment tomba en ruinc y& les cloches font depuis demeurées à terre , fans qu on fe foit mis en devoir de les remonter. Voicy les me- fures dc celle qu’on trouve fur le chemin- qui mene de noftre College al’Obferva- toire. Sa hauteur eft d’onze piedsde Roy, & fon a^fc de deux :fou diametre pris dans la plus gl ande largeur, en a fept, fi on y comprend 1’épaiíleur des bords. La circon- fecende exterieureeftde vingt-deux pieds.
i'4'O Me moires furl’Et at yrcfcnt &quoy qu’elle diminue en raontant, ce n’eft pourcant pas en meimc propoition quc nos cloches d’Europe, car la figure eft prefque cylindrique, à la refirve d’un ten¬ th mcntconfiderab'e.qui paroift versle mi¬ lieu, ou le contour cftaulfi grand quece- luy de fcs bords. Elle eft entourée de plu- fieurs moulures, filets & platebandes.Le limbe inferieur a fix pouces & demi d’e- paifleur, cc qui diminue toujours jufqu’ala courbureou commence la cono'ide ,de lor- te quc fous i’anie elle n’eft tout au plus épaific quede deux pouces. Ce qui fe pcut mefureraflez precifétnent ,parce qu’on j a laillè un trou pour en augmenrer le fon, fiiivant 1’opinion des Chinois. Au rcfte la fonte n’en paroift pas nette , le metal eft aigre & plein de grumcaux. Ces cloches ont efte to dues fous le pre¬ mier Empereur de la Dynaftie precedente qui regnoit il y a plus de trois cens ans- Elies ont chacune leur nom particuJier. * ll n’y en avoir que trois dans la Ville,mais la Geographic Chinoile en marque une qua- triéme audelà du fleuve Kiam. Suppoianc que le pied cubique de cuivre pefe fix cents quarante-huit livres, la cloche dont on a * I a 'Pendant e Tdicui; la Xlan^eavte Che i la Dormant t Chou, oh 5 a; la FoUnu Bi„
de la Chine. Lett r e III. 141 pris lcs mefures peferoic environ quatre- vingt dix milliers ; ii fa grail'eur Hi fon épaifleur eftoient par tout eg lies. Pour la giofteur, il n’y a pas bcaucoup de diffe¬ rence > mais 1’épaifleur diminuc uniforme- ment.jufqua Panic, oil elle a deux pouces : ainfi prenant quatre pouces & tin peu plus pour la moyenne proportionnelle , & fup- pofant l’aliage un peu moins pel'ant que lo cuivie, la cloche avec fonanle pefera en¬ viron cinquante milliers , e’eft à dire qu’el- le feta deux fois plus pefante que celle d’Erfort, que le Pere Kirkcr dit eftre la plus grande cloche du monde. Mais cela mefme eft peu considerable, fi l’on regarde qu’il y en a i Pekin fept autres > fondues fous le regne de Tonlo il y a prés dejoo. ans , dont chacunepefe fix-virgt millc livres. Leur ouverture eft de h. pieds de diametreelles en ont quaran- te de circuit & 11. de hauteur, fans compter 1’anfe qui eft pour le moins de trois pieds. Tout cela, Mo NSEiGNEUR,eft lurpre- nant, Sc on auroit de la peine à le croire, ft le Pere Verbieft, fur la foy duquel on pent allurementcomptea*n’en avoit luy-mefme pris exadement les mefures. Mais autant que les cloches de la Chine firpaftent cclles d’Europeen grandeur, au-
142. Mtmoires fur 1’Btat prcfcnt tant leur font-elles inferieures pour la beaa- tc du Ton,foie que noftre metal foit plus pur, & l’alliage mieux obfervé, foit que la figure & la fonte des noftres en foientmeil- leures. Voicy neanmoinsce que le PereMa- galhaens écrit de celle qui eft dans le Palais dePekin. Le fon, dit-il ,enefijt eclat ant, ftagreable & Ji harmonic ttx, quit paroijt hien moins vemr d’une cloche que de quel- que infirument de mujtque. Comme tout •cela fe doit entendre par comparaifoy, il Ce peut bien faire que cet auteur n’avoit jamais ■,rien entendu de meilleur en cette maticre. Pour moy j’avoue que routes les cloches de la Chine m’ontparu avoir tin fon extretne- ment obfeur; & cela doit paroiftre ainfi à rout le monde,parcequ’on lesfrappe,non avec un battant de fer ou de quelqu’autre metal, maisavec un martcau de bo is. Quoy qu’il en foit, (cat cela ne merite pas une plus grande difeuffion,) il eft cer¬ tain que les Chinoisont dans toutes leurs Villes de fort grandes cloches,deftinées à marquer les veillcs de la nuit. On en diftin- gue ordinairement cinq, qui commenccnt i fept ou huit heures dPfoir. Au commen¬ cement de la premiere on frappe un feul coup, un moment aprés on redouble enco¬ de, ce qu’onrepetc continuellemem duranc
de^a Chine. Lett re III. 145 deux heures , jufqu’a la feconde veille. Car alors on frappe deux coups, Sc on continue roujours à frapper jufqu’a la troifiéme'veil¬ le , Sc ainfi de la quatriéme & de la cinquié- me, augmentant le notnbre des coups, à tnefure qu’on palfe d’une veilleal’autre \ de forte quece fontautant d’Horloges a repe¬ titions , qui font connoiftre à tout moment quelle heure il eft. On íè fert encore, pour marquer les mcfmes veilles, d’un Tambour d’une grandeur extraordinaire,, fur lequel ®n frappe route la nuir felon les mefmes proportions. Ces deux Villes Impcriales dont je viens deparleràVoftre Eminence pourroient el- ’les feules rendre la Chine famcufe, quand routes les autres feroient medíocres-, mais la plufpart des Capitales de chaque Province font fi grandes, qu’elles merireroient toutes d’eftre lefiegedel’Empire. Celle de Chen- ft, qu’on nomme S'gnanfoti a trois lieues detour. Jay eulacuriofité moy-mefmede la mefurer, Sc il n’eft pas difficile d’en venir a bout, parce que les quatre pans de murail- les qui l’enferment, ont eflé tircz au cor- deau. Les foilezen -partie fees, & en parrie pleins d’eau, en font tres-beaux, les murail- lesfort larges & fort élcvées auffibien qua les tours quarrées qui lesBanqucnt, les tern-
144 Memoir ns Jar I’Etatpreflht parts extrememenc larges , les portes , au- moins quelques-unes, tres-magnifiques & femb'ablesacelles de Pekini La Vilie eft parcagée en deux par line muraillc de terre qui lacoupe prefque d’un bout à l’autre, D’un coftcfonr les Tartares, qui en font ia principale garnifon scar dans l’autre partie qu’habitentles Chinois,il nelaiflepasd’y avoir beaucoup de troupes. Ony voit en¬ core unvieux Palais ou demeuroient les an- ciens Roys de la Province vpuillans, non- feulcment par 1’étèndue du Pais dont ils eftoient les maiftres, mais principalement par la valcur des peuples qui letir obeif- loient; car de toutes les Provinces de la Chi¬ ne, il n’y en a aucune dont les habitans foient plus durs au travail, d’une taille plus avatitageufe, plus robuftes, & plusdétermi- nez. Pour les maifons elles font felon la coutume de la Chine, fort ballcs & alfez trial bafties^les meubles moinspropres que dans les Provinces du midy, le vernis plus gro(ller,la porcelaine plus rare ,& les ou- vriers moins adroits. La Vilie de Ham-tçheoa Capit.de dela Province de Tfbeijuiam eftaulfi lune des plus riches & des plus grandes Villes de 1’Empire. Les Chinois luy donncntquatre Jieuesde rour,&je crois qu’ils nes’éloi- g
de la Chine. Lettrf. III. 145* tgnenc pasbeaueoup dc la verité. ll y paroift dans lcs rues autant de monde que dans cel- lesde Paris; & com me d’ailleurs les faux- bourgs en 1'ont immenfes,& la multitude des barques qui couvrent tous les canaux , infinie; je ne la crois pas moins pcuplée que les plus grandes villes de l’Lurope. La gar- nifon eft dedix mille hommes , parmi let- quels on compte trois mille Chinois. L’eau de canaux n’en eft pas belle,les rues font étroites, mais les boutiques paroiflent pro- pres , & les marchands.paflbnt pour eftrc extrefmement riclics. A 1’Oiient ellc a une riviere large d’lin quart de lieuc à cauíè du voifinage de la mer, mais en eftet peu confiderable; car pourpeu qu’on la remonte, ce n’eft plus qu’un tor¬ rent inutile qui coule au travers dune infi¬ nite de rochers. Du coité del’Oiieftelle eft refterrée par un eftang , dont le circuit eft: tout au plus de deux lieués. L’eau en eft clai- se, mais peu profonde •, elle fuffit neanmoins pour porter les grandes barques , que les Chinois y entretiennent comme autant d’hoftelleries flotantes , oil les jeunes gens dequalitéfe régalent &fc promenent. Aprés la promenade ils fe rendent ordinairemerit à une petite Iile qui eft au milieu du Lac. Les Chinoisy one bafti tin Temple &qudU Tome 1. Q
146 Memo}res fur I'Etat prefcttt cjues atures maifons de divertlflêment. Les Relations font de cet eftang tin lieuenchan- té. J’y ay lu que tout eftoit borde de fuper- bes baftimens &C dc Palais magnifiques,Ce¬ la potivoit eftre autrefois; rnais s’ileftvray ce qu’on en a écrit, il faut qu’on fe loit bien attache dans lafuitei en abolir lamemoire, puis qu’a prefenton n.’y en remarque pas ie moindre veftige; fi ce n’eft qu’on metre au rang des Palais,les maifons de bois&de corchis qui. fontii ordinairesàlaChine, & qui peuvent bien tomber d’elles-mefmes, fans que le grand nombre des années foit ncceflaivc pour les détruire. Au refte, fi cet- te ville nefe diitingue pas, parla magnifi¬ cence de fes bailimens, elle eft du meins confiderable par fa fituationrunedcs plus belles qui foit dans l’Empire,parle nom- . bre prodigieux de fes habitans, par la com- modité de ies canaux & par le commerce
deia Chine. Lettre 'III. 147 «juinen eft pas fort cloignée; les Chinois donnent à cette ville quaere lieucs de tour, & en effet clle eft d’une étendue furpre- nante. C’eft la demeurc d’un Viceroy, Si lc lieu du plus grand commerce quife failb dans l’Em^ire. Je ne trouve pas qu’elle foie Ci peuplée a proportion que les aucres villes dont je viens de parler; mais les fauxbourgs & le nombre inhni dc barques, qui occu- pent tons les canaux étonnent ceux qui y pnflent pour la premiere fois. Quand on lb donne la patience de demeurer quelque temps fur beau, & de voir la cohue & l’em- barras que font de tons coftez ceux qui vien- nent vendre & acheter,on s’imagine que tout 1’Empire fe fournit à Soutchéou; SC les Doiianiers, quoy que peu rigoureux* font íi occupez à faire payer les droits den- tree, que non-feulement ils n’ont jamais un moment de libre, mais qu’ils font Con¬ vent obligez de remettreaulendemainceux qui fc prefentent, pour avoir le temps d’ex- pedier les autres qui les ontprecedez. Ce mouvement continuei d’un grand peuplej leplus interefle quifoitau monde, devroic caufer des querelles continuelles: mais la police eft fi bonne, &les ordres des Man¬ darins fi exa&ement obfervez, qu a la re-= ferve des. injures quo les Chinois n epsu> & ij
148 Memoires fur l’Et.it prefer# gnent guere, on n’entend pvefque jamais parler d’aucun fafeheux accident. Non loin deSontcheou ontrouve d’ef- pace en efpace.plufieurs autres villes d une lieue& dernie ,&
dtla Chine. Lettre III. i4& fUiíli grandes que Paris , fans compter pin- fi ursautrçs ou je n’ay pas efté , & atifquel- les la G .ographie Chinoife donncla metme étendue. íl y a plus de quaere- vingt villes* du premier ordre, qui lone commc Lyon oil Bourdeaux: Parmideux censfoixame du- fecond ordre , il y en a plus de cent commc Orleans: & entre douzccens du troifieme, onen trouve cinq à fix cens auffi confidera- bles que la Rochelle ou Engoulefme '■> fans1 parlerd’un nombre prodigieux de villages- qui furpaflent en grandeur & en nombre d’habitans les villages de Marcnes&de S. Jean de Luz. Au-reite, M ox s e i g neur, ce ne font pas icy des exaggerations ; je ne parle pas non plus fur la foy & fur le rap¬ port des autres. J’ay parcouru moy-mcirno la plus grande partie de la Chine, & fi d ail— leurs Voftre Altefle me fait I’honneur de roe croire fincerc i plus de deux rnille licucs, que j’y ay faites, peuvent rendtc mon tc- moignage moins fufpeól. Je finis par les differens Ports delaChi-* ne, qui ne contribuent pas pen à augmen- ter fon abondance &fes richefles. Souiles' Empereurs Chinois , il n’eftoit pas ^ermis aux Eftrangers d’y aller trafiquer, mais les Tartares plus paifionnez pour Pargent que nourlobfervation des anciennescoâtumes3‘ r G iij .
3jo MemoiresJtir 1'Etat prejcnt ies ont depuis quclques années ouverts a tout 1c monde. Le premier qui fc prefente au midy fe nomme Macao, celebre par le grand com¬ merce qu’y faifoient autrefois les Portu¬ gal?, avant que les Hollandois les cuftent chafilz de la plus coniiderable partie des- Indes. Ils y ont encore une bonne forte- refi'e. 11 eftyray que la garnifonen eftpeu confidcrable, parce qu’ils nc font plus en eftat d’y entretenir beaucoup de troupes: d’ailleurs le meiileur moyen de conferver leur place, e’eft de vivrecn bonne intelli¬ gence avec les Chinois & de les ménager par une obei'iTance aveugle à routes leurs volontez,ce qu’ils font eh effet fort pru- demment. La ville, fi I’on peutdonnerce nomà quelques maifons ramaífées qui ne font point fermées de murailles, eft baftie dans unterreinfterile ôcinégal ,furlapoin- te d’une petite ille, qui commande à une bonnerade ou les vaiifeaux par 1c moyen de plufieurs autres ifles qui l’environnent fontà couvert de la tempefte. Le port eft petit , mais ieur & commode. Tons les droits tTentrée en reviennent à I’Empe- reur :&quoy que les Portugais ayent en¬ core entr’eux une forme de gouvernement, ils obcillent neanmoins aux Mandarins
de lx Chine. Lettre III. i ft dans lcs affair^ ou les Chinois on: lc moin- dre in cere ft. Le ftcond portdecctce code eft forme [>ar une riviere allez large , dans laquelle es gros vaiífeaux peuvent remonter juiqu’a Canton. Le lieueft trcs-commode pour lcs Marchands étrangers, parce que la ville leur fournit abondamment toute forte de mar- chandifes & de rafraifehiflemens vmais les Mandarinsne les fouffrent pas volontiers fi prés de leurs murs, foit qu’ils craignenc toujours quelquefurprife,ou qu’ils foient bien-aifes d’empefeher les negocians Chi¬ nois dentrer en commerce avec les Euro- peens , à qui fous-main ils vendent eux- mefmes leurs effets par le moyen de leurs commiflionnaires. La province de Fokien qiii fuit celle de Canton, a tm troiíiéme Port fort celebre qn’on nomme E'moiii , du nom de l’iile qui le forme, car à proprement parler co n’eft qu’une rade, reílèrrée d’un cofté par rifle & de l’atitre par la rerre-ferme. Les plus gros vaifleaux y font cn feurcté & s’approchent du bord autant qu’ils venlcnt, rant la meryeft profonde. Le grand com¬ merce qui s’y fait depuis quelt]ues annécs par lcs etrangers &par les gens du pais , y attire beaucoup de monde, Scon a jugé ce
*j* Memeires furl’EM prefcnt pofte fi important , que depths quelqucs annéesrEmpereury ticnt fix ou íept mille homines de garnifon, coromandez par un General Chinois. Le quatriéme port appellé Nimpo, eft fi-» tué dans la partie la plus Orientale de la Chi¬ ne. C’cftceluy ou nous abordaímes. L’en¬ tree encft tres-dif&cile, Seles grands vaif- feaux n’y peuvent aller à caufe que la barre dans les plus grandes marécs n’a pas quinze pieds d’eau. Cependant il y a un tres-grand commerce. Les Chinois vont de-là en tres- peu de temps au Japon •, carNangazaki n en eft éloignáque de deux journees. lis y por¬ tent des foyes, du fucre , des- drogues 5c • du vin j Se ils en rapportent ducuivre > d<3 lor &c de 1’argent. Nimpo ville dupremier ordre& autrefois tres-confiderable, acfté prcfque ruinée dans les dernieres guerres : mais elle fe rétablit tous les jours *, les murailles font enbon or-» dre,la ville Sc les fauxbourgs tres:peuplez & la garnifon aílcz groíle. On y voit encore dans les rues un grand nombre de* monu- mens qu’on appelle ares de trioinpne > Se qui font ordinaires àla Chine. Ce font trois grandes portes dc front bafties fur la mefrpe ligne, de longues pier- * Its Chinait Us mrnmtnt pa'i-famoKj’i-lott.
de la Chine-. Lettre III. iff res dc marbie : celle du milieu eft confide— tablement plusélevée que les deux autres. Les jamb ages en font fosmez par quatro groftes colonnes ou pilliers , quelquefois' ronds Sc plus fouvent qnarrez', dont le fuft eft d’une feule pierce, pofe fur uncelpecc de bafe irreguliere. ll y en a mefme ou la bafenc paroift point, foil quen effet il n y■ cnaic jamais eu,foit qu’onl’air pen a peuen- terrée. On n’y voir point dc chapiteau : mais le none aboutir ou mefme eft enchafle dans • l’architrave,fil’onveut donner ce noma quelques moulures Sc à une bande qui re- gpe quelquefois au d elfins des pofteaux. I a- frffe en eft beaueoup mieux marquee , mais eileatrop de hauteur i proportion des au- - tres membres. On y grave des infetiprions * des figures & des bas-reliefs d’une beauté furprenante , des- cordons en faillic , vui- dez & paCfez les uns dans les autres , des flours parfai cement bien travaillces,Sc fur tout des oyfeaux prefquc tous horsdoeu-- vre , qui s’eflancent avec differentes am-- tudes, Sc qui font à mon fens des ouvra- ges finis. Je.ne pretens pas que ces ornemens foientr • de mefme force dans tous les arcs de triom- pjje. i il y en a plufieurs fi grofti u'S qu’ils nO moment pas mefme qu’on y fade reflexion^ ?
ij4 Memoires furl’Etat prefent mais on en trouvc qu’on ne k.mroit ailcz eilimer. Aulicude corniche on a place de-- vant & derrierc dc larges tables de mjrbre enforme de toit, quicn font touclecou- ronnement. Aurefte cesarcs de triomphe qai traverfent les rues foot en ii grand nora- bred Nimpo, quen quelqucs endroits ils embarraflent beaueoup plus le chemin qu’ils ne I’ornent, qaoy qne de loin cette longue fuite de portes > ne laiCe pas de faire une agreable perfpedtive. Je ne parle point du port de Nankin, qui devroit ce me fcmble tenir le premier rang à caufe de la largeur &-de la profondeur du Ktam; mais les vaiifeaux n’y entrent plus. Je ne fçay ft la barre s’eft bouchée d’elle- mefme; il eft certain neanmoins, que route la flotte de ce fameux Corfairc qui alfiegea Nankin durant les derniers troubles, y p fi fans peine; & peut-eftre que e’eft pour>- empefeher de femblables accidens , que les Chinois ne s’en fervent plus, afin d’en ofter peu à pen la connoiííãnce. Voiii , Mon seigneur , une idea generale des ports, des fortereifes & des villcs de la Chine, dont le nombre eft ft prodigieux qu’d peine les voyageursles dift linguent-ils , tant elles font entjflces les uaesfur les autres. C’eft potucelaque les
de la chine. Lett re'III. ijj Chinois ont efté toujours perfuadez qu’il n’y avoit ri^n dans lc monde do ii grand > femblablesaceshabitans dontparlelePro- pliece, qui diioient>* c eft icy cette vafle, * Soph, t cette glorieufe cite qui fubfjle depuis taut |J' d années, Çr qui dir, Je fuis veritablement une v'tlle, & hors de moy il nj en a point d’autre fur la terre. Ces fentimens cftoient d’autant plus pardonnables aux Chinois, qil’ils ne voyoient autour d’eux que les mers du Japon & les foreits de la Tartarie; mais qnand les Européens leur ont fait connoif- tre que l’Occident avoit aufli-bien qu’eux fes villes & fes royaumes, qui furpaflòient mefme en beaucoup decholes leur Empire j cela les a humiliez, & ils ont paru fafchez de voir qu’on leur difputoit la Monarchic univerfelle dont ils elloient en poílèfllon depuis plus de quatre mille ans. Ce qu’il y a de confolant pour nous * Mohseig ne u r , c’eft que ces forteref- fes &c ces luperbes villes qui fe difoient les naaiftreíFes du monde*ont efté obligees d’ouvrir leurs portes à l’Evangile, & fe font en partie foumifes au jong de la Foy. Ceux lfaye, lS. qui hàbitoient les endroits les plus eleven s* ont courb fleurs tefies , &le Seigneur a fain- tement humilif les cite^ les plus fuperbes. C’eft > M o n s e l g n e u a j ce qui m’a for-
T 56 Mtnioires fr l’Et at prefer? t tifié plus d’une fois dans mes couríès & at» milieu de mes travaux. Je n’ay prefque point vude villesoúle Chriftianifme n’ait laifla quelques veftiges, & pavmi cetce foule cri-, minelle d’adorateurs de Belial, j ay par-tout, remarqué un peuplechoifi,qui adproiten. clprk&cn veritéle Seigneur dti ciel&de. la terre. NbsTemples font à prefent I’orne-. ment de ces mefmes villes, qui durant tant. dp fiecles avoientcfté foúillées par les ido- les.jdcla Croix éVevée jufquesfuries toits. des njaifons, confond la fuperftition, & le fair déja refpeóter des idolatres. . Ceíi.à nous, Monseigx E vailleudetoutes nos forces à la perfection, de ce errand ouvrage digne du zele des pre¬ miers0 Apoftres. Malheur i ceux que les foins du fouverain Pontife & la liberalité des Princes de l’Eurppe y confervcnt, fi pat leur lâcheté on par unc faufle crainte. d’an- noncer nos redoutables my ftercs,cc.s vaftes citez ne fe rempliílèntpas d’une nation fair,- ■ te. Jufqu’icy par la grace de.Dicu, les Mi- nifties de Jeslis-Christ n’ontpasrou- m de TEvangile an milieu des tribunaux fdolatres, .& quand ils onteílé obligez par 1 exil de plulieurs années , d’abandonner . leuvs Eglifesvclucun apu dire a fon trou- 3) pçawco.mme S*in£ Paul,;Yous fyayez que.
dcla Cline. Lettre III. i?7' jay tafché de fcrvir le Seigneur en toute hu- <« milite 8e avec beaucoup de larmes, parmi « les traverfes qui me font fur venues parla « conipiration des payens-, que je ne vous ay <«. rien cache de ce qui vous pouvoit eftre uti- « lc ,rien ne m’ayant empefché de vous l an- « noncer&de vouscn inftruire en public^ « en particulier, prefchant à tous la peniten- « ce envers Dieu, 8c la foy envcrs noftre Sei- « gneur Je su s-C h b. i st. " Je fçay bien que ceux qui one compofe des volumes entiers pour décrier ces ter- ventes Millions,ne conviendront pas de ce quejedis. Quand ons’eftune fois declare contre la bonne doótrine, on 1 attaque par . tout,& par tout on s’attachea calomnier ceux qui la'prefchenc j uaais nous* devons nous confoler de n’avoir pour adverfaires que les ennemis dc la religion , 5c de n eftre accufez que par des gens, de labouchc del- quels nous ferions bien falcliez d eftre loSez. . Ccpendant nous ne laiflons pas d avoir befoin de proteòleurs ( car oil cft-.ce que la íimple verité ôc 1 innocence toute nue one jamais pu triompher dans le monde! ) C eft envous, Monseigneur, que nous el- peronsen trouver tin plein dc zele 8r d equr- té. ke témoignagc d’un grand Prince com-
15*8 Me moires (Itr l'Etatprefent me vous done i cfprit, la penetration, la droiture font connucs de route l’Europe, peut feul confondre le menfonge & fermer la bouche a la medifancc.'Qiiand on fçau- ra que vous prenez quelque part à ce qui nous touche^ que vous cites f'enfibie à nos travaux ; que vous paroillèz convaincu do nos bonnes intentions \ que vous contri— buez a nos etabliflemcns; qui ofera décrier les Millions de la Chine & blafmer la con- duite que nous y tenons l Je fuis avec un profond relpeâ:, De vostre Eminences monseigneur, ie tres-humble & tres- obéiílant fcrvitetir 7 L. J.
tóo.{moires fur l’Etatyrefint- Mais que ne devons-nous joint à cct au-*' tre vous-roefme ,fi j’ofe m’ecpliquer dcla forte, qnc !e tang,lenom,l-lprittk mills autres belles^qualittz confonient tellement avec vous, qua peine ponvons-nous l’en diftingueri Danstous nos voyages,ou quel- ques-uns dc nous comptent déja plus de quaiante mille licues, nous n’avons pas fait un pas fans fon appuy ou fans fon ordre. S on zeie nous a i nfpiré de grands deil’eins; fa prudence a trouvé les moyens les plus fours de les executor, fon courage nous a affermis en nos traverles , & j’efpere qua fa fermeté qui ne fe rebute de rien , fera enfin réinllir une des plus belles entrepri- fes qui fe foient faites. en ce iiecle pour le bien de la Religion , pour.la perfection des, Sciences , Si pour la gloirc. du regne da Louis le Grand. Aihfi, Monsieur , tandis que vous rendez fon nom illuftre dans routes les Cours de 1’Europe, il fait connoiftre le vof- tre dans le nouveau monde, ou il eft éga—' lement revere par les Miniftres.de l’Evan- gile,dont il eft I’amc i Scapprchendé des - idolatres , qu’il y detruit. Je. rends d’au- tant plus volontiers ce témoignage à fon merite , que je fçay ne pouvoir rien vous -. «crirc qui yous foit plus agrcable \ & fien
de U Chine. L £ t t r e IV. 26s particulier , jc ne m’eftois déja là-deflus explique plus au long, je fui s feur que vous ne ra ecouteriez pas volonciers fur toutle refte. Mais aprés avoir fatisfaità Yoftretendreft fe naturellc, n’cft-il pas temps,Monsieur, dedonner quelque chofe à voftre curiofitc 1 J’ay fouvent parté de I’Enrope aux Cliinois, qui en admiroient la no'ite'.lê, la beaute, la magnificence j il eft jufte à prefent que je fade connoiftre la Chine à 1 un des hom- mes du monde le plus cipafcle de juger de fa veritable grandeur. Voicy, Monsieur* quclques particularitez qui. vous en don- neront line idee ailez jufte, Se qui pourront peut-eftre vous plaire. Comme la Chine eft fort étenduc, lá. nature des terres en eft differ ente , felon leur fituation particuliere, c eft-à-dire, fe¬ lon qu’elles s'approchent ou qu elles s e- loignent davanrage du Midy. Je puis nean- moins vous a (Tourer que la moindre des quinze Provinces qu’on y compte, eft (1 ferti’e &fi penplée,qu’elle feule pourroit en Europe faire un Eftat confiderable j &C qu’un Princ' qui en ieroit le maiftre, auroic ailez de bicn & de fujets pour contentor une ambition bicn reglée, .
j6i IImoires for VEut f refont Lc pais , com me tons lcs antres, a fes moritagnesSi fes plaines ;mais les plaines font fi unies qu’il femble qn’on fe fort at¬ tache depuis la fondationdcl Empire á les égaler & à en faire des jardins. Les Chi- nois qui rendent leurs terres fi fertiles à force de les arroicr, n’ont point trouvé de meilleur moyen de diftribucr l’eau égale- ment, qn’en mettant routes les terres de niveau, fins quoy les plus haures demeu- reroient dans la fechereílè,tandis que les finds féroient noyez. C’eft ainfi qu’ils en ulent, inetme dans la culture des collines; car ils les coupent par étages&par degrez depuis le pied jufqu’au fo miner, afin que lespluyes fe répandant également par tour, n’entraifnent pas avec ellesfcs femences SC les terres. Ils out comme force la nature en faiianc par artifice des plaines oit elle avoir forme des monta gnes ; Sc c’eft une chofe bien agreablequelaveue dune longue finte de collines cntourées & comme couronnécs de cent rerraíTes qui fe furmontenr les unes les autres en fe retreciflant, & dont lés ter¬ res font auffi abondantes que les plaines les mieux culrivées. Il eft vray que laplufpart des monta gnes dela Chinenc font pas pierreufes comme
de Ia Chine, t e t t r e IV. i# les noftres •, la terre en cft mefmc legerc, po- rcufe, facile àcouperv Sc ce qui cft fiu pre- nant, fi profonde enla plufpart des Provin¬ ces, qu-’on y pent creuler trois Sc quatrc cens picds fans trouver le roc. Cette profondcur necontribue pas pen al’abondance , parce que les fels quitranfpirentconrinuellemenr, - renouvellent le terroir Sc rcndent le pais toujours fertile. Mais les montagnes de toutes les Provin¬ ces ne font pas de la melmc nature, fur-tout celles du Chenfi, de Honan , de Canton, SC de Fokien. Ces derniercsquon ne cultive ouere portent des arbres de toutc cfpece, grands , droits, propres pour les edifices, & fur-tout pour la -confti-uchon des vail- feaux. L’Empereur s’en fett pour fes balti- mens particulars , Sc fait quelquefois ve- nir de trois cens lieues par eau Sc par ter¬ re, des colonnes d’une . prodigieufe grol- feur qu’on employe en fon Palais Sc dans les ouvrages publics. Les marchands font aufli-un grand com¬ merce de ces arbres; apt és en avoir coupe toutes lps branches, ils cn percent les extre- mitez dutronc, pour les attacher forrement enfemble. Eftant ainfi liez8o. ou ioo. en- femble,on cn joint un figrand nombtca la queue-.les uns des aucres , qu il le tail
t^4 Memoires fur I’Etat frefcnt une efpece de chaiihe, longue d’un quarr de iicue , qu’ils traifnent de Province en Province, par le moyen des catnaux & des. rivieres. Sur ces arbres ainfi difpolez , ils pratiquent plufieurs pctites raaifons aftiz commodes , ou le marcliand avec fr fa- mille & fes macelots couchent darant tout le. voyage, qui dure quclquefois trois oil quatre mois cntiers. iLy a d’autres nrontagnesqui font enco¬ re plus utiles au-public par leurs mines de. fet, d’eftain, de cuivre , de mercure , d’or, &d’argcnt. Heft vray qu’on ne creufe plus cell.es d’argept., foit parce qu’ily en a fufK- iamment dans l’Empire, foit parce qu’on ne veut pas ficrifier la vie du people dans un travail fi peniBle. Pour ce qui eft de Tor, le&totrens en en-« traifnent beaucoup dans laplaine, &c il y a une infinite de gens qui n’ont d’autre.me¬ tier que de le caercher. On letrouve dans la bouc & parrni le fible : au refte il eft ft. pur qu’il nc faut point d’artifice, ou pour roe fervi r dtuerme propre,de benefice par- ticulier, comnie dans le Ptrou, pour le rer tirer des pierr.s ou il fe trouve ordinaire- ment engage. Si rousen croyons les Chino is , quifont eux-mel'mes credules à 1’excés, leurs moa-
de la Chine. Lettre IV. tagnes ont des proprietez admit ables. Quel- ques-unes, difent-ils, paroiilcnt toujours envelopées de images , d’autres au eon- traires n’en lont jamais couvertes, & jou 1- fent dunetranquillité eorrtinuelle. Il y en a qui ne produilent que des herbes utiles & fakuaires 2 routes les autres n’y peuvent croiftve. On allure qu’ur.e nroritagne de Chenfi qui a la figure d’un grand coq, chante quel piefois fi haut, qn elle fe fait entendre de trois lieues •> qu’une autre dans laProvince de Fokien, s’ebranle quand le Ciel 'menace de quelque orage, & fe balan¬ ce á droit & à gauche,eoitune un arbre que le vent agite. Il s’en trouve qui font perpetuellement glacées. Il y en a une dans la Province de Kiamfi qu’on nomine le dragon-tigrc, par- ce que‘ les Bonzes prétendent que fa partie fuperieure qui a la figure de dragon, s’e- lance fur cells qui eft; plus bafle, & qui re- prefente un tigre. • -On admire fur tout lamontagne de Fo- kicn,qui dans toutefon etenduen’eft an ire chofe qu’une ftatuc, ou une figure dc 1’IdolcFoe, *fi monftrueufe, que les yeus en font grands de pluficurs milles, lenez * Les Peres Kirker & Martini difent Ft, rr.»is la Ultra ftnnoifc, alitFaou Fse. tagoie.
i66 Memolres far l’Et.it prcfcnt long de pluííeuis licucs. Ce n’eft pas ap- paremment un ouvragedcs Chinois > ils !uy auroient donné moinsde nez,eux qui fe font une beatité de l’avoir court. La montagne du Chenfi n’eft pas moins admirable idle jate feu & flamtnes i clle excite des vents, des pluyes, des orages, dés qu’on joue auprés d’elle du tambour on de quelque autre inftrument. Enfin cel- le de Houquam a cette merveiíleufe pro¬ priety de troubler tellement 1’cfprit aux voleurs qui en veulent eraporter quelque chofe , qu’il leur eft impoilible d’en lor- t:r •, au-lieu qu’on trouve facilement une IfTuc, quand on y eft entre pour quelque autre fin. Il y a à la Chine beaucoup de curiofitez ifemblables , quo quclques Philolophes d’Europc admirent, & tafehent tous les jours d’expliquer par des railons naturel- les. Mais jecrois qu’il vaut mieux y laifler refver les Chinois, qpi apparemment en ref- va it eux-mefmes, ont trouvé tous ces mi¬ racles de la nature. Ils ft font fur-tout enteftez d’un dragon ^’aimerique, auquel ils donnentune force extraordinaire & un pouvoir fouverain. Il -eft dans leCiel, dans l’air, fur les caux,& ■Ordinaircment dans les montagnes. Ils
de LtChine. Lettr e IV. iCrj croycnt aulTi que dans ces me lines monta- gnes il y a des efpeces d’boipmes, qu’ils imminent les immortels, parce qu’en effet, difent-ils, ils ont obtcnuledon d’immor- talité. Bien dcs gens, infatuezde cette ri¬ dicule opinion, entrem dans ces rochers & s y perdent, dans 1 eiperance de ne moucir jamais. Onvoiten plufieurs endroits des grottes celebres ou les Bonzes mcnent une vie fort auftcre ; mais pour un petit nombre qui vit avec edification, il y en a une infinite dautres, dont les vices font horreur, qui font méprifables aux gens de qualite, & quele people fouftre à peine par un faux zele de religion. Les Temples les plus fameux font aufll baftis dans les montagnes. On y vient de deux censlieucs cn pe!erinage,&lenom¬ bre des pelerins eft quelquéfois fi grand, qu ils font dans les chemins des efpeces de proceffions. Les femmes fur-tout n’y man- quent pas; & rien ne leur plaift tant que la qualite de pelerines; car nay ant point d’au- tre occafion de paroiftre an-dehors , elles font ravics de voir un peu le monde par de¬ votion. Mais comme ces voyages n’au- gmententpas toujours leur vertu; les ma¬ ns , qui en craigncnt les fuites, n’aiment p.,s trop ces confreries ; aufH n’y voic-oa
iSS Memoircs fur I’Etat prefent prcfque jamais que desperfonnes du com- inun’, ik lessens de qualité obligcnt pref- que toiijours leurs femmes de renfermer leur ferveur dans Tenclos de leurs mai- fons. Si antes avoir conftdcré les mofitagnes de laChine,nous jettons les yeux fur le plat pais ; nous trouverons que les Chinois, quel que outrez qn’ils -foient , dans 1’idée qu’ils fe lont formez deleur Empire ,au- roient de la peine à inventer rien de plus beau, que cc que la Nature leur a dpnné. Toutes les plaines enfemt cultivees, oWy voir ni hayes, ni foflez, niprefque attain arbre, rant ilscraignent deperdreun ponce He terre. En pluheurs Provinces elles por¬ tent denxfois l’an, & mcfme entre les deux recoltes on y feme de petits grains &c des legumes. Toures les Provinces qui font au Nord & à l’Occident, commc Pekin, Chanti, Chenfi, Soutchouen, portent du froment, de l’oree, diverfes'fortes de millets , du tabac, des poids noirs &• jauncs, dour on fe fertau lieu davoine, pour engraiíF rles ehevaux. Celles duMidy, &furtout Hou- quam , Nankin , Chequiam , portent du ris, parce que les terres font baiTes & le pais aquatique. Les labourcurs en jettenr d'abord
dela Chine. Lettre IV. 169 d’abord lcs grains fans ordre ; cnfuite, quandTherbe a cru environ de deux pieds, ils 1 arrachent avec la racine, ils cn font des bouquets on de petitcs gerbes qu’ils plantent au cordeau & cn échiquier, afin que les epics appuyez lcs uns fur lcs autres, iefoutiennentfacilementenlair, 5cfoient plus en cftat de refifter à la violence dcs vents; de maniereque les plainesreifem- blcnt pluroft à de vaftes jardins qu’à une fimple campagne. La terre y porte route forte de fruits. On y mange des poires, des pommes, des pef- ches, des abricots , des figues, des raiiins & fur-tout d’excellens mufcats. On y voit auffi des grenades, des noix, des chaftai- gnes , & prefque tous les autres fruits de 1’Europe. Leurs olives font differentes des noftres; on n’en tire point d’huile, peut- eftre parce qu’elles ne font pas propres à cela; peut-eftre auffi parce que les Chinois ne sen font pas encore avifez. Generale- ment parlant tous les fruits qui leur font communs avec nous, exccpté les grenades, & les mufcats ne font pas comparables aux noftres, parce qu’ils n’ont pas 1’art dc les enter. Mais il y a trois fortes dc melons, tous admirables dans leur genre; les uns fort petits, jaunes aa-dedans, & d un gouft Tome I. H
syo Memo ires Jur I’Etat prejênt fucré, qu’on mange avec la peau, comme nous mangeons ici quelqucfois les pom- mes. Jen’enay vuquedans leChenfi. Les autres extrémement gros Sc longs, dont la chair eft quelqucfois blanche Sc quelque- fois rouge; quoy-qu’ilsfoient pleinsd’une eau frailche & fucrée, jamais ils ne font da mal, & on en peut manger fans crainte dans les plus grandes chalcurs : on les nom¬ ine des melons d’eau. Il y en a dans routes les Indes, Sc ceux du territoire de Louveau à Siam font dun gouft merveilleux. La troiíiéme efpece eft femblable à nos me¬ lons ordinaires. Outre les fruits qui nous fontconnusen Europe, on en trouveàla Chine plufieurs autres que nous n’avons pas. Le plus deli- cat fe nomme Letcbi , & fe trouve dans, la Province de Canton. Il eft de la grollcur- dune noix,le noyaulong Sc gros paroift .convert d’une chair molle, pleine d’eau, Sc tres-agreable au gouft; je ne fçay aucun fruit en Europe qui en approche. Cette chair eft renfermée dans une écorce cha- grinée en dehors, fort mince, Sc terminée en pointe comme un ceuf. Quand on en mange beaucoup on en eft ordinairement inconjmodé, & il eft fichaud qu’il fait for- pr des frondes par tout le corps. Les Chi-
de la Chine. Lettrf. IV. vji no is le laillènt fecher dans l’ccorce mefrae ou il devient noir & ridé comme nos pru- neaux. Oncn mange ainfi route l’anncc, &c Ton sen fcrt ordinairemenr dan.s le The, pourluy donnerunpetitgouftaigre,quon aime beaúcoup mieuxque la douceur du fucre. Dans la mefme Province & dans cclle de Fokien on mange un autre petit fruit, quo les gens du pars appellent lon-yen,cck-i- dire, ceil de dragon. Les arbres en lone grands comme nos noyers. La figure de cc fruit eft tout-à-fait ronde, 1’écorce exte- rieure unie, & grife, mais fur la finelle ti¬ re fur le jaune. La chair en eft blanche, ai¬ gre, plcine d’eau, & plus propre à amufer ceuxquin’ont point dapétir qu’áraftafier quand on a faim $ il eft extremement frais, éc ne fait point de raal. Le fe'x,e autre forte de fruit particulier à la Chine, croift prefque dans toutes les Provinces; il yen a, comme des pommes, de plufieurs efpeces : ceux des terres meri- dionales font d’un gouft fort fucré & fe fondent en eau. D ms le Chanfi & le Chen- fi,ce fruit eft plus ferine, plm gros, mieux nourri, & plus aiíe à conferver. Lap'an de ceux qui viennentau Midyeft delicate, unie, tranfpatentc & d’uu rouge cclataut, Hij
T/t Memolrcs fur I'Etat prefcnt fur-taut quand le fruitcft bicn meur. Quèl- ques-uns font ovales commcun anif, mais ordinairement plus gros; ils ont des pepins noirs &applatis,la chair cn eftglaireufe & pleined’eau; de manierequen íliçant par un des bouts, on attire tout le fruit dans la bouche, & c’eft ainfi qu’on les mange. Quand. on les fait fecher, comme nos li¬ gues,ils deviennenr fatineux & fe couvrenc peu à peu dune crouile fucrce qui leur donne un excellent gouft. Ceux du Chanii, comme jay dit, font plus formes, plus gros, & ont la chair fem- blablei. celle de nos pommes, mais la cou- leur en eft differente: on les ciieille de bon¬ ne heure, afin de les lailler mcurir fur la paille, ou bienon les met quelque temps dans l’eauchaude pour leur ofter un gouft alpre & defagreable,qu’ils confervent prcf- quetoujours fur 1’acbre- An refte,les Chi- noisneicdonnenrpas beaucoup de peine pour les cultiver, parce . quits vienncnt d’eux-mefmes, & que route forte de ter- roir lair eft bon. Que li 1’on ajoutoitl’art -à la nature, & qu’on priftfoin de les enter, je fuis perfuadé que ie fruit en feroitde- licieux. Je ne vous parle point.Monsiedr, ^les Ananas,des Gomes., des Cocos, &
ehla Chine. Lettre IV. 175' de quelques autres fruits que les I tides leur one fournis, & qui font déja connus en France par nos Relations. Mais je ne puis m’empefcher devous direun motde leurs Oranges, qu’on nomine en France, oran¬ ges de la Chine, parce que celles que nous vi fines pour la premiere fois , en avoient efté apportées. Le premier & unique oran- ger, duquel on dir nu’elles font routes ve¬ nues, fe conferve encore à Liiboncdans la maifon du Comte de S. Laurent; Sc c’eil aux Porcngais que nous fommes redevables d’un fi excellent fruit; mais ils n’en ont que d une efpece, quoy-qu’il y en ait à la Chi¬ ne de pluiieurs fortes. Celles qu’on eftiine le plus & qu’on en- voye par rareté dans les Indes, ne font pas plus groifes qu’unc boule de Billart, la peau en eft d’un jaune tirant fur le rouge, fine, unie, Sir extrémement douce: cepcn- dant les grofles me paroiflent beaucoup meilleures; fur-tout celles de Canton font tres-agreables au gouft , Sc tres-bonnes pour la fanté.* On en donne communé- ment aux malades, avec cette precaution, qu’il faut auparavant les ramollir au feu ou fous la cendre chaude; aprcs quoy on les coupe pour les remplir de fucre, lequel s.incorporant peu-à-peu avecle fuc, en hut H ii j
174 Memoircs fur l'Etat prejmt line cau tres-doucc Sc tres-faine : ll n’y a rien de meillenr pour la poitrine. Jc ne íçay comment les diftinguer de cclles que nous avons en Provence Sc qui nous viennent de Portugal} fi ce n’eft qu’elles font plusfer- mesquelapcau ne quitte pas nettement la chair; Sc que la chair mcfme n’eft pas di- viféeen petites coftes comme les noftres, quoy-que la figure cn paroifte peu ditfe- rente. Qaand j’eftois à Siam, la plulpart de nos Francois fe récrioicnt fur la bonté de cer- taines oranges,dont l’ecorce eft rude, épaif- fe, Sc prefque toute yerte: Peut-eftre au- roicnt-ils la curiofité de fçavoir, fi celles de la Chine leur font preferables. En matiere degouft onne convientpas toujours avec ioy-mefme, beaucoup moins avec les atl- tres; ainfi il n’eft pas facile de faire une re¬ gie gcncrale: dies font routes excellences, chacuneen fon genre, &tout ce quejepuis dirê á prefent, c’eftqu’ordinairement celles qu’on a mange les dernieres, nous paroii- fent toujours les meilleureS. Les limons, les citrons, & ce qu’on nom- roc dans les Indes, les Pampelimoufes, y font aufti tres-ordinaires, Si pour cola mei- mebeaucoup moinseftimez qu’en Europe: inajs on cuLtive avec grand foin une efpece
de la Chine. Let tre IV. i particuliere de citronniers , done les fruits font de la groílêur d’une noix , parfaite- ment ronds , verds, aigres, Sc exccllens pour toute forte de ragoufts: on les met fouvent dans des caiiTes pour en faire 1 or- nementdes cours & des fales. Mais dc tous les arbres qui croiilent dans la Chine, celuy qui porte le fuit, eft, à mon fens, le plus admirable. Cela eft ai— fez furprenant > & comme il n’y a rien de femblable au monde, on s’imagine d’abord que e’eft un paradoxe: cependant il n’eft rien de fi vray,& peut-eftre, Monsieur, que vous ferez bien-aife de fçavoir cn par- ticulier, la nature & les proprietez^ dun arbre auili extraordinaire que celuy-la. Il eft de la hauteur de nos cerifiers, les branches en font tortues, les feuilles tail- lées en coeur,d’un rouge vif St éclatant > 1'ccorce unie, letronc court,la tcftc aron- die Sc chargee. Le fruit paroift renferme dans une écorce partagee en trois portions defphere, qui s’ouvre par le milieii qaand ileftmeur comme cellede la chaftaigne, & qui découvre trois grains blancs de la groílêur d’unc petite noifette. Toutes les branches en font couveites, Sc ce melange de blanc Sc de rouge fait à la vuc le plus bei efFet du monde ; de forte que la campa- H iiij.
*7* v Memoires furl'Etatpreftnt gne ou ces arbres font ordinairemenrplan* tczcn échiquier, paroift de loin un vafte parterre, convert de pots 6i.de bouquets de flours, l Mais cequ’il y adadmirable,ceftque cette chair blanche qui couvre le noyau, a routes les qualitez du fuif;la couleur,l’o- deurja confíftancejtouten cft parfaitement fernb able; auifi en fait-on des chandelles, aprés 1’avoir fondue; on y meíle íêulement un peu d’huile,pour en rendre la pafte plus molle Si plus douce. Si les Ghinoisavoient I art de. la purifier, comme nous purifions en Europe le fuif,iecroisque leurs chan¬ delles ferojent aufli bonnes qucles noftres* mats ils n y font pas tant de façon. Ainfi 1 odeur en efl plus forte, la fumée plus cpaifle, 6i lalumiere beaucoup moins écla'- tante. II eft vray quo leurs méches n'ycontri- buent pas peu : car au lieu de coton, quoy- quils en ayent en abondance, ils fe fervent d une petite baguette de bois fee 6i le^er, entouree d’un filet de mobile de jonc, tres- poreux 6f tout propre a filtrer les parties in- fcnfibles du fuif, que le feu attire, 6iqui entretiennentlalutniere. Ce bois qu’on al- ume, non-feulementdiminue 1 eclat dc la flamme, mais augmçnte encore la fumée 6i la mauvaife odeur.
de la Chine. Lett re IV. 177 Parmi les arbres extraordinaires de h Chi¬ ne, jene dois pas omettre ceux qui portent le poivre,non pas un poivre femblable à ce- luy dont nous ufons cn Europe, & que les Indes feulcs nous fourniflènt, mais une au¬ tre cfpece de grains qui ont à^tu-prés les mei'mes proprietez. Us viennent dans une arbre grand cotnrne nos noyers, de la grok feur dun pois, de couleurgrife,mêlee dc quclques filets rouges : quand ils font meurs i!s s’ouvrent d’eux-mefmes, & font paroiftre un petit noyau noir comme du jayet. , L odeur en eftfi forte qu’on ne peut, fans s incommoder notablement, demeu- rcr long-temps fur I’arbre pour les cucillir, ainfi il faut íè rctirerbien-toft& y rcvenirà diveríes fois. Aprés avoir expofé ces grains au foleil , on jette le noyau qui eft d’un gouft trop fort & trop afpre j mais fon ccor- ce dcllèchéc quoy-que moins agreable &£ mains piquantc que noftre poivre ordinai¬ re, ne laiife pas d’eftre d’un a (fez bon ufage dans les ragoufts. J ajouteray encore, Monsieur, pour vous fàire connoiftre la fertilité de cet Em¬ pire, qu’il n’y a pas de lieu an monde ft abondant en racines 8i en legumes-, c’eft prefque l’unique nourrituredu peuple, Sd 1’ou n’omet rien pour en avoir de bons. Je H V
178 MemoimJúrPEtatyrefcnt fcrois infini íi j’en vouloisfaire ici le de¬ tail. Je vous diray feulement qu’outre les cfpeces que nous avons en Europe, il y en a encore beaucoup d’autres que nous ne connoillons pas, & qu’on y eftime plus que les noftresÍLeur foin&leur adrcllê à les* cultiver paíTe tout cc que noftrc agricultu¬ re champeltre nous a julqu’icy enfeigné j & fi nous fommes plus magnifiques qu’eux. dans nos jardins, par les difFcrens orne- mens done nous les cmbellilTbns; il faut avoiier qu'ils nous furpaffent dans leurs po- tagers. Quoy-que cetre maticre commune cn elle-mefmc & peu digne de voftre applica¬ tion, ne fourniílè prcíque rien de fort rare, je ne fçaurois m’empi fcher de vous parler d’une efpcce d’oignon que j’y ay vu ^ il ne vient point de graine comrne ccux d’Euro- pe j mais a la nn de la faiíon on voit íortic ce petits filamens furla pointe ou fur tatige des feuilles,au milieu defquels fe forme un oignon blanc, íèmblable à celuy qui ger¬ me dans la terre. Ce petit oignon pouíle avec le temps de» fctiilles comrne celles qui le fouciennent, lefquelles à leur tour portent un troiííéme oignon fur leur poin¬ te-, de maniere neanmoins que leur groíTeur & leur hauteur diminuem à mcíure quils
de la Chine. Éét'tre IV. 179 s’cloignent de la tcrre. Il femble que ce foitun ouvrage de 1’art, tant il y a d’ordre Sc de proportion dans ces differcns efta- ges ; ou que la nature ait voulu nous ap- prendre, que mefme en fe joiiant elle eft plus parfaite que l’arcle raieux entendu Sc le plus regulier. Si cequ’ona écritdu P/tçi eftoit vray, ce fcroit encore une chofe beaucoup plus mcrveilleufe. C’eft une efpece de lenufar ou de nymphée, qui croift dans l’eau»dont laracineeftattachéeàune iubftance blan¬ che, couverte d’une peau rouge, qui ib Been plufieurs gouifes; quand il eft e gouft en eft femblable à.celuy de la noifette. On allure qu’il a la propricté- d’amollir le cuivre dans la bouche,& de le rendre , fi j’oie ainft dire, comejUblc, quand on les meile enfemble. Cela me paroiflbit d’autanr plus furpre- nant, que le fuc qui en fort eft doux, ra- fraifehiffant, Sc n’a aucune de ces qualitez corrofives, qui font feules capables de pro- duite cet efifet. Dés que nous fufmes -a Hamtchéou ou Ton mange beaucoup de Fétçi, nous eufmes la curiofité d’en faire l’experience: on mefla un double de la Chi¬ ne de cuivre fondu, fort aigre Sc fort caf- faiatj avec un morceau de cette racine > ô£
i8o Memires fur I'T.tat prefect l’iin de nous qui avoir les meilleures dent?, rompit le double en pluficurs morceaux i les aucrcs qui craignoient de s’incommor der, & qui s’epargnoient jun peu davanta- ge, n’en purent venir à bout. Les morceaux du double rompu eftoient ccpendant tres-durs, ce qui nous fit croire que le Petçi n’avoir eu d’autre eftet en en- veloppant le cuivce, que de conferver les dents, & de leur donner plus de torce pour le rompre fans s’incommoder •, ce qu’un peu decuir cuft pú.faire aulfi-bien que ce fruit: pour nous en convaincre, nous nous lervifmes de cuLvrc battu, fur. lcquel ni les dents ni le Petçi ne firent aueune impref- fion. On reitera l’experienee pluficurs fois dans la ville dcKiabnt, m.dseefut conjoins avee le mcfme fuccés •, cant il ■ eft vray qu’il faut ccouter lescliofcs extraordinaires plus d'une fois, avant que de les croire, fi l’on ne veutpas y eftre crompé. Quand les terres de la Chine ne feroient pas auifi bonnes & aufii - profondes que je viens de dire,les teuls canaux dontelles font coupées, fufKfoient pour les rendre extrémement fertiles. Mais outre 1’abon- dance qu’ils y portent, & le commerce qu’ils y facilitent, ils en font encore la heautév L cau en eft claire, profoude, $c
de l a chine. Lett re IV. iSt coule fi dou cement, qu’on a biende la pei¬ ne à s'en appercevoir. Ilya pour l’otdinai- re dans chaque Province un large canal qui tient lieu de grand chemin, renfermé entre deuxpetites levees, reveftues de pier»- res plattes on de tables de marbre grollier, poíées de champ Sc engagécs dans de grots poteaux de mefmc matiere, qui les lient enfemble pat des rainures, comine nous avons couftmne d’en.ufer quand nous tra- vaillons en bois. . Durant les guerres on a euii pen de foin d’entrerenir les ouvrages publics, que ce- luy-cy, l’itn des plus beaux & des plus uti¬ les de I Empire, a efté mine en plufieurs endroits ; il eft pourtant encore d’un grand ufage pour reflèrrer les eaux du canal Si pour fervir de chemin à ceux qui tirent les barques. Outre ces digues, on abaftitine infinite de pouts pour la communication des terres : ils font de trois, de cinq, Sc de fepc arches ; celle du milieu eft extraordi- nairemenr haute , afin que les barques ent paflant, ne foient pas obligees d’abaifler leurs mafts : les voutes qu’on a bafties de grands quartiersde pierre ou de marbre en fonttres-bien cintrées, les appuis tres-pro-* pres, & les piles fi étroites, qu’on s’imagi- ae-de loin que routes les arches font en
iSi Memo ires fur I'Etat prefent 1 air. On en voit ainii prefque par tout d’ef- pace en efpace; Sc quand 1c canal eft droir comine il leftordinairement, cette longue finte de pouts fait une cipcce d’alleequi a quelquccholed agreable Scdemagnifique. Ce grand canal le décharge adroit Si à gauche en pluiieurs autres plus petirs, qui le divifent en un grand nombre de ruif- feaux, lefquels vont aboutir à de gros vil¬ lages, ou incline á des villes confiderables. Quelquefois ils formcnt dc grands ballins, des erangs, des lacs, done ies rerres voifi- nes font arrofees. De lone que cette eau if puie & fi abondante, cmbellicde tant de ponts, rcílerrée par des levees fi propres Sc ti commodes, diftribuée cgalement dans de vaftes plaines, couverte d’une infinite de batteaux & de barques, & couronnée» n j ole ainfi parler, d un prodigieux nom- bte do villages & de villes, dont ellc va remplir les fdfez Si former les rues, fait non-fculemeiT le plus fertile, mais encore le plus beau pás du monde. Pour moy, íirpris & comine frappéd e- tonnemenra 1; vued’un fi grand fpeftacle, j ay quclquefos porte une fecrette envie a la Chine en fiveur de l’Europe, qui doit avoiier de borne foy, qu’elle n’a rien en ce genre qui luy bit comparable. Que feroiç-
de la Chine. Lettre TV. 185. ee fi l’art, qui fouvent en France embel'it les lieux les plus fauvages parla magnifi¬ cence ties Palais, des Jardins Si des Bois, avoir efté employe dans ces riches campa- gnes, ou la nature n’a rien épargné ? Les Chinois difent que ce pais eftoit au¬ trefois tout-à-faitinondé, Sc qu’a force de travail on Ht écouler une panic des eaux,re¬ tenant le refte dans ce grand nombre de ca- naux qu’on ouvrirpour celade toutes parts. Si cela eft,.je ne fcaurois afl'ez admirer la- kardiefle Si l’induftrie de feurs Ingenieurs, «ui ont crenfé des Provinces entieres Sc fait naiftre d’une efpece de mer, les plus belles & les plus fertiles plaines du monde. On a de la peine à croirc que des gens li peu inftruits des principes de laPhyfique Sc du nivellemenr, ayent pu conduire à fa per- fedion un aufli grand ouvrageque cetuy- la. Cependantil eft certain que ces canaux ont efté fairs á lamain. llsfontordinaire- ment tirez au cordeau: il y a de l’ordre dans la diftribution qu’on enafaite, on a ouvert des paflàges aux rivieres pour les entretenir Si des iflues pour les vuider quand ils font trop pleins. De forte qu’on ne peut pas douter que l’induftrie des Chi¬ nois n’y ait du moins bcaucoup de part. Parmi tous cescanaux.des Provinces me-
i§4 Memoircs fur I’Etat preftxt rkkonalcs, il y en a un qu on nomme le grand canal, parce qu’il cravcrfe toutl’Enr- pire depuis Canton quieftau midy,jufqu a la villc dc Pekin fítuée dans la pattie la plus feptentrionale. On eft feulement oblige de iiiie une petite journée par terre pout tra¬ vei fer la montagne de A'ioilin qtii borne la province de Kiamfi. De cette montagne coulent deux rivieres, dont I’une va au Sud jufqu à la mer, & 1 antje au Nord jufques dans le fleuve de Nankin, d’ou par divers canaux & par le moyen du fleuve Jaune on continue le voyage jufqu’auprés des mon- tagnes de Tarrarie. Mais parce que dans cette étendue de plus de quatre cens lieues, les terres ne f ont pas epales,ou n ont pas une pente pro- portionnee à 1 ccoulement des eaux, il a cite necefture de pratiquer un grand nom- bre d eclufes. On les appellea'infl dans les Relations, pioy qu elles foient bien diffs- ientes dcs loftres. Cefont des chutes d’eau ik comroe les torrens qui fe precipitcnt d un canal Ians un autre, plus ou moins rapides, ielai la difference de leur niveau. Pour y renonter les barques, on fe fert d un grand nombre d’hoinmes, qui font entretenus poor cela auprés de 1’éclufe. Aprés aydr paflé des amarres à droit & _
de la Chine. Lett re I Vi i8f à gauche pour faifir la barque, de maniere quelle ne puiflè pas échaper, ils ont plu-* fieurs cabeftans p..r le moyen delquelsils 1’élevenr pen ipeu àrorce de bras, )ufqu’à ce quelle foir dans le canal’fuperieur, en eftat de continuer fa route. Cette manoeu¬ vre eft longue, rude & tres-dangereufe j ils feroient bien furpeis s’ils voyoient avec quelle facilite un feul homme qui ouvre Sc qui ferine les portes de nos éclufes, fait monterou deleendre avec feureté les bat- teaux les plus longs 8C les plus pelans. J’ay vú à la Chine quelques endroits ou les caux des deux canaux ne communiquent point j on ne laiffe pas de faire pafler les bar- teaux de l’un à l’autre, quoy que le niveau’ foit different de plus de quinze pieds. Voi- cy de quelle maniere ils s’y prennent. A la tefte du canal fuperieur, ils ont bafti un double glacis de pierre , qui s’uniftant parla pointe, s’etend des deux coftez jui- qu’a la fuvfacede l’eau. Quand la barque eft dans le canal inferieur, on la guinde par le moyen de plnfieurs cabe[tans fur le plan du premier glacis , jufqu’a ce qu’e- tantélevée fur la pointe, clle retombe par fon proprepoids le long du fecond glacis dans l’eau du canal fuperieur, ou elleva durant quelque temps comme un trait. On
if?<í Memoircs fur 1’Etat ptefént les fait defcendre d proportion dc la mcfme maniere. Jenp içay comment ces barques q 'll fontordinairemem fort longues & bicn chargees ne fe rompem point par le milieu, quand elles fe trouvent balancées en lair fur Cet angle aigu : car dans cette longueur, le levier doit faire un furieux effort. Ce- pendant je ne fçache pas qu’il en arrive d accident. J y ay paífe aftèz fouvent; Sc route la precaution qu’on prend, quand on ne veut pas mettle pied d terre, e’eft de s artacher fortement à quelque cable de peur d’eftre emporté de la proiie à la pouppe. II n y a point de iemblables cclufes dans e grand canal, parce que les barques de 1 Empereur qui font grandes comme nos vaiííeaux,n y íçauroient eílre élevées à for¬ ce de bras, & fe briferoient infailliblement dans la chute. Toute In difficul té confided remonter ces torrens dont jay parle, Sc c eft ce qu ils font avec fuccés; mais non pas fans peine & fans dépenfe. Ce chemin d’eau, comme ils I’appel- lent, eftoit ncceiTaire pour le tranfport des giains Sc des etoffes qu’on fait venir des provinces meridionales àPekin. II y a, fi 1 onen croitles Cliinois,mille barques de «o. a loo. tonneaux, qui font le voyage line
de U Chine. L e t t r e IV. 1S7 fois Ian, routes chargées pour I’Empe- reur, fans compter cellesdes particuliers dont le nombre eft infini. Quand ces pro- digieufes flottes pa Sent, on diroit qu elles portent lc tribut de tous les royaumes dc [’Orient, & qu’un feul dc ces voyages doit fournir pour pluficurs annces a la iubii- ftance de la Tartaric ; cependant Pekin feul cn profite, &ce feroit encore peu, ft d’ailteurs la province necontribuoit a 1 cn- tretien des habitans de cette grande ville. Les Ghinois non contcns de faire desca- naux pour la commodité des voyageurs, en creufent plufieurs autres.qui fervent i reeueillir les pluyes,dont ils arrofentleurs campagnes au temps de la fcchercfle, fur tout dans les provinces du Nord. Durant 1’efté, on voit tout les paifans avec leurs ehapelets, occupez àélever cette eau dans line infinite de petites rigoles qu’ils prati- quent au travers des champs. Ils font en d’autres endroits de grands refervoirs dc gazon, dont le fond eft élcvé audefliis du rez de chauftée,pour s’en fervir au befoin. Outre cela dana le Chanfi &C dans le Chenii. ils ont par tout creufé des puits de quatre- vingt à cent pieds de profondeur, dont ils tirentl’eau avec un travail incroyable. Que fi par hafard, l’on trouvc dans le pais de
l88 Mmoires fur I'Etat prefect lean vive, il faut voir avcc quelle adreftè iis sen fervent: ils la foutiennent par des digues dans les lieux les plus élevez,; ils la detournenr par cent endroits dilferens, aim que route la contrée en prohtcj ils la par- tagentpar des faignées, felon le befoin que chacunena, de maniere qu’un petit ruif- íèau bien ménagé fait qttelquefois la ferti- lité d’une Province. Les rivieres de la Ghine ne font pas moins confiderables que íès canaux. 11 y en a deux fur tout que les Relations out rendu celebres.. La premiere fe no untie Kiam ou T.imçe, qu’on traduit ordinaire** ment le filsdeiaincr. Mais/ecrois qu’on fe trompe,car la lettre dont fe fervent les Chinoispour ccrire Turn eft difterente da celle qui fignifie la mer, quoy-que le fon & l’accent en foient femblables. Parmi plufieursilgnifications que cettc lettre pent avoir, celle qu’on luy donnoit autrefois fait aíTez à noflre fujer. Sous le regne de 1’Empercur Tom, ellc fignifioitune provin¬ ce dela Chine, que ce fleuve borne au Sud, & il eft probable qu’on donna au fteuve ce mefme nom, parce que ce Prince y dé- tourna les caux qui inondoient alors tout le pais. Ce fleuve prend fa fourcc dans la pro-
de In chine. Lettre IV. 189 vi#cc de Yunnan,tea-vczCe cellesde Sout- çhuen, dô Houquam, de Nankin, & apre-s avoir arrofé quatre royaumes dans 1 éten- due de 400. lieucs, il le jecte dans la mer Orientate vis-à-vis de 1’líle de Tçoumnjin> formée à Ton embouchure par les fables qu’il y chatie. Les Chinoisontunprovcr- be qui dit, la mem’a point de homes & le Kiam n a point de fovd- r En effet enquel- ques endroits ils n’en trouvent point> eu d Hurts ils pretendent qu il y a deux He trois cens brafles d’eau. Je iuis neanmoins periuadé que leurs pilotes, qui ne portent que cinquante ou loixante bralles dc corde tout au plus, n’ont jamais eu la curiofité de fonder jufqu’a trois cens brafl.es: He 1 im- pollibilité qu’il y a de trouver le fond avec leurs fondes ordinaires, fuffit a mon avis, pour les porter à de femblablcs exagge¬ rations. , Jay fouventnavigé furce fleuve, & j ay melme pris .avec foin ion cours He ia lar- geur depuis Nankin, jufqu a 1 embouchu¬ re d’une autre riviere, dans laquelle on en¬ tre pour fuivre le chemin de Canton. Il a devant Nankin, à plus de trente l'.eues dc la mer,une petite demi-lieuc de largele paflàge en eft dangereux, He devient cha- *. U v vou pirn :.Kum.vou ti.
I>»o Memo Ires fur l’Etat prefat
de la Chine. L e t t r e IV. 191 que les cerres qu’elie entraíne, íur toutau temps des pliiyes, luy donnent cette cou- leur. J’en ay vu plufieurs autres, dont !e$ eanxen certain temps de 1’année, font li épaiílès & fi chargees de limon, qn’elles reílcmblent plus à des rorrens de bouc, qu’à de veritable's rivieres. Le Hoamho prend fa fource à 1’extremité des monta- gnes qui bornent la Province de Sout- chouen à l’Occident; delà il fe jette dans la Tartarie, ou il coule durant quelquc temps le long de la grande muraille, par laquelle il rentre dans la Chine entte les Provinces de Chanji & de Chenji. ll arrofe enfuite celle de Honan, & aprés avoir tra- verfé une partie de la Province de Nankin, & coulé plus de fix cens lieues dans les ter- res, il fe jette enfin dans la mer Orientale, non loin de l’embouchure du Kiam. Je 1 ’ay traverfé & coftoyé en plufieurs endroits ; par-tout il eít fort large & fort rap ide, mais peu profond & peu navigable. Çe fleuve a fait autrefois de grand rava¬ ges dans la Chine, & on eft encore aujour- d’huy oblige d’en foutenir les eaux cn cer¬ tains lieux par de loneues & de fortes di¬ gues. Ce qui n’empefche pis que les villcs d’alentour, n’cn craignent encore les inon- dations. Anlfi a-t-on eu foin dans la Pro-
*5>i Monoires fur I'Etat p-efint vincc de Honan, dont les terres font baf- fcs, d entourcr la plnfparc des villesàun derai-quart de lieucdcs murs, d une bon¬ ne levée de terre reveftuc de gazon,pour fe précautionner contre les accidens, en cas que les digues fe rompent, comrae il arriva il y a cinquanre-deux ans. Car l’Em- percur voulant obliger un rebclle,qui te- noitdcpuis long-temps lavillede Honan, etroitement afliegee, i fe rctircr; il fit rompre unepartie des digues pournoyer Parince ennemie. Mais 1c fecotirs qii’U donna à la villc, luy fut plus funefie que n auroit cite la fureur des alliegeans; pro fi¬ que route la Province fe trouva inondée avecplufieurs villes, & un grand noinbre de villages i plus detrois cens mille pcr- fonncs furentfubmergéesdans la Capitalc, & quelques-uns de nos Miffionnaires, qui y avoient alors unc nombreufe Chrétienté y pcrdirent la vie & leur Eglife. Le plat pais eit depuis ce temps-là, de- venu line efpece d’ctang ou de marais. Ce n ell pas qu onn ait dcllèin de réparer cette pcrte, mais l’entreprife eft difficile, & du¬ ne grande dcpenfe. La Cour Souveraine qui prend foin des ouvrages publics preflk plus d une fois 1 Empercur d’y envoyer le Pere Verbieft, & peut-eftre qu’enfin ce Prince
de la Chine. LettrE IV. 19$ 'Prince y uroit confenti; mais il découvrit que les Mandarins fc fcrvoient de ce pre¬ texte , pour eloigner ce Pere de la Cour, & que lent deffein eftoit de l’engagerdans une entrcprile difficile, capable dele per- dre, ou de laqaellc au moins il ne foitiroit jamais avec honneur. •On voic à la Chine un grand nombre d’autrcs rivieres moins celebres , mais beaucoup pins utiles pour le commerce. Comme elles n’ont rien de particulier, ce fcroit , Monsieur, abufer de voftre patience, que de vous en faire le detail. Pour ce qui touche les Fontaines, il feroit à fouhaiter qu’il y en eut davantage, & de mcilleures. 11 eft certain que les eaux ordi- naircs ne font pas bonnes •, ce qui a peut- eftreoblige les habitans, lur tout ceuxdes Provinces pieridionales, de boiretoujours chaud •, mais parce que l’eau chaude eft fade &c dégouftante, ils fe font avifez d’y mettre des feiiilles d’arbre, pour luy don- ner quelque gouft. Celle de The lcur a paru la meilleure ? Si ils s’en fervent com- munément. Peut-eftre auflique Dieu dont la provi¬ dence a fi univerfellement pourvú aux be- foins de tons les peuples , & li je l’ofe dire , À ieurs plaifirs & à leuis delices , n’a pat; Tome /. I
194 Mcmoires fur I'Etatj>refint voulu privcr la Chine , dece qui eft le pus tiecefl'aire à la vie j ainii pour fuppléer au ce- fauc des pairs & des fontaines, que la nati¬ ve des tenes a prefquepar tout rendu lai é s, il y a fait croiftre en abondance cette efpee d’arbre pan iculier, dont les feiiilles ferveit, jion-íeulcment à purger les eaux de leirs mauvaifes qualicez , mais encore á les rci- dre falutaires & agreables. On a (leu re que parmi les fontaines lo la Chine, il sen trouve plufieurs qui on regulierement leurflux &leur reflux, con- me la mer; foie qu’elles ayent commuii- cation avec l’Ocean par des conduits for- terrains , ou qu’en paflant par certaines ta¬ res , elles fe chargent de fels 6c d’efprcs propres à cauíèr cette fermentation. Puifque jay commence àparler des di¬ ferentes eaux de la Chine , je nepuis palic fous filence, les étangs & les lacs qu’ony voit prefque dans toures les Province, Oeuxquife forment en hyverpar les ter-, rens des montagnes, defolent les campi- gnes ,& rendent durant 1’efté tout le pas fterile , fablonneux & plein de caillouc. Les autres qui viennent de iburce font e:- tremement poiflonneux, & donnent un re- venu considerable à l’Empereur parle fel gu'on en retire. Il y en a un entre-autres
deU Chine. Lettre IV. (jecrois que c eft dans leChanfi) au milieu duquel paroift une petite líle, ou Ton fe contente durant la grande chaleur, de jet- ter 1’eau detouscoftez.il s’yfait enpeude temps une croufte d’un fel fortblanc & de bonne odeur, ce qu’on continue durant tout 1’efté avec un tel fuccés, que ce fel fuffiroit f>our toute la Province, s’il elloit auífi fa- ant que celuyde la mer,qi’on employe plus ordinairement pour Jes chairs. Quoy-que je n’aye gas vú tous ces fa- meux lacs de la Chine, à qui les Hiftoriens attribuent tantde merveilles, j’en rappor- teray neanmoins quelque chofe , dont je n’ay garde d ’eftre garant; mais qui nelail- fera pas de faire counoiftre le genie du pais, ou l’on croit ft facilement ce qui paroift le plus incroyable Dans la Province de Fokienilycna un dont l’eaueft verte, & qui change le fer cn cuivre. On a baiti un Palais fur le bord d'un autre qui n’efl: pas fort éloigné du premier, dans les apparremens duquel on entend le fon des cloches , toutes les fois que le Ciel menace de quelque orage. Il y a des eaux dans la Province de Canton qui changenc de couleur toutes les années. Enefté&en hyver, elles font tres-claires •, en automne files deviennent bleues, mais d’un ii beaq
Mmoires fur 1'F.tat prefect bleu, quo n s’en fere pour la reinture ties ctoffes. . Là-mefme on voit une montagne pleinc de caverues done le ieul afpeit eft horrible, dans laquelle il fe trouve un lac de telle na¬ ture , que fi du haut on y jette une pierre, on entend un bruit Í emblable au tonnerrepeu de temps apres, il s en éleyc un gros nuage qui fe refoud incontinent en pluye, Mais le plus celebre de tons, eft ccluy de la Province de Jiinnan. Les Ghinois allu- rent que ce lac fe forma tout dun coup par un tremblemcnt de terre, quiengloutit tout le pais avec les habitans. Çe fur en puni- tion de leurs crimes ; car ils eftoient d une vie fort djereglée. De tons cenx qui s y trou- verent alors, il n’y eut qu’un fcul enfant de fauvé, qu’on trouva au milieu du lac> perte fur une piece de bois. Dansl’lftede Hainan, qm apparuenc a la Chine, il y a une efpece d’pau, je ic içay fi cell lac ou fontaine, qui petnfte le: poii- fons. J’ay moy-mefme apportc- des cineres qui confervant toute lour figure natirelle, font tellement changcz en pierre, qie les wattes & le corps en font tres durs, tes fo- lides, & peu differens du caillou. Cs mer- veilles dc la nature, ne font pas^telhnent particulieres àla. Çhine qu on n en touve
de la Chine. Lettre IV. 19? ailletus de femblables •, & fi on n’ajoute pas foy à tout cc que les Chinois difcnt, ce n’eft pas qu’il n’y ait quelqucfois du fon- dcmcnt à lours hiftoires jmais c’eft qu’clleS Ont pour l’ordinaire un air de fable & d’e- xaggeration, qui feroit mefme doutet de la verité. Je vovidrois bien, Monsieur, pour no ricn omettre de ce qui regarde cette ma- tiere, vous pouvoir expliquer routes les ef- fieces de poiflons que les rivieres tk les lacs eur fourniflent, aufll - bien que ceux qui fe peichcnt fur leurs codes :mais en veri¬ té, j’enfuis trop-peu inftruit, pour m’en- gagerence detail. J’aycemc femble,vui la Chine tous les poiiTons que nous avons en France 5 j’en ay mefme remarqué plu- fieurs autres que je ne connois point , 8£ dont je nefçay pas le nom. C’eft tout ce que j’en puis dire. Outre cela* je vous con- firmeray ce que vous avez lu fans doute dans les Relations , touchant les poiflons 3u’on nomme poiflons d’or & poiflons ’argent, qui fe trouvent en plufieurs Pro¬ vinces, & qui font un ornement particu- licr dans les cours & dans les jardins des Grands. lls font d’ordinaire de la longueur da doigtAgios à proportion.Lemafle eftd’un
T9? Mmoires fur I’Etat prefent beau rouge , depuis 11 tefte jufqu d la moitie du corps, & racfmc davantage j le refte avee toute la queue eneft dore, mais dun or ft luftré §e fi éclatant, que nos veritablesdo- mres n’en approchent pas. La fenaelle eft blanche > clle a laqueue & niefme une partie du corps, parfiitement argentéc. Laqueue del’un&de l’autre n’eftpas unie&platre commccelle desautres poiflons, mais for- mée en bouquet, geode, longue , & qui donne un agrement parciculier a cc petit animal, dont le corps eft d ailleurs parfnl* tement bien proportionne. Ceux qui Les veulent nourrir doivent eti prendre un grand foin , parce qu ils Tone exrraordinairement delicats Se Icnfibles aux moindres injures de 1 air. On les met dans un baflin fort profond & fort large» au fond duquel on a accoutumé derenver- fer un pot de terre troiic par les coftez, afin qu’ils puiíTent durant les grandes chaleurs s’y retirer, & fe mettre ainfi à couvert du foleil. On jette auffi furlafurfacedel’eau certaines herbes particulieres qui s’y con- fervent toil jours vertes& qui y entretien- nentla fraifeheur. Cette eau fe change deux ou trois fois la femaiiie ; de manicrc neanmoins qu’on en met de nouvelleame- fure qu’on vuide le baffin, qu il ne tauta-
de la Chine. LettrE IV. 19$ roais laifl'er à fee. Si Ton eft obligé de tranf- porter le poifton dun vafe à un autre , il fe faut bien donner de garde de lc prendre avee la main j tous ceux qu on touche, meurent bien-toft apres, ou fe fletriftent. 11 faut pour cela fe fervir d unc petite ciieil- lere de til attachée parle haur à un cercle de bois, dans laquelle on les engage infen- iibleraent. Quand ils y font entrez d’eux- mefmes, on a loin de ne les pas heurter, maisde les tenir toujours dans la premiere eau qui ne fe vuids que ientement, & qui donne !e temps de les cranfporter dans l’eau nouvelle. Le grand bruit, comme celny de l’artillerie ou du tonnerre, une odeur trop forte , un mouvement violent, tout cela leur eft nuifible, & quelquefois mefmeles fait mourir; comme jel’ayfou- vent remarqué fur mcr ou nous en portions, toutes les fois qu’on tiroit le canon , ott qu’on faifoit fondve du gaudron. D nil— leurs ils vivent prefque de rien •, les vers in- fenfibles qui fe forment dans leau, ou le9 parties les plus terreftres qui y lont mef- lées, fuffifent prefque pour les empefeher de mourir. On y jette neanmoins de temps en temps despetites boules de pafte , mais ' il n’y a rien de meilleur que du pain à chan¬ ter, qui eftant détrempéfait une efpecedq
j’oo Memires fur I’Etat prefect lo0uiUie, dent Us font extremcment avideff, Sc qui eft cn efettres proportionnée aleiu- delicacefe naturellc. Dans \es pais chauds , Us mukiplieat beau coup, pourvu qu’on ait Coin de retiree leurs aufs qui furnagent, & qu’ils man- eent prefque tous. On les place dans un vafe particulierexpofé an 'Soleil,&on les v cor fa-vé jufqu a ce que La chaleur les ait jfait éclorre. Les poiflons en fortent avec une cculcur noire, que quelques-uns d eux confervent toiijours 3 #niaii qui ic change peu à peu dans les autres, en rouge, en blanc , en or,en argent, filon leur dife¬ rente cfpece. Lot & l’argeit commences: àfe former àl’cxtrémité à la queue , 6t s’ctendent un pcu plus ou m peu moins fe¬ lon leur difpofition particiliere. Tout cela, Monsieiu, & les autres mcrveilles de l’Univers, nais font par tout reconnoiftre le doigt de lieu, qui, pour ILmour de nous, aembellile monde du¬ ne infinite de manieres. N>n content d e- ' clairer lc ciel, & d’enrichi: la terre, il eft defeendu jufques dans le: abifmes; dans les eaux mefme, il a laifle is veftiges de fa profonde iagefle; & fans paler deces mon- ftves prodigieux qui femhent faits ^our ^Conner la nature > il a eixore forme ces
dl 1a Chine. L E t t r e IV. 101 tfterveilleux poiílons quejeviens cie vous décrire, lcfquels quoy que pctits, ne laiílent pas par kur beaucé nnguliere d’attirer nof- tre admiration , & de nous donner quclquq idée de la grandeur du Createur. Voila , M o n s i e u r , en raeourci le plan coramc la Carte du pais, que ja nVeftois propofé de vous faire connoiftre. Ce ne font que les dehors, & fi je l ofe di¬ re , le corps de cet Empire, dont 1’ame Sc. 1’eiprit eftrépandu dans feshabitans. Pcut- cftre que quand vous aurez lu ce que jq viens de vous en écrire , vous aurez la cu- riotirc d’apprendre , quels pcuples aíTez hetireux ont reccu en partage la plus gran¬ de , la plus belle ,1a plus fertile portion da ce monde ■, telle enfin , qu il ne luy manque lien, pour une veritable terre de promif- iion,que d’eftre cultiv ée parle peupledc D.eu, & habitée par de veritables Ifracli- tes. Si nous n’avions comme les Hebreux, quela mcr rouge & quelques deferts à tra- verfer , peut-eftre que quarante ans fuffi- roient pour la foumettre à l’Evangile; mais cctte vafte «endue de mers, ces chemins de terre infinis & impratiquablcs , qui pourroient mefme retarder Mbife & les Prophetes , ralentiílênt quelquefois le z ele des Mimlires de Jefus-Chiift > & dimi-
zoi Mcmoircs fur lEtat prcjent nuent le nombre tie fes nouveaux A pa¬ ries. rr • ■ Plufl: à Dieu que je puiic ici , comme firent autrefois ces Hebreux , quc Moile avoit envoycz à la decouverte de la terre promife, reprefenter les richefles iromen- ies, & les pvecieufes rccoltes que la Chine promet aux ouvricrs Evangeliques ; pcur- cftre quc la vue d’une fi abondante moidon entraiineroit toute I’Europe. J’efpcre du moins que mon témoignage ne fcra pas tout à fait inutile, & que lezele extraordi¬ naire du peu de Miflionnaires quimefui- vront, fuppléera au grand nombre de ceux qu’unfi vafte empire demanderoit. Jefuis avcc beaucoup de refpedt. M OK SI EUR, \oflit tres-humb!e &tres- cbeifl'ant ferviceut, L. J.
dela Chine. Lettre V. 103 Lettre V. A Monfeigncur L e Mar qjj is de Torsi^ Secretaire d’Eftat pour lcs Affaires Eftrangeres. Du car adere particular de la nation Chi- noife ; fon antiquité , fa noblejfe , fes modes , fes bonnes &fes mauvaifes qua* liter*. i M onseigneur; Puifque dans le glorieux employ done !e Roy vous a honoré, & que vous rem- pliff.z déja avec tant de fagefle , rien ne; peut contribuer davantage à vous élevec à ce haut point de perfection , que toutej' l’Europe attend tie vous , que la parfaite connoiflance des mceurs & du genie des Eftrangers •, i’ay cru qu’en m’ordonnant de, vous écrire lur ce qui regarde l’Empire de* la Chine > vous fouhaiúez particulierement;
104 Memoires Jitr 1'Etat prejènt apprendre quel eft le genie de fes habi- tans. Il eft vray qu’a jugerde l’avenir par les regncs prece4,ens, ces connoilliuices vous feroientpeut-cftre aifez inutiles. Jufqu’icy la France n’a rien eu à démelLr avec ces peuples, & il femble quc la nature nc Us Ait placez fi loin de nous, que pour les lepa- rer enticrement de nos interefts. Maisfous leregne deLoiiisLE Grand, pour qui la nature mefme a fi fouvent change fes loix, eft-il quelque chofe d’inipoffible ? Et Je Ciel, qui femble julqu’icy avoir occupé routes les nations à le rendre cclebre, n’o- bligera-t-il pointla ChinetouteHere qu’el- le eft , de contribuer quelque chofe à fa gloire ? C’eft apparemment , fous vollrc Minif- tere, Monseigneur , que nous ver- tons 1c plus grand Empire de l’Orient s’u- niravec le plus puiflant Royauroe de l’Eu- rope ,• & peut-eftre que fans cette fatale guer¬ re, dont les fuites fe font fentir jufqu’a l’ex- irémité, de l’univers, vous auriez déja é- coutéles Envoyez d’un Prince, quin’a j;;- ipais reconnu d’autre fouverain quc luy- jiiefme d ans le monde. Cette negotiation li glorieufe pour vous & fi utile pour l’etablifi- lenient de la religion, que le malheur des
de la Chine. Lettre V. lof temps a jufqu’icy interrompuc * pourra bien fe rcnouer ; &c'eft pour vousy dif- poíer, MonsíignEur, que je prens la liberte de vous fairc connoiftre lecara- ólnrede ceux qui y do i vent eftre employcz, I_EsChinois font fi anciens dans le mon¬ de qu il cn eft de leur origine comine dc ccs grands fleuves dont on ne pent preíque dé- couvrir la fource. Il faut pour cela remon- ter plus loin que toutes nos hiftoircs profa¬ nes-, &le temps mefmequi nous eft marque par la Vulgate n’eft pas crop long, pour juf- tiller !eur chronologic. Il eft b ien vray que l’hiftoire populaire de cetce grande Monarchic, eft non ieulement douteule, mais encore manifeftement fauf- fe; car elle compteplus de quarante mille ans depuis la fondation de l’Empire. Mais celle dont tons les fçavans conviennent ell íi (uivie, íi bien circonftanciée, établie par Une tradition fi conftante, qu'on ne peuc en douter parmi eux, fans pallor pour ri¬ dicules,& comme ils s’expliquent eux-met mes, pour heretiques. Suivant cette hiftoire qu’aucun de leurs fçavans ne revoque en doute, il y a beau- coup plus de quatre mille ans que la Chine avoit fes Rois qui ont continue jufqu’a pre-
4.0 6 Memoirfur I’Etat prefent feut fans aucune interruption. La mefma famille n’a pas toujours efté íur le trône : il y en a eu vingt-deux differentes, qui one donné deuxcens trente-fix Empereurs. Plu- fieurs do&eurs font encore remonter cette Monarchic fix cens ans plus haut, mais quoy-que leur opinion foit tres-probable, onpeut neanmoins s’en tenir à la premiere*, & e’eft une chofe qui fait bien voir la gran¬ deur & la nobleife de cet Empire, puifque cinq on fix cens ans de plus ou de moins,ne diminuem pas notablement fon antiquitc. Certainement aprés tous les examens qu’on a faits de cette chronologic, il ne nous eft pas plus permis d’en douter que des hiftoires le plus communcmcnt re¬ ceites parmi nous, d’autant plus qu’elle n a pú eftre alterée par les étrangers *, qu’elle a toujours pafíé parmi les fçavans du pais pour feure 6i inconteftable, qu clle eft e- crite fans affectation ôc d’un ftile fimple Sc naif, qui porte avec foy un air de verite qui perfuade*, que Confucius, eftimépour fa capacite, fa bonne foy , fa droiture, n’en a jamais douté, ôc établiífoit mefme làdef- fús toute fa doctrine , cinq cens cinquante ans avant la naiffance de noftre Seigneur*, que ces livres font tres-conforntes à l’E- criture Sainte touchantl age des premiers
de la Chine. Lf.ttrf. V. icy homines; car ils afleurent que Fohi regna cent cinquante ans,Chinnum cent quaran- te, Hoamci cent onze, Yao cent dix-huitv Síainfides autres endécroiflant toújours, felon que l’hiftoire Sainte nous l’apprend 4 enfin que les éclypfes obfervées dés ce temps-làontdú en effet arriver, ce qu’ils ne pouvoientfçavoir que par 1 obfervation & non pas par leurs calculs qui 11’eftoienc pas aflèz exafts. Tout cela nousperfuade quil y a pen de feureté dans l’hiftoire pro¬ fane du monde, fi nous pouvons raiionna- blement dourer de celle de la Chine. Au refte, cet empire eut le fort de tous les autres , dont l’origine eft toújours peu confidcrable. ll y a de l’apparence que les enfans ou les petits-fils de Noé fe répandi- rent dans l’dfie & percérent enfin jufques dans cette partie de la Chine qui eft la plus occidentale, qu’oti nomme à prefent le Chanfi &le Chenfi. Ils vivoient au com¬ mencement en famille, & les Rois eftoierit des peres à qui une longue fuite d’années, beaucoup de troupeaux & les autres richei- fes champcftres avoient donne de 1 auto¬ rite. Fohi fut celuy qui jetta le premier les fondemens de la monarchic', la fageife, fa capacite jfes bonnes inceurs, fa puhlancq
ioS Memoires fui I’Etat frefeirt êc la reputation que Ton experience & foil grand age luy avoient acqnile ,lefirent e- couter corome tin oracle, ll regia tout pour la vie privée , pour la police, pour la reli¬ gion-, de maniere que l’Etat d'.vint en peu de temps tres-ftoriflantyfes fujets occupe- rent d’abord la province de Honan Ik quelJ qucsannés aprés d e trite he tent routes les terresqui s’etendent juíquà lamer Oiien- tale. II femble que les Chinois dés leur origi¬ ne fefoient fenti quelquecholedep’.usque les autres hominesiemblables à ces Prin¬ ces qui portent on naillant, une fiertc natu- relleqni les diftingue toujoursdu pcuplc. Soit que les royaumes d’alentour fu flint barbares, ou qu’il leur fuflent inferieiis en lagcfle; ils fehrent deflorsune nv.xiine d’Etat, de n’avok commerce avec les ettan- gers, qu’autant qu’il kroit neccil'aive pour recevoir leurs hommagesencore ne cher- choient-ils pas ces marques de fouveraine- té par un efprit d’ambition.mais pour avoir occafion de donner aux autres peuples de la terres les loix & les regies du gouvernement parfait. Ainfi quand parmi leurs tributaires quel- qu’un fe difpenfoit de compauoiftre au temps marque, ils ne I’obligeoiut point
â< la chine. Lêttre V iâf à force ouvenc de fe foíinettre 5 au con- tráire ils luy porcoient compaffion. Qu_y perdons-nous difoient-ils, s’il cft toujours barbare? puifqu’il s’eloignc de lafageíT’, it doit sen prendre à luy-mefrne, toutes les- fois qu’il manqpèra par paflion ou par a- Veuglernent. Cette fa go politique fit une fi-grande re¬ putation aux Chinois, que dans routes los Indes, dans laTartarie, dans la Perfe on les regardoit comme les oracles du monde-, fe les 3 tponnois en avoient conçíi une (vhaute idee, que quand Saint Xavier leur porta la foy,(quoy que en ce remps-là laChine euft beaucoup perdu de fon acienne probite ) une des plus grandes raifons qu’ils oppo- foientauSaint, eftoitquecet EmpireiiPa¬ ge, fi éclairé ne l’avoit pas encore embraf- lce* , . Mais cette politique qui les porta à fe diftinguer des autres,cequi peut-eftre ef- roit au commencement une maxime tres utile, degenera dans lafuiteenorgueil* Ils fe regarderent comme un peuple choifi, que le Cicl avoit fait naiilre au milieu de 1 uni- vers pour luy donner la loy, fcul capable d’inftruirc , de polir, de gouverncrles na¬ tions. Ils fe figuroient les autres hommes comme des nains fe de petits monftres qui
2.1 õ He moires fur I'Etat prcjcnl avoient efté jettez fur les exrrémitez de !a terre, comme la craile Si !c rebut de la natu. re; au lieu que les Chinois placez au mi¬ lieu du monde, avoient feuls receu de Dieu line forme raiionnabie & une veritable grandeur. Leurs Cartes anciennesiontrem- plics de ces fortes de figures. & de plufieurs emblcfmes propres à infpirer lc mépris qu’ils faifoient du genre humain. Mais quand ils virent les Européens inf- truits on route forte de fciences,ils furent frappezd’etonnement. Comment ft peut-il faire, difoient-ils, que dcsgens Ji e'loigne^ de nous , ay cut de I’efpnt dr de la capacite' ? “jamais ils nont lá nos hvres ,ils nen con~ ttoijftntpas mefme les lettres; ils nont point efté former par nos loix, &cepcndantils par-, lent, ils raiftonnentjufte commenous. Nos ouvrages, comme font les étoffes,’ les montres, les inftrumens de Machemati- que & femblables curiofitez, les furprirenc encore beaucoup : car ils penfoient qu’on He trouvoit qu’a la Chine des gens adroits, & de bons ouvriers. Us connurent alors que nous n’eftions pas fibarbares qu’ils s’ef- toient imaginez 5 & ils dirent aiTez plaifam- ment: Nous penjions yue les autres peuples fuftent tons aveughs , dr tjue la nature n'euft donni des yeux cju aux Chinois : cela
de la Chine. Lettre V. lit deft: pas univerfcllement vray, &fi ds Eu¬ rope :ns nc voyentpas aajfi clair que nous, ils ont du moms chacun un ceil. Jay vu quelquefois des Francois fi pi¬ que z de cetre ridicule vanité, qu’iis ne pou- voient retenirleur colere. I!s auroient peuc- eftremieux fair de s’en divertir; il fautdtt jnoinsexcufer les Chinois: jufqu’alors ils: n’avoient vu que des Tartares ou des In- diens; 8i ils regardoient de loin l’Occidenc comrae nous regardons à prefent les cerres Auftrales & les forefts du Canada. Si à trois cens lieucs de Quebec nous trouvions des Mathcmaticiens Iroquois ou defçavans Al- Jconkins qui nous découvriflenc une nou— velle philofophie plus claire, plus ctendue, plus parfaite que la noftre; nous ne ferions pas naoins blafmablesque les Chinois, de nous eftre preferez à ces peuples & de les avoir jufqu’icy traitez de barbares. A cet orgueil prés, il faut avoucr que la nation Cninoife a eu de grandes quali- tez: beaucoup de douceur & de politeile dans l’ufage du monde , du bon fens S< de l’ordredans leurs affaires \ du zelepourle bien public; des idéesjuftes pourle gou- vernement; de 1’efprit, mediocre àla ve- rité dans les lciences fpculatives, mais droic & feur dans la morale, qu’iis one tou-
ill Memoires fur 1‘Etatprcfeni jóurs confer vée tres-conforme à laraiíbn. Lc people eftoit appliqué à 1’educa¬ tion des enfans dans leurs families > efti- jnant par deffus routes chofes lagriculture,' laborieux à l’excés,aimant & encendant par- faitement le eonimeree. Les Juges Sc les Gouverneurs des Villes affeâoient une gra¬ vite dans leur exterieur, unc fobricte dans leurs tables,une moderation dans le domci- tique, &une équité dans tons les juge- mens qivi leur attiroient le refped Sc IV mour de tous les peuples. L’Empci cur mef- me ne mettoit fa gloire que dans le bonheuT qu’il proeuroit àYes fujetsy & il fc confidc- íoit moins comme le Roy a ungrand Etat» que comme le pere d’une nombreufe fa- mille. Ce cara&ere de la Chine, M on s ei¬ gne u r , que je viens de vous faire, n’eft point flatté, mais tire fidelement, de fon hiftoire, qui nous fournit une infinite d’e- xcmples de cette haute fagefle qui a'efte fi long-temps lame de fon gouvernement. Il eft vray que les guerres civilles, les Rois foibles ou medians yla domination étran- gere one trouble de temps en temps un fi bel ordre. Maisfoitquelesloix fondamen- tales de l’Etat fuftént excellent rs, ou que les peuples apportaflent en naiflant de fi
de Id Chine. Lettre Y- zi$ iaeurcufes difpofttions 5 il eft certain que ces fafeheux intervales n’ont pas dure long- temps : pour peu qu’on les'laift'aft à eux- oiefmes,ils teprenoient leur premiere con- dune •, 6e nous voyons encore áprefentau ljailicu de la corruption, que lestroubles domeftiques 6e le commerce des Tartares y ont portée, des yeftiges de cette ancien* ne probité. Je ne pretens pas , Mon seigneur, m’ttendrc fort au long fur cette matiere. Je fçay que c’eftunc Lettre que j’ay l’ho'11- near de votis écrire & non pas unehiftoi- re. D’ailleuis on travaille à mettreen Fran¬ cois celle que les Chinois eux - mefmes nous ont laiilce, 5i je fuis feur quelle vous plaira par ia neuveauté , & par les chofcs exrraordinaires quellecontient. Je me conrenre icy de vous tracer quel- que image de 1’écat prefent de la Chine par rapport aux moeurs 6c aux couftumes de íès peuples. Je pourrois en peu de mots vous en faire le portrait, en difant qu’oh y vit i peu prés tomrae nous vivons en Europe; l’avarice, I’ambition, l’amour du plaifir ont beaucoup de part à tout ce qui s’y paC- fe : on trompe dans le negoce, l’injuftice regne dans lesTribunaux,les intrigues oc- cupcntles Princes 6c les courtifans. Ge-
114 Memoires fir I’Etat prejênt pendant les gens dc qualité prcnnent tant tie inclines pour caher le vice; & les de¬ hors (one fi-Bien ganez, que íi un érranger n’a foin de s’inftruirea fond des chofes f il s imagine querout cf parfaitementt ie
To. í. Cscolzer Chznou ■
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SoLdat Chuto is To. i F.i,/f
Mandarin Chinois ervhablt dt crremonie.
C-oLojzel Chznois To. j P. Xtj-
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-5) —Ocum. Chino Lr e en cLtshabilié.
de U Chine. Lettre V. zij lement de leur gouft. Un honune cft bien fait, lors qu’il remplit un fauteiid, deque par fa gravite 3c fon embonpoint il fait, fi je l’ofe dire, une groílb Se une vafte figure. Pour ce qui cft dç la coulcur, ils font natu- rellement auífi blan.es que nous, fur-tout du cofté du Nordt mais commclcs hom- mes fe ménagent peu, qu’ils voyagcntbeau- coup,qu’ils ne portent fur la tefte qu’un pe¬ tit bonnet peu propre à défendre le vifage des rayons du foleil ils font ordinairement auífi bafanez que les Portugais des Indes, Sc rnelmc le peuple dans les provinces de Can¬ ton Sc de Itinnan,qui à caule des grandes chaleurs, travaille prefque demi-nud, cft d’un teiutfortolivaftre. Autant que les.hommes fe negligent fur ce point, autant les femmes ont-elles foin dc fe confcrver : je ne fçay fi le fard leur eft ordinaire-, maison m’a dit qu’elles fe frottent tous les matins le vifage, d’une ef- peccde farine blanche, plus propre à ter- nir le teinc qu’à luy donner un novuel cclat. Elles ont toutes les yeux petits Se le nez court: à cela prés, elles ne cedent en rien aux Dames d’Europe mais lamodeftic qui leur eft naturelle, releve infiniment leur bonne grace : un petit colet dc fatin blanc qui tíent àla vefte, leur ferre &í leur couvrg
{Li6 Mmoires fur I'Etatprejcnt .entierement le cou ;Jes mains font toil jours cachées dans de longues & larges manches? elles marchem mollement & lentemenr, les yeux baiflez.la tqfte panchécj& Ton di- roit à les voir que cefont des rcligicufes ou des devotes de profeffion, rccueillies & .occupies uniquemeut de Dica. Air.fi la .couftnme a louyenr plus de force pour gefi- ncr le fexe, que la verm la plus auiterc ; & il feroir à louh liter que la faintete du Chrif- tianifme euft pu obcenir ici des Dames Chreftiennes, ce que 1’uíage du monde 3. infpiré depuisrant de fieclès aux Chinoifes idolatres. .Cette modeftie n’empefche pas qu’clles n’ayent les enteftemens ordioaires des fem¬ mes •, plus ou les relíèrre, moins elles ai- memlaiolitude. Elles s’babiilcm magnifi- quement, & pallent le matin plufieurs heu- res à fe parer, dans la ptnfée qu’elles pour- roiu eftre veues le jour, quay-que pour Tor- din.iirc elles ne le foient que delcurs do- meftiques. Leur coiffure qui confifte ordi- nairement en plufieurs boucles de cheveux, meílées de routes parts de petits bouquets de fleurs dor & d'argent, a quelque chofe de fort fingulier. Mais je ne puis, ni ne veux, Monseigneur, vousenfairc la 4efcription, parce que je fcay bien que vous a’attendcz
de Li Chine. Lett re V. n y •q’atrendez pas dc moy cc detail. Je crois neanmoins que ii on en voyoit en France des modellcs , on y feroit tenté de quitter -ces amas bizarres d’ornetnens dont on le ■fert, pour fe coiffer à la Chinoife. Les Dames portent commeles hommes aine longue vefte de fatin ou de brocard rouee, bleuou verd, felon leurgouft par¬ ticular. Les plus âgées s’habillent de noir &de violet. Elies ont outre cela pardefl'us une efpecc de fur-tout, dont les manches extrémement larges traifnent jufqu a terre, quand on n’a pasfoin de les relever. Mais ce qui les diftinguc de toutes les autres fem¬ mes du monde Sc qui en fait prefque uno dpcce particuliere, eft lapetitefle des pieds, & e’eft le point le plus cflentiel de leur beauté. Cela eft furprenant & ne fe peuc- comprcndre. Cette affedation va mefma quelquefois à un excés qui pafleroit pour folic , ft une bizarre & ancienne couftume, quien matiere de mode, prevaut toujours aux idées les plus naturelles,ne les obligeoit de fuivre le torrent, &de s’accommoder i l’ufige du pais. Dés que les filles naiftentjes nourrice* ont grand foin de leur lier erroitement les pieds ,de peur qu’ils ne croiflent. Lanatu- r(e qui femblc eftre faitc à cette gefne,sW Tme I. " "
3liS Mcmolrefttr 1'Etat frefent accommodc plus acilement qu’on nc s’i- wagine, &onne ’apperçoit pas :quc Icúr fanté en foit alteré. Leurs fouliers de íatin brodezd’or,d’arent Sc de foyc, font d’u- ne propreté acheée-, Sc quay que pcdts, dies s’ctudient for, en piar chant, à les fai- re paroiítrc. Carelles marchent, Mon- s E i g jí e u r , ce qu’on auroit de la peine à croire , Sc ellesmarcheroient volontiers tout le jour, fr elle avoientla liberte de for- tir. Quelqucs-un fe font perfuadez, que çaefié uneinvenion des anciens Chinois, qui pour mettre ts femmes dans la necef- íitcde garder la naifon, mirent les petits pieds à la mode., e men fuis informe tres- íouvent des CIiídís mefme, qui 11’en ont jamais oiiy parle. Ce font des contes, me ditl un d eux eniant: nos peres aujfi-bicn /juc nous, connoifjtent trop bien les femmes four croire qis'en ?ur retranchant la mottié des pieds, on leurfbertnt lepouvoirde mar¬ cher & l*envie devoir lamonde. Pour peu qu’en euft voulu confulter les relations fur 1’airklaphyfionomie des fem¬ mes Chinoifcs, il n’auroit pas eftc facile d’abiifer de la clarité de quelques Dames de Paris , qui l’an paíTé recueillircnt une •f rançoife abandonnée, & luy dcnnerent jsoute forte defccours, parcc quelle fedi-
de Id Chine, Lett re V. ir$ ioit etrangere, & d une des meillearcs fa¬ milies de la Chine. Cet accident furpi it tous les curieux ; & Monfieur le Marquis de Croiili me témoigna que je luy ferois plaific d examiner la verité de cette hiftoirc. La charité , m’ajouta-t-il , n’en eft pas inoins agrcable à Dieu, quoy-qu’on l’exer- ceiur des fujets qui ne la mcritent point; sil n’eftoit icy queftion que dune pure meprile en fait d aumofne, on pourroit Ians ícrupule laifler dans l’erreur ceux qu’on trompe fous un faux pretexte de necefllté» Mais cette fille s’cft dice paycnne,on l’ex- horte depuis long-temps afe convertir,on i inftruk •, elle conçoit déja ou fait íêmblant de concevoir nos myfteres; en un mot elle veut embrafter noftre Religion ;& Ion eft iui le point de luy donner le Baptefme en ceremonie. Si elle eft Chinoife, tout cel* eft bicn; & nous devons admirer la Provi¬ dence qui amene de fi loin cette ame pour la mettre dans lo fein de l’Eglife; mais ft e’eft une Fiançoiíb, qui apparemmentaeftéba- ptiléc desfon enfance,cet abus du facrc- ment qu elle veut recevoir une feconde fois , eft un facrilege digne de punition, dont les perfonnesquil’affiftentdeviennent clles-mefmes coupables. J ellois deja fort prévenu contre cettft jtiij
iiG Memires fur I’-Etat prcjent jn'ecenduc Chinoile; mais outre l’ordre de .Moniicur dcCroiffi, je crus qu’il fcroir bon de.men inftruire à fond, pour défabufer .cenx qui y eftoient intercflez. Quand elle fçeut que je la.voulois voir, elle ue fut pas oeu embarruflce. Cen’eft point un Perede Ta Chine, dit-el!c, mais un de ccs Willioa- . oaires des Indes, que la revolution de Siam .aobhgcz de revenir. On eutnrelfjie, quand je parus, beaucoup de peine à la trouver, &C çe nc fut qu aprcsl avoir long-temps chet- chee,qu’on la deterra enfin,.&qu’on luy perfuada de comparoiftre. j ^es mais ou- ,tre que la conih udtion des mprs qu’elle taf- ehoir de mal articuler , eftoit tout-à-faic giaturelle, cequ un étranger n’attrape pref- ,
dela Chine. Lett re V. 2*11'
ill Mcmoires fur I'Etat prefcnt jours aprés vaincu luy-mcfme par un Cor- lairc François. Je fus une feconde fois cap- tire & traitée par le nouveau Capitaine avectant dedurcté, que je compris en cc moment quema douleur pouvoit croiftre,. & qucl’exccs des miferes qu’on fouffre cn ee monde, n’eft jamais ft grand qu’on ne puiflê encore devenir plus miferable. Cet¬ te navigation fut pour moy plus que pour tout autre, longue, dangereufe, pleine dc chagrins Scd’amcrtume. Enfin nous abor- dafmes à nn port que je ne connoiflois point;on me débarqua,& aprés m’avoir traifnée autraveis de pluiieurs provinces, on ra’a cruellement abandonnée, & je me fuis trouvée fans fecours, fans appuy, au milieu de cette grande ville, quej’entends appeller Paris. Il eft vray que 1« Cicl ne m’a pas tout-â- fait abandonnée; e mor de Pekin, le feul par lequel jepouvais en quelque façon fai- re connoiftre ma »atrie, Sc que je répetois pour celatres-foucnt, matirée de la mife- re. Quelques Danes à ce feul nom furent touchées de coiroaffion, me rccueillirent dans leur maifon m’ont depuis ce temps- là traitée avec tantde charité, que je ne fçay ft je dois me plainire du deftin qui m’a con- duite en de fi bomes mains.
de la Chine. Lett ri- V. Hf Elle avoit en effet qaelque fujet d’eftre* contencc dc Ton fort, beaucoup meillcur qu’elle ne devoir naturellemenr efperer. On la traitoit en fille de bonne maifon, 8£ pen s’en falloit qu’on ne lay donnaftla qua-- lité de Princeffe Couronnée, nom beaucoup plus connu en France qu’a la Chine, oil cet- te dignité eft encore d naiftre. On m’ajou- ta que beaucoup de perfonncs s’empref- ioient pour luy fibre plaifir , & que Mon- fieur N. un de nos plus celebres Ecrivains avoit déja compofé en ion nom, trois let— tres extrefmement eloquentes, l’unepour TEmpereur , l’autre pour le Prince Cou- ronné, & la troifiéme pour quelque autre Prince de fa famille. 11 en aians doute tout le merite dev ant Dieu,& peut-eftrc mef- ine devant les perfonnes qui l’y ont enga¬ ge*, mais je ne crois pas que jamais la Chi¬ ne luy en fçache gré. Pour moy , Monseigneur, j’a- voúe que le feul recit de cette ayanture m’a paru un peu fabuleux, Si qu’il a un air de Roman capable de détromper ceux qu’un excés de charité n’auroit pas entierement avcuglez. La connoifliince particuliere que j ’ay de ce qui fe paftè dans ce nouveau mon ¬ de, contribuo encore beaucoup d m’affer- mir dans cefentimenc. Le Prince Couron- K iiij
414 Memoimfur 1‘Etat prcfcnt né eft une chimere, qui n’apas mcfme-Ia moindre apparence de verite. La naiflance d une fille dans un Palais oil il n’y a que des Eunuqucs, eft encore plus difficile à croi- re. Lcs Hollandois nc font point en guer¬ re avecles Chinois, & il n’cft pas dc leur intereft de fe broiiillcr avec eux en atta- quant leurs vaiflèaux. Les Dames Chinoi- fes qui ne fortcnt prefque jamais de leur maifon, n ont garde d’entreprendre lur met un voyage de long cours ; & ce mariage qu’elles vontménagcr au Japon>n’eft pas plus vray-femblable que le feroit celuy d’u- ne Princeftc de France, qu’on feindroit s’embarquer à Breit pour aller aux Inddjs epoufer un Mandarin Sianiois. D ailleurs on connoift tous les vaiftbaux que nous avons pris fur les Hollandois, auffi-bien que ceux qui font arrivez des In- des en France: nous en connoilions les Ca- pitaines ; nous fçavons leurs prifes, leurs combats, leurs avantures; cependant il nc s eft rien pafte de out ce que noftre Chinoi- fe raconte; & fi die eft aflez malheureufe pour fe trouver ai milieu des rues de Paris, pauvre , abandonee, inconnue •, elle doic moins sen preidre à la cruauté de nos François > qu a fa nauvaife fortune, qui n’a pas eufoin de lanieuxplacer en ce monde. .
de la Chute. Lettre V. ny Pour achever dc convaincre ccux quief- toient prefens á noftre entrevue , je luy fis diveries queftions touchant les principales villes dc la Chine. Je: l’interrogeay fur la monnoye, 1 écriture j^es caraiteres & la. langue du pais. Elle me dit qu’elle avoir fouvent fait le voyage de Pekin à Nankin en moins dc trois jours, quoy-qu’il y ait plusde deuxcens lieues de l’un d l’autre; qu on uloit de monnoye d’or , quoy-que 1 or n’ait de cours dabs l’Empire, que com- me les pierres prccieufes en ont en Europe j que celle d’argenc eftoit frappée au coin; comme la noftre, ronde , platte,portar» les armes de l'Empcreur, & diverfes figu¬ res, felonia couftume del’Orient. Cepen- d int 1 argent n’a point de figure reglée; oil le fond en lingots, on luy donnc telle for¬ me qu’on veut, fans armcs, fans ordre- fms ornemens-j on le couppe en divers morceaux grands ou petits felon le befoin, &,c’eft.au poids feulement, & non pas d la marque du Prince , qu’on en connoift la-. valeut. ■ J’ccrivis quclques cara&eres Chinois,.. car elle s’eftoit vantée de fçavoir lire; une perfonne de fa qualité n’euft ofé dire le contraire. Mais par malheur elle fe trom¬ pa , Sc prit le papier à revers, lifant hardi- Hv.
iz6 Mcmire.fíer I'Etat prefint ment les lettres .*nverfées,commefíelIes cuíTent eftédroiu. Aurefte,cequ’elle pro- nonçoitnavoit nl rapport au fcns naturel delecriture.Enfi jejuy parlay Chinois>& de craintc qu’clle»évitaftladifficulté, jeíuy declaray que je p:lois la langue Mandarine qui a cours par tot 1’ Empire, & dont on ufe conftamment à l;Cour. Elle euc aílèz de hardieífe pour fcmerfurle champ un jar¬ gon bizarre & rufcnle, mais íi mal entendu, qu on voyoit aftj qu’elle n’avoitpaseule remps de 1c bie: concerter. Ainfi comme mais ele foutint toujours la con- verfation d’un.ftng froid , & avec un air d’afturancc, qui ãt juger à tout le monde, que Ton Roman Chinois n’eftoit pas la pre¬ miere hiftoire qi’elle euft faite. Jay cm, M cn s e i g n e u r , que vous feriez bien aifeVeftrc inftruit de celle-cy: outre qu’elle ptut vous donner quelque plaifir, ellefervira encore à vous faire com- prendre, qne I air,le vifage, &les manieres des femmes de la Chine none rien de com-
de la Chine. Lett re V. 227 mnn avec celles des Européennes; & qu’une Françoife eft bicn hardie , quand fous le nom emprunté de Chinoife , clle pretend impofer aux gens.qui ont long-temps com* me moy pratique 1’iine & lautre nation. Aprcs cctte petite digreflion , vous vou- lez-bien que je reprenne mon premier dif- cours. L’habillement des hommes, coramo par- tout iiilleurs, y eft fort different de celuy des femmes, lls fe rafent route la tefte , ex- ceptépar derriere, ou ils laiffentcroiftre ail milieu autant de chcveux,qu’il eft neceílàire pour faire une longue queue treffée. Ils * n’ont point l’ufage du chapeau comme nous, mais ils portent continuellement un bonnet, que la civilité leur defend d’ofter. Ce bonnet eft different felon les diffe- rentes faifons de l’annee j celuy , dont on - ufe en efte, a la forme decofne, e’eft-a-dire qu’il eft rond & large par le bas, mais court & étroit par le haut, ou il fe termine tout à fait en pointe. Le dedans eft double d’un beau fatin j & le deffus couvert d’unc nattc tres-fine, & tres-eftimée dans le pais. Outres ccla on y ajjjjute un gros flocon de ioye rou¬ ge , qui tom'be tout à l’entour, Sc qui fe ré- pand jufques fur les bords-, de forte que. quand on marche , cette foye flotteirregu--
2i$ Memircs fur l’Et.it prejerrt lierement de touscoftez; &le mouvemcn?. continuei de la tefte luy donne un agré- ntent particular. Quelquefois au lieu de foye on porte! une elpece de crin, d’un rouge vif & écla- tant, que la pluyc n’efFace point, & qui ell fur-tout en ufage parmi les Cavaliers. Ce crin vient de-la Province de Soutchoiien» & croift aux jambes de certaines vaches» fa couleur naturelle eft blanche , mais on luy donne une teinture qui le rend plus cher que la plus belle loye. En hyver on porte un bonnet de peluche, bordé de zibe- line , ou de peau de renard j.,le refte eft. d un beau fatin noir ou violet, convert d’un fros flocon de foye rouge . comme celuy. 'efté. 11 n’y arien de plus proprc que ces bonnets, & on les vend quelquefois huit Sf. dix ecus ; nuis ils iont ii courts, que les. oreilles .paroifênt touiojurs découvertes, ce. qui eft tres-incommode au foleil & dans les voyages. Qiand les .Mandarins fe trou- vent en cerennnie, lc haut du bonnet eft- termine par ui diamant, ou par quelque autre pierredtprix aftèz mal taillée,mais enchailee dan un bouton dor tres-bien travaiílé. Lesautres ont un gros bouton d'etoffe, de crftal, d’agate, ou de quelqug aptre maticre que ce fait*.
de la Chine. Lettre V. tear habit eft long Sc allez commode pour les gens dc Lures, mais embartaflant: pour les cavaliers. Il confide dans une vefte, qui defeend jufqu’a terre, dont les pans íè' rep’.ient pardevantl’un fur l’autre , de ma- »iere que celayde d ilus s’etend jufqu’au cofté gauche, ou on 1‘attaehe routie long- avec quatre oucinq- petits boutons dorou- d’argenr. Lcs manches, qni font-larges au- prés de l’cpaule, vont peu à pen fe retrecif- lant jufqu’au po'gnet comrae cellcs de nos Aubes •, mais dies s’t-tendent prcfque fur route la main, Si ne IailTent par-delliis de découvert que le bout des doiges. On ierre- la vefte avec une large ceinttire de foye, done* lss deux bouts pendent jufqu’aux- genoux. Les Tartares y attachent aux deux coftez un mouchoir, un étuy à coiiteau Si á fourchet- te avec des cure-dents, une bourfe, Sc d’au- tres petits ornemens dè toilettes-. En efté- on a lc col tout nud, ce qui a fort mauvaife - grace: en hyver on le couvred’un collet de (atin qui tientà la vefte , ou d’une bande dezibelinc oude peau de renard large do ttois ou quatre doigts, qui s’attache par de-- vant avec un bouton , Sc qui iied fort biens. far tout aux cavaliers. Outre la vefte, on prend nardeftus une- $fpece da íur.tout à manches-larges Sc cour—
2-3°' Mernoinfur /’ Etat prefent tes ,comme cellc des robes de Palais ;!es gens delettres le portent fort longs ■, les ca¬ valiers , 6ciur tot les Tartaresles veulent courts ;,&ceuxdot ils ufent, ne defeendent quejufqu a la hate ur delapoche. Pour les habits de deflbuson fe contente enefté dun íimple calçou de iftetas blanc (ous une che- niiie fort ample L fort courte de me fine é- toffe; mais*cn hyer la chemiie eft de toile , & par deflbus otu cies hauts-de-chauílès de gros (atin fourre e «toton, ou dcloyc cruc, cequi eftcncoredus chaud. Tout cela eft.ííèz naturel , mais peut- eftre, Mouse gneur,feiez-vousfiir- prisd’apprendre que les Chinois font ton¬ ers bottez, Sque lors qu’on leur rend vifite, fi par qulque accident ils fe trou- voient fans botte, ils font attendre les gens pour les aller prndre. Nous avions bel'oin de cet exemple pair jultifier noftre ancienne coútume', mais ious avons encore pouile cette mode plusloin qu’eux;car onavu, que nos François, non contens de marcher bottez par les ruts, s armoient autre-fois de grands eperons,afin que rien ne manquaft à l’ornement du cavalier. Le bon gouft nous eft venu furce point, comme furplu- ficurs autres -y mais apparemment les Chi- iioisquifont enteftez de launquité ne s’en
dcU Chine. Lettre V. ije. gueriront pas íi-toft: & c’eft fur-tout j?our eux une allèz grande bizarrerie, de n’ofer aller en ville fans bottes, puis-qu’ils fe font toujours porter en chaile. Encore cette mode feroit-elle pardon- nable cn hyver ; car comme leurs bottes font de foye, & les bas à hotter d’une étof- fe piquée , doublée de cotton & épailtè d’un bon pouce; la jambe eft par-là bien défendue contre le froid: mais en efté.dans un pais ou les chaleurs font extrefmes, il n’yaqueles Chinois aumonde, qui pout confervcr un air de gravite, puiilenc fe re- foudre d’eftre ainfi dans une efpece d’etuve depuis le matin jufqu-au foir. Auftllepeu- ple qui travail le ne s’enfert prefque point, foit pour la commodité , fok pour sen épargner la dépenfc. La forme de ces bottes eft un peu dif- ferente des noftres, car elles n’ontni talon ni genouilliere. Qnand on fait un long . voyage à cheval, elles iont d’un cuir bien paífé , ou d’une groil’e toile no ire de cot¬ ton piquée; mais dans la ville on les porte ordinairement de fatin, avec un gros bord de velours ou de panne fur le genou. Lc peuple cn public , &c les gens de qualité dans leur domeftique, chaulfent au lieu do fouliers dies patins de toile noire ou d’e-
If moires fur I'Htat prefent toffe de ioy.e tres propres , & tres commo¬ des tils tiennenr-deux mefmes au pied par un rebord qui couvre le talon , fans qu’il foit beioindeles actacher pardevant. On n’a point ala Chine I’ufage des gands Sides manchons pmais comme les man¬ ches dela vcfte font fort longues, on y re¬ tire la main durant le froid, pour la tenir plus chaude. Je ne fçay, Mom-seigneur-,- fi j’oferois ajouter tine autre coutume,qui eft fort ancienne parmi les Chinois,&qui n’eft guere conforme à la politeíTe Fran- çoife. Leurs Dodeurs Si les autres gens de lettres laiifent croiftre exceflivement leurs ongles-, de maniere que quelques-uns ne les ont gnere moins longs que les doigts, e’eft parmi- eux non feulement un ornement, mais encore line diftinftion , par laquelle on connoift, qu’ils font éloignez par leur eft't des arts mécaniques, Si que les feien- ces les occupent uniquement. Enfin com¬ me its afferent en touc un air de gravité , qui attire le lefpeófc , ils fe font imagine 3u’une longut barbe y pouvoir contribuerj sla laiflent croiftre, Sis’ils men ont pas beaucoup , cen’eft pas f.mte de la cultiver; ■ mais la nattir: en ce point les a tres-mal pariagez , 8i il n’y en a aucun , qui ne perte eavie au Europeens, qu’ils regar.--
de la Chine. Lettre V. in¬ dent en cette matiere commc les plus grands hommes du monde. Voilà, Monseigmeur, un detail s qni fera en quclque forte connoiftre l’air & les manietes Clvinoifes. Je ne crois pas, me difoit un pur un Efpagnol, à qui je parlois de cette matiere, qu’on en doivc eftre fort choque cn France. Il y a bicnde l’apparen- ce, que ces modes ont autrefois regné par- mi vous. Car y en a-t-il aucurie, qui ait c- chapcàune imagination aufli feconde que celle des François? Depuis quatorze cens ans que la Monarchic dure, il y a eu plus de quatorze ecus modes. On a épuifé tõu- tes les combinaifons, & parcouru toutes les figures. Airfi peut-eftre qu’il n’y a point d?habit au monde, qui vous doivc paroiftre étranger, tk tout ce que nous pouvons di¬ re , quand quelqu’un de ccux qu’on vous prefentc , vous déplaift, e’eft que la mode en eft paflée. Il ftvray, que Its Chinois font moins changeans que nous-, mais ils ont pouílé les cnofes à une autre extremité: car p'u- toftque d’abandonner leur ancien habit, ils ont renouvellé unc cruelle guerre contre les Tartares, &la plufpart on mieux aimé perdre la tefte , que de permetrre qu’on lsuir.CQupaiUes cheveux. Neanmoins ilfaut
234 'Memores fur I’Etat prefint avoúer, que 1 conftance de ces peuples a quelque chofid’admirable ■, car quand les Tartareslcs aaquerent, il y avoir plus de deux mille anqu’ils confervoient leur pre¬ mier habit-, cqu’on nepeutatuibuer qu’au bonordre de’Empire, dont le gouverne- ment a toujars cite uniforme, 6coil les loix fe font eadtement obfervées jufques dans les moi.dres chofes. Cepcndantje fuis bien perfuadé , que ces manieresne plairont pas à tous nos François > mis auifi les modes dont nous fommes fi eiieítez, ne paroiílènt pas aux Chinois fi beles que nous pourrions nous rimaginer. les perruques fur tout leur bleílènc étrargement Imagination Sc ils nous regardeit comme des gens , qui au defaut de bane s’en feroient attacher une artificielle au nenton, laquelle defeendroit jufqu aux geioux. Cette hizarre coiifure, difent-ils , 6c et amas prodigieux de che- veux crépus ,'ont bons fur le theatre, pour ceux qui veilent reprefenter le Diab'e; mais a-t-on 1 figure naturelle de l’homme, quand on eft ir.fi contrefait 5 De forte que peu s’en fautque la politeílê Chinoife ne nousfafle futect article feul noítreprocés comme à de barbares. Ils ont aufi de I3 peine à fe perfuader ,
de la Chine. Lettre V. 2.35* que de longues jambes découvertes, avcc un bas bien tire , & des culottes étroites faflent un bon effet, parce qu’ils fontàc- couftumezàunair de gravite, qui lcurdon- ne d’autres idées. lis s’accoimnoderoient beaucoup mieux.de la figure d’un Magiftrat rafé, íans perruque , & à qui avec ía robe de Palais on donneroit des bottes, qu’à tous ces ajuílemens, qui laiííent à nos cavaliers unetaillc fine,une demarche aifée, un air vif & degagé: ce qui n’eft du tout point de leurgouíi. C’eftainfi que le ridicule plaift,. & qu’on eíl fouvent choque des veritables agtémens , felon que la prevention ou la couftume ont tourné differemment 1’ima- gination; fi neanmoins dans tomes ces mo¬ des , il y a d’autre beauté veritable ,que cet- te fimplicitc route nue, que la nature enco¬ re innocente & libre de paífions a infpirce aux homines, pour la necellité la com- modité de la vie. Quoy-que les gens de qualitc obfer- vent exaétemenr tomes les bienfeances de leur eftat, &ne paroiííènt jamaisdécouverts en public, quelque grande que foit la cha- leur •, neanmoins dans le particulier, & par- mi leuts amis, ils font libres jufqu’a 1’ex- césjils quittent fouvent bonnet, furtout, veftc &C chemife, ne fe refervaut qu’un
le transparence. Cela eft i’autant plus fur- prenant, qu’ils eond .mnent les moindres nuditez dans les peinturcs, & qu’ils font- mefme fcandalifez de ce qne nos Gravenrs reprefentent les homines avec les bras, les jamb s & les épaules déconvcrtes. Ils n’ont pas tort d’cftrechoq esde lalicence pen Chuftiennedenos ouvriers, mais ils font ridicules de blafmer fur la toile Si fur le papier, ce qu’ils pratiquent eux-mefmes avec tans de !ibené& d’indecenceen leurs propres p-rfonnes. Pour ce qui eftdu peuple, il paiTe cn ce¬ laroutes-les bornes de la modeftie&dela pudeur, furtout dans les Provinces meri- tlionales,oú les batteliers Si certainesaiv* tres gens de meftier font deladerniere im- pudence;& enveritéleslndiens les plus bar. bares,quoy-que le climatlesdut excufcr, me paroifllnt en cette madere beaucoup moins barbares que les Cbinois. Prefquo tous les ouvriers- & les petits marchands vont par les rues avec un fimple calçon, fins bonnet,fans bas,& fans chemife, ce qui les rend fort báfannez Si fouvent de couleur olivaftre. Dans les Provinces du Nord, on eftun peu plus referve, &le froid malgré qa’ils en ayent,lcs rend modeftes Sc retenus.
de la Chine. Lettre V. tj7 Áõrés vous avoir cxplicjué les modes de la Chine, peur-cftre ferez-vous bien-aife, M o n s h;i g n e 0 R, que je vous par'e dc leurs ctofles. Vo;cy en general ceque j’en ay remarqué. Leurfoye eft fans conrredit la plus belle qinfoit au monde. On enfatten plufieurs Provinces, mats la meilleiue 6c la plus fine fetrouve dans celle de Tchekjam, pane que le terroir eft tres-propsc pour les meuriers, 6c que Pair a uncertain degré dc chaleur Sc d’humiditc, plus conforme à la nature desvers dont onla tire. Tout le mon¬ de s’en meile , 6c le commerce en eft ft grand, que cette feulc Province en pourrott .fournir âroute la Chine, 6c à unc grande spartie de I’Europe. Neanmoins les plus belles étoffes fe tra- -vaillent dans la Province de Nankin, ou -prcfque tousles bons ouvriers fe rendent. C’eft-là quel’Empereur fe fournit de celles qui fe conlomment dans le Palais, 6c dont il fait prefent aux Seigneurs dc la Cour. Les ■foyes de Canton ne laiffent pas d eftre efti- mées, fur tout parmi les Eftrangers, & les étoffes de cette Province font mefme d’un plus grand debit, que celles de routes les autres Provinces de la Chine. Quoy-que toutes ces étoffes ayent beau- j-Qup de rappprt aux noftres 3 l’ouvragq
238 M(moires fur I'Etatfrefott neanmoins a touiours quclque chofe dc different. J y ay vu de la panne, du velours, des brocards, du fatin, dcs taffetas, des cref- Pons, & plufieurs autres efpeces, dont je ne fcay pas mefmelenom en France. Celle qui parmi eux a le plus de cours , fe nomme touanfe; c eftune lorte de fatin plus fort Sc .moins luftrcquele noftre, quclquefois uni, & íotivent diveríifié par dcs fleurs, des oi- feaux, des arbres, des maifons.& des niu- ges. ^•cs figures ne font pas relevees fur le fond, par unmelange deíbyecruc, comme ros ouvriers le pratiquent en Europe, ce ^qui rend nosouvragcs moins durables; tou- te la foye en eft retorfe, & les fleurs y font diftinguees par la.feule difference des cou- eurs & des nuances. Quand on y mefle de 1 or ou de I’argcnt, il relfemble fort à nof¬ tre brocard; mais leur or & leur argent fa met en tenvre dune maniere qui leur eft particuliere. Car au lieu qu’en Europe nous pailons 1 or par la filiere avec rant de fubti- hte qu on le petit retordre avec le fil; les Cninois pour epargner la matiere, ou pour ne s eftre pasavifezdecet artifice, feconten- tent de dorer ou d’argenter unc longue feiiil- ledc papier,quils coupent enfuite en de tres-petites bandcs, dontils enveloppentla
de la Chine. Iettre V. 139 II y a en cela beaucoup d’adrefte, mais cette dorure n eft pas de durée> l’eau ou mefme Ihumiditécnternit aifementl’eclat: ccpendant quand les pieces fortent des mains de l’ouvrier, elles font tres-belles, Si on les prendroit pour des étoffes de grand prix. Qnelquefois on fe contente de pafllr dans la piece ces petites bandes de papier doré , fans les avoir roulées lur le 111, Si pour lors les figures, quoique pro- pres & bien tournees , durent beaucoup moins; aufli le brocard eneft-il à meilleur marche. Parmi les differentes figures qu’ils y re- prefentent,celle de dragon eft tres-ordinai- re. Il y en a de deux fortes : celuy auquel on donne cinq ongles , & qui fe nomme Lorn , eft uniquemcnt employe íurles etof- •rfes que Ton deftine pour l’Empercur: ce) font fes armes , que Fohi fondateur de 1’Empire, prit le premier pour luy Si pour fes fucceil'eurs, il y a plus de quatre millc ans. La feconde efpece de dragon n’a que quatre ongles , il s’appelle Afhm. L’Em- pereur Vouvam , qui regnoit il y a deux mille huit cens trente-deux ans , ordonna que tout le monde en pourroit porter , Sc depuis ce temps-là Tufage en eft devems tommun.
2,4o Mevoires fur V'Etat prefènt On ufeen cfté d’une autre forte d’étof- fe plus fmple&pluslegere, qielcs Chi- ;nois nomnent Cha •, die ell moins ferrée, ,8c moins liftrce que noftre tafftas , mais beaucoup >las nioeleufe i q loique plufieurs la veulcnt iniedaplufpart neanmoins la por¬ tent feméf de grandes fleurs percées à jour :8c vuidéescomme les dentellesd’Angleter- re , 8c fomenten figrand nombrequ’on ne •voir prefcue pas lc corps de 1’étoffe. Ces ihabits d’ete lont tres-commod.s, &c d’une areté ichcvée , ainfi tons les gens de íté s in fervent : d’ailleurs le taffetas lien eft p;s cher,&une piece entiere qui fulfit pou une longue vefte & tra fur tout ^ ne rcvien pas à deux piitoles. Latroiiéme efpece eft encore tin taffetas particular, qui fert à faire des calçons, des chemifes, &c des doublures: on le nom¬ ine tcheo.^c. 11 eft ferré , & neanmoins fi .pliant qi’on.a beau le doubler & le pref- fer à la lain , on me .pout prefque jamais luy faircprendre aucun pli. li fe vend au poids,S#eft d’un fi bon ufage qu’on le lave coirnela toile, fans qu’il perde beau- coup deon premier luftre. Gutrda foye ordinaire, dont je viens de paticr, £ que nous connoillons en Euro¬ pe, la Ciine en a d’une autre forte , qu’on i trouvg
de la Chine, Lettre V. 141 Kouve dans la Province de Chanton. Les vers dont on la tire fontfauvages > on les va chercher dansle bois, & je ne íçach® pas qu’on en nourrifle dans les maifons. Cette foye eft de couleur grife, fans aucun luftre; de forte que ceux qui n’y font pas accouftumez, prennent les étoffes, qui en fontfaites, pour dela toile rouiTe, ou pour tin droguet des plus groffiers: cependant clles font infiniment cftimées , & couftent beaucoup plus que le fatin. On les nomme kien-tçhéou; elles durent tres-long-temps ; quoique fortes & fervées, elles ne fe cou- pent pointy on les lave commela toile, 8£ ies Chinois afleurent quenon-feulement les taches ne les gaftent pas, mais qu’elles ne prennent pas mefme l’huile. La laine eft tres-ordinaire, & à fort bos marche par toutela Chine,fur tout dansles Provinces dc Chenfi,de Chanfi, & de Sout- choi.ien,ou l’on nourrit une infinite de trou- peaux.Cependant les Chinois ne font point de draps. Ceux d’Europe, que les Anglois leur portent y font tres-eftimez; mais parcel qu’ils les vendent incomparablement plus chcr que les plus belles étoffes de foye, on n’enachctte guere. Ainfi les Mandarins ie font en hyver des robes de chambre d’une cfpecc de bure.faute dc meilleur drap.Pout Tome L L
Mtotoires furl'Et at prefent lcs-droguets, les ferges,& les ctamines, nous n’en avons pas de meilleures quc les leur’s. Ce font pour l’ordinaire les femmes des Bonzes qniy travaillent, parceque les Bonzes s’cn fervent eux-melmes. 11 s’en fait par tout ungrand commerce. Outre les toiies de cotton, qui font tres- communes, ils ufent encore en Efté de toi- ic d’ortie pourde longuesveftes; má is cel¬ lo qui clt’la plus eftimée, & qui ne fc trou- venulle autre part, fe nomine Copou; par- ce qu’elle eft faite d’une lierbe, que les gens du pays appellent Co, qui fe trouve dans la Province dc Fokien. C’eft une efpcce d’arbrifleau rampant, dontles feiiilles font beaucoup plus gran¬ des que colics du lierre ; elles font ron¬ des , molles, vertes par le dedans, blan- chcaftres Sc cottonnées par le dehors. Lc petit bafton, qui faicle corps do cc lierre, devient extrefnement long ; on le laiife croiftre Sc tamper dans les champs. 11 y en a de gros coinme le petit doigt, qui eft pliant Sc cottonne commc.fes feiiilles. Quandil commence afccher, on le cou¬ pe ; Ton en fait pourrir les .gerbes dans l’cau , comine le chanvre; & on en tire tcú)curs la premiere pcau, qu’on rejetre, jyiais.delifecondc, qui eft beaucoup plus
dela'Clnnt. Lett re V. 2.4j qu’on diviíèàla main en detres" petits filets, fans la battre 8c fans la filer» on cn fait cetce belle toile done je parle: elle eft tranfparentc, ailez fine, maisfifraifl che 8e ii legere, qu’il femble qu’on ne porte rien. r Tousles gens de qualitcen font delon¬ gues veftes durant les grandes chaleurs , avee un fur tout de Cha. Au printemps 8c en automne on prend du kien-tchéou, & en hyver du totianzé, e’eft-a-dire, du gros fatin ou du brocard. Les gens graves le veulent tout uni, les autres le portent avec des fleurs j mais perionne , exceptc les Mandarins dans les alfemblees, ou dans certaines vifites dc ceremonies , n’ufe de brocard d’orou d’argent. Le peuple, qui ne s’habille ordinairement que de
144 Memoiretfur l’Et at prefrit in-diu. manches : cel!e*quej’y ay vuc ne roe pa- roift pas d’un beau blare. La zibeline eft aflez connue en France, ■mais clle y eft beaucoup rooins commune qu’a !a Chine, outous les Mandarinscon- ííderables en portent. Une.feule peau d’un pied dclong,6cdequatre à fix pouces de Tiíochu. larges (car* cec animal eft fore petit) coul- rera quelquefois dix ecus; mais quand on en choifit des plus belles pour un habit ;cotriplet, la doublure entiere d’une vefte xouftera jufqu’a cinq & fix millc francs : on peut neanmoins en avoir une aflez belle pour deux cens piftoles. Les peauxde renardfont auflid’un grand uiage. Ccuxqui veulent eftre magnifiques ne prennent que cclles du ventre de cet 'Sao-chu. * animal,oule poil eft plus long , plus fin &plusdoux-, &ainfi d’une infinite de pe- cites pieces que Ton joint enlemble , on fait une doublure entiere, qui pour la vefte & le furtout revient ordinairement à cinq ou fix cens francs. Il y í plufieurs autres efpeces de peaux, que la Tartarie leur fournit & dont les Mandarins fe fervent pour s’aflroit à tcr- re, fur tout dans le Palais, quand ils at- tendentle temps de leur audience. On en met aufli fous les xuatelas, non-ifeulemcnc
de la C%ne. Lêttre V. Z4j afin d’echauffer le lit, mais encore pour en after route Phumiditc. Outre cela il en eft d’une cfpece parriculiere * que je trouve parfairement oelle : le poil , qui paroift long, doux, extrefmcment fourni, eft d’un beau gris-blanc, meflé de noir, coupéde bandcs jaunes & noires, comme celles des Tigres; on en fait de grandes robes d’hy- ver qu’on porte en ville, dont le poil íc met en-dehors;de forte que quand lcsMan- darins font gros & courts', ce qui leur eft afi- feí^dinairc, &C qu’outre deux fourrures de deííous pour la vefte & pour le fur tout, ils ont.encore endofíé une de ces robes i longs poils, ils ne paroiffent pas fort dif- fercns d’ixn ours, ou de 1’animal dont ils empruntent la peau; qnoy-qu’en cet eftat ils s’imaginent eftre tres-propres , & avoilt fort bonne grace. De toutes les fourrures, les plus comma* nes font celles de peau d’agneau* : elles font blanches, cottonnées & fort chaudes, tnais peiantes, & dans les commencemens3 d’uneodeur forte; à peu-prés comme les gauds gras qui fentent l’huile. Je m’cfton- nequela mode n’en foiten France : ceus qui aiment les tallies fines & déliécs ne s’en accommoderoienrpas; mais d’ailleurs il n’y arien de plus proprc & de plus commodq pourl’hyvir. Liij
246 Memoires fur l’Etatprefent Au refte,fi Ton n’y apporte un grand foin, unites ccs peaux fegaftent facilemcnt, lur tout dans les pais chauds & humides; les vers s’y rnettent,& le poil tombe. Pour les conferver,lesChinois, désquel’eftc s’ap- proche , les expofent à l’air durant quel- 3ues jours, quand le temps eft beau & l'ec > s les battent enfuite avec des verges, ou le fecoiient fouvent, pour cn faire fortir la pouffiere ; & aprés les avoir renfermées dansdcgrands pots de terre,qu’ils bom- chent exa&ement, aprés y avoir jeti^des grains de poivre, & d’autres graines ame- res, ils nc les en retirent qu au commence¬ ment de l’hyver. Outreles habits ordinaires, il y en a de deux fortes qui meritent bien d’eftre con- xius. On prend les premiers pour fe garen- tir dela pluye •, car les Chinois qui aiment fort les voyages, n épargnent rien pour voyager commodément: ils font dun gros taffetas ,cncroufté d’unehuile cpaiffic,la- quelle tient lieu de cire, & qui eftant une fois bien feche, rend 1’étoffe verte, tranf- parente ficextremement prop re: ils en font dcs bonnets, des veftes, & des furtouts qui refiftent à la pluye durant quelque temps , mais qui percent à la longue, à moins que l'habit ne foit bien ckoili & pré-
de la Chine. Lettre V. Í>aré avec beaucoup dc foin. Les one dc cuir bien paíTé, mais fi petit les bas fe gaftent aux genoux, à mob 1’on ne foit a cheval corame les Tarta jambes doublées &lcs étriersextrém comts. Les habits de deiiil ont auffi quelqiu fe de fingulier. Le bonnet, la vefte, le u. tout,les bas, 6c les bottes,fe font detoile blanche, 6cdepuislesPrincesjufqu’au der- niers artifans , nul n’ofcroit en porter d’u- rie autre couleur. Dans le grand deiiil le bonnet a une figure rout-tLfait bizarre, qu’il eft difficile de bien reprefenter ; il eft dune toiledechanvreroufl'e6cfort claire, àpeu-pres comme noft’rc tóilè d’emballa- gc. La vefte eft ferrée par une ceinture de chanvre àdemi-retort. Les Chinois encet equipage aff'ftent au commencement ur* air negíigé, 6c la douleur paroift peinte en tout leur exterieur •, mais comme parmi eux toutn’eft guere que ceremonie 6c qu’affe- íhtion , ils reprennent aifément leur aig nature!, 8C fouvent je les ay vúsrireun mo¬ ment aprés avoir pleuré fur le tombeau de leurs peres. Peot-cftre, Monseigneur , aurez- vous la curiofitc de fçavoir de quelle manic- re s’habillent les Miffionnaires, qui travail- L iiij
MS Ttmoiyesfurl’ Etatpre/ènt lent dan cet Empire à la converfion des Infidelc: Les loix, qui n’y fonffrent, aucu- ae modécrangçre, déterminerent les pre¬ miers Jeiires à prendre au commencement un hah.de Bonze. Mais cet habit, quoy- qnemoelte &aíTez grave,cltoit(i dccric par i igor.mco & par la vie dcreglée de ces mechanPceftreSjque cela feul fuffifoitpour nous oftr lc commerce des honneftes gens. Rien n cffèt n’eftoic plus oppoíé à 1’éta- bliílemnt de la Religion : de forte qiia- çresundongue déliberation,on jugeaplus a propo de prendre 1’habit des lettrez, qui avccla cialir*jde Doéteur Europécn, nous mettoiten eftat de parler au peuple avec quelquf autorité , & d’eftre écoutez des Mandaúns avec eftime. Dcs-lorsnous euf. mes entrée partout, Dieu donna une fi grande >enedid:on aux travaux de nos pre¬ miers MlTionnaires, que l’Evangilc fit en tres-pei de temps des progrés confidera- bles. Mais Ians la derniererevolution del’Em- pire, ce: Peres aufli-bien que les Çhinois, furent cbligez de s’habiller à la Tartare, de íã maniereque je viens de decrire. Dans les vifítes que nous rendons aux Mandarins pour le bien de Ia Religion , nous ne pou- vonspas nous diípcníer de porter ordinal-
dê là chine. I, e'ttr e V. 249 rement une vefte Sc un fur-tout de foyc commune, mais dans IaMaifon nous fom- mes veftus de ferge ou de toile peinte. Ainfi, Monseigneur, en confer- vant autant quil ie pout l’elprit de ^ui- vrete qui eft propre de noftre eftat,nous taf- chonsdenous faire toutàtons, à l’cxem- plc de l’Apoftre, pour gagner plus aifément tout le monde à J e s u s - C h r i s t ; per- iiiadcz que dans un Mifllonnaire les vefte- niens, la nourriture, la maniere de vivre,les coutumes exterieures doivent toujours efti e rapportces au grand deiTein qu’il fepropofe. de convertir toute hi terre. II faut eftrc oar- bare avec les barbares, poli avec les gens d’efprit, d’une vie plus commune en Euro¬ pe , auftere àfexcés parmi les penitens des Indes, proprement habilléá la Chine, Sc 3. demi-nud dans les foreftsde Madure : afin que l’Evangilc toujours uniforme,toujours inalterable en luy-mefme, s’infinue plus fa- cilement dans des cfprits , qu’une fainte ccrhiplaifance, Sc une conformité de coutu- raes reglée par la prudence chreftienne, au~ ront déja prévenus en noftre favour. Je fuis avec un pvofond rcfpect, MQNSEIGNEUR, Voilrc tres-Iiumble Sc tres» obéiflant iemtetir, 'V
15 o Memoires fur l'Et at prefint Lettre VI. A Madame la Duchesse de Bouillon. De laproprete circle la magnificence de Chinois-. ■ I e zele qui a porté Voftre Altelíèà s’inf- truire de l’eftat prefent des Milfions de la Chine m’a infiniment édifié; mais j’avoue quej’ay efté un pen furptis de ce que parmi rant de chofes curieufes qui fe trouvent dans ce nouveau mondc, vous vous eftes prefque uniquement attachée à ce qui tou¬ che la propreté & la magnificence des Chi- nois. Jefçay bien que e’eft lamatiere or¬ dinaire des converfations parmi les Dames, & de route autre je n’euife prefque rien at- tendu de plus. Mais pour vous, Madame , quand j’eus l’honneus de vous voir, je m’eftois prepare fur des maticres bien differentes.
dcla Chine Lettre. VI. iji Je comptois fur tout que vous me parlericz de l’efprit, des fciences , de la politeile de ces peuples: Sc au lieu que les voyageurs af¬ ferent ordinairement de preferer ce qu’ils ont vuparmi les étrangcrsÀ ce qui fe trou- vc dans leur pais, jeane faifois un plaifir de pouvoir vous dire avec fmcerité,que lesDa- mes Françoifes ( je dis celles qui commc vous ,fe font élevées au-deflus de ces pe- tits foins quioccupcntprefque uniquement lc fexe ) ont plus d’efprit, plus de capacite, plus de genie, mefme dans les fciences foli- des , que tous les Dodteurs de cet Empire. Car pour la politelfe, je ne crois pas, M a- dame, que vous en doutiez; Sc il n’eftpas ncceflaire d’en avoir autant que vous, pour effaccr les Cours les plus polies de l’O- rient. Mais puifquc foir par hafard ou par refle¬ xion , vous avez bien voulu vous borner à une autre matiere, Sc que vous fouhaitez mefme avoir par ordreceque j’ay eul’hont-‘ neur de vous en dire , je vous obeiray, Madame, non-feulement avec le pro- fond refpeéfc que je dois à voftre qualité Sc à voftre mer-ite •, mais encore avec tous les > fentimens de reconnoilfance que m’ontin- fpirèz les bontez dont il yous a plu de mhonorer, , Ivj
zyi Memoíns fir tEUt çrcfcnt X L sen faut bienque les Chinois dans leurs maifons ne loient auífi magnifiques que nous. Outre que l’architedurc n en eft pasfi belle, ni les appartemens fi bienen- tendus, ils ne s’etudient pas beaucoup a les ornet, principalement pour deux rai- fons. Lapremiere, pareeque tous les pa.ais des Mandarins appartiennent à l’Empe- reur •, e’eft luy qui les loge, 6c en p’ ufieurs endroits (je ne içay fi par tout 1 Empire on oarde lanaefroe couftume ) ceftle peup e qui les meublc. Le people fait toujours le mo ins de dcpenle qu il peut, 6c tes Manda- rins n’ontgarde de fe miner a embclln* des palais, qu ils font tous les jours en danger d’abandon.ier , parce que leurs charges ne font proprement que des Commilhons qu’on leur ofte fouvenc pour la moindre La feconde raifon fe prend de la couftu¬ me du pais, qui ne permet pas de reeevoir les vifues dans 1 intetieut de la maifon,mais feulement à 1’entrée, dans un divan qu’on a pratique pour les ceremonies. C eft un la- lon tout ouvevt, qui n a d autre ornement qu'un fimple otdre de colomnes de bois peintou yerni, dont on fe fett peur^ loute- les poutresôcla charpente, qui fouvent
de la Chine. Lettre Vl. 2.5$ paroifttoute nue fouslatuile , fans qu on fe donne la peine de la couvrir dun lam¬ bris. Ainfiilne faut pas s’eftonner s’ilsre- tranchcnt de leur, appavtemenstous les or- nemens fuperflus, puifqucles étrangers n’y entrent prcfque jamais.lls n ont ni miroirs, ni tapilllries, ni chaifes garnics. Les do- rures ne lont point d ulage, (1 ce n eft cn quelqucs appartemens del’Empereurou de quelque Prince du iang. Les 1 its qui lont parmi nous un des principalis orncmens, ne paroiflent jamais chez eux, &icc leroit line incivilitc grolliere de conduire un e- trangerdans la chambre ou 1 on coache 3 lia s mefme qn’on luy fait voir fa maiton. De maniere quetoutc leur magnificence fe reduit à des cabinets, des tables, des pa- savents devernis, quelqucs peintures, di- veries pieces de fatin bianc, lur lequel on aéciit en gros caradteres des fentences de morale, Scqu’on penden plufieurscnLroits de la chambre •, qu, Iques vafes de porcelai- ne, encore n ont-ils pas lieu de s cn fervir commc nous, parce que dans les chambres on ne voic jamais de cheminée. #Ccpendaat tout cela ne laifie pas dcftre fortpvopre &de plaire , quar.d on íçait cn menageries Clemens. Le vcrnisquicft ft com man à la.Chine , eft 1 epandu.par.tout.
i^4 Uemoiris fur l’EM yrcfcnt II prend toute forte de coulcurs•, on y meiTd des flours d’or Sc d’argent; on y peine des homines, des montagnes, des palais, des chafles, des oifeaux, des combats & plu- fieurs figures qui relevent 1’ouvrage & le rendent extrémement agreable ; de forte qu’en cette matiere les Chinois font ma¬ gnifiques d jpeu de frais. Outre leclat&le luftrequi eftlepropre du vernis ,il a encore la qualitéde confer¬ va- le bois fur lequcl on 1’applique, fur touE ii Ton n’y mcile aucune autre matiere. Les vers ne s’y engendrem pas facilement & i'humidite n’y penetre prefque jamais. L’o- deur mefine ne s’y attache point, &fil’on& répandu durant le repas de la graillb ou du bouillon fiir la table, dés qu’on y a pafle an linge moiiillé, non-feulement on n’y en remarque plus aucun veftlge , mais on n’y fent pas mefine la moindre odeur. On sell trompé quand on a cru que le vernis eftoitune compoiuion & un fecret particulier ■, c’eftune gomme qui degoutc d’un arbre à peu-prés comme la réfine. Dans les tonneaux ou on le tranfporte, il rcflemble au goudron fondu, a cela prés qu’il n’a prefque auaine odeur: quand on I’employe, il y faut mefler de l’huilc pour le déláyer,plus ou rooins felon la qualitcde l’ouvrage.
de la Chine. L e t t r e VI. rftT Dour les tables, pour les chaifes ordi- naires , on fe contente de paft’er deux ott- trois couches de verms,ce quile laiil'e it. traufparent qu’on voit.routes les veines dti bois au trávers. Que li on veut cacher tou- telamatiere fur laquelle ontravaille , on y revient plufieurs fois •, de forte qu a la fin ; cc n eft plus qu’une glace,mais fi belle dans les commencemens , qu’on pourroit s’en fervir au lieu de miroir- Quand 1’ouvrage eft fee, on ypeint diverfes figures en or, en argent, ou en quelque autre couleur, fur lefquelles on pafle encore, ft l’on veut, une legere couche de vernis, pour leur donner de l’eclat, & pour les conferver davan- tage. Mais ceux qui fouhaitent faire quelque chofe de fini, colent fur le bois une efpece de carton compofé de papier, de filaffe, de chaux , & de quelques autres matieres bicn battues, dans lefquelles le vernis s’incor- porc. Ils en compofent un fond parfaite- ment uni & folide, fur lequcl s’applique le vernis peu à peu parpetites couches, qu’on laifle fecher l’uneaprés l’autre. Chaque ou- vrier a un fecret particulier pour perfedion- ner fon ouvrage, comme dans tous les au¬ tres meftiers. Mais je croy qu’outre l’adref- fe de la main, 6c ce jufte temperament que
V) & Memo 'res fur I’Etatprefcni- demande le veinis, pour n’eftre ni trop li¬ quide ni trop cpais , la patience eft une des diofesqui contribue le plus àréiillir dans ce travail. On cn fait au Tonkin des ca¬ binets fort propres : maisceqni nous vient du Japon en cette matiere ne cede point aux ouvragesde la Chine. Pour ce qui eftdela porcelaine, c’cftun meuble ft ordinaire qu’ellc fair l’ornement de routes les maifons. Les tables , les buf¬ fets , les cabinets, les cuilir.es mefnie en font pleines j car on bo it & on mange de¬ dans, c’eft leur vailfelle commune. L on en fait aulfide grands pots de fletirs. Les Ar¬ ch cedes mefmcscn couvrcnt les toits, 8c s’en fervent qnclquefois au lieu de marble ^ pour cn incruftcr les baftimens. Parmi celles qui font les pluseftimées, ò>n en voitde trois couleurs dilferentes. Les unes font prunes; mais quoy-que la terre en foit tres fine , elles paroiiTent neanmoins plus g'offiercs que les autres,parcc que cet¬ te cou eurne prend pas un fi beau poli. On en ufedans le Palais del’Empereur. Le jau- neeft lacouleurpaiticuliete,qn’il r’eftper- rais àperfonne de porter. Àiníi 1’on peur dire qu’sn matiere de porcelaine, le Prince pour Con ufage eft. le plus mal partagé.de¬ tails.-
de la Chine. Lettre VI. 257 La deuxiéme efpece ell de couleur giiic & fouvent hachée d’une infinite de petitcs lignes irregulieres , qui fe croiient, comme fi le vafe elicit par tout feilc , ou travaille de pieces de rapport à la Mofaique. Jc ne fçiy ccrome ils ferment ces figures, car j’ay de la peine à croire qu ils puiftentlcs tracer avec lc pinceau. Peat-elite qfie quand la porcelaineeft cuite 8i encore chande, otv f’expofe à un aitfroid, ou qu on la trempe dans de l’eau fraifche, qui louvre ainfide tous coftez, commc il arrive quelquefois aux crilt.ux durant I’hyvcr. On y palle en- fuiteunecouchc de vernis, qui couvie ces inégalitez, & qui par le moyend un petit feu , ou on la remet, la rend auifi unie 8{ auili polie qu’auparavant. Quoy-qu n cn foit, ces fortes de vales ont à mon lens une beauté particulieie, Si jo fuis fcur que nos curi-ux en feroient cas. Enfin la troifieme forte de porcelaine¬ eft blanche avec differentesfigures de fleurs, d’arbres, d’oifeaux , que l’on y peint en bleu,telle que nous l’avons en Europe. C’cft la plus commune de routes, 8c il n y a pcríonne quinc s en fervei maiscomme en maticrede verresou decryftaux, tous les otivrages ne font pas egalement beaux >.: aufliparmi les pctrcelaines il s’en trouve de
ijS- Memoir is for I’Etat prefont' fort mediocre, Sc qui ne valentguere mieux que noftre fayance. Lcsconnoilleurs ne conviennent pas tou- joursdans-lejugement qu’ils en portent, & je vois qu’a la Chine auffi-bien quen France l’imagination y a beauconp de part: Ilfautpourtantavoiier que quarteou cinq chafes diíFercntes doivcnt concourir à les rendreparfaites. La fincfle de la marie re, la blancheur,lepoli,la pcinture, le deflcin desfigures& laforme delouvfage. On çonnoift la fincfle de la matiere quan d elle efttranfparente ,en quoy il faut avoir égard à l’epaifteur. Les bords font ordinal* rementplus minces, & c’eft par cet endroit qu’on la doit confidercr. Qnand les vafes font grands, fl eft difficile d*y ricn connoif- tre, amoins qu’on n’en veiiille cafler par ie bas quelque petit morceau ■, car alors la fett¬ le couleut du dedans , ou comme on parlo, lefcul grain,' fait qu’on en juge aflez feure- menf.ee qui paroift encore quand on re* joint enftunble les deurpieces ft parfaite- ment, qu’il n’y paroift aucunc rupture; car c’eft une marque de la duretc & par confc.- quenr de la ftnefle de la matiere. La blancheur ne fe doit pas confondre avccl’edat du vernis dont la porcelainc eib enduite, Sc qui fait une elpcce de miroir i
de la Chine. Lettre VI. zy^ de forte qu’en la regardant auprés de quel- ques autres objets , les couleurs s’y pei- gnent; & cette reflexion feule eft capable do hire mal j tiger de fablancheur naturelle. U faut la porter an grand air , pour cn con- noiftrelabenutéoules defauts. Quoy-que cevernis foit parfaitement incorpore à la niatiere, & qu’il dure éternellement, il fe ternit neanmoinsunpeuàlalongue, & il perd ce grand eclat qu’il avoit au commen¬ cement ; d’ou il arrive que la blancheur pa- roift plus douce &.plus belle dans les an- ciennes porcelaines i les nouvellcs ne laif- fentpasd’eftreaufti bonnes, & prendronE avec le temps la mefme couleur. Le poli confifte en deux chofes •, dans l’e- clat du vernis, & dans 1’égalité de la made- re. Le vernis nc doit pas eftre épais , autre— mentil fe feroit une croufte qui ne feroic pas aflez incorporée avec la porcelaine > d’ailleurs l’cclat en feroit trop grand &trop vif.La matiere eftparfeitementégale,quand elle n a aucune boílè; qu’on n’y remarque ni grain, ni fable , ni élevure, ni enhance¬ ment. Sil’ony fait bien reflexion, il y a peu de vafes qui n’ayent quelqu’un de ces dclauts : non-feulement on n’y doit pas trouver de caches, mais il faut encore pren¬ dre girde qu’il n y aitdes endroits plus é-
i6o Mmoitts fur I’Etatfrefent clatans les uns quê les autrcs; ce qui arrive, quand on appuye inégalement !c pinceau : quclqucfois auffi ccia vienc da ce que lori- qu on paílè le vernis, toutcs les paries ne font pas tonjours égalemerit feches la moindve humidité y caute une difference íènfiblc. La pc in rare n’cft pas une des moindres beautez de la porcelaine ; ony pcut em- filoyertoute forte de coulcurs, mais pour ’ordinaire on fe fert de rouge, & beaucoup f>lus deb'eu- Je n’ay vu aucun vafe , done e rouge fuflr bien vif; cc n’eft pas que les Chinois n’en ayent de beau mais peur-citre que cette CQuleur fe tern it fur la matiere ^ qui enafpire les parties les plus fubtiles Si les plus colorées: car les difterens fonds contribuent beaucoup àrelever.ou à dimi- rmerleclatdes couleurs. Pour le bleu, ils enontde parfaiccment beau; cependant il eft difficile d’atraper cc jufte temperament, dans lequel il ne foitlai pafle, ni enfoncé,. ni trop éclatant. Mais ce que les ouvriers. cherchent avec plus de foin, e’eft de termi¬ ner paifaitement les extrémitez des figures; demaniere que la couléur ne s etende pas plus loin que le pinceau; afin que la bian- cheur de la porcelaine ne foit pas falie par une certaine eau bleiiaftre, qui sécoule ii on
de U Chine. Lettre VI. 261 n’y prend garde , dc la couleur mefme, quand elle n’cft pas bien broyée, on quand la maticre fur laquelle on l'emplaye , n’a pas uncertain degré de fqcherefle ; à peu prés comme il arrive an papier , qui boit quand il eft bumidc., ou quand l’ancre nc vaut rien. Il.feroit à fouhaiter, quo les defteins, done les Chinois fe fervent danslapeinture de la porcelaine, fuflent plus beaux. Ils y pei- gnent aftez bien les fieurs; mais les figures humcines y font routes eftropices. Ils le font tort par là dans 1’efprit des Etrangers, qui ne les connoift'ent que par cet endroit, qui s’imaginent qu’ils font en effet auffi ri¬ dicules & auffi monftrueux dans leur taille, qu’ils paroiflbnt dans cespeintures. Cepcn- dant ce font-là leurs ornemens les plus ordi¬ naries. Les defteins les plus jeguliers & les rnieux entendus leur plairont quelquefois moins que ccs grotefques. Ils font en recompenfe fort habiles à bien contourner leurs vafes , de quelque gran¬ deur qu’ils foient. La figure en eft hardie, bien proportionnee , parfaitement arron- die , & je ne crois pas que nos meilleurs ou- vriers puiftent mieux former les grandes pieces. Ils eftiment auffi bien que nous les ancicns vafes , mais par une railon diftcren-
2i6z Mmoires fur l’Etat prcfnt tede la nóftre; nous, parce qu’ils font plus beaux; eux, parcequ’ils (oneplus anciens : ce n’eft pas en efl'et, que les ouvriers ne ioientauifi habiles, & que lamatierc ne foie aulll bonne à prefenc -qu’autrefois: il s’en fait encore aujourd’huy detres-belle, & j’en ay vuchcz quelquesMandarins desfervices entiers d’une fineiTe furprenante. Mais les MarchandsEuropéens n’ont plus commerce avecles boos ouvriers ;&commc ilsnes’y eonnoiflent pas, ils reçoivent tout ce que les Chinois leur prefentent, parce qu’ils en ont ie debit dans les lodes. D’ailleursperfonne ne fe met en peine de donner des deflèins , ou de commander desouvrages particulars. Si Monfieur Conftance euft vefeu, on auroit biemtoft connu en Fiance , qn’on n’a pas perdu à la Chine le fecret de la porcelaine; mais ce n’eft pas la plus grande perte que nous ayons faite à fa mort; & ce que la Re¬ ligion en fouftre dans tout l’Orient , ne nous permetprefque pas defaire attention aux changemens qu’ellea caufez dans-les Arts &dans le commerce. Il y a encore une autre raifon , qui rend la belle porcelaine fi rare. L’Empereur a ctabli dans la Province oul’on y travaille tm Mandarin parciculier, qui a loin de choi- iir pour la Gourdes plus beaux vafesj ildes
de U Chine. Lettre VI. 26$ achete à un prix trcs-modique- Ainfi les. ouvriers eftanttres-mal payezfe negligent, & ne fe veulent pas dormer une peine t]ui ne les enriehit point. Mais fi un particu- lier les employoit Sc n’cpargnoit pas la dé- penfe, nous aurions à prefen t- d’aulli beaux ouvrages que ceux des anciens Chinois. La porcelaine qui nous viênt de Fokien ne merite pas d’cn porter le nom pelleeft noire grofliere, Sc ne vaut pas noftre fayance. Celle qu’on eftime fe fait dans la • province de Ghiamft; la matiere le trouvo dans un endroit Sc lean dans un autre, par- ce qu’elle eft plus daire Sc plus nette. Peut- eftre auftiquc cette eaudonton ufe prefé- rablemcnt à routes les autres, eft emprein- I te de certains fels particuliers, qui font pro- pres à purifier &à dégrofiir la terre, ou qui I en uniflent plus fortement les parties •, com¬ ine il arrive dans lachaux, qui nevaut ricn quand eile a eftééteinte encertaines eaux, au lieu que d’autres la rendent beaucoup plus liée plus forteik plusadherente. .Au rcfte c’eft une erreur de s'imaginer I qu’il faille cent, & deux cens ans pour pré- I paver la matiere de la porcelaine, &que la I compcfition en foit fort difficile. Si cela I eftoit, elle ne fcroitni fi commune, ni à fi í ben marche. ..C’eft une terre plus dure que
.".2. 4 Memoir es fur 1‘Etat prcftnt les terres ordinairesj ou plutoit une efpece de pierre molle &c blanche qui fe trouve dans les carricres de cecte Province. Voicy la maniere 5 done on la prepare. Aprcs en avoir lavéles moreeaux, Scfeparé le Table ou la terre itrangere qui s’y peut mefler, onla broye jufqu'a ce quelle Toir reduite en une poufliere tres-finc. Quelqne fine -quelle paroifle; on nc laiffe pas de conti¬ nuer encore à la piler tres - long- temps. ■ Quoy-qua la main on n’y fenre point de -difference, ils font neanmoins perfuadez quelle Te fubtilife en effet beaucoup plus que les parties inlenfibles font moins mei- lces,& que l’ouvrage en devient plus blanc St plus tranfparent. ils font de cette poul- fiere une pa fie, qu’ils brallènt Sc qu’ils bat- tent encore plus long-temps, r.fin quelle devienne plus douce, Sc que l eau en loit parfaitement incorporee. Quand la terre eft bien voe/ttee, ils travaillent aux figures 5 il n’y a pas d’apparencc qu’ils fe fervent de ■moulescommeenqudquesautres fortes de poterieSj mais il eft plus probable qu ils les Torment fur la roue comme nous. Dés qu’ils font contents de leurouvrage, ils l’expo- fentau foleil le matin &lefoir, mais ils le retirent quand la chaleur efitrop forte , de peur qu’il ne fe tourmente- Ainfi les vafes fcchcnt
de la Chine. Lettre VI. Icchcnt peu à peu, & on y applique la pein- ttireà loifir, lorfqu’on jugeque le fond eft propre à larecevoir; raais parce que ni les couleurs ni le vale n’onr pasaftez de luftre, ils font de la mefme matiere de la porcelai¬ ne, une bouillie tres-fine, dont ils paflènc fur tout l’ouvrage diverfes couches, quiluy donnent un eclat & une blancheur particu- liere. C’eftce que j’appelle le vernis de la porcelaine. On m’avoit afíeuré dans le royaume de Siam, qu’on y mefloit da ver¬ nis ordinaire avec une compoficion faite de blanc d’oeuf, & d’os de poiftons lui- fensj rnais c eft une imagination ; & les ouvriers de Folcien, qui travaillent com- mc ceux de -Quamfi, n’y font pas d’autre façon. Aprés routes ces preparations, on • met les vafes dans les fourneaux, oil on al- lume un feu lent & uniforme, qui les cuit fiins les rompre-, Sc de crainte que l’airex- terieur ne les endommage, on ne les en retire que long-temps aprés ,quand ilsont pris route leur confiftence, & qu’ils fefonc refroidis à loifir. « Voilà, Madame, tout le myftere de la porcelaine, qu’on a fi long-temps cher- chc en Europe. La providence & le bieu de la Religion, qui m’ont oblige de par- courir la plus grande particde la Chines Tom /. M
Memo ir a fur iEtat prcfint ne m’ont pas povté ans la Province de Quamfi, ou fe trouve 1 matiere done on la fait •, ainfi jc ne la conois pas a(Tez par moy-incline pour en pavoir décrire la na¬ ture Sc les qualitez part:uliercs: peut-eftre qu’elle n’eilpas fort dfcrentedeccrtaincs pierres molles, qui fe tDuvent en plufieurs Provinces de la France Et (i les curieux vouloient faife quelqus experiences , Sc travail'er avec foin, ei y employant dif- ferentes fortes d’eaux , de la manierc que je viensdedire, il ne froit pas impoflible d’y réiilíir. Outre ces cabinets cb vernis & ccs vafes de porcelaine j les Cliiiois ornent encoro lours ap parte mens de pdntures. lls n’exccl- lent pas danscet Art, prcequ’ils n’enten- dent pas finement la p:rfpe£fcive : cepen- dant ils s’y appliqucnt jeaucoup, ils l’ai- ment, Sc ilyadans I’Enpire une infinité de peintres. Quelqaes-ins peignent leurs plafonds, Sc reprefentert fur les murailles des chambres, un ordr: d’architefture af* fez infertile par de larjes bandes qui rc- gnenttout à I’cntour ai haut Sc au pied des murailles en forme de bafe Sc d’entable- inent, Sc qui renfermentde fimples colon- nespoféesen cgalediltancc, fans aucun ait fte ornement d’archirefture. fees antrcs iij
âe la chine. Lett re VI. 267 -contentem de blanchir la chambre, 011 d’y colcr proprement du papier. Ils fufpendent en differens endroits les tableaux de leurs Anceftres , des cartes de Geographic, des pieces de fatin blaifc, fur lelquelles on a peint des fleurs, des oifeaux , des monta¬ ges , & des Palais; fur quelques autres on ccrit cn gros caradteres des íéntenccs de morale, & fouvent des difcgurs entidrs; qui expliquent les maximes & les regies dti parfait gouvernemcnt; des chaifes, des tables verniflees, quelques cabinets, des pots d fleurs, de petites lant^rnes de foyc liifpendues au plancher; tout cela bicn or- donné & placé dans une juftc fymctrie, qu’ils entendent afltz bien, faitun appar- ternent fort propre. Quoy-qu’on n’entre point dans lacham- bre ou ils couchent, leurs Jits ne laiflênt pas d’eftre beaux. En cfté ils ont des ri- deaux de taffetas blanc lemez de fleurs, d’arbres Sc d’oifeaux en broderie dor & de foye. Ces ouvrages qui viennent de la Province de Nankin font eftimcz ; & en maticre de meubles, je n’ay rien vu d la Chine de plus magnifique. D’autres ont des rideaux de gaze tres-fine, qui n’empef- che .pas I’airde paflèr, & qui eftaflcz fer- réepour garantir des moucherons, qui f0no
Mcmoires fur I'Etnt prefent infuppottabies durant la nuit. En hyver > on fe fert de gros fatin broche dc dragons^ & d’autres figures, felon le caprice d’un chacun. La courte-pointe eft à peu prés de mcfme; ilsne fe fervent point de lits de plumes, mais leurs matelas bourrez de cot- tpn'font fort epais. Le boisde lit eft ordi- nairementde menuiferie ornée de figures; pen ay vudont la fculpture eftoit belle Sc rechcrchée. Par tout ce que je viens de vqus dire , v.ous jugczbien, Madam e>que ces peu- files fe font bornez au ncccllàire Sc à l’uti- e, fans fe mettre beaucoupen peine de la magnificence, qui eft ires-reglce, Sc incline £ort mediocre dans leurs maifons. Ils pa- roillènt encore plus negligezdans leurs jar- dins; ils ont incline cnceladcs idécs fort dift'erentesdes no fires; Sc exceptéles lieux deftinez à la fepulture de.leurs Anccftres, qu’ils laiffent en friche, ils croiroient man- quer au bon fens d’occuper uniquemem la terre en parterres, à cultiver dcs fleurs, à dreíler des allées, à planter des bolquets d’arbres inutiles. Le bien public demande que tout foit feme , Sc leur intcreft parycu- licrqui les touche encore plus que le bien public, nelcur perrnet pasdc prefererl’a- gr.eable à futile.
de la Chine. Lettre VI. z£y Il eft vray que les flours flu pais ne meri- tcnt guere leurs loins j ils n’dn one point de belles, & quoy-qu’on y en trotive plufieurs femblables à celles d’Europc \ ils- les cultr- Ventli mal qu’onade la peine à lesrecon- noiftre. On voit neanmoins en quelques endroitsdes arbres, qui feroient un fort grand.ornement dans leurs jardins s’ils fça- voient les y bien placer. Au lieu de fruits , ils font prefque route 1’année chargez de , fleur d’un rouge vif & incarnat •, les feuil- les en font petites, comtne celles de l’or- meau, le tronc irregulier, les branches tor- rues & la peau unie : fi Ton en formoit dcs allées, en y mcllant, comme on le peutfa- cilement, dcs orangers, cc feroit la plus bef- le chofe du monde j mais comme les Chi- nois i'c promenent rarement, les allées ne font guere de leur gouft. Parmi les autres arbres qu’on pourroit employer dans les jardins, il y en a un que Ion nomme, Ontom-chu ,femblable atr.St- comore. Les feiiiiles en font longues & largesde htiit àneuf polices,attachéés à une queue d’un piedde long i ils eft extréme’- ment fouffu, & charge dc bouquets fi pref- fez, que les rayons du Soleil ne icauroient les percer: le fruir, qui en eft extrémement petit, quoy-quel’arbre foie des plus grands,
urj o Me moiresfur l’Et At prefent vicntdelamanierequejcvais dire. Verslc moisd’Aouft, ou à fin de Juillet, il fe forme fur la pointedcs branches de petits bouquets de feiiilles differences dcs autrcs •, dies font plus blanches, plus molles, moins larges, & ticnncnt lieu de fleurs; fur le bord de chacune de ccs feuilles naiflent trois ou quatre petits grains de la grofleur de nos pois, qui rcnfermcnt une lubftance blan¬ che , d’un gouft afTez agreable, & fembla- ble à celuy dune noifette, qui n’eft pas en¬ core meure. Comme cet arbre eft beau, & que la maniere, dont il porte fon fruit à quelque chofe d’extraordinaire, jay cru> Madame, quc vous nc feriez pas manic den voir le deftcinquej’ay fait graver. Lcs Chinois qui s’appliquent fi peu à crdonner leurs jardins, & d y ménager de veritables ornemens , ne laiftcnt pas de s’y plaire, & d’y fairemefmede la dépenfe. Ils y pratiquent des grottes, ils y élevent de petites collines artificiei lcs j ils y tranfpor- *ent par pieces des rochcrs entiers, qu’ils entaftent lcs uns fur les autres , fans autre deííèin que d’imiter la nature. S’ils pcuvcnc outre cela trouver autant d’eau qu’il eft ne- ceffaire pour arrofer leurs choux & leurs legumes, ils croyentqu’cn cette matiere ils n out l ien plus à defirer. L’Empercur a des
de U Chine. L e t t r e VI. 171 ^jets d’eau de 1’inventlon des Européens , roais les particuliers fe contentent de leurs étangs & de leurs puits. Sices peuples fe negligent dans le do- meftique, il n’y en a point qui afferent plus qu’eux de paroiftre magnifi mes en pu¬ blic. Le gouvernement, qui condanne , ou plíitoft qui regie la dépenfe en tout le reítc, non-feulement 1’approuve , mais y contribue encote en ces oceaíions, par les rajfons que jediray dans la fuite. Quand les gensde qualité reçoivcnt des viíites, ou qu’ils en font; lorfqu’ils paílènr dans les rues, ou qu’ils font en voyage; mais fur tout lorfqu’ils paroifloientdcvant l’Empe- reur, ou qu’ils font leur Cour auxVice- Rois, c’cft toujouts avec un train 5c un ait de grandeur qui etonnc. Lcs Mandarins magnificjuement vcftus font dans une chaife dorée & découverte, portezfur lesépaules par hui.t ou parfeize perfonnes, accompagnczde tous lesOfH- ciers de leur Tribunal, qui les cntourenc avec des parafols & d’autres marques de leur dignité. Il y en a qui les precedent matcbant deux à deux, & portant des chaif- nes, des bartons propres à punir, des ta¬ bleaux de bois vernis, fur lefquels on lit en gros caradteres d’or les tines d’honneur M. iii)
aji Mernoires fur lEtat prejcnt qui font attachez à leurs Charges, & uft balfin d’airain fur lequel on frappe un cer¬ tain nombrcde coups, felon le rang qn iis tiennent dans la Province : on crie conti- nuelleinent & Ton menace, pour écarterla foule. D’autrcs Officiers les fuivent dans le mefmc ordre, & quelquefois quatre on cinq cavaliers ferment la marche. Il y a tel Mandarin ,qui ne paroift jamais fans unc fuitc de loixante &c de quarte-vingt domef- tiques. Les s*ens de guerre vont ordinairement à cheva!, &quandils font d’un rang con- fiicrable, cell toiijours à la telle de vingt- cinq ou de trente cavaliers. Les Princes du fang font précedcz à Pekin par qua- tres de leurs Qfficiers, & fuivent an miliea d’un efeadron, qui marche fans ordre. An refteonne porte point de livrées à la Chi¬ ne j mais las domeftiques s’habillent felon la qualite deleur Mai lire, de larinnoir, on de toile peinte. Quoy-que les chevaux ne foient ni beaux, ni biendreflez, le harnois en ell magnifique, le molds, lafel!e,les ctriez font dorez ou mefme d’anmnt. Au lieu do cuir, ils font la bride de deuxou trois Idles de gros fiitin pique, large clc deux doits. Sous lecofidu cheval & à la aaiilance du poitrail, pendent deux gros
de Ia Chine. Lettre VI. Z73 floccons de ce beau crin rouge done on cou- vre les bonnets, qui font engagez dans des boutons de fer doré ou argente , & fu£- pendus par des anneaux de mefme mctail. Cela donne un grand air au cheval dans unc marche, quoy-que dans un long voyage , & fur tout dans la courfe il en foit embar- rafl'c. Non-feulement les Princes Sc les perfon- nes du premier rang paroiflent en public avec fuite,mais encore ceux d’unequalite mediocre vont toiijpurs dans les rues a cheval, oudans uneclaaife fermée, fuivis de plufieurs valets ou eftafiers. Les Dames Tartares fe fervent quelquefois de caleches à deux roues, mais on n’a point l’ufagedu carro de. La magnificence des Mandarins Chinois eel ate particulierement dans lesSVoyagea qu’ils font par eau. La grandeur prodigieu- ie de leurs barques, qui égalecelle des vaif* feauxjla propreté, la fculpture, les peintu- res Sc les dorures des appartemens,lc grand nombre d’Officiers Sc de matelots- qui y. fervent ,Les differentes marques de leurs di- gnitez qui éclatent de toutes parts, leurs ar¬ mes, leur pavilion, leurs banderollesjtoutr. cela les diftingue infiniment des Euro-- ncens,.qui ne font jamais plus negligez Si M v
2-74 Memoires furl”Etatj>refent plus mal en ordre que dans leurs voyages* Outre cela les Chinois opt leurs Feftefr qu’ils celebrent avec beaucoup de dépenfe. Les trois premiers jours de 1’annce 1'e paf- fent dans tout 1’Empire en véjoiiifiance. On s’habiile magnifiquement,onfe vifite, on fait des preíens á tous fes amis Sc aux j>er- fonnes qu’on a quelque intereft demena- ger. Le jeu, les feftins, les comedies oc- cupent tom le monde. Dix ou douze jours auparavant il fe fait úne infinite de petits vols, parce queceux qui n’ont point d’ar- gent enchcrchenr, &en veulent trouver à quelque prix que ce foit pour fournirâces divertiflèmens. Le quinzieme jour du premier mois cíl encore plus celebre. On le nomme le jour, ou la fefte des Lanternes, parce qu’on en fufpend dans les maifons & dans les rues en íigrand:nombre, quee’eftuneefpece defu- reur plutoft qu’une fefte. On en allume peut-eftre plus de deux ccns millions ce jour-là.Vous verrez, Madame, par ce que je vous en vaisdin, qu’on a outrécn cette matiere une cerenonie, qui d’ailleurs euft píi eftre tolerée conme pluíleurs autres coutumes, pour s’acconmoder au caprice du peuple; Sc qui eft devenue par un entef- tement ridicule, le plaifi; le plus ferieux des geus de qualité.
de la Chine. Lettre VI. zjf On expofe ce jour-là des lanternes de fouces foices de prix j quelques-unes couf- cent jufqu’a deux mille ecus-, & il y a tel Sei¬ gneur , qui retranche route l’annce quelquo chofe de fa table, de fcs habits, de fon équi- page, pour eftrc magnifique en lanternes.- Ce n’eftpasla matierc qui coufte; ladorurc, la iculpture,les peintures, la foye, & le ver- nis, en font route la beautérpour la gran¬ deur, elle eft énorme. On en voit de vingc- cinq à trente picds de diarnetre. Ce font des filles , ou des chambres; &c trois ou quatre deces machines feroientdes apparcemens fort railonnables; de forte quevous ferez; étonnée, M a d a m e, d’apprendre qu’a la Chine on peut manger, coucher, recevoir des vifites , reprefenccr des Comedies, &£ dancer des Ballets dans une lanterne. Il faudroic pour l’eclairer, y allumer itn feu de joye, tel que nous le reprcfentons dans nos places publiques •, mais comma on en feroit incommode , on fe contente d’y metcre un nombrc infini de bougies, oiv de lampes, qui de loin font un fort bel ef-- fet. On y reprefcnte auifi divers fpe&acles pour divertir le peupie ; 6c il y a des gens eachez, qui par le moyen de plufieurs pe- tites machines, font joiier des marionnettes dfi grandeur humainc ? done les adlion^
Memoires fur I'Etat prefnt « font fi naturelles, que ceux mcfmc qui c® fipvent l’artifice ont de la peine à ne s’y pas méprendre. Pour moy, j’avoue , M a~ dame, que je n’y ay point efté trompé > parceque je nay jamais alfiftéà cesfpedta- çles; ce que je vous en ay dit eft lur le tap- port des Chinois, &fur la foy dequelques relations, dont les Auteurs font connus,Sc que jene voudrois pas condanner. Outre ces lanternes monftrueules, il y err a-une infinite d’autres mediocres, dont je puis parler plus feurement. J’en ay vu non- íèulementde propres, mais encare de ma¬ gnifiques. Eiles font ordinairement com- pofées de fix faces ou panneaux, dont cha- cun fait un cadre de quatre pieds de hátit, & d’un pied Se demi de large, d’un bois ver- ni, Sc orné de quelques dorures. Ils y ten- dent une toilede foycfineSe tranlparente, fur laquelle on peint des fleurs, des arbres, des rochers, Sc quelquefoisdes figures hu-- madnes. La peinture en eft belle,les couleutS' wives, Scquand les bougies four allumées, Ia. lumiere y répand un éclat, qui rendl’ou-- vrage tout i-fait agreable. Ces fix panneaux joints enfemblecom- polent un hexagons furmonté par les ex-- tire mites de fix figures dc fculpture, qui en áoct 1c couronaemsnt, On y fufpcntl tout
de tu Círine. Lettre VT. 277 tmcour de larges bandes de fatinde toutes eouleurs en forme de rubans, avec divers autres ornemens de foye qui tombent íur íes angles, fans rien cacher de la peinturo ou de la lumiere. Nous nous en fervons quelquefois pour 1’ornement dc nos Egli- fes. Les Chinois en fufpendent aux fenef- tres, dans leurs cours, dans les falles, Sê quelquefois dans les places publiques. La feítedes lantcrnes eft encore celebrd par les feux de joyc, qui paroiííent en ce temps-làdans tous les quartiers de la villcj. ear ii n’y a perfonne qui ne tiredes lufées. Quelques-uns ont parle de ces feux, com- me des plus beaux artifices qui foient au monde. On yreprefente, dit-on, des ar- bres entiers couvevts de fetiilles & de fruits*- on y diílingue lès railins, les pommes, les oranges, non-feulement par leurs figures , mais encore par lcur couleur particuliere r touty efbpeintau naturel,de forte qu’on’ s’imagjne que ce font des arbres veritable»' qu’on éclaire durant la nuit, &non pas unr feu artificiei, auquel on a donnc la figure- & 1’apparence des arbres. Ces dcfcript ons qu’on lit en quclques- relations de laCnine, donnent à ceuxqui' y voyagent, une veritable pallion de voit" coutes ccs jnerveilles. J’aurois efté bien-
iyt Memoires furtEtat p refent aife, coramc les antros, de ra’en inftmire - Far moy-mefmej j’011 ay fouvent cherché occafion, mais inutilement: ces feux nc font pas li ordinaires qu’on s’imagine, &£ pour les retrouver, peut-eftre faudroic-il remonter au temps de ceux qui nous en ont eerie. Les Peres, qui demeurent à Pekin, «Siquiont efté témoinsde ce qu’on faiten cette matiere dans le Palais de l’Empereur, | m ont fouvent dit, que ce n’eftoit pas tout cequ’ilssen eftoient hgurez &qu’aufond il n’y avoitrien de fort extraordinaire. Cependant, Madame, il n’eil pas juftede condanner tout à-fait ces auteurs, comme des gens de mauvaife foy ; ce font de bons Mimonnaires qui n : vondroient pas nous impofer à plaifiri & ce que fay vu dans les Indes &C fur tout à la cofte de Coromandel, peut les juftifiar en quelqtie maniere. On y reprefente en eff t route for¬ te de figures, non pas par des artifices qui crévent en Pair comme nos fufées ( car il nc me paroift guere polfibledc donner à la flamme des figures fi tcrminées, tellesquit feroit neceflãire pour diilingu r des raifins &des feiiilles, moins encoied’imiter tou- tes les couleurs, qui font naturelles aux fruits) mais par le moycn d’une matiere compofée de fouffre, de camphrc & dq
t de la Chine. Lettre VI. 279 «Juelques' autres ingrediens, doutils endui- fentdes bois formez encroix, cn arbresSc en flairs, ou de quelque autre manicre qu’il leur plaiíl. Dés qu’on y a mis Ie feu, cerre gomme répandue s’cnflamme de tous coftezcom- me des charbons, & reprefentc, jufqu’a ce qu’ellc foit tout-à-fait confumée, la figure du bois, furlaquelle elle a efté appliquée- Ainfi ce n’eft pas merveille qu’on fade des arbres Si des fruits de feu; & je m’imagine que ceux, donton a parléavec admiration i la Chine, eftoient quelque chofe defem- blable. Ce n’eft pas que ccs fortes de feux n’aycnc leur beauté; car outre leurcouleur partieu- liere, la plus belle, la plus éclarante, & en mefrae temps la plus douce qu’on fe puiflo imagincr; ce n’eft pas un petit orncmenc dans une illumination publique, de pou- voir reprcfenter des hommes Sides chevaux de feu , dcs Palais embrafez avec lcur ordrc d’architeclure, des cartouches Sc des armoi- ries de lumiere, Sc une infinite d’autres def- feins, qu’on pourroit faire en Europe avec beaucoup plus de juftelTè qu’en Orient ,ou les ouvriers n’ont ni genie pour former de grandes idées, ni adreife pour les executes: parfaitement*
z8‘o M moires far l'EM prefect Pcuteftre, Madame, auriez vous k curiofité d’apprcndre cc qui a pu donner occafion aux Chinois d’inftituer une fefte auffi bizarre que celle done j’ay l’honneur de vous parlcr. Contme elle eft fortancien- ne, l’origine en paroift adez obfeure. Le peuple l’attiibue à un accident, qui arriva dans la famillc d’un celebre Mandarin,dont lafille, en fepromcnant le foir fur le bord d’une riviere, tomba dins L’eau &c fenoya. Ge Pere affligé y acccurut avec tous fes gensj & pour laretrouv>r, il fit allumerun grand nombre de lantirnes. Tous les ha- bitans du lieulefuivirertenfoiile aveedes torches. Onlachcrcha iiutilement route la nuir, 6c la feule confohtion du Mandarin fut d e voir l’eraprefletn-nt de ce bon peu¬ ple , dont chacun croyait avoit perdu fa foeur, parce qu’ils. le regrrdoient tous com¬ ine leur pere. fi L’annee fuivanteon frdes feux au mef- me jour fur le rivage ; 01 continua la cere- monie tous les. ans ; charun allumoit pout lors dcs lanternes, & pet i peu on en fit une couftume. Les Chinoisfont aílèz fuperfti- nieux pour cela; mais i n’y a pas d’appa- rencc, qu’une fi petite perte fuft capable; de fe faire fentir fi. vivement dans tout l’Empire,
de la Chine. Lett re VI z3i Quelques Do&eurs Chinois pretendertt que cette fefte tirefon origine d’une hiftoi- re qu’ils rapponent de la maniere fuivanre. II y a trois mille cinq cens quaere-vingt- rrois ans , que la Chine eftoic gouvernée par un Prince nomine Ki , dernier Empe- reurde la premiere race, à qui le ciel avoir donné des qua’.itez capables de former un Heros; ii Earnout des femmes & l’efpric de débauche, qni s’emparcrent de fon cccur, n’en euilent fair un monftrede l’empire & un objet d’h^jreur dans route la nature. Il avoir de I efprit, de l’agremenr, du cou¬ rage, & une force de corps ii extraordinai¬ re, qu’il brifoic le fer avec les mains. Mais- ce Samfon trouva des maifireifes, & il d'e- vint foible. Parrai fes extravagances on nt- conte, qu’il employ a tous fes trefors à b.if- tir une totrr de piefres pretieufes pour ho- norer la memoire d’une concubine, & qu’il remplit un étang de vin, afin de s’y baigner avec trois millesjeunes homines d’une ma¬ niere lafeive. Ces excés & plufieurs autres abominations porterent les plusfages de la Gour à luy donner quelques avis, felon la couftume; mais il les fit mourir. Il empri- fonna mefme un des Rois de I’Empire, qui tafehoit de le retirer de les defor- dres. Enfin il fit une action qui acheva
x%i Memoir a fur tit at prefcnt de leperdre avec toute fa fumille. Un jourfe plaigaant dans la cbaleurde fcs debauches, dc eeque la vie eiloitttop courte: je feyois content, au moment que je vous parle, dit-il à 1. Reine qn’il aimoit à lafureur, fi je pouvois volts rendre éter- nellement heureuíê; raaisen peu d’annccs Sc peut-eftre en pen de jours, la mort bor- ncra malgré nous le cours de nos plaifirs, & toute roa pnillance ne fuffit pas pour vous donner une vie plus longue que celle qu’cfpere Ie dernier dc m s i'ujcts. Cette penfée vient continuelb memtroublcr mon efpvit, &c répand dans mon coeur une amer- tume qui m’empefche de goufter les dou¬ ceurs ae la vie. Que nc puis-je vous faire regner toujoursl Etpuifqu’il y ades aftres qui ne s’eteignent jamais,pomquoy faut- il que vous foycz fujette à la mort, vous, qui paroilUz avec plus d’eclat fur la terre , que ne font toutes les erodes dans le del 1 II eft vray, Seigneur, luy répondit cetce fo'.le Princefle, que vous nc pouvez ren¬ dre noftre vie eternelie ; mais il depend de vous d’enoublier la brieveté, Si de vivre comme ft vous ne deviez jamais mourir. Quel befoin avons-nous du foleil&de la June, pour regler 1c nombre de nos an- néesí L’aurorequi fe leve tousles matins,
de ta Chine. Littré VI. 2.83 ía nuit qui revient tous lcs foirs , nous re- mettent continuellement devant les yeux le commencement Sc la fin de nos jours: comroe ceux-cy commencent & finiílent, les noftres qui ont commencé , s avancent avec precipitation Sc finiront bien-toft. Croycz-moy , Seigneur, ne jettons plus les yeux fur ccs globes qui rpulent lur nos teftes. Voulez-vous une bonne fois vous en guerir 1’iraagination í Baftiflez-vous un nouveau ciei toujours cclairé, toujours fe- rain , toujours favorable a vos plaifirs , ou nous n’appercevions plus aucun veílige de 1’inftabilité des chofes humaines. Vous le pouvez facilement, en clevant un grand Sc magnifique palais, fermé de tous cofiez a la lumiere du foleil. Vous fufpendrcz ^ par tout de magnifiques lantcrnes , dont 1 cclat toujours conftant ferapréferablea ceiuy du foleil. Faites - y tranfporter tout ce qui pent contribner i vos plaifirs-, Sc de crainte d’cn eftre un feul moment diftrait, rompez tout commerce avec les autres creatures. Nous entrerons tous deuxdansce nouveau mon¬ de que vous aurez forme; je vous y tien- dray lieu de routes chofes; vous my don- ncrez vous íèul plus de plaifirs que tout le monde ancicn n’en peut oftrir: S', la natu-
i&4 Memo ires fur f&dfvrefent re, qui fe renouvellera en noftre favour'; nous rendra plus heureux que lcs Dieux ne le font dans le del. Ceíl-lá que nous om- blierons la vicilfitude des jours & des nuits. 11^ n y aura plus die temps pour nous,plus d embarras, plus d ombres, plus de nua- ges , plus de cbangement dans la vie; & pourvu, Seigneur, que vous foyez vouá- mefme toujours conftant, mon bonheur me femblera inalterable, & voftre felicite fera éternelle. L L- mpereur, ioic qu’il s’imagkiaft-en cffec pouvoir s’abufer lny-mefme, ou qu’il vou- luft plaireà la Reine , fit bailir ce palais ci> chanté, &s’y fenferma avcc clle. Ii y pafla plufieurs mois plonge dans la mollefIe,& uniquement-occupedcfa nouvelle vie; mais le people ne pouvant feutfrir rant d’cxces, obligea l’un des plus fages Rois dcl’Em- pire à fe declarer contre luy. Dés que l’Empereur fut averti de la con¬ juration , il paruttout dun coup dins la - cien monde, qui, malgré qu’il en euft, luy renoit encore plus ancccur que le nouveau : il le mit incline a la tefte d une armce pour punir le rebelle ;mais s’eftant vu abandor- né du peuple, qu’il avoir luy-mefme li folb - mcntquitté , il prit le parti dela fuit-. Du- tanr troisans,.qui luy refierent de vie,iL
de la Chine. Lett re VI. zSj /Countt de Province en Province yiconnu,. p.mvre , toújours en danger d'eilre dccou- vert; comine fi Dieu par cette inquietude Sc cette agitation continuelle euft voulu la punir du repos mouSc effcminc , dans le- quel il avoit cru trouver des plaifirs conf- tans Sc un bonheur éternel. Cependant on détruifit -ion palais ; SC pour conferver' à la pofterité la mevnoire d’une ii indigne adlion, on en fufpendit les knternes dans tous les quartiers de laVil- le. Cette couftume fe renouvella tous les ans, Sc devint depuis ce temps-là une fefte confiderable dans tout I’Empire. On la ce¬ lebre à Yamt-cheou avee plus de magnificen¬ ce que nulle autre part, Sc i on dit qu autre¬ fois les illuminations cn eftoient fi belles , qu’un Empercur n’ofant quitter ouverte- ment .fa Cour poury aller, fc mit avee la Reine Sc plufieurs PrinceiTes de fa maifon entre les mains d’un Magicien, qui luy pro- mit de les y .tranfporter en tres-peu de temps. Il les fit monter durant la nuit fur des thrones magnifiques, qui furent enle- vez par dcs cigr.es, Scqui cn un moment ^rriverent à Y^mt-cheou. L’Empereur porte cn Pair fur des ima¬ ges , qui s’abaiilerent peuàpcu fur la Vilr ]c4 yjt à lpifir touccla fede; il en reyint eo?
2.86 Jl{avoires fur I'Etat prefcnt fuite avec la mefme vitelle, & par le mcfme equipage , fans qu’on fe fuft nppcrcu à la Cour de Ion abfence. Ce n’eft paslafeule fable que les Chinois racontent •, ils ont des hiftoires fur tout, car ils font fuperftieux à 1’excés; & en matiere dc magie, foit fein- •te foit veritable, il n'y a pas de peuple au monde qui les ait egalez. Quoy-qu il en foit, il eft certain qu’ils fe font un grand plaifir des illuminations pu¬ bliques : &: un de leurs Rois, qui eftoit de- Yenu paries belles qualitez les délices de fes peuples , ne crut pas autrefois pouvoir mieux leur marquer ion affecHon recipro¬ que, qu en inventantpourramourd’eux de iemolables feftes. Ainfi durant huit nuits conlecutives il ouvroit tous les ans fon pa¬ lais, qu on avo:t foin d éclairer par unein- íànicé dc lanternes & de feux d’artifice. Il y paroifloit luy-mefme fans gardes, & il fe meiloit dans la fouie, fansfouffrir qu’on le diftinguaft; afin que chacun fuft en liberte de parlor, de joiier,d entendre les divers concerts du nuifique qu’on y faifoit. Cette adion a rendu ce Prince celebre dans 1 hiftoire des Chinoismais que di- roient-ils, s ils fe trouvoient dans les ap- partemensde VerfailIcs,oule mcilleur 8c le plus puift'ant des Rois alleinble ft fou-
2.SS Memo ires fur I'Etai prefim . Alois il eft accompagnéde touslesSeU gneursde laCour : on ne voit que foye, que do cures, que pierres pretieufes; tout y eft éclatant; les armcs,.lesharnoisdcsche- yaux, les parafols, les banderoles, & cent aurres marques de la dignity royale ou dela qualité particuliere dechaquePrince y bril- Ient detouscoftez. Aurefte il n’eftrienen ces rencontres dc plus regie que cette foule, qui porte par tout aillcurs la confufion. Chacun fçait fon rang & fa place; Sc il y va dela telle ou du moins de la fortune de ccluy qui troubleroitindilcretcmentrordre de la marche. Quand le Prince qui eft à prefent fur le Trofne, vifite les Provinces de 1’Empire, il .va ordinairement en poire fuivi de pen de gardes & de quelques Officiers dc confian- ce; mais dans routes les Villcs, quife trou- yent fur la route &c dans tous les paílàpes jdifficiles, ily atantde troupes en bataille, qu’il lemble courirlapofte au travers dune armée. Il va fouvent en Tartarie prendre le di¬ verti ftementde la chaiTe,mais toujours ac- compagné, comme s’il allpit à la conquefte d’un nouvel Empire; il n’y méne pas moins dequarante mille homines, qui y fouifrent iprdinairement beaucoup, foit qu’il fade
de L Chine. L e tt r e VI. 2S9 Hoid ,ou qu il faílc chaud; pnrce qu’oi) y campe d’une manierc fort incommode ; Sc 1! arrive fouvent quê dans unedeces pçni- bles chaílcs i! y meu-rt plus de chevaux au’il ne s en per Jroit dans un jour dc barailie. Les Peres qui ly ont accompagné, dt- íent que jamais ía magnificence n eclate da- • vantage que dans cctte occafion. Il y voit quelqncfois trente & quarante pecits Rois Tartares qui viennent luy faire leur cour, ou uy payer tribut; il sen trouvc mefme quelqucs-uns qui porrete le nom de Him ou kam, c e ft-à-d ire Empereur : ils fone tous fes peníionnaires comme les Manda¬ rins du premier ordre ; il leur donne fes h les en mariage , Sc pour fe les attacher plus etroitcmcnt; il fc déclare leurprote- òreiu contre tous les Tartares occidentaux, qui les inquictent foit fouvent, & qui one melmc aílez dc forces pour attaquer quel- qucrois la Chine avec íucccs. Durant que cette foule de petits Souvc- rams paroill dans le camp dc 1’Empereur, la Courcft dune grande fomptuofité : & ahnde donneràces bai bares quelqueidée de la puiílance de la Chine, le train ,ies ha- b:ts, les tentes des Mandarins,tout y cft riche & luperbe jufqu a lexccs Sc àlapro- tuiion. C elt ainfi que le rapportentles Mif- Tomc I. N
2.90 Memoircs fur I'Etat prefent fionnaires qui en ont eux-mefmes cftc té- moins j & je croy qu’on peut ajourer foy £ leurs relations, non fetrtement parce qu’el- les s’accordent routes en cc point, mais en¬ core parce que ce qu’ils en difent, efttout- à-ftit dans le genie des Çhinois. Ce que la relation duPere Magalhaens, nouvellement traduite avec des notes éga- lement fçavantes & inftru&ives , nous rap- porte de la fuperbe marche de l’Empcreur, quand il va dans le Temple offrir au del dcs facrifices ,aquclqu«|chofc de fingulier & merite bien d’eftre ici repeté j d’autant plus que ces chofes ne peuyent y elite ni luppo- fées ni exaggerécs : car l’ordrc qu’on ob- ferve dans les ceremonies publiques eft connu de tout le mondc, & ii regi e par les anciennes coiitumes , que TEmpercm mel-- me n’oforoit y ajouter, ou en rctrancher le moindre article. Cette pompeufe cereiyionie commence par vingt-quatre trompettes ornées de ccr- cles d’or, avec vingt-quatre tambours ran¬ ges chacun en deux files: vingt-quatre hommes armez de ballons verniflbz &: do- rez, de fix à huit pieds de long , les fuivenc en mefmc ordre & fur le mel'me front: en- fuitemarchenrcent foldats portant de ma¬ gnifiques hallcbardes, armées d’un demi-
deU Chine. Lett re VI. .cerde de fer en forme de croiifant, fuivis -de cent maffiers & de deux officiers, dont les picques peintes d’un vcrnis rouge font en differens endroits ornées de fleurs & de inures dor. & f Apres cette premiere file on pone quatre cens grandes lanternes parfaitement biea travailíées, qnatre cens flambeaux d’un bois doréqui bridle conime nos torches, deux cens lances chargees de gros floccons de foye, vingt quatre bannieres ou l’on a peine les fignes du Zodiaquej & cinquante-fix au- tres qui reprefentent les conliellations du ciel. On voit de plus deux cens cventails dorez, avec des figures de dragons 8c de plufieurs autres animaux; vingt-quatre pa- rafols encore plus magnifiques ,& un buf¬ fet porté par les officiers du palais, done les uftancilles font d’or. Tout cela précede immediatement PEni- pereur, qui paroift enfuiteà cheval, fuper- bement voftu,entoure de dix chevaux de main de couleur blanche, dont le harnois eft couvert d’or & de pierreries , de cent gardes de la Manche, & des pages du par¬ lais. On foutient devantluy un parafol qui fait ombre au Roy & au cheval, mais qui brille de tous les ornemens qu’on a pu in- venter pour l’enrichir. 1
%9z "Memoires fur 1'Etatprcfènt L’Empereureftfuivi dctousles Prince? dufang, des Mandarins du premier ordre , des Vice-Rois 8c des premiers Seigneurs de la Cour, tons en habits de ceremonie : im- mediatementaprés, on voit cinq cens jcu nes hommes de qualité, qu’on peut appeL lerjes Gentils-hommes du palais, accom* pagnez de mille valets-de-picd veftus d. foye incarnate, brodée de fleurs , 8c piquée de petites écoiles d’or &cd’argent, C’eft pro. prementla maifondc 1’Empere.ur- Ce cortege eft encore plus extraordinai¬ re par ce qui fuit, que par ce qui a precede. Car immediatcmentaprés, trente-ftx hom¬ ines portent une chaife découverte , qui ref- femble à un char de rriomphe; lix-vingts porteurs cn foutiennenr unc autre jfermee, & fi grande qu’on la prendroit pourunap- partement entier : quarre chariots paroif- fent enfuite, dont les deux premiers font rirez par des élephans, & les deux autre? par des cheyanx; chaque chaife & chaque chariot a une compagnie de cinquante hommes pour fa garde : les cochers en font richement veftus, 8c les élephans auflt- bien que les chevaux font converts de houf- fes en broderie. Enfin cette fuperbe niiarchc eft fermée par deux mille ^landarins dc lettres , &
dcla chine. Letthe VI. 1^3 deux mille Officiers de guerre, tous avec des habits tres-riches,marchantd’ordre & felon leur cotrtumc avec une gravite qui inlpire dti fefpeit. line faut point que la Cour fade pourcela de depenfe extraordinaire : & dés que l’Empercur vent aller off! irun facrifice, on eft toujours preftal’accompagner en cet ordre. Je ne fçay, M a d a m f. , fi dans nos caroufels & dans nos fcttes nous avons rien de plus magnifique. Mais le Roy de la Chine nc paroift jamais plus grand, &, fi je l’ofe dire , plus louve- rain, que dans les audiences qti’il donne aux Âinb.illàdcurs. Ce nombre prodigieux de troupes qui font alors fous les armes, eer¬ ie multitude incroyable de Mandarins en j U . * i ~. _» . - habits de ceremonie, diltinguezlelon ieuL' rang & leur dignitc, placez d’ordre , fans confufion, fans bruit, fans embarras, & tels qtt’ils patoiftroient dans les temples de leurs DieuxilesMiniftres d’Etat,les Chefs de toutes les Cours fouveraincs, les petits Rois, les Princes du Sang, les heritiers de la couronne encore plus humiliez devant ce Prince, qu’ils ne font élevcz au-deflus da peuple : l’Empercur mefme aflis fur Ion Throne, qui voit profternce à fes pieds cet- te fou'e d’adorateurs ; tout cela, dis-je,a unairde 1'ouveraineté &C de grandeur qui
2514 M (moires Jut /’ Et.it prejent De fe trouve qua !a Chine , & que l’htrtni- lire chrcftienne ne permet pas mcfme aux Rois tie deftrer dans les Corns lesplus fu- perbes de l’Europe. Je ne finirois point, ft je voulois paiier en detail dcs ceremonies publiques, ou les Chi- nois éralent leur magnificence. Je croy, Ma- same, en avoir aflez die, pour vous cn don- ner unc jufte idee. Que ft vous me permet- tez d’ajouter en finiilant cette lettre , ce que j’en penfe moy-mefme , par rapport à la France, ou les richefles & l’ambition des parriculiers ont porté le fafte plus loin que dans aucun autre Rovaume de l’Europe; il me femble que les Chinois nous íurpaííènt prefquetouiours dans les adtions ordinaircs C- publiques par tin cxtcricur plus arrcece cc plus fpecieux; mais que dans le domeftique, nos appartemens font incomparablement plus riches, lc train dcs gensde qualitcplu$ leite quoy-que moins nombreux, les equi¬ pages plus commodes,les tables mieuxfer- viesjdc gencralement p ail ant, la depenfe plus conftante Sc mieux cntenduc. Je luis xvcc un profond reipect, ^MADAME, ‘Voitre tres humble &tres- cbciiTant ferviteur, i-
de ta Chine. Lett re VIL 49$ Lettre VII. A Monfeigncur t’ARCHEV. Due DE R H E I M S , premier Pair de France. De la langue, des caracteres , des livres> de la Morale des Cbinois. M ON SEIGNEUR, Aprés avoir eu l’honneur d’entretenir voftre Grandeur à loifir fur les differentes proprietez de l’Empire des Chinois , j’ay crú que vous ne feriez pas fafché de voir par écrit ce qui regarde leur langue, leurs cara deres, leurs livres, & leur morale. Il y a certains points d’hiftoire qu’on ne peut bien toucher fans beaucoup de preparation* & quand on doit fur tout les expliquer à une Perfonne commc vous, done le cara- dere particulier eft de fçavoir à fond & dans la derniere juftefte tout ce que vous fçavez, il y faut apporter une ex.cditudç
Memoires fur 1‘Etat prcfini & un certain ordre, qui ne fe crouve pref- que jamais dans le difeours. Je fçay bieni Monseigneur, qu’il eft difficile dajouteren cette matiere quel- que nouvelle connoiflance àtoutes cellcs. qui vous ont rendu l’un des plus fçavans Prelats de voftre fiecle. Quelque belle, quelque ctendue que foit la morale dc la Chine, ce ne font la que de foibles Incurs d une raifonfort bornée,qui diiparoiffent des qu’on les approche de ces divines lir- jnieres que la Religion nous découvrc , & ou vous avez piiiie fi long-temps,par la lecture continuclle des Peres, des Canohs &c des Conciles. Cependant quoy-que toute la Philofc- phie de cette fameufe nation ne foit pas à prefent capable de nous inftruirc; il n’eft pas inutile de fçavoir jufqn’ou elle a autre¬ fois porté la perfection des fcienccs, dans un temps ou tous les autres peuples du jnonde eftoient encore ignorans ou barba¬ res. Et pour commencer par leur langue & par leurcaraCfcercs , qui font parmi eiix I’un des principaux points de Utterature, void qc que j’en ay remarqué. LAlangUc Cliinoife n’a aucune analo¬ gic avec toutes celies qui ont corns dans lb
de la Chine. Lettre VII. 197 Snonde, rien de comraun ni dans le fon des paroles, ni dans la prononciation des naots, ni dans l’arrangemcnt des idccs. Tout eft myfterieux dans cetre langue , Sc vousferez Ians doute ctonnc. Monsei- gkeur, defçavoir qu’on en peut appren- dre tousles tetmes cn deux heures.quoy- qu’il faille plufieurs années d etude pour la parler •, qu’on peut fçavoir lire tous les Li¬ vres, Seles entendre parfaitement,fansy rien comprendre ft un autre en fait la leisu¬ re-, qu’un Dodteur pourra compofer des ouvrages avec route la politeílè imaginable* Seque ce mefme Dodkeur n’en fçauroit pas aftez pour s’expliquer dans les converia- tions ordinaires-, qu’uu muet inftruit dans les caradfceres pourroit avec les doigts fans écriture, parler preique aufli vifte qu’il eft neceflaire pour ne pas ennuyer fes audi- teurs : enfin, que les raefmes mots figni- fient fouvenr des chofes oppofées, & que de deux perfonnes qui les prononceront, ce fora un compliment dans la bouche de l’iin,&des injures atroces dans la bouchci de l’autre. Ces paradoxes, quclque fur- prenans qu’ils paroiftent, ne laiflent pas d’eftre tres-veritablcs ; &voftre Grandeur cn conviendra, pour peu qu’elle fe veiiil- le donner la peine de jetcer les yeux iiir N Y
19 8 ííemoires fiir tEt.tt prefcnt ce que j’ay l’honneur de lay en écrire. Cette langue ne contient que trois cens trente mots ou environ , tous d’une fylla. ~be , ou qu’on prononce au moins d’une nuniere ft ferrée qu’on n’cn diftingue prcf- quc jamais qu’une: quoy-que ce foit une chofe cnniiyante d’en lire toure la fuite , jc ne laifleray pas de les écrire ici, foit pour en faire connoiftre les fons, foit pour vous donner le plaifir de voir dun coup d mil renfermée dans une feule page une langue aufli ancienne, aufli celebre, & je puis dire aufli eloquente que celle-cy. Ce peu de mots ne fuffiroit pas pour s’cxpliqucr avec facilité fur coutes fortes de inaticrcs, pour fournir aux fciences & aux arts, pour foutenirl’eloquencc dans lc dii- cours & dans les ouvvages , ce qui eft parmi les Cbinois tres-different •, ft l’on n’avoic trouvé l’art de multiplier le fens fans multi¬ plier les paroles. Cet art confifte particulie- rement dans les differens accens qu’on leur donne. Le me fine mot prononcé avec une inflexion de voix plus forte ou plus foi¬ ble a divafes figniftcations. Ainfilalangue Chinoife, quand on la parle exa&ement, eft une eipece de muftque, & renferme uno veritable harmonie qui enfait i’elknceSC k cara&ere particulicr*
Recuèil de tons les mots qui component la Langue Chinoife. J■ Tom. p. 29S. ca cai cam can cao CO cou ! coué COU 111 clia cliay cham chan chao che chin chdon chi chiao china chin cho clioa chou chouaon chouè choui choun ——- choum fa farn tan fcou fi fo j foe foi fou fouen founi guci hat ham han hao lie i hem lien licoii j hi hia hiai liiaiai hiao hie hicn hieou him hin hio hiu hind | hiuen hioum hiun ho hao hoai hoam hoan hod h>ci hocn hou houm houon y I ya ya i yam iao ie i'en ieou im in IO III iue Vuen ium ! Vun kc kem ken keou ki kia kiao kid kicn kieou kiin kin kio j kiu kind kiuen kiouni kiun la lai lam lan lao le lcam leao lena 1 Icon lh li lid lien licou liin lin lio liu lo lou loui louna j louan louon lun ma mat mam man mao mau me mem men meou mi | miao mie mien mini min mo mou mouen moui mourn mouon 11a nai nam nan nao nem ngai ngan ngao nguc nguen ngeou ngo ni niam niau niao nie nicn nieou nio nim niu no nou noui noum notion nun O, Oil pa pai pain pan pao pe peou p1 piao pic picn pirn pin p° pot poll pouen pou 111 pouon qua quouè quouai quouam quonci quouen couo qouon ha lãí 1 fana (an fao fd fern fen (cou fi ham iiao He Hen ficou fim i fin iio fiou iiud fiuen linn ib loll illl foui fu (bum fun fouon i ta tai tarn tan tao tc tern teou ti tiao tie tien ticou tim to tou tout toum tun touon tíà tfai tlàm tlan tfao tie tfem tfdou 1Í1 tio tfiara , tfiao tfid then tfieou efim ifin tho tfiu tíiué fiiucn tfioum tfiou tfou till tfui tibum tfun tlouon tcha tchai tcham tch an tchao tche tchcn tcheou tclii tcliim tchin ; tcho tchoua tchouam — tchu ” tchoua tchoucn tchouc tchoum tchun | iia | va | vai vam van veil ] ve vi VO von vou voum oum US. I ! 1. ! ! 1 i 1 1 1 1
dcla chine. Lettre VII. 2.95» II y a cinq tons qui s’appliquent acha¬ que parole , lclon le fens qu’on luy veut donner. Le premier eft une prononciation uniforme , fans élever ou abaiil'er la voix, comme ii l’pn continuoit durant quelquq temps la premiere notede noftre mufique. Le fecond élcve la voix notablement plus haut. Le troificme eft trés-aigu : dans le quatriéme, deceton aignondefeend tout d’un coup à un ton grave tdansle cinquié- me on pafte encore à une note plus pro¬ funde , ft jofe m’expliquer de cette forte, creufint & formant une efpece de bade. On ne íçauroit fe faire parfaitement entendre en cette matiere que par le langage mef. me. Cependant vous voyez déja, Mok- seigneur, que par cette differe nee del prononciation, de trois cens trente-trois mots on en fait leize cens foixantc-cinq. Outre celaonpeut prononcer unimentovi afpirer chaque parole •, ce qui eft fort ordi-. naire , & qni angmente encore la langue; de la moitie Quelquefois on joint ces mo- nofyllabes enfemble , comme nous afl'era- blons nos lettres, pour en compofer des mots differens. On fait plus, ear fouvenu une phrafe route entiere, felon qu’elle fuis çu qu’elle en precede une autre, a un fens Nvj -
300 Uemoires fur I’Etat prcfcnt tout-i-fait contraire; de forte qu’il eft aifé devoir que cette langtfe ii paavre,ii ref- ferrée en apparence,nelaiilepasd’eftreen eftet fort riche Sc aftez étendué pour s’cx- pliquer facilement. Mais cesrichefl'es couftenrbien aux EC- irangers à rccueillir, Sc je ne fçay (Í plu- iieurs Miilionnaires n’airaeroient pas mieux travailler aux mines, que de s’appliquer dir- rant pluíieurs années à ce travail le plus dur Sc le plus rebutant qu’on puifle experi¬ menter en matiere d’étude. Jcnc comprens pas qu’on ait d’autres fentimens , quand on a dcmeuré quelque temps àla Chine; & j’a- voôe que j’ay cfté furpris dc lire dans la nouvelle relation du Pere Magalhaensjque la langue Chinoife eft plus facile que la ■Grecque , la Latine Sc toutes les autres lan¬ gues del’Erirope. ll ajoute qu’on n’en pcut pas douter, fi I’on confidere que comme la difficulté dans les langues vicnt de la me- moire , on n’a prefque aucune peine en celle-cy, qui n’a que tres-peu de mots en comparaifon des autres, Sc qu’on peut ap- A raifonner comme ce Pere,lamuiique ■me nous devroic coufter qu’une heure. Sept mots Sc fept tons ne chargent pas beaucoup ^uncmoire, Scpour peu qu’on ait la yoiar
de la Chine. LetTre VII. joi flexible, il femble qu’il n’y ait pas gran¬ de peine ales apprentice. Cepenaant nous voyons tous les jours qu’un homme qui Commence à tfence ou à quarante ans , X moins qu’il n’ait beaiicoujp de naturel pour ~ ue jamais lication Sc a fin de-la Que fera- Ce dune perfonne qui a fix tons à combi¬ ner avec plusdetrois ecns mots qu’on ne Connoiftpas par I’Ecricure; mais qu’il faut rappeller fur le champ,quand on veutpar- ler couramment , on qu’il faut diftinguer dans un autre qui parle avec precipitation', Sc qui marque à peine laccenr Sc le ton paf- ticulier de chaque parole ? Cen’eft pas lamemoire qui travaille en cette occafion, mais l’imagination &l’oreil- le , qui en certaines pcrfonnes ne diftin- guent jamais un ton d’un autre. Le tour de langue y fait encore infiniment; Sc il y a des gens qui ont aifez de memoire pour ap- prendre en pen de jours un Livre, Sc qui le tucront inutilement durant un mois i bien prònoricer un feul mot d’oii vient que, quelquefoin qu’on prenne , on n’a jamais un bon accent dans noftre langue lors qu’on eft né en certaines Provinces, Sc ia muuque , ne l apprend prelq bien •, SC apres beaucoup d’app un long exercice , ell: encore i 1 vie un aflez méchant Muficien.
301 Memo ires fur I'Etat prefect qu’on n’en fort qu’a un age fort avancei Cependant, pour fe faire entendre err Chinois, il faut donner à chaque parole fon accent particulierr pour peu qu’on va¬ rie ou tombe dans un autre tonqui fait un contre-fens ridicule. De forte qu’on appel- lera be fie, par exemple , celuy qu’on voii- dra nomtner Monfieur, paree que le mory qui eftcommun à l’un tk à I’autrc, n’aun fens different que parle different ton qu’on luy donne. Ainfi e’eft proprement en cct- te langue qu’on peut dire que le ton fait tout. Voicy encore ce qtti rend la langue Chi- noife plus difficile que les autres. Quand un Eftranger peu inllruit» parle François, pour peude paroles qu’il prononee bicn, on devine facilement les autres qu’il dit fnal, & on l’entend ■, mais à la Chine un feul mot mal prononce fuffit ordinairement pour rendre toute la phrafeinintelligible •> 6c une phrafe au commencement du dif- cours mal entendue, empefche fouvent qu’on n’en comprenne toute la fuite. Ainfi quand quelqu’un furvientdans une afl’em- blée, ou 1’on a déja commencé à parler de quel que affaire, il demeure aifez long- temps fans rien entendre , jufqu’i ce qud peu à peu on le me tee, poux amfidiie^ius
de la Chine. Lettre VII. ;oJ: les voyes, & qu’il entce coramc les autres dans le fil du difcours. Outre ce que je vivns de dire, cette lan¬ gue a dcs caraderes pardculiers qui la dif- tinguenE de toutes les autres. Premieremenr, on ne patle point comtne on ccrit, & le dif- eours lc plus poli eft barbare & choquant dés qy’on l’imprime. ll faur , pour bien écrire, fe fervir de tames plus choifis, d’ex- preflions plus nobles , de tours particulars qui n’entrent point dans l’ufage ordinaire, Si qui font propres aux Livres qu’on compofe, dont le ftyle eft plus different de 1 elocution commune, que nos Poetes Latins les plus obfeurs ne le font dc la profe la plus uniqr & la plus naturelle. Secondement , 1’éloquence ne confifta point dans im certain arrangement perio- dique, tel que nos Oratcurs 1’aft'eAent •, qui pour impofer à l’auditeur , l’embatraiTent quelquefois de beaucoup dc paroles, parce qu’ils n’ont pas beaucoup de chofes à luy dire. Les Chinois font éloquens par des expreffions vives,des metaphoresnobles, des comparaifons hardies & peu étendues» & fur tout par unc infinite de fentences Sc de padages tirez des anciens, qui parmi eux font toujours d’un grand poids : ils difenc beaucoup de chofes en peu de mots i lay;
3Ò4 Memoircs fur I’Etatprefeni ftyle eft ferré, myftericux, obfcur, & pe4 fuivi. On ne fe fert guere deroutes ces par- ticules, qui font dans nos langues 1’agré- irienc dc la liaifon du difcours. ll fembló quelquefois qu’ils parlcnt pour n’eftre paS enrendus , ou qu’ils prctendent qu’on les entende, lors me fine qu’ils ne patient pas; iant ils renferment de fens & de penfées eil peu de mots. 11 eft vray que cette obfcuritc s’evnnoiiit prcfque toute , à 1’égard de ceux qui out unoparfaite connoiftance des caraóteres y dc un habile homme qui lit un ouvrage, s’y íuéprend tres-rarcment. Mais en parlant, on eft fouvent arrelie-, & j’ay vu des Do- ileurs, qui, pour s’entendre dans les entrc- tiens familiers, eftoient obligez de former en l’air avec ledoigt, la lettre particuliere qui exprimo it leurs'paroles, dont lefens ne fe pouvoit determiner par la prononcia- tion. Troiíiémement, le fon des paroles eft af- fez agreable à l’oreille , fur tout dans la Province dc Nankin, ou I’accent eft meil- lcur que nulle autre part ; car plufieurs y prononcent les differens tons fi finement, qu’un Eftrangcr a bien de la peineà sen appercevoir. Òutre cela on ne le fert jamais jje IV j cc qui conuibuc beaucoup à adouj
de la Chine. Lett re VII. 305 dr lalangue. Il faut pourtant avoucr que ta plufpart des Chinois , qui jfceulent parlor eorredbement, ontjenefçay quoy dc cho- quant dans le lang'age. lls allongent qeel- qu.'fois leurs piuroles d’une maniere infup- porcable; &c quoy-qdelles foieiat chacune d'une feule fyllabe, à force de les étendre, ils en font des mots infinis Sefemblables à des prhafes entieres. lls ont encore une tenttiriaifori qui ré- vientfort fouvent, & que nous exprimons ordinairement par une double //. Le fon vient du fond du golíer, fi defagreable & ii peu naturel, qu’il eft feul capable de gafter la plus belle langue. Mais comme certaines afpirations forcees dans h langue Gaftilla-' ne ne laiílènt pas de plaire aux Efpagnolà, ainfiles Chinois fe perfuadent que ces gut- turales, qui nous choquem, font un verita¬ ble agrémenr, & que ces tons plus mafles & plus forts que les autres donnent à leur langue ducorps,fans lequel elle tomberoit dans une délicatiíle puerile, qui n’auroitde grace tout au plus que dans la bouche des femmes ou des enfans. Quatriémemcnt, ils manquent'de beau- coup de Tons que nous exprimons par nos Lettres. Ainfi ils ne prononcent point aft dorxx, de la maniac que nous faifoilS'
fòé Metnoires fur I’Etat prefcnt cnFrance; Sc quand on les force à Ics pro- noncer, il&v changent toújours qucíque eKofe, Sifercrvent cies l'onsqui dans leur langueenapprochent le plus, fans pouvoir prefque jarnais les e.tprimer exaófcement, Cela a fait autrefois une difficulte particu- Iiere polir la confccration de 1’Hoítie dans IesPreftresGhinois, qui nc pouvoientdire IaMcílè en Latin fans faire un jargon ridi¬ cule. On s’eftneanmoins dans la fuitedon- né rant de foirts pour les former, qu’on en elf enfin venuà bout. Deforce q|ue le Latin dans leur bouche n’eft guere plus different de celuy des Portugais que celuy des Portu- gais l’eft du noftre. Toutceaueie viensdedirejMoNSti- G n E u K, fe doit entendre de la languc Mandarine, qui a cours dans tout l’Empi- re, 8c qu’on entend univerfellement par tout. Car dans la Province de Fokien la feuple outre cela parle une langue particu- iere, qui n’a rien de communavec célle-cy, & qu’on regarde à la Chine comme nous regardons en France le Bafque ou le Bas- breton. Ce qui touche les cara&eres Chinois n’eft pas moins íingulier que leur langue. Ils n’ont point d’Alphabet comme nous, qui conticnne les élemens 8c comme les
delaChíne. LettreVIÍ. 30/ prineipcs des paroles, lis ne comprennent pas mefme comment nous pouVons avcC un fi petit nombte de figures, dont cliacu- ne ne fignifie rien, exprimer fur le papiec routes nos idées, compofer une infinite de Livres & fournir à des Bibiiotheques en- tieres. Cct art d’aflembler les Lettres, d’en former les mot's, & de combiner l’un& Lautre cn une infinite de fens, eft pour eux Bn myftcre inconnu; & cequi eft fi com- mun parroi toutes les aiitres nations, n’a jamais cu lieu parmi eux, foit par le peuí de communication qu’ils onteucavecleurs voifins, foit par le peu d’eftime qu’ils fai- foient de toutes les inventions étrangeres. Au lieu d’Alphabet ils fe font feryii ^5. commencement de Ieur Monarchic, dc Hieroglyphes. lis ont peint au lieud’écri- re, &c par les images naturelles des chofes qu’ils formoient furlc papier, ils tafchoient d’exprimer& de communiquer aux autres leurs idées. Ainfi pour écrire un oifcau, ils en peignoient la figure; & pour fignifier une foreft, ils reprefentòient plufieurs ar- bres; un cercle vouloitdire le foleil, &tm croiílànt la lune. Cctte manierc d’ecrire eftoit non-feule- ment imparfaite, mais encore tres-incom- aaode. Outre qu’on n’exprimoit qu’à derai
3òS Memoircs fhr I'Etat pre/èní fes penfées vce pcu tnefnie qu’on exprimoit, n’cftoit gamais parfaiterftent coiiçu ■, 6C il eftoit impoAiblc de ne s’y pàs mcprendre. De plus il falloit deis volumes en'tiers pour dire peu dc chofes, parCe que la pcintufe òccupoit b'eaucoup de place. Ainfr les Chi- nois changercm peti àpeuleur é cri cure, tk compoferenf des figures plus fimples, qtioy-que moins naturellcs•, ils en inventó- rent mefme plúfieurs pour exprimer des chofes que la peinture neponvoit reprefen- ter, commeIa voix, 1'odeur, les fentimens, les paíftons, & mille aútres objets qui n’oiit point dc corps & dc figures. De plufieurs traits fimples ilsenfirenc enfuitedes cort- pefez-; & dc cette manicre il» multiplierent leurs carafteres à l’infini, parce qu’ils en deftinoieilt un & mefme plufieurs pòur cha- que mot particulier. Cette abondance de lettres eft à men fens la fource de 1’ignorance des Chinois, parce qu’ils employent route íeur vie à cette étude,Seqifits n’ont prcfque pas le temps de fonger aux aufres fciences, s’imaginailt elite aflèz fçavans qttand ils fçavenc lire. Cependant ils’enfaut bien qu’ils ne con- noiílent routes leurs lettres : e’eft beau- Coup , quand apvés plufieurs années d’iín travail infatigable ils en peuvent entendre
dela chine. Lettre VII. 309 qu'jnze ou vingt millc. Le commun des Lectrez. fecontente encore de moins : & je necroy pas que jamais aucun Docfeur en ait fed parfaitement U moitic : car on cn jconiptc plus de quatre-vingt mille. Pour ce qui eil dcs eftrangers, on ne fçauroit croirc le dçgouft que leur caufe cctte étude*,e’eft unç croix bien pefantc que d’tftre oblige durant topee fa vie { car .ordi- paire ment clle n’eftpasjrop longue pour cc!a) defe mettre dans la tefte cctte afftcu- fc multitude de figures, Sid’eftre toujour? occupcà dcchi.ffrcr des hieroglyphes im- parfaits,qui n’ont prefquc aucune analogic avec les chofc? qu’ils fignifient. On ne trouve icy aucun attrait comme dans nos fcicnccs d’Europejqui en fatiguant ne laif- fent pas d’occuper agrcablement l’efprit. Il faut à la Chine, pour ne (e pas rebuter, chercher des motifs plus relevez,au defaut du gouft nature!-, & nous faire un plaifir de longer que cette étude, que!que rude & queiqueingratcqu’elle paroiílè, n’eftpas fterile, parce que c’cil un moycn tres-feur de faire connoiftre J b s u s-C hrist. C’çft par là qu’on fe fait écouter des fça- vans,qu’on s’infinite dans leurs efprits, & qu’on les prepare aux grandes veritez de la Religion chreftienne. 11 n’y 3 perfonne £
íjio Mcmoires fur CEtat pyefcnt qui cette efperance d’annovicer utilement rEvangilc,ne donne du counge,&mef~ me de i’efprit. On ne peut pas aufli douter que Noftre Seigneur n’accompagne d’une benediction parriculiere les efforts de nof- tre bonnevolontej&ilyabien de I’appa- rencc que fans un fecours extraordinaire du ciel, jamais les Miilionnaires n’auroient fait dans cette fcicnce ces progrés furprenans, qui ont eftonne les plus habiles Dodeurs de l’Empire. Parmi ces caradercs il y en a de plufieurs fortes. Les premiers ne font prefque plus d’ufrge, & on ne les conferve que pour fai- rehonncurà 1’antiquité. Les feconds beau- coup moins anciens, n’ont place que dans les inferiptions publiques: quand on en a / befoin, on confulte les livres , à la fa- veur des Didionnaires, il çft facile deles déchiftier. Les troifiémes, beaucoup plus remiliers& plus beaux, fervent dansl’im- pieflion & mcfme dans I’dcriturc ordinai¬ re. Neanmoins commc les .traits en font bien formez, il faut un temps confidcrable pour les écrire; e’eft pour cela qu’on atrou- vé une quatrieme efpece d’ecriture , dont les traits plus liez & moins diftinguez les uns des antres, donnent la facilite d’ecrire plus vifte. On la nomme pour cela lettre.
de la chine. Lettre VII. pr coitrame. Ces trois derniers cara&eres ont entre-.eux beaucoup de resemblance & ré- pondent aflbz à nos lcttres capitales, aux icttres d’iniprdlipn , & à lecriture ordi¬ naire. An lieude plume, on feferr pourecri- re, d’un pinccau qu’on tient à la main, non pas obliquement comme nos peintres, mais tout droit, comme ii l’on vouloit piquer lç papier. Les Çhinois écrivent roujours de haut en bas ; & commenccnt la premiere ligne oil nous finifT’ons la noftrej ainfi pour lire lours livres, il fan: d’abord allercher- chcr la derniere page, qui parmieuxen cft le commencement. Comme leur papier eft tics mince & prefque tranfparent, ils font obligez de lc doubler, de peur que les let- ties ne fe confondent, quand ils écrivent fur le rovers ; mais ces feiiilles doublées font 11 bien unies qu’onadclapeiueas’en appercevoir. Ecrire mal, n’a jamais efté à la Chine, Comme autrefois cn France une marque de noblefle. Tout le monde s’y pique de bien peindre, & avant que de fe prefenter pour eftre admis au premier degré des lettrez , il faut avoir faitpreuvede bonécrivain. Une lettre mal formée dans la compofition,dans un etivrage, dans une requefte eft une fau-
pz Memires fur I’Etat prefent ,tc confiderable ; & parce que fouvent, an trait de plusoude moins change entiere- men: le fens, il n’cn faut pas davanrage pour perdre dans un ejcamen le degré de Doifteur, & par qonfequent pour miner fa fortune. Ainu tous Jes Mandarins écrivent bien, & l’Empereur fe diftingue en cela ,comme en route autre choíè. L’lmprimerie, qui eft un Art naiflantcn Europe, a prefque de tout temps cite en tifagc àla Chine. Elle eft neanmoins un pen differente de la noftre. Comme nous avons tres-peude lettres, &c comme on peut en les aflcmblanc, former de gros volumes, pen de caracteres nous fuififent 5 parce que ceux qui ont fervi aux premieres feuillcs, font erjeore employez à tourcs les antics. Le prodigieux nombre des caraftercs Chi- nois empefchcqu’on n’en ufe de la lot re, flee n’eft en certainesmaticres limbecs,qui concernent le Palais & les inferiptions, ou tres-peu de lettres peuvent entrer; dans toutes lesautres occafions, ils trouvent plus de facilite à graver leurs lettres furdcs plan¬ ches de bois ■, & la depenfe en eft beaucoup ijioindre. Voicy cotume ils s’y prennent. Ccluy qui veut imprimer un livre, le fait pre- oiieremcnt ccrire par un excellent maiftre. Is
de la Chine. Let'tre vii. M jLe Graveuren colic chaque feiiille fur une1 tabic bien unie, & en fuic les traits avec lc burin fi fidellement, que les caratteres mar-' quez ont une reflcmb'ance parfaite avec 1 original. De forte que l’impreflion eft bon¬ ne ou mauvaife, felon qu’on a employe un bon ou un mauvais écrivain. Cette adrcfle ties Graveurseftfi grande, qu’on ne fçiu- roit diftinguer cequi eft imprime d’avecce quieftécrità la main,quandon s’eft fervi ctu mefme papier Sc de la mefme ancrc. II eft vray que cute manierc d’imprimer •a quelque cbofe d’incommode, en ce qu’il faut multiplier les planches autant que les feiiille? jde forte qu’unc chambre medio¬ cre nc fuftira pas pourcontenir toutesles petites tables qui auront fervi à l’impref- fion d’un gros volume. Mais aufli quand la graveureeft finie,on n’eft point oblige do tirer en raeirae temps tous les exemplaires , au liafard de n’en vendre que la moitié &c dc fe miner par unedépenfe inutile. Les Chinois imprimem leurs feiiilles à melu- re qu’ils les debitent; & les planches qu’on retouche facilement apres en avoir tire deux &trois mille exemplaires, fervent à plu- fieurs autres impreiíions differentes. Outre- qu’on n’a point befoin deCorroSteursd’Im-' primerie-, car pojarvii que la feiiille foit exa-* Tome L Q
3T4 Memoiresfar I’Etat prefent foment écrite, il eft tres-r.irc quo le Cta. veut' fade des fautesj ce qui n’eft pas un me¬ diocre avantage. Le papier de la Chine paroift iiftn,qu’on s’eft imaginc.cn France, qu’il eftoit de idyc oil decoronj mais ie coton n’eft pas ii pro- pre i celaqu’on s’imagine, & les gensdu meftier m’one aílèuré que les diets de foye ne fçauroient eftre allez foulcz pour fe bii- fer, eepourcompoícr une pafte uniforme teliequelle eftneccflaire dans les feuilles. Tout le papier de la Chine fe fait d’ecorco de Bambou , e’eft line efpecc d’arbre, plus uni , plus^gros,plusdroitdc plus fortquc le iureau : on en rejettc la premiere peau, prce qu’elle eft trop epaiftc& trop dure; celle de dellbus plus blanche, plus mollc, fe broye avec de i’eau claire, & fert de ma- tiere an papier, qu’on eleve eomme nous le faifons avec des formes aulli longues Sc çtifli larges qu’on jugc à propos. I! y a des feuilles de dix Sc de douze pieds de long done le papier eft auftx blanc & beaucoup plus uni que le noftre. An lieudecolle on y paflede l’alun; ce qui non-feulemcnt l’empefche de boire, mais encore le rend quelqucfois ft éclatant, qu’il paroift argentéou imbude vernis. Il jéft extrémctaent doux fous la plume fit
ek la Chine. LettreVII. 317 beaucoup phisíous lo pinceau, qui deman¬ de tin fond inn ; car-dcs qu’il ell raboteux, cosr m.- noftrc p pier, lcs filets du pinceau fe (epavent, Si les lettres no font jamais bien termaices. Cepcndaut !c papier Chinois n oft pas dedurcc, il fe coupe facilcment, l’humidi- tc la pouificre s’y attachent, & parce qu’il oft d ccoi ce d’ai bre, les vers s’y mettent in- faillib! ement,fi I’on n’a foin do battre fou- vent les livres & de les expofer an foleil. Airfi- l’cn ne pent conferver à la Chine comnie cn Europe de vieux manuferits , & 1 on renouvellecontinuellement les Biblio- theques qui ne font anciennes quo parce qucce lent des copies fidellesdes anciens originaux. Puifque j ay parle à V. G. de tout cc qui regarde les livres Si I’imprdTion des Chi¬ nois, elle ne trouvera pasmauvais que je luy diic un mot de la qualitc particuliere de leur encre. Elle eft admirable, & juiqu’icy on a tafehe inutilementdelacontrefaircen I rancc: celledeNankin eft la pluseftimcc, & il s’en fait des ballons ft proprcs&dc 11 bonne odour, qu’on auroit la curioíité d’en conferver quand ils ne feroient d’aucun autre ufage. Jedis des baftons d’encre, car ce n’eft Oij
■^tó Memo Wes fur l'Et at prcfc/it pas une liqueur comrae la noilre. Elle cli i'olide & femblable à nos couleurs rninera- les, quoy-que beaucoup plus legere. On en fait de toute lorte dc figures: lcs plus ordinaires font quarrées. Mais plus longues que larges, épaiílés feulemcnt de deux oil ou trois lignes. ll y en a de dorées avec dcs figures de dragons , d’oifeaux&de fleurs. On forme pour cela de petits moules de boisfibien travaiilez, que nous aurionsde la peine de faire rien de plus fini fur le me¬ tal. Quand on veut éerire, on a fur la table-* Hn petit marbrepoli, creufé à 1’éxtrémité, ii propre à contcnir de l’eau. On y trempe dedans par un bout le ballon d’encre, qu’on frottc doucemfent fur la parcie du marbre qui eft unie ■, & dans un moment, lelon qu’on frottc, il fe fait une liqueur plus ou moins noire, dans laquelle on trempe la pointedu pinceau qui fert à éerire. Cette ancre eft luifante, extrémement noire, & quoy-qu’elle pcrce quand !e papier eft trop fin, jamais neantnoinsellene s’etcndplus que le pinceau. De maniere que les lettres font exadement terminées , quelqu e gros qu’en foient les traits. Elle a encore une autre qualité qui la rend mcrvcillcufe pour ledeflein, cell qu’ellq
de lã Chine. Lett re VII. py fiend toures ies diminutions qu’on luy vent donner, & il y a beaucoup decholes qu’on uc fçauroit tepreienter au nature! fans l’ufagedc cette couleur. Au refte elle n’eft pas li difficile à faire qu’on s’imaginc; quoi- que les Chinois y employent dii noir du fn- mce tire de diverfes matieres ; la meillcure neanmoins fe fait avec la fumée de la graii* le de cochon, qu’onbrufle i I3 !.3lnpe. On y m.ilc une elpece d’huile pour la rendre plus douce, õc des odeurs agrcables, pour erof either la mauvaife odeur de l’huile&: de la graiílè. Aprés l’avoir mife cnconfif- tence, on fait de cette pafte de petites tablet- tes qu’on jette dans un inoule. Elle ell: au commencement fort pefante \ mais dcs quelle eft feche & dure, le poids cn dimi- mie de la moitié, &ce qu’ondonne pour une livre, ne pefe ordinairement que huit ou dix onces. Larelieurede la Chine ,quoy-que fort éloignéede la perfection de la noltrc, ne laille pas d’avoirfon agrément. On ne do- re point fir la tranche, on n’y jette pas mef- me de couleurs. Les livres ordinaires lone converts dun carton gris affez propre. On relic les autres, fi l’on vein avec un fatin fin, 011 une efpece de petit taffetas à fleurs, quieft A grand marché, & qu’on fait ordi* O iij
3* Memoires fitr tEtatfrefint naircmcnt pour cct ufage. J’cn ay víi queí- ques-uns couverts d’un brocard rouge a* fleurs d’or & d’argent ■, la forme cn elttou- jours lamefme, mais on fait de ladépcnfe felon la matierequ’on y veut employer. Je n’eufle jamais olé, M osseioneur.* prendre la Ubertéde vous écrire toutes ces minucics, íijenc fçavois qu’un petit detail n’eft pas toujours defagrcable aux homines fçavans, qui comtliC vous font deja int— truits des matieres les phis, cilentielles* Voicy quelque chofe de plus folidc, que vous aurez fans doutelu, & que je n’ajoute icy en peu de mots, que pour vous cn ra* fraifehir la memoire. La premiere hiftoire qui foit au monde, eft fans doute celle de la Genefe r mais il faut convenir que de tous les Livres qui font venus à noftreconnoiflãnce, ceuxde la Chine font les premiers qu’on ait mis au jour. On les nommepar excellence les cinq Volumes, & les Chinois n’ont rien de plus facrc que la do&rine qn’on y enfeigne. ,11 y a quatre milletrois cens ans, que l’Empe- rcur Hoam-ti,^rés avoir invente les carar âeres, fit.des traitez d’Aftronomie,d’Arith- metique, de Mufique, & de Medecine. Environ troisccns ans apréson reuieil- iit lesOrdonnanccs, 5c I’onctrivit l lulioii*
de la Chine. Lett re VII. re du Roy Tao. Prince rccommandable par fa piece, par la prudence & par les foins qu’il fe donnad’ccablir une forme de gou- vernenvent dans l’Etat. Chun & Yu les (uc- eedeurs ne furent pas moins celebres. Ils reglerent les ceremonies des facrifices qu’oa devoir oflrir au louverain Maiftre duciel, & aux efprits inferieurs qui prefidoient aux fl uves ie aux montagnes. Ils divilerept l’Empire en Provinces, ils marquerent leur difference fituation,par rapport auxconf- tellations’du del; ils reglerent les tailles que le peuple feroit oblige de payer, ils firent plufieurs aucres Ordonnariccs miles fiour ies bonnes mceurs, 6c neccllaires pour a tranquillité publique. Toutes ces cho- fes furent écrites, &ceque ces troi"1 El»* pereurs laiderent à la pofterité, a toujours efté confideré des Chinois comme des Ora¬ cles. Neanmoins comme les premieres loix n’embraifent jamais tout, les Empereurs qui regnoient mille fept cens foixantc & feize áns avant J e s u s-C hrist, aprés une meuredeliberation & par leconfeil de leurs plus (ages Mini(lres,crurenr eftre obli- gezd’en ajouterde nouvelles. Ondit que Caorfrin. Prince en qui la pieté & I’amout de la Religion, relevoient infiniment lei
Jio Memoires fur l E tat frefent grandes qualitez qn’il avoir recues dc la na¬ ture, vitcn fongela figure d’un horame qui venoit edit ciel. Aprcs fon revcil l’image luy en deineura (i vivement gravéc dansl’cfprir, qu’il le fit chercher, & lc crouva enfin par- mi des Maçons. Cct hommc, des qu’il fur applique au gonvernement, parut infpiré, fk fit plufieurs beaux reglemens qui perfe- Aionnercnt les anciennes Ordonnanccs ; iefquelles fumit encore augmentces fous les regnesfuivans.De forte qu’eftant ramaf- fccs routes enfemble, on en compofa ce premier Livre que les Chinois appcllent Chu-kjm * , qui parmi eux eft d’une auifi grande autorité, par rapport à i'Etat poli¬ tique; que le font Moi'fe & lesProphetes p.iji.i Juifs, en ce qui touche le culte tie Dien& la forme de la Religion. Le fecond Livre que la Chine revere pour fon antiquité, eft une fuite d’Odes & dc Poefies compolecsfous les regnesde la troifiéme race*, ou l’on décrit les ivaurs & les cofitumes des petitsRoisde la Chi¬ ne, qui gouvernoientles Provinces fous la dcpendance de l’Empcrcur. Confucius en parle avec éloge, ce qui fait juger que dans la finte elles out cftc corrompucs par lc niel- * Premier Livre .ippdlc Cbn Kjw, * Second Livie Cbi- K,n?i,'
de la Chine. LettRE VII.zt fange de plufieurs méchantes pieces, parcc qu’il s’y en *rouve de ridicules & mefme d’impies. Fohi, fondateur de la Monarchic avoir fait long-temps auparavant de fem- blables Poefies j mais dies eiloient ii ob- feures, que quelque foin qu’on ait pris de leurdonmer unbon fens, on a eftéaprcs- tout oblige d’avoucr qu’elles n’eftoicnt pas intelligibles. Cette obfcurité impenetra¬ ble à coutes les lumieres des Sçavans, a donué lieu à plufieurs fuperftitions. Les Bonzes en abuient, pour dire tout ce qui leur plaift j & c’eil pour eux un fond inc- puifablede fables & de chimeres, dont ils fe fervent pour s’attacher le peuple. Ce- Íiendant on en a fait un tome *, qui tient e troifiémé rang parmi les Livres claffi- ques. Le qnatriéme *, contieut l’hiftoire de plufieurs Princes, leurs vertus, leurs vices, leurs maximes dans le -gouvernement, qui a die recueillie par Confucius, ÔC com-' mentée par fes difciples. Le cinquiéme * , traite des couftumes & des ceremonies. On y parle des tem^ pies, des facrifices, des vafes facrez \ des' * Troihímc Livre * Quatriéme Livre Tcbun- tfitu, * Ciaqwéme Livre li-ki, 0 y
3 iz Me moires fur I’Etat prrfent devoirs dcs enfans à l’cgard do lairs pete &des femmes dl’egard tie leifrs maris; tie regies de la veritable amitié, dcs civilite dans les fcftins, de 1’hofpitalité, dc la muf que, de la guere , des honncurs fúnebres & de mille autre chafe qui regar dent 1. focietc. Ces cinq Livres font tres-anciens, S tous les autres qui ont quelque autorit dans l’Empire n’en font que des copie ou dcs interpretations. Par mi une infinit d’Auteurs qui ont travuille lur ces fameu ariginaux > il n’y en a aucunqui fbitii il luftre que Confucius. On eftime fur tou ce qu’il a ramaflé en quatre Livres, furlc ioix ancicnnesqu’on tegarde- somme L regie du parfait gouvcrncment. U y train: du"grand Art de regner , de la mediocrity des yeitus & des vices, de la- nature de- chofes, & des devoirs communsv Ce der¬ nier tome n’eft pourtant pas tant 1 ouvrag- dc Confucius que de Mencius fondilcipif. d’une vie moins reglée que cel'e tie Iol maiftre , mais dun ftylc plus, eloquent & plus agreable. Outre ces neuf livr.es, il y en a quclquc^ autres fort cftimez > comme l’hiftoire uni verfelle de l’Empire, don’t la verité n’ci j>ai moins ctablic 4'ans la Chine, que cel
de Li Chine. Lettre VII. 313 le de nos hiftoircs les plus connues 1’eli cn Europe. Les livres qui traitent de l’edu- cation des enfans, de Pobeiflance, de la fidelité, font attribuez à Confucius. Il s’en crouvc qui parlencde la Medecine, del’A- grieulture, des Plantes, de l’Art militaire,, des Arts libcraux & méchaniques, des HiC- coires particulieres, de laPhilofophie, de’ PAftronomieSide plufieurs autres parties de la Mathcrnatique. Enfi.11 ils ont leurs Romansi leurs Comedies, Scceque je mcts au roeime rang, une infinite de Traitez' compolez par les Bonzes fur le culte d& aux divinitez du pais , qu’ils cliangent qu’ils diminuent, qu’ils augmentent à me- furequ’ils le jugent neceflairepour trom*» per le peuple, & pour groifir leurs revc- nus. De tons ces Livres on en a fait des Bi^ bliotlieques nombreufes , dont quelques* unes ont efté autrefois compofées de pluff de quarante mille volumesmais tous ce® cxcellens ouvrages que Pantiquité avoit en* flintez avec tant de peine, & quc les par- ticuliers avoienc ramaflez à grands frais# fiirent prefque tous dctruits en un moment par Pardee tyrannique d’un Einpereut- Troisccns ans on environ aprés lamortder Confucius* ceít-à-dice deux cens ans av-aaft
514 Mcmo'ms fur l’£ tat prejent la naiífance de J E s u s-C 11 r i s t , l’Erat - pereur, Cbi-hoamti illuftic par fa valeur& par la fcience militaire qu’il pollcda plus parfaitementqu’aucun de fes prcdcccilairs; plus illuftre encore par la grande muraille qu’il fit baftirpour mettfeles Eilats à cou- vert des irruptions des Tartares, réfoiut d’cteindrc routes lcs fcicnces; Sc non con¬ tent de faire inhumaincment mourir un grand nombre de Dofteurs, il ordonna Ions peine de la vied fes iujets, de brufler tons les livres de l’Empire , cxcepté ceux qui traitoientde rAgricu!ture(de!aMede- cine Si des Sortileges. Cet incendie, !e plus grand qu’ait ja¬ mais fouffert la Republique des Lctttes, penfa miner le gouvernement, Sc cufl fait avec le temps, de l’Etat le plus’poli, le Royaumele plus ignorant &le plus barba¬ rei fi aprés la more du Tyran, P amour des ‘fcicnces qui fe réveilla dans toils' les efprits, Veuft po.té les Chinois à reparer cettc perte. Les vieillards, qui felon la couftume , avoient durant leur jeuneiTeappris par coeur prcfquetousccs livres,eurent ordre deles écrire fidcilement. On cn trouvadans les tombeaux, que les plus zelez y avoient ca- chez, Si qu’on fit, pour ainfi dire, reflufeij
de la Chine. Let t re VII. ter en les mettant nouvellemeric au jour. Quc!ques-uns fluent retirez des foflez Sc des trous de murailles, cnciommagez à la veriré par l’humidite Sc par les vers, mais neanmoins en eftacde fervir à ceux qui tra- vailloient à les reft i titer-, ce qui fetrouvoit cffacéen ceux-cyeftant encore allezcntier en quelques autres. Tous ces foins n’empcfchcrent pas que le nouvel ouvrage ne fuft defectucux; il refte en plufieurs endroits des lacunes, Sc on a iníeré en d’autres quelques pieces é- trangeres qui n’cftoient pas dans les origi- naux. Les Chinois y reconnoiftent eux- mel'mes ces fautes Sc quelques autres de moindre confequence ; mais ilsfont fireli- gieux à conferver ee qu’ils ont rcceu de l’an- tiquité, qu’ils en reverent mefmc les dé- fiuts. Ce ne feroit pus, Monseigneur, vous donner une connoidance ail'ez éten- due de la litterature Chinoife , ft ie ne vous parlois plus particulieremcnr ae Confu¬ cius qui en fait le principal orncment. C’eft la fource la plus pure de leur doókrine,c’eft leur Philofophe, leur Legillateur, leur Ofa> clcj& quoy-qu’il n’ait jamais* efté Roy, on peutdire neanmoins qu’il.a gouverné du- iant fa vie une grande parcie de la Chine, 8Ç
Memoires fur /’ Etat prefent qu’il a eu dcpuis fa more plus de part qu’.uv cun aurre à l’adminiftration de I’Etat, par lies maximes qu’il y a repandu'e's, & par les beaux exemples qu’il y a donnez : de forte que c’eil encore le modelle de tous les gens de bien. Sa vie a efté ccrite par plufreurs perfonnes’ :• j’en rapporteray ici ce qu’on en ditordinairement. Confucius, que les Chinois nommenc Coum-tfe, nafquit dans la province de Chant on, la trcnte-Ceptiéme année du rc- gnede l’Empercur Kim, quatre ccnsqua- cre-vingt-trois ans avant la venue deNof- tre Seigneur. Lamortdefon pere,qui pre¬ ceda fa nailianeeluy fit donner le nom de Tcejfe, qui veutdire enfant de dnuleur. Il droit íbn origine de Tt-y , vingp-féptiéme Empercurde la feconde race. Quelque il- luftre que fail cette famille- par une longue flute de Roiselle le devint beaticoup pi us par la vie de ce grand homme : il efíàça tous fes anceftres, mais il donna à fa pofte- rité un eclat qui dure encore aprés plus de deux milleans. La Chine ne reconnoiltde veritable nobleCc que dans cette famille, egfllement «refpcótie des Souverains, qui y ont puifé comme dans, leur fource les loix du parfait gouvernement, & aifriée 4e tous les' peuples >. au bonheur de£--
deU Chim. Lettre VIL 527 quels elle a fi utilement travaille. Confucius- no pafla point pat les degrez ordinaires de i’enfance:. il panic raifonna- bL bcaucoup plutoftqne les autre^hom- mesj-car il n’ainioic.rien.de ce quioccupeles enfans. Lejeu, la promenade,, les amufe- tnens- propres de fon âge ne le touehoient prcfque point. Il avoir un air grave cc fe- rieux'qrii luy actiroicdu refpedt, &<\ui fur deflors un prefage dc ee qu’il devoir eftre un jour : mais ce qui le diftingua le plus fut une piece tendre & reglée. Il honoroic lies parens, il tafehoiten tout d’imiter foa ayeul, qui vivoit pour lots à la Chine eu» odeur de fainteté v Sc on remarqua qpe ja¬ mais il ne niangeoit rien qu’aptes s’eftrc profterné parterre, Scl’avoirofterDaufou— verain Maiftre du cicl. Eftanr encore enfant il entendit un joutr fon grand perequi loupiroit: il s’avança;* & aprés l’avoir falué en fe courbant plu- iieursfois , à la manicre du p. is Puis-je* luy dit-il, fans perdre lerelpect que je vous- dois, vous demandar la cauíè de voftra doulsuri.Peut-eftre Graignez vous que vos> defeendans ne negligent le foin de la vertu> Si ne vous deshonnorent par leurs vices£ Qui vous a donne cette penfée, luy. dit Ctnaytfe, &d9uavez-y$us appo> i gailer
I 31S Memoires fur I'Etat prefent do la forte ? De vous-meíme, répdndifr Confucius; je vous écoute avec applica¬ tion routes les fois que vous parlez, & je vous ay Convene oiii dire,qu’un fils qui par fa vie ne fourient pas la reputation de l'es anceftres, en degenere & nc rnerite pas d’en p°la|t> le nona. Qaand vous parliez de la lor^^ penliez-vous à moy, & ne feroit-ce point ce qui vous aftlige : Ce bon vieillard fat charme de ce difcours, & dans la fuite ne parut plus inquiet* Confucius aprés la mort de fon ayeul s’attacha à Tcetr.-fe fameux Do&eurdc ce temps-là \Sc fous un fi grand Maiftre il fit en peu de temps des pro grés confiderables dans la connoillànce de 1’antiquité qu’il re- girdoit dellors comme ion raodelle. Cct amour des anciens luy penia un jour coul¬ ter la vie, quoy-qu’il n’cuft encore que feize ans. Cir s’entretenantavee un homme de la premiere qualité, qui parloitde l’obtcur rité Sede 1’inutilité des livres Ghinois, cet enfant luy fit une leçon trop vive fur le rei- pectqu’on leur devoir. Les livres dont vous parlez , luy die Confucius, renferment unedodtrine pro- fonde, dont le fens ne doit eftre pénetré jque des Sçavans. Le peuple ne les eftime- toitpaj, s’U les comprenoit de luy-mef~-
de la Chine. Lettrk VII. 32!*?’ nve. Gene dépendance dcs efprits par la- quelle les plus groifiers font foiunis aux plus cclairez, eft tres-utilèdans la focicté civile. Si tonres les families eftoient éga- lement riches, cgalement puiftantes, il n y auroit plus de forme dc gouyernement 3 mais ce feroit encoreun plus grand defor- dre, fi les homines eftoient cgalement fça- vant, tout le monde voudroit gouverncr, ic perfonnene fe croiroit obliged’obcir. Il y a quelque temps, ajoiitace fage en¬ fant , qu’un homme de la lie du peuple me parla comme vous, je n’en fus pas étonné 3 mais j’admire ;à preldht qu’un DoiKur comme vous me parte comme un homme delalicdu peuple. Ce difeours devoit at- tircr I’eftimedu Mandarin; mais iaeonftr- fion qu’il eutde fe voir pouífe à bout par un enfant, le picqua tellement qu’il rélolut dcs’en venger.ll fit inveftir fa maifon par fes domeftiques, Sc il fe feroit Ians douto porte à quelque extrémité , fi le Roy, qui en fut averti, nc luy euft donné ordre de fe retirer. Quand Confucius fut dans un age plus avance , il fit un recueil des plus belles ma- xinlcs des anciens, qu’il tafeha de fuivre &c d’infpircr à tous les peuples. Chaque Pro¬ vince eftoic alors un Royaume diftingué ,
Memoires fur I'Etat frejcnt qu’un Prince , quoy-que dependant de l’Empcreur, nc laiflbit pas dc gouverner par des loix particulieres.il levoitles tall¬ ies , il difpofoit de routes les charges, il declaroic Ta guerre oil faifok la paix com¬ ine il jugeokiGas petits Kois avoient lou- vent entre-eux des differens, l’Empcrcur luy-meftne les craignoit, Sc n’avoic pas loiijours all'cz dautorité pour s’en faire obéir. Confucius perfuadé que jamais les peu- ples ne feroient heureux, ce qu il fe propo- foit neanmoiiTS com me la fin du bon goa- vernement, tandi« que l’intereft, 1’ambU tion; la faufte politique cegncroicntdans routes ces perites Coursv refolut de pref- eher par tout une morale fevere, d’infpirer Ie mépris des richeílès Sc d :s plaiilrs; ur.e eftime infiniepour la juftice, pour latem- perance & pour les. autres vertus >une gran¬ deur dame à 1’épreuve des refpe&s hu- mains, une ímeerité incapable du moindre deguifement meírne à 1’égacd des plus grands Princes •, enfín un genre de vie qua combatift toutes les paftions, &£ qui culti- vaft uniquemeut la raifon Si la vertu. Ce qui eft admirable, e’eft qu’il pref- choit plus par les exemples que par fes pa¬ roles i aulli lit-il par tour des fruits tres-
dcla Chine. Lett re VII. 35 f cooiiderables. Lcs Rois fe gouvernoienc paries con Ceils, les pcuples le revcroienc com me un Saint jtout lc mondc le loiioit & ceux mclme qui ne fuivoient pas lcs exemples, ne laiffoient pas de lcs admirer ; mais ii avoit quelqucfois une feveritéqui éloignoitde luy julqua-fcs amis. Ay mr eft choiil pour remplir unc char¬ ge confiderubledans leRoyaumede Lon, en moins dc trois. mois qu’il 1’exerça, il la fie par tout un changcment ft prodigietix , que laCour & lcs Provinces ne fe recoils noiftbient plus. LesPrinces voUmsencu- rentde la jaloufie, ils continent qu’un Roy gouvernépar un ho name dc ce cara£tere,fc rendroitbien-toft trop puiflant, n’y ayanC rien qui foie plus capable dc faire fleurir un eftacque lordre& l’exade obfcrvancc dcs loix* Le Roy de 7p, alíèmbla fes Mi- niftres , & lcur propofa d’arrefter le cours dece nouveau gouvernement: aprés une longue deliberation, voicy le moyen qui leur vine dans l’efprit. Ils choiftrcnt un grand nombre de jeu- nes filies bien faites, bien élcvées & par- fairemenr inftruites de tout ce qui peut plai- re. Enfuite, fous pretexte d'ambaflade, ils en firent preient au Roy de Lon , Sc aux. ptitiCipaux Seigneurs de fa Coul Le prer
Memoires Jiír 1'Èiat preferi lent fat reçu avec joye , Sc lit tout l’effet qu’on s’eftoit propofé. Ou ne fongea plus qu’à bien divertir ies étrangeres; ee ne frit durant plufieurs mois que felfins , que dail¬ ies , que comedies; & Ies plaifirs occupe- rent uniquement la Cour. Confucius s’apperccv’ant que lesrftaires publiques en fouffioient, tafeba dc rame- ner les efprits; mais ce nouveau genre de vie les avoir tellemcht charmed, que tons fes eftorts furent intuilcs; & il f.dlut malgré luv que la feveritc du Philofophe cedaft à la ealanterie & au déreglement, des Couiti- uns. Ainfi il necrut pas qu’il fuftde la repu¬ tation de demeurer plus long- temps dans un lieu ou la raifon n’eftoit plus écoutce; il re¬ in it fa charge entre les mains du Prince y& chercha d’autres Royaumes plus difpofez à profiter de fes maximes. Mais il y trouva de grands obftacles, &courut long temps de Province en Pro¬ vince, fans faireprelque aucun fruit;parce que les Politiques le eraignoient, & que les Miniftres des Princes ne vouloier.t point un concurrent capable de diminuer leur au¬ torite ou de leur dftor leur credit. De for¬ te qu’abandonne de rout le monde, il le trouva fouvetlt réduit à Ia derniere extre- mité, en danger de mount de faim ou de
' de la chine. Lettre VIIÍ. 335 sperdre la vie par la conjuration des mé- chans. Neanmoins routes ces difgraces ne le touchoient "point ,& il difoit ordinaire- ment que la c’aufe qu’il défendpit eftoit trop bonne pour cn devoir apprehender les luites j qu’il n’y avoit point d’homme allcz puiiTant pour luy nuire, & quo quand oneftoit élevé jufqu’au ciel par unfincere dcfir de la perfection, bien loin de craindre l’orage, on n’eptcndoit pas mefme le bruit qui le faifoit en ce bas mondc. Aulfi ne le laílà-t-il jamais d’inftruire ceux qui aimerent la verity. Parmi une infi- ni é de difciples, qui fe mettoient ions la conduite , il en d^ftinoit qutlques-uns à éciire polimentt d’autres s’appliquoient a raifpnncr jufte, & à pailer cn public avec eloquence. Il vouloit que plofveurs s’eilu- diallcnt àfe former I’idee du bon gouver- nement. Mais il ne confeilloit rien rant à ccux qu’il chcritlpif particulierement, que de febien gouverner eux-mefmcs, de culti- yer leur efprit parla meditation , fie de puri¬ fier le ccEur par l’amour de la vertu. La nature bumaine, leur diloit-il foil-* yent ,nous eft venue' da ciel tres-pure ,tres- parfaite ; dans la fuite l’ignorance, les paf- Jions , les mauvais exemples I'ont corrom- ■fu'e i tout conftfte d luy redonner Jd premiei
434 "Mcwoires fur IEtut prefènt re bcauti'i (S' pour eft re pur fait ,tl fuut re- mom er uu point d’vH nous fomme-t defun¬ dus. Obeiftcz, au ciel, of fttiveT^ en tout, les ordres de celny qm le gouverne. Ã:- mezj voftre prochain commt vous-ntefmt; ste fouffrcz, jitmais ejue 1’os fens foient la re ole de voftre conduit e , mats e'cottrez, la raifon en toutes chofes : clle vous apprcn- dra a bien penfer, a purler avec difcretion, à faire vos ail tons futntemenu II envoys cinq cens de fes difciplcs en differens endro its de l’Empire pour refor¬ mer les meeurs dcs peuples-, & non con¬ tent de faire le bien dans fa natrie, il prit fouvcnt la réfolution de paiTcr luy-mefme les mers,&d’etendrefado&rine jufqu’aux extr-cmttez de l’Univcrs. On nc peut pref- que rien ajoíiter níà fon zele, ni à la pre¬ cede fa morale. lll'emble quelquefois que ce lbit un Do&eur de la nouvelle loy qui parle, plutoft qu’un Homme élevé dansli corruption de la loy de nature: & ce qui perfuadc que l’hypocriiie n’avoit point de partence qu’il difoit,c’eft que jamais fes actions n’ont dementi les maximes. Enfin fa gravite & fa douceur dans l’ufage du monde, fon abftinence rigoureufe , car il paffoit pour 1’hommc de l’Empire le plus I'obre.le nrepris qu’il avoit pour les biens
dc la Chine. Lettre VIT. dcla terre, ccttc attention conrinuelle fur fes actions , 8e,ce que nous ne trouvons pas dans les Sagos tic ■Tantiqulté, fern hu- inilitc 2c fa modeftie donneroient lieu de juger que ce n’a pas efté un pur Philofo- phe forme par la nifon, mtis un homme infpiré dc Dieupourla reforme dc ce nou¬ veau monde. Lcs Chinois rapporteur qu*il difoit fou- vent : C.'cft dans l Occident cjtie fe trouve lc veritable Saint. Et cette fentcnce eltoit telKment gravée dans l efprit des Sçavans, que foixmte- cinq ans aprés la naiflance de Noftre Seigneur , 1'Empereur Mimti tou¬ che dc ces paroles, 8c determine par 1 ’ima¬ ge d’un homtnc quife prefenta à luy durant Je fommeit venant dc l’Occident, envoya dc ce coftc-li des Am ballad curs, avec or- dve dc continuer lour voyage jufqu’a ce qu'ilseufTent rencontre le Saint quele ciel luy avoir fait connoiltre. C'elloitdpeu pres le temps auquel Saint Thomas prcichoit dans les lndes la Loy Chreftienne ; & fi ces Mandarins euilent fuivileurs ordres, peut-eftre que la Chine auroit profile de la predication de cet Apô- tre. Mais les dangers de la mer qu’ils crai- gnirent, les obligca de s’arrefter à la pre¬ miere Ifte, oii ils trouYercnt l’idole Fo on
536 Memoires for [EM prefont -.. foe, quiavoirdeja.corroimpu les Indcs plu- /icurs licclcs aupavavant, do Ton execrable dodriae. Us s’inftaiifnent des fuperftitions du pays, & répandirent à lour retour, 1’ido- íatrie & l’athei'fme dans toyd’Empire. Confucius vécut foixantc & treize ansj .tnais il paila les dernieres ynnées de fa vie dans la douleur, à la vue des defordres qui regnoient parmi les peuplcs. On luy en- lendoit dire .ordinairement: La mom ague eft tombse , & une haute machine a eft/ de¬ trude. Pour marquerque ce grand edifice de la perfedion, qu’il avoit élcvé ayec cant de foin dans tous les Royaiynes , fe trou- voit à demi renverfe. Les Rots, die- il un jour durant fa dernierc rnaladie, ne[invent pas rues maxi me s : je ne ftsis plus utile au monde, ainft il eft temps cjue j’en forte. Dés ce moment il tomba dàns une létargie qui durafept jours,au jjout defquels il rendit i’efpvit entre les mains de fes difciplcs. . 11 fut pleuré de tout l’Empire, qui dés ce temps l’honotacomnae un Saint, 6t inlpi- ra pour luy à la pofterité des fentimens de veneration , qui apparemment ne finiront qu’avec lemonde. Les Rois luy ont bafti desPalais aprés fa mort dans routes les Pro¬ vinces, oil les Sçavans luyvont rendre en pertains temps des honneurs politiques.
0 7U le Prince dej PkUosophes Cfúnoit, morta, cuts; 4 7<1- cius at atU taflaissancc ú/c J- C-
Memo ires fur I'Etut prcfcnt cipiles ont eu foin de recueillir, font un por¬ trait de fon amc beaucoup plus avantageiijc. ll faudroit un volume entier, pour les rap- porter tomes; en'voicy quelques-unes quj ibnt venues i ma connoiflance , & que j’ay prifes en partie dans tin livre compofc par un des premiers Mandarins de l’Empire* qui gouverne prefentement à Pekin. J. M A X I M E. JLa beauté nefi point à fouhaittcr pour le Sage. Confucius eftant allé voir le Roy d’un® Province, il le trouva avec fon favori, quj eftoit un Seigneur parfaitement bien fait. Le Roy, dés qu’il le vit entrer, luy dit en riant : Confucius , fi les vifages fe pou- Voient changer , je vous donnerois volon- tiers toute la beauté de ce jeunc courtifan. Sire, luy répondit le Philofophe, ce n’eft pas ce que je fouhaite •, cette forme exte- rieuredc l’hommeeft de peu d’ufage pour le bien public. Que fouhaitez-vous done, ajouta le Prince ? Je fouhaite , Seigneur, luy dit-il, dans tous les membres de l’Em- pire cette jvtfte proportion, qui fait la beau¬ té du gouvernement, & qui empefche Ig corps de l’Etat d’cltre difforme.
U Chine. Le’ttre VII. 33^ II. M A X I M E. Il faut fe borner, fi I'on vent ejIre par fait. Dés qu’il apprit que ill mere eftoit morte, il vine cn foil pays pour luy rendre les der- niers devoirs. Il la pleura amérement, Sc paflatrois jours fansricn manger. C’cftoit peut-eftre crop. Cependant un Philofophe flu pays ne crutpas que ce full aflez. Pour moy j luy dit-il, j ’ay cfté fept jours fans rien prendre 5 àla mort de mes parens j Sc vous, qui eftes le petit fils d un Saint ,& fur qui tout le monde jettc les yeux pour voir dc quelle maniere vous l’imitcrez; vous vous eftes contente de trois jours d’abftinence. Confucius luy répondit. Les ceremonies out eftéreg’ees par les anciens pour arrefter les indiferets , Sc pour exciter les lafehes. C’elta nous de luivre les loix, finous ne voulons pas nous egarer. N’eft-cepas dans cette belle mediocritéquc.refide lafagefle Sc le Sage 2 Pour n’en fortir jamais ,foavenez,-
340 jjlanoires fuf I'Tltdt prcfent .. fucius : voftre ayeul n’a jamais manque â aucun devoir de civilite à Végard des .Grands, cependant fa do d vine , quoy-que fain te, n’a point eu de cours : comment done croyez-vous que la voftre fera fuivie, puifquc vous avez une gravite qui rebute, & qui va quelquefois juíqu a la fierté 3 ce n’eft pas le moyen d’eftre bien venu à la Gour des Princes. Chaque fiecleafes ma- -tneres,répondit Confucius. Du temps de ir.on ayeul , les Princes &: leurs ofticiers eftoient polison aimoit 1’ordre, & cha- cun tenoit fon rang •, pour s’infinuer dans lears efprits , il falloit eftre poli & regie comme cux: à prefent on n’eftimc que le courage & la -fierté , que les Princes taf- .chent d’infpirer à tous leurs officiers. Il faut changer avec le monde , pour eftre en eftat de le gagner. Vn homme [age cejferoit de I’cfire , til agijfoit toiijours comme les Sages dti temps pajfe' ont agi. * :IV. M A X I M E. fjÇS Grands dans un Royanme ne font pas toiijours les plus grands bommes de VEtat. Confucius eftant venu dans laCour d’un flay de la Chine, enfut parfaitement bien jecea, Cc Prince luyiir donxiex wn appar-
• -J de Uchine. Lettre Vil. 341 cement en fon palais ,& l?y vifira luy-mef- me. Ala fin de la vifite,il fliy die: Vous jae venez pas pour rien dans mes Etats, ap- paremment vous avez delfein de me fairs quelque bien. Seigneur , repartir Confis- Cius, je fuis un honJme aflez inutile •, j’a- voue ncanmoins que fi voftre Majefté veut fuivre mon confeil, elle ne s’en trouvera pas mal. J’ay defíein de luy prefenter des gens fages, pour remplir les principales charges de fon Etat. Volontiers , dit le Prince, qui font-ils? Seigneur, Li-in fils d’un Laboureur eft un horame furqui vous pouvez compter. LeRoy fit un éclat de ri- re : Comment, dit-il, un Laboureur ’ Je n’ay pas aflez d’emplois pour les Seigneurs de ma Gour, & vous voulez que je prenne un Laboureur à mon fervice ? Le Philofophe fans s’emouvoir repar¬ tir : La vertu eít de toutes les conditions : quoy-qu’ordinairement elle foit plus atta- chée à la condition mediocre. Nous avons dans l’EmpiredeuxRoyaumes qui onteífé fondez par deux Laboureurs * , quel in¬ convenient y a-t-il , qu’un homme de ce earadfcere gouverne le voftre ? Croyez-moy* Sire, la Cour jufqu’icy vous a fourni un afi- fez grand nombre des méchans Miniftres: * Tchcau Coum, 8c Cam-tcho, P iij
34z Memoiresfiir I’Etatprejcnt - foufírez que le village vous donne un homme fagtf. Vous manquez d’emploisf dites-vous, pour placer tous les Seigneurs qui vous environnentjlila vertu eftoitfeu- le récompcnfée, vous trouveriez en voftre Cour plus de charge que d’Officiers ; &S peut-eftre íèriez-vous oblige d’appeller les jLaboureurs pour les remplir. ^uand le carps de la nobleffe ne fournitpas de grands hommes a 1'Etat, il faut prendre les grands hommes qui fe tronvent parmi le penple , & en former le corps de la noblejfe. V. M A X I M K. Vn de'faut mediocre marque fouvent de grandes qualitc 11 confcilla un jour au Royde O net de mettre à la tcfte de fes armées un certain Officier de reputation; mais le Prince sen excuíà, furce qu’eftant autrefois petit Man¬ darin, il avoir pris deux ceufs ;i un pai'fan. Un homme qui a abufé de (on pouvoir , dit-il, ne merite plus dc commander. Ces fentimens d’equite , Seigneur , répondic Confucius , font ties - loiiables dans un Roy ; mais peut-eftre que la moderation du Mandarin, qui n’a volé que deux ocufs, Ji’eft pas moins admirable: une il petite fait- dans route la vie d’un homme marque
de U Chine. Lettre VII. 34$ fen luiy de grandes qualitez. Au rcfte, ua Prince habile fe fere de fes ftijets dans le gouvemement, comme un Charpentier fe fert du bois dans fes ouvrages •, il ne re- jette pas une bonne poutre, parcc qu’ellea une tache, pourvu que d’ailleurs elle foit allêz forte pour foutenir tout 1’édifice-, je ne confeille pasàvoftre Majefté, pour la perte de deux ceufs ,de rejetter un grand Capitaine, qui peut vous conqucrir deus koyaumcs. VI. M A X I M E. %J/! Prince eft fans confer I tors cjttU/ttrof d’efprit, & qutl dit fon fentivtent. l< premier. Le mefme Roy tint un jour fon confeit fen la prefence de Confucius , oil il parla de quelques affaires avectant de force d’cfprit, que fes Miniftres luy applaudirent, & clon- nerent fur le champ dans routes fes veucs. A la fin ce Prince dit à Confucius: Que vous femble du parti que nousavonspiis danscette dernieredeliberationi Sire, luy dit ce Philoibphe, je ne me fuis pas enco¬ re apperçíi qu’on ait delibere. Vous avez. parlé avecbeáucoup d’cfprit,vos Miniftres fort attentifs à vous plaire ont répeté le dif- cours avec beaucoup de fidelité ^ ils ont dit
^44 Memoiresfur fiEíaí prefont- Voftre fcntimcnt , & non pas le lenr •, & quand vous avez rompu 1 aflèmblée, j’at- tendois encore le commencement du con- feil. Quelques jours aprés , ce mefme Roy luy demanda foil avis fur le gouvernement .prelent. Il luy répondit : Perfonne n’cn parle mal. C’tft ce qtieje fouhaite,dic le Roy. Er c’eftjSire, ce que vous ne devez pasfouhaiter, repricConfucius. Un malade abandonné, & qu’on flatre de fe bien por¬ ter, n’eft pas loin de la mort. II faut qu’on fuiílè découvrir au Prince les défauts de efprit avcc la mefme liberte, qu’on luy di; couvreles maladies du corps. VII. Maxim e. U Sage avance beattccup , parce que It droit chemin eft toújours le plus conn. Ah contrair e le me chant politique arri- va plus tard a fes fins , parce qu’ilmar- écarte'es , cr par des Le Roy de Ouei avoiia un jour à Con¬ fucius qu’il n’yavoit rien de plus beau que la fageife; mais que Ia difficulté de l’acque- rir rebutoic les plus courageux, & en dé- tournoit les mieux intentionnez. Pour moy, ajouta-t-il, j’y ay fait des efforts inu- che par des routes ftntiers de tourney
, jide la Chine. Lettre VII. 34 j tiles; jjefuis refolude ne me plus tant gef- ner: Si pour celle qui eft neceflaire au bon gouvernement, tin peu de polique y fup- pléera. Sire , répondit Confucius, il eft vray quelafageiTe eft fttuéeíurun lieu fort élevémais le chemin n’en eft pas ft impra- tiquable qu’on s’imagine ; il s’applanit à mefurc qu’on avance; & quand ony eft ar¬ rive, on ne pfcut reculer fans fe njettre en danger de tonaber dans le precipice. De maniere qu’un hornme íage ne fcauroit cef- fer de l’eftre fans fe faire en quclque manic- re violence. Mais penfez-vous qu’un Prince n’aic point de peine , quand il marche par les dé- tours dune politique trop artificieufc? tons ccs rafinemens embarrafl'ent I’efprit j le moyen de démeíler facilement tant d’intri¬ gues 5 On ne s’engage point dans un la- byrinthe fanscrainte, fouvent on s’y perd;, & quand on en fort;, e’eft toujours aprés une infinité d’errettrs & de méprifes , qui. one long-temps donné de 1’inquiécude à l’efprit. Vousprendrez tel parti qu’ilvous plaira. Pour moy, Sire, je fms psrjuade que dans le gouvernementdes peuples, une ver- tu folide çr confiante avance plus que la po¬ litique la plus r afine é.
346 Memoircs fiir I’Etatprcfent \J VIII. Maxime. Cetix qui defirent I'efiat le plus par fait nen cherchent pas toâjours laperfeãion, mats la douceur. Voulex,-vous vous fixer en ce monde ? AíetteTfvous bien dans lefi- prit, que prendre un nouveau genre de vie, n'eft autre cbofe que de pajfer d'une pcine 4 une autre. Le fils d’un Roy touché de la vie que me- noit Confucius, fentit naiftreen fon cceur ces premiers deíirs de la fagelTe , quunc bonne education & de bons exemples one couftume d’infpirer aux jeunes gens , quand ils none pas encore efté corrompus par le commerce du monde. Il 1’alla trouver, Sc luy dit qn’il cftoit refoludabandonner tou- tes cliofes pour fe faire fon diíciplc: car enfin , ajouta-t-il, je fens bien qu’il y a mille chagrins à efliiycr dans le genre de vie ou ma naiílance m'engage, au lieu que la voftre me fcmble pleine de douceur. Puifque cell: la douceur que vous cher- chezdans mon eftat,luy répondic Confu¬ cius , je ne vous confeille pas de vous y en¬ gager. On trouve fouvent la peine, à mc- Pure qu’on la fuit. Le ciei qui m’a infpiré l’amour de la vie privee, vous a fait naiftre pour commander. Soyez Roy , ôí ne cher-
\^/âeU Chine. Léttre Vil. 347 chezpastroplapaix;au contraire,Jí vaus ne voulez, pasperdre vos EJlats, faites une bonne guerre à vos cnncmts; mats combat- te^encore avecplus de courage vos pajjions cr l 'amour d’une vie douce, Ji vous ne vou1 lcz> pas vous perdre vous-mefme. IX. M A x 1 M E. % 9 Ceux qui font diligens ,&qut veulent tout futre, remettent beaucoup de chofes. au lendemain. Son propre fils luy dit un jour: Je m’ap-’ pliqueavec foin à toute forte d’étude 5 je n’obmets ricn pour me rendre habile , &c cependant j’avance peu. Ce fage pere luy dit: Obmettez quelque chofe, & vous a- vancerez beaucoup. Parmi ceux qui fone de grands voyages à pied , en avez-vous vu im feu! qui couruft 1 ll faut en toutes choíês alter dordré>& ne vouloir embraflèr que ce qui eftàla longueur de voftre bias , au- trement vous vous donnerez des mouve- mens inutiles. Les Saints fe font d’abord appliquez aux chofeslcs plus aifées; le fuc- cés leuradonné du courage & de la force pour fe porter aux plus dimeiles •, peu à peu ils font devenus parfaits. Ceux qui, com¬ ma vous, veulent tout fatre en un jour , ne font nen en touts leur vie j & au con- P v]
34$ Memoires fur l’Etat prefnt train ceux qui ne s’appliquent jamais qua tine chofe, trouvent a la jin quits ont tout fait. X. Maxim e. On ne doit pas s’ejlonner quele Sage mar¬ che plus lenternent dans la voye de la ver- tu , que les mechans cn celle du vice. La pajfion entraifne ,& la fageffe conduit. ’ * Un de fes amis fe plaignoit du peu de progrés qu’il avoir fait dans la vertu. Je travaille, difoit-il, depuis plufieurs annces aimiter les Saints de 1’antiquité , & je fuis encore fort imparfait. Pour peu quejcmc fuffe applique à fuivre les exemples des mechans, j’aurois bien fait du chemin en peu de temps. Pourquoy n’eft-il pas auili facile d’acquerir la perfection que de s’aT bandonner au vice 3 Cc n’cftpas meiveille, dit Confucius-, la vertu eft clevée, & le vice eft dans le lieu le plus bas. II faut de la peine & du temps f>ourmonter,un moment fuffit pour tom- bcr dans le precipice* Cependant je vous prie de ne vous pas laifler abufer à cette fa¬ cilite apparente. II efivray qu'on fe deter¬ mine plus aife'ment au.mal quau bieny mats puis quenfuite on s’en repent toil-, jours, deft tt»e. marque qu’il j a moms de
laChine Lettre VH. 54? feie a faire le bien quit perfeverer data le>al. XI. M A x x M e. L averi table noblejfe ne conjifle fas dans ■ fang, mats dans le merite. Nousfom- les d un rang bien eleve ,quand la ver- 1 nous empefche de rarnper avec le reft es homm.es. Confucius vovant un homme qui por-» K)i un poiíTon> foupira , & dit à ccux qui luien demandaienrla raiion : Ce poiffon » qn pouvoit aifcment conferver fa vie,la; pel neanmoins, pour s’eftre laiflè aller au pliir dune amorce trompeufe. Le dcfauts deaifon excufe ton aviditc ^mais les horn— m; font-ils excufables de perdrela vertu queft beaucoup plus précieufe que la vie cue 1 aiil'anr prendre auxamorces que les bias & la vanké du monde leur prefen- tei ? Si Ton connoitloit ce qu on cherche, ■ oitiendroic un autre route pour le trou- ve Voulez* vous cttre riche , ne prenez ria de perionne Voulez-vous eftrc no- bl, mcprilez tout, jufqu’aiv mepris mel- m cpu’on pourroit avoir pour vous. Vt> hoime efibien élevc au-dejfus des autrer, tjM’id la calomnie dr les injures ne pcuvent atcwdre. jnfan'a lay. .
3'yô Memolrcs fur l’Et at prefect \*S XII. M A X I M E. t>ans I'efiat oil nous fommes , laperfeveran* ce dans le bien confijie moins d ne pas tomber , cju’d fe relever toutes les fois cju'on tombe. Vous eftes bien-heureux , Confucius, difoient unjour quclques Mandarins qu’il inftruifoit, d’eftre arrivé au fouverain degré de la vercu. 11 y a long-temps quevousne pechez plus. Pour nous, quelque effort que nous faifions pour devenir gens de bien , it ne fe paife pas de jour que nous ne commet- tions des fautes confiderablcs. Quoy-que toute faute foit blafmable, leur répondit Confucius, vous n’eftes pas fi mnlheureux que vous penfez, d’enfaire plufieurs : vof- tre vie aufli bien que la mienne eft un long voyage : le chemin eft difficile, & noftre raifonàdemi-éteinte paries paffions nous foUrnit peu de jour pour nous conduite: quel moyen de ne pas broncher quelque- fois dans les tenebres 1 quand on fe releve, les chutes retardent le voyage, mais ellcs ne le rompent pas. Ce feroit un grand mal- heur pour nous de n’en faire qu’une, eom- me les méchans qui ne tombent qu’une fois, parce que le premier précipice les iirfefte •, mais les gens de bien, qui con;
4c it chine. Lettre VIÍ. 55c tinuent à marcher , tombent fouvent. XIII. M a x 1 M E. II rieft point d'homme qui ne fe cache la moi- tie defes defauts j cependant tout flat té tju’il efl, il rougiroit de paroiflre auxyeux des autres ce quilparofl à foy-mefme. On fe plàignoic un jour dans une aC- femblee de ce que la nature en donnant des yeux aux homines pour découvrir la beautcdcs corps, neluy eti avoii pas don- nc qui pud’ent voir les efprits & découvrir les focrets des cceurs. C’eft ainfi, difoit-on, que la verm & le vice font confondus dans Ie monde. Confucius leur dit : Nous ferions fort embarraflez vous & moy, fi nous n’avion» ce retranebement, pour mettre à convert nos foibldfes. Nous y gagnons plus quo vous nc peniez, car je tiens que le Philofo- phe fouffriroit pins de paroiflre foible, que le • me chant dc paroiflre vitieux. XIV. M A X I M E. J\fe paries jamais de vous aux autres, ni en bien , parce qu’ils ne vous croiront pas ini en mal, parce quits en crojent asja plus que vous ne voulez,. C’eft ainii’qu’il parlaun jour àfes difei-
3ft Memoires fur I’Etat frcfint pies, qui affe&oicnt à tout moment deic olafmcr •, à quoy il ajpiita : Avouer fes défauts , quand on nous en icprend, c’eft modeftie : ’ Les découvrir à fes amis, c’eft ingenui- té, c’eft confiance : Se les rcprocher à foy-mefinc , c’eft hu- xnilite: Mais, les allcr prefclier à tout le monde, if Ton n’y prend garde, c’eft orgueil. Parcet échantillon de la morale de Con¬ fucius vous jugez bien, Monseigneur, que la raifon eft de tous les temps &c dc tous les lieux. Seneque ne nous a rien die de meilleur; &c fi j’ay le loiiir, comme j’en ay hi penfée, de faire un recueil entier des ma- acimes de noftre Philofophe ; peyt-eftre y trouvera-t-on routce qu'il faut , pour luy donnerrang parrai nos Sages de 1’antiqui- tc. Jé fouhaite du moins , Monseigneur, que le portrait que je viens de vous en faire , ne vous ait pas toutrà-fait déplu. Sal vivoit encore aujourd’huy , tout Phi- lofophe qu’il eft , je fdis feur qu’il feroit fenfible à l’approbation que vous luy don- ncriez. Un rémoignage comme le voftre, toil jours éclairé, toil jours lincere, doit ne- ceílãíremenc: faire plaifir aux*plus grands
'•''de la Chine. LêTtre VII. 3fj hommes. Peut-eftre que jufqu’icy on a pen compté en France fur l’idee que tout l’O- rien s,’en eft forméc i mais dés que vous l'honorerez de voftre eftime, tout le mon¬ de fera perfuadé que 1’antiquité ne l’a point flatté, & que la Chine en le choififlant pour MaiftreSc pour Dodcur,arendu juftice à fon metite. Je fuis avec un profond tef- ped, MONSEIGNEUR, P* Vostr.1 GranbeurJ Le tres-humble & tres- obéiílànt ferviteur, L-J.
Memo ires fur I’Et at prefent^' +G W» fm (<&}&* Wf>3 «er s«* Lettre VIII. A Monfcigncur de Pheiipeaux, Secretaire d’Etat. JDtt caraãere particular de 1'efprit dei Cbiuois. ONSEIGNEUR, Si dans cette Lettre que j’ay 1’honneitf de vous écrire, je me borne à ce qui touche Ie cara&ere partículier de 1’efprit des Chi- nois, ccn’eftpas que je ne fçache 1’obliga- tion ou je fuis de vous remire un compte exaft de toutcs les autres connoifíances que nous avons acquifcs en nos voyages : mais j’ay cru que jene pouvois mieux commen- cer àfatisfaireàcedevoir,qu’en vous en- tretenant d’abord de íe qui doit naturellc- ínent vous faire plus de plaifir. Un Capitai- ne écouteroit parler plus volontiers des guerress&dela brayoure des Tareares ,6c
•->deUchine. Lettre VIII. jyf ãn-cóurtifan de la polite (Te des Chinois ; mais qtiand on eft atifti fpirituel que vons í’eftes,& 1’hericier dune màifoti qui scft touiours diftinguée par 1’efprit dans les fciences, & par la penetration dans le raa- niraentdes plus importantes affaires-, je ne crois pas quon puifíe traiter une matiers qui voiis foit plus propre & plus agreable que celle-cy. De tous les peuples du monde,il n’cti eft aucun qui ne fe pique d’elprif, fou- vent encette matiere, les plus barbares íè preferent aux plus polis. Les habitans du Cap de Bonne-Efperãnce, que nons nepou- vons guete nous reprelenter fans quelque cfpece d’horreur, & qu’on a bien de la pei¬ ne à compter parmi les hommcs , regar- dent neanmoins les Européens comrne des efclaves, Sc traitent les Hollandois de gens groífiers Sc peu éclairez dans le gouverne- ment. Les Siamois, dont la phyíionomie eft af- fez connuc en France, & qui ont dans les Indcs des ames routes faites pour leurs corps, difent ordinairement, que le Ciei» dans lepartagequita fait des qualitez na- turelles ,aaccordé aux Francois labravou- re SC la fcience de la guerre , aux Hollandois le genie du commerce, aux Anglois 1’art ds
35 6 Memoires fir PE tat prefect la navigation, auxChinoisla fagciTe pr<9- {)lc du gouvernement; maisqu’il a donné ’efprit aux Siamois. S’ils ne nous en a- voicnt averti, peut-eftre n’y aurions-nous pas fait reflexion, & e’eft une decouverte dont nous lent fommes redevables. Aprcs cela, il ne faut pas s’etonner, fi lcsChi- nois, qui traitent d’aveugles tous ks peu- files dc I’Orient, fe font à lenr tour donné a preference & onreru eftre fins contredis la nation du monde la plus fpirituelle. On ne peut pasdouter qu’ils n’ayent en leffetde l’efprif, mais il me femble qu’on n’en connoift pas encore afléz bien le cara- ilerc. A voir leurs Bib’.iotheques, leurs Univcrfitez, lenombre prodigieuxdeleurs doétèurs, leurs Obfervatoircs, &le foin qu’ils prennentde bien obferver, on juge- roitque cette nation eft non feulement ha¬ bile, mais encore pirfaitement inftruite en toutc forte de fciences; qu’clle a de la pe¬ netration , de 1’invention, du genie pour tout. Cependant; qnoy-que depuis plus de quatre miile ans, on propofe des recom- penfes aux fçavans, & que la fortune d’une infinite de gens depende de leur capacite, ils n’ont pas eu encore un feul homme me- diocrement profond en aucune fcience fpe- oulative. Ils ont découvert routes ces mi»
- de% U Coité. Lettre VIII. 35-7 nes prcécieufes , fans en cveufer aucune,» joiiiílàãntenpaix durant tant de fiédes de la reputation des plus fçavans hommes du monde, parce qu-H s ne voyoient perfonne» qui ne fuft encore plus ignorant queux. Ainlijecrois pouvoir afl'urer, fans leur faire aucune injuftice, que parmi les quali- tez dont lc Cicl a differemment enrichi les peuples dela terre,ils n’ont pas receu en parcage cet efprit de penetration & de fub- tilité, ír neceííaire à ccux qui s’appliquent à la connoiífance de la nature. Cette Logi- que fur laquelle nous avons fi fort rafiné, la Geometrie qu’on a portée en France à un fi haut point de perfection , 8c qui peut paíler pour le chef-d’oeuvre de 1’efprit hiunain, n’entreronr jamais dans leurs Academies; 8c malgré l’orgueil naturel dont ils font pleins, ils avoueront fans peine, qtt’en ces matie- res , les Européens feront apparemment toujours leurs mailtres. II eft vray qtfils ont leur Philofophie; qu’ils établiílent certains príncipes pour ex^ pliquer la compofition des corps, leurs pro- prietez, leurs cfFets. Ils ne font pas aulli lout-à-fait ignorans dans 1’Anatomie 5 ils reconnoiííènt mefme une circulation de fang & d’humeurs; mais toutes leurs idées fbiufi ^cneralesjfi coufufes & orduiairc-.
Memoircs fur I’Etat prcfnt menr fi fauílès, que je n’oferois ici en fake le detail. Lcur Arithmetique eft moins imparfai- te, quoy-qu’ils n’y emploient point com- nienous le %ero, ce qui eft pourtant d’un ' .tres-grand fecours. Ils n’enpratiquentgue- re les regies par le calcul,mais ils fe fer¬ vent d’un inftrument compofé d’une peti¬ te plariche dun pied Sc demi de long, fur le iravers de laquelle ils paflent dix ou douze petits baftons paralleles j chacun defquels enfile plufieurs boutons coulants : en les af- femblant, ou en les retirant les uns des au- tres, ils comptent à peu-prés comme nous ferionsavecdes jettons, mais'avcc une fi grande facilite qu’ils fuivent fans peine un Komme, quelque vifte qu’il life un livre de compte : à lafinon trouvcl’operationtou- te faite, Sc ils ont leur maniere d’en fairc Téprenve. Leur Geometrieeftfort fuperficielle, elle fe borne à pen de propofitions, Sc à qucl- ques problêmes d’Algebre, dont ils font la refo'mion fans principe, &c feulement par induction. Ils pretendent eftre les inventeurs de la Mufique,& l’avoirportée autrefois à la der- niere perfection: mais ou ils fe trompent, «u ils Font tout-à-fait perdue > car ccllQ
,de Lt Chine. Lettre VIII. 35-5 qu’ils cmployent à prcfent eft fi imparfaitç qu’e!le n’cn meritepas mefme le nom. Pour ce qui eftde l’Aftronomie, il faut avoiier que jajnais people dans le monde ne s’y eft íi conftãmmem applique. Cet¬ te fcicnce leur eft redeyab'.e d’une infinite .d’oblervations 5 mais J’hiftoire, qui lesrap- poite en general, n a pas cu ioin de defeep. die dans le detail qui feroit neccflaire pour retirei tout le fruit qu un fi grand travail fembloit proraettre. Cependant il n’a pa$ efte tout-i-fait inutile a !a poftcritc. Nous avons plus dc qu.arreccns obfervadons taut d Eclypfes que de Cometes & de conjon- .édons, qui aileurent leurChronologie, & qui peuvent feryir à perfe&ionnerla nof- trc. Quoy-que leurs tables fuifent imparfai- jtes,ellesn‘ont pas laiftede fervir utilemcnc à regler les temps; mais aprés une certaine fukc d’annees leurs aftronomes eftoient obligez d’y faire dcs corrc&ions , parce qu’elles ne s’accordoient pas exadement a vec le Ciel, jufqu’au commencement de ce fiecle qu’ils curent quelque connoiflànce de noftre aftnjnomie. Les Europecns ont de- puis entierement réformé leurCalendrier, cequi les a rcndusfi celebres & fi neceflai- fes dans l’Etat, que rien n’a tant contribuç
a6o Memoircs fur I'Etat prefnt à y affcrmir la Religion , & a la dcfendrfi dans lcs diverfes perfections quelle a fouifertes. Si les Chinois ont manque d’excellens Mathemariciens , ils one eu du moins de par fairs Aftrologues parce que pour réiiífir dans l’Aftrologie judiciaire, il iuffit d’eftre habile trompeur , &c de fjrvoir mentir a- droitement , ce que nuile nation ne peuc difputer à la Chinoife. Il y a depuis plu- Ceurs fiecles des fourbes de ptofeiflon, qui {iromettent par la connoiiTmce dcs allies a.pierrephilofophale& 1’immortalitc. On marque chaque année dans 1 Almanach> les hons Sc les mauvais jours pour les bafti- mens, pour les manages, pour le commen¬ cement des voyages, Sc pour de fcmbla- bles adipns, done lc fuccés depend plus de la fagefle desihommes que de toutes les in¬ fluences du Ciel. Les Miflionnaires craignant qu’on ne leur attribuaft ces Ibttifes & ces fuperfti- tions ridicules, parce qu’on les fait auteurs du Calendricr, fe crurent obligcz de fai- re une declaration publique du peu d<3 part qu’ils y avoient: ils protefterent qu’ils les condamnoient abfolument; & 1 Em- pereur , quinedonne point dans ces foi- bklfes , a bien voulu, & mefme a efté fore
• dela Chine. I. f t r r e VIII. fort tédific qu’iis s’expliqualTcnt là-defíus. Lai Medecinc n’apas cfté negligee *, liuis comme la Phvfique Sc 1’Anatomie qui en font les principes,leur one toíijours man¬ que, ilsn’y ont jamais faic de grands pro- grés.llfaut pourtant avouer qu’iis ont ac¬ quis uneconnoiffance particuliere du pouls, qui les a rendus celebte dans le mondc. 11 y a* plus de quatre roille ansquel’Em- pereur Hoami en compola un traitc, Sc de¬ pths cetemps-là les Medecins Chinoisont regardé cette fcience commc le fondement de toute la Medecine. Ils touchent le pouls d’une maniere i faire lire ceux qui n’y font pas accouftu- Fnez. Aprcs avoir applique les quatrodoigts lelong de rattére>& prefle fortement Sc uniformcment le poignet du malade , ils (è relafchcnt peu àpeu jufqu’a ceque le fang arreftc par le preilement, ait repris fon cours ordinaire. Ils rccommencent un moment aprcs , â ferra: le bras comme auparavant v ce quils continuentaílèz long-temps à di- verfes reprifes. Enfuite comme des gens qui vouaroient toucher le claveflin, ils é- levent &abaií!èntlesdoigts fucceflivement I’un apresl’autre,appuyant mollement oil avec force, quelquefois plus vifte, & quel- J II 7 a 4;»t. ant. Tame /.
Memoirts fur 1’Etat preferi qu.fois plus lent cm cut, jutqu a cc que 1 at- tére reponde auxtouches que le Medecin remuc tic que la force > la foiblefle, le dere- glement, Sc tous les autres fyroptomes du pouls fc manifeftent. Ils pretendent qu il n’arrive jamais d’acci- dent extraordinaire dans la conftitution qui n’altere lc fang, &c qui par confequent ne fade quelque impre.fllon diferente dans les vaifleaux. Ce n’cft pas tant par lc railonne- xnent qu’on s inftruit en cette matiere quo par une longue experience, qui dccouvre beaucoup mieux que la fpeculation, tousces jnervcilleux changemens. Quand on s’cft long-temps appliqué à ccoutcr la voix de la nature, qui s’explique par les battemens du poufs, on Lnt paitai- tement ces differences , qui d’ailleurs pa- roiffent imperceptiblcs.. L’infomnie ou la létargie ,le degouft ou la faim , no Btal do telle, ou une foiblcile d’eftomacii,la ple¬ nitude , ou lepuifement, tout cela eft l’efFct ou la caufe de quelque intemperie qui arri¬ ve dans la made du fang. Ainfi fon niouvement fera pour lors moins frequent ou plus vifte, plus plein ou plus foible, uniforme ou irregulier. Qiiel- qiiefois cc feraun tremoudement cauíé pat ’iqc ebullition de route la mjile des hu-
• de Ia chine. Lettre VIII. tf* roeurs, qu on íentira à peu prés comme une cloche qui tremble encore aprés avoir die íonnce. Quelquefois auili 1’artcre ne ba¬ tei.i pas dc coup, mais s enflera peu à peu. Hn lapreiI.nK on pourra encore sapperce- •voir de plufieurs cfFets qui ne fe dcciarent pas au íeu! atrouchcmcnt; car pour lors le •cours de la'circulation qu’on íufpend,ou qu on dirainue, & qui recommence un mo¬ ment apresavee plus de force, fera juger diftei eminent de la difpofition du cceur, de Ia fermentation qui s’y faie, de la qualité du langqui s’v prepare , des obílacles qui .s oppofentà fonpaílãge, desmatieres grof- íieres Sccrucs dont il eft charge,dela na¬ ture des cfprits qui le fubtilifent trop, & qui precipitem la tranípiration. Les Mcdecins Chinois pretendem avoir diftinguc par une longue Experience routes ces differences de pouls, & avoir connu les cfFets & les mala- dies qui y font ordinairement atcachées} ainli ils ticnnent la main de leur malade un quait dheure, tantoft la droite, quelque¬ fois la gauche , &c íouvent toutes les deux cn incline temps. Enfuite, comme s’ils a- voientefte infpirez, ils font hardiment les Prophctes : Vous n avez point eu dc mal de teíle, ciifcnt-ils, mais une pcfanteur qui vquí a alloupi; ou bien , vous avez perdu Çij
$64 Mem sires fur I’Etat prefixt 1’appetitven deux jours précifément il vous icviendra; ce foir,quand le foleil fe cou- chera.vous aurezlatcfte plus libre ;voftre pouls indique des douleurs dans le bas ven¬ ire; allurement vous avez mange d’une tel¬ le viande: cette incommodké durera cinq jours,aprés quoy elle ceflera; &c ainfi des au- tres fymptomesdela maladie qu’ils décou- vrent, ou qu’ils prédifent all’cz jufte , quand ils font habiles; car pour les autres ce iont ordinairement de fauxProphetes. On ne peut pas dourer , aprés tous les témoignages que nous cn avons , qu’ils n’ayent en cette na.tiere quelque chofa d’extraordinairc, & quelquefois meime de furprenant. Neanmoins il faut prefque tou- jours sen défier , & on ne fçauroit eftre trop en garde contre eux ; parce qu’ils fe fervent de tgutc forte de moyens pour s’indruirc fectettenaent de 1’eilat du maladc avant que de le vifiter. Ils feignent mefme, pour fe faire de la reputation, un genre de maladie qu’ils procurent quelquefois dans lafuite. Uneperfonne m’adit qu’ayant fait appeller un Medecin & un Chivurgien pour le guerir d’une playe ,1’un d’eux luy avoi dit que tout le mal eftoit caufé par un pe¬ tit ver qui s’eftoit infinué dans les chairs, fy qui luy cauferoit iafaillibleiacnt la can-
* de la chine. Lett re VIII. grcne , li par quelque remede on ne l’en faifoit fortir, quo luy Teal dans le pais avoit ce fccret, Sc qu’il l’employeroit en fa fa- veur, pourveu qu’il luy donnaft une fom- me coniiderable d’argenr. Le malade la luy promitj&en avança une partie, mais ce fourbe,aprés divers remedes inutiles, engagea enfin adroitement un petit ver dans fon emplaftre, qu’il retira une heurc aprés cn triomphant , comme s’il eftoit forti de la playeniefme. Son compagnon, qai n’a- voit rien gagnéàce manégc, le découvrit dans la fuite; mais il n’cftoit plus temps, SC leChirurgien fe.c&nfola plus facilemcntde la perte de fa reputation, que le malade de la perte de fon argent. Quoy-qu’ilenfoitde la capacite desMc- decins Chinois, il eft certain qu’ils prédi- fent pi us facilementlc mal, qu’ils ne le guc- riilcnt ; & Ton meurt cmre leurs mains comme par tout aillcurs. Ils préparent eux- mefmesleurs remedes,qui confident ordi- nairementen pillulles: felon qu’ils les pré¬ parent, elles font fudorifiques , elles puri- fient le fang & les liumeurs, elles fortifient l’eftomach, elles abbatent les vapeurs, elles font reftringentes, ou dilpoíênt peuà peu à l’cvacuation j mais elles n’operent guere par la purgation. Ils ne faignent point, Si
^66 Memoirtsfur i'Etatprefcnt ne connoiifent l’ufage du lavement que dc- puis qu’ils ont eu communication avec les Medecins de Macao, lls ne defapprouvent pas ce remede, mais ils le nomment le re¬ mede des Barbares. Ils appliqucnt des ven- toufes non feulement fur les épaules, mais encore fur le ventre , pour diminuer les douleurs de la colique. lls font prefque tous perfuadez que la plufpart des maladies font caufées par des vents malins &c corrompus qui fe gliifent dans les chairs, & qui afte&ent mal routes les parties du corps. Le moyen le plus four de les dilliper, c’eft d’ap^iquer en differcnts jendroits des aiguilles rouges oudes bouton9 de feu, c’eft leur remede ordinaire. Urt jour que j’en paroiflois furpris ,un Chinois me dir, en faifantallufion àlafaignée : On vous traitc en Europe avec le fer, ici on nous mar- ttrife avec le feu; la mode apparemmcntnen chançerapas > parte que les Medecins ne fen- tent ^pas le mal qu'tls nous font, dr qu’ils ne font pas moins bien pay ex, peur nous tour- jnenter, que pour nous guenr. Je ne fçay fi les Chinois ont appris des Indiens ce violent remede, on fi les Indiens cux-mefmes l’ont receu des Medecins Chi- aois; mais dans les lodes on pretend que le feu guait de tous maux. Cette perfuafion
-i6S M (Moires fur l'Et at prcfcnt diaux.Ils en ont de plufieurs fortes, & fort naturels, parce qu’ils ne confiftent la pluf- part que dans des herbcs , dcs feiiilles oti des racines. Leuts fimples font en grand nombre : &c fi Ton en croit les gens du pays » ils ont tous des vertus fmgulieres &c éprouvées. J’en ay apporté id prés de qua- tre ccns deflincz avec leurs coukurs & lcur forme naturelle, fur cedes que i’Einpereur a fait peindre pour fon cabinet. Le Pere Vifdelou, l’undes fix Jefuites qucSaMa- jeftéy envoya 011685. s’appliquc à la tra- dudionde l’Herbier Chinois ou les ver¬ tus & les qualitez dc routes ces plantes font expliquees. Ce Pere, qui s’eft rendu tres- capable dans la connoiflancedes livres, y ajoutera fes reflexions particulieres;& je nc doute point que ce qu’il nous donnera là- deflus n’enrichifle noftre Botanique & nc contente tous les curieux. Parmi ces fimples il y én a de deux ef- peces particulieresdont je puis parler par avance. Le premier eft la fcuille de * The, ou plutoft de Tcba,corame on 1’appclle ila Chine. On eft ici fortpartagé furies pro- prietez qu’on lay attribuc. Les uns (outien- jient qu’il en ad’admirables y d’autres que *Thé eft un mcchant mot de la province Jc Fokicn. faut dire Tfha, t’cft ie terme ds U languc Mandariae,
* delaChint. Lett re VIII. 369 ceil une imagination, & un pur entefte- incnt ties Europées, qui eftiment toiijours les nouvcautcz, & qui donncnt du prix à tout cequ’ils ne connoiflent pas. En cela, comme en la plufpart des chofes oil les hommes ne conviennent point, jc croy qu’il y a un milieu à prendre. A la Chine on n’eft fujet ni à la goute, ni à la pierre, ni à la feiatique; &ons’y-> magine que le frequent ufage do The pre¬ fer ve de touscesmaux. Les Tartares qui fe nourriflent de chair crue, font maladies Sc fouffrentdes indigeftions continuellesdés qu’ils ceifent d’en boirc; ôcpour en avoir abondâmment,ils fourniflènt à I’Empereuc prcfque tous les chevaux qui fervent à re- monterfacavaleric.Quand on adesverti- ges ou des funaées qui chargent la tefte, ore fe fentextrémement foulagé dés qu’on s’ac- coutumc au The. En France il y a une in¬ finite de gens qui s’en trouvent bien pour la gravelle, les indigeftions, les maux de tefte; & quelques-uns prétendent avoir efté guerisde la goute prcfque miraculeufement» tant fon effet a efté prompt & fenfible. Tout cela prouve que le The n’eft pas une chimere & un pur enteftement. Mais aufll quelques-uns, aprésen avoir bu, en dor- ment mieux > ce qui prouve qu’il n’eft pa$
37® Mcmoites fur I'Etaf -prcfint propre à abbatrc les fumées.ll y en aqui n’en prennent jamais aprés le repas, fans experimenter de méchans effets jlcur digel- tion en eft troublée, & ils fcntent long- temps aprés des cruditcz & une repletion incommode. Dautres n’en Tone foulagez nidans la goute, ni dans la feiatique. Plu- fjeursdifent qu’il deflechei qu’il maigrit, qu’il rellèrre; &quefi l'on ytrouvequel- ques bonnes qualitez, laplufpart des autces - feiiilles feroient à peu prés le mefmc cfFet. Ces experiences prouvent au moins que fa vertu n’eft pas fi univerfelle qu’on s’itua- gine, Ainfi jecroy qu’ilfautcn parler moderé- ment&pour lc bien&pour le mal. Petit— eftre que l’eau chaudc eft toute feule tin bon- remede contre les maladies, dont on attri- bué laguerifon au The : Et il y a des gens qui font exempts de beaucoup d incommo- ditez, parcc qu’ils fe font fait une habitude d: boire chaud. Cependant il eft certain que le The eftcor. oiifdc fa nature, car il atten. 4rit les viandes dures avec lefquclles onle faitboiiillir,& par confequcnt qu’il eft pro- pie à la digeftion, c’eft-à-dire à la dillolu- 4on. Gela mefme prouve qu’il eft contraire aux obftiu&ions, & les liqueurs emprein- Efis de fes ganicuks ou de ks fçls détachenr
dteLi Chine. Lettre VIII. 371 $ entraaifnenr plus facilement tout ce qui s?attache aux tuniquesdes vaiiTeaux.Cettd mefme q-.ialitc eft propre à confumer les humeurs fuperflucs, à donner du mouve- ment deciles qui croupiffent & qui fe cor¬ rompem, à évacuer les autres qui caufenr lés douleurs de la fciatique Sc de la goute. De forte que le The pris avec precaution eft un fort bon remede, quoy-qu’il ne foirpas fi efficace, ni fi univcrfel que le tempera¬ ment decertaines gens,la force du mal>& certaines difppfitions occultes n’cn puiftenc fòuvent retarder l’effet, ou mefme en ren- dre la vertu inutile. Pour sen fervir utilement, il eft bon def lé connoiilre, car il cn eftde plus d’une for-* té. Celuy de la province de Chenfi eft gro£•- fier, afpre & deiagreable. Les Tartares cn boivcilt; il leur faut un diftolvant plus fort qu’aux Chinois, à caufede la viande crue dont ils fe nourriftent. Il eft à grand mar¬ che dans le pais, Si la livren’encoufte pas trois fols. Dans cette mefme Province on en trouve dune efpece particuliere, plus fémblable à la moufte qu’aux feiiilles a’un arbre. Onle garde long-temps. Si l’on pré- ttnd que le plus vieux eft excellent dans les-- maladies aigucs. On en donne auifi aux ma. lades, d’une troiíiéme forte, dont les feiril*-
371 Maneires fur I’Etat prefent les font fort longues & fort épaiílès, & il eft bon á mefure qu’il eft garde; mais ce n’eft pas là le The ufuel. Ccluy qu ’on boit ordinairement à la Chine n’a point denom partiailier >paica qu’il íê cueillc indifferemmenten divers ter- roirs. Il eft bon, l’eau en eft rougeaftre, le gouft fade Sc uh peu amer; le peuple s’en iert indiftcremment à toutes les heures du jour, & c eft la boiilonla plus comiuune. Mais lçs gens de qualité cn ufent de deux autres efpeces qui font fort celebres à la Chine. La premiere íè nomme le Thé fotimlo i e’eft le nom dulieuouon lecueil- le- Les feiiilles cn font an peu longues, l’eau claire & verte quand il eft frais,le gouft. agrcable y il fent, dit-on en France, un peu la violette, mais cette odeur ne luy eft point mturelle : & les Chinois m’onc fouvent allure quele bon The ne devoir avoir au- cunc odeur y. e’eft celuy qu’on prefente or¬ dinairement dans les vifites y mais il eft ex- trémement corrofif. On ne doit pas en. prendre à jeun, & à la longue on s’en trou- veroit incommode. Peut-eftre quo le fucre qu’on y mefle en France en corrige I’acri- inonieymais à la Chine,ouIon le prend pur,untrop grand ufage de ce 7he feroit capably 4e gafter l’eftomach.
t * de l* Chine. Lett re VIII. 373 #La dcuxicmc efpece fe nomme le The voiii. Les fciiilles , qui en font petites &c noiraftres,donnent à l’eau unecouleurjau- ne. Legouftencftdclicat,&reftomach le plus foible sen accommodeen tout temps. En hyver, jl faut cn ufer moderément mais en efté, on n’en fçauroic trop boire. Il eft fur tout admirable dans la fueur, aprés un voyage, une courfe , ou quelqu’autre exercice violent. On en donne aulli aux naalades, & ceux qui ont quelque foin de leurfanténen boivent pointd’autre. Quand j’cftois à Siam , j’entendois fouvent parler de la fleurdc The, du The' imperial,5c de plufieurs autres fortes de The' dont le prix eftoit encore plus extraordinaire que les pro- prietez qu’on leur attribuoit; mais àla Chi¬ ne je n’ay rienoiii delemblable. Univerfellemcnt pailant, le The pout eftre excellent doit fe cueillir de bonne neu- re, quand lesfeiiilles cn font encore peti¬ tes , tendres & pleincs de foe. On com¬ mence ordinairement à les amailer au mois de Mars ou d’Avril, felon que la faifon eft: plus ou moins avancée. On les expofe en» iliice à la fumée de l’eau boiiillante, pout lesramolliridés qu’elles enfont pénétrées „ onles pafle fur des plaques de cuivre qu’on tignt fur le feu, & quilesfechcnt peu à peu?
574 Memoires fur I'Etat prcfènt jtil'quace qn’elles fe rillbflent, S-'quellgs ib roulent d’elles-mefmcs de la maniere que nous les voyons. Si les Chinois eftoient moins trompeurs, le The en feroit meil- leur ■, mais fouvent ils y meftent d’autres herbes, pour gcoflir lc volume à peu de frais, 8c en retirer plus d’argent. Ainfi il eft rare d’en trouvcr qui foit parfaitement pur. Il croift ordinairement dans les vallécs & au-pied des montagnes. Le meilleur vientdans les terroirs pierreux.Celuy qu’on plante dans les terres legeres tientlefecond rang. Le moindre de tous fe trouve dans lés terres jaunes; mais en qijelque endroit qu’on le cultive,il faut avoir foin de I’expo- feraumidy, il en a plus de force, & porte trois ans aprés avoir efté feme. Sa racine reftemble à celle du pefcher, 8c les fleurs • aux rofes blanches Sc fauvages. Les arbres • viennent de toute forte de grandeur, depuis deux pieds julqu’a cent •, &011 en trouve de figros que deux homines auroient de la* peine à les embrafler. Voilà ce qu’endit LHerbicrChinois.Pour moy voicy ceque j’en ay vu. En entrant dans la Province de Fokicn on me fit remarquer pour la premiere fois * du The' fur le penchant d’une petite colli- ne j il n’cftoitque dg cinqou fix pieds de.
X de la Chine. Lett re VIII. haur. P.liuiteuts tiges, done chacune eftoic comme le pouce, jointes enfemble & divifées par !a cimeen plufieurs petits ra- mcaux, formoient one cfpeccde bouquets d peupréscomme nofttcimyrthe. Letronc quoy-que fee en apparence portoit nean- moins des branches & des feiiilles bien vertes-; Ccs feiiilles eftoient allongees par la pointe, aílèz étroites, d’un pouce ou dun pouce&dcmi de long, & dentelées dans tout leur contour. Les plus vieilles paroifc foient en dehors un peu blanches , elles eftoient dures, caflantes, ameres. Les nou- velles au contraire eftoient molles , plian- - tes, un peu rouges , liftees, traniparenteis &cafíèzdouccsaugouft,lur tout aprés les avoir maíchées durantquelque temps. Comme ceftoit au mois de Septembre9 . j’y trouvay de trois fortes dc fruit. Dans les branches nouvelles il y avoit de petits > pois mous, verds par le dehors, & pleins en dedans de graines jaunes. En d’autres,. lês fruits eftoient gros comme des féves,, mais de d-fferentes figures •, les uns ronds9, renfermant chacun un pois les autres al- longez, qui en renfermoient deux-, & quel- ques-uns de figure triangulaireenportoient trois fort femblables à-ceux qui portent la ' gfaine de fuif, ÔC qui font fi famcuxd laChi-
tçj(, Memoir is fur I’Etat prefent ne. La premiere peau dont ces fruits ou plu- toftces graines font envelopées, eft verte» fort épaifle Sc peu unie. La feconde eft blan¬ che Si plus mince, fous laquelle une troifie- mepellicule tres-fine couvre uneefpecede gland ou unenoifette parfaitement ronde, qui dent à l’ecorce par une petite fibre, d’ou elle tire fa nourriture. Quand ce fruit eft nouveau, il a peu d’amertumemais un ou deux jours aprés avoir eftccueilli, il (c defi- feche, il s’allongc, il jaunit, il ie ride mef- me cornrae une vieille noiiette;enfinilde- vient huileux Sc fort amer. Outre cela je trouvaydans ces arbres unetroifiéme forte de fruits vieux & durcis, dont la premiere peau noire Sc entr’ouverte laiftoit voir au- dedans une écorce dure, caflante Si tout- à- fait fcmblable à cel!e d’une châtaigne. Apres L’avoir rornpue , à peine y trouvay-je aucun veftige de fruit, taut il efioit deflcche & ap- plati. Enquelques-uns cc mefme fruit s el- toit pulvcrifé , en d’autres on y trouvoit une tres-petitc noifette tout-à-fait feche, Sc à de- mi couvertede fa premiere pellieule. Parmi ces fruits , on en voit un grand nombre qui nont point de germe, Sc qu’on appellc femelles; ceux qui en ont fe peu- vent femer, il en vient des arbres. Mais les Chinois fe fervent ordinairemeut de gref-
* de Ia Chine. Lettre VIII. 377 fes, 6c cn font des plants. Pour micux con- noiftre la nature de cet arbre, jeus la cu- rioírté de goufter 1’écorce du trone 6c des branches. Je mafchay auífi du bois 6c des fi¬ bres , I’un & l’autre me parut fans aucunc amertume, 6c mefme lur la fin j’y trouvay tin çouft de régliílè aifez agreable, mais pen feniible, 6c qui ne fe découvre qu’apres y avoir faitquelque reflexion. Quoy-que ca detail puifl'e dcplaire à ceux qui prennent peu d’intereft àla fcience des plantes, je fuis feur que les curieux fouhaiteroient encore quelque cliofede plus fpedfié, comrae fe- roit le pannache de fes fleurs , l’arrange- mentdeleurs fibres, la conformation des rameaux ÔC des racines,6Ccent autrespar- ticularitez quf en font Tanatornie •, mais pour cela il faut du loifir, 8c je n’eus qit un quart d’heure pour examiner l’arbrc done j’ay 1’honneur de vous parler. Ily a àla Chine un autre Simple beau- coup moins commun quele The, 8c pour cela mefme plus eftimé, qu’on nomme le Gin-fern ; Gin veut dire horame , Sc fem plante ou Simple > comme qui diroit Sim¬ ple humain, Simple qui reflemble à l’hom- *ne. Ceux qui jufqu’ici ont donné une au¬ tre interpretation à ces mots, font cxcufa- blcs>parce qu’ils ne connoifloicnt pas \a
y/% Memoircs Jin /’Etat Jrefent force des caracteres Chinois,qui feuls ren- fermenc la veritable lignifieation dcs ter- mesv LesSoavans luy donnent dans leurs livres beaucoup d’aiures noms, qui mar- quent aflêz le cas qu’ils en fontycomme le Simple fpiritueux, le pur efprit de la terre, la grai flede la mer, le remede qui commu¬ nique l’immortalite, 6c plulieurs autrcs de cette nature. C’eitune racine groife environ comrae la moit'e du petit doigt, & une fois plus longue. Elle fe divifeendenx branches, co qui fait une figure affez femblable au corps humain avec fes deux jambes. Sa couleur rire fur le jaune;&quand onl’a gardée quel- que temps elle fe ride & fc durcit.Les feiiil- les quelle pouflè font petites &rerminées en pointes, les branches en font noires, la fleur violette, la tige couverte de poil. On1 dit quelle n’en pouffe qu,une,que cette ti¬ ge ne produit que trois branches, & que chaque branche porte les feiiilles quatre à quatre,ou cinq â cinq. Elle croift à 1’ombre & dans un terroir humide, mais fi lente- ment qu’ellc n’eft en fa perfection qu’aprcs une longue fuite d’annees. On la trouve ordinairement au-deilous d’un arbre qui fe nomme Ktachtt, peu different du Sicomo- re. Qtioy-qu’on. en tire de plufieurs en-
de Ik chine. Lettre VIII. 379. droits, le meilleur venoit autrefois du Pet- cij. Celuydont on ufe à prefent fc prendi dans IcLeutttom, province dépendante de la Chine, & fuuée dans laTartarie orien¬ tal e. De tousles cordiauxil n’en eft point aa féntiment des Chinois, qui foit compara¬ ble au Gin.fim. Il eft doux & agteable, quoy-qu’on y trouve un petit gouft d’amer- tume; maisfes eftets font merveillcux. II purifie le fang, il fortifie 1’eftomac, il doa- neaux pouls foibles du mouvement, il re¬ veille la chalcur naturelle, fkaugmentecn* mefme temps rhumide radical. Les Mede- cins nefinilíènt point, quand ilsparlentde fes vertus •, fie ils ont des volumes entiers fur fes differens ufages. J’ay un reciieilde leurs receptes,que je rapporterois ici tout: entier, fi je ne craignois de vous ennuyer. Je le pourray imprimer dans la fuite avec plufieurs autres traitez qui regardent la M e- decine des Chinois. J’ajouteray feulement à ce que je viens de vous en dire, la manie- re dont on ufe ordinairement dans les maladies accompagnées de foibleílès ou de défaillance, foit qu’elles viennent de quel- que accident,.ouqu’un grand âge les ait: caufées. Prenez un demi gros de cette racine ( il
3$o Memoires fur t Etât prcfent taut commcncer par une petite dofe, on pourra laugmenter dans la fuite, felon 1’ef- fet que les premieres prifes produiront) faites-la fecher au feu dans un papier, ou metttez-la tremper dans du vin,julquace qu’ellecnl'oit imbue & penetrée. Coupez- la enfuite par petites pieces avec les dents ( &c non pas avec un coutcau, le fer en di- jninue la vertu ) & aprés 1’avoir ealcinée vous en prendrez la pondre en boi, dans 1’eau chaude ou dans du vin, felon que vof- tre mal vous le permettra. Ce fera un ex¬ cellent cordial, & à la continue vous vous trouverez fenfiblement fortifié. Prencz au(Ti cette mefmc quantite de Gin fn, ou davantage li vous eftes extré- mement foible; & aprés 1’avoir partagée en petits morceaux, faites-la infufer dans un demi verre d’eau boiiillante, ou mefme faites-la boiiillir avec 1’eau; cette eau quo vous boirezaurale mefine elfet. Larachae peut fervir une feconde fois, mais elle a moinsde force. On en fait aufli des boiiil- lons, des éleótunires, des paftes, des firops, qui font d’excellens remedes pour tomes fortes de maladies. Ilsont encore une autre racine,quc!es Portugais appcllent dans les IndesFao-Chi¬ na, qui eft un excellent fudoriíique, ties-
V , deLa Chine. LettreVITI. 3S1 propre à purgcr lcs humeurs&le fang cor¬ rompa •, mais la deicriptipn de tous ces fimples; qui font en grand nombre me me- neroic crop loin, & n’eft pas propre d’un<3 Lertre auffi courte quc celle-cy. Les Medecins Chinois ne fc fervent point d’ Apotiquaires pour la compoimondc leurs remedes, ils les ordonnent, & les preparent en mefme temps eux-meimes , quelquefois dans la chambre du malade, ?|uand cela fe peut facilement, & quclque- ois dans leurs maifons- Ils trouvent ctran- ge que les Européens en ufent autrement, &qu’ils commertcnt le principal point do la guerifon des maladcs à des gens qui ne font point intereíTez à lcs guerir, &qui fe mettent peu en peine de la qualité & de la bonté des drogues, pourvuqu’ils s’en dé- faíTent à leur avantage. Mais il y a à laChi— ne un autre defordre beaucoup plus dange- reux que celuy qu’ils nous reprochem. C’eft quetout le monde eft receuà pratiquerla Medecine comme lesautres arts méchani- ques,fans examen, & fans prendre Ces dé- grez. Ainfr un miferable, qui ne fçait ou dormer de la teftc, étudie deux ou trois mois un livre de Medecine, & s’erige en Do&éur de pleine autorité aux dépens des tnaladesqu’ilaimomieuxtuer, que d’eftrq
^Sz * Memoires fur 1'Etat prejèrit «oblige luy-incfme , fame d’emplay , de tfnourirde faim. Le peuple quoy-que mal- traité ne laille pas de s’entefter de ia capa- ciré de ces fourbes ils fe rcprocheroient leiir avarice qnar.d ils font ineonnuodez, s’ils ne mouroient , ou s’ils ne faifoient mourir leurs parens par une autre voye que par celle de la nature. Il s’en trouve neanmoins qui quelquc- fois rcconnoiflem lcur fame, quoy- que trop tard-} & je me fouviens qu’un habitant de la ville de Sotttcheou ayant perdu fa filie bcuicoup plus par 1’ignorance du Medeciti •que par la force de la maladie, cn fut fi ou¬ tre , qu’il fir imprimer une feiiille ou la m. u- vaife condnitc de ce prétendu Doóteurel- toit expliquée avec plufieurs antics refle¬ xions propres à le décrieryil en aflíchades copies dans tous lcs carrefours , & en fit diftribuer dans les principales maifons de la ville. Cette vengeance, ou, comine il di- foit, ce zele du bien public , eut tout feflet qu’il s’en cftoit promis. Le Medecin per- dit avec faréputation toutes fes pratiques, & fut réduit à une fi grande extrémité qu’il fe vit bien-toft hors d’eftat de tuer per- fonne. Les .Chinois, qui font médiocres dans les fciences , réuífiílènc beaucoup miai*
! deU Chine. LettreVIII. áans !cs Arts; & quoy-qu’ils nc les ayenc pas portez a ce degré de perfection , ou nous les Yoyons en Europe , i!s fçavent neanmoins cn cette raatiere non reulcmenc ccquieft neceflàirc pour l’ufage ordinaire de la vie; mats encore tout ce qui petit con- tribuerala commodiré, à la propreté, au commerce , & me fine a une magnificence bien reglée. Ils auroienc efté plus loin fila forme clu gouvernement , qui a mis des bprnes a la dépcnfe des particuliers, ne lea euft arrettez. Les ouvriers font extréme- ment laborieux, & s’ils n’inventent pas auífi aiíément que nous , ils conçoivent fans pei¬ ne nos inventions, & ils nous imitent aílòz bien. On fait à prefent en divers endroits de 1 Empire, du verre,des monrres, des piftolees , des bombes, & plufieurs autres ouvrages dont ils nous font redevables; mais ils one detour temps la poudreàca¬ non , l’Impriinerie, Ôc 1 ufage de la boullb- c > ^ont des Arts nouveanx-en Europe» Sc done notis leur avons peut-eftre obli¬ gation. Ils divifent la boufiole en vingt-quatro parties fculentenc, au-lieu que nous y en matquons trente-deux. Ils fefont toujours imaginez que l’aiguille marquoit par tout ie veritable lieu du pole j & ce n’eft qu a-
4 Memoires'fur I’TZtat prefcnt prés diverfes experiences que nous avons faites dcvant enx , qu’ils y ont remarqué de la déclinaifon. On trouvc en prcfque routes les Provinces des pierres d’aiman, il leur en vienc aufli du Japon •, mais le grandufage qu’ils en font eft dans la Me- decine •, on les achette an poids , Sc les meilleurcs ne fe vendent que huit ou dix fols l’onoe. Jen ay apportc une dun pou- ce & derni d’epaifl’eur, qui, quoy-qu’aflez mal arméc, leve neanmoins onze livres j elle en levera quatorzc ou quinze, quand elleferaencftat. Au refte ils ont une faci¬ lite fort grande à les tailler ; car en Fran¬ ce, quoy-que nous leur donnions routes fortes de figures, cen’eft pas fans travail Sc fans dépenfe. On a coupé à Nai kin la micn- ne en nioins de deux heurcs. La machine dont ils fe fervirent pour cela eftfimple; Sc f nos ouvriei'6 veulent en ufer, ils abrege- ront beaucoup leurtravail. J’aycru, Mon- seigneur, que vous ne leriez pas mar¬ ry d’en voir la figure, dont voicy Im¬ plication. Elle eft «ompofée de deux jambages de trois ou quatre pieds de haut, arboutez par deux liens en contre-fiches, & feparezpar line membrure qui les traverfe , Sc qui eft fftmnorcaifée dans leurs fctnelles. Sur U
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AlucJiuitr pour coufjer CAinian
5 deIt Ciine. Lett re VIII. 385' tefte tics janbages on pofe dechamp un pe¬ tit rouleau .ni un cylindre d’un pouce & demi de dimetre, qiiipenttournercircu- lairemcnt prleanoyen dunecordecoulee fur le miiiei, dont les deux bouts pendants font attache, à une double marche, fur la- quclle pofeit les piedsdel’ouvrier. A l’tine ccs extrémitez du cilindre on a maitiqué pa foil centre tine plaque de fer fort mince ,fort ronde, & bien aiguifee en tout fon coitour qui a environ huit poli¬ ces de dianetre, & qui fe meut avec une grande vitele tantoft en deiTus & tantoft en deifoits,leloi qu’on élevc 011 qu’on abat les inarches. Lbuvrierccpendantprefented’u- ne main l’aman ,& de 1’aUtre de la bouc faite d'unfade tres-fin, qui rafraichit le fer, ik qui fert i couper la pierre; mais parcc que le fer enpaflant au travels du fable, le jettc & le poulTe tout au tour avec violence, ce qui pourroit aveugler celuy qui travail- le , on a foin de placer précifement au- deifus tine petite latte tournee en demi cer- cle , qui le reçoit & qui en defend l’ou- vrier. La navigation eft un autre point qui fait voir l’adreife des Chinois. Nous n’avons pas to uj ours cite en Europe aufli habiles id aufli hardisnavigateurs que nous le lom- T-or»e I. R
Memoires fur I'Etat prefcnt mes. Les Anciens nc fc hafardoient pas fa- cilement dans les mers, ou il eft neceflaire de perdre long-temps les terres de veue. Le danger de fe tromper dans lenr eftime, ( car ils n’avoient pas encore l’ufage de la boulfole ) rendoit alors tous les pilotes cir- confpe&s. Quelques-uns prétendent que les Chi- nois , long temps avant la naiflance de Not tre Seigneur, avoient couru toutes les mers des Indes,& découvert 1c Cap de bonne Efperance. Quoy-qu’il en foit, il eft cer¬ tain que de tout temps ils ont eu de bons vaiílèaux-, & quoy-quils n’ayent pas per- fedionné l’art de la navigation , non plus :n ont pourtant fçu Grecs & que les Ro- naviguent auiG feu- ais. Lcurs vaiílèaux font comme les noftrcs de toute forte de grandeur-, mais le gabarit jr’en eft pas fi beau. Ils font tous à platte va- rangue. La prouc en eft coupée & fans ef- peron, la poupe ouverte par le milieu, afin que le gouvernail, qu’on y enferme comme dans une chambre,foit défendu par les cof- tez des coups de mer. Ce gouvernail beau- xoup plus large que les noftres eft forte- tsient attache á l’eftambort par deux cables us c que res lciences. beaucoup plus que les mains-, & a prçfent ils rement que les Portug
fit ‘Memoires far l’Et.it prefcnt Hiquiluy oftent mefme uncertain jeu qutf nous laiffons tout exprés auxnoftres, par- ce qu’il fert à donner de lair auvaiileau> is à cn angmenter le raouvement. Lcs bates voiles font de nattes fort epaif- fes t garnies de deux en deux {♦ds dans route leuv largejar de lattes ou de longues perches d’un bois tres-lcger ces voiles, qui tienjient à route la longueur du malls par le moyen de plufieurs chapelets , n’y font pas attachées par le milieu, mais dies onf prés des trois quarts de lent lavgcur du coftédelVc0«re,afinde s’accpmmoder au vent,Scdetourner facilcruentfelon le be- foin. Un grand nombre dc petites manoeu¬ vres, qui pendent dcs bords de la voile oà elles font placécs de diftance en diftaticc de- puis la vergue jufqu’a la relingue, font al- icmblces & fortement tendues fur l’ecoute, oil elles tiennentenraifon route la longueur de la natte, & en faciiitent le mouvement, quand il faut revirei de bord. Ces voile* fpn* d’une peíànteur enor¬ me , Sc ce n’eft pas un petit embarras qua dc les hiffer ■, on les ameine un peu plus facilement, parce qu’elles lont compolées de diterents pans qui tombent en fe dou- blant les uns fur les autres comme ceux d’un paravem. Lcs huniers Sc les paroquets,
dc U Chine. L e T t r i Vltí.8 9 quand ils en ont, font de groíle toile de co- tonjmais on ne les porte jamais en gros temps. Quand le vent eft arriere ou fort largue, ccs fortes de baftimens font bcau- coup dc chemin, Sc font aufli bons voiliers que les noftrcs •, mais de boulinc , ils ne font que dériver. Pour le calfas, on ne fe fert point dc goudron, mais on employe une compoft- tion faite de chaux Sc d’huile ou plíitoft d’u- ne gomme paniculiere , avcc la filaíle de bambou rapé. Cette matierc n’cft point fujette aux accidents dufeu-, &le calfasett eftfi bon, que les vaiífeaux ne font prcfque point d’eau •, aufli n’ufent-ils jamais de pom- f>e; un ou deux puits fuffifent pour mettre • e fond de caleà fee. Dans les gros bafti- mens les ancres font de fer ; dans les me- diocres, ils font dun bois dur Sc pefant, Sc on fe contente d’en bien armcr les pattes» mais j’ay fouventremarqué que cela nefuf- fifoitpas. Unegroffemarée ou un ventfrais fait chaffer le vaiffeau, quand le fond n’eft pas de bonne tenue; & pour épangner la dépcnfed’uneancrcde fer, on rifque fou- «ent de fe perdre. Pour ce qui eft des ca¬ bles , ils en ont de filaffe de coco, de chan- vre, & de rotin. Le rotin eft une cfpece de canoe fort longue qu’on treffe cnfcmbi$
39 o Memoires fur 1'Etát prefent comme depetites cordes. Les cordages en font ordinairement plats, & onr phis de force que rous les atures v mais comme ils fe coupent facilement foils l’eau, dés qu’ils touchent à quelque roche, on ne s’cn fert guere que fur les rivieres pour remontcr la marée, Sc pour fe toner. Les Chinois ontdans leurs vailTeauxun Capitaine comme nousmais tout fon foiu fe borne à contenir l’equipage en fon de¬ voir , & à le nourrir. Le Pilote marque le rhum & place la bouifole , quand on ne découvre par les terres , ou qu’on ne les connoift pas ; mais les timonniers com- mandent toújours la manoeuvre, & gou- vernent a leur gré, dés qu’ils connoiííent la cofte, ou qu’ils entrent dans le port. Les niatelots font vigilants & fi appliquez à leur devoir cju’ils n’attendent pas mefme le commandement. Vous voyez , Monseigneur. , par ce que je vielis de dire, que nous fur padbns ■ de beaucouples Chinois fur mer dansl’arc de la Navigation; mais il faut avoiier que fur les rivieres & fur les canaux ils ont une adreílè paiticuliere que nous n’avons pas. Ils y conduifent avec pen de matelots des barques auifi grandes que nos vaiifeaux, Sc il y en a un ii grand nombre dans routes
deUChine. Lettre VIII. 39* les Provinces méridionales, qu’onentienc toújours ncufmille neufcens quatre-vingts dix-neuf cTéquipées* , parmi celles qui fone deftinéesd l’ufage de l’Empereur. C’cft ainfi que le peuple parle, parce que cetce maniere de s’expliquer dans leur langue a plus d emphafe, &C íeinble marquer davan- rage, que ii 1’on difoit en un mot qu’il y en a dix mille. Il eft difficile de les con- vaincredefaux,car onen voit en eftet un fi grand nombre qu'on ne peut les com¬ pter. Elies font tomes à varangue platte. Leur voilure& leur mafture font peu diffe¬ rences de celles que je viens de décrire, mais le gabarit n’eft pas le mefme. Le corps du baftiment, qui eft cgalement large de la poupe à la prouc, a deux pants; fur le pre¬ mier , ou fur le tillac, on conftruit de bout enbotitde petites chambres, qui s’elevent au-deffus des bords defeptàhuit pieds ou environ yelles font peintes en dedans & en dehors, verniflées, dorées, & par tout d’u- ne propreté capable de faire trouver trop courts les voyages les plus longs , quoy- qu’onen faííè fouvent qui durent quaere Sc cinq mois fans difeontinuation year on cou- che, on mange, on eft roujours dans ces magnifiques barques ; Sc quand plufieurs * Kiou tçien , Kiou-pé , Kiou-ché , Kiou. R iiij
392- Mcmoires far l'EM prcfint Mandarins vontde compagnic (ce qui ar¬ rive aflèrfouvent)iln’cftpoint de lieu oà ils pnllent plus agreablement le temps. 11 s íe viíitent prelque tons les jours (ãnsfiçon > ils joiient, ils fe traitent reciproquemcnt les uns les auires, comme s’ils eftoient de la mefme famille. Cette focicté lour paroift d autant plus agreabie, quelle n’eit point gefnee, comme ailleurs, par l’embarras des ceremonies, ni fujette atix (oupçons qu’ua commerce li libre ne manqueroit pas de faire naiftre, s ils en ufoient ainii dans les ▼illes. Quoy-que ces barques íoient extréme- ment grandes, & qu'on aille prefque tou- joursà la voile ou à la corde.on ne IailTe pas de le lervir qitclquefois de longues ta¬ mes , quand il faut paffer les grandes ri¬ vieres , ou traverfcr les Lies. Pour ce qui regarde les bateaux otdinaircs, on ne ra- me point a la manicre des Européens; mais on attache un longaviron àla poupe beau- coup plus prés d’un bord que del’autre, & quelqucfois un autre fcmblablcà la prouc dont on fe fert, coramc le poiiTon fait de fa queue, le pouffant & le tirant à foy , fans jamais lclever au-delfus de l’eau. Cette manoeuvre produit dans le bateau un rou- lis continuei, mais elle a cct avantage, quq
dcla Chine. Lettre VIII. ^ le mouvement 6c la determination ne font jamais interrompus, au lieu quele temps Sfi I’effort que nous employons à relever nos rames font perdus , 6c deviennenc inuti¬ les. L’adrefle avec laquelle les Chinois na^ vigent furies torren$,a quelque chofe dr iurprenant 6c d’incroyable. Ils torcent pref- que la nature , 6c voyagent hardiment ere des endroits que les autres peuples n’ofe- roient mefme rcgarder fans quelque ap- prehenfion. Je ne parle pas de ces chutes d eau, qu ils remontent à force de bras pour paílèr d’un canal à un autre, 6c aufquellcs on donne quelquefois dans les relations le nom d’etlufey mais de certaines rivie¬ res qui coulent ou plutoft qui fc precipi¬ tem au travers dune infinite de rochers ou- rant l’clpace de foixante 6c quatre-vingts lieues. Si je ne m’eftois pas trouvé moy- mefme fur ces perilleux torrens , j’aurois. dc la peine a croire fur la fioy dcs autres cc que j en ay vu. C’eft une temerité dans les voyageurs de s’y expofer pour peu qu’ib en foient inftruits , 6c une efpece de folia dans les matelots depaiferleur vie dans uni meftier ou ils font à tout moment en dare* ger de fe perdre. Ces torrens done je parle, & que les gen* iM
394 Metnoires fur l’Et.it frefint da pays appellant Chan , fe tronvent en differens endroits de l’Empire; onen Voit plufienrs, quand on va dc Nam thcam-fou, •capitale de la province de Kiam-Ji,k Can¬ ton. La premiere foisque j’y paffay avee le PereFontcney, nous ftilmes un jour em- poreez avec une rapidité que tout 1’efFort de nos matelots ne put furmoncer. Noftre b uque abandonriée au torrent piroiietta long-temps parmi les detours que le cours de 1 eau formòit, Sc donna enfin iur une ro- che à tl 'ur d eau avec taut de violence, que le gouvernailde la grofleur d’une poutre, brii'a comma un verre , Sc que le corps du baftiment fur porte tout entier pat I effort ducourant fur le rochet ouildemeura im¬ mobile. Si au lieu dc toucher par la poupe il euft donné par lc travels, nous t ftions in- failliblement perdus, mats ce ne font pas là les endroits les plus perilleux. Dans la province de Fokien , foil qu on vienne.de Canton ou de Ham-tchéiu , on eft durant hu:t ou dix jours dans un danger continue! de perir. Les chutes d’eau font contumelies , toujours brifées par mille fiointcsde rochers,qu; liiffènt à peine la argetir neceil'aire aupaifagede la barque. Ce ne font que detours, que cafcades, que couians oppofez qui s’entrechoquent les
dc h Chir.c. Iettre VIII. 395 lins les autres , & qui cmportcnt lcs ba¬ teaux comine un trait. On eft toújours à deux pieds de l’ecueil qu’on n’cvite que pour tomber fur un autre, & de cet autrs fur un troifiéme,íi le pilote par une adreife qu’on ne peut afl'ez admirer, ne fc fauve du naufrage dont il eft à tout moment nie- nacé. Il n’y a que lesChinois au monde ca- pables d’entreprendre ces fortes dc voya¬ ges, & afl'ez intcreflez pourne fe point re- Duter malgré lcs accidens qui leur arri- vent. Car il n’eft poiut de jour qui ne foit fameux par plufieurs naufrages, & je m’e- tonne mefme que toutes les barques n’y perift'ent. Quelquefois on eft afl'ez heureux pour fe brifer dans un lieu peu éloigné du bord, comme il m’cft arrive deux fois-, pour lots on fe fiuve à la nage, pourvuquon ait aílêzde force pour fe tirerdu torrent, qui eft ordinairemcnt fort étroit. D’autres fois la barque eft cmportee, & s’ouvre en un moment furies roches, ou elle demeure a fecavecles pa(T.geres‘, mais fouventil ar¬ rive, fur tout en certains detours plus rapi- des, que le baftiment eft en pieces & 1 é- quipage enfeveli, avant qu’on ait le temps de ie reconnoiftre-Quelquefois aufli,quand on defeend , les cafcades formées par la ri¬ ll vj
396 Memoires fur l’F. tat preferi t viere qui fc precipite toure entiere, les ba¬ teaux en torabant tout-a-coup plongent dans l’eau par la prone iiins fc pouvoir re¬ lever , Sc difparoifl'ent en un moment. Enfin ces voyages font fi dangereux qu’en plus dedouzemillelieues quej’ay faites furies mers les plus orageufes du monde, je ne croy pas avoir couru tant de dangers durant dix ans, que j’en ay couru en dix jours fur ces torrens. Les barques qu’on y employe font faites d’un bois fort mince & fort leger,ce qui les rend plus propres à íuivre coutes les im- preffions qu’on leur veut donner. On les divife en cinq ou fix fontes , fcparées par de bonnes cloifons •, de forte que quand el- les tonchent par un cndroit à quel que po in¬ to de tocher, il n’y a qu’une partie du ba¬ teau qui fe remplit, tandis que le rede de- meute à íêc, & donne le temps d’arrefter la voye d’eau qui s’eft faite. Pour modercr Ia rapiditédu mouvement dans les endroits ou l’eau n’eftpas crop profonde •, fix mare- lots , uois d’un bord Sc trois de Pautre, tiennenr chacun une longue percbe plon- gc*e jufqu’au fond, avcc laquellc ils font effoit contre le courant, relafehant nean- mo’ns peu à peu par le moyen d’une petite manoeuvre amarrce par un bout au bateau,.
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\ dela Chine. Lett re Vífí. 397 Sc roulée par l’aucre tout autout de la per¬ che , qui gliffc avec peine, & qui par unfroe- tement continuei rallenrit le mouvemenr dela barque, qui fans cette precaution fe- roit emportée avec crop de rapidité. Da forte quequand le torrent eft droit & uni¬ forme, quelque précipité qu’en foit le cours, on y vogue avec la meftne lentcur qu’on feroit furle canal le plus tranquille; mais dcs qu’il íêrpente, cette precaution eft inu¬ tile. Alors on a recours à un double gou- vernail fait en forme d’aviron de quaranto Si dc cinquante pieds de long , dont l’un eft à la prouc & l’autre à la poupe. C’eft dans lejeu deces deux grandes rames quo coniifte L’adrefle des Nautonniers Sc le falut de la barque. Les élans reciproques Si les fe- couftes ménagées qu’ils luy donnent pour la pouílèr ou pour la detourner apropos* pour tomber jufte duns le fil de l’eau, pouÇ éviter un écueil fans donner fur un autre * pour couper un conrant ou pour fuivre une' ehute d’eau, fans fe précipiter avec elle* tout celala fait piroiiettcr de mille manie-. res differences. Cen’eft pas une navigation, mais un manege ;&il n-y a point de chc- val drefle qui travaille avec plus de feu lbusla maind’un Ecuyer, que le fonrees bateaux entitles mains des matelots Çhi-j
35>S Memo ires fur I'Etat prefcnt nois. Auftl quand ils fe perdent, ce n’eft pas tant faute d’habilete que de force; & ii an lieu de huit perfonnes qui fervent ordi- nairement la barque, on en prenoit quinze, toutela violence des torrensne feroit pas capable de lcs emporter. Mats c’eft une chofe aflèz ordinaire dans le raonde, & fur tout à la Chine , de hafarder plucoft fa vie, & de rifquer tous fes biens, que de faire une mediocre dépenfe , dont on croit fe pouvoit abfoLument pailer. Puifqueje parle del’adrefle des Chinois furlesrivieres,jene fçaurois, Monsei- g n e u r , m’empefciier de vous faire re- marquer celie dont ils ufent dans la pefche. Outre la ligne, les fiius & les machines or- dinaires,done nous nous fervons en Euro¬ pe, & qu’ils cinployent auffi-bien que nous, ils ont encore deux manieres de prendre le poifton qui m’ont paru fingulieres. La pre¬ miere 1 pratique de nuit, quand il fait clair detune. Ils ont des batceaux fort étroits&r fort 1 o gs, fur les bords defquels ils cloiient d’un bout à l’autre une planche large en¬ viron de deux pieds, fur laquelle on a paf- fé un vernis blana, fort uni Sc fort luifant. Cette planche eft inclinée en dehors , Sc touche prefque à la furface de l’eau; pour sen fervir, on a foin de la tourner du cofté
de la Chine. Lettre VIII. 399 qui eft éclairé par la lune, afinque la refle¬ xion dc la lumiere en augmente encore 1 e- clat. Les poiikms qui joiient, Si qui con- fondentlacouleur de la planchc avec telle d® l’eau, s’elancent fouvent de ce cofté, §£ tom bent fans y perrfer ,ou fur la planchc, ou mefme dansle bateau. De forte que Ic pefeheur , fans fe dormer prefque aucune peine, rrouve en peu detemps fa petite bar¬ que toute remplie. La feconde maniere de pefeher eft en¬ core plus agreable. On éleve en diverfes Provinces des Cormorans, & on Its drefle à la pefche comme nous dreflons ici les chiens, ou mefme les oifeaux àla chaile. Un pefeheur enpeut facilement gouverner cent, il les tient perchcz fur les bonis da fon bateau, tranquilles & attendans l ordre avec patience, jufqu’xce qu’ils foient.rri- vcz aulieu de la pefche. Alors an premier fignal qu’onleur donne, chacunprend l’ef- fort &i s’envole du cofté qui luy eft afligné. C’cft une chofe fort agreable,que de voir comme ils partagent entre-eux toute la lar- geur de la riviere ou de l’etang. Ils cher- "chent, ils plongent, & ils reviennent cent ftm fur l’eau,jufqu’à ce qu’ils ayent trou- vé leur proye ; alors ils lalaififlent avec le bee par le milieu du corps, Se la portent in-
400 Umoins furl’Etat prefeitf Continent à leur maiftte. Quand le poiíToa eft trap gras, ils s’encr’aident mutuelle- ment •, Tun le prend par la queue, &Tau- tre par la tefte, St ils Vont ainfide compa- onie jufqu’au bateau ou on lent prefente de longues rames ;ils s’y perchent avec leur poiiTon qu’ils n’abandonnent au peicheur que pour en allcr chercher un autre- Quand ils font bicn las, on les laiffe repoler quel- que temps •, rn'ais on ne leur donne a, man¬ ger qua la fin de la pefche, durant laquelle ils ont le gofier lie avec unc petite corde, de peur qu’ils n’avallent les petits poiftons, 6c qu’ils n’ayentplus envie de travailler. Je ne vous parle point, Monseivs 6 n e u r , de leur adrefte St de leur pro- preté dans les ouvrages de love, dans la* porcelaine , le vernis , I’architedure. Ce font dcs matieres qu’on a épuifées dans les relations particulieres. On fçait aflezque Tes étoffes de la Chine font non-feulement belles, mais encore parfaitement bonnes qne la porcelaine eft d’une propreté Std’u- nc matierc inimitable; que leur vernis St I’ufage qu’ils en font fur les cabinets, fur les tables, fur les paravents, ont attire Tad- miration de route TEurope. Pour ce qui eft de leur architecture, quoy-qu’ils ayent uns £oufi fort differentdu noftre>ôcbienéloi-r
de Li Chine. Lettre VIII. 40c gnéde la perfection, ou nems croyons eftre parvenus y il faut pourtant avoiier qu’or* voità la Chine des-pieces de fculpture par- faireraent bien travaillées , & que les ou- vrages publics, coramc font les portes ties grandes Villcs les tours, &les ponts, ont • quelque chofe de fort beau & de fort no¬ ble. LnfinTcs Chinois en matiere d’atts font adroits, laborieux, curieux à recher- eher les nouvelles inventions des autres peoples, & fort propres à les imiter. Mais ce qui leur eft particulier, e’eft que dans tons letirs ouvrages ils font avec tres-pcu d’inftrumens & des machines fort fnnples ce que nos ouvriers n’exccutent en Europ® qu’avec un nombre d’outils prefque infini. Pour faire mieux connoiftre le caradtcrc deleur efprir, j’ajouteray qu’il n’y a point dc nation au monde qui foit plus propre au commerce, & qui l’entende mieux. On ne fçauroit croire jufqu’ou va leur fouplefo fe & leur fubtilité, quand il faut s’infinuer dans les efprits, ménager une bonne occa- íion, ou profiter des ouvertures qu’on leur donne. Le defir d’acquerir les touripcntq eontinucllemcnt r Si leur fait dccouvrir cent nouveaux moyens de gagner , qui ne viennent pas naturcllement dans l’efprit. Tout fort, tout eft prccieux aux Chinois,
402, Memoires fur I’Etat prejcnt parce qu’il n’y a rien dont ils ne fçachenl p^ofitcr. Pour le moindre gain ils entre- prcnnenc les voyages les pins difficiles; Si e’eft pour cela que dans la Chine tout eft cn mouvement j dans les rues, dans les grands chemins, fur les rivieres Si le long des coi¬ tés des Provinces maritime s ; on vo;t un* monde de voyageurs, fi j’ofe m’expliquer dc la force ■, le commerce infini qui fe fait par tout eft l’ame du peuple,Sele ptincipc de routes leurs a&ions. S’ils joignoient au travail & al induftrie nnturelle un peu plus de bonne foy , fur tout à Pegara des étrangers, rien ne leur manqueroit de tout ce qui peut conaibuer à Former d’habiles negocians. Mais leur qualité cftentielle e’eft de troraper quand ils peuvent •> plufieurs ne s’en cachent point, &i j ’ay oiii dire qu’il y cn a d’aft'ez effrontez, quand on les a furpris en faute, pour s’ex- difer fur leur peu d’habileté; vous voyez, difent-ils, que ,e n’y entends pas fineil'e; vous en fçavez plus que moy : mais peut- eftre que je feray ou plus heureux on plus adroit une autre fois. Ils falfifient prefquo tout cc qu’ils vendent,quand les chofes font d’une nature à pouvoir eftre falfifiees. On dit en particulier qu’ils contrcfont ll bien les jambons, que fouvent on s y méprend,
de hChine. Lettre VIII. 40J &qu’aprésles avoir fait cuire long-temps on ne trouve, quand on en veut manger, qu’une grolfe piece dc bois fous une peau de cochon. 11 eft feur qu’un étranger fera toujours trompé,s’il achete par luy-mef- me , quelqne precaution qu’il prenne il fauc fe fervir d’un Chinois affide qui con- noiflè le pays, dc quijbit fait au manege-, encore ferez-vous bienheureux , fi celny qui achete & celuy qui vend ne s’accordent pas enfemble à vos dépens en partageanc entre-eux le gain. Qoand on leur prefte, il faut bien pren¬ dre fes fcuretez; car pour lours paroles, ceux qui les connoiffent n’y font pas grand fond. Il sen eft trouvé qui eropruntoient une fort petite fomme, proraettant dc ren- dre fort exadtement le principal avec un gros intereft. Ce quils executoient pon- dtuellemcnt au jour marque, pour fc faire la reputation d’hommes finceres. Us en de- mandoient enfuite une plus grande qu’ils remettoient de mefmes fans y manquer. En- fin ils continuoient des années entieres ce commerce jufqu’a ce qu ayant engage, les gens à fe her à eux,& à leur prefter des fom- mes coiifiderables , ils emportoient bien loin leur argent , & difparoifloient pour toujours.
404 Memoirts fur I’Etat prefent Quand ils veulent obtenir une grace, . J's ne déçouvrent pas tout dun coup •, il y en a qui sy preparent des annees entic- fes aitparavant. Ils font des prelents aut maiftre & a tous ceux de la maiionx, ils pa- roillent d autanc plus dclinterellcz qu’ils fc defient dc la bonne volonré des gens. Mats quand on a receu leurs bagatelles , qu'on croyoit pouvoir accepter Ians confequence; ils commencent alors à dccouvrir lcurdef- fein , & ils ont dejafi bien lie leur partie, qu’ijs obtiennent prefquetouiouis ce qu’ils demandem. Cette adrefle à trompcr eft encore plus extraordinaire dans les voleurs. Ils trouent fans bruit les plus épaiíles murailles , ils bruflent les portes, & y font de grands trous parle moyen dune machine qui embrafe fa- cilement le bois fans aucune flamme; ils pé- netrent dans les apparteniens les plus reca- lez fins qu’on sen apperçoive; & quand on ie reveille le matin, on eft bien ctonne de trouvcr fon lit Ians ridcaux & Ians couver- ture,&fa chambre entierement dégarnie; tables, cabinets, coffrcs , vaiifelle," tout a eftc emportc, fans qu on puifte ordinaire- ment trouver d’autres veftiges de voleurs que le trou de la muraille par ou ils ont pafte avce tous les meubles de la maifon.
de la Chine. LettrE VIII. 405- Quaiul on les furprend , s’ils font ar- mcz , on les pun it de motr; cjue s’ils nc ionten eftat de blclTcr 011 de ttier perfonne, on ufedc quelqu’autre punition corporcl- le, felon la qunlitc des cliofes qu’ils ont vo- lees} cars ils n ont encore ricn pris,les Ju- ges fe contentent de trcnte on quarante coups de barton. On dit queccs voleurs ont je ne íçay quelle drogue dont la fumée ai- foupit extrémemcnt, ce qui leur donne le temps & la facilité de faire leur coup; & on en ert fi perfuadé, que les voyageurs lcfont porter un baifin d’eau fraifçhe dans la chain*’ bre de leur auberge, ce qui eft un remedc ieur pour rendre inutile toute la force ou le charme de la tumcç. Ce ifeft pas aprçs tout, qu’on ne trou- ve quelquetois de la bonne foy&mefmc du deiintereftement en plufieurs Chinois 1 car (Ians par'er des Chrcftiens dans lefquels la religion a réformé les mauvaifes incli- tionsde la nature )jcme fouviens qu’arri- vant pour la premiere foisà la Chine avec mes compagnons , eftrangers , inconnus» expofezalacupidité des Mandarins,il n’y en eut aucun qui nous fift la moindre injuf— fice; Sice qui me paru.t plus extraordinai¬ re, c’eftquayanroftertunprefcnt au Com¬ ais de la Doiianne, gens prefque toujour^
4° 6 Mcmoires furl’Etatprefint avides & attentifs à profiter de ces forces d’occafions •, ils protefta, quelque inftance que nous lay filfions, qu’il ne prendroit ja¬ mais lien de pcrfonne, tandis qu’il feroit len charge; mais que fi un jour il fe trouvoit dans une autre fituation, ii recevroir volon- tiers de nous quclques curiofitez d’Europe. Aprés tout,ces exemples font rates,& ce n’eft pas là le caradero de la nation. Comme les Chinois ontdu genie pour le negoce,ils en ont auffi beaucoup pour les affaires. Leur efprits’cft tourné depuis long-temps à la politique & à la negocia- tion, non pas avee les eftrangers qu’ils re- Íjardent comme des barbares ou comme curs fujets ; & que l’anciennc fierté de 1’Empire empefche depuis long-temps de ménager: mais entre-eux , felon qu’ils font liez d’intereft, ou que leur fortune les y en¬ gage. Ilya de la politique parmi les Prin¬ ces & les autres Grands du Royaume autanc qu’en aucune Cour de l’£urope;ils s’ap- pliquentcontinuellement les uns les autres à connoiftre leur gouft, leurs inclinations» leurs humeurs, leurs deffeins; &ilss’eftu- dient d’autant plus qu’ils font eux-mefmes plus cachez & plus diffimulez : ils ména- fent tout le monde, ils gardent mefme des ienfeances avec leurs enngmis.
delajchint. Lettre VIII. 407 Comme la yoyc de fait &le duel ne font point eftablis dans l’Etat,toiue leur ven¬ geance eft raifonnée & fecrette. On ne peut expliquer par combien de détours & de ref- forts ils taíçhent de fe détruke les uns les autres, fans qu’ils femblent y prendre au- cune part, ils font non fculement diflimn. lez, mais encore patiens jufqu’a 1’infenfibi- lité , pour attendre le moment favorable de fe declarer , & de porter feurement leur coup. Mais comme ils gardent toutes for¬ tes demefures avec leurs ennemis pour les endormir plus facilement, ils brufquent fouvent en apparcnce leurs meilleurs amis, de crainte quunc liaifon trop éclatante ne les engage aveceux dans une méchante af¬ faire > bien éloignez de cette amitic barba- re, qui nous porte fouvent enEurope à fai- re entrer dans nos querelles particulieres ceux qui nous font les plus dévouez,&à çxpofer fans aucun fruit une vie que nous dev rions défendre aux dépcns mefme de la noftre. Les Seigneurs dc laCour ,les Vice-Rois des Provinces, les Generaux d’armee font dans un mouvement continuei, pour con- ferver ou pour acquerir les principals char¬ ges de l’Etat. On fe pouífe par argent, par faveur j par intrigue 5,8c comme les loix ne
4oS Memoires fur l'Etat pr?J}nt donnent tien ni à la lollicitation , ni ?.ux richeflès 3 ni à 1’ambition des paiticulicrs, Inais uniquemcnt au merire; les plus adro its paroiílènt toil jours les plus modcrez, tan- dis que par cent reflorts cachez ils tafclient de sattirer le clioix Sc 1’eílime de 1’Empc- teur. Enfin fi des voifins plus pnUTans & plus íp ir it ue ls que les Tartares les avoient pu accoutumer à faire des traitez, comine fone entre-eux les diffetents peuplcs de 1’Euro¬ pe, jefuis perluadé que la politique & les negociations auroient efté plus puiflantes pour les défendre de leitrs enncmis , que cette prodigieuíe muraille dont ils ont taí- ché de fe faire un rempart, Sc ces nombreu- fes amices qu’ils leur ont jufqu’icy fi inuti- lement oppofées. Aprés tout ce que je viens de dive , je vous laiílê à juger , Monseigneur, du caractere de ces peoples, Sc de 1’eftime qu’on en doit faire. Quand on a le gouíl aulli-bon que vous l’avez , non feulement on penfe finement les chofes, mais on en juge encore folidement & avec jufteílè. Ainfi je ne croy pas que perfonne trou- ve mauvais que je foúmctte les Chinois à voftre cenfure. Eux feuls auroient de la jjciae à y fouferire, s’ils connoiíToient les défauts
ãc la Chine. Lettre VIII. 409 dêfautsde leur efprit, autant que nous connoiflons la délicatefíè du voftre. Mais comme ils fc croyent la nation du monde la plus fpirituelle, je fuis feur qu’ils feront bien-aife d’eftre abandonnez an jugementr d’une perfonne, que toute la France com¬ mence d’admirer, & ce qui eft beaucoup plus,que Loiiis li Grand honore particulierement de Ton eftime. Vous re- marquerez,Monseigneur,dans les Chinois des défauts qu’on ne peut excu- fer; toute la grace que je vous demande pour eux, c’eft de faire reflexion, qu’au- trefois ils ont efté plus íçavans, de meil- Ieure foy, moins corrompus qu’ils ne font àprefent. La vertu qu’ils cultivoient avec tant de foin, 6c qui contribuo it infiniment à former leur raifon,les faifoit en ce tcmps- là les plus fagcs peuples de I’Univers; & comme leurs mccurs eftoient plus reglées, jene doute point qu’ils ne fuflent alors plus ipirituels & plus raifonnables. Quoy-qu’il en foit,dans l’eftat mefme ou ils fe trouvent à prefent, vous ne laif- ferez peut-eftre pas de les cftimer,& de ttouver ques’ils n’ont pas aifez de genie pour eftre comparez à nos fçavans d’Euro- pe, ils ne nous cedent guere dans les Arts; qu’ils nous égalent dans la politeflç, &Í Tome h S
4j.io Memiresfor l Et at prefont, que peut-eftre ils nous furpafl'cnt dans la police & dans le gouvernement. Je fui* ftvcc un pL-oiondrelped, MONSEIGNEUR* r la. Voftretres-humble Sr ties» obeifTant ferviteas, t- J