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  • NOUVEAUX MEMOIRES S UR L’E'TAT PRESENT D E L A CHI N E. ParleP. Louis leComteí/í/í Compa- gnk de Jesus, Mathematician du Roy. TOME SECOND. Troifieme Edition. A PARIS, Chez Than Anisson Dircóteur de lTmprl raei^Royale, me de la Harpe, au-deíTus de '♦Ojfiwe, à la Fleur-de-Lis de Florence. M. DC. XCVII. Avec Privilege du Roy.
  • TABLE. des Lcttres contenues dans ce fecmd Volume. .A^onfeigneur le Cardinal d’Eftrecs. De la Politique & du Gouvernement des Chinois. p. i. io. A Monfeigneur le Cardinal de Bouillon. De la Religion ancien- ne & moderne des Chinois. 106. ii. A Monfieur Roiiillc Confeiller d’Etat ordinaire. De I’etablijfe- went çy du pro grés dc la Religion Cbrejlienne à la chine. i 36. n. Au R. P. delaCliaizeConfcfleur du Roy. De lamaniere dont cba- que Mijjionnaire annonce I’Evan- gile dans la Chine, & de la fervour des nouveaux chrejliens. 214. 13. f Monfeigneur le Cardinal de
  • Jan Ton. De la Religion Chrejlien- m nouvellement approuvée par un Edit public, dans tout l’Empire de la chine. 301. 14. A Monfieur PAbbé Bignon. idee generate des obfervationtMue nous avons faites dans les Indes, & a la Chine. 364. NOUVtAl)
  • M E M O I R E S ÍSUR L'ESTAT PRESENT D- E LA CHINE. L E T T R E IX. A Monfcigneur Le Cardinal d’Estre'es. De la Politicjue & du Gouvernement des Chinois. M ONS EIGNEUR, Aprés cc que jay eu I’honneur de dire à voftre Eminence fur l’eftac prefent de la Chine,jay long temps doutéfi ie devois ^mell. A
  • x Memoires fur I’Etat prcfent vous patler dc la forme defon Gouvcrne- ment. ll faudroit cftrc habile politique, & né comme vous dansles grandes affaires, pour bien traiter une matiereaufli delicate que celle-cy , embirraftante pour routes fortes de perfonnes, & trop profonde pour des gens comme nous, qui ne voyons dans le monde quelafurface deschofes. Cepcndant, quel rort ne ferois-je pas aux Chinois, ft jepallbis cet endroit qu’ils confiderent comme la fource de leur bon- heur&le chef-d’oeuvre de la politique la plus rafinée ? Ainli, Monsexgneur, quand ce feroit à moy une elpece d’impru- dence de toucher à ces myfteres, & d en- trer un moment dansle íanótuairede laia- geiTe mondaine > je confens qu on m cn blafme un peitdans l’Europe , pourveu que la Chine, pour quij’avoue que j’ay beau- coup de complaifance , l’approuve & m’en fçache quelque gré. ' par mi tomes les idees de gouvernement, que 1’antiquité s'cft formée, il n’en eft peut- eftre aucune qui eftablifle une Monarchic plus parfaite que celle des Chinois. Les anciens LegifUteurs de ce puiffant Eftat Pont propofée dc leur temps telle a peu- prés quelle eft encore aujourd’Uuy. Les autres Empires, felon le fort ordinaire des
  • de la chine. Lettrb IX. $ chofes de ce çionde, or.t eu , pour ainfi di¬ re, les foibleiTes del’enfance» ils font nez informes & imparfaits ; & il leura fallu, comme aux homines, paílèr par tous les degrezde lage, avant que d’arriver à la perfection. La Chine femble avoir efté beaucoup moins aflujettie aux loix commu¬ nes de la nature ■, & comme fi Dieu luy- mefme s’cn eftoit fait le Legillateur, la for¬ me de fon gouverncment n’a efté guere moins parfaite dans fon origine , qu’elle leftàprefent aprés plus dequatre milleans qu’elle dure. Durant cette longue fuite de ficcl.es, les Chinois n’ont jamais connu lenomde Re¬ publique ; & ce qu’on leur en a dit dans ces qerniers temps, à l'occafion de la Hollan- dc,lesatellemei)t fiirpris qu’ils ont enco« re de la peine à revenir de leur premier etonnement. Quelque chofe qu’on leur re- prcfente là-defliis, ilsne conçoivent point qu’un Eftat fans Roy, puifle eftre gouvernc régulierement, & qu’une Republique foit autre chofe dans le monde, qu’un monftre àplufieurs teftes, formé dans un temps de troubles par l’ambition, par la revolte, & par la corruption de l’efprit humain. . Mais s’ils ont eu de l’eloignement pour legouvernement républicain, ils ont cnco- Aij
  • 4 Memoiresfur I’Etat prefent re eftc plus oppofez an gouvernement ty- rannique; qui ne vient pas, difent-ils, de la puiifance abfolue des Princes , car ils ne fçauroienr eftre trop maiftres > mais de leiyrs déreglemens particuliers, queni !a raifon ni les loix divines nc peuvent approuver. Auili les Chinoisfont-ifsperfuadez que l'o- bligation ou font les Rois de ne point abu- fer de leur pouvoir, les eftablit au lieu de les détruire ; & que cctte gefne falutaire qu'ils donnent eux-tnefmes d leurs pnfiions, ne les rend pas de pire condition fur la ter- re que lefouverain Empereur du Ciel, qui n eft pas mo:ns puiilant, parcc qu’ilneluy eft jamais permis de mal faire. L’autorité fans homes, que les loix don¬ nent d l’Empereur,&la neccfllte qu’elles luy impofenten raefme temps de s’en fer- vir avee moderation, font les deuxcolon- nesqui foutiennent depuis tant de fiecles ce grand edifice de la Monarchic Chinoi- fe. A infile premier' fentiment qu’on a in- ípiré aux peuples, e’eft un refpedt pour le Prince, qui va prefque jufqu’d l’adoration. On le nomme le fils du Ciel & l’unique. maiftre du monde. Ses ordres font réputez faints, fes paroles tiennent lieu d’Oracles: tout ce qui vient de luy eft facré. On le voit rarement, on ne luy parle qua genoux- J_eg
  • de la chine. LettreIX. f gl'ands de la Cour, les Princes du lang, fes pvopres freres fe com bent jufqu’a terre, non-feulement enfa prefence, mais enco¬ re devant fon Trone;& il y ades jours re- glez chaque femaine ou chaque mois pour les aífemblées des Seigneurs , qui le ren- dent dans unc des cours du Palais, pour reconnoifte par des adorations profondes, l’autorite de ee Prince, quoy-qu’il n’y foil pas en perfonne. Desqu’i! eft malade, fur toutfi lamala- die eft dangereufe , le Palais eft plein de Mandarins de tous les ordres, qui en ha¬ bits de ceremonie, pallent le jour & lanuic àgenoux au milieu d’tine vafte cour, pour hiy marquerlcur douleur, & pour deman- derau Ciel fa guerifon. La pluye,la nei- ge,le froidjles incommoditez particulir- res ne font pas des raifons.pour s’en mf- penfer; & tandis que l’Empereur fouffre, ou qu’il eft en danger; fes fujets ne doi vent pas s’appcrcevoir, qu’il y ait pour eux au¬ tre chofe à craindre en ce monde que fa erte. Cette profondc veneration eft encore fondêe fur l’intereft que chacun a de luy faire (a cour. Dés qu’il a efté proclame Em- pereur.toute 1’autorité de l’Empire eft réii- nie en fa perfonne , & il devient l’arbitre Am Aii)
  • 6 Mernoim fur l’Et at prcfent fouverain de la bonne oil de la mauvaiiq fortune de tous f&s fujets. Premieremcnt routes les charges de 1’E- rat font a fa difpofition, il les donned qui luy plaid: , & il cn eft d’autanr plus le maiftre qu’il n’en vend aucune. Lemerite, c eft-a-diie la probite,la icience , une lon¬ gue experience, & fur rout un air grave Sc regie, out ieulementledroit d’exigerquel- que preference, & de faire diftinguer ceux qui y prétendent. Non-fculement il choifit tous les officiers de 1 Empire ; mais dés qu il n eft pas content de leur conduite, il les change ou les carte fans façon. Une ie- gereté fuffifoit autrefois dans un Mandarin pour le rendre indigne de fa charge; & on rapporte que legouverneur d’unc ville fut privé de fon gouvernement pour avoir un jour paru trop gay devant le peuple d la fin d une audience; l’Empereur ne jugeant pas qu’un homme dc cc caraftere meritaftde tenir fa place, Sc de reprefenter la Majefté Royale. ’ J ay vu d Pekin un exemple de cctte au- tonte fouveraine d autant plus furprenant, qu’il fe fit avec moins de bruit. On décou- vrit que trois Colaos, ( e’eft-d-dire trois Mandarins auili confiderablcs par leur di- gnité quele font icy lesMiniih.es d’Etat )
  • dela Chine. Lett re IX. 7 avoicnt pris fous main de l’argent dans l’aclminiftrarion de leur charge. L’Empe- reur,qui cn fur averti, leur ofta fur le champ leurs appointemens, Seles objigeafans au¬ tre forme deferetirer. Je ne fçay de quelle maniere on en ufaâ 1’égard des deux pre¬ miers', mais le troifiéme, ancien magiftrat, venerable par fon age, &c eftime pour la ca¬ pacite, fut condamné à garder une des por¬ tes du Palais avec une compagnie ordinaire de foldats , parmi lefquels on l’enrbla. Je le vis moy-mefme un jour cn cet eflac humiliant: il eftoit en faction corame un garde ordinaire ; mais en pafl'ant devant luy je ne laiflay pas, cotnmc tous les autres, de fléchir le genoux •, parce que tous les Chinois confervoient encore du refpett pour cettc ombre de dignité dont il avoir efté reveftu pen de temps auparavant. Ncanmoins cette fevere punition dans la perfonne d’un grand Miniftre ne me fur- prit pas, quand je vis de quelle maniere on en ufoit à 1’égard des Princes du fang. L’un deux eftoit paflionnépour le jeu, il fe plai- foit fur tout i faire jouter des cocqs en fa prefence ( c’eftun divercilTemcnt fort ordi¬ naire dans tout l’Orient , & les combats opiniâtrez de ces animaux , qu’on arme de rafoirSj Sc qui fe batteut jufqu’a la mo it
  • 8 Memoires fur l'Et at prcfent avec un courage & une adrelTe incroyable,’ ont quelque chofc dc fort agreablc.) L’Em- pcieur ne trouvoitpas mauvaisque ce Prin¬ ce donnaft quelques heures à ces fortes de divertiílèmens. Il fçavoit bicn que lcs grands ont des momens à perdre comme les autres; qu on n cn eft pas moins hom- mc, pour deicendre quelquefois jufqu’aux plaifirs innocens del’enfunce, & quefou- vent pour delaílèt 1 efprit il fled bien aux perfonnes les plus graves de s’occuper de bagatelles. Neanmoins il ne pouvoit fouf- frirqu il pallaft tous les jours en ces fortes d exercices ii eloignez de fon rang,& fi peu conformes a fon âge , il l’en fit avertir; mais tous ces avertillcmens eftant inutiles > il crut quil devoit cn faire un exemple, ainfi il le declara dcchu de fa qualitd de Prince. On luy ofta les officicrs , fcs ap- pointemens, fon rang, jufqu’a-ce que par des adtions plus nobles ileuft fait connoii- tre a tout 1 Empire qu’il n’eftoit pas indi¬ gne du fang dont il fortoir. L Empereur fit plus, car s’appercevant que le nombrede ces Princes devenoirex- celfil, Sc que la mauvaiie condu.’te de plu- iicurs pourroit avec le temps les rcndre meprifables, il declara que nn! d’orefna- vant n enporteroit le nom fans fa pcmif- r»v
  • de la Chine. Lettre IX. 9 (Ion exprefle, laquelle il n’accorderoit qu a ceux, qui par lcur vertu, leur capacite Sc lcur application à tous leurs devoirs, en âuroient acquis le merite. Semblables reglemens cn Europe fe- roient capables de révolter lesefprits, &C d’apporter du trouble dans les Etats> mais à la Chine on les reçoit fans peine : Sc pour les y faire fans danger, il fuint que le Sou- verain y (oit porte par le defir du bien pu¬ blic , Sc non pas par une haine particulie- re, ou par une violente paifion ■, encore ne fongeroit-on pas en cecas à luy cn témoi- gnerdu rdlèntiment, fi d’ailleurs fa con- duke cftoit ordinairement reguliere. Ce qui fe pafla dans une guerre que l*Em- pereureut ilya quelques années avec un Roy Tartare , prouve encore beaucoup mieux ce que j’ay dit de fon pouvoir abfo- lu. 11 avoir envoyé une puillante arraée fous le comraandement de fon frere, pour punir la temerité de ce petit Roy qui avoir oféravagerles Etats dcpluficurs alliezde 1’Empire. Le Tartare, dont les troupes aguerries ne cherchoient qu’une occauon de fc figu«aler,s’avança pourcorabattre l’ar- mée Imperiale, & I’attaqua en cffet fi bruf- quem nt,que malgrcTinegalitédu nont- bre, il I’obligea de plier Sc de fe retirer ea dwrdre. A v
  • 10 Mmoires fur VEtat prefect Lc beau pere de l’Empereur,ancien Tar- tare Sc fort experimente dans le meftier de la guerre , qui comtnandoit I’attillerie, y fit parfaitemcnt bienfon devoir, Sc fut tué à la tefte d’une poignée de braves gens qu’il animoit par fonexemple Sc par fes pa¬ roles; mais on accufa le General de s’eftre retire des premiers, Sc d’avoir par fa fuite entraifné le refte de l'armce. L’Empcreur qui aime la g!oire,& qui eft brave dcia per'fonne; fut moins fenfibleàla perte dc la bataille qu’au deshonneur de fon frere. 11 luy ordonna defe rendre inceflamment à laCour, pour eftre jugé dans 1’aflembléç des Princes du fang qu’il fit conyoquer en fon Palais. Le Prince, qui d’ailleurs avoir de gran¬ des qualitez, s y rendit, coname auroit fait lemoindrc officicr de l’armee; & fans at- tendre la fcntencequ’on devoit porter con- tre luy, fe condanna luy-mefme á la rnort. Vms la mentem , uy dit l’Empcreur, mats vous devriez,, potr rc parer vojlre honneur, la chercher an mi ten des efcadrons ennemis, & non pas parmi tons, & an milieu de Pe¬ kin , o) die ne
  • de U Chine. Lettre IX. n de fe fervir de tout Ton pouvoir, pour le punir; 5c Ton onclc,qui eftóit prefcntjc rraita dune maniere qui cn France feroic capable de faire mourir un (ample gentil- homme de douleur. L’Empereur , qui pent ofter la vie aux premiers Princes du fang, peut à plus for¬ te raifon difpofer de celle de tons fes au- tres fuiecs; les loix Ten font tcllement le mailtre, queni les Vice-Rois, ni lcs Parle- mens , ni aucune autre Cour fouveraine n’oferoit faire executer un criminei dans touteleftendue de l’Empire fans un ordre exprés dela Cour. On inftruit les procés dans les Provinces , mais la fentence ell prefentée à l’Empereur qui la confirme ou qui la caflè comrae il luy plaift. Ordinai- rement il la fuit, mais il cn diminue tou- jours un peu la peine. Secondement , quoy-que chaque par- ticulier foit maiftre de fes biens , & pai- fible poilclfeur de fes terres, l’Enapereur peut neanmoins impofer de nouveaux tri- outs , quand il le jugc à propos , pour fubvenir aux preffans bcfoins de I’Etar. Il n ufepourtant prefque jamais de ce pou¬ voir , loir à caule que les tributs reglez font fuffifans , quand il ne s’agit que de foútenir une guerre elfrangere ; foit pat- A vj /
  • 1i Mcmo'iresfurl'Etnt prcfènt ce que d ;ns les gucrres civiles il feroitdan- gereux d’aigrir lcs efprits par des fubfides extraordinaires; on a mefme coutume d’e- xempter chaque année une on deux Pro¬ vinces de la taille, fur tout quand elles one iouffertquelque dommage, ou paries ma¬ ladies populaires, ou par la fterilité. Il eft vray que les fommes reglées par les loixfont ficonfiderables, quefi les terres de la Chine n’eftoicnt auifi fertiles , & le9 habitans auifi laborieux qu’ils le fontd’Em- pire ne feroit bien-roft qu’une allèmblée de gueux & de miferables, comme la plu- part des Royaumes des Indes. Ce font ces prodigieuxrevenus qui rendent ce Prince ft puift’anCj&qui lui donnent lafacilité d’avoir toujours lur pied de fi nombreufes armées» pour contenir fes peuples dans le devoir. De fçwoir precifémenc à quoy montenc les revenus de rEmpire,c’eft ce qui n’eft pas fi facile de déterminer, parce qu’ourrc l’argenc qu’on leveen efpece,ily a beau- coup de denrées qu’on reçoiten payemenr, & qui produifent des fommes immenfes. Aprés avoir bien examiné ce qu’on en dit, & mefme ce queles Livres en rapportent, je ne croy pas qu’il entre dans le tréfor plus de vingt-deux millions d’ecus Chi-
  • de la Chine. LettreIX. 13 chacun fait àpeu-prés quatre francs de no- ftre monnoye. Mais le ris, le bled , le fel, les foyes, les toiles, le vernis, &c cent au- tres chofcs qu’on prend fur les terres, avec les doiiannes & les confifcations, vont à plus decinquante millions de meifne efpe- ce. C’eft- à-dire qu’aprés avoir eftimé en ar¬ gent tout ce qu’on retire , & en avoir fait un calcul le plus exaét qu’il m’a efté poflt- ble, je trouve que les revenus ordinaires del’Empereur font pour le moins de deux cens quatre-vingt huit millions de nos li¬ vres Françoifes. Troiíiémement, il eftlibre àl’Empcreur de declarer la guerre, de conclure lapaix» & de fiire des traitez aux conditions qu’il luy plaift, pourveu qu’en cela il con ferve toújoursla majefté del’Empire. Pour ce qui eftde fes Arrefts particuliers, ils font de Ieur nature irrevocab'es; & pour leur donner route leur force, il fuffit de les en- voyer aux Cours Souveraines & aux Vice- Rois, qui n’oferoient differer un moment à lcsenregiftrcr &c ales publier. Aulieuque les Arrefts des Parlemens & des Gouver- neurs gencraux n’ont de force qu’apres avoir efté approuvez ou ratifiez par l’Em- pereur Quatriémement, ce qui luy donne une
  • 14 Mentoires fur 1’Etat frefent autorité íouverainc, c’eft !e choix qu’il peut faire de íon fuccefleur, non-feulement par- mi les Princes de la Maifon royale, mais encore parmi fes íujets. Cct ancien droit a efté autrefois mis en pratique avcc une ía gelle ík un deíintereíTement qui feroit admi¬ rable dans nos Roismefmc, dont 1’Eglife honore la fainteté. Car quelques-uns ne trouvant pas dans letir famille quoy-que nombreufe,des perfonnes capablesde fou- tenir le poids de la Couronne, nommerent pourleurs heritiers des gens d’unc medio¬ cre naill'ance , mais d’une éminente vertu, & d’une capacite extraordinaire; ajoutant qu’ils en ufoient ainfi, non-feulement pour le bien de l’Etat, mais encore pour l’hon- neur de leurs propres enfans, à qui il eftoit plus glorieux dc lc foutenir dans une con¬ dition privée , que d’eftre expofez fur le Trone a la cenfure& louvent à la maledi¬ ction de tous les peuples. Si un rang élcyé, ajoutoient-ils, donnoit du meritedceux qui ri en out point, nous atirions tort d’en exclu- re nos enfans• Matspuifqu'il ne fert fouvent qu a rendre les defauts plus e'clatans, I’affe- ilion que nous avons pour eux nous oblige de leur epargner cette confufun. Ces exemples ncanmoins out efté rares, &depuis plufteurs fieclesles Empereurs le
  • de la Chine. Lett re IX. if font renfermez dans leur families mais ils n’en chdifitfent pas toujoiws l’aifne. Ccluy qui regne à prefent avcc tant de íàgeflè, eftoit le cadet; & il voit ion frere aufli fou¬ nds & auífi éloigné de l’efprit de revoke que le moindre de fes fujets. Le grand norobre des Princes du Sang eft toujours à craindre en Europe, mais á la Chine on s’en défieíi peu, qua la mort du dernier Empereur Chinois, il y en avoir plus dc dix mille répandus dans les Provinces , fans que la paix & le bon ordre en fuflent troublez ; ce qui certainement ne petit venir que du poids immenfe de l’autorite des Empereurs, qui dans la Chine comman¬ ded aulli facilement à une foule de Prin¬ ces , que les Princes ailleurs commandent á la populace. J’ajoute encore, que l’Empcreur, aprés avoir choifi &i declare folennellement fon fucceflcur, peut l’exclure dans la fuite Sc en prendre un'autre; mais il faut qu’il air de grandes raifons pour en ufer de la forte, & que les Cours Souveraines dc Pekin y confentent en quelque maniere. S’il gar- doit un autre conduite, non-feulement il feroit univerfellemcnt blafrné, mais il s’ex- ' poferoit mefme d n’cftre pas obei. Cinquiémement , ce pouvoir fi abfola
  • Memoires fur VEtàt prefent fur tousles états differens , ne s’arreile paS àccttevievle Prince étend aulli fes droits fur les morts, qn’il abaiílè, &C qu’il agran- dit corame les vivans, pour récompenfet ou pour punir leurs perfonnes ou leurs fa¬ milies. II leurdonne de nouveaux titres, de Comte,de Duc& autres femblables que je ne puis expliquer en noftre langue. Il pcut mefmelesdéclarer faints, ou corame ils difent, les fiire des purs efprits.. Qucl- quefois il leur baftit des T eniples>& ii leurs fervices ont efté confiderables , ou leurs vertus fort cclatantes, il oblige les peuples à les y honorer comme les autres Divini- tez. LePaganifme a depuis long-temps in- troduit cet abus; il eft neanmoins certain que dés la fondation del’Empire, le Roy a toujours efté rcgardécomme leCbef de la Religion* &il n’appartient encore qu a luy d’offrir cn public & avec ceremonie des fa- crifices au Souverain Maiftre du Ciel. Sixiemement, ily a un autre point, qui quoy-que peu important en apparence, ne lailfe pas demarquer dans l’Empereur une autorité extraordinaire. C eft qu’il pcut abroger les caraftercs de Ia langue,en crécr de nouveaux, changer les noms des Pro¬ vinces, des villes, des families; défendre* i’uiage de certains termes , donner corns
  • de U chine. Lettre IX. 17 a d’autrcs , dans la converfation, dins la compofition, dans les livres. De manierc quecet nfageen matiere de langue,dont nous nous plaignons ft lort en Europe 5 que route la puiflance des Grecs Si des Romains n’apufoumettre; Si quequelques-uns pour cela, appellent un tyran bizarre, inconftant, injufte, également maiftre des peuples Si des Rois, eft foumis dans la Chine, 8i con- traintde recevoirlaloy queTEmpereur luy veut donner. Ce pouvoir fans bornesdevroit, ce fem- ble , produire de medians eff.ts dans le gouvernement, 6c il en a produit quelque- fois, car il n’y a rien en ce monde qtii n’aic fes inconveniens. Ccpendant lesloixy out apporté tant de remedes, Si on a pris de ii fages précautions , que pour peu qu’un Prince foit fenfible ou à fa reputation, ou à fes interefts ou au bien public, il ne fçauroit long-temps abufer de ion autorité. Du cofté de ft reputation, trois refle¬ xions peuvent le porter à fe conduire fans pailion. Premierement les anciens Legi- flateurs ont établi dés le commencement de la Monarchic, comine un premier prín¬ cipe du bon gouvernement, que ceuxqui reignentfont proprcment les peres du peu- ple .Si non pas des maiftres cftablis fur le ' -a.
  • i8 Memoir es fur 1'Etat prejènt trone pour eftre fcrvis par des efclaves. C’eft pour cela que de tour temps on ap- pelle l’Empereur, le Grand-Pcre, & parmi les titres d’honneur, il n’en rcçoit aucun J* -fou. plus volontiers que celuy-là. * Cette idée s’eft tellement imprimée dans l’efprit des peuples & des Mandarins, qu’on ne lone prefque jamais l’Empereur que de l’affe- «ftion qu’il a pour fes fujets. Leurs Do&eurs & leurs Philofopl^es repetent continuellc- ment dans leurs livres , que 1’Etat eft une famille, & que celuy qui fçait gouverner fa famille particuliere, eft capable de gou¬ verner l’Etar. De maniere que pour pcu que le Prince s’eloigne dans la pratique de cet- te maxime » il feroit guerrier, politique, fçavant, fans eftre beaucoup eftimé. Tout cela eft prefque compre pour rien •, mais fa reputation dimimie oucroift à mefure qu’il pcrd ou qu’il confcrve la qualité de pere du people. Secondement, il eft permis à chaque Mandarin d’avertir l’Empereur defes dé- fauts, pourvu que ce loit avec les precau¬ tions que demande le profond refpeét qu’on luy doit porter. Voicvcomme cela fe pra¬ tique. Le Mandarin qui trouve quelque chofe àredire àfa conduite par rapport au gouvernement, drefle une requefte,dans
  • de la Chine. Lett re IX. is> laquclle aprés avoir témoigné la venera¬ tion qu’il a pour la majefté Impcriale, il prie tres - humblcmcnt le Prince dc faire reflexion aux anciennes coutumes & aux exemples des faints Rois qui Pont precede. Enfuite il marque en quoy il paroift s’en eloigner. Cette requefte fe met fur unc table avec tilufieurs autres placets qu’on prelcnte tous es jours, & l’Empereur eft oblige dc la li¬ re. S’il ne change point de conduite,on y revient de temps en temps felon le zele courage des Mandarins, car il en faut avoir beaucoup pour s’expofer ainfi à foil indi¬ gnation. Quelque temps avant que j’arrivafte à Pekin,un officierdutribunal des Mathe- matiques, fut aílèz hardi pour donner de femblables avis à l’Empereur , touchant 1 education du Prince fon fils, iur ce qu’au- lieu d’en faire un fç avant homme dans la connoifl'ance des cara&ercs& des livres, on s’appliquoit prefque uniquement à le rendre habile dans le metier de la guerre &c dans Part de tirer de Parc, & de manier les armes. Un autre Pavertit encore, qu’il lot- toit trop fouvent du palais, & que contre la coutume des anciens Rois il faifoit un trop long fejour en Tartarie. Ce Prince,
  • io Memoires fur l'Et at prefint Tun des plus fiers, mais en meime tempi l’undes plus grands politiques qui ait ja- mais efté fur le Trône, fembla deferer à leurs avis. Cependant comme ces voyages de Tartarie contribuoient beaucoup à fa fanté, les Princes de fa maifon le pricrent de n’avoir point d’egard aux idées ridicu¬ les d’un particulier. Pour ce qui eft duMathematicien , qui s’efto t mcllc malapropos de l’cducation du Prince, on le chaila du tribunal, & tous fes collegues furent privez durantunande leurs appointemens, quoy-qu’ils n’y euf- fent aucune part. On a de tout temps à la Chine pratique ce moycn, &l'hiftoire rc- marque qu’il n’en eft point de plus efficace pour obligcr les Empereurs de revcnir, quand ils fe font ecartez dc leur devoir, quoy-qu’il foit ti cs - dangcreux pour les particuliers qui s’en fervent. Troiíiémement, on compofe l’hiftoire de leurs regnes d’une maniete qui eft feule capable de les moderer, s’ils aiment tant foit peu leur gloire & leur reputation. Un certain nornbre de Dodeurs choifis &t defintereftez remarquent avec foin routes leurs paroles & toutes leurs actions > cha- cun d’eux en particulier & fans le commit-
  • de la Chine. Lettre IX. 21 volante à mefure que lcs chofcs íê paflent, & les j tee dans un bureau par un rrou fait exprcs. Le bien & le mal y font racontez (Implement. Vn tel jour , dilint-ils , le Princes’ernporta mal-à-propos, (•?parlad’ti¬ ne maniere peu convenable it fa dtgnite'. II punit par pajfton, & contre totite forte de droit, tin tel ojficier. II negligea en telle ren¬ contre de rendre jufhce; tl cajfa mal-àpro- pos un Arrefl dtt Tribunal. Ou bien, il entreprit courage ufement laguerre pourde- fendre fes pcuples , & pour fotttenir I’hon- neur de l'Empire. // conclut en tel temps une paix encore plus glorieufe. II donna telle marijue de I'ajfeftion eju’il a pour fes fujets. Malgre les loiianges des fiateurs, il fe comporta avec modeftie, & parla d’une maniere humble & douce ; ce ejHi luy attira les applaudijfemens de toute la Cour. Et ainfi de tout ce qui fe pafle dans le gouverne- tuent. * Mais afin que la crainte ou refperance n’y ayent aucune part, ce bureau ne s’ou- vre jamais ni durant la vie du Prince, ni durant le temps que fa famille eft fur le Trône. Quand la Couronne pafle dans une autre Maifon, comme il arrive fouvent, on ramafle tousces memoires particuliers , 8£ aprés les avoir confrontez les uns avec les
  • j„i Memo ires fur I'Etat prefent autres, pour en mieux demefler la verité, on encompoie l’hiftoirc de l’Empereur, aim quelle ferve d exemple à la pofterité, s’il a fagement gouverné \ on qu’eile foie l’ob- jet de la cenfure publique, s’il a manque à Ion devoir. Quand un Prince aime fa gloi- re , Si qu’ilíçnit que laflaterie des Auteurs paífiónnez, nc peut impofer aux peuples , il garde bien des mefures durant tout le temps de fon regne. L’intereft qui eft quelquefois plus capa¬ ble de toucher certains elprits ,que toutle foinde la reputation , n’oblige pas moins l’Empereur de fuivre les bonnes coutumes, & de s’accommoder aux loix. Elies luy font il favorables àla Chine,qu’il ne peut les violer, fins donner luy-mefme quelque at- teinte à fon autorité; ni en faire de nouvel- les , fans expofer I’Etat à des revolutions dangereufes. Ce n’eft pas que les Grands dela Couroules Parlemens , quelque ze- lez qu’ils paroiffèntpoutTantiquicé, foient difpofezàla revoke, ou puiflent fe lervir d’un gouvernement foible pour diminuer le pouvoir du Souverain. Quoy-qu’il y en ait quelques exemples dans l’hiftoire, ils font rares Si toujours accompagnez de cir- conftances qui lesjuftifient en quelque ma- niere.
  • de la Chine. Lettre IX. 2$ Mais les Chinois font tellement difpo- fez, qu’un Empereur violent, palfionné, peu applique au gouvernement, répand in- failliblement ce mefme dereglement dans l’efpric de fes lujets. Chaque Mandarin croit eftre en droit de regner dans fa Pro¬ vince ou dans la ville, dés qu’il ne font plus de Souverain ou de maiftre raifonnable. Les Miniftres vendent les charges à dcs gens indignes de les remplir. Les Vice- Rois devienncnt des petits tyrans, les Gou- verneurs ne gardent plus de mefure dans l’adminiftration de la juftice. Le peuple foulé, opprimé, & par confequent mifcra- ble , fe revoke aifément. Les voleurs fe niultiplient & s’attroupenr, & dans un pais ou le peuple eft infini,on voit prefqueen un moment des armées nombreufes qui ne cherchent que l’occaiion, fous de fpecicux pretextes , de troubler la tranquillité de l’Empire. On a remarqué que ces commencemcns ont prefque toujours eude grandes fuites» & donné afl'ez fouvent de nouveaux mail- tres à la Chine. De forte qu’un Empereur n’a point de plus feur nioyen de s’affermir furleTtône,quede fuivre exaftement les loix, done la bonté eft confirmee par l’ex- perience de plus de quatre millc ans.
  • 24 Mem ones farl’Etatprefant Voicy en general ce que ces loix ont de¬ termine pour la forme ordinaire du gou- vernement. L’Empereur a diux Confeils fouverains •, l’un extraordinaire, & compo¬ se des Princes du Sang, l’autre ordinaire ou entrent les Miniftres d’Etat qu’on nom¬ ine Colaos. Ce font eux qui examinent tou- tes les grandes affaires, qui en font le rap¬ port,& qui reçoivent les dernieres determi¬ nations de l’Empereur. Outre cela ilyaà Pekin fix Corn s fouveraines, dont l’autori- té s’eftend fur routes les Provinces de la Chine, quoy-qu’elles connoiílènt dediffe- tentes matieres. En voicy le nom & lcm- Ploy* Le Liipou a vue fur tous les Mandarins; il peut leur donner ou leur offer leurs char¬ ges. Le Houpou leve tons les tributs & tient compte de 1’employ des finances. Le Lipou doit conferver les anciennes coutumes ;il regie tout ce qui regarde la religion, les fciences, les arts , les affaires etrangeres. Le Ptmpou etend fa jurifdi Aion fur les trou¬ pes & fur les officiersqui les commandent. Le Himpou juge fouverainement des cri¬ mes. Le Compou ordonne des ouvrages pu¬ blics 8c des baftimensroyaux. Chaque Tri¬ bunal renfermc plufieurs chambres j il y en ajufqu a quinze en quelques-uns, dont la premiere
  • de U chine. Lettre IX. if premiere ne confifte qu’en crois perfonnes, un Prcfident & deux AíTefTèurs, à qui rou¬ tes les affaires importantes reviennent err dernier refloat; les autres font fubalterncs, compofées d’un Prefidcnt & de plufieurs Cohfeillcrs, tous foumis au Prelfdentde la Grand’Chambre, qui a feul, quand il veut, 1’autorité defintive. Mais parce qu’ileft de l’intereft de 1’Em-' pereur, que des corps aufli puiflans que ceux-là,ne foient pas en eftat d’aifoiblir 1’autorité royale & de tramer quelque cho- fecontre l’Eftat, on a voulu premierement que les matieres de leurs jugemens fuifent tellement panagées, qu’ils euflènt tous befoin les uns des autres. Ainfi quand il s’a- git de la guerre : le nombre des troupes, la qualité des Officiersda marche des armces, font du reilort duquatriéme Tribunal; mais l’argcnt pour les payer fe prend d l’or- dre du deuxieme. De maniere qu’il n’y a point d’affaire de confequence dans l’Eftat qui n’ait ordinairement rapport d plufieurs & quelquefois d tous ces Mandarins en- femble. La feconde precaution qu’on a prife, c’eftde nommerun officier qui aitl’oe 1 a. ce qui fe paiTe en chaque Tribunal. Qaoy- qu’il n’en foit point du nombre, il aififte Tome II. jj
  • z6 M (moiresfar l'It at prefect neanmoins à toutes les aíTemblées, &on lily en communique les a&es. C’eft pro- prement ccque nous appellons un infpe- deur. II avertic fecrettement la Cour, ou nleiroe il accufc publiquement les Manda¬ rins des fibres qu’ils commettcnt,non-íêu- lement dans l’adminiftration de leurs char¬ ges ■, mais encore dans leur vie privée. Il examine leurs actions, leurs paroles, leurs mcEurs •, rien ne luy échape. On m’a dir, qu afin dc l’obliger ine ménagcr perfon- ne, on le tient toujoursdans le melmeem¬ ploy , fans qu il puiile efperer une meilleu- ne fortune par la faveur de ceux qu’il auroit ménagez; ni en craindro une plus mauvai- fe, par la vengeance de ceux qu’il auroit juftementaccufez Cesofficiers qu’on nom¬ ine Colts .font trembler jufques aux Prin¬ ces du Sang; & je me fouviens qu’un des principaux Seigneurs de la Cour ayant baili vine maifon un peu plus élevéc que la cou- tume ne le permet.il la renverfa peu de jours aprés de luy mcfme, quand il eut appris qu’un deces infpeftuirs fe mettoit en dc voir del’en accnfer. Pour cequi eft des Provinces, ellesfont immediatement gouvernées par deux for¬ res de Vicc-Rois. Les uns en gouvernent une feule. Ainii il y a un Vice-Roy d Pekin
  • delacbine. LettreIX. vj & Canton, a Nankin, ou dans une autre villc peu éloignée de la capitale. Mais ou¬ tre cela, ces mefmes Provinces obéillènt à d’autres Vice-Rois qu’on nomine Tfoumo, &qui en gouvernent cn mefme* temps deux ou trois, & mefme quclqucfois jufqucs à quatre. 11 n y a guerc de Roy en Europe dont lcs Etars foient fi étendus que ceux de ces officiers gencraux ; mais quelque gran¬ de queparoiil'e leur aurorité, die ne dimi- nue en rien cello des Vice-Rois particu- liers, & leurs droits font li-bien reglez, qu’il n’y a jamais entreux de conflids de jurifdidion. Ces Vice Rois ont chacun dans leur dé- partement plufieurs Tribunaux quirépon- dent aux Lours fouveraines de Pekin, & qui leur lour fubordonnez, de maniere qu’on appelle des uns aux autres,fans com¬ pter un grand nombre de chambres fubal- terncs qui inftruifent ou qui finillcnt les af¬ faires felon l'ordre les commiflions qu’- ils leur donnent. Les villes particulieres quifon: de trois ordres differens, ont auil] leurs Gouverneurs & un grand nombre de Mandarins qui rendentla juftice;de forte neanmoins, que ccllcs du tro fiéme ordre font foumifes à cellcs du fecond •, tk cclles du fecond, aux villes du premier ordre Bij
  • 28 Memoircs fur /’ Etatçrefnt Celles-cy obeiilent aux officiers generaitx descapitales felon la nature des affaires,&£ tons les Juges de quelque qualité qu’ils foient en matiere civile, dependent du Vi¬ ce-Roy , en qui refi Je l’antoritc royale. De temps en temps il aflemble les principaux Mandarins defa Province, pour apprendre les bonnes ou les mauvaifes qualitez des Gouverneurs, des Lictuenans de Roy 8c des officiers moins conliderables:ilcn en¬ voy e des memoires fçcrcts aux Cours fou- veraines de Pekin, pour en inftraire l’Em- pereur qui les prive enfuite de leur char¬ ge , ou qui les appelle pour fc juftifier. Au refte, le pouvoir du Vice-Roy eft ba¬ lance par celuy des autres grands Manda¬ rins qui 1 ’environnent, & qui peuvent 1’ac- cufer quand ils le jugent à propos pour lo biende 1 Etat. Mais cc qui l’oblige encore plus d eftre fur fes gardes,e’eft que le peu- pleadroit defc plaindre deluy immedia- tement à l’Empereur, & d’en demander un autre, quand il en eft mat-traité ou oppri- mc. Le moindre foulevement dans la Pro¬ vince luy eft impute; & s’il continue plus de trois jours, il en répond fur fa tefte. C eft fa faute, difent les loix ,fi U famille, e’eft-a-dire la Province dontil eft le chef, ® efipus truncjuille* lltioit refer la condwi-
  • dela Chine. Lettre IX. 19 te des Mandarins fubalternes, de crainte tjue le peuple n’en fouffre. Vn peuple content de fes ma [fires ne fonge point à s' en défaire ; (fr cjitandlejotigefidoHX, on fe-fait unplai- jir de le porter- Mais parce qu’il n’cft pas aiíe aux parti¬ culars de penetrer jufqua la Cour, & que les juíles plaintes du peuple ne fe font pas toujours entendre aux oreilles du Prince, fur-tout à la Chine oules Gouverneurs cor- rompent facilement par argent les ofliciers generaux,& ceux-cy les Cours fouverai- nes, l’Empereur envoye fecrettement des infpeftcurs deguifez, gens dune fagefle &c d’une probité reconnue, qui courent tou- tes les Provinces, & qui s’informent adroi- tement des paifans, du peuple, dcs mar- chands, de tout le monde, de quelle ma- nicre les Mandarins fe gouvernent dans 1’adminiftration deleur charge. Quand par des inftruftions fecretes & feikes, on bien parla voix publique qui n’impofe prefque jamais, ils ontdécouvert le defordre; alors ilsfe déclarent publiquement envoyez de l’Ernpereur •, ils arreftent les Mandarins coupables, & leur font eux-mefmes leur procés. Cela autrefois contcnoit tons les Juges cn leur devoir; mais depuisqueles Tartares fefontrendus maiftres de la Chi- B iij
  • 30 'Memoircsfurl'Etat prefent ne; on en life plus rarement: parce que quelques infpedteurs abuferent de leur commiflions, s’enrichiiTant aux dépens des coupables a qui ils pardonnoicnr, & das in- nocens qu'ils menaçoient injuftementd’ac- cuier. Neanmoins pour qe fe pas privec d’unc moyen fi utile, quand it eft bien pra¬ tique,!’ Empereurd’aujourd’hoy,qui aime tendrement fesfujets,a crueftrc obligé de vifiter en perfonne les Provinces, & d’en¬ tendre luy-mefme les plaintes de tout la monde ; ce qu’il pratique avec une appli¬ cation qui fait trembler les Mandarins, & qui !e rend les delicesdu peuple. Parmiles differentes avanrures qui lay font arrivées ences fortes d’occaiions, on raconte que s eftant un jour eloigné de fafuite, il apper- çut un bon vieillard qui pleuroit amere- menr, à qui il demanda le fujet de fes lar- mes. Seigneur, luy dit cet homme qui ne le connoilloit pas, je n’avois qu’un enfant qui faifoit toute ma joye,& furlequel je me repofois du foin de ma famille, un Manda¬ rin Tartare me l’a enleve : je fuis à prefent prive de tout iccours,& apparemment je le feray toute ma vie; car comment eft-ce qu’un homme foible &: pauvre comme moy,peut obligerle Gouverneur à me ren- dre juftice?Cela n’cft pas ft difficile que
  • de la Chine. Lettre IX. 31 Vous penfez, luy dit l’Empereur; ltiontez en croupe derriere moy, & me conduifcz à la maifon de cet injufte raviifeur. Ce bon homtne obeit fans façon, Seils arriverent ainfi tous deux aprés deux heures de che- min chez le Mandarin, qui ne s’atcendoit pas à une vifue fi extraordinaire. Cepen- dant les gardes & tine foule de Seigneurs, aprés avoir long-temps couru, s’y rendu rent aufli; Ik fans fçavoir encore de quoy il eiloi: queftion, entourerent la mailon, 011 y entrerent avec l’Empereur. Alors ce Prince ayant convaincu le Mandarin de la violence dont on l’accufoit, il le condan- na fur le champ à perdre la tefte ; aprés- quoy fe tournant dti cofté du pere affligé, qui avoit perdu fon fils : Pour vous dé- dommager cntiercment, luy dir-il d’un ton ferieux, je vous donne la charge du coupa- ble, quivientde mourir; mais ayez foin de la rempiir avec plus de moderation que luy, & prohtez de fa faute & de fa punition, de crainte qu’a voftre tour vous ne fervicz d’exemple aux aucres. On pratique encore un-autre moyenpour obliger les Vice-Rois & les Gouverneurs à faire exaâement leur devoir, Si je ne fçay fi jamais aucune Republique, ou aucun Lcgiilateur, quclque fevere qu’il ait efté, B iiij
  • 32- Memoires fur I’Eut yrefent s’eft avifé dun femblable expedient. C’eft que chacun d eux doit de temps en temps avoiier fincerement & avec humilité les fautes fecretes & publiques dont il fe fent coupable dans l’adnnniftration de fa char¬ ge, & les envoyer par cent à la Cour. Ce¬ la eft plus gefnant qu’on ne s’imagine, car d un cofte il eftfafeheux de s’accuier d’une faute que 1 Empereurne manque prefque jamais de punir, quoy-qu’avec modera¬ tion. D’un autre code, il eft encore plus dangereux de la d;flimuler; parce que fi par hazard les memoires fecrets dcs infpe- dteurs en fontthargez, le moindre man- quement, que le Mandarin aura déguifé, fera capable de le perdre. Ainfi lemieux eft de faire une confefiion fincere, & dc ra- ch t r fecretement fes fautes par de bon¬ nes fommes d’argent.quiont à la Chine, la vertud’effacertous les crimes; maisce re- m.de n eft pas un mediocre fupplice pour un Chinois; la crainte feule d’un tel chaf- timent le rend ii finiment circonfpedt & 3ue je viens dexplijuer , ordonnent que ans les affaires on procedera de la manie- re fuivante. LeMariarjn, dequelque rang qu’il foit, n’a pas tefoin d’eftre prévenu
  • de U Chine. Lett re IX. 35 paries parties, pour prendre connoiftance d’une affaire. Tomes ccs formalitez nq font point d’ufage. Qnelque part qu il voye ledefordre,il peutle punir, dans une rue, dansunchemin public, dans tine mailon ; il arrefte tin joiieur, un emporté; Sc ians autre forme de procés, il luy fait flonner par les gens de fa fuite vingt ou trente coups de barton: aprés quoy , confine h de rien n’eftoit, il continue froidement fon chemin. Ce qui n’empefche pas tpi on ne puiffe encore accufcr lc coupab.lc à un Tri- bunal fuperieur,ou on inftruit tout de nou¬ veau le procés, qui ne finit ordinairement que par unenouvelle punition. Dans les affaires ordinaires la partie pent fe pourvoir dcvant qnelque Manda¬ rin que cc foit, mefme cn premiere inftan- ce. Par exemple, l’habitant d’une ville du troifiémè ordre peut s’adrefler tout d’un coup au Gouverncur de la capitale, ou mef* mean Vice-Roy, fans paffer par \c juge- ment de fon gouverneur particulier Si quand un Juge fuperieur s’eneft meílé, les inferieurs n’oferoientcn prendre connoif- fancc, fi le procés ne lour eft pas rcnVoyc, comine1 il arrive aflez fouvent. Qu. nd les chofes fontde confequence, du Vice-Roy on en appelle à l’unc dcsCours fouveraines
  • 34 Memoircs fur I’Etat prefcnt de Pekin, felon la nature dc 1’affaire ; clie eft examinee dans l’unedes chambres fub- alternes, qui en fait fon rapport au Prcfi- dentde la grand’Chambre. Ce Prefident prononce, aprés avoir pris 1’avis dcfcs AC- fcfteurs, & communiqué ion jugement au Colao cjiíi le porte i l’Empercur. L’Em- Jjereur demande quelquefois de nouveaux eclairciflemens , quelquefois il prononce fur le c^amp, & c’cft en fon norm que la Cour fouverainefait enfuite la minute de l’Arreft, & l’envoye aux Vice-Rois pour en procurer lexecurion. Une fentence de cettenature eft irrevocable; on la nomme le faint commandement, c’eft -à-dire le commandement qui eft fans défaut & fans aucune paftion. On aura fans doute de la peine i com- prendre qu’un Prince ait le temps d’exami- ner Iuy - mefme les affaires dun Empire auifi vafte que left ccluyde la Chine. Mais outre qu’ordinairement les guerres & les negociations eftrangeres ne l’occupent prefquepoint, ce qui fait dans les Cours de 1’Europe la matierc la plus importante dcsconfeils; d’ailleurs les affaires font fi- bien digerées, qu’il prut aifément, & dun coup d’oeil voir le parti qu’il faut prendre, à caufedela fímplicité des loix, qui n’em-
  • de la chine. Lettre IX. fcarrafl'ent point les matieres. Ainii deux heures tons les jours fuffifent à ce Prince, pour regler par luy-mefme unEtat outrente Rois pourroient eftre utilemeni emplovcz, ii d’antres loix y eftoienc en ufage. Tantil eft vray que celles done on fe Terr à la Chi¬ ne, font Pages, fimples, bien entendues & paríaitemcnt proportionnées à l’efprit & aucara&ereparticulierde cette nation. Pour cn donner une idée generale à Vo- ftre Eminence, je me contenteray de luy faire remarquer trois chofes qui contri¬ buem infiniment àlatranquillité publique, & qui font l’ame du gouverncment. La pre¬ miere confifte dans les principes de mora¬ le qu’on infpire à tous les peuples •, la deu- xiéme, dans les reglemens de police qu’on a ctablis en routes chofes * la troifieme, dans les maximes de pure politique qu’on fuit, ou qu’on eft: oblige de fuivre. Le premier principe de morale regarde les families particulieres, & recommande aux enfans un amour, une complaifance, un refped pour les peres, que ni le mau- vais traitement, ni 1’âge avance, ni le rang fuperieur , qu’on pourroit avoir acquis, ne puillent jamais alterer. On ne fçauroit croi- rájitfqu’à quelle perfection on a porte ce premier fentiment de la nature. Il n’y a
  • 36 Memoires fur i'Etdt prefnt point do foumiffion, point d’obciifincd queles parens nc puiiTent exigerde leurs enfans. Ces enfans font obligez de les nourrir toute leur vie, &aprés la mortde les plearer continuellemcnt. Us fe profter- nent mille fois devant leurs corps, ils leurs off ent des viandes, cotnrae s’ils eftoient encore envie, pour marquerque tous les biensde la famille luy appartiennent, 8fi qu’ils fouhaiteroientdc tout leur cceur qu’¬ ils fuffent encore en eftat d’en joiiir. Ils l’enterrent avec une pompe& des dépenles exceflives > ils vontregulierement fur leurs tombeaux verier des larmes ■, ils font fou- vent les raefmes ceremonies devant leurs tableaux , qu’ils confervent religieufement d^ps leur maifon, & qu’ils honorent par des offcandes & par un culte politique, comme ils feroient ,li leurs percs eftoient ■> encore prefens. Les Rois mefme ne fe dif- iienfent point de ce devoir de pieté, & ce- uy qui regne à-prefent en a ton jours ufé de la forte, non feulement à 1’égarddesEtn- pereurs de fa famille, mais encore à 1’égard des autres qui l’ont precede. Car un jour eftant à la chafle , &ayant deloin appeicu un monument magnifique, que fon pere avoit fait élevrrà Tçoumtcbin, dernier Em- pereur Chinois, qui avoit perdu la Coil-
  • de la Chine. Lettre IX. ;7 ronne avecla vie dans une revolte-,il cou- rut vers cet endroit, il fe mit à genoux au- prcs du tombeau, il pleura mefme, & tou¬ che de fa mauvaife fortune : 0 Prince /luy dit-il, ú Empereur digue cCun meilleurfort! Vottsfçavtfque nous navons en rien contri¬ buí a voflre perte; ce neflpas nous qui font- mes coupablesde vojlre mort. Vosfujets feuls en font la cattfe. Ils vous ont eux-mefmes tra- hi- C’cjifurleur tefie , & non pas furcelle de mes peres, que le del doitfaire éclater ft vengeance. Enluite il ordonna qu’on allu- maft des flambeaux , & qu’on luy offrift de l’encens» Durant tout ce temps il tenoit le vifagecolc àterre, &nefc releva qu’apres routes les ceremonies. Le deiiil ordinaire eft de trois ans, du¬ ram lefquels on ne peut exercer aucune charge publique. De forte qu’un Manda¬ rin eft obligé d’abandonner fa charge, un Miniftre d’Etat fon employ , pour fa retirer en fa maifon, & pour donner tout ce temps à fa doulcur. Si unpereeft hono- ré comme une divinité aprés fa mort, il eft; obei comme un Roy durant fa vie dans fa famille , qu’il gouverne avec un pouvoir defpotique ; maiftre abfolu non feulemenc de les biens , qu’il donne à qui il luy plaift, inais encore de fes concubines & dc fes en-
  • 3S Memo ires far I’Etat prefent fans, done il difpoíè avee une entiere li- berté, jufqu’a les vendreàdcs eftrangers , quand, il n’eft pas content de leur condui- te. Si un pere accnfe ion fils de quelqne faute devant le Mandarin , il n’a befoin d’aucune preuve. On fuppofe toujours qu’il a raiion, & qn’un enfant eft coupa- ble dés que foil pere n’eft pas content. Ce pouvoir paternel va fi loin qu’il n’eft point de pere quine puiftefaire perdre la vie à fon fils , s’il continue à le poofter en jufti- ce. Quand nous paroiflbns eftonnez de ce procede , on nous répond : qui connoift mieux cet enfant que fon pere, luy qui l’a élevé, qui la forme,qui depuis tantd’an- nées examine routes fes a&ions > Mais d’ailleurs eft-il perfonne qui ait pour luy tine affe&ionplus fincere & mieux reglée ? Si done celuy quile connoift parfaitement, & qui l’aime avec tendreffe, ne laifte pas de le condamner, comment pouvons-nous le difculper & I’abfondre ’ Et lots que nous leur reprefentons qu’on a quelquefois des antipaties, & qu’un pere, tout pere qu’il eft, pent en avoir comrne un autre; ils nous répondent, que nous ne fommes pas plus dénaturezque lesbeftes les plus feroces» lefquelles ne fc portent jamais de gayeté de cceur à déchirer leurs petits •, que s’il £e
  • dela. Chine. Lettre IX. trouve parmi les hommes dcs monftres, il fiiut qu un enfant par fa complaifanee , par fa douceur, par fes fervices les rende traf- tables. Apres tout,difent-ils;1 amourpa- ternel eft ii profondemenr gravé dans Is cceur, qu il n’eft point d’antipatie naturelle qui 1 en puifte tout à-f.iit arracher, fi elle n eft irritee par la revolte ou par unecon- duite déreglée. Quc s’il arrive, ce qui eft tres-rare, qu’un enfant foitaflez infolent pour diredes in¬ jures a les parens, ou aftèz furieux’ pour le3 tuer; alors tout 1 Empire paroift en niouve- ment ,&route la Province oucet horrible crime softcommis en eft allarmce. L’Em- pereurdevient luy-mefmele Juge du cou- pable. On dépoíe tons les Mandarins voi- iins, & fur tour ceux de la Villc qui l’ont ft mal inftruit. Onchâtie féverement fes pro- ches pour avoir eftc ft negligens à le re- prendre ,car on fuppofe qu’un fi mediant naturel s’eftoit déja manifcfté en d’autres occafions, & qu’on ne pent venir que par degrez à un attentat fi abominable. Pour ce qui regarde le coupable, il n’eft point d’af- fez grand fupplice dont on ne s’avife pour le punir. On le coupe en mille pieces, on le briile , on détruit fa maifon jufqu’aux fondemens, on renvetfe cdles de fes voi-
  • 40 Mcmoires fur I'Etat prejênt fins , & on dreílè par tout des monumcns , pour conferverla memoire decet horrible excés. Lcs Empereurs mefine n’oferoient abu- fer impunément de l’autorité fouveraine à l’egard de leurs parens ;& l’hiftoire nous en rapporte un exemple qui rendra cternel- lementrecommandableen cette matiere la picté des Chinois. La mere d’un Empcreur avoit eu quelque intrigue dc galanterie avec un Seigneur de la Cour. Léclat que cette adtion fit , obligea l’Empereur d’en mar- querfon rellentimentpotir fon propre hon- neur&pour celuy de l’Empire : de forte qu’il l’exila dans line Province fort cloi- gnée-, & pavee qu’il jugea bien quece pro¬ cede ne feroit pas approuvé des Princes &C des Mandarins , il leur défendit à tous , fous peine dela vie,de luy donner aucun avis fur ce point. Ilsobeirent durant quel¬ que temps, perfuadezque de luy-mefme il condamneroit bientoft fa conduite •, mais comme ils virent qn’ilnc revenoit point, ils fe refolurent d’eclater, plutoft que de fouffrirun fi pernicieux exemple. Le premier qui eut afllz de courage pour luyoffrir là deflus une requefte, fut fur le champ mis à mort; le danger ne rebuta pas les autres. Quelques jours aprés unfe-
  • de la Chine. Lettre IX. 41 cond mandarin fe prcfcnta; & pour faire connoiftre à tout le monde, qu’il ne crai- gnoit pas de donner fa vie, quand il s’a- giiToit du bien publici’ fit poster fi biere a la porte du Palais. Cette a&ion de gene- roficé n’emeut l’Empercur qucpourl’irri- ter davantage. Il le fit non-feulement mou- rir, mais afi 1 de jetter la frayeur dans 1’ef- prit de ceux qui voudroienc fuivre Ton exemple, il or donna qti’011 le tourmentail dcdiverfes manietes. Il eftoit, ce femble, de la prudence de ne ie pas opiniaftrer da- vantage. Les Chinois en jugerent autre- ment. & refolurent de perir tons, les 11ns aprésles autres, plutoftque de tolerer par un lafche lilence, une action fi indigne. Il y cn eut done un troifiémc qui fe de- voiia. Il fit porter comme le fecund, fon cercueil au Palais, & proteftaal’Empereur, qu’il ne pouvoit eftre plus long • temps le témoin de fon crime. perdons-nous, Seigneur, luy dit-il, en mourantfice n’eflla , vettid’un Prince, cjue nous ne pouvons plus retarder fans horreur. Puifquc vousne vou- J.ezj pas nous entendre , nous allons trouver vos ance fires & ceux de I’Imperatrice vofire mere. Ils écouteront nos plaintes, & peut- eftre cjue durant les tenebres de la nuit, vans entendrez, leurs ombres & les nojtres ,
  • 42. Memo ires fur I'ttatprejènt VOtts reprocher voftre tnjttfttce. Cc Prince plus outre que jamais de 1 ’in- lolence , corame il l’appelloit, de fes fu- jets,fit endurer àceluy-cy les derniersfup- plicts. Plufieurs autres encouragezpar ces exemples s’expoferent aux mefines tour- mens , & furent tous en efter les martyrs de 1’amour filial , qu’ils défendirent jufqu’i la derniere gouttc de leur lung. Enfin cette fermeté heroique laíla la cruauté de I’Em- pcreur; & foit qu’il apprehendaft des fuites plus fafcheufes , foit qu’il recommit da bonne foyla finite; ilfe repentit, comma pere du peuple, d’avoirfi indignement fait mourir fes enfans ; & comme enfant de 1 Imperatrice, d’avoirfi long-temps mal- traité fa mere. Il la rappella, la remit en fon premier eftat; & plus il 1'honoradans la fuite j plus auill fint-il luy-melme lionorc de fesfujets. t Le fi’cond principe de leur morale, c’eft d’accoutumer les peuples à regarder leurs Mandarins comme 1’Emperenr mefme • dont ils reprefentent la perfonne. Pour les tenir dans-ce refpcdt,ceux-cy ne paroiilent jamais en public qu’avec un train tk un air d autorite capable d inlpirer de la venera¬ tion. Ils font toiijoius portcz dans une cltaife magnifique & découverte , prece-
  • de la Chine. L e t t r e IX. 43 dez de tous les officiers de leurs Tribun aux & entourez des marques de leur dignité. A leur vue le peupie s’arrefte & fe‘ range à droit Sc à gauche pour les laiílèr pafl'er. Quand ils rendcnt lajuftice dans leurs Pa-, lais , on nc leur parle qu’a genoux , de quelque qualité que foient les parties 5 & comme ils ont droit en tout temps de faire donnerà quiquecefoitdes coups de baf- ton,c’cft toujours en tremblant qu’oriles approche. Autrefois quand un Mandarin faifoit voyage, tous leshabitans des villages par ouilpaifoit,couroient en foule audevant de luy pour luy offfir leurs fervices , Sc lc conduifoient folennellement jufqu’aux confins de leur territoire: à prefent quand il fort de charge avec la fatisfa&ion publi¬ que, on luy rend encore des honneurs ca- pables de toucher les plus infenfibles. Dés qu’il eft fur le point de partir pour fe retirer de fon gouvernement, prefque tous les ha¬ bitans vont fur les grands chemins. Ils fe rangent d’efpace en efpace depuis la porte de la ville par 011 il doit pallcr , jufqua deux&trois lieuesloin. On voitpar tout des tables d’un beau vernis entourées de fatin Sc couvertes de confitures , de li¬ queurs Side the.
  • 44 Memoires fur 1’Etut prefènt Chacun 1 arrefte rnalgrc luy au padagô, on 1 oblige de s’afleoir,de manger &\le boire. Des cjue 1 un l’a laiífé, un autre le reprend, Sc ainfi il paile tout le jour en ce¬ remonies parmi lcs cris & lcs acclama¬ tions du peuple.Cequil y ade plaifant c < ft que tout le monde veut avoir quelque choie qui luy appartienne. Lcs uns luy prennent fes bottes, lesautres Ton bonnet, quelques-uns Ton fur tout; mais on luy en donne en mefme temps un autre, & avant qu’il foit hors de cette foule , il arrive qu il çhauflè quelquefois trente paires de bottes differentes. C’eft pour lors qu’il s’entend appeller le bienfafteur, le confervateur , le pere du peuplc. On pleure fa perte, & un Manda¬ rin eft bien dur qtiana à ion tour , il ne donne pas quelques larmes à de fi tendres marques de leur affedtion. Car les habitans ne font pas obligez d’en ufer de la forte, Sc quand ils n’ont pas efté conténs de leur Gouverncur, ils paroillent auftl indifferens à ion depart, qu’ils fonttouchez delafepa- ration & da la perte de l’autre. Ce profond refpc&des enfans pour leurs peres, & cette veneration que les peuples ont pourleurs Mandarins, confervent plus que toute autre chofe la paix dans les fa-
  • de U Chine. Lettre IX. 4f milles 6c la tranquillité dans les villes •, 6c je fuis perfuadé que le bon ordre parmi un u grand peuplevient principalementde ces dcux foutces- Le troifiéme principeque leur morale a établi,c’eftqu’il importe infiniment d’en- trctenir parmi les pcuplcs, la civ ilité ,1a modtftie, 6C un certain air de polir eflè qui foit capable d’infpirer la douceur. C’eft p ir là , difenc-ils, que les hommes fe diftin- guenrdes beftes ,6c les Chinois des atines homines. Ils pretendent que la ferocité qui fetrouve en certaincs nations, trouble in- failliblement les Etats. Ces fortes defprits nourris dans les querelles domeftiques, qui ne refpedent, qui ne ménagent perfon- ne, font naturellement broiullons 6c por- tez à la revolte. Au lieu que des gens qui fe previennent mutuellement les uns les au- tres; qui fçavent fouffrir, diffimuler, étouf- fer un reftentiment; qui gardent avec foin la fubordination qua 1’âge, la qualité , lo merite ont établie; àes gens, dis-je, aimenc naturellement 1’ordre 6c ne íortent jamais de leur devoir qu’avec une efpece de vio¬ lence. Les Chinois ont non-feulement obfervé cèttc maxime, ils 1’ont mefme outrée en certaincs occafions. Nul ctat ne sen dif-
  • 4-6 Memo ires fur l‘Etat prefent penfe. Les artiians, lcs domeftiques , lcs paiTans raefme ont entr’eux dcs manieres douces &honneftes;&j’ay efté millc fois étonné dc voir des laquais fe mettre à ge- noux les uns devant les aucres pour fe dire adieu, & des vilageois fe fait e pi us de com- plimens dans leurs feftins, que nous n’en ferions dans nos ceremonies publiques. Les m.trelots mcfmcqui par leur ec.it & par lair groflier qu’ilsrefpirent, font naturcl- le#ienr bruiques , vivent neanmoins en- tr'eux comme freres, & fe previennent dans le travail commtin , comme s’ils eftoient tous unis par les liens dune étroite amitié. L’Etat,qui par tm cfprir de politique a toujours regardé ce point, comme tres-im- portant au repos public, a regie toutcs cho- fes pour fes faints,les vifites,les feftins, les lectres qu’on s’ecrit. Le falut ordinaire eft ‘de croiler lcs mains devant la poitrine & de courber tarn foit peu la tefte. Qaand on veut marquer pia» de deference , on joint les mains & on les abaiftè jufqu a ter- re cn indinanr profondement tout le corps; que ft vous p.tílèz devant une perfonne de la premiere qualité, ou que vousreceviez quelqu’un en voftre ra^ifon, il faut jlechir un genoiiil & demeurer en cette pofture,
  • de la Chine. Lettre IX. 47 jufqu’ ace que celuy que vous falucz vous releve ; ce qu’il ne manque pas inconti¬ nent do faire. Mais quand un Mandarin patoiften public , ce feroit une fãmiliarité digne de chaftiment que de le faluer,de quclque maniere que ce foit , à moins qu’onne luy veiiille parler. On ft?retire un moment,& tenant lcs yeux baill'ez & lcs bras> ctendus fur les coftez, on attend qu’il foit pade, pour continuer Ion chemin. Quoy-que lcs amis particuliers fe vifitent fans taçon , les autres neanmoins gardent toújours entr’eux certaine forme établie Í>ar la couturtfe. On cnvoye devant un va- et de chambre, avec un cayer de papier rou¬ ge , fur lequel on emitfon nom, & plufieurs termes pleitis de refpeól, felon laqualité de la perfonne à qui Ton demande audien¬ ce. Quand cette efpece de rcquefte a die acceptée, on encre & on eft receu felon fa qualité. La perfonne qu’on vifite attend quelquefois dans fa file fans fortir , & mefme fans fe lever , quand elle eft d’un rang cxtraordinaircment clevé , ou b en elle attend à la porte; quelquefois elle s’a- vance dans la Cour, & quelquefois mefme julqu’a la rue. Des qu’on fe rencontre, on court de part Sc d’autre, Sc on s’indine chacun de fon
  • 4$ Memoires fur I’Etat prefcnt cofté jufqu’d terre. On parle peu, les com- plixnens font reglez, on fçait ce qn’on doic dire, Sc ce qu’il faut répondre ; Sc on n’eft point, comine icy, embarrafle pour Ton compliment,àchercherde nouveaux ter- tnes Sc de nouvelles phrafes. On s’arrcfte à chaque p®rre pour reiterer les reverences & les inclinations, c’cft à qui paílèra le dernier; mais routes les invitations fe ré- duifent à deux termes, dont l’un fignific pajfez,, tjin ; &c 1’autre f outran, je noferois. Cliacun répéte fon mot quatre ou cinq fois, Sc enfin celuy qui efteftranger fe laiílè vain- cre, & paiTe jufqu’d une au*re porte, ou 1’on recommence les ceremonies tout de nouveau. Qoand on eft arrive au lieu ou Ton doit s’arrcfter on fe met auprés de la porte fur la mefme ligne, & chacun fe courbe juf. qua terre : enfuite viennent les genufle¬ xions reciproques, les detours qu’il faut prendre, pour eftre tantoft à droit & tan- toft à gauche, le faint des chaifes (car on leur fait des complimens comme aux per- fonnes ,on les frotte avec un pan de fa vel- te, pour en ofter la potiffiere; on fe courbe devantelles avecrelpecl) onoffre, onre- fufe la premiere place; mais tout fe paflè dans l’ordrc: 6c comme ils font faits d ce manege,
  • de h Chine. Lett re IX. inanége, ils s’attcndent mutuellement dans ces ceremonies ,6; on n’y voir ni embarras ni confufion. Cependant c eft line veritable; fatigue, Sc apréscentdifferens mouvemensqu’onsell: donné, Sc qui occupent durant tin quart d’heure; quand on commenced s’aiieoir, onabien befoin defe repofer. Lcs chaiíês font difpofées de maniere qu’on eft tou- jours allis vis á vis l’un de l’autre; ii faut t>'y tenir droit, fans s’appuyer fur le dofficr, les yeux baiifez, les mains eftenducs fur les genoux, les pieds egalemenr avancez, fans les croifer, avecun air grave & ferieux; & fur tout nefe point preiler de parlor; car parmiles Chinoisilfemble que lcs vifites ne confiftent point dans la converfation , mais dans les ceremonies exterieures; Et e’eft proprementen ce pays-lâ qu’uneper- fonne, quien va voirune autre, pent luy dire vcritablement: Je viens vous faire la reverence. Car fouvent on en fait plus s qu’on ne dit de paroles. Un MiiGonnaire m’a aífuré qu’un Man¬ darin I’avoitune fois viíité fans luyen dire urc feule. Il eft du moins certain qu’on no s’cchauffe point dans le difeours, Sc on di- xoit quclquefois de deux peribnnes, que ce, font deux ftatues ou deux termes de Tome II, Ç
  • fo Memoires fur ÍEtat prefènt theatre qui ontefté placez pourcn faire Ia decoration,tant ils fone graves & tacirurnes. Quand ils parlent, leur difeours eftrem- pli de termes d’humilitc. Ils ne difent point, par exemple :Je vous fuis obhgéde ta grace que voas m'avez,fuite. Je prends la liberte de vous of rir quelques curiofttez, de monpays. Tout cequi vientdevoftre Rojau- me , de voftre Province ,eft propre & bien travaille'; mais il faut dire: La grace que le Seigneur, que le Docbeur a accorde'e , d wt°j quifuis à fesyeux tres-petit, ou bien , à moy qui fuis voftre dtfciple ,m a extréme- ment oblige. Le diftiple prend la liberte d of rir au Seigneur des curiofttez, qui vien- nent de fon petit,de fon vil pays. Toutce qui vi ent dupreci eux Royaume, de la noble Pro¬ vince du Seigneur, ejl tres-propre & tres- bien travaille. Et ainíidu reftc.car on ne dit jamais je & vous,d la premiere &à la feconde perfonne;mais moy petit, moy dif- ciple, moy fujet. Et an lieu de vous, on dit le Doíleur a dit, le Seigneur a fait, 1’Empe- reuraordonné. Ceferoitune grofficreinci- vilité d’enufer autrement,ficcneft quand on parle à fes valets. Durant la vifitc on prefente toíijours deux ou trois fois du The. Il y a encore di- yerfes ceremonies à obíèrver , quand on
  • de la Chine Lett re IX. yt prendla porcelaine, quand on la porte à la bouche , ou qu’on la rend aux domeftiques. Au rcfteon fe retire toújours comme on eft entre, & il en coufte autant ’pour finir la comediequc pour la commencer. Les ef- trangers peu fairs ày joiierleur role, trou- blent Convent l’ordrede la piece. Les Chi- nois raifonnablcs en rient, & les excufent; d’autre* le trouvent mauvais , & veulent qu’ils s’inftruifent avant que de fe comrnet- treenpublic Ainiiondonncquarante jours aux Ambafladeurs pour fe preparer à 1 au¬ dience de l’Emj#reur; &de craintc qu’ils ne manquem à quclque formalité, on leur tfnvoye durant tout cc temps-ld des maif- tres de ceremonies qui les exercent. Mais les feftins paftent tout ce qu’on peut s'imaginer. Cen’cft point pour man¬ ger qu’on eft invite, mais pour faire des grimaces. On nc met pas un morceau dans la bouche, on ne boit pas une goutte de vin, qu’il n’en coufte cent contoriions. Il y a, comme dans nos mufiques, un officier qui bat la mefure, afin que tous les conviez s’accordent en mcfme temps d prendre dans les plats, à porter d la bouche, d cle¬ ver les petits baftons qui fervent de four- chettcjoud les placer regulicrement & a. propos dans leur lieu. Chacun y a fa table -CiJ
  • ^z Mcmoires fur I’Elat prcfint particuliere , fans nappe, fans ferviette tans couteau , fans cuillere ; car tout eft coupe, & on netouche à rien qu’avec deux petits batons ferrez d’argent, dontles Chi- nois fe fervent fortadroitement, & qui eft leur inftrument uuivcrfel. On commence lc repas par boire du vin pur, qu’on apporte en mefme temps à tous les conviez dans une petite tafle de porce- laine ou d argent, & qu’onprend toujours avec les deux mains. Chacun 1’éleve en l’air, prcfque à la hauteur delatefte, en s’invitant les uns lesautits fans pader,.& cmfe provoquant par geftes à boire lespre- miers. II fuffit de prefenter la tallè à la bouche, &c de l’y tenir jufqu a ce que les autres ayent bu ; car pourvu qu’on garde les formalitcz apparentes, il eft libre de boire, ou dc ne boire pas. Aprés le premier coup on fert fur chaque table une grande poreelaine de.viande ,.ou tout eft en ragouft. Alors chacun eft attentif auxiignes du maiftred’hoilel,qui regie tous les mouvemensdes conviez. Scion qu’il les determine,ils appliquent les deux mains fur les deux petits batons,ils les clevent en l’air, les préfentent d’un certain fens , & aprés un long cxercicc que je ne fçaurpis bicn expli- quer., ils lei enfonccnt dans la poreelaine,
  • de la Chine. Lett re IX. tf d* on ils prennent adroitement un morceaus qu’il faut manger de manicre qu’on nc fe haÃas trop, 8c qu’on ne íoit pas aulli tro^ent , car ce feroit une incivilité de preceder íesautres, ou deles faire atten- dre. Pour lors on recommence 1’exercicâ des ballons, qu’on remet enfin fur la rabie: dans la duration ou ils eftoient auparavanc. 11 faut en tout obferver la meíure, afin que tout commence & finiflè en mefme temps. Un moment aprés on fert encore du vin» & onboit avee coutes les ceremonies pre¬ cedences. Enfuite on apporte un fecond plat, auquel on touche comme au premier» & ainfi le repas continue en beuvant un coup à chaque morccau, jufqu’a ce qu on ait couvert la table devingt ou vingt-qua- tre porcelaines, ce qui engage à boire vingt ou vingt-quatre rafades j mais outre que, comme j’ay die, on en boit ce qu on veut, les tafTes font extremenient petites, 8c le vin n’eft nullement violent. Quand tons les plats font fervis, ce qui fc fait avec une grande proprete, on cede: d’apporter du vin ; 8c pour lors on peur manger avec un pen plus de liberte , pre- nant indifferemment dans les plats, enforce neartmoins que tout ie monde fe fuive, & que I’ordrc fe-garde exactemenc. C’eft en ce - C iij
  • ?4 Memoircs fur I’Etat prefcnt temps-la qu on commence à donner da ris He du pain, car jufqu alors on n’a mange que dc la viancie ; on prefente ai^kdcs bouillons clairs, de chair on de pUffon , afinde les meller avccle ris, lionlejuge à propos. On eft ainfi à table ferieux, grave, & fans parler, durant trois ouquatre heures. Mais quand lemaiftrc d hoftel s’apperçoit qu’on no mange plus, il fait figne dc fe lever, Sc on fe retire durant un quart d’lieure ou dans un jardin , ou dansun ialle, pour s’entre- renir. On revient eniuite fe remettre à ta¬ ble, qu on trouve garnic de toutes fortes de confitures & de fruits fees, qui fervent á boire du the. Ces manietes trop ordonnées & infini- ment gefnantes qu on eft oblige d’obierver depuis le commencement jufqu a la fin, empefehent tout le monde de manger, & on ne font d’appetit que quand on fort tout-a- fait de table. Alors on a grande en¬ vie d’aller difiier chez foy> mais une bande dc farceurs viennentàlcur tour donner la comedie, qui par fa longueur extraordi¬ naire fatigue autanr que celle qu’ou a joiiéo auparavant à table. La piece eft ordtnaire- nient allcz fade, on n y garde aucune re¬ gie ; on crie, on chance, on hurle, car les
  • de la Chine. Lett re Dt. yy Chinois ne fçavent guere ce que c’eft que déclamer. Cependant il ne faut pas rire, mais loiier la politefle de la Chine & fes ceremonies, faintement, comme on parle, inftiruées par les anciens, & obfervées avec fagcife par la pofterité. Les lettres qu’ils s’ecrivent les uns aux autres, renferment un autre point de civi- lité quia fes myftcres comme tout le rcfte. On n’ecrit point comme on parle; la gran¬ deur des caraderes, les diftances qu’ilfaut laiílcr à propos entre les lignes, les termes infinis d’honneur, que laqualité des per-, fonnesexige, la forme du papier, la mul¬ titude des envelopes rouges,blanches ou blcucs , felon les eftats diflferens ou Ton eft - & cent autres formalitez cmbarraifoht quelquefois les plus fçavans, & il n’appar- tient pas à tous les Lettrez de fçavoir ecrire une iettre comme il faut. 11 y a mille autres régles dans l’ufage du grand monde & dans la focieté ordinaire qu’il faut religieufement obferver,fi Ton ne veut paifer pour barbare; & quoiqu'en plufieurs rencontres ce foit plutoft une af- fedation ridicule qu’une veritable po!i- tctic, on ne peut neanmoins difconvenic que toutes ces couttimes, qu on garde fi exadement, n’infpirent aux peoples des Ç iiii
  • fé 1Mtmoires fur l’T.tat prefènt íentimens de douceur & un efprit d’or- drc. Cestrpis principcsde morale, c’eft à-di- re lc refptót dcs cnfans envers leurs parens, la veneration des íujets pour l’Empereur òc les Mandarins ; 1’humiliré & 1’honne- itcté dans 1’ufage du monde font d’autant plus cíficaccs, qu’ils font foutenus d’unc politique ftge & bien cntenduc. En voi- cy , M onsiigne ua, les principales niaximes. La premiere, eft de nedonncr jamais au- cune charged perfonne dans fa Province., & cela pour deux raifons. Premierement, parcc qu’un Mandarin , qui n’eft pas dc qualité, eft ordinaitement méprifé de ceux qui cormo:fl'ent fa famille. Secondement, parcc quétant quelquefois trop accrédité par le grand nombre de fes parens &t de fes amis, il feroic en cftat de faire ou d’ap- puycr une revolte, ou du moins il n’auroit pas route la liberte qui eft neceiTaire pour exercer la juftice avec un entier dennte- reifement. La denxiéme maxime, eft dc retenir à la Cour les enfans des Mandarins les plus confiderables qui gouvernent les Provin¬ ces, fous pretexte de les bien clever; iffcais en cffet,pour fervir dotages,en cas que
  • cle la Chine. Lettre IX. 57 leurs percs manquent à la iidelitc qu’ils doivent à I’Empereur. La troifiéme maximc , eft dc pouvoir faire le procés à qui que cc font, par tel comtniflaire qu’il plaift à 1’Empereur de nommer, fans que la charge ou la dignitc du coupableluy donne droit de lerecufer. Qne ii l’Empereur n’eft pas content du pre¬ mier jugement, iLpeut le faire reformer par de nouveaux Juges , jufqu’a ce qu’il foit conforme à celuy de la Cour. Autre- ment il feroit facile par argent ou par in¬ trigue de fauver la vie à un homme, dont la mort eft quelquefois neceflaire au bien de l’Etat. Au refte, difent-ils, on ne doit point craindre la paflion du Prince , qui d’ailleurs ne manque jamais de voye injufte pour perdre un homme de bien, quand il veut. Mais il eft important qu’il ait des moyens ordinaires & eflicaces pour délivrer I’Empire d’un méchant homme. La quatriéme maxime confifte à ne ven- dre aucune charge, mais à les donner tou-. tes au merite ■, e’eft à dire à eeux dont la vie eft réglce, & qui par une étude conftante ont acquis la connoill'ance des Coutumes & desLoix. Pour cela on fait des informa¬ tions de vie & dc moeurs, fur tout quand un Mandarin paflè d’une charge ordinaire
  • $8 Memoires fur PEtat frefcnt a une autre plus confiderable. Pour ce qui eft de la fciencc, il y a cant d’dpreuvcs, tant dexamens, qu il eft impoflible d’echaper aux mefures qu on prend pour s en inf» truire. Des qu on deftineun enfant aux íçien- ces, onluydonne un mairtre, carles Villes dela Chine font pleines decoles, oul’on apprend à connoiftre Sc Lpcrire les caradte- res, ce qui eft une étude de plufieurs annécs. Quand cet enfant a fait des progres confi- derables , on le prefente i un Mandarin ordinaire pour eftre examine. S’il a la main bonne, Sc qu’il forme bien les caradtcres , il eft admis parmi ceux qui peuvent s’appli- quer al'intelligence des Livres , Sc afpirer enluite aux degrez. On endiftingue de trois fortes, qui répondentàceux de" Maiftre és arts, de Bachelier, Sc deDodtenr. Co name la fortune des Chinois dépend abfolument de leur capacite, toute la vie eft employée àietude. Ils appeennent par cceur les Li¬ vres claifiques avee un travail incroyable, ils font des interpretations furies loix:k compoÍHion,l'cloquence,Ia connoifíance & 1'imitation des anciens Dodkeurs, la dé- Irearefíè &la politeflê des récens font de¬ pths 1 age de fix ans jufqu a 1 age de foixan- te, leur occupation cootiiuielle. En quel-
  • de la Chine. Lettre IX.
  • 6 o M e moires fur lEt at frejènt le CommiíTaire envoyé de Ia Cour ponry préfider nefelaifle luy-mefnie corrompre, il luy eft feveremcnt défendu de voir &c de parler à perfonne jufqua ce que les exa- mens foient finis. Pour ce qui regarde les Dofteurs,l’Em- pereur luy-mcfmesen meíle quelquefois; &celuy qui regne à prefent eft plus craint que perfonne, non feulement à caufe de fon exaótitudc & de fon équité rigoureufc, mais1 encoreparce-quecell 1’homme du Royau- me le plus capable de jtiger de ces matieres. Des que les do&eurs font nommez ron les luy prefente* & il donne auxtrois premiers des couronnes dc fleurs, ou d’autres mar¬ ques d'honneur qui les diftinguent; il en choifit auífi quelques-uns pour t empi ir fon Academie Imperiale,d ouils ne fortentpref- que jamais que pour occuper des poftes conuderables dans le Royaurne. Un Doâeur eft toújours richc , parce qu il reçoitde íès parens & de fes amis une infinite de prefens. Tout le monde eípere avec le temps profiler de fa faveur 5 mais de crainte que ceux, qui font promíis aux premieis deerez, ne fe relâchent dans la finte, & nabandonnent I’eftude* ils font encore obligez de eomparoiftre tres-fou- Tent aux examens ouonleschaftie fevere-
  • de la Chine. L e t t r e IX. tncnt, s’ils oublient leurs premieres lcconsy Sc ou oil l& rccompenfe, s’ils continuant de faire du progrés dans les fciences. Cette politique eonuibue beaucoup au bon gouverncmeni. La jcuneflé, que 1 ’oi- íiveténe manqueroirpas de corrompre, eft par une occupation eontinuellc détournéc du vice: à peine a-t-elle le temps de refpi- rer, comment trouveroit-elle celuy qui eft necefl’aire pour s’abandonner à fes paf- fions ? Secondement, 1’eftude forme l’ef- prit Si le polit. Un people eft toújours grof- fter, quand ilne culrive pas les fciences. Troiíiéinement, les charges font remplies par d’habiles gens. Si on n’arrefte pas les injuftices quel’avarice Si la corruption du coeuront coutumede faire, on empefche du moinscellesqui viennentde l’ignoran- ee Sc du déreglement de l’efprit. Quatrié- mement , puifqu’on donne les charges, l’Empcreurpeutcaft’er aifément, quand il lc juge à propos ,ceux qui s’en rendent in¬ dignes. II feroit rude de ruiner tout d’un coup une famille qui s’cft épuifée pour l’a- cheter. On fe détermincroit à la verité ínalgré cette confidcration à punir lc cri¬ me; maison feroit naturellcment porte x tolerer un Mandarin foible, pen applique y tiopindulgent, ou excefliYcraent fevere ,
  • 61 Memo ires fur I'Etat pTcfinl au lieu que quand la charge eftun don du Prince , il peuc fans violence 1’oftcr à qui il luy plaift, pouren gratificr un aiftre. Hnfin la juftice fe rend fans retribution. Le Juge, à qui la charge n’arien coufté, & qui a fes appointemens reglez, ne peut rien exiger des parties; ce qui donne la facilite aux plus pauvres de pouder lent droit, 1'anS fe voirinjuftement opprimez par un enne- mi puiifant, qu’on nepourroit faute d ar¬ gent réduire à la raifon. La politique des Chinoisa pourcinquié- me maxime , de ne point fouffrir que les eftrangers s’eftablillent dans leur Empire. Le peud eftime qu’ils en ont toujours eue, leur a perfuadé d’en ufer de la forte. Ils ont apprehendé que ce melange de nations barbares ne les avilift,&ne portaft parmi eux la corruption & le defordre. La diffe¬ rence des peuples entraifne neceflairement une diverfirc de coutumes , de langues , d humeur, & de religion. De-là naiííènt les querelles particulieres, les partis, & enfin les revoltes. Ce ne font plus, difenr-ils , les enfans d une mefme famille , élevez dans les mefmes fentimens, accoutumez aux mefmes idées; & quelque foin qu’on fc donne pour les former, cc font tout au plus des cufaus adoptifs, qui n’ont jamais
  • de Li Chine. Lettre IX. 6j cette obeíílãnce aveugle, & cette affect i
  • {Ja Mcmoires fur I'Etat prefènt fe nereditaire, ni d’autre rang parmi Ies homines que celuy oules charges lcs cle- vent. Si on en exceptela famille de Confu¬ cius , tout eft peuple ou mandarin dans la Chine : il n’y a point de terres qui ne foient roturiéres, non pas mefme cedes qu’on a deftinées à 1’entretien des Bonzes , ou qui apparticncnt aux temples des Idoles. Ain- iilcurs dieux font fujets comtneles hom¬ ines aux charges de l’Etat, & obllgez par des taillcs & des contributions ordinaires, de reconnoiftre la fouveraineté de l’Em pi- re. Quand un Vice-Roy ou un Gouverneur de Province eft mort, ies enfins ont com- meles antics leur fortune i faire; Sc s’ils ne font pas heritiers dc la vertu & de la ca¬ pacite de leurs percs,le nom qu’ils portent, quelque illuftre qn’il foit, ne leur donne point de qualité dans le monde. L’avanrage que l’Etatretire de cette ma- xime, eft premierementde faire fleurirpar là le commerce, que l’oifivete de la no- bleflc a coutume de ruiner. Secondement, de groffir les revenus de l'Empereur; parce que tout' s les terres payent la taille. Dans les Villes, ou la coiitumc a eftabli la capi¬ tation , il n’eft perionne qui en foit exempts Troifiémement, comme les families ne fe confer vent point dans cet éclat, que la no*
  • de la Chine. Lettre IX. 6f bleile donne, mefme à ceux qui n’ont que dcs qualitez obfcures, on ne craint poinc qu’elles écabliílènt dans les Provinces uno autorité dangereufe, que lc Pifticc auroit fieut-eftre de la peine àcontenir dans les >ornes legitimes. Enfinc’eft une maxime à k Chineqa’un Empereur, pour elitebien obei, doit commander à des fu jets 8c noli pas àdes petits fouverains. La fcptiémc , eft d’entretenir en paix com me cn guerre de groflèsnrmées, pom; tenir leurs voilins dans le refpeófc, 8c pour eftre toujours en eftat dmtouffcr les revol¬ tes domeftiques, ou plutoft pour les pre¬ venir. Autrefois il y avoir un million de foldats deftinez uniquement à la garde de la grande muraille. if n’enfalloit pas moins pour entretenir les garnifons des Places fronticres , 8c des Villes confiderables. A prefent on fe contente de garder les en¬ dro its les plus importans. Outre celailn’y a pas moins de quinze à vingt nv.lle homines en chaque Province commandez par dcs generaux particuliers j ilenfaut pour conferver les I lies, & fur- tout cellcs de Haynan ScdeFormofe. Les troupes feules dePekin vontà plus de cenc foixantc mille chevaux. Ainfi je croy que I’Empcreur dans la plus profonde paix n’a
  • Í6 Memoires fur 1‘Bdt prefent pas moins de cinqcens mille homines ef- fedifs, bien payez & bienarmtz felon la coutume du pais, c ell-a-dire de fabres Sc de flecnes. Ils ont peu d’infanterie , & dans 1 infantcrie point de picquiers & peu de moufquetaires. Ces troupes font fort belles, & medio- erement bonnes , parce quc les Tartares font prefque-de venus Chinois, & que les Chinois font toujours les nicfmes, c’cft-a- dire molts &ennemisdu travail, plus pro- pr<^ a briller dans ime reveue, ou dans une marche , qua fe diftinguer dans le combat. Les Tartares donnent au com¬ mencement du chocavec chaleur, &pour peu que l’ennemi plie ils profitent du de- lordre j du refte, incapables de continuer long-temps uneattaqne, ou dela foucenir quand on les charge en bon ordre, & qu’- onlespouííèbruiquement. LcRoy, àqui J avois 1 honneur d’enparler il y a quelque temps, & qui ne dit rien que de jufte,com- mc tine fait rien que degrand, en fitluy- melmele caradereen deux mots; c’eft-à- dire, ajouta-t-il, quecefont debons fol- dats , quand on leur oppofe de mauvaifcs troupes: &qu’ils deviennent dc fort mau- vailes troupes, désqu’ils ontàfaire à de bons foldats.
  • de la Chine. Lettre IX. 67 La huitiéme maxime regarde les récom- Senfes Seles punitions. Les grands hom- acs, qui ont fervi utilement l’Etat,ne font jamais fans récompenfe j & parte que les Princes , quelque puifl'ans qu’ils foicnc , n’onr pas afllz de bien pour payer tous les fervices de leurs fujers, on fupplée a cc défaut par destines d’honneurqne l'Em- pereurlour donne, fans qu’il luyencoufte rien. C’cft ce qu’on appelle les differens or- dres des Mandarins. Hyena ncuf, done chacun a deux degrez. On die, il eft Man¬ darin du premier ordre, ou bien 1’Empe- rcur l’a placé au premier degré parmi les Mandarins du fecond ordre, & ainfi dcs autres. Cette dignité , qui eft puremenc honoraire, leur donne un rang dans les af- femblées, dans les viiites, dans les Con- feils, mais elle ne leur donne aucun reve- nu.Pour multiplier ces récompenfes , done on fefert plus volonticrs que de penfions , on les etendmefmcjufqu’aux mores,qui fontfouvent crcez Mandarins aprés leurs obfequcs,& i qui on accorde dcs places d’honneur parmi les grands de la Cour » lors mefme qu’il n’eft pas au pouvoir de l’Emperenr deleur donner le moindre rang entre les homines. On leur fait quelque-
  • 6 8 Memoirc$fur l’Etat prefcnt fois baftir de fuperbes man('olces mix clc- pens du public ou du Prince» Sc la Covfr ibuveraine des Rites juge felon leurmeri- te delafommequi y doitcitreemployee. Ces marques d’eftimc fdnt fouvent ac- compagnées d’un éloge écrit de la propre maindel’Empereur, cequi rend leurs fa¬ milies illuftres dans la pofterité. M>is la i>lus iniigne faveur , c’eft de les declarer ainrs, de leur buftir dcs Temples , Sc de I'eur offi ir dcs facrifices eomme aux divini- tez du pays. C’cft par là qne les anciens Empereurs ont louvent cftabli le Paganif- me , ado rant eux-mefmes 1’ouvrage de Jeurs mains, &rendantun culte fouverain à des hommes, qui durant leur vie s’efti- moientheureux de paroiftre profternez à leurs pieds. On rccompenfe aufli les adtions de verm qui éclatent dans les particulars, quoy- que peu utiles à l’Erat. Nous lifons dans leurhiftoirc qu’onacleve des Temples à la mcmoire de quelques lilies qui avoient garde route leur vie la vitginité. Etj’ay vu moy-mefme en pluíleiirs villes élcver à des habirans d’une mediocre condition dcs trophées accompagnez d’inferiptions ho- norables, pour faire conno’ftre à tout le monde leur merite Sc leurs- bonnes qua» litez.
  • de lã Chine. Lett re IX. <$* Si les Chinois récompenrcnt le bien, ils p.c font pasmoins exa&s à punir les fautes les plus lcgeres; les chaftimens font reglez felonies crimes. Le plus ordinaire eft la baftonnade qu’on donne fur le dos. Quand lenombre des coups ne pafle pas quarante ou cinquante, ils I’appellent un chaftiment paternel. Ainfi les Mandarins y font fujets auifi-bien que le peuple •, ce n’eft pas met- meune punitionhonteufe, & apréslexe- cution, le coupable eft oblige de fe mettre d genonx devant le ]uge, s'il eft encore en eftat de le faire, de fe courber trois fois jufqu’d terre, & de le remercier tres-hum- blement du loin qu’il prend de fon educa¬ tion. Cepcndantce chaftiment eft ft rude qu’- un feul coup eft capable d’aftomnier,quand on eft un peu délicat; & on voit fouvent des perfonnes qui en meurent. Il cftvray qu’on a plufieurs moyens d’adoucir ce fup- plice, quandrexecution fe fait dans le Tri¬ bunal. Le plus facile eft de donner de Tar- gem à ceux qui frappent, car il y en a pht- iicurs; afin que les coups foientpluspe- fansjdecinqen cinq on change d’cxccu- tçur. Mais quand le coupable les a gagnez par fes jibcralitez, ils lepargnent; .& ils fpeventii-bien ftmenaga, que malgrélcs
  • yo Memoires fur I EM prefent precautions du Mandarin qui eftpreíênt, Ie chaftiment devient tres- leger & prefque infenfible. Outrecelail y atoujours dans les Tri- bunaux des gens à loiier, qui s’entendent avec les petits officiers. Dcs que lc fignal eft donnc > ils prennentadroitement lapla- ce du coupable, qui sechappe dans la fou- le, Si rccoivent pour luile chaftiment qui aeftéordonné. On trouve par-tout pour dcl’argent ccs -fortes de fuppléans. C’cft un meftier,& ainíi il y aàla Chine unein¬ finite de gens qui ne vivent que de coups de bafton. Ce fut par un femblable artifice que Tam-ejuam-fien, fameuxpar la perfecution qu’il a élwée contre la Religion, échapa autrefois à la jufte condannation de fes Juges. II promit unefomme coníiderable à un homme de la lie du peuple, s’il vouloit fe rendre au Palais pour y prendre fon nom & fa place. 11 l’aflcura qu’il ne feroit tout au plusexpoféqua labaftonnade, &que fi on le mettoic enfuite cn prifon, on trou- veroit bien moyen del’cnfaire fortir. Ce P'.uvre homme déguifé s’y trouva, comme il en eftoit convenu; & quand l’huiflier eut appellé à haute voix,Y.w^cjua'n-Jien, cc- lui-cy répondit, & cria Rardiment : Me
  • de l a chine. Lett re IX. yt voicy. On luy prononça fa fentence, Sc le Mandarin le condamna à la morr. Les of- ficiersde la juftice, qui avoienc cfté cor- rompus, fe faifirent incontinent ’de luy , SC luy mirent fuivant la coutume un baillon à labouche \ car aprés la fentence il n’cft plus permisau criminei de parler. Enfuite on conduifit cc miferable au lieu du fupplice ou il fut cruel lenient execute. La feconde efpece de chaftiment, eft lá carcati, oul’on attache le coupableau mi¬ lieu des carrefours, ou àla porte des vil- les. Qaoy-quil nefoit pas li fenfible que la b iftonnade, il eft neanmoins plus confi- dcrable, à caufe de l’infamie qui y eft atta- chce •, Sc une perfonne qui a eu le malheur d’en eftrepuni eft perdu pour toutefa vie de reputation. Outre celail ya divers genres de mort qu’on pratique difteremment. On coupe le con aux roturiers, parce que la reparation du corps Sc de la tefte a parmi les Chinois quelque chofe de honteux. Au contraire on étrangle les gens dequalitc>6e on pretend que cseft-U une marque de diftin&ion; que fi leur crime eft fcandalcux , on les traitc comme le peuple, Sc on fufpend en certai- nes occalions leur tefte à un arbre fur les grands chçmins.
  • 7i Memoires fur l’E tat prefint Lcs revoltez Sc les crimineis de Lczo Majeftc font punis du dernier fupplice ; c’cft-d-dire, pour parlcr cornmc cux, ils Tont hachez en dix millc pieces. Car aprcs que l’executeur les a atrachez à un poteau, il lcur coupe tout au tour de la tefte la peau du front, qu’il arrache de force, jufqu a- •cc quelle foit abbatue fur les yeux , Si qu elle leur ofte la vcue destourmensqu- ds doivent endurer. Enfuite il les coupe indifferemment en toutes les parties du corps i & qnand il eft las de cc barbate exercice, il les abandonnc à la populace Sc a la email ré deleursennemis. On fair auilt quelqucfois tnourir les cri¬ mineis ious les verges dont on les foiiette crudlement & lentemcnt, jufqu’d-ce qu'ils ayent rendu l’efprit. Enfin la queftion, qui -dt lottvcnt plus rude que la plus cruelle mortjcftparmieux enufage; & e’eft or- dinairement en (errant les doigts Sc les mains qu on la pratique. Neu\ iemement > ils croyent qu’il eft de la bonne politique d’exclurre cn quelque manierc-routes les femmes du commerce apparent du monde, dans leqttel, difent- 1 ,dies ne peuvent eftre utiles qu’autant qu elles fe ttennent en repos •, tour leur (bin ie borne au domeftique, oft elles s’oecu- pent
  • de lã chine. Lettre IX. 73 quement del’education dcs enfans. D’ail- lcurs elles n’achettent, ni ne vendou riea 5 & il eft auífi rare d’en voir dans les rues que fi elles cftoient tomes religieufcs , Si obligees de garder la clofture. Les Prin- cciTes n’onr aucun droit à la fuççeífion, el- lcsne deviennent pas mcfme regentes; Si quoy-queI’Empcreurpuiflefecretement ie. iervir de leurs confeils, on trouveroit pour- tant mauvais qu’il cn ufaft. En quoy les Chinois paroiiTcnt, ce me femble, pen rai- fonnables. Carenfin, I’efprit Sc la fagcílê font de l’un Sc de l’autre fexe ; Sc un Prince 11’eft jamais plus éclairé que lorfqu’il fçait découvrirces tréfors, quelque part que la naturelesaitcachez,ni plus prudent que quand il cn profile. Enfin, leur dixiéme maxime eft de don- ner un grand cours au commerce par tout l’Empire. La politique en route autre ma¬ ture, eftutile pour lacommodiré ou pour labondance; mais en celle-ci elleeft necef, faire à la vie despeuples,qui feroient bien. toft réduits à la derniere extrémité, fi 1c ncgoce venoita manquer. Non-feulcmcnt kpeuples’en mefle,mais encore prefque tons les Mandarins, qui donnent leur ar¬ gent à des marchands aftidez, pour le faire valoir. C.’eftpar cc negoce cache que Oh- Tome II, ' D
  • 74 Memoircs fur I’Etat prefent fanguey > petit Roy de Chenfi qni avoit ia- troduit les Tartares dans la Chine, fe ren- dit enfuite fi riche & ii puifl'ant , qu’il is trouva en «flat de foutenir long-temps la guerre contre l’Empereiir. Pour augmenrer le commerce, on a per- mis aux eftrangers de venir dans les Ports de I’Empire, qui depuisla Monarchicleur avoient toujours efté fermez. De-la les Chinois fe repandent eux-mefmes dans routes les Indes, oil ils portent la foye, la {>orcelaine, les drogues pour la Medccine, c fucrc, les ouvrages de vernis, le vin, les poteries, Sc cent autres curiofitez du par's. Ilsvontà Batavic, àSiam,à Achkn, à Ma- laque, Sc fur-tout an Japon Si aux Man dies, dont ils ne font cloignez quo de pen de journées. De tons ces endroits ils rappor- tent dcl’argent, Sctoutceluy quivient du Mexique aux Philippines par la Mer paci¬ fique , fe va rendre à Canton , d’ou il fe ré- pand dans l’Empire. Mais le plus important commerce des Chinois fe fait dans la Chinemefme d’une Province à t’autre •, ce fontautant de Royau-. mes qui fe communiquent leurs richei- ies. Celle de Houejuaw fournit principale- ment le ris, celle de Canton le fucrc , cclle d$Chs
  • de la Chine. Lettre IX. les plus beaux ouvrages en routes fortes • de matieres , le Chenjl Sc le Chanji font ri¬ ches en fer, cn chevaux , en mulets, en chameaux, & cn fourrures. Le the vicntde Fokjen, les drogues du Lean: om , Sc ainfi dcsautrcs. Ce grand commerce unit entre eux touJ ces pcuples, SC portc l’abondancc dans toures les villes. Cc ne font pas lá , M onsei'gneur , les fades maximes deJapolitique Chinoife,ilyen a unc infi- nitcd’autres; maisj’ay rapporté celles-cy comnie les plus counties & les plus elien- rid les .via bon té du gouvernement. La police n’eft pas moins neccílàire dans les grands Etats quela politique, Sc celt pcut-eftrela premiere maxime d’une bon¬ ne politique que de lesrendre bien poiiccz. J’cntens par la police, les reglcmens qn’on fait dans les villes & à la campagne pour le bon ordre 5c pour la commoditc des peu- ples. Touted: ordonnéàla Chine , Sc de- puis le commencement de la Monarchic on s’eft attaché à regler jufqu’aux moin- dres chofes. Les gens de qualiré ne difputent prefque jamais du rang, para: que chacun fçai par- faitcment ce qui eft d.u à fon eftat; & on fut extrémement étonné ilyaíix ou fept ans cju’un Prince du Sang 5c un Co/ao cuifcnc
  • 7
  • de Lt Chine. Lettre IX. 77 tve^jort de nepas chercher toutes les occa- fions de leur mariner voftreprofond refpeCl. Lei Princes, ajouta l’Empereur à celuy qui avoir donnc occafion á la difpute ,'font af- fez. eleven par leur rang audcjfus d.es autres hommes ,fa»s chercher avec afieUation a les hurra her. Rien ne pent manquer a vofire efiat tjue la douceur dr la tnodefiie. fhtand vousrefuferezj unhonneur qu’on vent vous rendre, tout le monde conviendra que vous U meritez,; mats on commencera d vous le difputer, des que vous I'exigerez, d la ri- gueur. Ainfil’un Hi l’autrefut condamné, & pour nepas faire une nouvellc loy , on sen tint à la coutume. Tout ce qui regarde les Princes Sc les Mandarins eft exa&ement regie-, Icurs pen- fions, leurs maiions, le nombre des do- meftiques, la forme de leurs chaiíês , Sc les marques d’honneur qui les diftinguenr. Ainfi lorfqu’ils paroiflent en public , on connoift incontinent leur dignité , & on fçait le refpedt qui leur eft du. Quand les Chinois eftoient fur le Trone, cet ordre do diftinftion s’cftendoit jufqu’aux particu- liers; & il n’y avoir point de Lettre dont !e rarig ne fuft marque par la forme ou par la couleurdefes habits. . Les Villcs mefmesont leur figure deter- D iij
  • 7 8 Memo Ires fur I’Etat yrefcnt minée; dies doivenc eftre coutes quarries 3 autantque le terrain lepermct, dc manie- reque les portes foient tournees aux qua- tre principalesparties du monde; e’eft-a- dire anSepcentrion, an Midy , à 1’Oricnc, & a l’Occident. Les maifons font percces de me fine, íe ce feroit une Frrcgularité, It L porte lie regardoit p is precifement l’un de ces quarrecoftez. l.a grandeur des ViUcs fuit namrelle- ment leur ordre. Les méiropolitaines out trois ou quaere lieues de tour ; celles du premier ordre en ont deux, & celles du fe¬ cund &du troificme diminuent à propor¬ tion. Ccla n’efl: pas ner.nmoins fi univerfeL qu’il n’y ait quelquc exception. Les rues en font droites , & ordinairement tirées au cordcau, larges, bien pavees, mais aflez xnal-propres; pârce que tous les honneftes gens vont à chcval ou en chaiíè. Les mai- fons font bail'es , & prefque routes de mef- me hauteur. Lajalouficdcs marisne per- mettroit pas que celles des voifins fallen t {ilusélevées que les Icurs, de crainte que es fenefttes n’euflent veues fur leurs cours cu fur leurs jardins. Toutela Ville eft divifée en quartiers: &lesquartier^de dix en dix maifons one un Chef qui doic veilleri tout ce qui s’y
  • de la Chine. Lettre IX. 79 pnffe, & avertir le Mandarin des querelles , des nouveautez, des eftrangcrsqui y arri- ventpuqúienfortent. .Les maifons voifr- nes le doivcnt garder mutuellcment‘,&: ionc obligees de fe prefter main-forte en cas d’allarme; de forte qu’elles font rel'ponla- bles, par exemple, des vols nodtuvnes qui s’y commettent. Eniin en chaque famillo les peres répondent du defordre de leurs enfans & de leurs domeftiqucs. Les portes des Villes font toujoursen bon ordre, Si ferment tous lers foirs au commencement de lanuit,quoy-qu’il n’y ait point de guerre. Durant le jour il y a dcS gardes qui examinem tous ceux qui en- trent;s’ilefteftranger, s’ilvient dune au¬ tre Province, ou d’une Ville voifine, on le connoift à fon accent, i fon air, à fon ha¬ bit, qui font toúiours impeu differens dp ceux du pais. Des qu’onremarqueou qu- on foupçonne quelque chofe de fingulier , on l’arrcftc, on Ton en donne avis an Man¬ darin. Ainli les Milhonnaires Européens, dont la phyfronomie n’a rien de commun avec cdle desChinois , font connus dés qn’ils fe prefentent ; Sc ceux qui ne font pas approuvez par l’Empereuront fouvent de la peine à continuer un longvovage. En certains endroits, comrac à Pekin, P dij.
  • So Memoires fur I’Etat prefent desqu’il fait nuic on tend lcs chaifnes dans touces les rub's He traveife ; la patroiiille court le long Hes plus grandes , ou il y a d’efpace en efpace dcs corps de gardes & des fentinellcs. La civalcrie fait continuel- Jement la ronde fur lcs remparts; & mal- fieur à celuy qui fe trouve alors éloigné de fa n-.aifon. Les affcmblées, les bals, lcs vifitcs, & routes ces cotirfes nocturnes ne font bonnes, difenr les Chinois , que pour lcs voleurs ou pour la canaille. Les hon- neftesgens doiventen ce temps-là veiller à lafeureté de leurs enfans , ou prendre du repos , pour ertre le jour plus en eftat de procurer celuy de leurs families. Le jeu eft également défendu au pcuple & aux Mandarins. Cela n’empefene pas qu on ne ioue , & qu’on ne perde fouvent tout fon oien, íã maifon , fes enfans , la femme mefmc, qu’on met quelquefois fur line carte; car il n’eft point d’exccs ou la palfion de gagner & de s’enrichir ne porte un Chinois. Mais outre que e’eft un dére- glement ou les Tartares les ont engagez, depuis qu’ils font les maiftres, il faut en¬ core prendre beaucoup de mefures pourfe cacher; &C par confequent la loy , qui le defend, eft toujoursenfa vigueur, & ne laiilc pas d’empefeher de grands defer- dres.
  • de U Chine. Lettre IX. 81-, Ce que jay ditdes femmes, qu’on petit joiicr ou vendre, me donne lieu d’expli- querce que la police , Sc non la Religion , a regie pour les mariages. Ceuxqui vculenc fe marier, n’ont pas comme icy la liberte deconfulter leurs inclinations. Comme on nc voitpointle fexe, on eft oblige de sen rapporter aux parens, ou àqjuelques vieil- les femmes qui font meftier d’inlpedfarices , frj’ofeparlcrde la forte, Sc qui font ordi- nairement payees pour mentir; car il eft rare qu’clles fail'ent tine peinture naturelle de la perfonne qu’on recherche, & qu’on luy ordonne d’examiner. Les parens delafille donnent toújours quelque chofe à ces cmiflaires , pour les obligerde fitter fon portrait, lleftdeleur intereft qu’on vante fa beauté, fon eiprit, £on adrefle j parce que les hommes à la Chine achettent leurs femmes, 6c cn don¬ nent plus oumoins, comme de toutes les autres marchandiles , felon leurs bonnes • ou leurs mauvaifes qualitez. Quand les parties ontconvenu duprix i on pafle le contract, SC on délivre I’argent. Enluite onfe prépare de part Sc d’autreaux ceremonies du mariage. Le jour des nôces eftant venu, on portela fiancée dans une chaife magnifique, preccdée de haut-bois*.
  • $i Memoircs Jur lEtot prejent de fifres, de tambours, & fuivie de fes pa¬ tens & des amis particulars de fa maifon. Elle n’emporte pour do; que fes habits de nôces , quelques nippes , & Ies meubles donr fon pere luy fait prefent. Son epoux magnifiquement habillé l attend á fa porte: il ouvre lay-me fine la chaife qui ell exadle- mentfermée* 8c l’ayant conduite dans une chambre , il la met entre les mains de plu- iieurs femmes invitees a la ceremonie , qni pallent enferable toutle jour cn fellins 8c en divertiilemens »tandis que le miri de lôncoftétraite fc& amis dans un autre ap- partement. Comme e’eft pour lapemiere foisque les mariez fe voyent, & que fouvent ils font Fun 8c l’autre peu contens de leur fort, c’efl: plutoft un jour de réjotiiflance pour les. conviezque pour eux. Les femmes, que- les parens ont deja vendues, ne peuvent pas s’en dedire; mais les maris n’ont pas toil) ours cant decomplaifãnce, 8c il s’en eft trouvequiaprcs avoir ouvert avec empref- fêment la porte de la chaife pour recevoir kur époufô-, choquez dc fa figure 8c de fon airfont rcfermcc fur le champ, 8C ont renvoyé avec la fitlle , parens , amis, con- viez, 8c toute la ceremonie, aimant rnieux perdre leur argent que de f.iirc une il mc- chante acquisition*
  • de ta Chine. Lett re IX. Sj Quand lcs Tartares dans la derniere guer¬ re prirent Nankin , il le palla une chofe dontles Chinois, tout malheureux qu’ils eiloient, ne laiflerent pas de fe divertir. Parnri les defordrcs que les vidorieux commirentdansla Province , on dit cju’ils s’attacherent fur toutà ravir les. femmes, afin d’en retirer enfuite de I’argenc. Dés qu’ils fe furent rendus maiftres de la capi- tale, ils les renfermerent peile-melle dans les magazins avec les autres marchandifes. Maisparce que parmi ce grand nombreil y en avoir d age Si de beauté differences ■, ilss’aviferentde lcs mettre routes dansdes fies> Si de les tranfporter ainíi au marché pours’cndéfaire. Leprixenfut regie, SC onconvint qu’on ne les vcndroit chacune que deux ou trois ecus, à condition qu’on acheteroit le fac ferine. C’cft ainfi que le foldat toujours infolent dans la prolperité *■ abufoit de fa vidoire, Si devenoit plus bar- bare dans la villedu monde la plus polie,- qu’iln’avoit die dans les forefls de la Tar- tarie. Le jour de la vente il y eut beaucoup d’a- chcteurs.. Les unsy furent pour retrouvcr l'eurs femmes ou leitrs filles, d’autres atti- rez parle bon marché, efpererent du ha¬ zard quelque bonne fortune. Enfin la nod-: D vj
  • 84 Mcmoires-Jurl’Etat prefect veaurédu faity attira des environs unein- . finité dcgens. Unhommede la lie du peu- ple, qui n’avoiten rout fon bien que deux ecus , les donna , & fe chargea d’un fac comme les autres; mais dés qu’il fur- hors de la foule , foit curiofité , foit com- paflion pour la perfonne qui íê plaignoit y il s’arrefta, & ne put s’empefcher de I’ou- vrir. 11 vit uncvieille, que l’age, ladou- leur, le mauvais craitement avorenrrenduc hydeufe ■, & il en fur fi outré, que de dépit il fe miten devoir de jetter la vieille & le fac dans la riviere , pour fe confoler an moins par là de la perte de fonargent. Alors cette fage matrone lay dir: Mon fils, vous n’eftes pas fi malpartage que vous pen fez •, confolez-vous, voftre fortune eft faite : prenez feulement Coin de ma vie, 6c j’auray foin de rendre la voftre plus Iteu- reuieqtiellenaefté parlepaflc. Ces pa¬ roles radoucirentunpeu. Il conduifit cette Dame dans une maifon voifinc, ouelle luy declara fa qualité Sc fon bien. Elle apparte- noit àun Mandarin tres-confiderablc d’u- ne Vdle prochaine, à qui elle écrivit furle -champ. On luy envoya un equipage pro¬ portioned fon eftatelle raena avecelle 10 1 liberateur, & luy fit dans la firite un parti fiavantageux qu’il n’euc pas fujçt de
  • de la chine. LettreIX. 8$: plaindre lcs deux ecus qu’il avoir avancé pbur elle. Pour revenir aux manages des Ghinois, j’ajouteray qu’il n’eft pas permisaux maria derépudierleur femme, lice n’eft en cas1 d’adultere Si cn quclques autres occafions quifont tres-rares; pour lors ils les ven¬ dem à qui il leur plaift, Si en achetent une autre. Parmi les gens de qualité cela n’ar¬ rive guere, snais le peuple en ufe ordinai- rement ainii. Que (i un homme eftoit allèz hardi que de vendre fa femme fans raifon, eeluy qui l’achetre Si celuy qirila vend lone feverement punis; fans pour cant obligerlo premier mari à la reprendre. Quoiqu’en chaque famille il n’y puiife avoirqu’une femme legitime, ileftnean- moins permis dc prendre autant de concu¬ bines qu’onenveur, tous leurs enfans out également droit à la lucceilion, parce qu’ila font cenfez appartenir à la veritable fem¬ me; ils l’appeilent tous leur mere, Si elle eft en effet l’unique maiftrefle dela raailonv les concubines la fervent, l’honorent Si n’ont d’autorité qu’autant qu’elle veut bierr leur cn communiquer. Lcs Chinois trouvent eftrange que les Européensen ufent autremenf, ccpendanc ils conviennent que nous iommes en. cela
  • 86 Memoires fitr I’Etat prcfint {>lus moderez qu’eux. Mais quand nous eur aeprefentons la jalouíie , les querelles , Its procés que la multitude des femmes caule dans les families, ilsrépondent qu’on trouve par tout des inconveniens&dudé- fordre> mais que peur-eftre il y en a plus den’avoir qu’une femme,que d’en pren¬ dre plufieurs. Le meilleur, difcnt-ils , fe- soit de n’en avoir point dutoiit. Qnoiqueles Chinois foient infioiment jaloux, & qu’ils ne donnent pas mefme la liberte aux femmes de parler en fecret à leurs propres freres, bienloin de lesaban- donnerátoutceque la curioíué & la ga« lanrerie ont eftabli en Europe, il fe trouve- neanmoins des maris afl’ez complailans pourlcurpermettrc les derniers crimes; ils. fe marient melme à cette condition : Et ceux qui font engagez en cet edit (car il y a une certaine communauté de gens qui vi- ventde la forte) n’ont point droit d’em- pefcher les gens de mauvaife vie, de fre¬ quenter leur maifon, & d’abufer de la fa¬ cilite ou de la paflion deregléc db leurs femmes. Mais ces families font parmi les Chinois en abomination, 5i partlnt relle- ment pour infames , que leurs enfans » quelque merite & quelque capacite qu’ils ayent, ne peuvent jamais afpirer aux de-
  • deh Chine. Lettre IX. 87” grcz, ni entrer dans aucun employ hono- eable. Detouslesreglemens de policie,. il n*y en a point qui ait plus occupé les Chinois que l’ordte des temps & des fedes. L'Em- pereur entreticnt plus de cent perfonnes pour mettre en efíit le Calendrier quon fàit chaque année tout de nouveau , & qu’on dilljibue avec ceremonieà tous les Vice-Rois des Provinces. On y regie le notpbre des mois,, qui cR ordinairement dedouze,&: quelquefois de.treize; parce que ce font des moislunaircs , qui doivent saccorder avec le coins du íoleil. Les Equinoxes, les Solfliccs, les entrees dans les fignes ,.y font dérerminez. On y voit les cclyples de foleil Sc de lune avec le temps auquel elles doivent arriver non-feulement à Pekin, mnis encore en toutes les capicales des Provinces. Le cours des pianettes , leur lieu dans le Zodiaque,. leurs oppofitions leurs conjondions , leurs approches des étoiles, tk. tout ce que 1’ARronomie enfei- gne de plus curieux y eft exadement calcu¬ le. Ony meflêauíli divers points d’ARro- logie ju-diciaire, que l’ignorance U la fu- peiftitionont invente, touchant les jours neureux ou malheureux, & les temps pro- ptesaux. manages, aux bati mens, au conv*-
  • SS Memo ires fur iT-tst prefent mencement des voyages. Lepeuplefe con¬ duit ordinairement par ces preventions maisl’Empereur &les gensd’efprit nc sen embarraííènt guere. Quoi-qu’il n’y ait point d’horloges pu¬ bliques coname en Europe , lc jour eft ncanmoins divifé en vingt-quatre heures , qui ontchacune leur nom particular, &c qui commencent à minuit. On m’a dit qu’autrefoisils le partageoient en douze, dont chacune en contenoit huit ce qui donnoit au jour narurel quatre-vingt-feize fiarties, qu’on diftinguoit exaâbement dans cs calculs. Mais fur leurs cadrans folaires (car ils en ont de tres-anciens ) ils mar- quoientdc quatre en quatre diviiions una cfpece d’avantr-quart, qui tous cnfemblc faifoient vingt-quatre petites parties ,dont la fomme eftoic égale à quatre divifions generates, afinque tout le cercle full par- ragé en cent parties égales. Cette operation paroift aflez irrégulie- re,&jene voypas l’ulage qu’ils en vou- ioient raire. Depuis qu’ils ont receu le nou¬ veau calendrier des Miifionnaires, ils ont réformé leurs cadrans far les noftres, & ils comptentà peu prés commcnous.il eíHèu- Iement à remarquer que de deux heures ils n’en font ordinairement qu’unej & qu’ainii
  • de la Chine. Lettrí IX- $9 ris n’ufent pour les nommer que de douze noms principaux, lefquels avee djx autres termes inventez à plailir,font par leur com- binaifon une revolution de íoixantc,' qui leur tient lieu de cycle , Sc qui fert à mar¬ quei- les diferentes années. Je n’ofe entrcr, M o n s e i g n e u r, en tout ce detail,qui fe- roitcnnuyeux,&qui d’ailleurs aeftéexaóke- ment explique par les relations precedentes. Pout cc qui eft du peuple, il n’y cntend point finefley & il' fe contente, pour regler ion temps, de remarquer le lever & le cou- chcr du foleil avec l’heure du midy. On íe fert la nuit de cloches Sc de tambours qu’on frappe continuellement, Sc qui en diftin- guent les cinq veilles. Ce qui regarde la monnoye courante eft aflcz fingulier. On a des deniers decuivre, ronds, troiiez par le milieu pour eftre enfi- lez plus facilement, qui font converts do plufieurs carafteres y lc mctail n’en eft ni pur,nibattu y & quoi-qu’ils foient épais, on peut facilement les rornpre avcc les doigts, quand on a de la force; il en fjut dix pour faire un fou y dix fous font la di- xieine partie de leur ecu , qu’on nommc Leam, que les Portugais appcllent dans les Indes74?7,& quirevient à quatre livrcs deux fols deux denieus ~
  • £5 Memoires fur I’Etat yrefent Cependant cetecudesChinois n’eft pas une pi:ce de monnoye frappee au coin , comine nous Ie pratiquons en Europe > I’ar- genr qui acours dans l’Empirc n’a point do figure pareicufiere, ce fontdcslingoes, oil des morceaux de forme inegul'ierc qu’on reçoit au polds , Sc qu’on peutcouper , ii I’ondoutede fa bonté. Ils en ufenc ainis pourempefcher la faufle monnoye, & ils fontfiaccouturnezâjugerdu title de l’ar- gent parla fcule vcitc, qu’ils ne s’y mé- prennentprefque jamais ,pourvu qu’ilfoic f'ondu à kur maniere. Trois choíês en font connoiftre la bonté y ia coulcar, les nous qui fe forment dans la {lartie de l’argcnt attachée au creufet , Sc cs differens cercles qui paroillènt dans la furf:ce expoféeà lair,. quand on l’a fon- du. Si la couleur eft blanche, les trous pe- tics &‘profonds, les cercles en grand nom- bre, preffiez Sc delicz fur tout auprés du centre, l’argent eft fin : mats ii eft mefle plus ou moins, fuivar.t qu’il perd de ces trois proprietea que je viens deremarquer. Pour s’expliquer en cette matiere , ils divifent le titre en cent parties , comma nous renfermons tome lapureté de Tor en vingr-qtiatre carats. On reçoit dans le com¬ merce ordinaire l’argent depuis quaere?
  • de la Chine. Lettre IX. 91 ringtjufquacent. Quandileftdephisbas aloy on le rejette, & ceux qui s’en fervent font punis. L’argent de France n’a cours- que fur le pied de qiatre-vingt quinze; Sc niefme les connoiif urs ne l’eftiinenrquo quatre-vingt-trois tout au plus. Ainfi en cent onccs de noftre argent, il y en a fept d’alliage, ou, ce qui eft le me fine, il n’y a Sueiavaleur de quatre-vingt freize onces ’argent fin. Pour cc qui eft dcl’or ,!es Chinois ne Ic mettent point au rang des monnoyes, non plus que les pierres précieufes; on l’aclie- tc coramc les autres machandifcs, & e’eft tin fort bon commerce pour les Européensj parccqu’ilcfta la Chine à l’egard de l’ar- gent comme un à dix , au lieu qu’icy il vaut quinze fois davantage, de forte qu’on y gagnc ordinairement le tiers. Comme tout fe vendau poids, l’ufagea introduit une efpece de petites balances portatives , renfermées dans un eftui de vernis fort leger & fort propre ; elles re- viennent à la balance Romaine eftant compofées d’un petit plat , d’un bras & d’un poids courant. Le bras eft d’yvoira ou d ebenne , de lafigure, de la grofleur Sc de la longueur dune plume à écrire, divi- fcea detres-petices parties fur trois faces.
  • tji ííenfoires fur I’Etat prefent differences, fiifufpendupardesfilsde foye' al’un des bouts en trois differens points, pour mieux pefcr toutes fortes de poids. Eilesfontd’une grande précifion; & dam celles qui ont une longueur un pen conlt- derable, la niillierae partie d’un ecu fait pancherfenfiblement le plat de la balance. 11 s’en trouve de deux fortes; lcs plus exr.ófc s,Sc lcs plus conformes aux ancien- nes balances, qui fe gardent encore dans les tribnnaux, s’aceordent parfaitement à noftre monnoye , depuis qu’elle a efté au- gmcntce de la lixiéme partie. De forte qua chnque diviion eft precifcment d’un fou; ainfi foixante & douze fous Chinois pefez icette balance font exa&emenc noftre ecu. Mais les balances ordinaires, fie qui one le plus de cours parmi Ic peuple , font tant foit peudifferences,& noftre écu emporte ordinairement foixante & treize divifions j ccquej’ay cru devoir remarquer, afin de mieux concevoir ce que les diverfes rela¬ tions en ont pu rapporter. La livre Chinoife fe divife comme la noftre en 16. onces; chaque once en 10. gros,qu’ilsappellcnt tçhn; chaque gros en 10. deniers , fie chaque denier en 10. grains. Ilya encore pluiieurs autres divi¬ fions , qui dccroillênt tottjours de dix.en.-
  • de la Chine. Lettre IX. 9i clix, & que je ne puis expliquer faute de cermes qui nous manquent. Quoique ces pctites efpeces foient infenfibles dans les balances, on ne laiííè pas de sen fervir dans les grands marche*, ou leur multipli¬ cation fait à la fin des fqmines confidcra- blcs. Si nous iuppofons done que nôtre ecu pefe trois dragmes ou 21 deuiers & 8. grains, la livre Chinoife contiendra 19. onccsFrançoiíês, trois dragmes 2. deniers Etaucontrairela livre" Françoifeuen contiendra de cclle de la Chine que 13. on- ■ces 1. gros 4. deniers, en prenant ces der- niers eermes de la maniere que je l’ay expli¬ que cy-deifus. Pour ce qui regarde la mefure commune del'Enipire, on en a parlé differemment; parce que ceux qui en ont écrir fe font fer- visdesdifferentes mefures qui fe trouvenc dans les Provinces. Je les ay routes exami¬ nees foigneufement , & jay cru devoir rn arrefter à celle du Pere Verbieft , done on fe fei voit dans le tribunal des Matlae- iiaatiques. On peut done compter que le pied Chuaoisncft point fenfiblement diffe- l'eut du noilce •, ceít-à-dire du pied de Roy, ou du pied du Chaftelet, Ce n’eft pas que dans le rapport , quej’en ay exademcRt -fait,' lenoftreaacle lurpatle d’unc ceitticpjg.
  • 94 Memories fur I'F.tat prefnt jartie; mais cettc petite difference parmi es Chinois s evanoiik dans la pratique, (i ’on confiderequ’ils nes’attachent pas avec tant de précifion que nous a ecs fortes de mefures, lefquelles ils donnent au people pour Tillage, & non pas pour fervir de nu- tiere de difpute&de rafinement. La police des Chinois n’eft pas foule- mentpour les Villes, elle s’aend encore dans les grands chemins , quelle a (bin cTembellir, & de rendre faciles. Les canaux font bordez en plufieurs endroits de quais de pierre de taille pour la cornmodité des voyageurs , Sc on y voit unc infinité de ponts , qui font la communication des ter- rcs & des villages. On fait auifi paifer 1 eau dans prefqnc toutes les villes des Provinces meridional es , afin de rendre leurs foilez plus fours, Sc leurs rues plus agrcables. Dans les terres bafles Sc aquatiques on ele¬ ve des digues d’une longueur prodigieufe, afin que fes chemins de terre foient prati- quables; Sc quand les montagnes ferment les paflages, il n’y a point de depenfo qu’on ne faile pour y creufer des routesaifees. Celle qui conduit de Signanfou à Hamt- çhoum eft une des chofcs des plus merveil- leufcs. On dit, car jc n’y ay pas cfté , que Içs Chinois ont non-fculement coupé 1»
  • de la Chine. Lettre IX. 9 j ittontagne en banquette par tin des coft z qui n’avoit aucune pente ; mais qu’en (e fervant depluiieurs longues poutres*enga- géespar un bout dans le tocher, ils ont fait enl’airun chemin tout le long des monta- gnes en torme de galerie lulpendue; ce qui lielaiile pas de donner de 1’ínquiétude à ceuxqui n'y font pas accoutumez, 8c qui eraignent toujoursquelque accident. Mais les gens du pays font extrémemenr hardis. ils ont des mulcts form'ez pour ccs routes, 8c ils paflfent avec autant de fermeté fur ces precipices afffeux , que s’ils voyageoient dans les plus beaux chcmins du monde. En quelques attrcs cndroits je me fuis trouvc tres-fouvent dins un fort graqd danger pour avoir fuivi trop aveuglément mcs guides. Pour ce qui regarde les chemins ordi- mires, on ne.fçauroit alfez admirer les foins qu’on a pris de les rendre commodes. Ils font de quatrs-vingts piedsde large ou environ; laterreen eft lcgerc &c fe feche íàcilement dés que Ia phiyeaceífé. Enccr- taines Provinces on y voit à droit 8c à gau¬ che comme fur nos pouts, des banquettes politics gens de pied , qui font terminées des deux coftez par une fuitc continuélle de grands arbres cn forme dallóes , 8c fou-
  • í>6 Memoires fur i’Et.it wefent vent renferrrtées entre deux murailles de terre de huit ou ctix pieds de haut , pour empeicher les voyageurs d’entrer dans la campagne. Ces murailles ont leurs ouver¬ tures, qui répondent aux chemins de tra- verfe,&quiaboutiflènt de coutes parts à de gros villages. De demi-lieuc en dcmi-lieue le chemin efttraveifé par une efpcce d’arc de triom- phefait de bois, & clevé à la hauteur de treute pieds , .qui eft percé par trois gran¬ des portes, aii-deílus defquelles on a ecrit fur une large frifeen caradtcres qu on pent lire de cent pas , la diítançe de la Ville prochaine d’oii Ton eft parti, &celle dela Ville oil la route rncine. Ainfi les guides ne font pas neceflaires, & Ton íçait à tout mo¬ ment ou l’on va , d’oul’on vient, com- bien on eft avance ,8c ce qu’il refte encore de chemin i faire. Lefoin qu’on .a pris de melnrer toutes ces diftanees au cordeau,fait qu’elles font ordinairement feures •, cependant elles ne p.uroifl'entpastoujours cgalcs, dcaufeqtie les lieucs font plus grandes dans certaines Provinces, & plus petites en quclques au- tres. 11 eft aufti arrive dans la fuite des „ temps que ces arcs eftant niinez n’ont pas toujours efti rebaftis exadement dans la _ mefme
  • dela Chine. Iettre IX. iíiefmo lieu; mais' generalemeat parlant ils peuventfcrvir de regie pour la mefuredes chemins, outre qu’ils en font en plufieurs endroits un veritable ornement. Stir lebord deces mefmes chemins on a bafti de demi-lieuc en demi-lieue ime pe¬ tite tour de terre ou l’on arbore letendart de l’Empereur > tout proche eft vine maifon •propre à loger les foldats ou plutoft les payfans de garde. On s’en fert dans un temps de revolte , ou bien mefrne en tout autre temps, s’il eft neceflaire de donner quelque avis important , pour porter de main en main des lettres; mais fur tout ils -ont foin d’arrefter les voleurs des grands chemins. Touthommearmc qui pafle, eftobligé dedirequi ileft, d’ou il vient, ou il a or- •dre de fe rendre; il doit auffi montrer fa commiffion. De plus ces gardes, en cas d’allarme , preftent main forte aux voya- geurs, & arreftent tous ceux qui font foup- çonnezou accufez delarcin. Parmi le nom- bre infini d’habitans, qui font à la Chine , &dont plufieurs ontbien de la peine à fub- fifter , il femble qu’on devroit trouver a tout moment des voleurs; cependanton y •voyage auffi fcurement qu’en Franee, & j’y ay fait deux millc lieucs, parcourant pref- Tome II. E
  • 9$ Memohes fur l’E tat yrcfcnt que routes les Provinces, fans jamais avoir die en danger d’eftre vole , qu’une feule fois. Quatre cavaliers inconnus me fuivi- rent un jour tout entier •, mais le grand nombre des voyageurs, qui remplilloient leschemins par ou j’eftois obligé de paf- fet, ne leur laiiferent pas un moment de li¬ bre pour faireleur coup. Les Poftes font rcglecs dans tout l’Empi- ,re aulG-bien qu’en Europemais c’eft l’Em- percur feul qui en fait la dépenfe , & qui entretienc pour cela une infinite de chevaux. Les courriers partent de Pekin pour les Capitales des Provinces;, le Vice-Roy, qui ;y reçoit les dcpelches delaCour, les com¬ munique incontinent par d’autres cour¬ riers ,auxVilles du premier ordre: celles- cy les ènvoyentaux Villes du fecond ordre, ■qui font de leur dependance.j tk celles du fecond ordreaux Villes dutroifieme. Ainfi routes les Provinces & toutes les Villes ont communication les unes avec les autres, Quoi-que ces Poftes ne foient pas eftablies .pour les particuliers , on ne laiffe pas de sen fervir en dormant quelque chofe au jmaiftredubureau, & tous les Miffionnai- res enufent avec autant de feureté, & avec beaucoup moins de depenfe, que nous ne faifons icy.
  • de U Chine. Lhttre IX. 99 ‘Comrae'ileft duneextrémcimportance ■que les courriers arrivent à temps, les Man¬ darins ont Coin de tcnir tons les cfiemins eneftats& l’Empereur pour lesy obliger {)lus efficacement fait quelquefois courir ebruit,qu’il doit luy-mcfme vifiter cer- taines Provinces. Alors les Gouverneurs n epargnent rien pour en réparer les che- mins-, parce qu’il y va ordinairement de leur fortune,& quelquefois de leur vie, s’ils. fe negligeoient en ce point. Un jour que jepaílois auprés dune Vil- le du troifiéme ordredans la Province de Chenfi, on me dit que le Gouverneur ve- noit de fe pendre par defefpoir, parce qu’il ne pouvoit faire allèz toft réparer un en- droitparoul’Empereur devoit fe rendreà la Capitalc. 11 n’y vint pourtant pas , & le Mandarin auroit couru moms de rifque , s’il ne fe fuft pastant prcfle. Mais quelque foin que les Cninois fe donnenr pour dimi- nuer la peine des voyageurs, on y fouffcç neanmoins preíque toújours une incom- modité tres-coniiderable, àlaquelle ils nç peuvent remedier. Les terres qui font tres-leperos & toú¬ jours battues par une infinite de gens qui vont & viennent, à pied, à cheval, fur des chameaux, dans des littieres &fur des char-
  • ioo Mcmires fur I’Etat frcfint riots, deviennent cn Efté un amas prodi- gieux de pouffiere tres-hne, qui eftant cle- vcc par les paflans, & j? ouflèe par le vent, feroit quelquefois capable d’aveugler , ft onne prenoitdes mafques ou des voiles. Ce font des images épais , au travers def- quels il faut continuellement marcher, & qu’on refpire auiieu d’air pendant les jour- nées entires. Quand la chaleur eft grande $z le vent contraire., il n’y a que les gens du pays qui puiflenty téftftet, & j’ay quelquc- fbis cite oblige malgvé moy, de rebrouilêr chemin. Mais de tousles reglemens dc police, il n’en eft point qui contribuent davantage au bon ordre, que ceux qu’on a eftablis pour la levee des deniers publics. On ne voit point à la Chine cctte multitude de jCommis & de Partifans dont l’Europe eft inondée. On a. mefuré routes les terres, onacompté toutes les families •,!& ceque i’Empereur doit retircr des fruits, ou de la capitation, eft determine. Chacun porte fa contributionaux Mandarinsou aux Gou- verneurs des Villes du troifiéme ordre, car •il n’y a point de Receveur particulier. Les biens de ceux qui-y manquent ne font point ■confilquez, de crainte que par là toutes les -families ne fe ruinaflent; mais on met les
  • deh chine Cettre IX: géns en prifon, Sc on les baftonne jufqu’d- ce qu’ils ayent fatisfait. Ces petits Mandarins rendent’compte de leurs recepces à un OfHcier general de 1-a Province, qui répond à la Cour fouveraine des finances. Une grande partie des dcniess royaux fie confomme dans les Provinces par les penlions, les appointeraens, le paye- ment des troupes ,les ouvrases publics: le refte eft ported Pekin pour les befoins or- dinaires du Palais & de la Ville on l’£mpe- reur entrecient plusde cent foixante mi He homines de troupes reglées, à qui, auili- bien qu’a tous les Mandarins , on dillribuc tous les jours de la viande, dupoiflbn, du ris, dés pois, de la paille, fel»n l’eftat dun chacun, fans compter la folde ordinaire qui leur eft regulierement payee - Cequ’on tire des Provinces du midy,' & qu’on a Coin toutes les années de fairq tranfporter fur le grand canal par les bar¬ ques imperiales , eft plus que fuffifant pour fournirà cette dépenfe: mais on craint ii fortdefe trouvcr court, que les magafins de Pekin ont toujoursdu ris pour troisou quatre années d’avance. Il fie conferve long- temps , pourvu qu’on ait foin de l’éventer Sc de le brafler; Sc quoiqu il ne foit enfuice ai fi bon au gouft, ni fi beau que le ris nou-
  • Xõ£ Memo ires fur I'Etat prejlnt vc.in ,on tientqu’ileft plus nourriifant & plus fain. Ces croupes nombreufcs, qai entourent toújours l’Empereur , bicn entrctenucs , bien payees, &c parfaitement difciplinées, devroienc eflre formidables à route l’Alie j- mais l’oifiveté& Icpcu d’occafions qu’el- les one de s’agucrrir , contribuent autant quo leur molleílê naturelleà les-.-ffoiblir. Les Tareares occidcr.taux comptent pour ricnleur nombre, & ils difent ordinaire- menc pour s’enmocqncr, qu’un cheval do Tartaric. qni har.nit, eft capable dc mettre en fui t c t o u tel a ca v ale ric Chinoife.. Cependant on le donne beaucoup de fain pour awir de bonnes troupes. Les Of- ficiers ne font admis dans un corps , qu’a- pres avoir fait preuve de force , d’adrefle &defcicnce miiitaire. On les examine ré- gulierement; de forte que comme il y a des Docteurs parmi les gens de lettres, on cn fait auffi parmi les gens dc guerre. Ces Officiers font faire regulicrement l’exercice aux troupes, ils forment dcs cf- eadrons, ils ont leur marche, ils défilent enordre, ils fe chnquent, ilsfe rallient au fon du cor & des crompettes •, ils font mef- mefortadroitsà tirer delate, &à manier ie fabre: mais dans! occafton ils fe décon-
  • de la Chine. Lettre IX. 105 ccrtent facilement, & le moindre effort les met endefordre. Celavientde cequ’onne les éleve point avec ces fentimens d’hon- neur qu on infpirc en France aux cnfans, des qu its font en eftat dc connoiftre les ar¬ mes. On parle toiijours aux Chinois de gravite, de politique, de loix, degouver- nement. O11 leur met continuellement des livres & des caracteres devant les yeux , 6i jamaisunecpcecntreles mains. De forte qu ay ant pafleleur jeuneile dans les affaires on dans le barrcau, ils ne fe fcntent guerc dc courage que pour défendre hardiment unc mechante caufe, & ne s’engagent dans les troupes, que dans 1’efperance qu’il n’y aura point dc guerre. La politique Chinoi- feempe(çhepar cette education beaucoup de troubles doméftiques j mais en mefme temps elle expofe les peuples aux guerres écrangeres, qui font encore plus dange- reu fes. Voilà, M o n s e 1 g n e u r , une idée generale du gouvernement de la Chine, dont on a parle avec admiration, & qui eft en effec admirable par fon antiquité, par la fageifedefesmaximes,parla fimplicité & luniformitc de fes loix, par les exemples de vertu qu’il a produit dans une longue fuite d’Empercurs, par le bon ordre an d a
  • 104 Me moires fur I’Etat prefcnir comcrvc parmi les peuples , malgré lcs guerresciviles & eftrangcres; mais i'ujct, commc coutes les chofes de ce monde, a beaucoup d’inconveniens; e’eft-a-dire aux revoltes qui ont íbuvencdefolé les Provin¬ ces , à l’injuftice de plufieurs Rois qui ont abufé de leur pouvoir, à la cupidité des- Mandarins qui oppriment fouvent les pe ti¬ ples, aux invafionsdes étrangers, à l’infi- delité des domeftiques, & à une infinite de revolutions qui auroient peut-eftre change . I’Etat, fides peuples plus policez que les Tartarcs euíTent efté aflez voifins de la Chine, pour y introduire leur gouverne- ment partieulier. Jen’oferois me Hater, Monseigneuk , d’avoir par ce long difeours, aje^té quef- que chofe à ce fonds de belles connoi£ ianccs que vousavez puiiees dans les mcil- leuresíõurees de 1’antiquité, dans les con- verfations des plus habilesgens de l’Eure- pc, danslemaniement des plus importan¬ tes affaires , tk ce qui eft encore davantage, dansvoftrepropre genie,qui vous a ren¬ du ( ii j’ofe parler ainfi) l’homme de tous les pays & le fage de tous les fiecles. Mais je fuis du moins perfuadéque vous aurez eilc bien-aife de voir que les plus (cures maximes de la bonne politique ne
  • de UChine. Lettre IX. toy font pas tout-à-fait étrangeres à l’Orient; & que fi la Chine ne forme pa^s d’auffi grands Miniftres que vous, ellc en a du moins qui peuvent fentir ce que vous va- lez, qui pourroient mefme vous fuivre, s’ils vous connoifloient , & profiter de vos exemples. Je.fuis avec un tres-pro* fond refpeft j MONSEIGNEUR* ©2 VOSXRE Eminence ifc tres-humble & tres^ obciikmt ferviteur» L.J.
  • io6 Memoires fur I’Etat ■prefcnt L E T T R E X. A Monfcigneur LeCardinai&e Boííillov. De la Religion anciennc
  • de U Chine. Lett r e X. 107 Ccla eft encore beancoup plus vray,lorf- qu’on a l’honneur devous parler.de la Re¬ ligion des peuplcs. C’cft un endroit qui vous couche d’une raaniere particulicre; Sc je puis dire que ft voftt e qualité, Voftre ef- prit,voftre profonde erudition vous out Fait noftre Juge fur toutlerefte, voftre emi¬ nente dignité dans 1’EgLie nous oblige » quand il s’agit des chofes faintes, de vous écouter, & de vous confulter coniine nof¬ tre Oracle. C’cft: cn cette veue ,Monseigheur, queje vous prefenteaujourd’huy ces Mc- moircs avec quelques reflexions que l’ufa- ge des Chino is & la le&ure des Livres m’ont fait faire fur leur Religion, perfuadé quaprés les differentes opinions , & les longues difputes qui ont depuis tin flecle partagé fur ce point les plus fçavans Mif- fionnaires, on ne fçauroit prendre un meil- leur parti, que de sen tenir à ce que voftre Altcfle en voudra bien determiner elle- naefme. L A Religion a toújours eu quelque part dans rétabliflement des grandes Monar¬ chies , qui ne peuvent guere fe foiitenir, fi les efprits Si les cceurs ne font fortement liezenfemble par le cults exterieur de queL-
  • loS Memoires fur l’Tam yrefent que Divinité jcar les peuplesfont naturel- lementfuperftiticux , Si i'e conduifent bien plus parlafoy que par la raifon. C’eftpour- cela que les anciens Legiflateurs one tou-* jours employe la connoillànce du veritable Dieu, ou les trompeufes maximes de l’ido- latric, pour foumettre les nations barbares au joug de leur gouvernetnonr. La Chine, plus heurcufe dans fescom- mencemens, que nulautrc peuplfe du mon¬ de a puile prefque dans la jfource, les fain- tes fie les premieres veritez de fon ancienne Religion. Les enfans de Noé, qui (e ré- Eandirentdansl’Afie Orientals, Sc quipro- ablement fonderent. cct Empire ,.tc*moins eux-mefmes durant le deluge, de latoute- puiílànce duCreaeeur, en avoient donné la connoiflancc, Sc infpiré la crainte à leurs defeendans ; lesveftiges que nous entrou- vons encore dans leur hiftoire , ne nous permettent prefque pas d’en dourer. Fohi, premier Empercur de la Chine-, nourriffoit aveefoin enfamaifon fept cfpe- ccs d’animaux , pour fervir aux fuctifices qu’on offroit au Souvcrain Efprit du Ciel & de la terre. C’eft pour cela que quelques- uns Kont appellé Paohi, eJeft*à‘dire, viEH- me ; nom que les plus grands Saints du v.icux & du nouveau Teftament fe feroient
  • & la Chine. LettreX. io fcithonneurdc porter, & qui eftoit refer-, vé pour celuy qui s’eit également iait victi- me policies Saints & pourles pecheurs. Hoamti, troiliéme Empcreur, baftit im temple au Souverain Seigneur du Ciei j 6c íila Judêe a eu l’avantagp. de lay en con fa-» crerun plus riche 6c plus niagnifique, lan- cStifié mefme parla p re fence 6c par les prie- resdu Redempteunce n’eilpas unepetite gloire à la Chine, d’avoir facrifié au Crea-» teurdans le plus ancien temple de l’Uni- vers. Tçhoen-hio , cinquiémc Emperenr , ne crut pas enfuite, devoir renfermer dans un feul lieu ces hornmages. Il nomma des Preftres on des Mandarins Ecclefiaftiques en diverfes Provinces , pour préfider aux facrifices. Il leur çjrdonna fur tout que le ferv.ice divin fe fill avec refpedt, 6i qu’on obfervail religicufement routes les cere¬ monies. Tion fuceeiTeur ne fut pas moins ap¬ plique à ce qui regardoit la Religion. On> raconte dans l’hiftoireque l’lraperatrice fa femme eftant fterile, demanda à Dieu des, enfansavec une fi grande ferveur durantle temps du facrificey qu’elle conçut peu de jours aprés , 5c accouchadans la fuite d.’un fils celebre par quarante Empereurs com*
  • lio Mcniolresjiirl'Etnt frejent fécutifs, que fa famille donna à la Chine. Tm & Chu», les deux Plinces qui luy fuc- cederenc, font fi fameux pai leur pieté, & parla fageífede leur gouvernement, qu’il y a bien de 1’appárence qne fous leurs re- gnes la Religion fut encore plus floriílantc. II cft aufli fort croyable que les trois fa¬ milies fuivanres ont toújours confervé la connoUTancede Dieu durant prés dc deus mille ans, fous les regnes de quatre-vingts Empereurs ppuifque les plus fçavans inter¬ pretes Chinois foútiennent qu'avantlesfu- perftitions dont 1’impieté du Dieu Fo infe- áala Chine, on n’avoit jamais vú d’ido- Ies ou de ftatués parmi le peuple. U eít cer¬ tain que durant tout ce temps on recom- manda toújours aux Princes 1’obfervation des maximes de 1’Empcreur Tao , dont la premiere & la plus eflentielle regardoit le culte du Souverain Maiftre du monde; & quoy-qu’ily en aiteu d’aflfez impies pour s’en eloigner, jufquà menacer mefme le Ciei, & a le provoquer follement au com¬ bat , ils ont neanmoins tous eíté regardez comme des monftres, & les autres ont pref- 3ue toújours donné beaucoup de marques e religion. Vott-vam,Fondâteurdela troifiéme ra¬ se, offroit luy-mefme des facriftces felon
  • de la chine. L e t t r e X. in I’ancienne couftume; & fon frere, qui l’ai- moit tendrement, & qui le croyoit encore neceflàire à l’Etac, le voyant un jour en danger deraourir, fe profterna devar.t la. Majefté divine pour en obtenir la guérifon. C'efivous, Seigneur, Iuydic-il en plcuranr, qui I’avez, donné ast.v pennies i c'cfi nofire Fere, cefir nofire Mai fire. Si nous fommes dans le defordre,cj!4i pent mienx cjise lay nous ramener au bon chemin ? Et fi nous fuivons e nous par fa e bon Prince,jcjkis peu atile en ce monde-, sil vousfaut unt vilhrne ,je nous off re de tout moncoeur ma vie en facrifice , pourvu ejue voas conferviexj mon Mai fire, mon Roy, & mon Frere. L’hiftoire afleure qu’il futexau- cé, & qu’il mourut en effet aprés fa pricre. Exemple,qui prouve manifeftement que, non-feulement l’efprit de la Religion s’ef- toit confervé parmi ces peuples, mais qu- on y fuivoit encore lesmaximcsdelaplus pure charité, qui en fait laperfe&ion & lc cara&ere. Mais Tchim-vam fon fils & fon fuccef- feur, donna fur la fin de fa vie des marques fi eel a tan ces de fa pieté , qu’elles ne nous laiifcnt aucun lieu de dourer de la veriié exailement ce cjue vous Iny infpirez, d enfeigner,pourejuoy nompumjf-fyous perte ? Pourmoy, Seigneur, ajouta c
  • lia. Mcmoires fur l* EM yrefent que j’ay avancée. Voicycommeen parlent Jes anciens Livres dcs Chinois. Ce Prince., difent-ils, qui avoit toujours regie fa con- citiire paries ordresdu fouverain Empereur du Ciei, tomba dangereufement malade la cinquanticmeannée de la vie, Sc la trente- feptiémede Ton regne. Désqulil connutle dangerouil eftoit,il aflembk les princi- paux officiers de fa Cour, dans le deílèin de declarer Ton fuccefleur ; & afin de ne manqucr à rien de ce qui fe pratique en femblables' occafions , il fe leva de Ton Trone ouil s’eftoit fait porter : il voulut qu’on luy lavaft les mains &le vifage, qu’- on le reveftitde fes habits Imperiaux, qa’on luy miílfur latefte fon Diadême; Sc enfurne s’eftant appuyé fur une table de pierrc pre- cieufe , il parla de cette forre à l’ailem- blée. Mamaladiedevient tous les jours plus Jangereufe, car c’cftainii que le Ciel 1’or- donne, & je crains que la mort ne me fur- prenne ;ainfi j-’ay cru eftre oblige de vous apprendre mes demieres volontez; Vous íçavez quelle a cite la reputation de mon pere & de mon ayeul, & combien éclatans ont paru les exemples de vertu qu’ils ont donnezk tout I’Empire. J’eftois tres-indi- gtied’occuper la place deces grands hora^
  • de la Chine. Lettre X. trj mes ; jc leuray neanmoins fuccedé; mais „ j-avoue de bonne foy mon ignorance & ,t mon pea d’habilete. Cell pour cel a que le Ciel a peut-cftre t( abregéle temps de mon regne. Jc dois en tc cela lay obetr commc en route autre chofe; car vousavez vú que jufqu’icy jay reçu. ics " ordrcs avec une veritable crainte, & avec " un profond refpccl. J ay tâché de les fui- vre fans jamais m’en eloigner, ou paroillre mefine les negliger le moins du monde. Jay eu aufli route ma vied coeur les inilru- ” élionsde mes anceftres touchantce queje dois au Ciei&à mon peuple. Sur ces deux points jcja’ay ricn à me reproeher; & it ma ** vie a eu quclque éclat, jc le dois à cette do- eilité, qui m’a attiré les benedi&ions du '* fouverain Maiftte du raonde, " Cell pour vous ( en s’adreflant à fon " filsaifne) c’eft pour vous , mon fils, que je “ parle; foyez l’heritier de la vertu de vos “ anceftres , plutoll que de ma puiftânce & " de mon-Empire. Je vous fais Roy , c’eft “ tout ce que vous pouvez attendre de moy ; “ foyez un fage Roy, vertueux, irreprocha- “ ble, c’eft ce que je vousordonne, &ce que ct tout l’Empire attend de vous. Aprcs ces * paroles il fe fit porter au lit, oule jour fiii-* Tamil icudic tranquillement l’efpric.
  • IT4 Metnoires fur I'Etat frtfm C’eft fous les regnes dc ce g'and Prince» eam-vam. & de ion fils* que la paix, la bonne foy , la jnftice regnerent à la Chine ; de maniere qu’on envoyoic fouvent les prifonniers la¬ bourer la rerre, on recueillir les b!cds ,{ans- apprehender que lacraintedu tupplice les obligeaft dc s’enfui'r. Aprés- la récolte ils revenoient d’cux-mcfmes, & fc remetioient en prifon pour recevoir 1c chaftiment de leurs fames, felon que les Mandarins en ordoneroienc. Enfin,fil’onexaminebien l’hiftoiredes Chinois,on trouvera que crois cens ans en¬ core aprés, c’cft- à direjufqu-à rEmpcreur Yéon-vam, qui regnoit huit cens ans avant la naiílànccde noftre-Seigneur , l’ido'atrie n avoit point encore infe&e les cfprits. De forte que ce peuple a confervé pres de douximlleanslaconnoillince du veritable Dieu, &I a honorc d’uncmaniere qui peut fervir d’exemple Sc d’inftrudiion mefme aux Chretiens. On avoir foin par tout dc nourrir des an maux pour les Temples, & Ton entre- tenoit des Prcilrcs pour les y offrir; outre le culte interieur, qui eftoit recommandé, on s’attachoit avec fcrupule jufqu’aux moindres ceremonies excerieures, qui pou- voient edificr 1c peuple; les Reincs uour-
  • de la Chine. Lettre X. uf riifoient elles-mcrmes dcs vers à foye, Sc iaiioient de leurs mains dcs erodes pour rornementdes Autels, & pour les habits dcs Eccleiiaftiqu.es. Les Empereurs out fouvent labouréle champ oil Ton recueil- loi:le fromentSc levin deftinez auxfacri- fices. An refte les Prcftres n’ofoient les of- frirdevant le people, qu’aprcss’y eftre pré- pirezpartrois ou fept jours de continence conjug.de. 11 y avoir desjeuncs reglez, Si¬ des prieres pub!iques,fur-tout quandl’Em- pirc fouftroit extraordinairement, par la fterilité, par les inundations , par les tretn- blemens de terre, ou par quelque guerre eftrangere. C’eri par routes ces marques exterieures de Religion que les Empereurs fe prépa- roient aux expeditions militaires •, à preft- dre pofl’cilion du gouvernement; i faire la viiitedel’Empire : &afin que le Cicl don- nait fa benediftion à leurs entreprifes, rls- demandoient alors à leurs fujets ce qu’ily avoità reformer en leurs propres perfon- nes, perfuadez que tous les malheurs pu¬ blics venoient toujours de leur mauvais gouvernement. On en lit dans l’hiftoire un exemple celebre, que jenepuis m’empef- cher dc rapporter. La fterilité. ay ant eftd generate dans ton-»
  • íi<£ Mcrnoirès for 1'Etat pròfènt tes les Provinces durànt fept années conic- cutives, ( ce temps *ne paroiít pas éloigné des fept années de fterilité dont parle l’E- criture; Sc peur-eftre que ce point bien exa¬ mine fervira á reformer ou à confirmer no- ítre Chronologie * ) lepeuple fot reduit à Ia. derniere extremité ; Sc les pricres » les jeunes , les autres penitences ayant eílé inu- tilement employées , 1’Empereur ne fça- chantplusparquelmoycn il pourroitmet- trefinàlamiferepublique,aprés avoir of- fert à Dieu plufieurs faerifices ponr appaf- fer fa colere, il réfolut enfin dc fe fibre luy- mefme viéíime. Il aííèmbla pour ceuff t tous les Grands de Ton Empire, il fe dépoiiilla en leur pre¬ fix nce de fon manteau royal , Sc fe reveftit a’un habit de paille. En eet Equipage, les pieds&la tefte nues , tel qu’un criminei a couftumede paroiftredevant fonjiige, ri s’avança avec route fa Cour jufqu a une montagne aiícz éloignée de la Ville. Pour lors , aprés s’ellre profterné devam la Ma- jeíté divine, qu’il adora neuf foisy il luy parla en ces termes : Signeur , vous rií- gnorexj pas les miferes ou mus fommes ré- * Cct Empercur niourtit 17Í!. ans avant Ia raifljncede J. C. Et Ia fcptxinc anncc de fterilité , feion 1’Eciiturc, itúva 1743. ans avant la rnefme natflance.
  • deU Chine. Lettre X. iry dttits. Ce font mes peche.z, qut les ont attirées fur menpeuple, Cr je viens icy pour.en faire un humble aveu à la face du Ciei cr de la tene. Pour efire mieux cn eflat de mecorri- ger ,permettex,-moy ,fouverain Maiflre du monde, de vous demander ce qui nous a par- ticulieremcnt déplíi cn ma perfonne. Efl-ce la magnificence de won Palais? four ay foin d’en retrancher 1'exce's. Peut-çftre que l’a- bondance desmets, fír la dclicatejfe de má table ont.attire' la dtfette ? d’.orefnavant ou »y verra rjuc frugal it éCr que temperance. ■Lesloix me permettent de prendre de s concu¬ bines ,• mat; vous cn defiprouvez, pcut-eflre le trop grand nombre ? jefuis prèjl de le dimi- nster. Que f tout cela ne fujft pas pour appaifer vojlrc jufie còlere , c'.quil vous faille une viitimc ,me voicy, Seigneur, (fá je confensde bon ceeur à mounr, pourvú que nous e'pargnicfce bon peuplc : Faites tomber du Ciei la pluye fur leurs campagnes pour foulagerleurs befoins, Cria foudrefur ma tefle pourfitisfaire ayoflre jujhce. Cctte pietc du Prince roucha le Ciei, l’jiirfcchargea de nuages, & une pluye uni- vcjfelle,c]iii tomba fiuTheute, donna ea ion temps à tout 1’Empke une abondante .rccolte. Qiiand les idolatres paroiflent ícaadalifcz de la mort dejEsus-CiuusT»
  • 11$ Memoires fur I'Etat frèfertt nous nous fervons de cet exemple pour jttf- tificr none foy. Non-leulement vous ap- prouvez,leur difons-nous, 1’aiStion d’un de vos Empereurs, qui fe dcpoiiilla detou- te la grandeur, Sc qui s’offtit en facrifice pouriesfujets5vousl’admirez mefme, Sc vous la propofez à la-poílerité 5 pour fervir d’exemple à cous les Princes du monde : comment done pouvez-vous delaprouver Texcés de charité , qui a porté Jesus- Christ i fe f'aire une viólime de propi¬ tiation pourrous les homines , & à fe dc- poiiillerde 1’éclat de fiMajefté pour nous reveftir un jour de fa gloire Sc de fa di- vinité} Ces veitiges de la veritable Religion, que nous trouvons parmi les Chinois du- ranttant de fiecles confecutifs, nous por¬ tent naturellement à faire une autre refle¬ xion qui juflifie la providence de Dieu dans le monde. Ons’etonne quelquefois de ce que depuis la naiffance de noftre Seigneur, la Chine Sc les Indes ont prefque toujours efté enfevelies dans les tenebres de I’idola- trie ; tandis que la Grece , une partie de l’Afrique Sc prefque tpUte l’Europe one joiii des lumiercs de la foy; Sc Pon ne prend pas garde que la Chine a coníervé plus de deux millc ans , la connoiflance du vray
  • deli Chine. Lett re X. in$ Dieu & pratique les maximcs les plus pu- •res de la morale , tandis que I’Europe & prtfque tout le refte du monde cftoit dans I erreur & dans la corruption. _ Dieu dans la diftribution de fes dons nd fait pointd’injufte preference; mais il a fes momens marquez pour faire luire en fon temps lalumierede fa grace, qui comrne celledufoleilfeleve & fe couche fucceffi- vement dans les diverfes parties du monde, felon que les peoples en font un bon, ou un mauvais ufage. Je ne fçay, M o n s e i g n e u r , fi j’o- feiois ajoutcr que comme le foleil, qui par fon mouvement continuei fe cache à tout moment à quelques-uns pour fe découvrir adautres , eclaire neanmoins cgalement chaque annee toutes les parties de la terre; de-mefme, Dieu par ce cours myftericux des lumieres dela foy, qui ont efté com- muniquecs au mondc., aprefque également partagétous les peuples, quoi-qu'en diffe- rens temps & en differentes manicres. Quoiqu’ilen foit, dans cette (age diftribu- tion de graces, que la providence divine a faiteparmi les nations de la terre, la Chi¬ ne n’a pas fujet de fe plaindre , puifqu’il n y en a aucune qui en ait efté plus conf- tammenr favorifcc.
  • izo Memolres fur I'Etdt prefint La connoill'ancc du vray Dieu, qui avoir dure plulieurs lieclcs apres le regne dc rEmpereur Cam-vam, & mefme fore pro- bablement long-temps aprés Confucius, ne fe conferva pas toujours dans cette premie¬ re pureté. L’idolatrie s’empara enfin des ei- prics>& les menus devinrent.fi corrompues, que la foy n’edant plus -qu’une occafioa d’un plus grand mal, elle leur fuepeu à peu odéepar tin jude jugement de Dieu. Parmi les fe,perditions qui s’y introduifirent j il y eneutprincipalement dedeux fortes, qui on! partage jufqu’a prefent toutl’Empire. Lt-Laokun donna commencement à la premiere. Ce fut un. Philofophc qui vefeut avant Confucius ; fa naiflance, ii nous en croyonsfes difciples,fit miraculeufej car fa mere le porta plus ce quarte-vingrs ans dans fes.nancs, d’oii an moment avant fa mort il fortit enfin patle code gauche qu’il s’ouvritluy-mefme. Cemonftre,qui luy lurvefcut pour le malieur de fa patrie, fe renditeapeu de temp celebre pat faperni- cieufe doctrine: neaimoins il ccrivit plu- fieurs Livres utiles, d( la vertu, de la fuite deshonneurs, du méaris des richefles, 8c ■de cette admirable fdicude de fame, qui nous éloigne du raende pour nous faire ■uniquement rentrer en nous-mefmes. Il répetoU
  • de ta Chine. Lettre X, ai repCto|t aíTcz fouvenr cette fentencc, qui eftoíf, diíoic-il, lefbndement de Ja veri¬ table fagefíò. Laraifon éternelle a riroduit un, un a produit dcux.deux ont produic troiSj&trois ontproduit routes chofes; ce qu.fembloir marquereuluy quelquecòn- iioiíTànce de la Trinité. 1 1 n • Mais il enfeignaquele Dieu fouveraia efto.r eorporeUv qu>il gouvernoit les au- tres Divinicez commc un Roy gouverne Ccs fujets. II s adoana fort à la Chimie, & quell jt ques-uns pretendem qu’il en fut 1'inven- teiir. II s entefta mefme de la pierrephilo- fophale & ilfeperfuada á la finque parle ntoyen dunbreuvage, on pourroit d/venk ímmortcl. Ses difciples /pour y réuffir " uferene de magie, & cet artdiabolique de- vmt en peu de temps 1 unique feience des gens de quahté. Tout le monde s y appli! qua dans 1 efperance d’eviter la more ? & les femmes autantpar curiofité que parle defir de prolonger leur vie,donnerent dans une infinite d extravagances, & s’abandou- lierent a routes fortes d'impietez. .qui P?r une profeiGon particulierc sattacherent a cette permcieufe doârine, fiirent appellez Tienfi c’efU-dire Do- ãeurs celeftes; on leur donna des maifon* pour viyre en communauté, ou éleva eo Tome II, jr “
  • 12.1 Memo'ms fur I’Etat wejent divers endroits dcs temples à Laokjtm leur maiftre •, les Rois, les pcuples l’honorerent d un culte divin & quoiqu’ils deuííènt e£- tre defabufezde fes erretirs par une infinite d exemples, ils chercherent tousavecune efpccc de fureur l’immortalite, que leur maiftre n’avoit pit luy - mefine ie procu¬ rer. Le temps qui fortifie toújours le mal, donna dans la fuitc.à ces faux d odours une Hi .vogue qui les multiplia à l’infini. Les pa- desqu’ils font avec le Denton, les forts .qu’ils jettent, leurs ntagies, ou vrayes, ou apparentes les font encore apprehender ou admirer de la canaille; & quoiqu’il arrive., il n’y a prefque perfonne qui n’ait quelque foy à leurs maximes, ou qui n’eipere par leur moyen éviter la mort. ’f.Cam-y. , Un de ces Dodeurs * ie fit une fi grande reputation, que l’Empereiirluy accordale nom àeChttm-ti; e’eft celuy qu’on donnoit au vray Dieu & qui fignificfouveram Em- pereur. Cette impieté porta le dernier coup á l’ancienne Religion. Car jufqu’alors les Chinois , tout idolatres qu’ils fuflènt, avoient toújours diftingué le Cham-ti des autres divinitez. Auflipar un jufte jugc- ment de Dieu ,1a famille de ce Prince fur bien-toft ctcinte, & l’Empirc qui jul'qu’a»
  • de la chine. Lettre X. lors avoit confervéTon gouvcrnement par¬ ticular, fc vit foumis pour la premiere fois áceluydcs Tartares occidentaux. C’eft ce qu un fameux Colao, * qui a imprime fur cette matiere, n’a pu s’empefcher derccon- noiftre. En ce temps-la, dit-il, I’Ewpereur Hoeit-poum donna contre tonte forte derai- fort la cjnalite'de Diett fonverain a un hom- me.Ce Dieu leplus grand er le plus 'venera¬ ble de tous les Efprits celeftes, fut fenfble a cette injure > il punit tres-feverement limpiete' de ce Prince, & éteignit entie- rement fa famille. La feconde fedte, qui domine â la Chi¬ ne, plus dangereufe encore & plus univer- fclleque la premiere, adore comme 1’u- nique diviniré du monde une idole qu’oii nomine Fa ou Foe. El!e y fut tranfportée dês Indes trente-deux ans aprés la mort de J e s u s-C hrist. Cette contagion, qui commença par la Cour, gagna cnfuite les Provinces, & fe répandit cn toutes les vil- les: de forte que ce grand corps déja gafté parla magic & par l’impiete, fut tout-à-fait corrompupar l’idolatrie, & devint un af- femblage monftrueux de toutes fortes d’er- reurs. Les fables, les fuperftltions, la mé- tempficofe, l’idolatrie , 1’athéifme parta-r *Kieou-Kioum-Clia», * i)
  • SZ4 Me moires fur I’Etat prefent gerent les efprits, & s’en rendirent telle* ment les maiftres, qu’a prefent mefme, le Chriftianifme n’a point de plus grand ob- ftacle a fon établiílêment que cette impie & cette ridicule do&rine. . On n.e fçaitpas bien en quel endroit na- quit 1’Idôle Fo, dont je parle, (jel’appelle Idole, non pas homme, parce que quel- ques-uns ont cru que ç’avoit efté un fpectre venude 1’Enter ) Ceux qui plus probable- ment aílèurent qu'i'l eftoit homme, le font naiftre plus dc mille ans avant Jesus- C hrist dans un Royaume des Indes aflèz prés dc la ligne, peut eftre au-delliis dc Bengale. On clit mefme qu’il eftoit fils de Roy. Il fut au commencement nomine Che-kja; mais à 1’âge detrentc ansilprit le nom de Fo. Sa mere, qui le mit au mon¬ de par le coftc droit, niourut dans les dou- leurs de l’enfantement: elle avoit quelque tempsauparavant fongé durant lefommeil qu’ellc avaloit un elephant,& ce fonge a èfté caufe des honneurs que les Rois des Indes rendent aux elephansblancs,pour la perte, ou pour la poflcffiondefquels ils fe font faits fouvent de cruelles guerres. Dés que ce monftre fut nc il cut, difent- ils, ailez de force pour fe tenir debout; il it feptpus, montrant d une main le Ciei &C
  • de la Chine. Lettre uy oel’autrela terrc. II parla meime, maisd’u- ne maniere qui marquoit aflcz de quel cfprit il eftoit anime. Dans le del, fur la ter re, dit-il, je fuis le feul ejui merite d’eflre bonore. A dix-fept ans il fc maria, &eut un fils qu’il abandonna aulfi-bien quele refte du mon¬ de, pour s engager dans une vafte folitude avec trois ou quatre Philofophes Indiens, qu’il prit pour maiftres de la conduite.Mais à lage de trente ans il futtourd’un cotip faifi, & comme penetre dela Divinité,qui íuy donna la connoiíTance univeríelle de toutes chofes. Dés ce moment il devint Dieu, & commença par une infinite de miracles.appavcns des’attirer ía veneration des peuples. Le nombre de fes difciples fut tres-grand, & e’eftpar leur moyen que toutes les Indes ont efté depuis infe&ées de fa pernicicufe doóhine. Les Siamois les ont appellé Talapoins, les Tartares, La¬ mas, ou Lama-fem, les Japonois Bondes, & les Chinois Hocham. Mais ce Dieu chimerique connut enfin qu’il eftoit homme comme les atures. II mourutàlagede foixante &dix-neufansj & f>our mettre le combfe à fon impieté, aprés avoir établi 1’idolatrie durant ía vie, il tafcha d’infpirer 1’atheífme à fa morr. Pbur lors il declara à fes difciples qu’il . F iij
  • n6 Memoires Jitrl’Ew prejènt n avoit parle dans tons fes difcours que par enigme; & qu’on s’abufoit, íi 1’on cher- choit hors du neant le premier príncipe des chofes. C'efi de ce neant, dit-il, que tout effort!; & c’efi dans le neant cjue tout do it ret omber • Voila 1’abifme oh abontijfent rns efperances. Puifque cet ímpofteur avoiioit qu’il avoit abufé le monde durant fa vie, il ne mèri- toitpas qu’on le crutàfamort. Ccpendant comme iunpieté trouve toújours plus de partifans que la vertn, il ft forma parmi les Henzes une fede particulkre d’Athées,fon- dée fur ccs dernieres panics dc leur mai- flre. Les aucres, qui eureu de la peine à íe défairede lours préjugczsen tinrent a'ux premiers erreurs. Damns enfintâcherent de les accorder cnfcmbl: >, en faifant nn corps de dodrine ou ils enfeignent une double loy.qu’ils appellert la loy exterieu- re & la loy inrerieure. L’uie doit preceder, & preparer 1’efprit à reovoir 1’autre. Ce font des cintres,difent-ils,jui fontneceílai- res pour foútenir la voutqu’on veut fake, & qu’on renverfe dés qu’ele eftachevce. Ainfi le demon fe fervnt également de la limplicité & de la maice des homines pour les perdre, tafeha t’eff cer en plu- íicurs ces precieux veftigc de la Divitiité,
  • dela Chine. L ett re X. nj que la raifon y avoic profondement gra- vées, &d’établir parmi les autres leculte d’une fauíTe divinicé fous la figure d’une infinité de beftes; car on ne fe borna pas à cette premiere Idole. Le finge, 1’élephant, lcdragon, furent adorez en difterens en- • droits, fous pretexte peut-cftre que lc Dieu Fe avoir fucccflivement paíTé en tous ccs animaux. La Chine plus fuperftiticufe que tous les autres Royaumcs, multiplia en¬ core fes Idoles, & on en voit à prefent de toutes fortes d’efpeces qui occupenrles Temples , Sc qui fervent à abufer de la fimplicité des peuples. Il eft vray qu’on n’a pas toujours pour ces Dieux tout le reipeÓt que femble meri- tcr lcur qualité. Car il arrive aífcz fouvent qu’aprcs avoir eftébien honorez, filepeu- p!e n’obticntpasd’euxce qu’il demande, ille laíle enfin,& les abandonnecomme des Dieux impuiílans; d’autrcs lestraitenc avec le dernier mcpris : les uns lcschar- gent d in jures,&les autres de coups. Com- m nt , chien d efpr>t, luy diíênt-ils quel- quetois, nous te logeons dans un Temple niigriifique, tu cs bien doré, bien nourrjb bien enfenfé, & aprés tous ces foins que nousprenqns de toy, tu es aílez ingrat pour nous refufer ce qui nous eft neceft'aire ? T iiij
  • ii8 Memoins far I’Etatfrefent ’ Enfune on Ie lie avec des cordes, & orf 7 traifne Par lcs rues, charge de boue& de routes iortes d’immondices, pour luy faire payer les paftilles done on 1’avoit au- paravar t parfumé. Que fi durant ce temps- ia ils obtiennent par hazard ce qu’ils fou- haitent, alors ils reportem l’ldoleencerc- mome dans fa niche, aprcsl’avoir bien la¬ ves &bieneíTuyée : ils fe profternent mef- me en ia prefence, & luy font diverfes ex¬ cises. A la verite, luy difent-ils, nous nous' lommes un peu tcop prefTez; mais au fond, n avez-vous pas tort d’eftre fi difficile > 1 ourquoy vous faire battre à plaifir; Vous en coufteroit-il plus daccorder les chofes de bonne grace! Cependantce qui eft fait eit tan, n y fongeons plus. On vous redo- rer^; pourvu que vous oubliyez tout lb II y a quelques annees qu’il arriva une choie dans la Province de Nankin, qui montre aftez l’tdee que les Chinois ontde leurs Dieux. Un homme, dont la fille uni¬ que eftoit malade, aprés avoir inutilement employe tons les Medecins, s’avifa d’im- piorer lefecoursde fes Dicux. Prieres, of- tiandes, aumones, facrifices, tout fut mis en ufage pour en obtenir la guerifon. Les i-onzes , qu’on engraiftbit "depuis lon^-
  • deU Chine. Lettre X. 119 temps, cn répondoient fur la foy d’unc Idole,dont ils vantoient fort le pouvoir. Gependant cette fille mourut; & ion pere outre de douleur refolutde s’en vanger, 8c d’accufer l’ldole dans les formes. Il forma done fa plainte pardevant Ie Jitge du lieu, dans laquelle aprés avoir vi- vement reprefenté la fourberie de cette in- jufteDivinitc,il difoit qu’elle meritoit un châtiment exemplaire, pour avoir manque à fa parole. Si I’Efprit apu guerir ma fille, ajoutoit-il, e’eft volcrie tòute pure, d’avoir pris mon argent, &de lalaiifer mourir. S’il n’apas ce pouvoir, de-quoy fe mcfle-t-il ? &de quel droit prend-il laqualité de Dieu? Eft-ce pour rien que nous l’adorons, & qua route h Province luy offre des facrifices ? De forte qu’il concluoit, vu la foiblelfe ou la malice de cette Idolc, à-ce que fon Tem¬ ple full: rafé, fes minfftres honteufement chaifez, & clle-mefmc punie en fa propr® & privée perfonne. L affaire parutau Jugede confequenCe, il larenvoyaauGouverneur,lequel ne vou- lant rien avoir à demefler avec les gens de l’autre monde, pria le Vice-Roy de I’exa-- miner. Celuy-cy, aprés avoir éc^outé les- Bonzes, qui paroiiToient fort allarmez, ap— pella leurpartie, 8c luy confeilla de fe dc~ E v
  • Ip M moires far I’Etat frefnt iilter dc les pourfuites, Vous n’cftes pas lige, luy dit-il, de vous broiiillcravec ces • forces d cfprics. Ils font naturellement ma- lins, & jo crains qu ils nc vous joiient un mauvais tour. Croyez-moy, écoutez Ies propo/Idons d accommodement que les Bonzes vous feronrne Ieur part. Ils m’af- feurent que 1 Idole entendra raiion de fon coftc, pourvu que du voftre vous ne pouf- fiez pas les chofes à bout. Mais cet homme, qui eftoit au defefpoir de la more de fa flic, prorefta toujours qu’il penroic plutoft que de ricn relâcher de fes dioits. Mon parti eft pris,Seigneur, répon- dic-ii, l'Idole s’eft perfuadée quelle pou- voit impunement fairc routes forces d in- juftices, & que petfonne au monde'ne fe- roit aftez hardi pour iarraqucr, mais clle n en eft pas ou elle pcnfe, &l’on verrabien- roft lequel eft le plus mediant & le plus dia- ble de nous deux. Le Vice- Roy ne pouvant plus reculer, fit inftruirc leprocés, & en donna cependant avis au Confeil fouverain de Pekin, qui évoqua 1 affaire à luy, & cita inceflammcnc les parties. Elies comparurent quelque temps apres. Le diable, qui cn tons les mats n’a que trop de partifans, n’en man- pas dans ce Tribunal. Ceux à qui les
  • de L Chine. Lettre X. 131 Bonzes oftrirent pour cela de l’argentjtroU' verentfon droit inconteftable.&parlerent avec tant de chaleur que l’ldole en perfon- ne n’auroit pas mieux plaidc fa caufe; mais on avoir à faire à un horame encore plus habile, qui avoir deja pris les devans par lc moyen d une groiTe fomme d’argent dont il s’eftoit ibrvi, pour mieux inftruire les Ju- ges, perfuade que le diable feroit bien fin, s il pouvoic tenir contre cetre derniere rai- fon. En efFet, aprés plufieurs féances il gagna hautcment ion procés. L’ldole fur con- damnee, comme inutile dans le Royaume, à un cxil perpetuei; fon Temple rafé •, & les Bonzes, qui reprefentoient fa perionne furent rigoureufement chaftiez, faufàeux defepourvoir pardevant les autres cfprits de la Province, pour fe faire dedommager du chaftiment qu’ils avoient reçu pour l’a- mour de celuy-cy. En verité ne faut-il pas avoir perdu le fens, pour adorer des Dieux de ce caratte- re, foibles, timides , & qu’on peut impu- nément maltraiter? Mais, helas ! de quel- que fageile qu’on íè flacte en ce monde > que l’efpritde l’homme eft loin dela rai- fon, quand il eft éloignc de la foy ? Bien loin que tout cela faílè revenir lç Fvj
  • Mtmoires fur I’Etat frcftnt pcuple an fujct de la foibldlc des faux: Dieux, il s’aveugle tous les jours davan- tage. Les Bonzes ibnt fur tout intereílèz à< les fairc valoir par le profit qu’ils en reti- rent. Pour y réiiífitplus feuremcnt, voicy les princjpauxpoints deleur morale, qu’ils • prennent grand foin de debiter. Il ne faut pas croire, difcnt-ils, que Ie mal Si le bien foient con fond us cn 1’autrc monde comme en celuy-cy; il y a aprés la. mort des récompenfes pour les gens de1 bien, Si des Aipplices préparez anx me¬ dians v c eft ce qui a- diftinguc difFerena lieuxpour.lesames des homines, felon le merite dam chaciui. Le Dieu Fa a efté le Sauveur du monde, il eft népour enieignen la voyc du falut, &, pour expier toils les pe- chez.. Il y a,ajoútent-ils, cinq ■comitiandémen» qu’ils nous a laifllz. Le premier defend de ruer les creatures vivantes, de quelque na- ture qu elles foient; le iecond,ide prendre le bien d autruy; le troifieme, de s’abam. dònnerà 1’impureté; le quattiérae.de men* rir; le cinquiéme, de boireduvin.. Outre cela, ils veulent qu’on pratique plufii -urs oeuvres de mifericorde. Traitez- bien; difcnt-ils, Sc nourriftlz avec foin tous, le,s Bonzes; baftiilezJeur'des Monaftexes.
  • de la Chine. Lettre X. 1331 & des Temples , afin que leurs prieres &' leurs penitences volontaires, vous deli— vient des peines que vos pechez meritent. Brulez despapiers dorez & argentez, des. habits &c des étoíFes de foya. Tout cela em l’autre monde Ce changeraen or, en argent, en Jiabits veritables, & fera fidellemenr donne à vos peres, qui s’en ferviront dans leurs beioins particuliers. Si vous n’obfer- vez pas ces commandemens , vous fere2 aprés voftre more cruel lenient tourmenteZ, &(ujets à.une ruitecontinuellede métemp- licoíes. C’eft-àrdire que vous naiftrez fous la forme de rats, de chevaux ,. de millets, & de toutes lortes de beftes. Ce dernier point fait beaucoup d’imprelllon fur les efprits. Je me fouviens qu’eftanr dans la Provin¬ ce de Clur.fi, on rn’jppclla un jour pour donnerle Baptefme à un malade.G’eftoinu» vieillard de foixante & dix- ans, qui vivoic dune petite penfion , done- l’Empereur liavoit gratifiéf Dés que j’entray en fa chambre , Que je vous luis oblige, mon Pere, me dit-il, vous m’allez dclivrer da bien des peines. Non-feulement, luy ré- pondis-je, le Baptefme dclivre de I’Enferv mais il conduit encore à une vie bienheu~- teufe. Quel bonheur pour vous, dialler ait
  • 134 Mcmoires fur l'Et.it prefect Cicl joibr eternellement de Dieu! Je n’en- tends pas bien, repartit le maladc, ce que vous me dites, & peut-eftre auffi nc me fuis-je pas bien expliqué : Vous fçaurez, mon Pere, que je vis depuis long-temps dcs bienfaits de l’Empereur. Les Bonzes, parfaitement bien inftruits dccequi^epaf- fe-en l’autre monde, m’aileurent que par reconnoiílànce je feray obligé apres ma mort de le fervir , & qu’infailliblement mon ame pallêra dans l’un de fes chevaux de pofte , pour potter dans les Provinces les dépefches de la Cour. C’cft pour cela qu ils m’exhortent à bien faire mon de¬ voir, dés que j’auray pris ce nouvel eftat; à ne point broncher, à ne point ruer, à ne mordre, à ne b Idler perfonne: Courez- bien, me difent-ils, mangez peu, foycz pa¬ tient; par là vous attirerez la compaffion des Dieux, qui fouventd’une bonne beite tont à la fin un liomme de qualité, & un Mandarin confiderable. Je vous avoue, mon Pere, que cette penfee me fait fre-' mir, & je n’y fonge jamais fans trembler, j’y fonge neanmoins routes les nuits,&il me femble quelquefois durant le fommeil, que je ftiis dejafousleharnoispreft àcou- rir au premier coup de fouer du poftillon. Je me reveille tout en eau, & à demitrou-
  • *de la chine. Lett re X. ijf blé, ne fçachant plus li jc fuis encore ho na¬ me , ou li je fuis devenu cheval. Mais, helas ! que deviendray-je , quand ce ne fera plus un'fonge? Void done, raon Pcre, le parti que j’ay pris. On raa dit que ceux de voftre Reli¬ gion ne font point fujets à ces miferes; que leshominesy font toujours homines, &c qu’ils fe trouvent tels en l’autre monde qu’ils eftoient en ccluy-cy. Je vous fup- plie de me recevoir parmi vous. Je feuy bien que voftre Religion eft difficile á ob- ferver> mais fuft-clle encore plus rude, jo fuis preftde l’embrafler; & quoiqu’il m’en coufte, j’aiine encore inieux eftre Chretien que de devenir befte. Ce difeours, & l’e- tat prefent du malade me firent compaf- fion-, mais faifitnt enfuire n flexion queDieu fefertmefme de Ia fimplicité & de l’igno- rance, pourcondnire les homines àla ve¬ rity, je prisdelà occafionde lc détromper de feserreurs, &de le mettle dans la voye du falut. Jel’inftruifis long temps : il cruc enfin: & j’eus la confolation de le voir mourir, non-feulement avec des íèntimens (>lus raifonnables, mais encore avec routes es marques d’un bon Chretien. Dans la fuite des temps les fuperftitions populates crurent à l’infini, je ne fçay
  • i 3 6 Memo ires fur PE tat frefent * s-’il y a jamais cCi dans le monde une nation plus enteftce de ces chimeres que les Chi- nois. Les M andarins font bien obligez par lent eftat de condamner d’lierefie routes ces ridicules fe&es, & ils le font en effet dans lenrs Livres j mais comme ils vicn- nent la plufpart de families idolatres, & qu’ilsont efté inibuitspar les Bonzes, ils ne lailfent pas dans la pratique de iuivrc l’exemple du peuple. Au tefte ces Bonzes ne font qti’un amaS' de route la canaille de l’Empire, que l’oili- veté, la molleife, la neccffité ont ailemblez {jour vivre des aumônes publiques. Tout: etir but eft d’engagcr les peuplesà leuren fairej ils n’obnvttent rien pour en venir à bout •, & on raconte tous les jours des hi- ftoires quifont voiren mefaie temps leur adrefl'e & leur fourberie. Deux de ces Ponzes voyantun jour dans- la cour d’un riche paifan deux ou trois grps canards., fe profternerent devant la porte,. & fe prirent i gemir & à pleurer amere- ment. La bonne femme, qui les apperçut de fr chambre, forth pour apprendre le fu- jetde leurdouleur. Nous fçavons, luy di- rent-ils, que les ames de nos peres ont paf- ii dansjc corps de ces aniraaux,£c la crain- rc ou nous fommes que vous ne les fafhezv
  • it U Chine. Lett re X. 137 mourir , nous fera aíTeúrément mburir nous-mefmes de douleur. Il eft vray, die la payfanne, que nous avions réfolu de les vendre; mais puiique ce font vos peres, je vous promets de les conferver. Ce n’eft pas ce que les Bonzes préten- doient. Peut-eftre, dirent-ils, que voftre mari n aura pas la meíme charité, & vous pouvez compter que nous perdronsla vie, sil leur arrive quelque accident. Enfin apres un long entreticn, cette bonne pay¬ fanne fut fitouchéc de leur douleur appa¬ rent6 , qu’elle leur donna les canards à nourrir durant quelque temps pour leur confolntion. Ils les prirent avec refpedt, • apres s’eftre vingt fois profternez devam eux; mais dés le loir mefme ils en firent un • feftin à leur petite eommunauté, & s’en nourrirent eux-mefmes. Un Princedu fang perditun jeune hom- nie qu’il aimoirtcndrementj'quelques an- nces aprés, il.cn parloitencore avec reflèn- timent à fes Bonzes, qui luy dirent: Sei¬ gneur, ne vousaffligez pas davantage, vof¬ tre perre n’eft pas irreparable; eeluy quo vous plcurez eft en Tarcarie, & fon ame a pafledansle corps d’un jeune enfant; mais pour Ie reconnoiftrc , il faut diftribuer beaucoup d argent, & donner de eros pré-
  • 138 Memoircs fur I’Etatprcfent fens aux Preftres du pays. Lc Prince ravi de cetce nouvelle, donna avec plaifir tout ce qu’on luy demandoit, Sc quelques mois aprés, on luy prefenta un enfant pris au hazard, qu’on fit pailer pour celuy qui ef- toit mort. C’eft ainfi que depuis les pay fans jufqu’aux Princes, tous font la dupe de ces miniftrcs d’iniquite. Cequ’ils ne peuvent avoir par adrefle, ils tafcnent del’obtenirpar des penitences publiques, qui lent tiennent licude mc- litcdevant le people, & qui en attirent la compaifion. J’en ay vú dans les rues trail— nerdcscbaifnes grofiès comine le bras Si longues de trente pieds , qu’on leur avoir att'.chees au cou&aux pieds.C’eil ainfi, difent-ils, à la porte de duque maifon, que nous expions vos fames, cela merite bicnquelque aumofne. D’autres dans les places publiques fe frappent la tefte de tou- te leur force avec une groile brique, &: fe mcttent tout en fang. Ils ont plufieurs an¬ tes fortes de penitences-, raais voicy celle. qui m’a le plus furpris. Je rencontray un jour au milieu d’un vil- iag * un jeune Bonze de bon air, doux, n>o- defte, &tout propreà denunder l’aumo- ne, Si à l’obtenir. Il eftoit debout dans une chaifebicn fermce, Si heriflee en dedans
  • de lachin.e. Lettre X. 135» delongues pointesdeclouxfort preííbzles uns auprés des autres, de maniere qu’il nc luy eftoit pas pennis de s’appuyer fans fc bleffer. Deux hommes gagez le portoient fort lentement dans les maifons , ou il prioit les gens davoircompaífion deluy. Je me fuis, difoit-il, enferme dans cette chaife pour le bien de vos ames, réfolu de n’en fortir jamais, jufqu a-ce que 1’on ait acheté tous ccs clous (il y en avoit plus de deuxmille) chíqueclou vaut dix fous ; mais il n’y en aaucitn qui ne foit une four- ce de benedictions dans vos maifons. Si vousenachetez, vous pratiquerez un adte de vertu heroxque, & ce fera une aumofne que vous donnerez, non aux Bonzes, à qui vouspouvez dailleurs faire vos cljaritez* mais au Dieu Fo, à 1’honneur duquel nous baftiílons un Temple. Jepaflbisalors par cechemin,ceBonze roqvit, & me fitcomme aux autres le mef- me compliment. Jeluy dis qu’il eftoit bien malheureux deér tourmenter ainíi inutile- mcnt en ce monde, Sc je luy confeillay de fortir de íaprifon, pouraller au temple du vray Dieu f: faire inftrime des veritez celef- tes;&fefoumettrc àune penitence moins rude & plus falutaire. Il me répondit avec beaucoup de douceur He de fang froid ,
  • ?4Õ Uemoires fur l'Et at prcftnt qu’il m’eftoit bien oblige de mes avis: mais qu’il me le íêroit encore davantage , fi je voulois acheter line douzaine de ces clous , qui me porteroient alTeurérfteiít bonheurdans mon voyage. Tenez-,dit-il,en fe tournantdun code, prenezceux-ey; foy de Bonze, ce font les meilleurs de ma chaife, parce qu’ils m’in- commodent plus que les autres, cèpendant ils font tons de mefme prix. Il profera ces paroles d’un air & avtc une a&ion qyi cn toute autre occafion m’auroit fait rire mais pour lors Ton aveuglement me faifoic pitié, & jefus penetre de doulcur à la vue de ce miferable captif du demon, qui fouf- froic plus pour fe perdre, qu’un Chretien n’eft obligé de foufmr pour fe fativer. Mais les Bonzes ne font pas tous peni- tens. Tandisqueles uns abufent de la cre- dlilité dupeuple par leurs grimaces & par leur hypocrifie , les autres en tireiit. de I’argent par leur magic , par des vols fe- crets, par des meurtres hitribles , & par mille fortes d’abominations que la pudeur m’empcfche icy de rapporter. Des gen3 qui n ont qn’unfantome de religion, n’e- pargnent rien pour fadsfaire lours paflions, &potirvu qu’ilspuiflent tromperla juftice bumaine , qui en ce pays-ld nc leur fait
  • de la Chine. Lettre X. point de quartier, ils ne cherchcnt pas à íe cacher aux yeiix de Dieu , quils íeiòienc bien fafchez de reconnoiftre. Qooique lepeuple en general foir pré- venu cn letir Favcur, les plus íãgcs ne laif- fent,p.\s deftre en garde contre ces fcele- tacs; Sc les Magiftrats fur tout ont.toujours l’oeil à cequi fe paífe dans leurs Monafte- res. II y||quelques années que lc Gouver- neur d une Vitle fe trouvant avec fon train oidinaire dans un grand chetnin ou une foule de people scftoit aflcmblce, eât la /curioíité defçavoir cc qu on y faifoit. Les Bonzes y celebroient une feíte extra¬ ordinaire. On avoir élevé fur un grand theatre une machine , au haut de laquelle un jeune horn me avançoii la te fte au-delTus d une petite baluftradc qui regnoit tout au- tour- Scs bras Sc fon corps eftoient cachez, &. II n’avoit de libre que les yeux, qu’il re- muoit d une maniere fort egaree. Gn vieux Bonze paroiflbit plus basfur letheatre, SC cxpliquoitati people le làcrifice que ce jeu¬ ne homme vouloit faire felon la couftume. II y avoitle long do chetnin un roiílèau.forc profoird ou il devoit b:en-toft fe precipice*:. S!il veut, ajoutoit-il, il n’en mourra pas, parce qu’il doit eftre reçeu au fond de 1’eau pardes clprio charirables, qui luy feronc
  • 141 Memoires fur I’Etat frcfcnt lout le bon accueil qu’il peut fouhaiter. Att refte celt le plus grand bonheur qui luy puiílè arriver: cent pcrfonnes fe font pre- fentez pour occupcr fa place; raais il a eu la preference à caufe de 1'a ferveur & dc les autres bonnes qualitez. Le Mandarin,aprés avoir ccoutc la haran¬ gue , dit que ce j eune homme avoir bien du courage; mais qu’il s’eftonnoitq#l n’expli- qualt pas luy- raefrae Ià-deílíis fa réfolution: qu’il defcendc un peu,continua-t-il, aim que nous puillions un moment l’entretenir. Le Bonze, étonné de cet ordre, s’y oppofa incontinent, St protefta que tout cftoit per¬ du , s’il ouvroit feulement la bouche , Sc que pour luy il ne rcpondoir pas du mal qui en arriveroit à la Province. Ce mal que vous craigncz, reprit le Mandarin, je le prends fur moy. Et au mefrae temps il commanda au jeune homme de defcendre j mais il ne répondoit à tous ces ordres que par des regards affrcux, St par un mouve- ment irregulierdes yeux qui luy fortoienc à demi hors de la telle. Vous devez juger par !à, dit le Bonze,’ de la violence que vous luy faites. Il eft au delefpoir, St ii’vous continucz, vous le fe- rez mourir de douleur. Le Mandarin ne pric point le change, St ordonna à fes gens de
  • de la Chine. Lettre X. 14^ roomer fur le theatre, Sc de le luy ameocr. Ils le trouverent garotté & lié de tomes parts avec un baillon à la bouche. On de¬ lie ce miferable, Sc des qu’il fut en eftat de parler, il s’écria de routes fes forces : Ah ! Seigneur, vangcz-moy de ces aílàlfinsqui me veulent noyer. Je fuis un Bachelier , qui allois àla Courpour aflifter aux examcns ordinaires : une troupe de Bonzes m’arref- terenthier par force, Sc ce matin ilsm’onc liéavantle jourà cette machine, fans que jepuiTe ni crier nimc plaindre, réfolus de me jotter ce ioir dans le ruiííeau, pourac— coraplirauxdépens de ma vie leurs damna- bles ceremonies. Dcs qu il commença à parler, les Bonzes femirenten fuite; maisles Officiers de ju- ftice, qui font toujours à la fuite des Gou- verneurs, en arrefterent uuepartie. Lechef, qui proteftoit que ceux qu’on precipita dans 1 eau ne meurcnt point , y tut jetté luy-mefme fur le champ, & fe noy a; les a«- tres furcnt cqnduits en prifon Sc chaftiez dans la fuite, comrne ils meriroient. Depuis que les Tartares gbuvernent la Chino, les Lamas, autre efpece de Bonzes venusde Tartaric, s’y font eftablis. Leur habit eft different de ccluy des Chinois Sc pour la figure & pour la couleur 5 mais ex-
  • 144 Memoiresjur I’Etat we feat ccpre quelques fuperftitions particulieres, le fond de leur religion eft le meimc, & ils adorent comrae ceuxcy , le Dicu Fo. Ce font les Preftres ordinaires des Seigneurs TaÉtarés , qui demeurcnc à Pekin ; mais dans la Tartaric ils font eux-mefmes les Dieux du peuple. C’efl; là qu’eft le fiegc du celebre Fo, qui paroift fous une figure fenlible, & qu’on ditnemourir jamais. On leconferve dans un Temple; & une infinite de ces Lamas le fervent avee une veneration infinie, qu’ils ont foin d’infpircr à tout le monde. On le monrre rarement, Sc deii loinqu’il eft dif¬ ficile de le reconnoiftre. Quand il meurt ea effet, car -e’eft un homme comme les au- tres, on fubftituc en fa place un Lamas de mefme tailie, & autant quil eft poflible da mefme air, afin que le peuple y foit plus aifément trompé. Ainfilcs gens du pays, &beaucoup plus les eftrangers, font éter- ncllement la duppe de ces impoftcurs. _ Parmi les difterentes efpeces de reli- Í;ions,quiontcoursàlaChine,jc ne par- epointavoftre Altefled’un petit nombre de Mahometans , qui vivent depuis plus defixeens ans,cn diverfes Provinces, Sc qui n y font point inquietez; parce qu’eux- mefmes ,n inquictent pcrioxuie fur le point
  • de la Chine Lettre X. j4t dda rehgion fe contenrant de confervcr eu detendre la tear, par des alliances’*! pardcs manages. Mais it ell important dc hire connoiftre une troifiéme ícãc , quj tient lieu de religion, oude Philofophie, oumelme de politique parmi les gens de Lettres-, car on ne fçait comment appel- ler cette dottrine , qui paroiil fi obliu- re, qiuls ne fçavent guere cux -mefmes ce quits pretendem. Its la nomment cn %TvansSUe I"k*4° * & C’CÍl la C(&c M Pour mieux comprendre ce que je vas exphquer, d faut fçavoir que les guerres civiles ,1 idolatne , & la magie ayant mis durant plufieurs fiecles le trouble dans lEmpure , 1 amour des fciences en avoir Btebanni ; & d s eítoit trouvé peu de Do- tteurs capables par leurs ouvrages dereti- rer les efprits de laílòiipiflèment ou l’i- gnorancc &c la corruption des mceUrs les avoient enfevelis. I! y eut feulement envi¬ ron 1 an 1070. * quelques Interprétes de re¬ putation ; & enuoo. un Dodcur fe diftin- guades autres par fa capacite. Afon exem¬ ple on commença peu i peu à prendre gout abandoiíne^1KieilS ^U'°a avoic Ju%la*or£ * Aprés Noftre Seigneur, Tw a, a
  • 146 M,moires fir i’F.tat prefix t Enfin l an 1400. les Empereurs veulant dormer a leurs iujets de 1 emulation pour les fciences, choiiirenc quarante-deux Do- dteurs des plus habiles, à qui ils ordonne- reht de faire un corps de doctrine confor¬ me à cel ledes ancicns, qui full dans la fui- tcla regie de tous les fçavans. Les Manda¬ rins , qui en eurenc la commillion , s’y appliquerent avee loin ; mais comme ils dloienc prevenus de routes les maximes que l’idolatrie avoir rcpanducs dans la Chine , au lieu de fuivre le veritable fens des ancicns, ils tafeherent deles fake cn- trer eux-inefmes par de fauffes interpre¬ tations , dans toures leurs idees particu- lieres. Ils parlcrcnt dela Divinité, comme fi ce neufteftc que la nature; e’eft-a-dife cette force ou cette vertu naturellequi produit, qui arrange, qui conferve toutes les parties dcl’Univers. C’eft, difenc-ils.un prínci¬ pe tres-pur, tres-parfait , qui n’a ni com¬ mencement ni fin; c eft ia iource de toutes chofes, 1’eiTencede chaquceftrc, &cequi cn fait la veritable difference. Ils ie fervent de ccs magnifiques cxprellions pour ne pas abandonner en apparcnce les anciens; mais iui fond ils fe font une nouvelle doctrine parce quils les entendent de je ne fy.y
  • de la Chine. Lettre X. Í47 quelle arae infenfible du monde, qtPiís croienc rcpandue dans lamatiere, ou clle produit tous les changcmens. Ce n’efl: plus ce fouverain Empereur du Ciel, jufte , tout-puiflant, le premier des Efprits Si 1 arbitre de routes les creatures :'on nc voit dans leur ouvrage qu’un athei’fme ra- iinc,& tincloignement de tout culte reli¬ gion*. Cependant foit qu’ils ne vouluflènt pas fc declarer entierement, foit qu’ils fe fuf- fent expliquez en termes plus forts qu’ils ne penfoient, de temps en temps ils patient duCiel comme les anciens, Sc ils donnent a la nature preiquc routes les qualitcz que nous reconnoilldns en Dieu. Ils fouffrirenr mefme volontiersles Mahometans, pares qu’ils adoroient comme eux le Maiftre Sc le Roy du Ciel. Pour les autres levies, ils les pctfecutcrent à outrance , & on prit á la Courlaréfolution deles abolir dans route letendue del’Empire. Mais plufieurs raifons les en détourne- rent,dontlesprincipales furent,que par- milcsfçavans mefmesil y enavoitplufieurs d’opinion diffcrente& imbus del’ancien- neidolatrie: de plus,quo tout lepeupleefi- toit declare pour les idoles, de forte qu’on ne pouvoit renverfer leurs Temples fans r Gi)
  • 148 Memoires Jin I’Etat prefect exciter des troubles. Ainfi Ton fe contents de les condamncr en general comme des herefies, (cequ’on fait encore tous les am á Pekin) fans fe mettre en devoir d’cn ar- refter efficacementle cours. Ces nouveaux Livres compofez par tant d’liabiles gens, & approuvcz par l’Empe- reur mcfme, furent receus avec applaudif- fement de tout le monde. Ils plurent à quel- ques-uns , parce qu’ils détruifoient toutes iortcs de religions, &ce fut leplus grand nombre. D’autres les approuverent, parce que le pe.u de religion qu’ils y trouvoient ne leur donnoit aucune peine à pratiquer. Ainfi fe forma la fede des Sçavans , defi- quels on pent dire qu’ils honorent Dieu dc Douche &duhout des levies, parce qu’ils repctcnt continuellement qu’il faut adorer le Cicl, & luy obezr; mais leur cceur en eft fort éloigné , parce qu’ils donncnt à ces paroles un fens impie qui dctruit la Divi- nité, & qui ctouffe tout fentiment de reli¬ gion. Ainfi ces pcuples anciennemcnt fifages, fipleinsde laconnoiflance,&fi je l’ofedi¬ re , del’Efpric de Dieu, font enfin pitoya- blement tombez dans la fuperftition, dans la raagie, dansle paganifme, & enfin dans i’atheifrac, rollout ainfi pardegrez de pre-
  • âela Chine. Lettre X. 14$ icipicc en precipice, & devcnus par là 'les • ennemis tie la raifon qu’ils avoient fi con- ftammentfuivie, & l’horreur mefme dela nature , d qui ils donnent d prefent de li grands éloges. Voild, Monseigneur, l’eftatpre- fenr de la Chine par rapport aux differcn- tesreligions qui y ontcours. Car pour ce qiúçft des honncurs politiques qu’on rend d Confucius, ce ne fut jamais un culte re- ligienx,& les Palais qui portent ionnotn nefont pas des Temples, mais des mai— Ions deftinées aux affemblées des fçavans. Jen’ay point voulu entrer dans le détail de leurs ceremonies, de leurs dogmes, de leur morale. Outre que cela feroit infini &fort ennuyant, il old mefme difficile de bien di¬ re tout ce qui en eftjparce que les Bonzes invcntent tous les jours de nouvclles chi- meres 5 & pourvu qu’ils vivcnt aux dépens du peuple qu’ils abufent , ils fe mectenn pcu en peine de fuivre exa&ement la do- ftrinc de leurs prédeceííèurs, qui n’eft en effct ni meilleure ni moins abfurde que la leur. . Il ne refte plus qu’d dire d voftre Eminen¬ ce le parti que l’Empereura pris parmiccs differentes feibes, qui partagent tous les elprits. Ce Prince naturellement fage po- r* G "j
  • Tjo Memoires fur I’Etat frtfent Htiqne a toil jours manage le peuple. Corrt- mc il eft fur un Trone que le moindre iouf- flepeut ébranler, il tafche fur-tout de l’af- fermir par 1’amour de fesfujets: bicn loin deles irriter,ilferend oopulaire, moins à la verite que ion pere, de crainte de s’atti- >íer Ies reproches des Mandarins ; mais beaucoup plus que les anciens Empereurs Chinois,afin d’adoucir au peuple le iaug qu une nouvclle domination luy a im- pofé. •s H permet done, ou plutoft il tolere la fu- perftition * il honore certains Bonzes da premier ordre qui íê font rendus recom- nrandables dans les Provinces ou àla Cour; ilfe fait mefme violence jufqu a fouffrir en fon Palais ceuxquela Princçlfe fa mere y avoit attirez Sc cftablis. Mais s’il garde avec. eux quclques mefures , il n’eft point efclave deleurs fentimeos. Ilcnconnoift parfaitc- ment le ridicule , Sc enpluiicurs occafions il a traite de fables Sc d’extravaganees ce qu on avoit jufqu’alors obfervé comme des principes de religion. Il renvoye fouvent ccux quiluy cn parlent, auxMiffionnaires: y°)e\j leur dit-il, ces Peres qui rat forwentji )Ujle,je fuisfeur quils ne dor.v.erontpas dans 'Vof.penfees. Il dit un jour au Pere Verbieft foa Mathenuricicn : Pourquoy ne parlet,-
  • deLt Chine. Lettre X. m vou spas de D sen comme nous ?0n fe révhl- teroit moins contrc vojtre religion. Vous {uppellczi * Ticntchu, (jr nous lappellons Chamti. N’ejl-cepas la mefme chofc ?Fa:t- il abandonner tin mot > parce cpue le penple luj donne de faujfes interpretations? Sei- gneur,luy dit cc Pcre,;V fçay cpue voflre Ma- jejle fuit en cela I’ancienne doilrine de la Chine; mais pluf ears D oil ears s'en font eloi¬ gner : & ft nous nous explicpuions comme eux, ils feperftaderoient faciletnent cpue nous penfons aujfi comme ilspenfent.Mais ft voflre Majefie veut declarer pt,g- un edit public epue ce ter me de Chamti ftgnifie eneffet ce cpue let Chretiens entendentpar cetuy de Tientçhu, nous fommesprejls de nous fervir e'galement de inn & de Fautre. Il approuva le Pete, mais la politique l’empefchade fuivrc foa confeil. Quandla Reine mere fut morte , ceux qui devoient prendre foin del’entcnemcnt, reprefenterentà ce Prince, que felon I’an¬ cienne cõurume il falloit abbatre unc par- tie des mnrailles de Ton Palais , pour y fai- re palTer le corps ; parce que la famillc Royale feroir expoféeà beaucoup de mal- heurs,s’il paiibicpar les portes ordinaircs. * Tientflm veut dire, SUgHuir du c.d : & Clumti Souvc- G iiij
  • T,„ fif l'St« mfim nJ2Zr“Í?J“lm? bT•M Je fortune depe„de du chemin que orendrjt neurejt de lavotr perdué ; & fi aDr/s un. f'« cra,^„ afir,itJeui,ZdZ ‘r7, tnce durant fa vie fe P pieds de ce Princ# A- \P • M ^Ctter ,aux auroit fans doute befoin deleurs fervices 3j «y dpjapourvu, die I’Empereur. dr vou] K™íUV'f0ÍmV0USU*r'n "/«• Ce! Sles n, r 7CUr T P3r U11 zele barbara r enceh~enífa mort’11 °'don™ veux tn ? V °n lCl,r C0UPaft les chc- fonr r’afée1“ S* *,*dlc* &hors dV/W A r nV1S*Iient eftre inutiles &*!££?%&• V111** r„ flVf ° Sne aedonnerdans toutes ^ aVnSances populaircs. U honorç
  • de la Chine. Lett re X. ifj Confucius comme le premier Sc le plus fa- ge Philofophe du monde; il fuit en bèau- coupdechofes la coututne, quand il juge qu’il y va de fon intereft; il oft're en certain temps de l’annce des facrihces dans les Temples, felon 1’ancienne pratique; mais il alleure que ce n’efl: qu’a i’honneur du Cbamti, & qu’il n’y adore que lc fouverain Empereur de l’Univers. Voila jufqu’ou l’inftrudtion des Miffionnaires Fa pit con- duirc. Il croit un Dieu, mais la politique &c •les palfions ft oppofées à l’Efprit de Jesus- Christ , ne luy ont pas permis d’ouvrir les yeux fur les veritez de FEvangile. Cette morale fi fainte Sc fi fevere arrelte fouvent les plus déterminez j Sc nous voyons tous les jours des gens du monde, qui ont afiez dc grandeur d’ame pour meriter le nom de Hetos, Sc qui manquent quelquefois de courage,quand ilfaut remplirdignement celuy de Chretien. Cependant ce Prince ne veut pas qu’on s’imagine que e’eft par foibleife qu’il re- jette la religion. Il s’en expliqua un jour au Pere Verbieft en ces termes : Voftre loy eft dure , mais quelque violence quit Joit necejfaire de fe faire , je ne balance- rots pas un moment à la fuivre , fi je la trojo is veritable- £>uc fi j’efiois une fots G v ..j
  • If 4 Memoir is far V Etat pnfent Chrétien, jepr/teudrois bien qu'en trots am toutl EmpireJuivit mart exemple. Carenfin jefuis le maifire. Ces fentimens nous don- neroient lieu d’cfperer quelqae chofe , il d ailleursnous n’eftions perfuadezque l’a- mour des plaiiirs, & la crainte de donner oceafionà quelque involution dans l’Em- pirc , font des ohftacles prefque invinci- bles à fa converiioii. Alais qui peut fçayoir les deílèins de Dieu ; & qui a pcneyé jufqu’a prefenc dans les myftercs de ks coníeils éter— nels? Les cceurs des plus grands Princes auffi-bien que ceux des peuvles ne font- ils pas cn fa main ; C’eft de cette main toute-puiilantc que nous devonv rogt cf- perer. Elle a déja brifé une infinite d’l- doles , & renverfé plufieurs Temnles elle a ibumis au joug de la religions des Vice-Rois , des Miniftres d’Etat , .des Princes, & une Impeçacrice. PluslacoiV verfion de L’Empereur demande de mi¬ racles, plus elle eft digne de 13 puiflan- ce & de la bonté infinie du Seigneur, qui n’eft grand que parce qu’il peut ope- rcr de gmndes chofes. Ainfi, Mon- seigneur, pourvu que l’Europe con¬ tinue à répandre dans la Chine de fer- vens Miffionnaires > nous pouvons croire
  • ãe la Chine. IittriX i j f quc Dieu voudra bicn cnhn fe fervir do leurzele pour achever ce grand ouvrage, Je fuis aycc un profond rcipeit s MONSEIGNEUR» De vostre Eminence te tres-humble & Ires* obeiflant ferviteur. L. J. G vj
  • XS6 MemoircsJin I’Etat prefent Iettre XI. A Monfieur Kouillie' Conseillbr d’Etat ordinaire. De l établiffement dr du proms de la Reli¬ gion Chre'tienne .i la Chine. JVioNSIEUR, Lczele ardent que vous avcz toujours* fait paroiftre pour l’etabliflcment & le pro- grés de la Religion Chrétienne dans laChi- ne, me fait eiperer que vous recevrez avec quel que plaifir la lettre que jc prends au- iourd huy la liberté de vous écrire. Vous y lirez non-feulement ce que j’ay déja eu 1 honneur de vous dire fur cette matiere dans les difFerens entreriens dontil vous a plude m’honorer, mais encore plufieurs au- tres remarques édifiantes, & dignes par li de voftre curiofíté Sc de voftre attention. Vous aurez auffi., fans doute , Mon* s l e u r , qiielque confolation, de voir que
  • de U Chine. Leítre X. Tf7 vos foins, vos prieres, vos liberalitezfonc toujours accompagnées des benedi&ion3 duCielj& qu’en contribuant, comine vous faites, à la converlion decant d’ames, vona devenez mefrne à lextremitc du monde, ler pere de plufieurs fidéles.. Que n, malgré tout ce que je vous diray, vous vous cachez encore à vous-mefmele bien que vous y operez, car. il eft difficile de vousle faire tout fentir, vousreconnoií- trezdumoins que les fervensMiffionnaires qui travaillenn depuis plus d’un fiecle! dans ce vafte champ de 1’Èvangile, ne font pas tout-à-fait indignes de le cultiver, & que les fruits qu’ils en rccucillent, doivent animer coute EEurope à confommer ce grand ouvrage ,.qu’on a par leur moyeníi neureufement commencé. H Armi les objections quel’Empcreurde laXihinenous a faites au fujetde la Reli¬ gion Chrétiennc,. celle-cy n’a pas efté l’u- nedes plus foibles. Si lá connoiflancc de j£sus-CHRiST,a-t-il ditquelquefois,cftne- cedáirc au falutj & que d’ailleursDieu nous ait voulu finceremeut fauver ; comment nous a-t-il laifle fi long-temps dans l’er- reur?il y a plus de feize fiecles que voftre Religion, l’unique voye qu’ayentles horn-
  • F) 8 Menioimfur l Et at wcfent mes pour aller auCiel, eft établiedans le Mionde; nous n’en fçavons rien icy. La Chine cft-elle fi pen de cKofe, qu’elle ne mente pas qu’oft penfe à elJc, taudis que tanc de barbares font éclaircr? 1 Les Miffionnaires out répondu trcs-fca iidemenr * cettedifficulté, & mefme d’u- ne mamere Gplaufible, que Ce Prince cn a parucontcnt. Jcnevousdiray pas,-MoN- s i e u a, leursréponíès; vous voyez là-def- ius toiiPce que nousavons pupenfer. Mais peut-eftre que vous neferez pasfkhc dap- prendre que la Chine napâscftéfi aban- donneequ dies imagine.Nous ne fçavons pas tout cequi s eft paíTé dans ce nouveau monde, depms la mortde Jesus-Christ ; car les Chinoisdans leur hiftoirene par- lent prefque , que de ce qui regarde lc gouvernement politique. La Providen¬ ce divine eft neanmoins affez juftififc, qunnd elle n auroit fait pout leur con- verfion, que ce qui eft venu â noftre con- noillance. On ne doute point que faint Thomas n ait prefchc la Foy dans les Indes, & il eft certainqu’encetemps-U, leslndiens con- «oifloientparfaitement la Chine, â qui il3 payoient prefque tons quelque tribut. H elt done tres-probable que cetApoftre, à.
  • de la Chine. Lettre XL iy) qui ce nouveau monde avoir eftc confie,- n’en aura pas negligç la plus belle partie , aufli diftinguée pour lors dansl’Orient,que l’ltalie dans l’Europeau tempsque l’Empi- re Remain y eftoit le plus floriílànt. Ainil peut-eftrequ’il s’y fera tranfportéluy-mcf- tne^ou dii moins qu’il y aura envoy é quel- ques-unsde fes dilciples. Cene conjecture, qui pourroit fervir de pretive par elle-mefme, eft devenue beau- coupplus forte, depuis qu’on a fait refle¬ xion à ce que l’hiftoire Chinoife rapporte dccetemps-là. Elleditqu’un homme en¬ tra dans laChinc,&y prefeha unedoftri- necelefte. Ce n’cftoic pas, ajoute-t-elle, un homme ordinaire •, fa vie, fes miracles &fes verrus le faifoient admirer de tout lc monde. De plus on lit dans un aneien bre- viaireChaldaique de 1’EgJife de Malabar ces paroles, qui font dans!’Office mefme de fainrThomas .C’ejlparle moyen de faint Thomas que les Chinois drlesEthiopiens ont efle' convert is,cront conna la verite .Et dans un autre endroit, cefi par faint!homas, c’cft-à-dire , par la predication de faint Thomas, que le Royassme des Cieux a pene¬ tre dans /’empire de la Chine. Et dansuna Antienne on lit encore ce qui fuit: Les In- des, la Chine, la Perfe, &c. of rent en me- t 0
  • Í í o Memires fur 1‘Etat prejent moirede faiKt Tbomat Vadoration qui efi due a voftre fawt nom.Nous nefçavons pas lesconverfionsqu’il y opera, nicombien ae temps la Religion y fleurit; mais il eít du rooins certain que íi elle ne s’y cftpas con-* fervée jufqua prefent, les Chinois sen doivent prendre à cux-mefmes, puifque par une negligence criminelle, &un en- clurciíkment volontaire, ils ont íi facile- ment rcjetté le don de Dieu. Cc n a pas ellé la feule fois que noílre- Seigneur les a viíitez. Long-tanps aprés, c eft-a-dire au feptiéme fiecle, un Patriar- chedeslndes leurenvoya des Miílionnai- res qui y prefeherent la Religion avec beaucoupde íucces. Quoique leur hiíloi- re en ait touché quelque chofe, ç’a efté neanmoins en íi peu de mots, & d’une maniere íi obícure, que jamais nous n’au- rionseu Ia confolation d’en eflre bien in- llruits, íàns 1 accident qui arriva il y a quel- ques annees, & dont la Providence voulut fe fervir pour affermirplus lolideincnt la. Foy dans ce grand Empire. L an 1625. des maíTons enfoiiflàntla ter- re dans la Province de Cheníi, auprés de Signanfou qui en eít la capitale, trouverent une longue table de marbre, qui autrefois ^voit eíle élcvee en forme de monument,
  • àt h Chine. Lettre XT. i6t felon la coutume de la Chiue, Sc que’ le temps avoir enfevelie dans les mines de quclque baftiment, on dans la terre mef- me, fans qu’on s’en fuft appcrçii Cette picrre, qui avoit dix pieds de long fur cinq de large, fut foigneufcment exa¬ minee, d’autant plus qu’on y trouva dans la partie fuperieure une grande croix bien gravée,& plus bas un long difcours en ca- rafteresCninois, avec quelques autres let- tres étrangeres Si inconnues aux gens du pais; c’eftoient des lettres Syriaques.L’Em- pereuren fut averti: il s’en fit donner une copie, Si il a ordonné depuis qu’on confer- vaft avec foin ce monument dans une Pa¬ gode * ou il eft encore à prefent à un quart de lieue de la ville deSignanfou. Voicy en abregé ce qu’il contient. Il y a un premier principe intelligent Si « fpirituel, qui de rien a crée toutes cbofes, « &qui eft une fubftance en trois Perfonnes. « ■Enproduifantl’hommeil luy donna la ju- « ftice originelle, il le fit Roy de l’Univers, « Si maiftre de fes pafllons; mais le demon le « fitfuccomber à latentation, corrompitfon « .efprit, Si troubla la paix interieure de fon « coaur. De-là font venustous les mauxqui « accablcnt le genre humain, Si les fedes ? Temple des faux Uitux.
  • k>z Memoircs fur PEtat pefent • " cliffcrentes qui nous partagent. » Les homines qui depuis ce fatal moment ” ont toujours marche dans les tenebres, » n auroientjamaistrouvéla voyede laveri- * tc, hi une de ces divines Perfonnes n’cult » cache íàdivinité fous la forme de l’hom- >1 me. C eit cet hommeque nousnommons- *> le meflie. Un Ange annonça fa venue, & », ilnâquitquclquetempsaprésdune Viergc >, en Judée. Cette naiflànce miraculeufe tut m marquee par une nouvelle Etoile. Quel- ” ques Rois qui la reconnurenc vinrent offiir ” desprefens à cedivin Enfant, aim quela *’ '°y & les predictions des vingt-quacre Pro- >• phetes saccornplilfent. ” ^ gouverna lc monde par l’inftitution » d une loy celeftc, fpirituelle&tres-iimple. » II établit huit beatitudes. II tafehade dç— -■» tromper les homines de leftime qu’ils w avoient pour les biens de la cerre, cn lour » infpirant l’amour des biens etcrnels. Il dè- « couvrit la beautc des troisVertus principa- ” les. UouvritleCielaux Julies,&il y mon- ” ta luy-mefmeen plein jour, laiflant fur la ” terre vingt-fept Tomes de fadoilrine, pro- ” pres a converrirle mondc. Ii infticuale Ba- " ptcfme peur laver les pechcz, Sc Cc fervit « de la cro'.x pour fauver tousles homines « Ians en exceptor perfonne.
  • de h Chine. Léttre XL i£j Ses miniftres laiíTent croiftre leur barbe « Sefefont une couronnc à la teftc. Ils ne fe " fervent point de yaletsmais ils fe font « egaux à tous, foit qu’ils fe trouvent abba- « tus par fadverfité, ou quclaprofperitéles « eleve. Au lieu d’amaller des richeiTes, ils " partagent volontiers avec les autres le peu “ qu’ils poílèdent. Ils jeunent Sc pour fe ftior- " tifier,& pour garder la loy. Ils refpectcnc “ leurs iuperieurs. Ils eftiment les gens de " bien. Ils priéht chaque jouçfept foispour a les morts Sc pour les vivans.Ils offfent tou- " tes les femaines le facrifice , afin d’effucer " leurs pechez, Sc de purifier leur ccrur- '* Les Roisquinefuivenr pas les maximes « de cette fainte loy, nefcauroient, quel que « chofe quilsfaiTent,ferendre recomman- •« dables parmi les hommes. Sous le regne de « Tai-tçokm, Prince tres-íãge Sc tres-eftirae, >* Olofu'cn parti de Judée, aprés avoir couru « de grands dangers fur met Sc fur terre, ar- « xiva enfin à la Chine l’an de hoftre -Sei- " gneur 6$6. l’Enapereur qui en fur averti « envoyá fon Colao au-devant de luy jufqu - “ an fauxbourg de la Ville imperiale, avec « ordrede le conduirc au Palais. Quand il y « futon examinafaloy,dontlaveritefutre- ** connue •, de forte que l’Empereur fit en fa « faveur l’Edit fuivant,
  • i(>4 Memoircs furl'Et at prefent *• La veritable loy n’eft attachce à aucuri " nom particulier, Si les Saints ne fe fixcnt « pas dms un lieu ; ils parcourent le monde, " afin d’eftre utiles àtous.Un hommede Ju- *» dée, d’unevertu finguliere,eftvenu à noftro w Counnoas-avons examiné fa doctrine avec » beaucoup de loin, & nous l’avons trouvée »» admirable, Cms aucun fafte, Si fondéefur *> l’opinion qui fuppofc la creation du mon* ” de. Cette loy enfeigne la voye du falut, & »» ne peut eftre que tres-utile à nos fujets, " Ainfi je jugc qii'il eft bon de la leur faire »» connoiftre. Enfuite rl commanda qu’oa " baftit une Egliie, Sc il nomma vingt Si une « perfonne pour en avoir foin. » Le filsde Tai-tfoum, nomine Kao, Iuy « fucedal an 651. & s’appliqua a faire fleu- " rir la Religion que fon pere avoir reçúe. Ll « fit de grands honneurs á l’Evefque Ole- *’ pouén, Sc baftit dans routes les Provinces ** Temples au vray Dicu. De forte que " les Bonzes, quelqucs années apres, allar- " mez du progrés que le Chriftianifme avoit » fait, tafeherent par routes fortes de moyens » d’en arrefter le cours. ” La perfection fut grande, Sc le nombre ” des Fiddlescommençoità diminuer, quand " noftre-Seigneur iuicita deux perionnes ex- * trémement zelces, qui défendirent la Foy
  • âe la Chine. Lett re XI. àvectant d’ardeur, qu’ellc reprit en peu de temps fon premier eclat. L’Empereur de
  • tíí6 Mcmolres fur l"F.tat mfent ” leur prochain; ils faiioient du bicn à rout ” lc monde. Voilà le veritable caraAere du ” Chretien,& c’eft par cette voyequelapaix - ” & 1 abondance entrent dans les plus grands '*•> Etars. » D’autresont pratique les oeuvres de la " charité la plus {ervente. L’Empereur Sot- ” emm a fait des offrandes aux Antcls, & u baftides Eglifes; outre cela il aflembloic ” tous les ans les Preftresde quaere Eglifes , ” q’-rhl fervoit luy-mefme avec refpeót du- ” rant quarantc jours j il donnoit à manger ” aux pauvres, il reveftoit ceux qui eftoient u nuds, il guerifloit les maladcs, il cnfevc- ” liiloit les morts. C’eft pour conferver la " memoiredeces grandes actions, & pour ** faircconnoiftreàlaPofterité lctatprcfent ” de la Religion Chctiennc, que nous clc« ** vons ce monument lan 781. Voilà, M o n s I e u r, un fiddle abregé decequ’il y ade plus confiderable en ce fameux refte de l’antiquitc Chinoife. Les Bonzes, qui le gardent dans un de leurs Temples auprés de SignanfoHyOnt élcvé vis-d-vis, unelongue table de marbre fern- b'able á celle-cy,avec un élogedes Divi- r.itez du pays, pour diminuer en quelque façon la gloire que la Religion Chrctiennc a rtçue. La Chronique de la Chine con-
  • de'la Chine. L et t re XI. 167 írme par la fuite dc les Empcreurs ce qus cediícours nous en dit ; mais il mefemblo qu’011 y exagere beaucoup les vertus dcs Princes,dont plufieurs paroiílènt dans 1’hi- íloire prefque aulíl porrcz à favorifer lc Pa- ganifme que la ReligionChrétienne. Quoi- quilenfoit, onvoitparcc tcmoignage , que la Foyy a eflé preíchce, & rcceuc d’im grand nombre dc perfonnes. Elle y a fleuri dumoinsdurantquarante-fixans , & pcut- eílre mefme qu’elle s’y coníerva beaucoup plus long-temps, on ne fçait pas combicn; la memoirs enfutabolie dans la fuite 5 Sc quandles nouveaux Miflionnaires deno- ■ftreConipagnie y entrerenrftls n’y en trou- verent plus aucun veftigc. Cefutl’an 155a. que faint Xavier s’y pre¬ lenta, dansl’efpcrance d’ajoucer cette nou- . velle conquefte au Royaume dc J£ s u s- Chiuts. ll fembloit que cc grand hom- me n’euft fait encore dans les Indes quua clfay, & fi je lofedire, un apprentiflage dc ce grand zele qifil vouloit confommer dans la Chine. Etcertes Mcãfe ne defira jamais avec plus d’ardeur d’entrer dans la Terre promifc,pour y xecueillir aveefon L pcuple des richeílês temporelles, que cet l Ápoftre fouhaita de porter dans ce nouveacj flaonde les trefors de l’Evangile. L’un Sc J
  • l68 Mcmoímfur I'Etatyrcfent l’autre mourut par l’ordre dela Providen¬ ce, dans un temps atiquel de longs voyages, Sc des peines infinies fembloienc leur ré- pondre dn fnccés de leur entrepriíè. L’Ecriture nous die que la more de Moi- fe fut une punition de Ton pen de foy : il femble que celle de faint Xavier fut une rc- compenle de la fieniie. Dicu vouloit en ef- fet récompenfer fon zelc,fes travaux, fa charité; & pourlefaire pluroft joiiir dela gloire qu’il avoit procurée i tant de na¬ tions, fufpcndrcencorcpourquelquetemps cc torrent de graces qu’il préparoit do¬ lors à l’Empire de la Chine. Ce fut dans l’liledeSàn-cham,ou comme on I’appelle cn France, de Saneiam, dépendante de la Province de Canton, qu’il mourut; on fçait qu’il demeura enterre durant plufieurs mois, que Dicu lc préferva de la corru¬ ption ordinaire, & qu’il fut enibite tranf- porte à Goa, ou on l’honore depuis ce temps-là comme le Protedeur de la Ville, Sc comme l’Apoftre de l’Orient. Le feul attouchement de fon corps con- facra lelieude fafepulture. Cette Iile de- vint non-feulement un lieu celebre, mais encore une terre fainte. Les Gentils mefme rhonorerent, & y ont encore recours com- nre d un azyle aílèurc- Cependaat, comme —... |es
  • de la Chine. LettreXI. U9 les Pirates infeftoienr cette cofte, & qu on n'ofoit plus y aborder, le lieu de ce lacré tombeau devint pcu à peu inconnu aux Eu- ropeens; & ceft depuis peu, que par un accident particulier, on l’a nouvcllemenc decouvcrt. L an 1688. unvaiílèau Portugais, qui ve- noitde Goa, & quipoitoit le Gouverneur dc Macao, ayant cite furpris d’un coup de yent,fut oblige malgrc qu’il en euft d’y re- lalcher. On jctta l’ancre entre les deux liles de Samciam &c de Lampacao, qui font en cct endroit une efpece de Port. Les vents contraíres ayant continue durant huic jours, donnerenc occafion au Pere Caroc- cio Jciuite, qui eftoit dans le vaiiTeau,de contentei la devotion. Il defcendit d terre, & malgrc le danger, il réfolut de chercher le tombeau du Saint. 11 fut fuivi du Pilote & de la plufpart des Matelots,qui parcou- rurent avec luy ioute l’llle, mais inutile- ment. Enfin, un Chinois habitant du lieu, la doutant de ce qu ils cherchoient avec tant d ardeur, fe fit leur guide, & les mena dans un endroit quo tons les habitans reve- roient, & ou il commença luy-mefme à donner des marques de fa picté. Le Perc qui nej entendoit point, aprés avoir cher« Zfme IL h
  • *7° Memo ires fur I’Etat prefer.tt die quelque veftige du tombeau , trouva enfin une pierre longue de dnq coudées, & large detrois , fur laquelle on avoit grave ces paroles en Latin, en Portugais, en Chi- nois 5 &en Japonois: C ejt icy que Xavier bomme vrayment Apofiolique, a cftcenfeve- It. Pourlors ils fe jetterent tous à genoux,, & ils baiferent avee devotion cette terre, queles larmes & les derniers foupirsd’un Apoftre mourant aveient fan&ifiée. Les habitans du lieu, -qui accoururent, fuivi- rent l’excmple des Pottugais: les Anglois mcfme ( car un de leurs vaiileaux avoit moiiillé au mefme endrbit) y vinrent lio- norcr le Saint, & pnerent long-tcir.ps à genoux devant fon tombeau. Le Pere Ca- roccio,, quelque tempsaprés, y ditla Mcf- feen ccremonie, durantque les deux vaif- feaux Anglois & -Portugais faifoient des décharges continuelles de leur artilleries, & donnoient des marques de la joyc com¬ mune. Enfin,pourconferverla memoire de ce faint lieu., on réfolut de baftir une bonne muraille cn quarré tout au tour du fcpul- cre,-& de crcufer un fofle pour ladéfendre des ravines d cau. Au milieu de ccs quatre murailles on élevala pierre qu’on avoit írouvé rcnverfée, ôc on y bailie un Autcl
  • a.Isle cic Sanetam . b. Pampacao. c, le.Part. d. Tombeaa die Saint Xavier ■
  • t ■
  • de la Chine. Lettke XÍ. vft four marque de I’augufte íàcrifice qu’on y ívoitcelebre, & pour fervir àle celebrcr encore une fois, fi le hazard on la devotion 1 conduiloit lcs Miniftres de Jesus- Christ. Les gens du pais travaillerenc eux-melmes à ce petit ouvrage, & ne mon- trerem pas moins de zele pour l’iionncur an Saint que les Chretiens. Auiefte, ce lieu eft de lay.mefme fort agreable. On y voit une petite plaine, qui setendaupied dune coliineconverte d un coite debqis, & ornée de l’autre, de plu- lieurs jardins qu’on y cultive * un r'uiflcati dcau claire qui y ferpente , rend la tcrre extremement fertile. L’lfte n’eftpas défer- te,commequelques-uns 1’ontécrit, ellea dix-iept villages. Le terroir en eft cultive Jftiques fur lcs monragnes, & les habitans, non-ieulement ne manquent de rien pour la vie, mais ils font meime de ce qui croiil dans leur pays aílèz de commerce au-de- hors, pour eftre ordinairement dans la- bondancc. Vous me pardonnerez bien, Monsieur : cette petite digreftion que jay faite à l’oc- cilion de faint François Xavier. Un Mif- lionnaire nepeut en parlor fans eftre natu- rcllemcnt porté à s’etendre fur tout ce qui touche ce grand homine. C’tft luy qui a Hi)
  • tji Memoircsfur l’ Etat prejcnt íblidcment établi prefque toutes les Mif- iions ties Indes, & qui, les dernieres an- nées de fa vie, anima fes freres an grand deflèin de la converfion de la Chine. Son iclepailaen eftet dans leurs cfprits & dans leurs cceurs; & quoy-quc l’entreprife paruft impoffible à tout autre qu’a Xavier,les Pe¬ res Roger, Pafio, & Ricci, tous trois Ita- liens,réfolurent de donner rous leurs foins, & s’il eftoit neceflaire, tout leur fang à ce grand ouvrage. lls ne fc rebuterent point dans les diffi- cultcz que lc demon tit naiftrc. lls entre- rent les uns nprés les autres dans les Pro¬ vinces meridional»'s. Lanouveautedcleur doclrine leur attira des auditeurs, & lafain- teté de leur vie prcvint dés-lors tout le monde en leur faveur. Au commencemeft on les écouta avec plailir,.& dans la fuite, avecadmiration. Le Pete Ricci fur tout fe diftingua par fon zcle & par fa capacite. Car il eftoit foiidgnentinftrnit des couftu- mes, dc la religion, des loix & des cere¬ monies du pays, qu’il avoit long-temps au- ftaravant ettudiées à Mac o. 11 parloit bien a langue, il entendoit paefaitement leurs caradteres.i cela joint à des mceurs infini- ment regies, àtin naturel doux, aifé, co.m- jplaifaatj.i un certain a;r infinuanrqui luy A
  • de h Chine. LettAe XI. I eííoir propre, & dont on avoir de la peinc á fe défendrc,mais fur rout à cctte ardeur que 1’Eíprit-íainc a couftume d’inipirer aux Ou- vriers Evangçliques; tour cela, dis-je, luy acquit en peu de temps la reputation d’im grand homme 8c d’nn Apoftre. Ce n’cft pasqu’il ne trouvaft des bbfta- clcs à 1 oeuvre de Dieu. Le demon renverfa fes deílèins plus d’une fois. ll eut à cotn- batre la fupcrftition du people, la jaloufie des Bonzes, la muivaife hnmeur des Man¬ darins; touc s’oppofa aux établiífemens qu’il voulut faire. Mais il ne fe rebuta ja¬ mais, 8c Dieuluv donna le dondeperfevc- fence, vertu ii difficile à conferver, 8c nean- moins íi neceflaire dans ces commence- mens, qui font toujours traverfez, 8c que les mieux intentionnez abandonnent quel- quefois, faute d’un fuccés prefent qui les fortifie dans leur entreprife. Le Pere Ricci, aprés plufieurs années de fieri lire, cut enfin la confolation de voir fru&ifier l’Evangile. Il fe fit des conver¬ sions éclatantes dans les Provinces. Les Mandarins eux-mefmes ouv-rirenries yeux à la lumiere de noftre fainte Foy , que ce fervent Miffionnaire porta jufquesdans la Cour. L’Empereur Vault. qui regnoit pour lorSjl’y reccCu avec beaucoup de marques » Hilj
  • f 74 M erno'i res fur 1’H.tat prcfcnt debienveillance; Sc parmi diverfes curió*- lãtez d’Europeque lc Pere luy prcfenta, Êl fut íi touché de quelques tableaux du Saiv vcur, Sc dela Cainte Vie rge, qu’il les fit pla¬ cer dans un lieu élevé. de Ton Palais, pour y eftre honorcz. Cet accueil favorable du Souverain, luy attirales bonnes graces des principaux Sei¬ gneurs de la Cour; Sc malgré la réfiílance de quelques Magiftrats, qui felon la cou- rume , ne pouvoient s’accommoder d’un eftranger, il ne laiiTa pas d’acheter une mai- íon, Sc de faire à Pekin un établ i dement a qui a dansda fuite efté l’appuy de toutcs lcs Millions de l’Empire. C’eft par cette voye,fans laquclle il eft prefque impollible dc fc foutenir, que la Religion fut connue, eftimee, Sc prefchéc avecfuccés par les nquveaux Miífíonnaires» qui profiterent des premiers travaux du Pc?- reRicci. La Cour & les Provinces rctcnti- rent de ce nom adorable, que les Juifs n’or loient autrefois par refped prononcer de- vant leurs Proielitcs, Sc que les Chinois nouvellement convertis annonçoient eux- raefmes à leurs compatriotes'avec un ref- pe
  • dela Chine. Lettre XI. lyf ils’en trouva qui par leur zelc & par lent cipacitén avancerentpas moinsles affaires de I a Religion que les plus fervens Million- mires. Ileftvrayque cesfuccés furent quelque temps aprés interrompus, car c’eft le cara- âere de la verité de fe faire des ennemis, & leíort dc la Religion Chrétienne'd’eftre toiijours perfecutce. La Providence , qui vouloit eprouver la iidelité de ces premiers Chretiens, & ranimerlc zelede leursPa- (leurs,permit que les Preilres des Idolcs s’oppolaffent à la predication de l’Evangi- le. De forte qu’il sen fallur peu que la ca¬ bale deqiielques Bonzes,appuyez de plu- fieurs Mandarins »ne renVerfaften un mo- mentpar la chute du- Pere Ricci, l’ouvraoe deplufieurs années.. Mais le plus grand danger que courut ce flint hommeavec toute fa Million vine de fes propres freres, je veux dire des Chre¬ tiens Etiropeens. Quelqucs Portugais de Macao animez contre les Jcfuites, rcfolu- rent de les perdre dans la Chine, quoi-qu’il endaift coulter àla R. ligion. Ilsnepou- voient ignorer les faintes mtentions.de ces Peres, cepcndant ils les accuferent conime des cfpions, qui. fous pretexte de prefeher Icvangile, tramoient iecretement une con- ' r* ' H iiij
  • 17*5 Mono Ires Jitr I’Etat prefent juration, & avoient deflèin de s’emparer de la Chine par le moyen des Japonois,deS Hollandois-i & des Chretiens du pays. On fera fans doute eftonnéde l’empor- tement de ces faux freres, qui tout enga- gez qu’ils citoient par leur foy à donner lent* fang pour foutenir l’ceuvre de Diem, s’eftoient déterminez àladétruire par des calomnies fi atroces. Mais il n’y a point de^ crime que la paffion ne colorc •, & un efprit avcuglc par la vengeance ou par l’intereftj fe croit ordinairement tout permis. Cette ridicule fable expliquée aveccha- leur, & appuyée de certaines circonftances capables d’impofer, trouva aifément créan- ccdans l’efprit des Chinois, foupçonneux à 1’cxcés, & perfuadez-parune longue ex¬ perience, que les moindres revoltes en- traifnent fouventdans la fuite la mine des. plus puiílàns Etats. La perfection devint cruelle,Ics Chre¬ tiens foibles furent fcandalifez, & aban- donnerent la foy. Le P. Martinez pris, em- prifonné,baftonné,mourut enfin dans les tourmens •, & fi cette nouvelle euft penetré jufqu’-a la Cour,il y a bien de 1’apparence qu’clle auroit caufé la perte enticre de Fa , Religion. Mais noilre-Seigneur arrefta le & mal en fafource, & rendit par le moyen
  • de la Chine. L E 'r'f’kE XT. 177 d’un Mandarin ami particulier du P. Ricci, la tranquillité aux Millions, & la liberté aux Ouvriers Evangeliques. Ce fur aprcs avoir ftmnonté beaucoup d’obftaclcs de cette nature, & prefché la Foy à un peuple infini, que ce fervent Mif- ftonnaire mourut. Les Payens le regarde- rent comme le plus fage &c le plus habile homme de fon fiecle, les Chretiens I’ai- merent comme leur pere, &. les Prédica- teurs de 1’EvangiJe fe formoient fur luy comme fur un parfaic modele. 11 eut le plai- ilr de mourir an milieu d’une abondante moiifon •, mais il ne pouvoit fe confoler, de ce qu’il y avoir fi pen d’ouvriers pour la rc- cueillir. Auflt ne recommanda-t-il rien tant à fes freres qui l’afliftoient en fa derniere maladie, que de recevoir avee un cceur plein de douceur, ceux qui vicndroienc partager leurs travaux- S'tls trouvent, leur dit-il ,en arrivant des croix parmi les enne- misdunom Chretien,adot4CiJfez,-en Varner- tnmt par les demonfirations de Vamitie' Ia plus tendre, fir de la plus ardente ebaritf. Les Eglifcsde la Chine, dont il eftoitla plus ferme colomne, furem ébranléespar fa chute; car quoi-queles années fuivantes rc,v,„creur paruft encore favorable à la Religion, neanmoins en 1615. il s’cleva con?
  • 178 Memoíresfàr I’Etat prcjlnt cteelle lapluscruelle tempefte qu’elle euít' encore foufFerte. Ce fut un des principaux *Cliinkío. Mandarins de Nankin, * qui la fit nniftre* On attaqua principalement les Paíleurs, afinde diífigcr plus aifément le troupeau. Les uns furent cruellement battus , les au- tresexilez, prefque tous cmprifonncz, &i conduits cnfuite à Macao, aprés avoir eu 1’honneut de fouffrir mille opprobreá pour 1’amour de J e s u s-C h r i s t. L’orage continua.prés de fix ansj.maxs enfin le perfecutcur ayant kjy-mçfme efté ac:ufé,fut par un coup de la Providence prir vé defies charges & de la vie. Sa raort fit xefpirer les Chretiens , qui dans la fuite fe muitiplierent plus que jamais par les tra- vauxd’un grandnombrc .de Miílionnaircs* yt'an 1Í51. Ce fut en ce temps* que les RR. Peres de laint Dominique fie joignirent à nous ; &i plufieurs d’eux txavaillcnt encore aujour- d’huy dans la Chino, avec beaucoup de zer le Sc d’edification. Le P.ere Adam Schaal, Alterna» de n.v tion, qui parutà la .Cour, donna un nou- vel cclat.au Chriftiarvifme.renaiirant-.il fé fervit desMathematiques , 1 1 farrauemcnt, pour entrer dans 1 elppit de 1 Empereur, & il fut en pen de temps fi avaot dans fes bonnes graces ,
  • de ta Chine. Lettre XI. 179. pouvoir tout entreprendre pour 1’établif- lcment fotidcde laRcligibn. Il cotnmen- çoic de fe fervir dc fa faveur avec fuccés, quand une revolution rcnvetfa avcc l’Em- pire de fi belles efperances. Ce grand Etat, qui paroiflbirinebran- lable par fa puiífance, éprouva alors qu’il n yariende conftant en ce mbnde. Quel- ques voleurs ailemblez formcrent en peu de temps des armées confiderables par la foule des mécontens qui fe joignirent i eux: ils brulerent plufieurs Villes, & pil- lerent des Provinces entieres. La Chine changea tout d’un coupde face, & del’Em- pirele plnsflori(Tant,cIle devinc le theatre de la plus fanglante guerre. Jamais on no vit rant de meurtres 8c tant d’inhumanirezi L Empereur luy-mefme furpris dans Pekin setrangla, de crainte de tomber entre les mains du vidfcorieux. L’Ufurpateur futbien- toft apréschaílc du Trone par les Tartares qui sen emparerent. Les Princes du fang, qui s’eftoient en differens endroirs déclarez Empereurs, furent vaincus ou mis à mort. Pour lors tous les Mandarins fe dcclare- rent , les uns pour le Tarrare, les autres pour la liberte : Ôc plufieurs entreprirene des guerres particulieres, dans l’efperance de profiter du defordre univerfel. H vj
  • i8o M moiresJrfri*EtAt frejTnt Parmi ces derniers, il y cut des monftreS plutoft que des homines, qui s’cftant aban- donnez à tout ce que la barbarie & la cruauté peuvent infpirer de plus ferocc, fi- rent un tombeau des Provinces enrieres, 8c y verferent plus de fang pour fatisfairc leur brutalité, que le plus ambitieux Prince du monde, n’eti euft youIu répandre pour la conquefte d’un Empire. La Religion, qui gemiíToit parmi taot de troubles,ne laifía pas d’eftre confolée- par des converítons éclatantes :une Impe- ratrice avec fon fils receuc lc Baptefmc, mais à peine Pun & l’autre eurent-ils le temps de furvivre à leur foy, du fruit de la- quelle ils ne purent joiiir qu’en 1 autre mo^dc. Enfin,le Tartare par fa valeur,
  • de la Chine. L e T t r E XI. iSc Nonfeulement ce Princeoftaaux Maho¬ metans la direction des Mathematiques, dont ils- eftoient en poffèffion depuis 300. ans, & la donna au Pere Adam; mais par un privilege fpecial il permit à ce Pere de s’adreiTer uniquement à luy pour tout ce qui concernoit les Miflionnaircs, fans paf- fcr par les formal it ez des Tribunauxj qui eftoient peu favorables aux eftr angers. Cet¬ te grace extraordinaire j.ointe à plufieurs atures,releva le courage des Chretiens, & donna la liberte aux Payens d’embrafl'er la veritc. Plufieurs perfonnes de la premiere qualité demanderent à Pekin le Baptefme 3 lés Provinces luivirent l’exemple de la Gour,& la moiilon devint fi grande que les ouvriers ne fuffifoient pas pour la rc- cueillir. Ccux quiyfurent employez travaillerent avec un zele dont nous reflentons encore aujourd’huy les effets. Il s’y trouva des gens rares en verm,en prudence, en capacité9„ que Dicu avoir formez durant le trouble des guerres civilcs, & que I’Efpritdu Sei¬ gneur tir,a. du cahos commc autant d’ailres,. pour répãndre 14 lumiere del’Evangile dais¬ ies parties les plus reculées de ce vafte Em¬ pire, accompagnant mefme leur predication dc fignes & de miracles.
  • Mcmoircs fir I’EM prcfint Parmi ocs homines extraordinaire*, le- Pere Faber, François de nation, fut un dê ceux qui fe diftingua le plus.-J’ay eu le bon- heur de demcnrer durant quelque temps dans la Province qui luy eftoit tombée en partage, & j’y ay encore trouvé aprés tant d’années ccs précieux reftes , qui font des Fuites ordinaires de la íaintcté. Ceui qui onteftétémoins defies actions racontent à leurs enfans les prodiges qu’il a operez pour les confirmer dans la foy ; & quoi* qu’on ne foit pas oblige de croire tout ce Su’ils en rapportent, on ne peut neanmoins iiconvenir que Dieu n’ait en bcaucoup d’occafions, concourn extraordinairement aux grandes chofes qu’il a cntieprifes pour fa gloii e. La manicre dont il fonda la Million de Ham-tchottm, ville du premier ordre dans le Ckenji, éloignée de la capitale de douze journées de chemin , meritc bien d’cftre connue. Un Mandarin l’y avoit invité, Si le peu de Chretiens qu’il y trouva, fit qu’il s’appliqua aveo plus d’ardeur à cn augj. menter le nombre. Dieu luy en- fournit un moyen auquel il ne s’attendoit pas. Un de 1 ces gras bouvgs, qui valent à la Chine des ? villes entiercs, eftoit pour lors infcííé par / une multitude prodigieufe de fautcrelles/
  • dkla Chine. Lett re XI. i$y qui mangeoienc les feiiilles des arbrcs, tk rogeoienr lcs herbes j ufqu’a la racine. Les habitans aprés pUuieurs efforts inu? tiles s'aviferent de s’adretTer au Pere Faber, dont la reputation eftoit déja par tom ré. pandtié. Le Pere pritde-làoccafion deleur expliquer les principaux myfteres de la Foy,. &il ajoutaque s’lls vouloieiusy foumetr tre,non-feulcmentDieule$ délivreroit de cefteau, maisqu’il leur donneroitencore des biens infirm & une éternité bien-heu- rcufe. Ils s’y engagerentvolontiers,Sile.Pe- repourtenirfa parole fut dans les champs en ceremonie avec Tétole Sile furplisi il jetta. par tout de l’eau-benite , accomp^- gnant cette a&iondcs prieres de l’Eglile , & fur-tour d’une vive Foy. Dieu écouta la voix de ion ferviceur, Si dés le lendemain tous les infectes difparurent.. Mais ce people uniquement attache aux. biensdé la ceric, negligea les confeils du Miffionnaire dés qu’il fc vit en feureté. It en fut fur lé champ puni, Si le mal devint encore plus grand qu’auparavant; .de.forte) quela camp gne fut en pcu de joucs cou- verte d’une infinite de fuirerclles. Alors ils s’aeeuferent mutuellement les uns les aur tres de leur niauvaife fdy; ils aecouturent enioule àla maifon du Pere, Si aprés s’ef?
  • Memoires fur I'Etat prefint tre jettez à fes pieds : nous nc nous leve- rons poinr, dirent-ils,mon Pere, quc vouS ne nous ayez pardonné. Nous avoiions nof- trc fautc, mais nous proteftons quefivous nous délivrez une feconde fois du malheur dont le Ciel nous menace, tout le Bourg re- connoiftra fur le champ votre Dieu, qui feul pent faire de fi grands miracles. Le Pere pour augmenter leur toy fe fit long-cemps prier. Énfin infpiré comine la firemiere fois, il fir fa pricre, & jetta dc ’eau-benite dans les champs, qui dcs le Iendemain fetrouverent fans infe&es. Alors tout le bourg perfuadéde la verite, fuivit 1 Hlfpric dc Dieu; ils furem tous inftruits, &C fondcrenj unc Eglife, qui, quoi-que aban- «donnée depuis plufieurs années, palfe en¬ core pour la plus fervente de routes les Millions de la Chine. On raconte dc ce mefme Pere, qu’il a quelquefbis die tranfporté en Pair an tra- vers dcs rivieres; quon l’a vu en extafe; qu’il a prédit fi mort, & plufieurs autres naerveilles de cette nature; mais la plus grande de routes a fans doute èfté l’exerci- ce continuei des vertus Apoftoliqtiesjd’u- nc humilité profonde,dune mortification affreufe,dune patience à 1 epreuvede rou¬ ses les injures, d’unc charité.ardente, $£.
  • dela Chine. Lett re XL \%y d’linc tcndre devotion à la Mere de Dicu. qn il a pratiquées jufqu’a la mort, avec l’é- tufication, & jepuis dire avec l’admiration- mefme des Idolatres. Tat)dis que le Chriftianifme jettoit de profondes racines dans les Provinces , il devenoit tous les jours plus flori (Tan t à Pe¬ kin; PEmpereur luy-mefme n’en paroifloit pas éloignc ; il venoit fouvent à noftre Eglife, & il y adoroit la Majefté divine avec un refpe& qui euft eftc loiiable dans un Chretien. On voit encore des écrits de fa propre main, par lcfquelsil reconnoift la beauté Sclapureté de noftre fainte loy > mais le coeur attache aux plaifirs dcs fens ne fuivoit pas les lumieres de l’Efprit; 8c qiiand le Pere Adam le preflbit: Vans avez, raifon, luy répondoit-il, mais an fond , comment voulez-vous qu onputJfe prat iqtter toutes ces maximes ? Retrancbez-en deux on trois des plus diffciles , & p e tit-efire qu’en- fuite onpottrra s’accommoder du refte. C’eib ainft que ce jeune Prince partagé entre la grace & fes paffions, s’imaginoit qu’on pouvoit favorifer la nature aux depens de la Religion -, mais le Pere luy fit compren- dre que nous n’en eftions que les miniftres & non pas les auteurs. Cependant, Sei¬ gneur, luy dit-il un jour, quoique nous
  • Mcmoires fur I'Etat prefent propofons au monde corrompu une mora¬ le qui paílè fes forces narurelles,& des my- fteçcs qui font au deiKisde fa railon, nous ne defefperons pas pour cela de faire rece- voir no fire doârine y parce quo e’eft par l’ordre de celuyqui peutéclairer la raifon la plus obfcurcie, & fortifier la nature la plus foible. Ces difficultcz que I’Empereur regar- doitcomme infurmantables, neluyoftc- rent.pas ncanmoins d’affc ebon qu’il avoir pour le Pere Adam, il l’appelloit toujours fonPere, il avoir mis en luy route la con- fiarree : en deux ans il le fnt voir.jufqu’i vingt fois •, il luy permit de baftir deux Eglifes à Pekin; il voulut mefme qu’on re- parall cclles que la perfecution avoit ren^ verlées dans les Provinces : enfin il luy accordoit rout ce qui pouvoit contribuer quel que chofe aufolide établiUèment de la Foy, laquelle auroit fait fans dome des progrés infinis,fi une violente pailionn’euft enfin changé l’efprir de ce Prince, & ne nous 1 euft f avi dans un temps auquel nous avions le plus grand befoin de fa prote¬ gi100 : car on peut dire qu’il mourut de douleur,caufee par la perte d’uneconcubi¬ ne. Cette femme, qu il avoit enlevee â fou mari, luy infpira enfin le culte des faux'
  • j$8 Memoim fur I’Etat prejèitt Cette mort fut également fatale aux Bon¬ zes qu’on chaft'a du Palais, & a la Religion quellemit à deux doigtsdcfapcrte. Plu- fieurs Eglifes bailies fur les coftcs des Pro¬ vinces maritimes, furent renverfées par un Edit qui ordonnoit à tout le mondedefe retirer dans les terres trois ou quatrc licues loin de la mer, & dc détruire toutes les ha¬ bitations maritimes, dont un fameux pira¬ te proficoir pour fairc la guerre à I’Empe- reur. On fut mefme fur le point de miner Macao; Si l’ordre eftoit déja donné d’en chaffer les Portugais, quandlePerc Adam fit un dernier effort pour les fauver. Ce fut fiar oil finit tout fon credit qu’il avoit li uti- ement employe pour le bien de la Reli¬ gion : car peu de temps aprés il fut luy- mefme l’objet de la plus fanglantcpeifo- cution que 1’EgUfe ait foufferte. Les quatre Mandarins régens durant la minorité de rEmpereur,pouflezpardiffc- rentes confiderations, Sc fur tout animez contre les Chretiens, dont ce Pere eftoit prefque l’unique appuy,le firentmettre en prifon avec trois de fes eompagnons. On cita tous les autres Prédicateurs dc I’Evan- ( gile à Pekin, qui furent traitez dela mef- fj me maniere, Si chargez chacun de neuf ' shailhes. On bruila lcurs livres, leurs cha-
  • de U Chine. Lettre XI. i§£ pelcts, leurs médailles Sc tout ce ce qui po^® toit qifelque caradtere tic Religion•> on é- pargna néanmoins leurs Eglifes; pour ce qui eft ties Chreftiens ils furent traitez avee un peu plus de douceur. Ces illuftres Confellèurs de J e s u s- Christ, eurent I’honneur d’eftre traí- nez par tous les tribunaux. C’eft-là que leurs ennemis mefmcs admirerent leur cou¬ rage. Ils elioient fur tout touchez du pi- toyable cftat ou fe trouvoit lePere Adam* Ce venerable vieillard, peu de jours aupa- ravantroracledelacour, & les délices d’un grand Prince, paroifloit a'ors comme un efclave, charge de chaifnes Sc d’infirmitez , abbatu fouslepoids de l’âge, &beaucoup plus íousxeluy delacalomnie qui tafchoit
  • Ipo Mcmoires fur I'Etat prefent Tre pas allcz injuftes, ils révoquerent leur arreft, & enporterent un autre, par lequel ce Pere devoit eftre expofé dans Ja placa publique, & coupe tout vivant en dix mille morccaux. LaCour fouveraine envoya fa fentence aux Mandarins régens, & aux Princes du fang pour eftre confirmée •, mais Dieu qui jufqu’alors avoir femblé abandonner fon ferviteur, commença á le declarer cn fa fa¬ vour par un horrible trcmblemcnt deterre; Cc prodige ctonnatout le monde. On crioit par tout que le Ciei vouloit punir 1’injuftice dcs Magiftrats: pour appaift rlc nle ils ouvrirent les prilons de la Ville, annerent une amniftie gencrale aux coupables, à la referve des Confefl’eursde Je s us-CHRm qui'demeurcrent dans les chaifnes , corame s’ils euílcnt cfté les feules vidimes pour qui le Ciel nefe full pas intereílé. Mais parce qu’il arriva encorcdivcrs an¬ tics prodiges, & qu en particulier le feu- confumaune grande partie du Palais, la crainteobtmt enfin deces Juges iniques , ce queTitmocence reconnuen’avoitpu ob- tenir. On relafchale Pere Adam, & on luy 1 permit d’alleren fa maifon, jufqu a ce que I’Empereur en difpofaft autrement. Ce,
  • à'Li Chine. Lettre XI. çrand homme ffttri en apparence par unc fentcnce ignominieufe qui neftoic point tevoquee, mais en offer plein d une verita— ble gloire, pour avoir deffendu nux dépens oc la vie , 1 honneur de laReligion, mou¬ rn peude temps aprésj uft paries travaux dune vie Apolfolique, & p 1 js encore par les incommoditcz d’une rudeprifon. Cette more eífoit précieuíe aux yeux deDieu, pour ne pas attirer fes benedi- dions fur les trifles refles du'Clmftianifme perfecuté. I! eif vrav qu’on envoya les Mif- nonnaires des Provinces cn exil à Canton, parmi lefquelson comptoit trois PeresDo- miniquains, un Pere de faint François (un autre du mefme-Ordre eífoit mort dans les prifons) tk vingt-un Jefuites •, mais on en rctintquatre a laCour,dontlaProvidencd fe fervit enfuite pour redonner à la Reli¬ gion Ion premier éclat. Dieu me fine vengea bien-taftHnnocen- jCede fes ferviteur. Soni premier Mandarin segent, le plus dangeureux ennemi qu’euf- fnt lesPeres, rnqurur quelques mois aprés. Le fecond nomine Soucama fut dans la fui» *te actt,l'e Sc çondamn é à une mort cruelle, tous fes biens confifquez , fes enfans au nombre de fepr, curcnt la tefte tranctiée , Vxtepte le troifieme3 qui fut coupe tout vi- (
  • ipi Memoircs [hr l'Et at prefint vant en morccaux, fupplice que ce mé- chant Juge avoit deftinc au Pere Adam, & dont Dieu chaftiafes crimes en laperfonne dc fon fils. Yam-c]uam-Jien, qui avoit efté le principal inftrument de la pci fecution,n’eut pas un meilleur fort. Aprés la more du Pere Adam il eft ok devenu Prefident des Mathe- matiques,.&il avoit efté charge du Calen- drier de l’Empire. Le Pere Verbicft fc de¬ clara conrre luy,.& fit voir manifeftement 1’ignorance de ce pitoyable Mathemati¬ cian Ce coup parut hardi,parce quele parti du Prefidenteftoitpuiflant,& qae l’incen- die, qui avoitcaufé la perfecution, n’eftoit pas encore bienéteint. Mais beaucoupde chofes concoururent au fuccés de cette en- treprife. La capacite du Pere, Pinclinatiou que le nouvel Empereur avoit pourles Eu¬ ropeans, & itir tout la Providence particu- ‘liere de Dieu, qui conduifit fecretement cette importante affaire. Car il eft certain, que dans les differentes cpreuves ou Tot}' mit noftre Mathematique pour en connoifi* tre la jufteílè, le Ciel saccorda fi bien avee les predictions du Pere, mefine audeifus •de la certitude que nous pouvonsciperer j des calculs & des tables ordinaires, qu’il/ fembloic que Dieu réglaft les aftres, felon
  • dc la Chine. Lettre XI. qu’i! eftoit à propospour juílifier ies pré- didions dtt Miffionnairc. Lc Prefident des Mathcmatiques fir dcs efforts excraordinaires pour fedetenure j & parcequ’il ne pouvoit cacher fes fauces en matiere d’Aftronomie, il tafcholc.de don- i?er aux Juges le change, & de leur perfua- der que la Religion Chrécienne conccnoic des erreurs encore plus eflencielles. Au mi¬ lieu des aíTemblées ou l’Empereur fe trou- vok en perfonne, il fe porroic à des excés que ce Prince avoir de la peine á fouffrir. Il étendoic les bras en croix, Sc crioic de rou¬ tes fes forces: Tenez,,voila. ce que ces gens adorent, ©- ce qu ils nous veulent faire ado¬ rer, un homme pendu, tin homme crucifie'; jugez, par-la de leur bon fens, de leur ca- fecite. Mais tous ces emportemens ne fer- virent qu a diminuer fon credit. Cc mc- chant homme plus coupable pour íès cri¬ mes que pour fon ignorance,perdit fa char¬ ge, Sc futcondamnc à la more. L’Empe- (cur neanmoins fulpendit l’execution de Farrell, àcauféde fon extreme vieilldíè; /«ais Dieu fe fit luy-mefme 1’Executeur de lafentence.il le frappad’un ulcere horri¬ ble, Sc delivra par unemort funefte la Re¬ ligion de ce monftre d’iniquite. Dellors on donna le foin des Mathpma- Tsme II. I
  • t$4 Memoir a furl’Etat prefect tiques au Pere Verbieft, on rappella les andèns Miflionnaires dans leurs Eglifes; rnais on leur defend it d’en baftir de nouvel- les,& de travailler à la converfion des Chi- nois. Enfin pour comble de bonheur, la memoireduP. Adam fut bientoft en be- nediófcion à la Cour mefme. Il fut publi- quement juftific, on luy rendit fes charges &fe$ titrcs d’honneur, on annoblit fes an- ceftrcs, 8c l’Empereur deftina des fommes confiderables à luy clever un magnifiquei maufolce, qu’on voit encore à prcfcnt au lieu de fa fepulture *, orné dc ftwtues & de plufieurs autres figures dc marbre,felon la couftumedu pais. C’eft ainfiquc Dicupar une viciifitude continuelle, éprouvoit la conftancc des fi¬ ddles par la perfecntion, 8c relevoit leur courage parle chnftiment de leursperfecu- teurs. Cette heureufe paix, ou le trouva l’Eglifede la Chine par lc credit du Pere Verbieft, anima les Miflionnaires à reparer , les dominages que Pcnfer y avoir caufez., ) Outre les Jefuites,il y cut encore plufieurs Peres deS. François &de S. Auguftin qui entrerent dans la vigne du Seigneur. Il fc fit par tout de nouveaux ctablifl'emens 8c. , malgré les défenfes , un grand nombre de a faycns fe convcrtirent à lafoy,plus tou-jfl
  • U Chine. LettreXI. j cliezde la craintedes fupplices éternels, que deceuxdont les loix humaines fem- bloicnt les menacer. Ons’etonnera pent— eftre d un zele li ardent & fi precipite; m.ds outre que la charité cft toujours entrcpre- iiantc, plulieurs chofescontribuerent à raf- feurer ceux qui en craijmoient des liiices funeftes. La principale fut 1’eftime que les mif- fionnaires s acquirent en pen de temps à la Cour. Car il cft vray que leur conàuite, leurs difcours, 1’innocence de leur vie les rendoient aimablcs d toutlemonde. L’Em- pereur fur tout eftoit perfuadéqu’ilsmé- prifoient les honneurs, & que dans le do- mcftique ils menoient unevie extrémement dure. Ce Prince sen eftoit éclairci par des voycsquine luy laiilbient plusaucun lieu den dourer. Il avoir appris par des efpions tout cequi fe pailbit dans leur maifon jut- ques-ld qu’i! fçavoit leurs mortifications Sc leui'S penitences corporelles. . Il envoy a mefine chczles Peres un jeunc Tartarefoit bien Fait, fous pretexte d’ap- .prendre laPhi!ofophie,maiscn eftetpour decouvrir les chofes les plus fecretes I! y demeuradurant un an. fans qu’onfqutl’in- tentionduPrince, qui l’ayant enfuite fait yenir en la prefencej luy commanda de luy
  • 7 $6 M moires fir I hat prefint découvrirtous lcs defordres cachez de ces Peres, Si fur tout comment ils en avoienc ufé àfon égard. Et comme ce jcune hom- me rendoit conftamment téinoignage à leur innocence: Jevois bien,dit l’Empereur, qu’on vous a fermé la bouche par des pre- fens r mais je Cçauray bien vous faire parler. il le fit rude'ment foiieter à diverfes repri- fes, fans que jamais la douleur put obligor le jeuncTartare à trahir fa confidence. Ge quiplutinfiniment à ce Prince, qui auroic efté bien fafchcde fetromper dans 1’idée avantageuíê qu’il s’eftoit formée de ces fcrvens Religieux. Cela 1’obligea quelque temps aprés à prendre leur parti dans une aflemblée de Mandarins, dont quelques-uns ne com- ptoient pas beaucoup fur cette innocence apparente. Pource qui touche cette matiere> leur dit l’Empereur, m vous ni moy riavons rica a leur reprocher. slprés ce que) ay fait pour men infiruire, je fuis perfuade' que ces * gensne koks enfeignent rica qu’ils ne prati- // quent eux-mefites,çfi quitsfont en ejfet auf~ 1 fi-chafies quits le paroijfent au dehors. La feconde raifon qui porta rEmpereur à fe declarer pour les Mifíionnaires, fut la capacite du Pcre Verbieft, qui paíla en peu dç temps pour lo plus fçavant homme
  • de ta Clnne. Lettre XI. 197 1’Empire en toares fortes de fciences. Sa reputation fe répandit par tout, & eh plu- fieurs occaíions fes fentimens eftoient rcçus comme des oracles. Quelques Mandarins parlant un jourdu My itere de laTrinité, & le traitantde fable, l’un deux ajoíita: je ne fçay ce cjue les Chretiens vcu-lent dire, çjj’y Jins attjfi embarrajfé yue vosts; mats enfin le Pere Cerlnefl cjt de ce fentimenr. avez^-voas à repliejaer h cela? Un hom- rneauffi-babilc Cr aujfi-fagepèptt-ilfe trom¬ per ? Tout le monde fe teut, & fembla fé rendre àcette raifon. Tant il eftvrayque lufagedes fciences humaines , bion loin (comme quelques-uns ont dit) d’eftre op- pofé à I’cfprit del’Evangile, fcrtquelque- fois à 1’établir, &à rendre mefme croya- bles les myftéres les plus obfcurs. Latroifiémeraifon fut Pattachement fín- cere que l’Empereur crut voir dans les Mif- fionnaires pour fa perfonne. Il ell vray que cesPeres n’oublioient rien de cequipou- voit luy plaire& autant qu’ilseiloienr in- flexibles en matiere de Religion , autant avoicnt-ils de complaifances pour les vo- lontez raifonnablesde ce Prince. Une re¬ volte qui arrif^Tfen cc tenaps-là, donna oc- cafion au Pere Verbieil de luy rendre un fervice fort important.
  • 19S il{(moires fur I’Etat prefent Oufangouei, ce fameux General Chinois, qui avoit introduit malgré lay les Tartarcs dans l’Empir^'cruc pour lors avoir trouvé une occafion favorable de les en chaffer, ll eftoit brave de fa perfonne, il commandoit dans lc Chenfi aux peuples les plus belli- queuxde la Chine, & il avoit amaífé des fommesconfiderablcs. Toutcela le deter¬ mina à fe declarer, & luy fit croire qci’il pouvoit facilement reullir dans fon deflein.. En effet, il prit fi bien les mefures qa’il fa rendit d’abord maiftre dc trois grandes provinces Yunnan, Soutchouen, & G'*eit- fhoeu, bientoft aprés une grande partie de celle de Houquam le reconnut. De forte qu’avec le Chenfi, oil il commandoit de- pnis long-temps, il fe vit maiftre de la troifiétne partie de l’Empire. Ces conqueftes paroiffoient d’autant, mieux eftablies, que dans lc mel'me temps les petits Rois de (fiuantoum & de Fokjen fuivirent fon exemple,& firent deleur cof¬ re une puiifante diverfion, tandis qu’un ce- lebrePirate attaqua avec une grande armt'e navale, & priten peude jours toute l’ifie dc Formofe. 11 n’en falloit pas tant pour opprimer les Tartarcs, fi tous ces Princes euilent agi de concert pour lacaufe commune y mais la
  • de ta Chine. L E T T R E XI. 19^ íaloufie, qai rend fouvent inutiles les ligncs les mieux concertées , renvcrfa tous leurs projets. LeRoy de Fokien fe broiiilla avec celuy deFormofc, & pour fe metcre à cou- vertdefa flotce, s’accommoda avec l’Em- pereur, quiluy donna du fecours , &luy fit un bon parti. Lc Roy de Ghuintoum, qui ne voulut point ceder à Oufangouet , 1’aban- donna & fe remit aufíi fous robeiífance du Tartare, qui tourna toutes fes forces cen¬ tre ce dernier des révoltez, plus à craindre luy feul que tous les autres enfemble•> car il cftoitmaiftre de toutes les Provinces occi¬ dentals , & fes premiers fuccés avoient donné à fes troupes une confiance, qui les racttoit en eftatde tout entreprendre. L’Empcreuraprcs avoir inutilement ten¬ te divers inoyens, vit bien qu’il eftoit im- poífible de les forcer dans les endroits ou ilss’eftoient retranchez, fans l’ufagcdu ca¬ non ; mais ceux qu’il avoir eftoient de fer, ) & fi pefansqu’on n’oioit entreprendre de les tranfporter au travers d.s mor.tagncs efcarpées. ll crut que 1' Pcre Verbieft pour- roit fupplcer à ce défjut. ll luy ordonna done d’eri fondre diverfes piwfis felon la forme & la maniere des Etiropcens. Ce Pe- rcs’encxcuia d’abord ,fur ce qu’ayant tou¬ ts fa vie vefeu dans une condition éloigncq
  • loo Mcmoircs fur I’Etatprefent du bruit des annes ; ii eftoit pcu inftruit cte- ce qui regardoit lc metier de la guerre. Il ajouta qu’eftant Religieux Sc uniquement apphqué auxchofes divines, il racheroic de luy attirer par fes prieres les benedidions du ciel ■, mais qu’il le prioit tres-humble- ment de le difpenfer des fondions de la milice fcculiere. Les ennemis de ce Pere (car un MiiGon- •naire n’en manqua jamais ) crurent avoir trouvé uneoccafion propre pour le perdre. lbs perfuaderent al’Empereurque ceque fa Majefté demandoit n’eftoit nnllement con- traire à 1 cfprk de la Religion, Si qu’il n’y avoir pas plus d’inconvenient à faire du c.v- non qu’a fondre dcs machines & des inf- trumens de Mathcmatique, fur tout quand il y alloit du bien public Sc du falut del’Em- pire: qu’aifeurement lePere Verbieft s’en- rendoit fecretement avec les révoltcz, ou du moins qu’il avoitpeu d’affedion pour fa perfonne.De forte que ce Prince luy fit en- I fin comprendre que s’il n’obeiiToit, non-d feulement fa vie eftoit cn danger, mais cn-f core fa Religion. v C’eftoit le prendre parl’endroitle plus fenfible, &ileftoitcn effet tropfige pour s’obftiner par un vain fcrupule à tout ha- i zarder Sc à tout perdre. J’ay déja aílèurcf
  • de la Chine. Lett re XI. 2.or voftre Majefté, dit-il à l’Empereur, quc je fuis tres-peu inftruitcn cc qui regarde la fonte du canon jmais puifqu’elle mecom- tnande d’y travaillcr, je tafcheray d’expli- qaer à fes ouvricrs ee que nos Livies nous en apprennent. 11 conduific en eftec tout l’ouvrage, Sc le canon fe trouva .merveil- leuxdans les épreuves qu'on en fit en pré- fcnce mefme de 1’Empereur, qui ravi de ce fuccés fe dépoiiilla devant route faCour de favefte, &ladonna au Pere pour marque de fon eftime. Toutes les pieces de canon efloicnt fort minces Sc fort legeres, mais on les fortifioit avecdesfoliveaux appliquez delong, de- puis l’embouchure jufqu a la culaife , Sc fiifis par de fortes bandos de fer, en forme danneaux qui les entouroient d’eipace en efpace; de forte que les canons eftoient af- fez forts pour rcfilteràla poudre , Sc afl'ez legcrs pour cftre tranfportez- par les che- mins les plus difficiles. Cette nouvelle ar- ) tillerie cut tout l’effet qu’on sen eftoit pro- mis. On oblieea les ennemis,qui s’eftoient f retranchez, de fe retirer en defordre , Si bien-toll; aprés de capituler; car ils ne fe crurentplus en eftat de tenir la campagne devant nes gens qui pouvoient lesNdérruira I fens efire obligez d’en venir aux mains. 1 «SÇ- ’ • . ja T Iv
  • 202, Memoires fur I'Etat prcfnt Onfangouei, eftoit déja mort > fon fils nommé Hom-boa, qui continuoic la guerre,. s’etrangla luy-mefme de defefpoir ; & le rcfte da parti fut peu de temps aprés en- tierement diifipc. Ainii l’Empereur com- mença à regtier paifiblement, & continua de donncr plus quejamais des marques de fa bienvcillanceaux Milfionnaires. De for¬ te que le Pere Verbieft difoit quelquefois en gemiftant , que la vigne du Seigneur eftoit ouverte, que les Pavens eux-mefmes nous laiílbient la liberte d’entrer dans la moiflon, maisqu’il n’y avoir preique per- fonnepour la ctieillir. On luy demandoit par-tout des ouvriers». La Tartaric, lc Royaume de Coréc, les Pro¬ vinces de la Chine qui avoient efté aban- données par la mort de Icurs anciens Pa¬ tterns, l’invitoient oule prciToicnt de les fecourir. Ce n’eft pas que le zele des Euro- péens fe fuft rallenti, mais il eftoit fufpen—- duparlesdifferens furvenus alors entre la facrée Congregation, qui avoir envoyc dans toutl’Orient des Vicaires Apoftoliqucs: & entre le Roy de Portuga!, qui pretcndoit avoir le droit d’y nommer des Evefques > à 1’cxclufion de tout autre fuperieur Ecclefia- ftique. Ce proccs arreftois l’ardeur d’une infini-
  • de la Chine. Lett re XI. 20$ téde fervens Religieux, qtii n’ofoient s en¬ gager dans unc Million oul’indignation du faint Pere& celle d’un puiflant Prince ef- toient prefque également à craindre. Ainfi tout l’ouvrage de Dieu fut arrefté, & on perditcesprecieux momcns que I’affedtion dun grand Empereur , & la faveurd’un ze¬ le Miflionnaire devoient rendre fi utiles au folide établiíTement de noftre fainte Foy. Maisce font-là ces myfteres impenetrables de la Providence, qui aprés avoir furmon- témefmcpardesmiracles, tousles efforts desennemis de la Religion, permet fou- ventque le zele des Catholiques luy foit plus contraire, que la haine & la jaloufie des Idolatres. Quelque temps aprés, Monfieur I’Evef- que d’Heliopolis,envoyé par la facréeCon- gtegation avec quelques Ecclefiaftiques François, entra dans la Chine plein d’ar^ deur pour la reforme & pour l’accroiife- Íment de cette nouvelle Chreftienté. Ce courageux Prélát avoir déja manque íbn voyage une fois. Car les vents contraíres 1’ayantobligé quelques années auparavant derelâcher á Manille, Iíle confiderable de la domination des Efpagnols, il y fut atrei- téfous divers foupçons, & oblige de revc- ''VnirenEurope par lc Mexique. Cet acci~- I **
  • 104 Mitnolres fur I'Etat pnfnt dent,qui avoit rompu fes premiers deifeitl sy¬ nc fervit qu’a Iny cn infpirer de nouveaux: &de plus grands. Il vine à Paris oil fes bonnes intentions furent generalemcntre- connues. Rome l’ecoma avec plaiiir, St ruivittoutesres veues en ce qui regardoit les Millions d’Orient. De forte qu’ilpartit honoié des pouvoirs du,faint Siege.&char- gédes aumcmes des Fiddles, qui n’atten- doient pas moins de Ion zele que laconver- fion du nouveau monde. IIpafl'a done encore une fois lesMers,. Sc arriva heureufement àla.Chine, oil il commençade répandre ce feu qui devoir embrafer tons les Miflionnaires. Les Jefui- ces Sc quelques-autres Religieux, non-feiv- Jemenr reconnurent fon autorité, mats en¬ core firent le nouveau ferment que la íà-r crée Congregation avoit ioflime , quoi- quelcRoy de Portugal l’euft fouvent de¬ fends MaisilsjugerentqueeePrince, en quil’amourdela Religion a totijours pre¬ vail! à fes interefts particulars, ne le trou-; veroit pas mauvais, quandil fçauroit qua leur refus eftoit capable de caufer dans lã Chinela perte du Chriftianifme; Si peur- eilre cello des Millions, dans routes les au- ties parties de l’Orient. Ce £ut une veritable joye pour Monfieur'
  • âè ta Chine. Lett re XT. 205; • d’Heliopolis, qui aprcs cec heiueux coiru- mcnceriient fc préparoitfuivant les ancien- nesidées à donner une nouvelle cultured la vigne du Seigneur, ouil fecroyoit en- voyé comrae autrefois le Prophets : * Ecce Jcrm,ui* conflittti tefupergentes, ut dejtrUAS, dr dtf- perdas, dr dijjipes, &c. Mais Dieu fe con- tentade fa bonne volonté, & l’appella à luy quelques mois api és fon arrivee. Cette more lurpric tons les Fidéles ■, elle aftligca fur-tout fes fervens Ecclefiafliques qui avoient eítéles compagnons de fon voya¬ ges ; les autres Miilionnaires fe ioumirent avec refignation aux ordres de la Providen¬ ce, perfuadez que ce qu’elte ordonne eft toujours pour fa plus grande gloire, & pour le biendes Eliis, quand on fçait.en fiire un bon uíãgo. Ilsfeconfolerencauffide cette perte par l’arrivee de deux autres Evelques, qui peu de temps aprés remplirent la place en qua- litéde Vicaires Apoftoliques. Le premier eftoit Monfieurd’Argolis Italien donation & Religieux de faint François, coníideré . 1 dans fonOrdrepour fes rates vertus&pour fa capacite. Il y avoir exèrcé les premiers, cmplois, & le flint Pore crut- ne pouvoir choiftr un bom me plus fage pour le mettre a. la tefte dime fi floriflante Million. En: ■ • . u^ÊBiSÊK) t
  • 2/o <í Memolrcsfurl’Etat prefcnt paflant à Siam , Monfieur Conflancc tou¬ che de Ton merite, le prefenta au Roy, qui euft bicn voulu le retenir dans fes Etats > mais commc lesordresdu faint Siegel o- bligeoient dc pafter outre, il vouiut du- moins luy donner dcs marques de fon efti- mc & de Ion affe&ion, cn luy affignant nne penfion confiderable aufli bien qua deux de fes compagnons Rcligieux du mefme Ordre.De maniere que fans les revolutions qui arriverent peu de temps apres dans ce Royaumc, ce bon Roy, digne d’une meil- leitre fortune, euft eu fes Miftionnaires dans l’Orient, aufli-bien que les plus zelez Princes dc 1’Europe. Depuis que ce fage Prclat eft à la Chine, fa douceur naturelle a beaucoup contribué à la conlblation dcs Fidcles, & àlá conver- fion des Idolatres. Il a parcouru avec beau- coup de zeleles Provinces que le faint Sie¬ ge luy a confides, enfeignant, exhortant, facrantdes Preftres du pays, adminiftrant le Sacrement dè Confirmation , réiiniíTant autant qu’il eft en luy tous les caurs, que divers interefts fembloient avoir refroidis dans la charité de J e s u s-C hrist, & quoi-que naturellement il ne duft pas eftre agreable au Portugal, dont les prétentions ne s’accordent pas avec l’ctabliflcmcnt des
  • de Ik Chine. Lettre XT. 107 Vicaires Apoftoliques, il a ncanmoins me¬ nage les elprits avec cant de prudence, que toutes les nations croyent luy avoir des ebligations particulieres. Le fecond Eyefque, à qui le faint Siege donna la qualité de Vicaire Apoftolique, fútMonfícur de Bafilée, Chinois de nation, clevé par les Peres de faint François, & de- venu enfuite Religieux de faint Domini¬ que. Dés qn’il fut fimple Miffionnaire, il eiu un grand zele pourla converfion de fa chere patrie, & durant la pcrfecution du Pere Adam, il devint le feul appuy de la Religion dans toutes les Provinces, qu’il parcourut & qu’il fortifia dans la Foy. Qaand il cut elíé facré Evefque, il en rem- plit parfaitement tons les devoirs, & le faint Siege approuva rellement fa conduite, qu’il luy donna la liberte de fe choifir un fuccef- feur. 11 nomma en effet en fa place foil grand Vicaire, le R. P. de Leonilíà Italien,, & Religieux de faint Francois, qui dansunc Ivieprivée, avoit eílé le modellc d’un par- ffait Religieux, & qui dans [’employ impor¬ tant de Vicaire Apoftolique, a marque avoir route la prudence & rotiw la fermeté que demandojt le gouvernement d’uie grande EgHfe.
  • zoS Mcmolrcs fur l F. tat prcftnt s’eftre choiii ce digne fuccefleur tie ion Apoftolat , tomba malade à Nankin , Sc mo unit pleiu dc ces bicnixeureux jours, que Dieu accorde en ce mondcàfes Saints. 11 fit à fit mort éclatcr cette foy vive dont il avoir eftéanimé durant favie;& ces der- niers mo me ns >oii il parut penetrédesplus tendres lentimens del’efperance chrétien- n e, lily fembicrcnt un avant-gouft du Para¬ dis. Toute l’amertume fut pour lcs Mif- fionnaircs dont ileftoit tendrement airné-, SC pour les Chretiens , qui perdoient en faperfonne le premier Preftre, le premier Religieux Sc le premier Evefque que la Chine euft encore donné au Chriftianifme.. Commefiimcmoirecit par tout en bene¬ diction , on Pa fait peindre en divers en- droits-, & le R. Pere de Lconifla envoye foil portrait à la facrée Congregation, que j ’ay fait graver icy, afin de conferver la memoi- rc d’un Prclat que fon merite Sc les obliga¬ tions particulieres que nous luy avons,nous doivent rendre éternellement recoimnan-« dable. I Outre colale Pape honora encore du ti- tre de Vicaires Apoftoliqucs deux Ecclefia- ftiques François, M.Maigrot &M. Pin tons deux Do&eurs de Sorbonne,appli- quez, zéíez, fidcles à luivre les intention^]
  • dela Chine. Iettre XI. zoy dii faint Siege, & pour dire en un mot com. pagnons de M. d’Heliopolis, & heritiers de fon double efprit. Sile nombrc aes Miffionnaires euft ré- pondu à celuy des Pafteurs ,les Eglifes de la Chine euflènt efté parfaitement rem- pliesimais,comme j’ay dit,Ie tropgrand loin que chacun avoit d’y pourvoir , à l’ex- cluiion des autres, faifoit que perfonne ne s’empreiToit d’y aller.. Les gens de bien, 8>C ceux mefme qui donnoient occaíion à cc delordre,en gémiíToient fecretement.Quel- ques perfonncs zelées tàcherent d’y appor- ter remede. M. 1’Evefque de Munfter &c de Paderborne, quele foin defon Eglifen’em- pefchoit pas de porter fes veues jufqu’aux extremitez de l’Orient, fonda à perpetuité huit Miffionnaires pour la Chine ; mais comme il mouruc peu de temps aprés, fes dernieres volontez ne furcnt pas exccutces. D’autres en Franee, en Efpagne, en Italic, fe donnerent beaiKonp de mouvemens pour fecourir cette Miffion abandonnée; mais cefut inutilement. LoinsleGrand, auffi zeleluy (eul pour I’ctablill ement delaFoy que tous les Prin¬ ces enfemble , parmi les grands dellcins qui! meditoit dcpuislong-remps pour ren- drela Religionfbriifante en Europe,, erne
  • tio Memoires fur l'Et at prefent qu’il ne devoit pasnegliger le bien qui fe pouvoit faire en Afie. Í1 fut fenfible aux necdfitez de la Chine, que le Pcre Ver- bieft avoit reprefentces dansunedefes Let- ties ,dela maniere du monde la plus tou- chante ; & quoy-qu’il fçuft bien qu’il ne pouvoit pas faire de Millionnaires, (qua- lité que le feul Vicaire de Jesus-Christ nous pout donner ) il ne doutou pas que dts Religieux Mathematicians, en execu¬ tant fes ordres pour la perfedbion de l’A- ftronomie, ne puflènten mefme temps tra- vailler avec fuccés , felon l’efprit de lettr vocation, à la converfion des infidellcs. On luy avoit mefme fait comprendre que par- mi les moyens dont la prudence humaine peut utilement fefervir dans les adions les plus fainces , il n’y en avoit point qui euf. íêntplus avancéles affaires de la Religion à la Chine que les Murhematiqucs. Ainfi, voulantfatisfaire en mefme temps àton zele pour I’avancement de la Foy, Si au defir qu’il avoit de perfedbionner les fciences, il fit choix de fix Jefuites, qu’il crutcapables decontenter les fçavans , Sc- d’edifierles gens de bien. Ccux qui en re- < çurentl’ordre, cuflent bien fouhaité avoir / toutesles qualitez necellaires poutcet em¬ ploy i ils partirem du moins plains de bon-
  • de la Chine. Lettre XI. lit ne volontc, & prefts de facrifier leur vie & leurs foibles talens à la plus grande gloire dcDieu, & par confequent aux pieux def- fcins du plus grand Roy del’Univers. Quand nous arrivafmes à la Chine, nous la trouvafmes dans l’cftatque je viens de dccrire, couverte d’une abondante moi£ fon, &c prcfque deftituée d’ouvriers •, ou s, pour me fervirdes rermesdu Pere Intor- cetta, 1’un de fcs plus illuftres Miflionnai- res, noyécdans les larmes, quela doulcur de la voir abandonnée leur faifoit conti- nuellement verier : Bencdiclus Deus ejui fecit nobifettm mifericordiam fuam, libera- vitvos a. tuittfragio, ut prope naufragam mijfionem nofiram ab aejuis lacrjmarum, fammiejne m error is eriperet; vos omnes in. cordefervo & tanquam veros focietatis fill os virofejue apoftolicos intimis animi pr
  • 2.12, Memoircs fur I’Etat prefent folation, & pour la Chine un tres-grand a vantage. Ce qu’il y a de plus confolant, c’eftquepar-là nous avonscontribué à le¬ ver en partie les obftacles dont jay déja parle. Innocent Xl.futpendit le ferment fur les remontrances au Pere Tachard, foutenues de celles dm Reverend Pere Ge¬ neral. Alexandre VIII. accorda bien-toft aprés trois Eveíques à la nomination du Roy de Portugal j fun pour Pekin, l'autte pour Nankin, Ik letroinéme pour Macao. Et à prefent noftte faint Pere, qui renferme en fa perfonne tout le zele, toute la pieté, toute la prudence de fes Predecefleurs, poufte du mcfme Efprit, & fi je l’ofe dire» touche de ce que j’ay eu l’honneur de luy reprefenter fur l’cftat prefent de ces Mil¬ lions , eft fur le point de reglcr tous les interefts parriculiers par le fage confeil de la facrée Congregation •, afinque d’or- efnavant Ton n’ait plus à cceur -que l’inte- ieft de la Religion , & que les Nations de l’Europe , unies dans la charité de J e s u s-C h r i s t , puiflent travaillcr do concert à la perfection de ce grand Ou- vrage. Voilà , Monsieur, une idee ge- nerale de l’ctabliflement & du progres du Chriftianifmc dans l’Empire de la Chine, fj| ,j.s \ \
  • deUChine. Lett re XI. 115 depths la predication des premiers Apoi- tres jufqu a ccs derniers temps. Cette E^lil'e autrefois illuftre, & enfuite tottc- à-fait renverfée par la fnpcrftition, a cfté enfin rétablie depuis un liecle par un des plus grands homines dc noftre Compa- gnie, augmentée par les travaux d un grand nombre de Millionaires , gouver- née par de fages Prclats, honoree de la protc&ion dc pluireurs Empereurs, foute- nuedes liberalitez de tous les Rois del’Eu- rope; èi ce qui luy eft plus glorieux, per- fecutée par les ennemis de la verité, & de- venue precieufeaux yeuxde Dieu par les chaifnes, parl’exil , & par le (ling de fes Confefleurs. Je fuis avec beaucoup de re- fpect, MONSIEUR, Voftre t res. humble & tres- obcilfant ferviteur, L.J.
  • t,i 4 M moiresJin l’Etat prcjcnt «OCÍ3W &.>> & (<#>}&.>> Lettre XII. Au Tres R. Pere de la Chaize. Confeflêurdu Roy. De la maniere dent cbaque Afijjionnaire annonce I'Evangile dans la Chine, & do la ferveitr des noavtanx Chretiens* M ON TRES R. PERL Quoiqne lcs affaires importantes de la Chine, qui me retiennent à prefent à Ro¬ me , demandent route mon application, Si femblcntmedifpenier pour tin temps, dc remplir mes antres devoirs auili exactemenc que jele fouhaiteqc no fçaurois neanmoins •oublier un moment, ni ce que je vous dois, ni ce que vous doivent les nouvelles Mif- áions de l’Oricnt. C eft vous, mon tres-Réverend Pere, qui en avez autrefois forme le plan, Si qui deflop cn choififtes les Miniftres, que vo- ftre temoignage & l’eftimc du plus grand Prince du monde ont rendu dans la fuite plus celebres que coutes leursqualitez par- •ticulieres. * "
  • de UChine. Lettre XII. ny Cette protection royale fous laquelle nous avons affronté fans crainte les plus grands dangers; ces Lettres écrites de rou¬ tes parts en noitre faveur auxSouvcrains Si à leurs Officiers; ces magnifiques prefcns, ces pcnfions reglées, ces fecours extraor- dinaires ; Sc, ce que nous eitimons beau- coup plus, ces confeils fi fages, fi plcins del’efprit deDieu,dont vous avez enquel-
  • 2.16 Mcmoires fin l’visit prcfint Au relic Ic temps que j’employ Cray à vous ccrire fur cette matiere, bien loin tie dimi- nueren rien l’attention continuclie que je dois avoir icy pour tout ce qui regarde le bien de nos millions , contribucra fans doute dans la fuitcà leur établiílcment j & jelpere que voftre protection, devenuc par-là plus effective encore &plusf'olide qu’elle n’aeltC, avanceraplus nos affaires, que tous les mouvemensquejemedonne pour Jcs faire réullir. Suivant le premier projet qu’on avoir fait, nous devions tous demeurer à Pekin dans le Palais &c au fcrvice de l’Empeneur •, mais la Providence en orclonna autrement, Sc Ton fuivit enfin noftre inclination, qui nousportoit à nous répandre dans les Pro¬ vinces , pour le bien de la Religion. On le contenta de rctenirlc Pere Gerbillon & le P. Bouvet àlaCour, ou ils s’appliquercnt d abord à l’eltudedes langues avec un tel íuccés, qu’ils furcnt bien-toil en eftat de fecourir les Chretiens , & mefme d’ellre employezpar l’Empereur en plufieurs af¬ faires importantes.La plus confiderable fut la paix des Mofcovites avec lcsCliinois, dontontraitoitcn cetemps-là àtrois cens lieues de Pekin, & ou le Pere Gerbillon fut envoyé
  • dela Chine. Lettre XU. ivf cnvoye avec Ie Prince Sofan, nommc Pie- nipotentiaire de l’Empire. Ce fat à Nip chon ou les Miniftrcs des deux --nations s ailemblerenc fuivis cba- cun d un -corps d armée pour terminer cn cas de befoin par la force, cequo la ne¬ gotiation ne pourroit decider. La fierté des uns & des autres lesporta fouvent à des eitrcmicez qui cuíTent efté funeftcs aux deux partis, ft le P. Gcrbillon par fa fa- gefle neuft moderéleurs emportemens. II pafloit fouvent dun camp á I’autre, il por- tok les paroles 5 il propafoit des expe- diens.il adoucifl'oit les efprits.il diffimu- °jt ce qui pouvoit mutuellement les ai- grir. Enhn, il méflagea fi adroitement les intetefts communs, qae la paix fur concluc a la fatisfa&ion des Chinois & des Mof- covites. Le Prince Sofan eftoit fi content du zele &de la figefle de ce Pere, qu’il difoit pu- bliquement que fans luy tout cftoit defef- pere. Il en parla .à 1 Empereur en cester- raes ; de forte que ce Prince cut la curiofi- tc de le connoiftrc. Il trouva en luy un homme capable, iincere, ardent à cxecu- ter, & mefme à prevenir fes ordres ; ce ca- raftere luy plut. Il le voulut avoir auprés de la perfonne 3 au Palais >á la campagne Tome rT
  • ar8 Memoires fur VEtat prefent & dans fes voyages de Tartarie,ou il luy donna tant de marques d’elkime, que les grands de fa Cour cn euifent peul-eftre conçu de la jaloulie, fi la modeftie du Pere nc luy euft ateiré l’afteckion de tout 1c irlonde. Ces premieres faveurs furent fuivies d’ti¬ ne grace qu; eftoit beancoup plus du gouft de ce Miffionnaire. Il le choilit pour fon maiftre de Matbématique & de Philofophie avec le Pere Bouvet, dont il cftimoitanlli beaucoup le merite. Lapaffion que ce Prin¬ ce a pour les fciences, l’attache prefque tous les jours à 1’étudedeux ou trois heu- res qu’il dérobe à ies plaiiirs : il femble que par la recherche des vtritez naturelles, la Providence le conduit peu-à-peu à la fource de leternelle veritc, fans laquelle routes les autres fervent moins à perfe- ,&ionner l’efprit, qu a le remplir d’orgucil devant les hommes, & à le rendre inexcu- fable devant Dieu. Le P. Verbieft avoir drja commence a luy expliquer ces fciences ■, mais outre que dans fes leçons il fe fervoit de la langue Chinoife, pen propre par fes continueiles equivoques, à é.claircir des matieres aflèz oofeurespar elles-meGhes; outre cela, dis- *je, ce Pere eftoit more. Ceux-cy crurent
  • de la Chine, Lettre XIT. 2j9 oue la langue Tartare feroitplusdu gourt decc Prince, & qu’iis s’cn accomnfoclc. roient mieux eux-mefmes , pour rendre lems penfees imclligibles. Cela arriva comme ils 1 avoient prévu, & l’Empereur dcvinc en pen de temps fi capable , qu’il compoia un Livre de Geometric. 11 Iedon- naen uneaux Prince, fes enfans, dont il fe fit le Maiftrej il les aiTembloit tousles 1 !UrSj-l- enpllCJUoic Ies Propofitions les p us difficiles d’Euclide; & Ce gVandPrince charge du gouvernement du plus puiil'ant Empire du monde ne dédaignoit pas, la re- ff •nCO,Tas.a ,a main> de s occuper en fa fmmlle a des (peculations, que lefeul in- tereft rend a peme agreables aux perfonnes pnvees. r Durant que ces deux Peres par leur ere- dit (e mettoient en eftatde devenir bien- toil l appuy de la Religion, nous tafehaf. mesjleP. Fontaney, le P. Vifdelou & mo» de nous occuper utilement dans les Pro- vmces. le P. Fontaney paíTa à Nankin, le P. Vifdelou pnt foin des Eglifes du Chanfi, , ^ c‘e>m5uray aL’di quelque temps avec ay, 6c d ou je me tranfportay enfuite dans le Chenu, ancicnne Million du Pere Faber ont les Chretiens, quoi-qu’abandonnez depuis long-temps, confervent toujour* K ij
  • xio Memoires furl’Etat pre/ènt Ieur premiere Favour, & fone encore rc~ gafdezcomme la forme de ce grand trou- peau & le modelle des autres fiddles. Nous connumes alors par noftre propre experience ce qu’on nous avoit fouvent die, que la moiilon eftoit vcrirablenienc grande, Si qu’heureux eft l’ouvrier.que le Perc de famille vein bien en^loyeràla recucillir. Tour.eft confolanc en ce gloritux employ, la foy des nouveaux fidcles, l’innocence des anciens,la docilicé des enfans,ladc- votion & la modeftie des femmes, mais on eft fur tout feniiblemene touche de cettãi- nes converfions éclatarttes, que la grace opere de temps en. temps dans les coeurs des Idolatres. En verite ce font pour nous des preuves convainquantes de la verité que nous nref- chons. Car enfin, par quel charme .iccret pourrions-nous animer des ciprits mores, li j’ofe ainfi parlor,à la raifon, à Dicu, à routes les mxirncs de la pUis.pure.morale, Si enfevells dés leur enfancedans la chair Sc dans le fang,! Quelle force, quel'getrait pourroit en tin moment, captiver des vo» lontez rebellesfous le joug dune-Religion aulfi fevere que la noftre; f\ Jesus-Christ ne f-aiioit luy-mefme des miracles, & fi le S aint-J;iprir, par l’operation jncerieure Sc
  • de fa Chine. Lettre XII. ui invifible de la grace, ne fuppléoicau defaur de fes Miniftres ? C’eft auflijinoh tres-Reverend Pere, ce que nous découvrons tous les jours avec une confolation qui nous penetre, Sc qui affermit inébranlablement en nous, la mef* me foy que Dieu fait naiftre dans les coeurs des Idolatres. Jé voudrois pouvoir racon- ter en derail tout ce qiri fe paiTe en cette matiere à la Chine, oil malgré les efforts des demons, Dieu eft fi conuamment glo rific. Mais comme je n’ay pu en partant, ramaflèr les memoires particuliers decha- queEglile, je me contcnteray devous dire une partie de ce que j’ay moy-mefme vu dans ma Miflion,& la maniere dont j’ay tafchédc la cultiver, fuivant les idées&la pratique des plus fages Si des plus anciens Miffionnaires. .Toutes mes occupations fe reduifoient à trois points principaux. Lc premier eftoic de nourrir la pieté des anciens fidéles par I2 predication de la parole de Dieu, & fur- tout par les exhortations particulieres., in- finiment plus utiles que tout ce qu’ondic en public qui fouvent n’eftguere entendu, foitàcaufe de lagroíIieretédupeuple,foit à caufe du mauvais accent du Pfédicateur. Ces pauvres gens, que la íimplicité K iij
  • líi Memoirts fur I’Etat prefcnt ferveúr rendent dociles, écoucent fouvent: avec larmes ce qu’ils ne comprennent qu’a dcmi •, mais ils profitent toujours de ce qu’ils entendent parfaitement. Ils aiment fur-tout les comparaifons, lcs paraboles, ôá les hiftoires; 8i quoi-qu’ils ne foient pas accoutumez à cette a&ion vehemente, Sc quelquefois trop emportée de nos Predica¬ te urs , ils ne laiííènt pas d’eftre touchez, quand on leur parle d’une manure un pen vive & animée. Dés que j’arrivois dans une maifon par-- ticulicre pour y confclTer des malades, ou pour queiqu’autre raifon, toute la famillc & les Chretiens mefmes du voifinage s’af- fembloient autour de moy, & me prioienc de leur parler de Dieu. Je parlois mal, fur- tout dans les commencemens, cependanr ils n’en paroifloient point choqucz> &pour pcu qu’ils compriilent ce que je voulois «dire, ils ne s’ennuyoicnt jamais dem en¬ tendre.. J’ay mefme fouvent remarqué qu’ils ai- moient mieux que je les prefchafle moy- inefme, tout barbare que full: mon langa- ge, que de les inftruirc,comme jefaifois quelquefois, par le moyen d’un Catechifte Chinois, forme depuis long-temps à ces fortes d’exerdecs..Mais comme mes viii--
  • de td Chine. Lett re XII. 1Z$ tes n’eftoient pas aflez frequentes, je taf- choisd’y fuppléerparles Livres ipirituels t En quoy la Ghinc parla grace de Dieu n’a prefque rien plus à defirer, y ayant eu de» Miffionnaires allèz zelez & aííèz habilcs pour écrire mefme avec politeílè, fur rou¬ tes les nraticres de la Religion. On y a des Catechifmes parfaitement bien fairs, ou route la doôrine chrétienne, la vie, les miracles, la Tnort de noftre-Sei- gneur, les Commandemens de Dieu & ceux de l’Eglife font clairement expliquez. On y trouve des expofitions particulieres furies EvangileSjdcs traitez fur les verms morales & chrétiennes , des controverfes folides, & à la portée de tout le monde j des pratiques fpirituelles pour les differens eftats de la vie, des prieres & des-inftrn- Aions pour l’ufage des Sacremens , una Theologie pour les Sçavans.car on a traduit enpartie la Somme de faint Thomas; enfin les exercices de faint Ignace pour les Spiri- tuels. De maniere que cette divine femcnco de la parole evangeliquc eft par-toutrepan- due, & fruótifie au centuple. On avoit fouhaité la traduition du Mif- [cl, dans le deflein de dire la Meílè en Clii- nois, felon la permilfion qu’on en avoir ob- ícnue j Sc une verfion exaóte de l’Ecriturcr K iiij
  • zi4 Mcnmres fur Títdt prefent Sainte. Le MiíTcl a efté fair, 8í le PereCou- plet le prcfenta il y a quelqucs années à noftre S. Pere; cependant, aprés y avoir bien penfé, on n’a pas jugé. a propos de s’enfervir; & 1’oncontinue dedircla Met- fc en Latin, comme à l’ordinaire. Pour ce cjiii elt dc la verfion errtiere de la Bible, il y a de fi grandes raifons de no la pas donncr fi-toftau public, que ce feroit une impru¬ dence temeraired’en uferautremenc>aau- tant plus qu’on a déja expliqué en plufieurs Livres cequi efteontenu dans 1’Evangile, & mefme ce qu’il y a de plus édifiant dans le refte de la fainte Ecriture. Le fecond moyen d’augmenterla ferveur des Chretiens eíloit la priere. Outre le temps de la MeíTe, je les aíTemblois deux fois le jour dans l’Eglife., pour faire des prieres publiques. Ils chantoient à deux choeurs avec une devotion qui me faifoic fouvent fouhaiter d’avoir pourtémoins de leur pieté les Chrétiens d’Europc,. dont les manieres libres &c quelquefois feanda- leufes devant nos Autels, feront aílcuré- ment condamnées au Jugement dc Dieu, par la modeftie de ces nouveaux Chrériens. Ils ne fçavcnt ni le Plein-chant nila Mufique comme nous 5 mais ils fe font fait des airs quinontrien de choquant,& qui me pa--
  • de la Chine. Cettre XII. ny rbiflent mefme beaucoup plus fupporta- bles, que ccux dont on ule cn plufieurs Gommunautez de l’Europe. lls avoient aufll plufieurs fortes d’inftruraensi Les concerts leur en paroiífènt admirables, &C nos villages en France sen accommode- roient alfcz. II faut aux Chinois, mefme en matiere de devotion, quelque chofe qui frappe les fens. Les ornemens magnifiques, le chant, les proceifions, le bruit des cloches & des inftrumens , les ceremonies de l’Eglife, tout cela eft de leur gouft, & les attire au culte divin. 3’avois foin de leur procurer en cette matiere tout ce que l’Egliie par une conduite tres-fage, a pcrmis aux ndelles, diftinguant neanmo^ns tofijours ce que la fuperftition, fi on ny prend garde, a coin, tome à la longue, d’infpirerau petit peu- ple. Je m’appliquois fur-tour à leur inipirer du refpedt pour nos myfteres. Ils fe con- feilbient ordinairement tons les quinze jours. Leur confeffion eftoit non-fculc- ment accompagnée de Iarrnes (car les Chi¬ nois pleurent plus aifément que nous) mais encore de rudes difeiplines qu’ils prenoienc le foir dans la Sacriftie. La foy vive qu’ils avoient pour l’adora-* K-v
  • n6 Memoires Jiir 1‘EtatfreJchi blc Sacrement de 1’Euchariftie , les atta- choit continuellément aux Autels; & qnand je leur permettois dele receVoir, ilsiefai- foientavec des fentimens de veneration ca- pables d’echauffer les plus tiedcs. On les voyoit long-temps, & à diverfes fois pro- fternez,le viíage colé à terre, gemiifant 5C verfant ordinairement des larmes. Ces po- ftures plus communes pavmilcs^Afiatiques que parmi les Eúropéens, ma*s toujours hmniltantes &c édiftáncçs, contribuem beau- coupà exciter dans le cceur une tendre de¬ votion, & àúmprimer dtins Pefprit.cette {‘rofonde veneration, que merité de noas 3 majefté de nos íãcrez- Myftercs. Ce refpcít s’Ctendoit auffi aux Images, aux Reliques, aux Médailles-, à 1’Eau-be- níre, & generalcmenr à tout ce qui porto quelque caractere de noftre Religion. Ils avoicnt outre cela une devotion pour la tres-faintc Vierge, qui euft cfté peut-cftre troploin, fiTon n’euft eu Coin de laregler. * chin- Ils la nomment l.t fainte Mire *, £i ils Pin- lou' voquententouslcursbcfoins. ^experience , qu’ils ont de fa protection, les a confivmez- dans cette tendre devotion ; & les graces qu’ils enreçoivent tousles jours,leur per- ftiadent qu’elle eft agreable à Dieii. Les fçmmes font.encore plus touchics
  • de la chine. Lettre XII. 127 de ces fentimens que les homines. Toutes leurs Eglifes lay font dediées fous le titre de Chin-Mou-tum ; c’eft-à-dire, Temple de la fainte Mere. Ceft-Ià quelles saífem- blent, car jamais ellcs nentrent dans l’E- glife des hommes r comme aulll les hom¬ ines n oíêroient jamais fe trouvcr dans la leur. Mais Tamour tendre que tons les Chre¬ tiens ont pour Je s u s-C h r i s t, les rend veritablement devots & dignes de la pro- felGon qu’ils ont embraífée. Ilsrepetoient continuellemcnt ces paroles : J e s u s le Maifire du Ciei, qui a répandu fon fang four nous! Jesus qui efi mort pour nous fuuver! Comme c’eft le Myftcre qu’on leurenfeigne avec le plus de foin, c’eft auflâ celuy qu’ils croyent avec le plus de ferme- té. Ilsveulent tons avoir des Crucifix dans leurs chambres; & quoi-que dans les com- mencemens la nudité de nos images les choquaft, ils s’y font neanmoins dans la fuite accoutumez. Nous ne laiflonspasdc les donner au people avec quelque precau¬ tion, de peur qu’elles ne rombent entre les mains des Idolatres, qui par ignorance oil par malice, pourroient facilement les pro— faner. C’eft, pour la mefme raifo'n, qu’aprciS Kvj
  • 2,2.8 Mewolres far l’E tat f refen t avoir die la Mefle, jc retirois ordinahcmenC dc l’Autelun grand Crucitix.de fculpture les Payens viennent fouvent par curioíité vifiter nos Eglifes, & ils cuflent pu.l’em- porter, eu en parler avee impicté. Les ima¬ ges peintes de la Pailion, que j y laillois, ne faifoient pas le mcfirie effet. Pour ce qui eft dcs Chretiens, on eft bien éloigné de Icur cacher ce facré Myftere de noftre Redemption, on de lcurendiilimu- ler la moindíe circonftnnce. Ce que. quel- ques heretiques en ont écrit eft unc calora- nic groftierc, que toils ies Livres Chinois Sc les figures qui y font gravers démentcnt depuis long-temps. On voit la Croix por- tée publiquement dans les rues en Pxoccf- fion,plantce fur les toits dcs Eglifes, pein- te fur la porte dcs Chretiens. Je n’ay vu; nulle part pratiquer avee plus de refpedt qu’ala C hine, la ccrcmonie de l’adoration de la Croix , qui s’y fait publiquement lò Vendredy-Saint •, Sc j’avouc de bonne foy que je n’y ay jamais aflifté, fans eftre obli¬ ge de meflermes larn cs avee cellesdes*fi- déles, qui fe furpaflent eux-niefmcs ce jour-làen devotion Seen penitences publi¬ ques. Ceux qui ont accuféléur foy en ce point, feroient eux-mcfmes honteux dé iinfçnfibilité des Européens, s’ils affiftoient
  • de la Chine. L e t tr e XII. 2iy> a nos ceremonies. Pour nous, nous ions* mes pleins de joye d’y voir l’opprobrede la croix triompher jufqu’a 1’extremité de l’Univers> de la plus fuperbe nation dii monde. L’inftru&ion particuliére des femmes Chinoifcs eft beaucoup plus embarrafllntc ■ que celle des hommes :on nc lés- vifite point hors les temps de la malàdie \ elles ne vienncnt aufti jamais vifiter les Million- naires •, mais on leur parle dans lèur Eglife, ou l’on peut les aflemblcr dé quinze en quinze jours, pour leur díre la Mcílc & leur adminiftrer les Sacremens. Elles n’o- fent y venir plus fouvent, crainte de fcan- dale. Les loix du pays ne leur en permer- tent pas mefíhè rant j parce que les defor- dres qui arrivent, toutes les fois que les femmes payennes vifitcnt les temples des Bonzes, rendent nos aflèmblées (ufpedlcs, & donnent toil jours aux gentils un prétexte fpccieux de décrier la Religion. Cependdnt on ne fqauroit croire !e fruit 3non y peut-falte. Je me rendoislé Ven- redy au fóir i cettc Eglife poury confef- fér. C.’eftoit toujours clins un lieu expofé à lá vúe de tout le monde, ear en cette ma- tiere on nc peut prendre trop de precau¬ tion jlc Samedy matin j’achcvois lês coa-
  • Ijo Memoircsjhr í’Etat prefint' feífions de celles qui n’avoient pú avoir place lc jour de devant. Elles le confeí. ioient prefque routes, & elles fe feroienc volontiers confelTees tous les jours, fi elles en avoient eu la liberte. Soit tcndrcífe de confcience, ou eftime du Sacrement, ou quelqu’autre raifon qnileureft particulie- re, elles netrouvent jamais aíli zde temps pour découvrir leurs défauts. Il faut à la Chine les écouter avec beaucoup de pa¬ tience ; & com me elles font naturellcment fort douces, elles feroient fcandàlifées, on les traitoit avec aigreur. Elles ontnean- moins cela de commode, qu’elles ne font point enteílées d’elles-mefnfbs. Elles rc- çoivent les inftm&ions de leur diredeur avec humilitéj.elles fuivent aveuglément fes avis, on ne leur donne jamais trop de)enitenccs; & quoiqifon ait de la peine à es corriger dcs défauts ordinakes, elles n’en ont point à les pleurcr. Pour ce quieft des pechez confiderables, dies y tombent tres-rarement j parce que leur eftat les retire de la pluípart des occa* fions dangereufes : &íi on pouvoitlcsobli- ger à conferver la paix dans leur domefti- qii“, leur vie d’ailleurs feroit extrémemenr. xnnocente. J ay vú en plufieurs une devo¬ tion: quineítoirpaséloignée de laíàintetc,,
  • dcla Chine. Lett re XíL zjia toujours appliquées au travail, ou àla prie- re, veillanc à réducarion de leurs enfans, on aleur prop re édification ;.ferupuleufes dans 1 obfervation de toutes les pratiques chretiennes ; charitables, mortifices, ze- lées fur tout pour Ja converíion des ldolâv tres, Sc attentives à toutes les occallons qui fc préfencentdc pratiquer les bonnes oeu¬ vres. Demani requej’ay fouvent oiii dire aux plus anciens Miilionnaircs, que li la Chine devenoic tin jour Chrétienne, pref- cpje toutes les femmes fe fauveroienr. Ce n’eft point là un panegyrique affeóté des Dames Chinoifes; je rapporte fidellcmcnc, ce que j’ay vu, & je juge des autres Egliíêst, par ce'le dont j’avois laconduite. L inftrucfcion des enf .ns adultes ne m’oe- cupoit guere moins. J’eftois perfuadé que cctâge plus que tout autre a befoin de cul¬ ture, lur tout à !a Chine, ou plufieurs cho- fes contribuem à lefoigner du fervice de Dieu; leur naturel moil Sc facile, la com- plaifancc dcs parens , qui les aiment à la folie, Sc qui ne les gefnent en rien, la com- pagnie des enfans payens,.toujours vicicux &corrompus avanr le temps; leurdcpen- dance,leur cornplaifance pour les Mai ft res decole, qui fouvent leur infpirentde l’a- verfcm pour la Religion; tout cela font de$
  • zyi M moires fur 1’Etat pre/cnfi obftacles à leur inftru&ion, qu’il eft diffi¬ cile de furmonter, quelque foin que 1 oa fe donne. Jctafchois neanmoins de fatisfaire à mon obligation cn pliifieurs manieres. Celle qui me parut la plus efficace, fut.de prendre dans ma maifon un Maiftre d eco.e Chre¬ tien, habile & zelé. Les enfans y venoient eftudier, & je prenois delà occafion de leur infpirer de la devotion, de leur expli- quer les principaux articles de la Religion, deles aguerrir contre les attaquesdes gen- tils, de les accoutumer aux cérémonies da l'Eglife, ouils affiftoient àla Mefi’e tous les jours. Cette pratique faifoit encore un au¬ tre bien. Les enfans des Idolatres , qui venoient eftudier fous le rnefme Maiftre,. foit à caufe du bon marché, foit à caufe du voifin3ge , ecoutoient malgre eux ce qu’on enfeignoit à leurs compagnons > ces inftrudlions les forrooient pen a peu au Chriftianifme, & rempliiToient lew efpric d’une infinite.de bonnes idees, qui comma autant de femences, produiloient dans la fuite le fruit Evangelique, ceft a-dire de veritables converfions. 11 feroit à fouhaiter qu’on cuft plulieurs Maiftres chrétiens, qui enfeignaflênt gra- toiternent dans les Villcs > ce feroit le meiL^r
  • de U chim. Lettre XII. ’ lyy leur moyen d’eftendre la Religion, & de conferver !cs bonnes mceurs dans les fa¬ milies ; mais les Miifionnaires bien loin d’eftreen eftatdeles y entrerenir., ontbien de la peine à fubfífter eux-inclines. Car leur vien’eftpas telle que certains auteurs mal inftruits, & encore plus mal fntentionnez, ont voulu perfuader au monde : je dis mef- me la vie de ceux qui font à la Cour,& qui femblent ai’exterieur eftredans 1’abondan- cedetoutes chofes. Ileftvray qu’ils pren- nent des habits de foye, felon 1’ufage du Íiays, quand ils vont vifíter les gens de qua- íté; ils fefont mefme quelquefois porter enchaife, ou bien ils vont à cheval fuivis de quelques valets. Tout cela eft abfolu- mentneceftãire pour conferver leur credit & la proteótion des Mandarins, fans laqviel- le les Chretiens feroient tres-fouvent op- primez; mais cela mefme rend la vie du Miffionnaire fort rude: car comme cette dépenfe emporte prefque tout fon revenu ou fa penfion, qui ne va jamais à cent ecus, le peu qui luy refte fuffic à peine pour vivre. Il eft tres-modeftemerit (pour ne pas dire tres-mal habillé) dans fa maifon•> fon lo- gement eljrfort incommode; il'couche fur la dure ou íur un matelacsfort mince & fans draps. Pour fa table, elle eft fi frugale qu’iL
  • 1J4 Mcmoircs Jur I’EUtt prefent n’eft point de Religieuxen Europe àqui la regie preferive une abftincnce fi rigoureuíê. Plufíeurs paíTent les années entieres avec du ris, des legumes, & de l’eau : car le the, dont on ufe ordinairement, & qu’on prend fans fucre, n’eft un ragouft nipour les Chi- nois, ni pour les eftrangers. Cependant je ne parle que du temps au- quelilsfont dans leur maifon; cardes qu’ils en fortent pour courir toute la Province, & chcrcher la brebis égarée dans les villages, dans les montagnes, dans les endroits les plus écartcz, on ne peut exprimer les fati¬ gues continuei les de leur Million, (je par¬ le fur tout de cedes qu’on fait dans les Pro¬ vinces occidentales, car les canaux qui ar- roíènt prefque routes les Provinces du Mi- dy, y rendent ces courfes beaucoup mo ins peniblcs) cell alors qu’on travaille nuit& jour, on couche dans des granges,on man¬ ge avec le pay fan, on eft expofé au foleil le plus ardent, & au froidleplus rude; quel- quefois couvert de neige, & fouvent pcrcé delapluye, on ne trouveen arrivantpour rout foulagemcnt que de fervens Chretiens* qui achevent de nous accablet par l’cxer- ejee qu’ils nous demandent dPnoftre mi- niftere. La province de Chenii, dont on m’avoic
  • dela Chine. Lettre XII. 235- cháargé, ^eft l’une des plus vaftes de la ChChine. J’avois des Chétiens & des Egli- fesfes établies à plus de cent lieues les unes de;Jesaatrcsjou il faut aller par des chemins fi plipenibles, que ler, chevaux mcfmc n’y font d’ad’aucun ufage. On a des mulcts nourris daidans les monragnes, & fails à ces fortes de vo voyages pour les endroits les plus faciles •, daidans les autrcsil faut prcfquc toujours al¬ ler Ictipiedjfoit qu’011 grimpe fur les rochers. foi foit qu on dcfcende dans les precipices. OiOntiaverfe les vallées dans l’cau 011 dans, les les bones, expofé auxtygres , & encore pliplusaux volcurs,dont lepays favorife la. retretraite. Ce ne font plus ces beaux chemins, ces eauimpagnes délicicufes des Provinces du S11 Sadi quo l’art & iti nature ont plutoft fàites po pour le plaifirdes habitans, que pour la coi coramodité des voyageurs•, les vallces des Ahftlpes&des Pyrenees fontbcaucoup plus pn pratiquables ; & e'eft proprcmenc de la G1 Chinequon petit dire, quequand ellceft be. belle, ricn n’eft au monde de plus beau; & qu quequand ellc colic de l’eftre, lien n’eft de pli plus horrible Só de plus affreux. Nean- mc moins depuis la mort du P. Faber on fe fait un un plaifir de marcher dans ces penibles roiwutcs qu’il a autrefois arrofees de fes.
  • 6 M cmoires fur l’Et at prefcnt fueurs, & ou il a répandu cetje piécieuíS odeur de fainceté> qui foutient encore 1^ foy des Chretiens, & qui fortifie le zele des Miflionnaires. Les autres Eglifcsdecettevafte Province font d’un accés plus facile. Jc paflòis line grande partiede 1’année àcourir de village en village, catechifant, prefehant, admi- niftrant les Sacremens aux fiddles , qui s’aflembloient fur mon pallage dans tons les lieux que je leur avo is marquez. Je par- tageois mon temps entr’eux & les Idola¬ tres, dont les converiions font toujours plus frequentes dans ces lieux ccartez, que dans les groííès Villes, ou dans lacapitalede la Province. Il y en avoitqui deja convaincus de la verité par la ledture ou par le com¬ merce des Chretiens, venoient d’eux-mef-' mes recevoir le Baptefme : d’autres ébran- lez par leurs amis ou par leurs parens, fe trouvoient auxdifputes, & fe rendoient en- fin à la grace de J e s u s- C k r i s t ; plu- fieurs attirez par la nouveauté ou par les prieres de leurs voiíins écotitoient avec at¬ tention , & difputoient toujours avee cha- leur jparmi lefquels quclques-uns fe red- roient de ladifputeplusendurcisqu’aupa- ravant, mais d’autres plus hdeles d 1’artrait du Saint-Efprit, rendoient glbire à Dieu,
  • dc la Chine. Lettre XII. 237 & reconnoiifoienr avec humilité leurs er- rcurs. Mi. peine, eu ces fortes decontroverfes, eftoitdene pouvoir dire les chofescomme j Lillie voulu. La difticultede 111 expliquei dans une langue eftrangereoftoit fon poids & fa force àla verité. II mefembloit que ii j’euile parle ma langue naturelle, il n'y euft pas eii un ieul idolatre en mon auditoire qui n’euft ouverr les yeux à la raifon & en- fuite à lafoy. Mais outre qu’onen dit ordi- nairement ailez pour rcndre, comme dit flint Paul, tout homme inexcufable.-,.je fai- fois dep'us inflexion, que celuy qui plante & qui arrole, quelquefoin qu’il prenne, & quelque adrefle qu’il ait pour bien planter & pour bien arrofer , ne fait cn cela que tres- pen de chofe II fant rapporter à Dieu ce grand cuvrage dc la converfion des axes, .c’eft lny feul qui fait croiftre ces plantes,qui les nourrit,qui les éleve juP- qua lny, felon l’ordre de fa mifericorde, éí aux temps marquez dans les confeils éternels de la divine prédeftination. Combien de fois ay-je vu dune maniere fenfible que peudc paroles malprononcces ont rriomphé de l’erreur; paree que le S. Elprit, qui eft le Maiftre intcrieur des Elus, en dcvelopoit le fens j au lieu que de ion-
  • 2,38 Mcmoircs fur l”Etat prefent gues in illusions n’ont cu quciquefc's d autre eftet que d’endurcirle cocur, quand par un juftejugement, il ne plaifoit pasà •Dieudeles accompagncrd’une lumiere & d tine ardour extraordinaire. Vous ferez fans doote bicn-aife , mon Tres Reverend Pfte, de fçavoir quelles font les difficultez principales qui fe trou- vent dans la converfion des gentils. J en ay remarqué de trois fortes, qui fontpat- ticulicrcs aux Chinois. Los gens de qua¬ lity , Sc ceux qui fe picquoient de fcience, m’arreftoient ordinairement aux My iteres. Leur efprit paroiflbit fur tout revolte con- tre la Trinité Sc l’lncarnation. Un Dicu. pailible , un Dieu mourant n’eftoit pas tnoins pour eux, que pour les Juifs , un •fcandale&une eípece de folie. L’exiitence dun Dieu éternel, fou verain Vinfiniment jufte, infiniment puiflànt, ne leur faifoit pas rant de peine •, Sc les preuves fenfibles, que je leur en apportois, les empefehoient iouvent de fe commettre là-deílus avec moy dans la difpute. Pour agir d’ordre, 8C pour fuivre les rou¬ tes que la prudence Sc les Saints Peres nous marquent en ces occaiions, je diftinjuiois roujours avec eux, deux parties dans noitre fainte Religion. Dans la premiere je leur
  • âe la Chine. Lettri XII. 135 propofois tout cc qu’une raifon exempts depailion nous enfeigne: qu’il y a un Dicu, quece Dieu eftant infiniment Saint, nous -ordonned’aimerla vertu,de fui'r le vice, d’obeir aux Princes, de refpc&er nos pa¬ rens, de ne point nuire à foil prochain: que lessens de bien, qui fouvent font malheu- reux ence monde, out en l’autrc une ré- compenfecertaine; qu’au contraire les me¬ dians, qui paflcntleiir vie dans les plaifirs dércglez.font rigouvciifement chàtiez apres leur mort: que ceric craintc & cette efpe- rance, qui lout le commencement de la fa- gcfle, font auffi la premiere regie de nos mocurs; nuis que l’amour ardent, que tout homme doit avoir pour ce fouverain Arbi¬ tre de la vie & de la mort, peuc feul nous rendre parfaits. Apres les avoir convaincus de ces maxi- ancs , je leur difois: Pratiquez done avec ■cot cfprit d’amour& de crainte ces divines leçons : profternez vows cinque jour de- vant laMajcfte infinie dcce Dieuqoevous reconnoiilcz : encetcftat, les larmes aux yeux & le coeur brifé de doulcur eje l’avoir connuii tardy demandez-luy dc toute vof. tre ame qu’il voms éleve à ces fublimes ve- rieez, quo la raifeon ne vous découvre point; mais qu’il luy ai plu de reveler au mondc
  • 240 Memoires fur I’Etat pn par Ton proprc Fi's, & qui font à caradere particulier do fa foy chi¬ ll n’cftoit pas toujours aifé d’obtenir ce que je demandois La plitfprc des gentils accotttumcz à fuivre aveuglément Icurs paflions,avoient plus de peine d .erabialTer ce nouveau genre de vie qua croire les Myfteres les plus oblcurs. Mais je puis vous afl’eurer, mon R. Pere, que de tous cenx qui s’y foumetcoient de bonne foy, je n’en ay vu aucun qui pey de jours apres, ne ie fbic trouvé dilpofé à croire ce que la loy nouvélie nous enfeignede plus difficile. Tantil eft eft vray que la foy eft un donde Died, que toute la force du raifonnement ne peut acquerir, & que ceux-ld feulsob- tiennent, qui fuivent ceconieil de noftre Seigneur: Cherchcx,, & vous trouverex; frappex, à la portc, & on vous ouvrira. Dieu en efter,pour acebmplir cette pro- mefte.concouroit alfez fouventdees con- verfions d’une maniere miraculeufe •, &je remarquois en plufieurs Neophites tantde lmnieres, desqu’ils prenoient lc parti de bien vivre & de prior, qu’il eftoit neceffai- re que l’Efprit Saint les euft interieurement edairez. Un Bachelier, qpie lale&ure&la difpu- xe avoient ébranlé, ne poUYoit encore fe refou- enenne.
  • de la Chine. Lettre XII. 14c vefoudre a croire. 11 íè determina nean- moins à pratiqucr la morale de Jesus- Christ, dans la penfée qu’une bonne vie contribueroit à difllper fes tenebres. Les premiers jours fgs doutes fe fortifie- rent, au lieu dc fe diffiper, plus il envifa- gcoit la croix, plus Ton efprit fe révoltoir. 11 comparoit les fables de fon ancienne Religion, avecla mort honteufe d’unDieu- Homme , quifait le fondement de la nof- tre. L un & I autre luy íembloit égalemcnt ridicule,&quelque foin qu’il prift de cher- cher, il ne trouvoit rien qui l’affermift plus dans le Chriftianifme, que dans l’idolatrie, Ses parens & plulieurs de fes amis firent inutilement leurs efforts pout le oagner i Jesus-Christ, &il eftoit fur* le point de rcprendre fa premiere vie, quand nof- tre Seigneur l’arreftafur le bord du preci¬ pice. • r Une nuit (comme ilmela rapportélay- mcfme ) il vit cn fonge le Ciel ouvert: j E s “ S~C H RIS T luy apparut plein de majefte, affis a la droite de ion Pete, Si entoute d une infinite d’efprits bienheu- reux. D un cofte il luy montroit ces rccom- penles eternelles, promifes aux Chretiens i de 1 autre, il luy découvroit des abyfines pxofonds, que les fupplices & les cris de Tome II, i
  • 14J/ Memoircs fur I'Etatprcfent pluficurs idolatres rendoient affreux. Voill voftre part age, luy-dit-il dun. air menaçant, ft vous ne ms five^ Ah ! man fils, ajouta- t-il enfuite avee un vilage plus Aoúx,faut- ilque ma croix vous relute? & qu'une mort, qui eft la fource de ma gloire , vous fajfe taut de honte? ,, .... Cette vifion l’effraya, & il s eveillatout change, ll ne la regarda point comine un fonge, il ne s’amufa point à rechercherce que l'e hafard & une imagination echauftce peuvent ciuelquefpis produired’extraotdi- naire durant lc foipmeil: Ce pauvre horn- me perfuadé que Dieu luy avoit parle, de¬ manda avec empreflement le Baptehne; & bien loin d’avoir de la peine a (e lomnettre à la Foy de nos Myftcres, il protefta qu il donneroit volontiers fa vie, pour en de¬ fends la veriré. . Un autre raoins fçavant, mais beaucoup plus obftinc , non feulement n abandon- noit pas fes erreurs, mais faifoit meime des railleries lur nos plus (aints Myftercs, & n’ailrlloit à mes inftru&ions que pour s’en moequer. ll avoit neanmoins permis a fa femme de fe faire Chrúiennc , parce qu’ilne vouloit point, cn s’oppofanta fes ' volontez, mettre le trouble dans fa famil e ; mais il difoit qu’il fe garderoit bien de l 1-
  • cie la Chine. L e t t re XII. 243 miter, de peur qu on ne cruft dans le mon¬ de, que route fa maifon euft perdu refprit. Comme il eftoit naturellement vif & plus emportequene !e lont ordinairement les Chinois, jc taichois de le gagner par la douceur, beaucoup plus que parla diipute. Ennn voyant que ni 1’un ni 1’autre ne fer- voit de rien, je fusunfoir le trouver en la maifon, & le tirant à parr, Je parsdemain, luy dis-je , Monlieur, Sc je viens prendre conge de vous: je vous avoue que ce n’eft pas ians quelque chagrin, non feulemcnt parce queje vous quitte, niais fur toutpar- ce queje vous laiflb dans vos erreurs. Du- moins avant mon depart, faites - moy un plaifirqui ne vous couftcra rien: voftre fem¬ me eft Chretienne, elle a line image de cet Homme-Dicu, dontjevousprefche laRe- ligion: profternez-vousquelquefois devant cecte image, & priez celuy qu’elle reprelen- re, de vous eclairer, s’il eft vray qu’il en ait le pouvoir, Si qu il loit en eftac de vous é- couter. Il me le promit, Si dés que je me fus retire, il tint ia parole. Sa femme, qui ignoroit cc qui s etoic pafte, & qui le vit á genoux adorer Jesus- Christ, en courbant plufieurs fois la tefte devant fon image, s’imagina qu’il ef- toic converti, Sc envoyaun deles parens
  • 2,44 Memo/res fur L'Etat prefent dans la maifon voiiine, ou j’eltois, pour men avertir, j’y courus, &je lc trouvay encore fl occupé de cetce ^adtion & de fa priere, que ie ne voulus pas l’interrompre. Dés qu’ii fe leva, je luy dis que je ne pouvois aflez luy marquer ma joye à l’occa- fion du changement que Dieu venoic d’o- perer en fa perfonne. Comment, répondit- il tout eftonné,eft-ceque vousavez viide fi loin ce qui s’eft paile dans mon efprit, ou bien que Dieu vous l’a tévelé? C’eft Jesus- Curist mefme, ajoutay-je,qui me l’a fait connoiftrei car il nous averticque ceux qui demandenten fon nom quclque chofe à fon Pete, feront exaucez. Ah'. monPere, s’écria-t-il, il eft vray que je ne me connois plus: je me fens Chretien, fans (^avoir en¬ core bien ce que c’cftque lcChriftianifme; Wiais enfeignez - moy, jc fuis preftde me foumettre, & de recevoir, fi vous voukz, dés à prefent le Baptefme. Je luy disque je ne baptifois perfonne, fansl’avoirauparavant inftruit, &que com¬ ine j’eftoisoblige de partir, je luy nomme- roisun Chretien à qui il pourroit s’adreirer en mon abfence. Il confentit à tout,& nous nous profternâmes àterre devant cette ima¬ ge miraculcufc, pour rendre des addons de graces à la Majcfté divine, qui peut des
  • He la Chine. Lettre XII. 2^ rochers les plus durs, faire fortir quand il luy plaift, des enfans d’Abraham. Parmi plufieurs autres offers de la grace, dont il a pin à Dieu de benir ma million, la converfion d’un vieux Officierde guerre, me pnroift encore digne de vous efhe rap. portée. Defimplefoldat, il eftoit parvenu à eftre Lieutenant de Roy dans une Ville du troifiéme ordre. Quoique fort riche, il n’a- voit point de concubine, & fa femme qui eftoit Chrétienne, St qu'il aimoit, l’obli- geoit de vivfe d’une maniete plus réglée que les autres Mandarins: mars rien ne pouvoit ledeterminer à fe faire Chretien. Ce n’eft pas qu’il fuft entefté du Paganif- me ; le defir de s’avancer dans le monde 1’occupoit uniquement , & il n’avoit re- connu jufqu’alors d’autre divinitc que fa fortune. Cette indifference pour route for¬ te de Religion eft de tous les états le plus dangereux; & j’ay vu par experience qu’on n’eft jtftnais plus éloigné du vray Dieu, que quand on n’en reconnoift aucun. Il avoit pourtant de l’eftime ,pour les Chretiens, parce que leur vie innocente ledifioit. Quand je pafloisdans fa Ville, il me rendoit toujours vifite; & pour me faire plaifir.il alloitquelquefois dans l’E- glife ie profterner devarit les Autels. Je pre-
  • 2.46 Mcmolres Jurl’Etatfrefint pois de là occafion deleprcflerfurl’afFaire de Ton falut •, mais il écoutoic en riant ce que je luy difois là-deílus de plus ferieux. Un jour que je luy parlay del’Enferplus fortement qu’à l’ordinaire, ilme dit:vous ne devez pas eftre furpris de ma fermeté. Il feroit honteux qu’un vieux Ofticier com¬ ine moy euftpeur: désque je me fuis fait foldat, je me fuis mis fur le pied de ne rien craindre. Mais aprés tout, ajouta-t-il,quel¬ le raifon puis-je avoir d’apprehender ? Je íic fais tort à perfonne, je fers mes arais, je fuis fiddle à l’Empereur; & fi autrefois j’ay cfté fujet auxdefordres ordinaires de la jeuueífe, je fuisà prcfent alfez moderé dans mes plaifirs.C’cft-à-dire, luyrcpon- dis-jc, que vous tafchez de contenter le monde; mais que vous ne vous mettez gue- re cn pcinc de rcndre à Dieuceque vous luy devez. Peníèriez-vous eftre un bon Oí- ficier, cn rempliflánt les devoirs çarticu- liers de voftre charge , fi vous refuficz en mefme temps de reconnoiftre 1’Empereur, & de luy obeír í Ce n’cft pas affcz d’eftte réglé dans toit- tes les aâions d’une vie privée. Le premier devoir d’un fujet eft de fe-foumetrre à fon Souverain: & la plus effentielle obligation •çle rhomme, c’eftde reconnoiftre íbnDieu
  • de U Chine. L et tre XII. 147 Vous avez raifon, medit-il; j’y penferay fericufement. Vous y penferez en vain, a- jòuftay-je fi le Dicu done je vous parle, ne vousdonne de bonnes penfées. Priez-le ce foir d’éclairer voftre efprir, il écouteravof- tre voix 5 mais fouvenez-vous réciproque- ment d’ecouter la fiennc, & de la fuivre. Quoique je n’efperaife guere plus de cet éntretien, quede plníieurs autresquil’a- voient precede, je remarquay neanmoins qu’il cftoit ému. U en parla àfa femme, qui prit d-e-là occafion de le preílèr,& un de íes Officierszelé Sc inftruit, luy perfuadt d’af- filler dumoins à la prieredu foir, quoa faifoit en fa maifon.Sa prefenee excita la ferveur de fes domeftiques, & ils deman- derent tous à J £ s u s-C hrist fa con- verfion avec des cris & des larmes, aufquel- lesla bonté infinie deDieune peutprcfque jamais refifter. Désce moment il fut ébranlé, &les di- verfes penfées qu’il roula une grande par- tie de la nuit, dans fon efprit, fdr le danger ou ileftoit, luy firént prendre laréfolution dexâminerà fondla Religion. Mais noftre Seigneur Ten inftruifit fur le champ: car il protefta que s’eftant un peu endòrmi, il cut des reprefentations de l’Enfer fi horri¬ bles, qu’il n’cut plus de peine à ie détermi- 1
  • 3.48 Memoires fur PEtat prefènt rer. A fon réveil il fe trouva Chretien, oti du moins il prit deflein de le devenir au pluftoft. Il courat d l’Egiife, ou Je difoisla Mefle; Si cjuand elle fut finie, je fus bien fur pi is de lc voir à mes pieds demander en pleu- rantleBaptcfme. Jedis cn pleurant, car à peine fe pouvoit-il expliquer, rant les lar- mes & les foupirs inrerrompoient fondif- cours. Il parloit mefmed’unair peuaileu- ré, & on remarquoit en toute íbn aâion je ne fçay quelle crainte, qui l’avoit faifi, Si done il n’eftoit pas le maiftre •, foit qu’il euil encore 1’imaginationfrappée de l’image de I Enfer, foit que Dieu par ce changement, vouluft nous faire comprendre auffi-bien qu’a luy, que toute la fierté.que peutinf- pirer la guerre, n’eft pas à 1’épreuve de cette frayeur falutaire, qu’il verfe quand il luy plaift, dans les coeurs les plus intrépides. Je voulus felon ma couftume, prendre du temps pour leprouver & pour l’inftrui- re; mais il protefta qu’il nefortiroit point de l’Eglife, qu’il ne full baptifé : Peut-eftre je wourray cette nuit, medifoit-il, &vofts aurez* le de'plaifir de me fçavoir éternelle- ment damné. Sa determination à ne me point abandonner, les prieres des Chre¬ tiens, qui s’etoient profternez devant moy
  • de la Chine. Lettre XII. 2,49 pour obcenir cette grace, & je ne fçay quel mouvement interieur me firent une efpece de violence. Je l’interrogeay fur tous les points de la Religion. 11 cn fçavoit une par- tie, 8c il apprit lercfte avec rant de facilité, que deux heures aprésjccrus pouvoirl’ini- tier dans nos iaintsMyfteres. Saconverfion fit du bruit dans la Ville; plufieurs idola¬ tres fuivirent Ton exemple: & puifque dans le Ciel mefme, comrae dit Jesus-Christ, il fe fait une fefte, quand un pecheur fait, penitence; il nc faurpoint douter quo les Saints & les Anges n’euiTcntde la joye, à la tonverfionde celuy-cy. Cette foumiffion de noftre efprit aux. my fteres les plus obicurs, quelque difficile qu elle paroifle, n’eftpas neanmoins ce qui fait lc plusde peine aux gentils. Plufieurs autres confiderations les arreftent encore . davantage. La premiere, eft I’obligjition de reftituer le bien mal acquis, qui eft pour les marchands & pour les Mandarins un obiV tacle preique infurmontable. . L’injuftice &la tromperie font à la Chine fi ordinal'res dans ces deux conditions,qu’il y en a peuqui fe foient enrichis par une autre voye. Un marchand vend toújours tout le plus cher qu’il luy eft poflible, & il. ne donne de bonnes marchandifes que. «
  • lyo Memo ires fir I'Etat prefent quandilne pent fe dcfairedes mnuvaiies. L’adrefte, qui eft particuliere à cette na¬ tion, femble lay donner droit de falfilier toutes chofcs. JVfíiis la fainteté de noftre Religion ne permet pas ce que les loix humaines cole- rent ;& un homme, aprés s’eftre enrichi par un trafic injufte, dolt revenir i compte avecDien, dés qu’il fongetcutde bon a le reconnoiftre. J’avoucque jcn’ay jamais touché ce point fans trembler. C’eftpref- qnetoiijours pour unChinois, une pierce de icandale. Ils difpurcnt peu fur les Myf- teres, pares qu’ils n’ont pas l’efprit fait aux. fciences fpeculatives •, mais en matiere de morale, ils ont de la penetration, & ne croycntpas eftre moins nabiles que nous. « II eft vray, me dit un jour un marchand» » qu’il n’eft pas permis de fa ire tort à fon •* prochain; mais ce n’eft pas moy quitrom- « pe. Quand je vends trop chcr,ouque je » débitc de méchantes étoffes, celuy qui 3> acliete s’abuie luy-mefmc. Commede fon m cófté, il m’en donne tout le moins qu’il » peut, refolu de les prendre pour rien, li j’y » confcntoisv de mcime j’ay droit d’exiger » delay les plus groftes fommes, & de les m recevoir, s’il eft aflèz fimple que de me les « donner. C’eft-la le fruit de noftre induftrie
  • dela Chine. Lett re XII. 251 & ce gain n’eft point tine violence, mais «' leffet de mon art, qni m’apprend à profi- <• terde mon ncgoce. „ De plus, ajoutoit-il, quand il feroit vray „ queje poíledaílè le bien d’iuitruy, & que „ j’eufle fait une faute de m enrichir à fcs dé- « pens, en quelle confcience puis-je dcpoiiil- „ ler à prefent mes cnfans,Selesréduireàla « mendicité? Croyez-moy, mon Pere, ceux « aquij’ay ravile bien, enont fait autant à „ d’autres, qui deleur code fe font enrichis „ de la mefme maniere. C’cfticy lacoiuume K d’en ufer de la forte, & chacun (s’il eft rai- „ fonnable ) doit fe pardonner miituellement (( ces petites fames •, autrement il faudroit renverfer toutes les families, & faire un defordrc pire que tout le m il qu’on a com- niis. Pour moyjepardonnedeboncoeurà ceux qui m’ont trompé, pourvu que per- “ fonnc ne m’inquidte fur le tort prétendu “ que je luy ay fait. **• C’cft ainíi que parlentles enfans dcs té- nebres, dont Jesus-Chri s% a dit, qu’il eft plus facile qu’unChameau paííè par le trou dune aiguille , qu’il n’eft aife aux riches d’entrer dans le royaume du cicl. Quelque chofecju’on leur reprefenre , ils ontpref- que toujours prisleur parti, plusendurcis encore qu’aveuglez-, car ilsne laiflent pas L vj I
  • x^t 'Memoircs fur I’Etat prefnt d’admirer dans les autres le definterefle»- menr Sc la juftice. En voicy.un exemple * dont j’ay moy-mefmeeftétémoin. Unjeune hommefaifant voyagedans la province de Chuifi, oii.j’eftois, trouva ea chemin une bourfe de dixou douze écus.ll cut aflez de bonne foypour chcrcher la per- fonne à cjui. elle appartenoit, 6c pour la luy rendre. Cette adion parut heroique aux Chinois; &lc Mandarin dulieu, quien fuc averci».nc voulut pas la laifl'cr fansaecom- penfe;Il en fit luy-mefme l’eloge, parun difeours qu'on imprima en gros-caraderes, & qu’on afficha à. la porte du Palais. MaisDieu à qui les vertus mefines na-r turellesfont agreables, fir à cc jeunc Hom¬ me une grace infiniment plus grande. Car comme il continuoit Ton voyage, une per- ibnne inconnue. l’aborda, Sc luy dir :,com- ment. ayez-vous rendu fi genereufement cet argent. Sçavez-vous bicn qu’il n’appar.- tknt qu’aux Chrctiens dc faire de fembla- blcs adions, que dansl’eftat.ou vouS cG: tes, toutes vos vertus n’empefeheront pas que voiis ne foyez damneSi vous me croyez, vous irez trouverJe Pore dès Chré-- tiens, & vousembrafierez fa Religion, fans laqqelle la droiture Sc 1’équité naturellfi you?., feront inutiles agrés la mort,.
  • de ta Chine. Le ttre XIX. iff. H obei'tfur le champ, & rebroufla che- tnin pour me venirtrouver.. 11 meraconta avecbeaucoup de fimplicicé ce qui luy el- toic arrivé , & iL me difoit de temps en temps: Qt^eft-ce qu’eftre Chretien, Si que voulez-vous que je fade Je l’inftruifis avec d’autant plus de facilite, que rien ne luy faifoit de la peine. Au refte ,.il eftoit d’une innocence & d’une candeut qui me charmoit; ainfi quand je le jugeay bicn dil- pofé, je luy donnay le Baptelme, & le mis encftat de fanéiifiei à l’avenit fes bonnes inclinations. Le demon qui connoiff le foible des Chinois en matiere d’intereft, a infpiré aux Idolatres une maxime qui les retient pref- que taus dans lours erreurs. Le peuplc s’effc mis dans l’efprit, qu’il fuffifoit d’eftre Chré+ tien pour devenir pauvte, Sc que le Chri- ftianifme eftoit la Religion des gueux. Ain¬ fi, dés qu’il arrive qpelque malheur dans une famille, on il y a un Chrétien, tous les autres s!en prenncnt à luy, & le chargenc dc routes les maledictions. On ne peut fans une grande. fo.y ré lifter à cette perfecution, & quand on propofe à un idolatre, pré-? venu de cette fauftb idee, d’embrafter la Religion; il faut que la grace interieure foil, fcien forte, pour 1’obliger à facrifier fa fox-?
  • 2.54 Mcmoires fur I'EUit prefent tune , &à renoncer, comme il s’imagine» àtousfes interefts temporels. Cette mefme raifon arrefte prefque toils les Mandarins, qui rifquent tout, dcs qu’ils penfent à fe faire Chretiens. La chute du Pere Adam,qui dans la dernicre perfecu- tion entraifna avec elle tant de families il- luftres, les fait encore trembler. Ils fça- ventque la Religion des Européens n’eft point approuvec par lesloix, & qu’on peuc oiler les biens &la vieàceux qui I’embraf- fent. Quelque proteftion que l’EmpereiiE donne à prefent aux Mifltonnaires , il peut dans la fuire changer ,* il peut mourir; & les Parlemens font toujours attentifs aux oc- cafions qui fe prefentent d’extermincr le Chriftianifme. Ainfi la crainte de perdre les fauííès richellès de ce monde, prive une infinite de gens des biens éternels, dont ils ne connoiflent pas aflez le prix. Que fi un Mandarin, touche deDieu, paife par-de(fus routes ces confiderations , il trouve dés qu’il eft converti, un autre obftacle à fa perfeverance, encore plus dif¬ ficile à furmonter quelc premier. Comme les gages dcs Officiers ne peuvent fournir à la dépenfe ordinaire de leur maifon , ils. n’ont point d’autre fond pour la foiuenir , que 1’injuftice.
  • de Id Chine. Lettre XIL itf: ■Les Miniftres d’Etat & les premiers Pre- Mens des Coursfouveraines de Pekin exi¬ gent fecreremcnt des Vice-Rois des fom- niesconiiderables. Ceux-cy, .pour y fatis- fa:re,ont recours aux principaux Manda¬ rins de la Province, qui deleur cofté- taxent les Oiliciers fubalcernes. Nul n’ofcroits’en difpenfer, fans le mettre en danger de fe padre; de maniere que chacnn , pour fe fòútenir dans fon polte , cherche de l’ar- gent par routes íortes de voyes. Ce miniftere d’iniquitc, que 1’ambition des grands & la cupidité des petirs a intro- duit dans l’Empirc depuis la dernicre revo¬ lution , porte un coup mortel à letabliílè- rnent folide de noftre fainte Foy ; parce qu’un Mandarin Chrétien, ou ceife d’eftre bon Chretien, s’il vole; ou cede ordinai- rement d’eftre Mandarin, s’il ne vole pas. Cependanr, il s’en troitvc plufieurs que la Providence conferve, & qui ne flechif- fent pas le genou devant Baal. On a vu à la Chine, comme dans la primitive Eglife, des exemples de cette gcneroíké chretien- nc,qui compte pour rien les biens de cQ monde,dans l’efperance que le Royaume- des Cieux fera un jour leur heritage. Du¬ rant le temps de la perfecution, il s’eft paf- iccentchofes cdiiiantes en cette maticrc i
  • z
  • de la Chine. Le t t r e XII. re, les enfans, les domeftiques fc rc'levcnc les uns les autres dans cet exercice, & luy fouhaitent tour-à-tour tons les maux ima- ginables. Ilsont>ii j’ofe m’expliquerdela lone, des formules d’injures &c de maledi- ftions qu’ils repetent cent fois , en criant de route leur force, à la porte ou fur letoit delamaifonjSc ils s’imaginent quelevor- leur, quelque part qu’il fe trouve, en fouf- frira quelque choie, jufqu’a-ce qu’il ait réparé le tort. Quoi-que la pliipart des voleurs ne s’em- barrallent guere dc ce bruit, plufieurs nean- moins en font effrayez, & cettecrainte em- pefche une infinite de violences. Les Chre¬ tiens, qui aiment leurs ennemis, & qui fou- haitent du bien a ceux qui leur font du mal, font bien cloignez de les maudire. De forte que les foldars, dont j e parle, apprehendant les maledióhons des gentils, épargnoient leurs biens ■, & n’ayanr rien à craindrc de I’indignation de ce fervent Chretien, ils voloient impungment fes fruits , ils cou- poientfes bleds, ils arrachoient fes arbres. Ainfi fon extreme patience atciroit fur luy tout le dommage, qui fans cela auroit cite cgalement répandu fur les autres. Ses amis, puis touchez de fes pertes que liiy-mefrue, fe mocquoient fouvcnt de foa i
  • 158 Memo ires fur I’Etat prefr.t infeníibilité, & luy faii'oient à peu prés les mefmes reproches qu’on fit à Job dans une femblable occaiion; en luy dilancque tou- tesles benedictions, qu’il donnoit à Dieu , ne 1’empefcheroient pas de perdre Ton bien, & peut-eftre me fine de mourir de faim : Benedic D-‘o & morere. lis luy re- petoient fouvent qu’il eftoit eftrange que pour une legere obfervance de ia Religion, il fe vift récluit à la derniere extrcmité. Si vous craignez j ajoutoicnt-ils , de donner vous-mefme à ces voleurs des maledi¬ ctions, envoy ez en voftre place un dcvos domcftiques, ou bien, loiiez vos terres á des gentils, qui n’auront pas comme vous ces ridicules fcrupntes. Ge bon hornme, plein dime vive foy, & de cette fage fimplicité, qui eft fi confor¬ me à l’Evangile , répondoit froidcmcnt, que tous fes biens apparrenoienc à Dieu i que c’cftoitiluy à les conferver, & qu’au rcfte il aimoit mieux recevoir du mal, quo d’enfaire. Il me ditun jour : Mcs cnfans trouvent mauvais que j’abandonne tous mes biens au pillage : vous fçavez quej’a'y mcsraifons pouren ufer dela forte, ik ils n’en ont aucune de íè plaindre, puifque ces biens ne leur appartiennent pas. Ils ont de- quoy vivre indépendamment de ce que je
  • de Ia Chine. Lettre XII. me ftiis referve ; imis quand ils feroient danslaneceffité, j’aime mieux leur laillèr enmourant pour heritage des exemples de vertu qui contribuent à leur faint, que des richeílès, quiles peuventperdre. Ces fentimens, mon tres-RevcrcndPere, me donnoient une confolation que je ne puisvous exprimer. Je difois quelquefois en moy-mefme dans 1’excés de ma joye : Enverité ya-t-il plus de foy que cela en JfraeUNon> Seigneur, je n’ay ricn perdu en laillaiu la France, puifque je trouve icy des Saints. Voftrc efprit a veritablement rempli toute la terre , & cette profonde fcience du falut, dont nous joiuffons de- puistant dc fiecles-en Europe,vientenfm de fe répandre jufqu’aux extrémitcz du monde , par un effet miraculeux de voitre divine parole. Ccpendant, coaime fes enfans me pref- foient d’apporter quelque remede à ce de- fordre, & qu’il eftoit bon en effet d’empef- chcr que les Gentils ne fe prévaluffent de la patience des Chretiens-,je leur permis en ' femblables occafions d’ufer de menaces , au lieu de malediftions; & dcleur dire : Je ne vous louhaite point de mal, je vous par- donne raefme celuy que vous me faites; maisDicu,qúi prendma caufe en main,
  • i£o Memo ires (iir I’Etat prefint fçaura bien vous punir fans que je mVas meile.Viendra le temps quc vousferez frap- pez de tous les anathémes que voftre inju- fte violence rnerite, &c la maledi&ion qu’ii vous donne dés á prefent, feta pour vous la fource detous les malhcurs que fa loy m’empefche de vous fouhaiter. Cetexpo- dient rciiffit, & les Chretiens devenus élo- quens pour leur intereft, reprelenterent fi vivement les jugemens de Dieu, que les Idolatres n’ofercnt plus s’en prendreà eux. Le fecond obftade que je trouvois à la converfion des Chinois,.venoit de la mul¬ titude des femmes, que les loix du pays leur permettent. Cela regarde fur-tour les gens de qualité, qui prennent, outre leur legitime époufe, autanr de concubines qu’- ilsen peuvent nourrir; car pour le pcuple, il n’a pas adez de bien pour fournir à cetqe dépenfe. Les Mandarins font par leur eftat éloignez de tous les divertiilemens ordi- naires •, on leur permet feulement de man¬ ger quelqtiefois avec leurs amis, & de leur donner la comedie. Lejeu,la promenade, la chaílè, les vifites particulieres, les aílèm- • bices publiques, feroient pour eux des cri¬ mes d’Etat; de forte qu’ils cherchent dans íeur domeftique de quoy fe dédommages dfes plaiíirs que les loixleur défendenc.
  • de la Chine. Lettre XII. 1C1 Quelques-uns s’appliquent à l’ctude , {Offline le plus fear moyen de s’avancer j mais la plufpart des grands Mandarins fe font une efpece de Serrail, ou ils paflent tout le temps qu’iis peuvent dérober aux affaires. On peut juger par là, combien pen ils font difpofez à s’en priver, pour fe contentcr feulement d’une époufe, done lage & fouvent 1’antipathie ne les a deja que trop dégouftez. 11 eft vray qu’il eft pernais à ceux qui fe convertifl'cnt, de prendre pour femme une de leurs concubines, en cas que l’epoufe legitime ne veuille pas fe fairc Chrétienne i mais les loix leurdéfendent d’en uferdela forte, & l’on ne peut à la Chine repudier lã femme, fi ce n’eft en tres-peu de cas par- ticuliers.quelacouftume autorife. Deplus les parens de celle quelemari auroit ainfi renvoyéc ne raanqueroient pas de s’en ven- gcr,& de l’obliger incfine en juftice à la reprendre. Ainfi, quand nous propofons aux Mandarins les autres difficultez de no- ftre Religion, ils difputent, ils cherchenc d les furmonter , ils ne defefperent pas de fe faire violence; mais ce dernier point les rebute d’abord, & leur ofte ordinairement to ite penfee de fe convertir. En voicy un pc maple bien fenfiblc.
  • á
  • deUChine. Lettre XII. zC>$ moins vous eftes-réfolu de les rcnvoycrj car võus fçavez fans doutc qu’il n’eft pas permis aux Chretiens d’époufer plufieurs femmes. La Religion ,.que je vous prefche & que J f. s u s-C.h ius.i nous aenfeignée, s’applique fur-tout à detacher nos caws des plaillrs fenfuels, Se nous confeillemef- me de nous priver fouvent de ceux que la raifon permet. Comment, répondit-il avec étonnement, jefuisoblige,fi jeveuxeftre Chretien, de renvoyermes concubines 3 Hé Í quel mal y a-t-il à les garder J que dira-t-on de may dans le monde 3 que deviendront mes en- fans 3 & que deviendray je moy-mefme:? Tciais eft-ce là un article dont vous ne puil- iicz abfolument me difpcnfer3 Je tafchay de I’adoucir, &c de luy faire comprendre qu’i! fc trompoit, fi pour furmonter les dif- ficultezde fa converiion , il comptoituni- quementfur fes forces naturelles & fur la difpofition prefente. Dieu qui connoift, luy dis-je, noftre nature corrompue, a des moyens fecrcts de nous aider, que nous ne connoiflbns pas d’abord. Tafchez leule- ment de conferver la bonne volonté qu’il vous a donnce, il ferale reftei &c vous vous trouvcrez à la fin changé à cet égard com- me fur tout le refte.
  • *.54 Memoires furl Etat prcfènt II m’ecouta aftez long-temps fans cie» dire > mais enfin prenant tout d’un coup fon parti, il me fit une profonde reveren¬ ce, monta brufquement à cheval, Sc poufla à tòute bride du code d’ou il cftoit venu. Je le perdis aulfi-toft de veue; mais Ion image demcura long-temps gravée dans rrvon efprit, Sc je ne puis encore me confo- ierd’avoir perdu en un moment une ame, t
  • de L Chine. Lettre XII. 2.65- «Tune autre perfonne, qui m’engagera dans l’eftat que je veux éviter. M fautdoncde- ineurer dans la maifon ou je me trouve; maiscommentréfiftcr à un brutal,quine confulte que fa paífion, juftifiée par les loix & par-1’exemple detout l’Empire. J’ay beau luy reprefenter la fainteté du Chrifti anifme que je veux embraílèr, mes prieres, mes larmes, ma refiftance mefme, & tous les efforts que je fuis en eftat de faire , ne font pas capables de l’arrefter. Cependant je veux me fauver, quoi-qu’il men coufte. Ordonnez-moy quelque chafe que je puille faire; mais ne me refufez pas le Baptcfme. Il arrive auffi quelquefois qu’un Idolatra dégoufté par caprice de fa femme qui eft Cnrétienne, 1’accnfe injuftement, & ob- tient à force d’argent,la permiffion de la vendre à un autre; quelquefois mefme il la vend fans aucune forme dejuftice, & fe re¬ tire dans une autre Province. Cette femme entre les mains de l’adultere, que les loix autorifent, comment peut-elle cviterle pc- ché, recevoir les Sacremens, & perfeverer dans la foy 5 En verrté les Mifliorinaires font bien embarraflez , & n’ont pour lors d’autre parti á prendre que celuy de la prie- rej afinqueDieu.qui vent finceregient le falut de tous les hommes, fe ferve en ces Tome II. M
  • tS6 "Memoires fur I'Etat prefnt occafions de ccs moyens fecrets, que fa Toute-puifiance a couftumc d’employcr., quand fa Providence ordinaire, Sc les ef¬ forts de noitre bonne volonté font devenus inutiles. Nous avons, mon Ties-Reverend Perc, d’autancplusde fujetdlefpercrde Dieuces graces extraordinaires en femblables ren¬ contres, qu’il nous les accorde fouvent, lors meime que nous neles jugeons pas ab- •folument necefl'aires. II eft vray que les miracles ne font pas.fi comniuns à la Chi¬ ne , que I’Etat de cet Empire fembleroit l’exiger. L’Empereur, à qui l’on a raconté ceux que Dieu opere parmi les autres na¬ tions, nous en fait cjuelquefois des repro¬ ches. Sommes-nous, dit-il,de pire condi¬ tion que les Bar.bares, qui ont \;ufi fouvent leurs malades guoris, Si leurs morts ref- fufeitezi Qu’avons-nous fait à Dieu, pout rendre noftre converfion plus difficile ? Vo us venez de 1’cxcrémité du monde nous prefeher une nouvelle loy, contraire à la nature, elevee au-delfus de la raifon eft- il jufte que nous vous croyions furvoilre parole ? Faites des miracles qui nous ré- pondent de la verité de voftre Religion, & jc vouj ,réponds de la fincerité de noftre
  • de la Chine. Lettre XII. On lny a fouventdit queDieu cftoit le maiftre de fes dons, & qu jl en fajfoic lo partage felon les decrees de faíagelTeéter- uelle, laquelle il ne nous appartenoitpas d approfondir: Que quelquefois il n’ope- roit pascesprodiges dans laCour desRois, parce qu’ilpvcvoyoit le mauvais ufage qu- ils en devoienr faire > quelquefois, parcel que leur ayant donné plus d’efprit, plus de penetration qu’aux autres, les graces ordi- naires leur fuffifoient, au lieuque le fimple peuple & les nations groflieres avoient be- Coin de ces marques fenfiblcs de fa Toute- puiflànce , pour découvrirplus aifément la verité. Peut-eftre aulfi que la prudence charnelle, li oppofecdl’efprit dejesus- C it r i s t , la moleílè, I’ambition, la cu- pidite des grands, attirent fur eux ce terri¬ ble chaftimenr, & que Dieu par un jufte jugement, refuledes miracles à des gens* qui refufent eux-mefnies de le foumettre aux loix les plus fimples & les plus ordinai- res de la nature. Mais, Seigneur, luy a-t-onajouté quel¬ quefois, lacharitcde ce grand nombrede Million naires qui abandonnent avec joye V Europe, ou leur qualitc, leurs biens, leur fcience,devoient naturellementles arrefter; & qui au trayers de mille dangers yiennent M ij
  • M emires fur 1’Etat prejint fe facrifierau bonheurde vos peoples.; cc zele , Sire, fi defintereflç, fi éclairé, fi con- ilant, n’a-t-il point quel que chofe de pro- digicux, & nc devroit-il pas eftre aulH pitif- fant pour vous perfuader, que les miracles 2 S’ils font fçavans, comme voftre Majefté en convient, comment s’abufent-ils eux- mefmes i & s’ils font fages, commc Elle paroift en eftre perfuadée, comment aban- donncnt-ils tous les plaifirs de ce monde, {>our venir de fi loin tromper inutilement es autres? Apres routes les reflexions qu’ils ont faites depuis cent ans fur les differentes Religions de la Chine; il ne s’en eft pas trouvé un feul, quincles ait routes jugées contraíres à la raifon; & depuis taut de Cedes
  • de la Chine. Lett re XII. z6$ re. Ce n’eft pas que je vouluiTe cftre ga- rant de tout ce qu’on en rapporte, auffi- bien que deplufieursautres prodiges qu’oi\ debite quelquefois trop legerementj mais je ne puis pasaumoins dourer deceux dont j ay moy-mefme cite témoin : & peut-eftre, mon tres-Reverend Pere, que vous com- ptez aflez fur ma fmceritc, pour vouloir auifi les croire fur mon témoignage. Dans nn village de la Province de Chen- Ji, procFie de la ville de San-uyen, ily avoir an Idolatre, devot dans fa loy, &extréme- ment attache àfes fuperftitions. An temps de la pleine-lune,ilbrufloitordinairement d 1’honneur defesDieux des papiers dorez, argentez, & pliez en divcrfes figures, felon lacouftumedu pays.Un jourqu’il fe pré- paroit à faire devant fa porte cet efpece de Sacrifice, il s eleva un oragcqtii l’obligea deferetirer dans fa maifon, ou ilalluma au milieu dune fale ces mcfmes papiers, funs autre precaution •, mais le vent ayant euvert la porte, les poufia de toutes parts, fans qu on euft le temps d’y mettre ordre, Unepartie fut portée dans tin monceaude paillc, Sc mit ainfi le feu dans la maifon. Tout lemohde accountt, mais l’incen- die devint en un moment fi grand, quit fut iinpoffible de 1 cteindre. La maifon qui M iij
  • 2.7o Memwres fur l‘Etat prefint jpignoit d’un cofté cçlle de 1’ldolâtre, ap- ^artcnoit à un Chrétien, &í paroiíToit déja a demi cnveloppée des flarames que le vent poufloit avcc violence, cn danger d’en pftre bicn-toft entierement confumée. Ce p.ui- vre homme accompagné de plufieurs an¬ tics, eftoit monté fur le toit, &c faifoic d’i- nutiles efforts pour fe garentir de I’incen- die;quand fon frere plein de confiancc, s’approchadu feu le plus prés qu’il luy fut poilible, &s’cftant mis à genoux'fur les tuiles: Seigneur, dit-ii en rcgardantle Ciel, n’abandonnez pas ceux qui cfperent cn vous> tout le bien que vous nous avez don- né eft icy ; ft nous le perdons route la fa-' mille eft réduite à la derniere extrémité. Confervez-le, monDieu, &c je vous pro- metsque j aflembleray tous les Chretiens du voilinage, pour aller enfemble à l’Egii- fe, vous cn marquer ma rcconnoiflance. En mefme temps il détacha de fon Chape- let un petit reliquaire, & il le jetta an mi¬ lieu des flammes qui couvroient déja unft partic de la maifon. Cetteadionfaite d’un air anime, avoit cgalement attiré l’attention des Chrétiens Si des Idolatres,qui fort ctonnez de la con- fiance de leur compagnon, cn attendoient 1’cffet, quand le Ciei fs declara tout d’un
  • de la Chine. Let tre XII. ÍJI COupd’une maniere miraculeufe. Lc vent qui fouffloit avec violence, tomba fúr le champ, & un vent comraire encore plus fort, s’eftant en mefme temps élevé, porta, les tourbillons de flames du coftéoppofé, fur la maifond’un méchant Chrétien, qui avoit depnis peu renoncé ifa Religion. Ei¬ leen futon un moment confumée, &c de- vint l’exemplc delapunition divine; com- me la maifon, que le Ciel avoit confervée, eftoit une preuvefenfibledefa protection. J’eftois pour lors à deux lieues de ce vil¬ lage. II eft vrayquc mes occupations cm- pefchercnt que je ne me tranfpoi taflè moy- mefme fur le lieu;mais j’y cnvoyay des per- fonnesfeures pour sen inftruire. Les Pa- yens rendirentles premiers, témoignage à la verité; & quelque temps aprés, les Chre¬ tiens de route contrée, conduits par celuy qui vcnoit d’eftre miraculeufementexaucé, parurentdans mon Eglile pour accomplir ion voeu, ou ils firent tous enfcmble reten- tir les loiianges dece grand Dieu, qui peut f-ul faire entendre fa voix aux creatures les plus infenfiblcs, à la confufion des faux Dicux , quine font pas eux-mefmcs capa- bles d’entendrecclles d:s creatures raifon- nables. II:arriva quelques mois aprés une chofe3 M iiij
  • •±7L Memoires fur I'Etat prefent &: qui fe chan- geoit enfuite en de cruelles doulturs de tef- te, d’eftomac &c de ventre. Quelquefois ils fe trouvoient extraordinairement agitez, comme s’ilseuilent cu une ôévrechaude- lis perdoicnt la raifon-, les yeux leur roti- loientdans la teíle, & on jugcoitpar plu- fieurs auties poftures extraorcfinaires, que le demon y avoir quelque part. Us en cftoientd’autant plus perfuadcz, qu’on trouvoit fouvent leur maifonende- fordre; leschaifes, les tables, les porce- Jaincs renvcrfées.fans qu’on fçuftà quiat- tribuercet eífet. Les Medecinsintercflezà juger que Ia nature d’un code, & la malice des domeftiques de l’autre, caufoient ces divers accidens, employerent tous leurs remedes pour les guerir. Les Bonzes au contrairc aifeuroient que le diablc eftoit l’auteur du mal, & demandoient degrofTcs aumofnespouj: en arrefter le cours. Ainii.
  • de h Chine. Lett re XIL 275 ses bonnes gens abufez de part & d’autre, avoient depuis quaere ans, abandonné leurs biens ala cupiditéde ces impoftcurs,fans en recevoir aucun foulagemenr. Cepen- dant, comme la maladie leur laiftbit de bons intcrvalles, ils cherchoicnt fouvent dans les Villes voifines, de nouveaux re¬ medes à leurs maux. Un jour, que cct Idolatre alloirpour ce itiiet a la capitale * il trouva en chemin un? Chretien, àcjui il declara ionmalheureux eftat. AíTeurément, die leChrétien, cell IcDiablequi vous tourmente; mais vous le meritezbien : pourquoy fervez-vous un ii mechant maiftre ? Nous autres ne crai- gnons rien de femblable, parce que nous reconnoiflons unDicu.que les Demons reverent. Ils trcmblcnt mefine devantfon image, & la croix feule,quc nous portons les empefehede nous appro chcr. Si vous voulez recevoir un portrait de Jesus- Christ, que j e vous donneray •, & l’ho- norer avee route voftre famillé, vous én verrez bien-toftl’ef&t. Du moins il ne vous en couftera lien , &vous jugerez par là, que je ne cherche uniqueroent que voftre bien. L’Idolatre yconfentit; & ayant fufpendu la fainte image dans le lieu le plus honora- M v
  • 174 Memoires far 1’Etat -prejènt ble de fa maifon, il fe profterna devant elle avec refpeól, & demanda tous les foils SC toils les matins au Sauveur, qu’il guerift fon corps & qu’il éclairaft fon efprit. Sa mere & fa filie fuivirent fon exemple, & dés ce momentles Démonsabandonnérent Ie lieu,dont J e s us-Christ avoit pris poiTellion. Ces bonnes gens avnnçant dans la foy,à me fure que le matin efprit ic retiroit, lon- gerent enfin tout de bon á le convertir. Ils me vinrent trouver à Sigaaufou, lieu ordi¬ naire de ma refidence, &t roe démanderent k Baptefrae. Ils s’eftoient deja fait inftrui- re, ils avoient mefme appris parccrurles prieres que nous enfeignons aux Catliccu- menesj mais comme leur maladie avoit fait du bruit dans le pais, je voulus que tout le monde full téraoindecetteconverfion,& je me tranlportay may-mefme dans leur village, efperant que ce miracle y pourroit eihblir foiidcmentle Chriftianifme. Auilitoft que je parus, tous les habirans me l'uivirentau lieu ou I’imagecftoit enco¬ de id fpendue. Aloi s je commençay par leur ternontrer qu’il n’eftoit pas qneftion de dif- puter fur la veriré denoftre fainteReligion, puifquc Dicu avpit déja patlé par un mira¬ cle manifefie ; n?aisque jeiesavois aiian-
  • de la Chine. Lett re XII. 175- blezpour lcs inftruire, & pour lcs baptifer. Car enfxn, leur dis-je , que fouhaittez vous encore, pour eftre convaincus de la foi- bleíTede vos Dieux,&de la puillance du noftre? Lc Demon s’cft mocqnéde vous, tandisqu’on ne luy a oppofc que des ido- lesj mais il n’a pu ténir coutre 1‘image feule du Dieu des Chretiens. Penfez-vous aprés voftre more échaperàceDieu,dontrEn- fer reconnoift le pouvoir, & éprouve à tout moment la juftice? La foule m’interrompoit par mille obje- ólions ridicules, aufquelles je répondois aifément. Enfin quelques-uns me dirent, que le Diable n’avoit point depart à la ma- ladiedontil s’agiifoit; qui tome exwraor- dinaire qu’elle paruft, pouvoit neanmoins venirde pluiteurscaufes naturelles. Voilà, leur dis-je, ce qu’on peutdirede plnsrai- fonnable; mais cela mcfme nediminue rien de la grandeur du miracle. Que lamaladie vienne du Demon, ou de la nature, e’eft ce. que je ne veux pas examiner mais il eft du moins certain, que la guerifon vient de Dieudont cethomme a réveré l’image;ô£ qu’ilnefaut pas moins de puiifance pour guerir les maladies naturelles, que pour chailer les. Demons. Cette raifon, que je ■endis fenfible, devoit faire nneegaieira*
  • Memoircsfur l’Et at prefxt prcffionfur tons les ciprits mais La grace,, qui agiifoit differeminent dans les Casurs „ ceda en quelques-uns d l’endurciflemenc volontaire , tandis qu’elle triomphoit de 1’opimaftreté des autrcs. Vingt-cinq per- fonnes donnerent enfin g'oire d noftre Dieu, qui fail fait les vcritables miracles: facitmirabilia magna folus j Siils fu- rent quelque temps aprés baptifez. Ces infeftations des Demons font fort ordinaires d la Cliine, parmi les Idolatres, &i il femble qucDicu le permette ainfi, pour les obligcr d’avoir recours d. luy- Quelque temps aprés ceque je viens dc raconter,. une fillé, qui eftoit fur le point de fema- rier, frit attaquée de plufieurs maux extra-. ordinaires, que les Médecins ne connoil- foicnr point, & que les Chinois, felon leur couftume,attribuerent auxDémons. Same- re luy perfuada de fe faire Chrécienne >íí celuy qui devoir lepoufer, promitdebal- tir une Eglife au Dieu des Chrétiens, au cas que le Baptefmejafoulagcaft. Dés que cct- te fille eut pris ce parti, ellcfe trouva non- fculement foulagçe; elle fut encore parfai- tçment guerie. Mais fon mari, bienloinde fuivrefon exemple , la maltraita plufieurs fois, pout 1.’obligcr de rcnoncer dfafoy. Carles Bon-
  • de Ik chine. L e t t r. e XII. 277 zes luy perfuadérent, quc cette maladie- n’avoit efté qu’unc feinte de fa Wile mere y ôc cette feule pcnice le mit dans un cha¬ grin, quile rendit infupportable à toute fa- fomille, & fur tout à fa femme, laquelle dés ce moment, devint pour luy un objct d’averfion. On cut beau luy rcpvelènter forr erreur & la malignité des Bonzes,il pro- tcfta toújours, que fi clle ne reprcnoit fon ancienne religion, il la rendroit toute fa vie malheureufe. Dieu,pour le defabufer, permit au De¬ mon de tourmenter, corame auparavant,' fa femme;elle romba done dans fes pre¬ mieres convulfions. Elle eftoit fur tout efffayée per la veued’une infinite dc fpe- dres, qui ne luy donnoient pas un moment de repos: agitée, languiflànte, abandon- née à rinhumanité de Ion mari, qui la bat- toit cruellement, elle meiioic en apparence une vie malheureufe ; mais comme elle eftoit inébranlable en fa foy, Dieu la fou- ténoit toujours, & temperoit par les dou¬ ceurs interieures de fa grace , l’amertume de tous ces maux; il la confoloit mefme par des vifites fcnfibles,par fes paroles, & par des fentimens ineífàbles, qu’il répan- doit de temps en temps.,en fon ame. Defot- cetque cet eftat, qui luy attiroitla cornpaf-
  • -7 8 Memoires Ji/r l Et at çrefent fmn de tout le monde, eftoit pour elleun avant-gouft du Paradis. Ceil ainfi qu’dle s’expliquoit elle-mefme à la mero, qui me le racontoiten pleurant-, car fon mary ne me permettoit pas de la voir. Au commencement je najouftois pas beaucoup de foy à ces dilcouis; mais enfia je his perfuadé qu’il y avoir quelque chofe de furnaturel. Car un jour arcivant dans un villageéloigné de vingt lieues de la capita- le, ou je íaifois mon íêjour ordinaire, j’y trouvay cctre bonne femme, avec un grand •nombre de Chretiens des bourgades voifi- nes, qu’elle avoit pris foin daílèmbler, períludée que je m’y rendrois an moment mefme qu’elle avoit marque, comme il arriva en effet. Cela me furprit,;Car je n’a- vois pas cu deflèin d’y venir ; &cen’eftoit que par accident, que cinq ou fix heures auparavant, on m’y avoit déterminé•, de íbrte que perfonnc ne pouvoit 1’avertir de ma réfolution. Je lappclMyenparticulier,ponr fçavoir ddiiluy eftoit venu cette connoiííknce. Elle me dit que la filie, aprés une violente atra¬ que du Demon, avoit cfté vifitée de noftrc Seigneur; & qu’apres cette extafe, elle luy avoit confeillé d’auertir les Chrétiens, & ^ cs o duue à ce village} parce quaflèu*
  • dela Chine. Lett re XIL 279^ rcmcnt je m’y rcndrois un tel jour. Au re- fte, ajoura-t-ellc, puifque jene puis y aller moy-mefme, Sc que mes pechez me rcn- dent indigne de participer aux facrez my- ftere, priez dn moins le Pere d’offiir le faint Sacrifice de la Meflè pour moy & pour la converfion de mon mary. Cette pauvre mere, en me racontant cet accident, pleu- roit amereraentlurl’dlat prefent de fa fillej neanmoins l’actompliflement de .cctte Pro¬ phetic la confola & la iõrtifia dans fa foy. Jc ne fçny ce qui ell arrive depuis ce temps- là, parce que la neceflité des affaires m’o- bligead’abandonner cctte Province. Lcs chofes extraordinaires que j’y avois vucsjla ferveur des Chrétiens,&la*diipo- fition des Idolatres à íè cynvertir, m’avoienc infpiré pour leur falut un veritable zele; & je fouhaitois de tout mon cceur donner le rçfte de ma vie, d la culture de cetre pre- cieuic portion de l’heritage du Seigneur j maisdes raifons fuperieures menarrache- rent malgré moy; & ce fut en cette fepara- rion,que je fentis plus que jamais ceque je perdois. Ces bonnes gens toil jours pleins d’afle- ífion pour Ieurs Pafteurs, furent fur le point de me faire violence; mais quand ils con- nurent qu’ils ne pouvoiçnt m’atrefter fans
  • s8o Memoires' fhr I’Htat trefent &’oppoíêr à la volonté de Dieu>ils s’aban- donnerent à la douleur, & me donnerent tantfle marques dc leur affeótion, que je n’ay jamais moy-mefme verfé des larmes plus veritables ÔC plus ameres. Us m’at- tendoient en foule fur le grand chemin, ou durant plus d’une lieue,, ils avoient dreíTé des tables d!efpace en eipace, couvertes de routes fortes ds fruits & de confitures. II fiilloit à tout moment s’arrefter » non pas pour manger , mais pour écouter leurs Elaintes , 6c les conloler de ce que je :s laiifois fans Pafteur. Us me firent pro- mettrc de revenir au plutoft, ou de leur en- voyer quelqu’un en ma place. Ce fut ainii que j’abandonnay ces fervens Chretiens r attendri par leurs larmes j mais beaucoup plus édifié de leur foy, Sc de l’innocence de leur vie. Dieu, qui connoilToit la violence que j’eftois oblige de mcfaire, me confolapar une converfion éclatante, qu’il opera luy- mefme à 1’extrémité, & dans le dernier vil¬ lage de cette Province. Elle a quelque cho- íê de fi extraordinaire que je ncpuis m’em^ pefcher de la rapporter. J’eftois parti de Signa»fort, capitalc de la Province, la veille d’une Fefte confiden¬ ts de la Vierge,que je devois natmellc-
  • etc L Chine. Lettre XU. 2S1 ment paiTer en cette Eglife, ou la foule it la devotion des Fidelles ra’invitoienta dire ce jour-là la Meílè, & à leur adminiftrer pour la derniere tois les Sacremens. Il femble mefme que 1’edification publique demandoit que j’en ufafte dc la forte; tout le monde m’en prioit, & jc ne fçay com¬ ment, contre route forte de raifon, je m’o- piniaftray à ne pas differer mon voyage d’un moment; mais il eft vray que je fen- tois interieurement je ne fçay quelle ar- deur, qui ne me permettoit pas de m’ar- refter. Je fi.s plus, car malgré lafuperftitiondes Chinois, quiontdes moniens heureux & malheureux pour le commencement des voyages, j ’obi igeay mes-guides idolatres de partir un jour que le Calendrier avoir mis au nombre des jours malheureux. Oneftoit furpris de ma precipitation, & moy-mefmc y faifant quelque temps aprés reflexion, je ne pus m’empefeher. de la condamner, ne fçachant pas encore par quel efprit j’eftois poufle; mais Dieu me lefit bien-toftcon- noiftre. Le quatriéme jour aprés mon dé- part, je continuois mon voyage, & j’eftois fur le point d’arriver à la derniere ville du Chenfi,quand un homrae, qui couroit la pofte, pailanc auprés de moy , tomba, S£ i
  • Memoires Jíir 1’Etat prefènt par íà chure penfa me renverier de 1’autre coílé. Cec accident m’arrefta un moment, & donna lc temps au courier, qui s’eftoit rclevé, de me confiderer. Quoy-que la foule des paílàns fuft gran¬ de, ma longue barbe & mon air Européen me fit d’abordrceonnoiftre pour Miflion- naire. Je fuis bienheureux, me die incon¬ tinent cet homme, de vous rencontrcr ■, 1 V.c. cident qui m’eft arrive , m’epargne an frand voyage, &: vous engagera à faire une onne a&ion. Mon maiftre , qui demeure à demi-lieue d’icy , m’avoic ordonned’al- ler en pofte à Signanfou, pour vous enga¬ ger â le venir. voir. II eft malade depuis plufieurs mois, & nous croyons qu’il penfe lêrieufement à fa converfion- Auffi-toft je laiifayle grand chemin pour le fuivre,& nous arrivaftnes à íà maifon à une heure apres midy. Ceftoit un Doálcur recommandable par fa naiífance & par fa capacité, originaire de Pekin, mais exile depuis quelques années dans le Cheníi,pour je ne fçay quelle mé- ehante affaire. Le temps de fon exil finif- foit, & il elloit réfolu de retourner à la Cour, des que fa fanté luy permettroitde fe mettre en chemin •, car il ne jugeoit pas fa. maladie dangereufe;- La fievre l’avoi{
  • de la Chine. Lett re XII. 2%; quitté, & à une touxprés,qui le prcflbit de temps en temps, & qui l’obligeoit en¬ core de garder le lit , il ne fentoit aucune incommoditc confiderable. Comme fon valet ne venoit que de par¬ tir, dés qu’il me vit entrer avec luy, 'll fut laid d’etonnement, comme fi Dieu m’euft tranfporté en un moment dans fa maifon* Eftril poífible, s’écria-t-il en pleurant, que le Ciel fafle des miracles pour un mifera- ble comme moy ! Dieu me follicite depuis vingt ans d’atler à luy, fans avoir lien ob- tenu de mon cndurciiLment •, il n’y a qu’un moment que je le pric de venirà moy,en la perfonne d’nn de fes Miniftres; non-feu- lement il m’écoute, mais il prévient mef- mesmes defirs. Cela n’eit point naturel, &C cettc grace acheve de me changer. Vous connoillcz par-là, mon Pere,quece grand Dieu prend quelque intereften monfalut, & qu’il fouhaite que vous y contribuiez quelque chofe dè voftre part. Enfuicc , continuant à parler : Vous voyez,me dit-il, ma femme, mesenfans & ma fille •, ils font tous Chretiens depuis long-temps, & je puis dire que Dieu s’eil fervi de moy, pour les détromperde leurs erreurs. Je leur ay donné vos livres, je leur en ay expliqué les maximes & la morale. La :
  • 2S4 Mcmoireífur I'Etdt prefenf feinteté que voftre Religion infpire m’avoit perfuadé que j’aurois une famille reglée, dés qu’elle feroit Chrétienne •, je n’y ay point efté tromjaé, &je n’aurois rien à me r-eprocher, fi j’avois fui vi leur exemple; maisifl y along-temps que j’ay tafché de leur infpirer lc bien,fans pouvoir me ré- fioudre a le pratiquer moy-meíine.. ll eíl, • temps de fuivre la voye que jlay montréa aux autres. La Cour, ou j’iray bien-toíl, n’eft pas un lieu propre à íe convertir;’& j’ay cru que je devois dés à prefent cher- chcr Dieu, de craintç que le grand monde, ou je vas m engager, ne mempcfchaft. en* íuite de le trouver. Toute fa famille , qui nous entouroit alors, pleuroit de joye j mais ce qui me touchoit le plus, eftoit la fcrveur que je voyois répandue dans les yeux, dans 1’air, dans tous les mouvemcns du malade. 11 eftoit prés de deux heures, je n’avois enco. re rien pris,& je voulus du moins remetre fon iaftruft ion & fon Baptcfme aprés le dif- ner; mais il ne me fut pas poílible dobre- nir un moment de delay. Je commençay done à Finterroger, & il eftoit íi preft fur tous les articles de la Religion, que je me rendis enfin à fes preífantes follicitations. Je le baptifay, Sc il accompagna toute la-
  • dc la. Chine. Lettre XII. iSy dtion de fentimens fi vifs & fi ardens d’a- mour, d’humilité,de foy,& d’efperancc, que rien en ina vie ne maiair mieux fen- tir ce que peut l’Efprir faint dans nn cccur, quand il veut luy-mefme le former, fans le fecours de fes Miniftres. Quelque temps aprés.je le laiiTay plein de confolation, & je me retiray dans une chambre, pour pren¬ dre un moment de repos, dont j’avois un extreme befoin. Mais à peine y avois-jeefté une demi- heure, que j’entendis des cris dans route la maifon. On ni’appelloit de totites parts.; &c eftant accouru au bruit & à la chambre du malade,’jeletrouvay expirant entre le* mains de fes enfans & de ia femme. Je taf- chay deJuy rappeller les derniers fentimens de fon Bapteime , il répcta encore d’une voix mourante les noras de Jbs u s &c de Marie; mais il reçut l’Extrcmc-Ondfion prefque fans connoilTancc; a prés quoy il rendit doucement l’eiprir. Tous.ccuxqui eftoienc prefens crioient au miracle re- paíTant ce qui rcfctoitartivé à mondépart, hit le chcrain, & dans la maifon; ils nc doutoient point que tout cela n’euft eílé menage par la Providence, qui s’eftoit fer- yie de ces voyes fecretes pourluy procures: une il heureufe Hu.
  • Memoires fur I’Etat prefent Pour lors l’Efprit du Seigneur s empara de tous les cceurs. Perfonne ne pleuroit,& la joye fpiricucllefutfi grande, qu’onn’en- tendoit par-tout .que benedictions, loiian* ges & actions de graces à ce Dicu de bonce, qui venoit d’operer de fi grandes mcrveilles en Ton ferviceur. Ce qu’ify a de particulicr, c’elt qu’on nc remarquoitpoint cn luy cette diftbrmité que la mort laitfc ordinairemem aptés foy i au contraire, je ne íçay quel air de douceur & de devotion paroilloit répan- du fur fon vifage, &c marquoit aflez le bien- heureux eftat de fon ame. On lo mit fur un lit de parade, iuivant la couitume, ou je 1c trouvay le lendemain plus de vingt-heures aprés, de la mefme maniere; ayant d’ail- leursles mains & les bras aufli flexiblesque s’il n’euft efté qu’endormi. C’eit ainfi que Dieu parun de ces pro- fonds fccrcts de faprédcítination,vaquel- quefois éclairer nnc ame au milieu dcs te- nebres de l’idolatric, & l’arracher à I’Enfer par une fuite de plufieurs miracles j tandis qu’une infinite d’autres, élevez dans le fein de fon Eglife, font par un jufte jugemenc abandonnez à leur fens rdprouvé. Ce font-là, mon Tres-Rcverend Pere, leschofes les plus extraordinaires, qui me font arrivées durant le peu de temps que
  • de Li Chine. Lett re XII. 2.S7 j’ay cu foinde la Million dcChenfi. Si je ne parle point do ce qui fe paflè dans les au- tres Provinces de la Chine, cen’eftpas que Dieu n’y opere de íèmblables merveilles * mais comme je n’en ay pas de memories exaóts, je craindrois en racontant ce que j’ay oiii dire.de manquer à quelques cir- conftances confiderables; & j’aime mieux les laiílèr écrire dans la fuire.àccuxquiea font mieux inftruits que moy. Voicy ce que je puis encore ajouter pour vous donner une connoiflince plus exafta du bien qui fe fail dans-ce grand Empire.. 11 y a plus de deux cens Eglifes ou chapel- les particiilicres , dédiées au vray Dieu Sc gouvernécs par des fupepieitrs Ecclefiafti- ques. Pekin, Nankin & Macao ont chacun un Evefque ordinaire, à la nomination du ■Sereniffime Roy de Portugal, qui continue par fon.zele & par fes liberalitez,de foute- nir dans tout l’Orient le Chriftianifme, que fes illuftres Prédecefíèurs y ont eftabii avec cant de gloire. Les autres Provinces, quand je fuis par¬ ti, eftoient fous la direction dc trois Vicai- res Apoftoliques, dont * l’un eft Italien dc TOrdre de faint François, Si * les deux au- * Lc R. Pere .tc Leonifla. * M. Maigroc, & M. I .iÇ
  • a88 Memo iresfurl'Htnt prefent tsres font Ecclefiaftiqucs , François de na¬ tion, Docteurs de Sorbonne , & d’un me* rite fingulier. Les Miifionnaires, qui y tra- vaillent fous leurs ordres, font auffidedif- ferentes nations. Il y a quaere Ecclelialli- ques du Seminaircdes Millions étrangeres de Paris , parmi lefquels M. PAbbc de Lionne fe diftingue par fon zele & par Ton application à l’eftude des langues. On com* pte à peu prés autant de Peres de S. Domi¬ nique, douze ou quinze Peres Francif- cains , &c trois on quatre de l’Ordrc de faint Auguftin. Tous ces Religieux font Efpagnols, & viennent à la Chine pat Manille. Les Jefuit
  • detaChine. Lettre XIL 28? ia voix de ceuxqui y travaillent, & qui ac- cablez fous lepotds du jour&de la chalcur, demandentdu íêcoursj oudu moins deré- pandre abondarmnent íhr nous ce premier Eíprit de l’Evangile, qui dans laperfonna d’un feul Apoílre, fuffifoit autrefois pour convertir les plus grands empires. Ce n’cft pas que l’eftat prefent, oil ie erouve la Religion, ne foit un tres-grand fujet de confolationpour ceux qui prennent quelque iutercft à la gloire' dc Jes us- Chri st. On travaille par tour avec fuc- ccs, &ily a peude Mifllonnairesquin’y baptifent chaque année , trois ou quaere cer.s perfonnes, quelquefois mefme huit Sc neuf cens. Deforte qu’en cinq ou fix an- nées, on compte plus decinquance mille idolatres converris.-On baptiie outre cela tous les ans, quatre ou cinq mille enfans expofez dans les rues de Pekin, qu’on ti chercher toils les matins de porte en porte, ou nous les trovons mourans de froid, de faim, &c fouvent à demi mangez par les chiens. Quand on n’y feroit que ce fail bien, les Miffionnaires fe croiroient bien payez de toutes les pcines qu’ils fe don- licnt. Mais ce quí doit nous animer encore a cultiver cetteMiffion préferablement à toU* Tome II. N
  • X9 o Memoir is fur VEtat prefent ccs les autrcs, c’eft l’efperancc de convertir tin jour l’Empereur, dont lc changement feroit infailliblement fuivi dc la converfion entiere de I’Empire. Ainfi quand il faudroit attendrecec hcureux moment trois&qua. tie fiecles, fans autre fruit que ccluy que nous efperons à l’avenir,nousferionsen- core trop heureux, de preparer par noftre patience les voyes du Seigneur dans ce nou¬ veau monde, qui peut-eftre fera un meil. , leur ufage de la foy, que nos fuceef- feurs luy porteront; que n’en fait à pre- fent I’Europe, de celle que nos Peres luy ont confide. Au reftc, quoiqueparmi les Chretiens, qui font à prefent à la Chine, nous ne com- ptions plus des Princes Sc des Miniftres d’Etat depuis la derniere perfection du Pore Adam; nous ne laiilons pas d’y bap- tifer toutes les années des Mandarins, des Do&eurs, & d’autres perfonnes de qualité. Mais il eft vray que le peuplc fait le plus grand no mb re : Non multi potentes, m% multi nobiles; & ce n’cft pas d’aujourd’huy qu’on a reconnu que les pauvres ont tou- jours efté dans l’Eglife, la portion choi¬ ce, & le précieux heritage de Jesus- Christ. J’ayparcouru prefque toutela Chine, je i
  • ãeU Chine. Lett re XU. zji roc fuis mefine applique à compter les fi¬ ddles ; mais je n’ay iamaispuen connoiftrc exa&ement le nombre. Je fuis ncamnoins perfuadé, que ceux qui luy en donnenc trois cens mille, ne font pas fort éloignez de la veritc. Leur ferveur n’eft pas par tout égale. Ceux de Canton fe reflentent beau- coup du voifinage des Portugais *, & il ne faut pas juger des autres par ceux dc Manille &C de Macao ; ils deviennent fer- vens à mefure qu’ils s’avancent dans les terres. Le fort du Chriftianifme eft dans la Pro¬ vince de Nankin, & fur tout dans le terri- -toire dc Cham-Hai. Mais la foy eft encore plus vive dans les provinces dcChamon, dePechely,deChenfi&deChanfi. Ily a d proportion autant deTartares Chretiens que de Chinois: ceux-cy font plus dociles, éc plus aifez à convertir; mais au temps do la tentation, ils ont beaucoup mo ins dc ‘Courage. Les Tartarcs aucontraire naturel- lement brufqacs, plient difficilement fous le joug dc la foy >mais ceux, dont la grace a une fois triomphé, ont une vertu à l*c- preuvedes plus grandes perfecutions. Pour ce qui eft des femmes , qu’on voit plus rarement, quoiqu’elles foient beaucoup moins inftruites que les homines; leur nv- nu
  • 192, Mmoires far I'Eutprefcnt nocence , leur affiduite a la priere, lcvtr foumiflion aveugle aux dogmes de la toy Sc aux pratiques les plus feveres du Chrit- tianifme, fupplécnt en quelque façon a ce qui leur manque de connoifiance, pour le detail de nos myfteres. 11 feroit à fouhaiter que la beauté de nos Eglifes répondift à la ferveur des Chre¬ tiens. Mais outre que les Chinois ne font pas de grands Archite&cs , cette nouvelle Chreftienté, ébranlée ft fouvent par les perfecutions, compofcela plulpait de gens pauvres , tolerée feulemcnt, &. toujours obiigéc de garder beau coup de mefures, n’a pas cneore efté en eftat de baftir des Temples fort magnifiques. Cepend ant il y a de quoy s’cftonncr ,-que les Mifitonnai- rcs avcc uri aufii petit fond que le leur., ayent pufalre en cette matiere de ft grands efforts. L’Eglifc de Pekin eft fort bien baihe, le íròntiípice, dont les ptevres ont efté polccs par les Miffonnaives inclines, eft btenen- tendu, Sc dun ailez bon gouft. Cehes
  • de h.Chine. Le tt re XII. 19$ proprcté qu’on nc pouvoit aifez admirer > on n’y voyoit que dortires, que peintures, que tableaux j tout en eftoit otné : il y avoic mefme du deiTein Sc de l’ordre. Ce beau vernis rouge Sinoir, que les Chinois fiça- vent fi bien mettre en oeuvre, Sc auquel lls donnent cant de relief, par les fleurs d’or Sc les autres figures dont ils l’enrichif- fent, fail'oic par toufle plus bel effetdu monde. Mais cette belle Eglife,le fruit de la de¬ votion dcs -Chretiens , & du zele du Peru Intorcetta, vient d’eftre réduite en cendres, par un incendie qui a confumé un grand • quartier de la ville ; &il y adel’apparcnce que de long-temps, on nc fera en eftat de faire riende femblable. Nous nous confo- lerons neanmoins de cette perte, pourvu qu’il plaife à noftre Seigneur de détruire en mefme temps cette foule d’idoles , qui inondent tout 1’Empire ; Sc qu il veuille bien slélever des temples vivans dans les coeurs des nouveaux fidelleç, oil il foit ha¬ il ore en cfprit Sc en verité; Sc dans lefquels, andéfaut de nos Eglifes, on luy offrecon- tinuellemcntdes fa orifices de loiianges. Je ne vous parle point, mon Tres-Rcve- tend Pore , de ce qui s’eft paile dans les Iiv des j ou les revolutions d’un grand Royaq* N hj
  • 194 Memoircs fur l’Etat prefent me, la jlaioulicdcquelgues Europccns, U les traverfes continuelles des heretiques ont rompu toutes les mefures que la pru¬ dence Chrétienne nous avoir obligez de prendre, pour 1c bien de la Religion. De forte que la plufpart de nos Millionnaires François one cfté jufqu’icy plus illuftres par leurs fouffrauces, que par la. converiion des Idolatres. Les uns aprés avoir paflcplulièurs années dans les prifons les plus obfeures, com- mencent a peine à voir le jour, 5c ne font pas mefme encore cn eftat d’cxercer libre- ment leur miniftere. Les autres, chalTez de leurs établiíTemens, errent de toutes parts' fur les mers les plus orageufes, trailnant aprés eux le debris de leurs Millions rui- nées; 5c pour retourner aux cxcrémitez du monde, ils fe remettent pour la quatrié- me fois a la merci des flots Si de leurs ennemis. Plufieurs enfevclis dans les naufrages, ou accablez par les fátigues, ont dejafini glorieufement leur carrierre; & fi leurs com- pagnons vivent encore, ce n’eft que pour confommer plus lentement le facrificedc leurs vies , dans les maladies habituel- les que les premiers travaux leur ont at* tirces.
  • de la Chine. Le ttre XII. 19 j Vous voyez mon Tres-ReverendPere, quelles font les perfonncs dont je veux par- ler. Vous en fçavez lcs noms, vous en con- noiflcz Ie merite; & depuis qu’ils furenc choifisdans lc grand nombrede ceuxqui fc prefenterent pour les Indes, vous les avez roiijours honorez d’une affcâãon cres-par- ticuliere. Ofcray-je ajòúccr que non con¬ tent de les envoyer, vous les fuiviftes en Suelque maniere vous-mcfmc; & que vous_ evinftes le compagnon ou ptutoft le chef de leur Apoftolat i prenant part, comme le Í>lus fervent Miífionnaire, aux fuccés de eurs faintes entreprifes, entrant aveczelo cn tous leurs travaux >,les délivrant par une puiifante protedion de leurs chaifnes, oil du moins en diminuant le poids par des lettres confidantes & pleines de cette viva foy, qui fait trouver du plaifir dans les pci- nes lcs plus rudes. Cecourage, mon Tres-Reverend Pere, que vous nous avez infpiré, adoucit non feulement nos fouf&ances, mais news fait encore efperer que lcs ruinesde ce grand edifice, que nouscommencions à élevcr a la gloire de Dieu, fervi ront un jourde bafe à un autre ouvrage, encore plusconfidera- ble & plus iolide que le premier. Ainfi ni le naufrage de rrois de nos £r»* N iiij
  • í<)6 'Memoircs fur I’Etat vrefait res * enfevelis dans la mer v ni la pcrte dc quatre autres b, qui ont facrifié leurs vies dans les vaifleaux, au ioulagement des ma- lades; ni la'mort d’un plus grand nombre encore c> que les fatigues des Millions nous ont enlevez dans les Indes; ni les pri¬ sons duPegu ,• de Siam, de Malaque, de JBatavie, de Roterdam, de Midclbourg, ou les payens &£ les heretiques ont tour à tour éprouvé noftre patience 5 tout cela, dis- je, ne nous rebutte point, perfuadez que commo Je sus-Christ s’eft fervi de fa croix pour eftablir la Religion i ainfi les Croix des Miflionnaires doivent toâf jours eftre le fondement de leurs Eglifes & comme la femencedes nouveauxChrc* liens. Cependant ces premiers travaux n’ont pas efté tout-à-fait fteriles. On a baptifé á Poudychery plus de quatre cens enfans ido¬ latres ; on a fecouru les peuples de la cofte de Coromandel, de l’ifle de Ceylan, du Pegu, de Bengale. On a travaillé avee fuc- cés en plulieurs Provinces de l’empire du a Les Peres Bcrnabi, Thionville , Nivart. b Les Peres Rochete ,J lc Blanc. Les Prcres Serlu & Daudy. c Les Peres Richaud, de Baifc, Archanibauc, Efpa- gnat, s.Martin, Puchats , lcF. Cormier» See.
  • de U Chine. Lettre XÍI. 297 Mogol, & fur tout dans les Miilions dc Mandure, Miilions,ou nous voyons renaif- tre de nos temps les premiers fiecles de l’E- glife y ou les fiddles extremement pauvres &privezde routes les douceurs de la vie , femblcnt ne vivre que defoy, d’efperanee, &de charité-, ou les Miffionnaires, pour s’accommoder aux couftumcs du pays èc s’attirer la confiance des peuples, pairent toute leur vie dans les forefts, à demi nuds, & biTilez par les rayons du foleilmar- chent prefque touiours fur les fables ar- dens, ou dans des cncmins pleins d’epines, ne prennent pour toute nourriture qu’un pen de ris avec quelques herbes inlipides, & nc boivent que de l’eau jaune & bour- bcufe des foil’ezoudesmarais. C’eft-la qu’un grand nombre dc nos Pe¬ res ont fouftbrt Stfouffrent encore tous les jours les prifons, les chaifnes, les foiiets, & tous les tourmens que l’enfer a couitume dc fuggerer aux ennemis de noftre fainte foy; c’cft-là que le Pere2?nf
  • 1 s>8 Me moires fur i’Etat prefènt tafchent par leur fervcur d’obtcnir du Cict la mefmc grace. Peut-eftre que cc portrait, mon Tres- Révercnd Pcre ,neplaira pasaux gensdu monde, peu fairs à donncr aux fonit'ranees lejufte prix qu’elles meritent, & gonfter ce cjui eft de 1'ifprit de Dieu; mais je fçay bien qu’il ne. ralentira pas le zele de nos Peresqui vivent cn France, & qui afpi- rent depuis tant dani.ées à nos penibles emplois. Ces millions ont pour euxd’antant plus 4’atrraits, qu’clles paroiflent aux auctes plus affreufes: s’iU nVfpcroicnt trouver dans les Indes que les croix ordinaires, aufquelles la Providence aflujettittousles Etats du monde, & dont Jfe s u s-C hr i st a particulierement enrichi le Chriltianif- me •, contents de la vie reJigieufe tk dcs cx- cellentes vertus qu’on y pratique, ils n'au- roient peut-eftre jamais penfé à quitter lèurs amis, lours parens , leur patrie; mais ils chcrchent ailleurs, felon le confeil de l’Apoftre, cç qui nous manque icy de la PaJftoM de J es u s-C hrut; & ils veu- lent remplir route Fé: endue, toutela hr- geur, &; route la profondeur de cette di¬ vine lay, qui les porte avec faint Paul à.de- *eiiir les viftimes de la plus pure chari-
  • de U Chine. L éttkf. XII. 299 té, jufqu’a fe faire anathêmes pour le íaluc de leurs freres. Ce font-!à neanmoinsces Apoftres,mon Tres-Réverend Pere , que 1 envie nous peinr quelquefois en France avec de ii noires couleurs; & que 1’hercfie toujours oppofée au veritable zele, accufe fi fou- vent d’ambition, d’avarice, d’impieté & d’idolatrie; ils font trop heureux d’eftre en butre à tons les traits de la calomnie, pourvu qu’ils n’ayent pour ennemis que ceux de 1'Egliíè Sc de la vcrité; & certai- nement la guerre ,.qne de femblables ad- verfaires leurs declarem avec tant d’ani- moíité dans l’Europe, ne les joftifie pas moins, que cellc qu’ils declarent eux-mef- mes fi ouvertemenc au Paganifme dans les Indes. Cepcndant quelque juftice que les hom¬ ines (ages leur faflent ibt ce point , il eft tres-vray que cela ne fuffit pas pour les juf- tifier devant Dieu, aux yeux dciqnel les An- gesmefme nefont pasfans ruche. Apréstous les efforts de noftrezcle, il faut non feule- ment reconnoiftre avec bumilité que nous íbtnmes tous des fervi eurs inutiles, mais avoiier encore avec des fentimens de fra- yeur,qu’cn vain nous gagnerionsà Jisus- Ckrisx routes les nations de la terre sii N vj
  • 300 Mimo iresJiir 1'Etat prejènt nous fommes aífez lafches que de negliges noílie propre faluc, & de nous perdrc mal- heureufement nous-mefmes. Je fuis avec un profond refpeót, Jvlon Trcs-Reverend Pcre» i .Voííre tres. humble & tresi jíbeiiTant ierviteui,L.J.
  • de la Chine. Let t re XIII. ijti •«ocí<*>i :<*>3 'j&,. Lettre XIII. A Monfcisncur O tE Cardinal de Jan son,- La Religion Chrétienne nouvellement ap- prouvée par un Edit public, dans tour lEmpire de la Chine. M ONSEIGNEUR, II femble que Ie Ciel fenfible aux tra- ■ vaux de nos Mifljonnaires, qui depuis plu-- iieurs années one arroie la Chine de lours Í «ours, veiiille enfin établir folidement cette nouvclle Eglife. Jufqu’icy die a efté-íu- jette á une infinite de revolutions, fforif- fante fous le regne de quelques Empereurs, perfecutec au temps de leurs minoritez, & prefque entierement ruinée durant les trou¬ bles domeftiques > mais toiijours chance- lante par la rigueur des loix qui ont laiílé le droit de la détrinre, à ccux mefine qui l’ont le plus favorifée. Car les Tribunaux fouverains de la Chi-
  • 3^)2/ Memoircs fur I’Etat prefect nc, ennemis declarez de rout cuke étran- ger,p!utoftpar itnefpritde politique, que par un attachement fincere à la religion tin pays, out fouvent condamné la loy chré- tienne & puni Icveremenr ceux qui avoicnt le courage del’embraiTer. Plufieurs ne laif- foient pas d’ecouter la voix de Dieu plutoft que celle des homines j .mais la plufpart craignant pour leur fortune, bien loin dc fuivre la verité-connue, n’ofoient pas mef- me s’en inllruire. Ilya cent ans que nous tâchions par tou- tes fortes de voyes,de lever cet obftade, prefqtie invincible à la converiion des grands. L’heurc du Seigneur n’eftoit pas encore venue. Il vouloit cxercer la patien¬ ce des Chretiens , éprouver la conftance des Miflionnaires, & augmenrer par là le merire des uns & des autres. Mais er.fin cet h. urctix moment vient d’arriver , & l’Empereur a donné àfesfujers une entiere liberte de confcience, en approuvant pat un Edit public la loy chréticnne, danstou- te i’etendu&de fon Empire; * Vous avez,, Seigneur , rompu les chat fries cjui teno/ent voftre fainte Religion captive. C’eft a pre- fent que nous pouvonsfans danger vous ojfrir de facrifices, çr , rvocjuerpulitiejuemait vo¬ ire now. Nous vous prefenterons nos v«hx}
  • de la Chine. Lettri XIIF. 303; non p hi sen fecret comme auparavant, mats enprefence detout le pe:tple,duusles Temples eju'on nouspermet d'clever a voflreg!o:re. & ' cjiti vontfaire de I’anciennc Babylone ,une nouveUe Jernfalem- Voicy , Monseighehr, i’occaiion Sc toute la luite.de cct heureux évencraent. J_ E P.ere Alcala Dominicain Efp.ignol», lam cles plus zelez Miffionnaires de le Chi¬ ne , avoir acheté une maiton à Lankj , pe¬ tite ville de la Province dc Cbtkjain. Quoi- que cet établiíT. mrnt fuft exptcilement contre PEditdeióóç. le Mandarin dulieu, quines’y citoir pomt oppofé,ayant dans la fuite cfté choque de quelques paroles in- diferetes, qui échapperent aux domeftiques - de ce Pt re, reioluc de ne pas diffimuler da- vantag - , de proceder juridiquement conn • hiy. ll demanda done au M flionnaire com¬ ment il avoir, ofé s etablii dans la Ville í : pourquoy il y prefehoit une loy étrangere í ícmeime de quel droit il pouvoit demeu- 1 rer dans I’Empirc ? Ce Pere avoir bien pré- vul’orage, &il s’y eftoit déja prepare. Je m’etonn •, Seigneur, dir-il eiKfé|>ondant au Mandarinque vous me fall! ’Zq$>reient uncrime,'dunechofe quevous a’iftezpas
  • 3&4 Memoires furl’Et at prefnt defapprouvée dans lcs commcncemcns. Vous fcavez bien qoedepuií quclqucsan- „ nées l’Empereur confeive dans 1’Empire „ cinqde mes freres Européens, (ilvouloit „ parler de nous) que non-feuleinent il les „ a appellez d la Cour, mais encore que par „ un Edit public il leur a donné pouvoir de „ s’etablir en quclqne endroit du Royauiv.e ,c qu’illeurplaitoic>eeítpoilrbundeuxque ,, j’ay achetécette maifon,& je nvy fuis lo- gc, iufqu’d-ee qu’il vienne luy-meíir.e cn »» prendre polltflion. * » Au reílc ,-vous fçavez aufli qu’il fut per* » mis aux anciens Miffionnaires de rentrer « dansleursEglifes, quand 1’Empcreur leur » fit la grace de les rappcller de leur exit, w Confultezlà-deíTus vos regiftres, &vousy v ttouverez mon nora. Quelque mois aprésun autre Mandarin follicité par celuy de Lankj , ou du moins fiouííc par fon exemple , refolur d’arrefter , e progrés de noftre fainte loy: il ende- fendit l’exercice dans route 1’étendue de fon gouvernement, par une Ordonnance qail fit afficher en diflferens endroits. La Religion y eftoit traitée dune manicre íi injurieufe, quele Perelntorcetta de noftre Compagnie, & Miífionnairedans laCapi» tale de cçtte Province, necrut pas pouvoir
  • de U Chine. Lettre Xlfl. 305- diffimuter cct affront fans trahir fon mi¬ ni itcre. Il crut mefme eftve cn droit d’accuier dans les formes cetennemi declare de l’E- vangile, dont la conduite eftoit fi éloignétS' des intentions de l’Empereur. Car ce Prin¬ ce pea d’annees auparavant, avoir de fa propre main rayé plufieurs lignes d’un li¬ vre , qui mettoit la loy chrérienne au nom- bre des fecftes dangereufes Si des herefies populates. Ce livre eftoit d’un grand poids, non-feulemcnt à caufe de fon Au¬ teur, illuftre par fa qualité & par fon meri- tc ; mais beaucoup plus,parce qu’on l’a- voit compofé pour l’inftruftion du peuple, d qui, felonia couftume, il devoir eftrc Iff plufieurs fois' durant Tannée. Le Pere Intorcetta jugea done que e’e- coit une temerité puniftable dans un petir Mandarin, de condamner de fon autorité' privéc,ce que l’Empereur fembloit avoir, approuvé. Deforte que ce Pere écrivit une lettre extrémement forte au Gouvcrneur d& la capitalcvdans laquelle il leprioitd’obli- ger cet Officier fubaltcrnc de fe dédirc & .de faire déchirer cet écrit injurieux. il ajoffoit mefme que pour répareríwttefau- te, il fouhiitoit que le Mandarin fit metti.a d’autres affichesen la place des premieres .
  • $66 Memoiresfur I’Etat prefinf plus favorables à la Religion ,& plus con- formes aux intentions de l’Empereur. Le Gouverneur envoya cette lettre au Mandarin, & par malheur onlaluy rendic un jour d’Audience, à la vue du peuple, St au temps mefmc qu’il eftoitoccupéà ren- dre la juftice. 11 fut fi fenfible d cet affront, que contre la couftume des Chinois, Si malgré fon phlegme naturel, il fe leva de fou tribunal, tranfporté de colere, fé plai. gnit de 1’audace du Miffionnaire, & protef' la tout haut qu’il s’en vengeroit. Pour mieux réiiffir, il fe joignit au Man¬ darin de Lankj ,8c prit avecluy dcs meiii- res pour démiire entierement, s’il pouvoir, la Religion Chrctienne. Ils commencererif d’abord parattaquerle Pere Dominicain', dont ils efperoient venir plus facilementd bout, car ils ne poiiyobnc iti'perfuader qu’il fuft du nombrc des aticiens Miffionnaires, Pour s’en éclaircir, ils firent venir des co¬ pies authentiques de routes les procedu¬ res qu’on avoit faites durant tout le cotirs de la perfecution contre le Pere Fit ( cat e’eftoit fon nom) à deflein de le confrontei avee luy-mefmc. Cell une adreflè aílèz ordinaire aux Mandarins Chinois , d’interroger les cri¬ mineis, non-fculcment fur les fairs, tnais
  • de ia CÍilnt. Lettre XIII. 507 encore fur une infinité de circonftances inutiles, faifant écr^e avccbeaucoup de foin coutcequ’on y répond. Ainfi, aprés avoir long-temps parlé de tout autre cho- íe, pour diftrake 1’efprit, ils retombent; tout à coup fur l’affaire dont il s’agit: ils rc- commencent plufieurs fois 1’inftruftion» ils changent l’ordre des interrogations, Sá- fiippofent adroitement des réponícs con¬ traíres à cclles que le coupablc a donnécs, afinde lefaire coup cr, Sede démeíler ainíi; plus aifément la verité. Le Pere Alcala auroit fans doute efté fort. embarraíTé, fi par une providence parricu- liereiln’euftconferve une copie de ces an- ciennes procedures. Sçachant dont Pin— tentionde fesjuges, il s’inftruifit fi bien de tout ce qui s’etoit autrefois paífé en cct- te matiere, & parla fi conformément au premier- interrogatoire, que fes ennemis ne purent jamais fe prcvalair contre luy de fes réponfes. Ainfi, toute la tempefte retomba fur le Pere Intorcctta,contre qui ils çfioient bcau- coup plus anirnez-', mais parce que cePcro nc demeuroit pas dans le lieu de leursgou- vernemens, ilsgagncrent fécrercmcnt plu- fieurs Mandarins confiderabies, & en par- siculierlç Yice-Roy> qui joignoit à un pou«-
  • jo8 M moires fur 1’Etatprcfent voirabfolu dansfa Province,uneaveríicm encore plus grande pruria Religion Chie- tienne. Ils prirent tous de concert la réfolutioa de miner le Chriftianifme; &c aprés avoir faitcherchcr dans les archives de 1’lnten- dant de police, tòutes les procedures qui s’eftoient faites autrefois contre les Mif- íionnaires , on trouva enfin le decret de \66<). qui leur défendeit de baftir- des Egli- íes, d’ eníêigner en public ou en particulier la loy des Européens, de donner le Baptef- me aitx Chinois, de diftribucr aux Chre¬ tiens des médailles , des chapelets , des croix & autres femblablcs marques de la Religion. Les MiíGonnaires n’ignoroient pas ces défenfes,mais leur zele particulier, &l’e- xemplede Pekin, ou 1’Evangile eftoit pref- chc à la vue mefme de l’Empereur, fans que perfonne y trouvaft à redire, les avoir obli- gez de paífer pardeíTus les regies ordinai- res de la prudence humaine. Ces mefmes ooníiderations avoient ferine les yeuxàla plufpart des Mandarins des Provinces;^ quand quelqu’un d’eux fc mettoit en de¬ voir d’arrefter les progres de la Foy, on tal- ehoit de l’appaifer par des prefens & par des lettres de recommandation > que les
  • deU Chinô. Lettre XIII. 30* Peies de Pekin nous procuroient jou mef- me, s’il cíloit neceílàire, on employoit con- treluy 1’autodté del’Empereur. Les ChaíMfis de Ham-tçbéou, dont le Pere Intorcetta prcnoit foin,navoient pas eftédes moins fervens. Lcur courage avoit paru fous le gouvernement $le plufieurs Mandarins , rous oppofoz à noftre fainte Foy; mais il néclata jamais davantage, que dans 1’occafion preíence. .Gar le Vice-Roy croyant cftre en droir de tout entrcprendre envertuderArreft dont .j ay parle,fit af- ficher à la porre de noftre maifon , dans touresles places publiques de la capitale, &enfuite dans plus de foixarue & dix villes de fon gouvernement , une nouvelle fen- tencc , par laquelle il défendoit fous de grieves . peiues l’exercice de la Religion Chrétieone; ordonuantà ceux.quiravoienc embraílée de1’abandonner. * De plus , aynnt appris qúe le Pere Intor¬ cetta eftoit autrefois dans la Province de Kianfi , Sc qu’il n’avoit point eu permiilion dela Cour de s’etablir dans c
  • gto M moires fur l'Etat prcfmt » Je vous commande outre cela de la part da »» Vice-Roy, de brufler tousles Livres devo- u tre Religion, avec les tables dlmprimerie u que vous avez dans voftre mjsjpn. Cefont des planches ou I’on a grave coutes lcs fciiilles , 8c dont Ton peut tirer des exem- ^plaires, àmefure qu’onenabefoin. 'Le Pere fans s’etonuer, répondit tels? Jeluy enfus rendre de tres-humblcs „ adions de gracesi &C pour luy donner plus „ long-temps des marques de raa reconnoif* w fance, je Yoiilus l’accompagner à fon de- » part fur le canal ,ouileftoit avec toute fa » Cour. » Ce grand Prince, qui m’avoit déja ho- « noré de plufieurs démonftrations de fa „ bicnveillance, diftinguant ma barque par. u mi line infinite d’autres , la fit approchct » de la fienne,&me die des chofesfi obli- ^ geantes, qu ’aprés cela je ne penfois pas w devoir encore eftre expofc aux duretezJ:
  • de la Chine. Lettre XIII. 311 Sttx infultes d’aucun de fes Officiers. «• Mais puifque cet exemple n’a point fait ** d’impreifion fur l’eiprit du Vice-Roy; rap- « porcez-luy, que I’Empereur ne voulant pas « queje I'accompagnafle plus loin,meren- «« voya avec ces dernieres paroles, qui me «* font trop avantageufes pour ofer y ajoiuer « ou en diminncr la moindrc chofe. Voftre « áge avance, me dit-il, ne vous permetpas «< dc mefuivre davantage, vous n'efies pas en •* efiatde foujf'rtries fatigues dun voyage;je « vous ordonne de retetfrner en vofire Eglife, « Cr d’y pajf menpaix le rejle de vos jours. Que « file Vice-Roy trouble non-feulement cctte « paix par des :Ordonnances irijurieufcs au «1 Dieu que j’adore; mais s’il me chaflfe en- n core honteufement de fa Province, je luy « laiíle à juger lequel de nous deux s'oppofe „ le plus ouvertement aux volontez de l’Em- „ pcreur. „ Pour cc qui regarde les tables ou l’»n a „ grave la loy dc J*sus-Chrisi & fes „ maximes,àDieuneplaife que je foisaflcz n impie pour y mertre le feu. Le Vice-Roy en « eftpourtant le maiftre, puifque jenc puis « réfífter à fa violence; mais dites-luy qu’a- « vant de s’y réfoudre, il doit commcnccr „ parmcbrufler moy-mefme. „ Le Vice-Roy furpris de 1’intrcpiditc du
  • "Memoires fur IEtat prcfrtt Miffionnaire, n’ofa lien entreprendre fur fa perfonne, mais il renvoya cettc affaireà plufieurs Mandarins fubalternes > qui eiv- ■rentordre dc citer ce Perealeurs Tribu- naux, & de l’inquieter fur toutes chofes., fansluy donnerun moment derelafche. Le •Pere Intorcctca, qui tomba pour lors ma- Iade , euft pu facilement fe difpenfer de - comparoiftre, mais il craignit de perdre ces précieux momens, quela Providence luy avoitménagez, de confeflcr hautement le nom de J e s u s-C h r i s t j & ne pouvant •fe réfoudre à reader durant ce glorieux combat, il fe fit porter devant fes Jngesa accablé d’un coftc par la force du mal qu il iouffroit, &c beaucoup plus encore par la vtte de foil Eglife defolce; mais d ailleurs íi animé de 1’Efprit-Saint, dont les Martyrs ont couftume d’eftre fortifiez,que detous les Mandarins qui l’interrogerent, il n y on cut aucun , qui n’admiraft la grandeur de fon courage. Ainfi , malgré les ordres rigoureux da Vice-Roy -,prcfque tous le traiterent avee beaucoup de diliin&ion , jufques-là mef- me que l’un deux fit rudement baftonner en pleine Audience un Officierde Juftice, qui avoit manque de refpcét au Pere, ajou- rant que les accufations ne rendent pas cou-
  • âe la Chine. Lettre XIII. jr$ pable,&cju il taut avoir cite j uftement con- danne, pourmeriter d’eftre traitéen cri¬ minei. Le Pere Intorcctta prevoyant d’abord que la pcrfecution feroit violente, avoit écrit aux Miilionnaires dc laCour, afin qu’ils y apportaifent quelquc remede. L’Empereur eftoit alors en Tartarie, ouil prenoit le divertiffement de la clialTe. Le Pere Gerbillon, François de nation, & l’un de ceux que le Roy a envoyczàla Chine,y avoit accompagné ce Prince,dont il eftpar- ticulicrement aimé, &qui letientprelque toujours auprés de fa perfonne: ainfi ce tut à luy que lcslettres furentadrellees. t Ce Pere lie crut pas devoir en parler à I’Empcreur, mais il fe contenta de deman- der une lettre de recommandation au Prin¬ ce Sofa», 1‘iin des plus puiflans Miniftres de l’Empire, & Ton ami particulicr, lequel écrivit fur le champ an Vice-Roy d’une ma- nicre extremementforte.il lui reprefentoit, qu'un procedé comme le lien, fentoit un peu la violence, & eftoit bienéloigné dc la moderation &i de fa prudence orcunaire: Nous vivons, luy difoit-il, dans un temps qui demande beaucoup de douceur dr dedif- cretiou. VEmpereur cherche toutes les occa¬ sions de favorifer les Docleurs de la loy Chre'- Tome II. Q
  • 314 Memoiresfurl’Etat prefènt titrate> comment pottvezj-vous l tty p la ire en les perfecatant ? Croycz,-moy, Vexemple da Prince doit faire plus d’ imprejpon far nos ef- prits, qae tons les Arrefts des Tribnnaux} & les anciens Edits cjuc la Cottr elle-mefme ne vent plus fuivre, ne doiventpoint efire a prefent la regie de nofire condnite. Si voiis favor,fe^ les Mffiionnaires, compte^ejue I'Empereiir votts en fçauragrfs & s’d m’efi permis d’ajouterqttelque chofe d ce dernier motif,foytz, feâranffi tjueje feray fenf bid tons les bons offices qne votts leur rendre^jt ma recommendation. j Lc Prince So fan eft fi confidere dans tout l’Empire , foir parl’honneur qu’il a d’eftre proche parent de l’Empereur, foie par fa charge de grand Maiftre du Palais, loitpar fon credit & fon habilcte, qu’en route au¬ tre rencontre le Vice-Roy de Checjttiamfe feroit fait un fort grand plaifir de recevoit une de fes lettres, & n’auroit pas balance un feul moment à le fatisfaire, mais la paf- fion 1’avoir aveuglé: & le depit qu’il cut de fe voir moins puiflant a la Cour quun ctranger, lc determina a faire ientir au Mii- fionnaire qu’il eftoit du moins le maiftre en fa province. r r-r a \ II commenca done par le iaihr de plu- fjeurs Eglifes,qu il donna aux Prcftres des
  • dela Chine. LettireXIII. 315- fâux Dieux, aprcs cn avoir: arraché les fa- Ctez monumens de noftre religion. II fit ties Ordonnances be.mcoup plus rigoureu- fes que les premieres ; il menacalePere de fon indignation, s’il n’abandonnoit Ion troupeaujil lit prendre plufieursChrétiens , qui s’tftoicnt trop ouvertement déclarez. Qaelques-uns d’euxfurent mis en prifon, on chailia cruellement les autres; & ce fut alois que la perlecutiou devint fanglante par les tourmens , que ces genereux Con- feílêurs foffrirent pour lc nom de Jesus- Christ. Parmi ceuxqui fc diftinguerent,un Me- decin fit fur-tour éclatcr fa foy.il avoir efté vivement touche de voir les Autcls du vray Dicu depoiiillez, les croix brifécs, les fain¬ ts images expofécs àlariféé &àl’impie- té des Idolatres. Pour réparer cetteinjure, & ne pas laifler les Fiddles fans les marques ordinairesdeleur Religion,il diftribua à chacun deux des images & des croix. 11 al- loit de porte en porte avec ces precieux ga¬ ges denoftte faint, animam les foibles, & confirmam les pluscourageux dans la foy : N’apprehendcz, point, leur difoit-il ,celuy cjHi ne petit exercerfon fable pouvoirqxefur les corps j mats craignez, ce grand Dieu, qui apres vous avoir ojle lavie,peat encore pu-
  • 3x6 Memoires farl’Etat prefent nírvoflre ame d'une more cternelie, & fouf frez,p hit of toftte forte de fupplices, que d'a- handonner fa fainte loy. Le Mandarin choqucde la hardiefle du Medecin, commanda qu’on le chargcaft dc chaifnes; & aprés 1’avoir fait traifner devant Ton tribunal, onfe dilpofoit à luy donner une cruelle baftonnadc, quand Ton fillcul, qui eftoit accouru avec pluiieurs autres Chretiens, fe jettaá genoux aux pieds du Juge, & le pris les larmes aux yeux, dc permettre qu’il rcccuft le chafti- ment pom fon par rain. Ce fervent Medecin, qui ne refpiroit que le mavtyre, eftoitbien éloigné de ce¬ der fa placed un autre jil ladefendit con- ftamment; &c pour lots il fcfitentr’eux un combat, que les Anges admirerent, &qui rendit la Religion Chrétienne relpeótable mefme aux Idolatres, Le luge en fut éton- nc;& fetournant du coftédeces illuftrcs Confeílèurs de J e s u s-C hrisi :Allez, leur dit-iljCff emprejfement à foujfrir le chá- timent de vos fames mcrite quelque indul¬ gence. Je voitspardonne; mats dorefnavant fongez, a contenter le Vice-Roy,& à obe'ir avec plies de foin aux ordres de I'Empereur. Quand l’efprit de Dieu s’tft une fois cmpaic d’un ccçur,les paroles des horn-
  • deId Chine. Lettrê XIII. 317 Jnes ne font guere capables dc le toucher. Ce fervent Medecin,que lavuc dcsfuppli- cesavoit rendu plus courageux,continua comme auparavant fes exercices de charité; & fon zele tit par-tout tant de bruit, que le Mandarin n’ofa plus le diilhnuler v il fe trouva mcfme fort choque du mepris qu’il fembloit faire dc fes menaces. De forte qu’il ordonna à fes Officiers deleluy ame- ner pour cn taire un rigoureux exemple. En eiFetjille fit battre enfaprefence ti cruellement, que les afliftans cftoient éga- lanent furpris, & de la feveritédu Juge Si de la patience de ce bon chrétien. Aprés cette fanglante execution, quelques-uns de fes parens, qui cftoient accourus i ce trifte fpedlacle, fe mirer.t en devoir de le porter en fa maifon; mais il voulut- abfolumcnt eftre conduit al’Eglifej Si quelque effort qu’on fit pour Ten détourner, ileut enco¬ re aflez de force pour s’y traifner luy mef- me, appuyé fur les bras de plufieurs Chre¬ tiens. Il yarriva tdnt baignéde fon fang > & s’cftant profterné aux pieds des Autels: Seigneur, dit-il, vous efles témoin aujour- d’huy cjue jeprefere vojirc fainte loy a toutes les douceurs de la vie. Je ne viens point vous demander juflice du fang cjue vos en- nemis ont re'pandu, je viens vous offrirceluj
  • 3i$ Memoiresfhrl'Etat prcjènt ejHi me refie. Je ne merite point de mount pour une Ji bellecaufe-,mais votes,mon Dieii, vous merited bien le facrifice cntierde mA vie. Enfuite s’eftant tournc du cofté duP. Intorcetta, qui commençoit à le confolcr: Ah!mon Pere,réiponAit-i\,jeferois àpréfent au comble de ma joye,fi c’eftoit mon z,ele, & non pas mes pechez^,qui m’eufi attiré ce leger chafiiment. Cet exemple & plufieus autres,queje ne rapporre point, firent tant d'impreflion fur 1’elprit dcs ldolâtres,que plufieurs d’en- tr’eux réfolurent d’embrafler la Religion Chretienne,perfuadez que dcs fentimens fi conTaires à fa nature corrompue\ne pou- voient venir ni de la paflion ni del’errenr. Parmi ceux que le faint-Efpvit roucha, il y en eut trois qui parurent pleins de cette xucfme foy , qui failoit autrefois dans la primitive Eg!ife,prefque autant de Martyrs que de fidéles. Its eftoient jeunes bien- faits, de qualité, fur-tout engagez par leur eftat à fuivre atfeuglément les inclina¬ tions du Vice-Roy. Cependant comptant pour rienleur fortune temporelle ,ils de- tnanderentpubliquement le Baptefme. Le Pere,pour cprouver la foy de ces fer- vens Neophytes* ne leur cacha rien de ce qui pouvoit les ébranler; mais il eut beau
  • dc In Chine. Lettre XIII. 319 leur rcprefenter larigucur des Edits, 1’in¬ dignation dcs Mandarins, la defoladon ou ils alloient jetter lcurs families-, le danger deperdre leurs biens,leur hotmeur,kur propre vie : toutes ces confiderations ne fervirenc qu’à les animer davantage. De forte quaprés une aflèz longue épreuve. ils furenc iniciez dans nos faints Myfteres». & prirent part comme les autres à la Croix de Jesus-Chu-IST. Leur convci fion fortifia les foibles, & confola*le Pereln- torcetta dcs manxque la perfecution avoir déja fait fouffrir à fon Eglife. Mais le Vice-Roy enfut d’autant plus outré, qu’il n’eut pas alors route la liberte d’en témoigner fon reílèntiment. Car au mefme temps onluy rendit deuxlettres de la part du prince Sofa» : l’une eftoit pour le Pere Inrorcetta; l’autre, qui s’adreifoit à luy-mcfmc, eftoit pleine dereproches, fur ce qu’il fembloit fairepeu ce casde lare- commandation du Prince: JeneuJfe jamais cru, lui difoit-il, t]Ue pottrplaire a dcs gens mal intent tonnes, cjui out eigriwjlre cf- pnt contreles Chretiens, votes enjjfe^aban- donne les confeils qieeje votes donnois. C’efi comme voftre ami, que jay tafehf de votes infpirer de meilleters fentimens. PetfeTfy encore fine fois, & fades reflexion fee cc/t O iiij
  • 310 MemoiresJter I'Etxt frefent moí qut vous parle. J’attends de vofre amitil trots ehofes. La premiere, que vous rendie^ vous-mefme au P ■ Intorcetta la lettre qtteje luy écris. La feconde, que vous contentiez, tellement cePere, quilait lieu de fe loiter des bons offices que vous luy rendrez,, & qutl men rende lay mefme témoignage. La trot- féme, que d’orefnavant vous ne troubliez plus les JVÍtffionnatres ni les Chretiens• Au refleje fuis rrtarri d’eflre oblige'de vous écri- re ft fouventfur cette matiere. St vous char¬ ges à 1’advenir de conduite,je vous écriray une troifieme fois, pour vous refílercterimais Ji vos emportemens continuem, voicy la der- ntere lettre que vous reccvrez, de moy. Alors le Vicc-Roy fe repentit de fes pre¬ mieres demarches. Neanmoins il cftoitíi engage, qu’il ne crút pas pouvoir reader avec honneur. Il avoit fur-tout dc la peine àrechercher d’amitie un Miflionnaire qu’¬ il venoit de traitor publiquement avec le dernier mépris; mais comrae il craignoitle reilentimentdu Prince So fan ,le plus puif- fant & le plus accredité Miniftre de l’Empi- re, il pdPle parti d’un cofté, de s’en tenirà ce qu’il avoit déjafait contre les Chretiens, fans pouilèr les chofes plus loin;& de l’au- tre, d’envoyer un de fes Officiers à Pekin, pourfe difeulper auprés du Prince.
  • de la Chine. Iettre XIII. 3x1 Cependant 1c P. Intorcetta inltruit fe- crctement des lettresquclcVicc-Roy avoir receues, donna avis aux Millionnaires de la Cour,du pea d’cffet qu’elles avoient produit. De forte qne ces Peres réfolu- rent enfin d’en parler à l’Empcreur, en cas quo le Prince So fan fuft luy-mcfme de cec avis, lls luy racontcrent done ce qni fe pat- foit à Ham-tcheou , l’obftination du Vlfce- Roy, l’affli
  • 3iz Mctnoiresfurl'Etdt pnfcnt gion,ferendirent auPalaisle2r.deDecembrc cie l’anneeiiipi. Si demandererit audiance. L’Empercur envoy a qnelques Eunuques de confiance , pour íçavoir ce qu’ils defi- roient. Les Peres leur expoferent d’abord les excés atroces du Vice-Roy de Ham- tchiou, rant à Regard des Milfionnaires qua Regard des Chretiens de Ton gou- vernement. Ils ajouterent qu’ils fouf- froient depuis long-temps fans le plaindre, dans la penfee que leur patience pourroit peut-eftre adoueir fan efprit jmais que com¬ ine le mal devenoit tons les jolirs plus grand, fans aucune efperancc de remede; ils venoient fe proftemer aux pieds dcl’Em- pereur, comme à l’azile ordinaire de l’in- nocence opptimée,pour le prier tres-hum- blement de donner à leurs freres dans les Provinces, cetce heureufe paix dont ils joiiilíõient eux-metmesà Pekin, àlavuc & fons la prote&ion de fa Mnjefté. L’Empereur, à quion rapporta cc dif- cours,voulut éprouver la conftance des Peres; il leur fit une réponfe peu favora¬ ble ; mais comme ils ne ceilbient point de reprefenter les malheurs ou cettc indiffe¬ rence du Prince les alloit précipiter; il en- voya de nouveaux Eunuques, pour leur marquer qu’il elicit étonné de les voir fi
  • de la Chine Lett re XIII- 313 enreftez dela Religion Chréticnne. E(t-il « poffible , leur ft- il dire , que vous foyez « toujoursoccupez d’un monde ouvous n’e- « res pas encore, & que vous comptiez pre{- <« que pourrien celuyou vous vivcz prefen- « teinent ? Croycz-moy , chaque chote a fon « temps: ufcz mieux dece qucle Ciel vous « metentrc les mains, & remettcz aprés la « vie tons ces foins, qui ne font bons que « pour les mores, Pour-moy ,ajoúta-t-;l en « r.ullant, je 11c m’interefle guerc on routes « ces affaires de 1 autre monde,&jenc me « mets pas cn peine de decider cous les pro- « ccs de ces efprits invifibles. Alors les Peres accablez de douleur, & verfant un torrent dc larmcs, fc profterne- rent à terre. Ils conjuroient les Eunuques de rapporter à l’Empereur letrifte dftatou ils eftoient reduits. Ce feroit la premiere _fo/.t,difoient'ils,^«e ce grand Prince abatt- donneroit des innocent, &paroiftroit itifen- fble a nos ptears. Eft-ce pares que nousfoin- tnes des eftrangers inutiles, qu'ilnous trattè dela forte ? Du rnoins, Mejfsurs, dites-luy que le Dieu du Ciel & tie la Terre,pour qui nous combattons auquel il luy eft redeva- ble de touts fa grandeur, merits bienqutl employe fon pouvoira le fairs reconnoiftre, & fa juftice 4 punir ceux qui I’outragent
  • 314 Memoircs fur I’Etat prefcnt dans lapcrjonne dt fes Admiflres. 9* Enfio, aprés touces ces épreuves, ce bon « Prince touche de compalfion, ne put pas « dillimuler plus long-temps fes veritable* w fentimens. 11 envoya done aux Peres, qui » eftoient toujours profternez â l’une dies » portes du Palais, un Officier de fa cham- » bre, pour leur dire qu’il deiapprouvoit le » procede du Vice-Roy de Ham-tcheou, & « qu’il vouloit bien pour l’amour d’cux,met- », tre fin à fon injufte perfecution : qu’au refte » il y avoit deux voyes pour y reuillr. La pre- m miere, d’envoyer au Vice-Roy un ordre (ê- « cret de reparer au piutoft les maux paílèz-, „ que cette voye, quoy-que moins cclatante, * eiloit la plus facile & la plus feure. La fe- o) conde de prefenter une requefte , &i d’ob- » tenir des Tribunaux un Arroft fiivorableà « tons les Miffionnairesj ce qui termineroit d « l’avenir tons les differends. Qu’ils viílènt » done entr’euxce qui feroit leplusconve- » nable dans les conjonftures prefentes, & ” qu’apres avoir pefé les raifonsde part& *» d’autres, ils revinflent le lendemain luy dé- " clarer leur derniere refolution. Les Peres marquerent fur le champ leur tres-humble reconnoiílance à l’Empereur, par les profternattons atcouftumces j&re- tournerencpleins de 1’efperance d’ungrand
  • de U Chine. Lettre XIII. 31J fucccs, mais fort incertains du parti qu’ils devoient prendre. Ils confíderoicnt d’.une part le danger cju il y avoir, de mettreleur caufe entre les mains du Ltpou, toujours declare contrc la Religion Chretiennc; Que peut-eftre il n’en falloit pasdavantagc pour réveiiler routes les anciennes accuiations , que le temps fembloit avoir allbupies •> Que les Million- naires nouvellement eftablis dans les Pro¬ vinces , qji’on avoir jufqu’alors dérobez à laconnoiílànce dela Cour,feroient obli- gezde fe retirer de la Chine,ou d’aban- donner toutes les Millions jQiPau moins le procede dc ceux qui avoient bafti denou- velles Egliíès, & converti tin grand nom- bre d’Idolatres contreles défenfes exprefi- fes des Parlemens, fuffifoit pour juftiher lc Vice-Roy dc Ham-tcheouiQac nfinles cho- fes pou voient prendre un tel tour par 1’arti¬ fice denos ennemis,Scparies fccrettesme- nées des Bonzes, que bien loind’etcindre, comrae nous penfions, le feu d’une perfe- cution particuliere j nous allutnerions un incendiegeneral dans rEmpire,qui ne fi- niroit que par l’entiere defolation du Chrif- tianifme. Ces raifons, quoique tres-fortes Sc tres- folidcs d’clles - melmes , eftoient neau-
  • yi.6 ‘Memoircs fur I'Etat prefnt nioins balancées par les reflexions fuivan- tes. Quelqueprotection que les Empcreurs cufl’enr donné jufqti’alors aux Millionnai- res •, Ton avoit neanmoins experimenté, qn’tTe ne fuffiioit pas pour obliger tousles Mandarins des Provinces à favoriier les Chretiens •, Sc il s’en trouvoit tin grand nombre, qui prévenus contre nous, foit par ce mepris univeríel , que l’education Chinoife infpire ordinairement pour les eftrangers foit par les calomnies des Bonzes; ou bien encore par un faux zele du bien public, fe faifoient un merite de nous détruire, Sc renverfoient fouvent en peu de jours l’ouvraoe de plufieurs annécs. Ces perfections particuliereS étoient d’autant plus à craindfc , qu’elles don- noient lieu à nos ennemis cachezdcfe de¬ clarer ouverrerhent contre nous, Sc de for¬ mer un gros parti, qui écoit ordinairement appuyé de la'Cour fouVeraine des Rites, rotijours attentive aux occafions qui fe pre- fentent d’arrefter dans I’Etat, le cours des nouveautez eftrangeres. De forte que fi dans ces facheufes conjonctures, les Em¬ pereurs , par une providence particulierc, ne nous euflent honorez de leur bien-vcil- lance ; il y a long-temps que le Chriftianif- me auroit cite detruit dans 1%Chine, Si
  • de la Chine. Lettre XIII. 327 peut-eftre qu’a prcfent la memoire enfe- roit entierement éreinte. On conlideroit done que peut-eftre la Cour ne nous feroit pas toujours fi favora¬ ble y qu’il ne falloit qu’un moment pour perdre les bonnes graces dc l’Empereurj ou ce qui ciloic encore plus dangereux, Four s’attircr (on indignation \ que dans eftit d’inftabilitc, ou le trouvoit la Reli¬ gion Chrétienne, les moindres oppofitions des Mandarins fuffil'oient pour endetour- ner le pcuplej&queles Grands eux-mcf- mes , n’oferoient jamais le declarer ou le convcrtir, dans la crainte d’eftre un jour refponfables aux Parlements de leur con- verfion ; dont peut-eftre dans la fuite, on leur feroit un crime. Au contraire, li Ia loy Chrétienne eftoit une fois approuvee par un Edit public, rien ne pouvoit al’avenir en troubler l’ctablifle- nient: que commeelle feroit moinsodieu- fe aux idolatres, les Chretiens en feroient une profeífion publique , & qu’enfin les nouveaux Millionnaires entreroient libre— ment dans ce vafte champ de l’Evangile, & y femeroient fans aucune contradiction cette laintc 'parole, qui produiroit alors au centuple. La feulc efpcrance d’un f grand bien dé-
  • Memoires fur l'Et at prefect termina les Peres à tenter cette dernieré voye i d’autant plus qu’ils ne croyoient pas pouvoirtrouver à l’avenir aucune occahon Í)lus favorable d’y réiiifir. La memoire des ervices importans quele P.Verbied avoit rendus à l’Etatjeftoit encore toute fraiche. L’Empercur avoir témoigné combien il ef- toit fenílble à la réfolution que le P. Gri¬ maldi avoit prife, de repaflèr pour l’amour deluy les mers, & d’entreprendre un tres- long Sc trcs-peniblc voyage. Le Pere Tho¬ mas Flamana s’oecupoit alors avec un zele infatigable dansle tribunal des Mathema- tiques , oiiil s’eiloit acquis la reputation Si d’un fçavant horame & d’un tres-faint Mif- íiionnairc. Le P. Pereira, Portugais , tra- vailloit de Ton code depuis long-temps à plulieurs inftruments Sc à diverfes machi¬ nes , qui entretenoient agreablement le Prince. Mais ccqui nous avoit entierement gagné fon efpnt, eftoit la paix que lc P. Gerbillon venoit de conclurc à trois cer.s lieucs de Pekin entre les Chinois & les Mofcovites. Le Prince Sop»,proche pa¬ rent de l’Empereur , Sc Plenipotentiaire, fut charme de fon zele, Sc publia par tout que fans luy cette negotiation ne fe feroit jamais terminéeà l’avantige de l’Empitc. 11 en parla en ces termes à l’Empereur, Sc il
  • ãela Chine. Lettre XIII. $2.9 luy infpira deilors pour ce Pere des fenti- mens d’eftime & d’qffedtion, qui ont cfté dans la fuite au-deià de tout ce que nous en pouvions efperer. De plusce mefmePerè avecle P. Bouvet, toils deux Francois, & du nombre de ceux que le Roy avoir en- voyez à la Chine cn 1685. s’appliquoient dcpuis pluficuvs annécs à enfeigner la Geo¬ metric & la Philofophieà I’Empereur, avec un tel fucccs qu’il ne pouvoit fe laílèr de les cntretenir fur ces matieres. Mais parce que tous ces fervens Million- naircs eitoicnt perfuadcz, que quand il s’a- git de Religion ,lcs fccours humains font fort inutilcs, íiDieii dcfon cofté ne con¬ duit fecretement tout l’ouvrage ; ils com- mencerent par implorer la puiilance de ce- luy à qui rien ne peuc relifter. Ils répandi- rent leurs coeurs en fa prefence, & luy di¬ rent avec cctte mcfme confiance qui anima autrefois Judith dans fon entreprife : Ele-fiA- vez,, Seigneur , eleven aujourd’huy voflre bras en nofire faveur, comme vous avezffait autrefois ,dr detruifz, tous les obfiacles que la malice de nos ennemis nous oppofe; cjue ceux-cjtti'fe font vantcz, de pouvoirrenverfer vostemples, ejui ont de'japrofane'vos autels, dr foitillé le tabernacle de voflre nom , fen- tent àprefent que devant vous, toute force
  • 330 Mcmoires fur I’Etat prcfnt rieft
  • de U Chine. Lettre XIII. 33? iiinfiavecde fimplcs Miffionnaires. A voir de quelle maniere il entre dans le détail de tomes leurs affaires, comme il lour parle , comme illes conduit; ne diroit on p.isq ie c’eftun particular qui ménageles interells de fon ami í Cependant c’cff un des plus grands Rois du monde, qui fe donne tous ces tnouvcmens pour contcnter quelques eftrangers, aux dépens mcfme desloixles plus fondamentales de 1'Etat. Mais enfin cen’eftpas merveille qu’un Dieu , qui pour établir fa Religion s’eft humilié luy-mefme, jufquà fe faire fon- blable aux hommes , oblige quelquefois les plus grands Princes du monde, àfe dé- poiiiller de leur majefté, Sc de leur orgueil naturel, pour cooperer àce grand ouvrage. Car certainement, quclque foin que nous ayions pris dc nous rendre ce Prince favo¬ rable ; nous devons icy principalement re- connoiftre l’efficace de la grace divine. C’cft lavoix route-puiffante du Seigneur, qui pent feule, pour parler avec lecriture, b rifer les cedres & cbranler les mo/itagnes du defen , c’eft à dire , abaiffer les Grands du monde, Sc donner à leurs cceurs tous les mouvcmens qu’il luy plaift. Durant quetoutesceschofes fe paffoient à Pekin, le Vice-Roy de Ham-tchfots, q»i
  • 332, Memoires fur l'Et at prefent avoit eu letemps de fake quelque reflexion fur fa conduite, n’ctoit pas tranquille en fa Province. Le credit du Prince Sofan luy faifoitde l’embarras & il craionoit fur tout foniufte reíTentimcnt. Pour l’appaifer, il prit le parti de luy envoycr un de fes Offi- ciers, lous prétexte de fe juftifier en fon cf- prit i mais cn effet, pour aigrir les princi- paux Mandarins du Ltpou contrcles Mif- iionnaires, en cas qu’il y trouvaft quelque ouverture. Ce fut en ce temps-ld que cet Officier arriva à la Cour j mais le Prince Sofan ne voulut pas feulement lecouter , & en le renvoyant brufquement, il luy dit : qu’il s’eftonnoit fort que fon maiftre fift iipeu de cas des perfonnes que l’Empereur ho- noroit de fon affedion, &t qu’il employoit avec tant de confiance en fon fervice. Pour ce quiejl, ajouta-t-il, de leur affai¬ re , je n’j prens d'autre part que celle que ce Princeyveut bicn prendre luy-mefme. Ces Peres ont imploreft protection,! Ifçaura bicn leurrendre jufiice fans que jem’en mejle. An refle quandj’ay écrit en leur favour , ceftoit ntoins pour leur faire plaifir, que pour donner par-là une marque d’amitié au Vice-Roj,cn ( le retirant du precipice ell il s’ejloic imprii- demment jette'.
  • de U Chine. Lettre XIII. 333 Cerre réponfe étourdit tellemcntcet Ot- ficier, que fans fongerà faire aucune autre demarche , il s’en retourna aufli-toft à Ham-tche'ou ,rendre comptc à ion mailtre du mauvais faeces de fa commiflion. Les Peres, qui en fluent avertis , connurenc par-la qu’il n’y avoir point de temps à per- dre , & qu’il falloit au plutoft prohter de la bonne difpofition du Prince Sofan. Ainiile jour de la Purification de la Vierge , ils fe tranfporterent au Palais,& offrirent à l’Em- pereur avec les ceremonies ordinaires , la requefte qu’il avoit luy-mcfme compofée, dont voicy la traduition. SIRE, Notts expofons d voftre Majefte' avec la foumiffton la plus parfaite & leplus pro fond refpett dont nous fommes capables, le com¬ mencement, lafin,& les motifs de nofire tres- humble priere, dans I'efperance quelle vou- drab ten lécouteravec cette prudence qui ac- compagne toutes fes actions, & cette bicnvetl- lance dont elle a couftume de nous honorer. Le neuviéme mois dc la luneje P. Intor- cetta fujet de voftre Majefte, qui fait fa de- meure dans la vide de Ham-tcheou, nous averttt que le f^tceroj avoit donné ordre aux
  • 334 Mcntoires fur I’Etat prefect 4Mandarins de fa Province,de renverferles templesdcs Chretiens, & de bruflerles tables d’imprtmerie ,fur tejquelles on a grave tons les livres denojtre Religion. De plus il a de¬ clare' publiquement, que nofire doitnne eft faujfe & dangereuje ,
  • de la-Chine. Lettre XIII. 33J Vous furpafeZ, Sire, lespluigrands Rois par mi vos predecejfeurs,qui out de leur temps permis dans la Chine les fauffes religions. Car vans aimez, uniquement la verité, dr vous n’approitvezjpasle menfonge. C'eft pour cela qtten vijitant vos Provinces, vous donnemitlc marques de voftre ajfcftion royti¬ le aux M’Jftonnaires Europe'ens , quifefont trouvezj fur voftre route; comme ft vous euf- ftez, voulu par-la temoigner, que vous efti- miezj leur loy , & que vous eftiez, bien aife qu’ils s’e'tablijfent dans vos Etats. Ce que nous difons icy eft public dr generalement connu de tout l’Empire. Lors done que nous voyonsle Vice-Roy de JJam-tcheou, traiterla Religion Chrétienne de Religion fauffe & dangereufe; lorfque nous apprenons qu’ilfaittous fes ejfortspour la detruire , comment pouvons-nous renfer- mer en nous-mefmes noftre jufte douleur, & ne pas declarer a voftre Majefte' ce que nous foujfrons ? Ce neft pas la premiere fois, Sire, qu on nous aperjecute'fans raifon. Autrefois le P. Adam Schaal voftre fujet, comble' des fa¬ vours extraordinaires devoftrepre'decejfeur, fitconnoiftre à toute la courqueles regies des mouvemens celeftes, eftablaes par les anciens aftronomes Chinois, eftoiemt toutes fauffes}
  • 3f> Memoircs fur I’Etat prefent il tnpropofa d’autres, qut s'accordoientpttr- fattcmerit avec les afires; on les approuva, & on sen fervit avec fucce's, de forte quece changement remit I’ordre dans /'Empire. Vofire Majeflefçait ce cjtti fe pajfa pour Ion ' à Pekjn : il nous eft per mis auffi de nomen fouvenir, puifque ce font ant ant de graces que nous y resumes. Adais a l’oc cafion de ces err ears abolies, combien ce Pere ne fouffrit-il pas dans la fa¬ te par les calomnies de fes ennemis ? Tam- quam-fien dr ceux de fa faction I’accuferent fan fife merit de pi ufieurs crimes, fotts prétexte de nouveauté, commefifa nouvelle Afirono- mie neufipas efte'd’accord avec le Ciei. Il mourut fanspouvoir alors fe jufiifier; mats vofire Majefie' mit en fa place le P.Verbiefi, dr le comb/a de tant defaveurs, que la vie de ce Perea efie trop courte , dr fes paroles tr op foibles, pour marquer a tout le monde la grandeur de fa reconnoijfance. 11 a nean- moins rejfenti vivement tons fes bienfaits,& c eftpournefirepas tout-a-fait ingrat, qu’il a employeplus de vingt-ans a compofertou- tes fortes de livres pour I’utilite'publique, fur I’Afironomie, I’Aritmetique, laAdufi- que , la Pbilofophie, qui font encore dans le Palais, aveeplufieurs autres aufquels iln’a pas eule temps demettre la derniere main. Mats
  • de ía Chine. L e t r r e XIII. 337 Aí ais puifque voftre Majefte' eft parfai- tement inftruite de toutes ces purticularitez,, nous n’ofons pas la fatigtter davantage par un plus long difcours. Nous la prions feule- tnent de fatre reflexion, cjue tout cela nefuf- fit pas pour nous attirer l'affection dr Id con- flance des peuples ,fi, comme on nous en ac- cufe , la loy que nous prefchons eft faujfe & dangercufe; comment, Sire, juftificrla con¬ duits des Princes qui nous ont honored do leur eftime ? Cependant ,pour ncricn dire de fes prede- ccjfeurs, voftre Majefte elle-mefme a telle- ment compté fur noftre ftdelite', qu’elleor- donna an P. V:rbicft de fondre des canons d’une nouvelle efpece, pourmettre fin d une dangercufe guerre. Elle fit traverfer les va- ftes mers de I'Ocean au Pere Grimaldi, pour aller en Mofcovie avec les lettres dr le fceatt du fupreme tribunal de la milice; elle a en¬ voys plufteurs fois pour des affaires impor¬ tantes, les Peres Pereira dr Gerbillon d Vex- trémite de la Tartarie. Neantnoins voftre Majefte fçaitbien que ceux,quifie gouver- nent par les principes d'unefauffe religion, n’ont pas accoutumé de fervir leur Prince avecftdelitS. Ils s'abandonncntprefque toil- jours d leurs proprcs pajftons, dr ne cherchenfi jamais que leur intereft partisulier. Tome PL £
  • '33í? Memoíres fur l'Elat prtfnt Si done nous rempliffons exailement nos devoirs , fi jufiqu’icy nous avons toiijours cbercbe le bien public, il efimanifefie yue ce %ele vient d un coeur bien di/pose dr plein d une efiime, d une veneration, dr Cfi now Vofons dire) d'uneJinguliereaffeãion pour laperfonne de vofire Majefié j au contraire, Ji ce cceur cejfoit de vous efire foúmis, il fc- roit dejlors oppofe a ladroite raifon, au bon fens, & a tout fentiment d’humanite'. Cela fiuppose, Sire, nous vous prions tres- humblernent de confderer quaprés les fati¬ gues d un long voyage, nous fommes enfin arrives dans vofire Empire, non pas avec cet efprit d'ambition dr de cupidite', qui y conduit ordinairement les autreshommesy mats avec un ardent defir de prefeher à vos peuplcs la feule veritable Religion. Et certes quand nous parufmes icy pour la premiere fois, on nousy re fit avec beaucoup de marques de difiinilion, ce que nous avons dc'ja fouvent dit, dr que naus ne fçaurions repeter trop fouvent. La dixie'me anne'e de Chun-tchi , on nous donna la direction des JMathematiques. La quatorx,iémeannée du me fine régne, on nous permit dc baflir me Eglifie à Fekjn ; dr I’Empereur mefen- vou- lut bien nous accorder un lieu particular your noftre fepulture. La vingt-feptiimt
  • de'la Chine. 1f.ttr.e XIII. 339 (0:»ee de voftre gloricux regne, voftre Ada- jefte hotter a la memoire da Fere Ferbieft, non fieulcmcntpar dcs titres nouveaux, mats encore par le foin quelle prit de lay faire rendre les derniers devoirs avec tine pompe prefique roydle. Pen de temps apre's elleafift- gna un appartement & des maiftres anx nouveaux Mijfitonnaires François, pour lettr faciliter I’eftude de la langue Tartare. En- ftn,elle parut ft contente de leur conduite* quelle fit infierer dans les archives, les fter- vices quits avoicnt rendus a I’Etat dans leurs voyages de Tartaric , & dans leur negociation avec les Moficovites• Jfiuelbon- heur, Sire, & quelle glotre pour nous d’efi- tre jugez, capables de fiervir un ft grand, prince ! Puis done que voftre Majefte, qui gou- verne ft fdgement cette grande Monarchic, daigne nous employer avec tant de confian- ce, comment fe peut-iltrouverun fie ul Man¬ darin aftez, deraifionnable, pour ref after a I’unde nos fireres lapermiftiou de vivreen fia Province ? En verite', Sire, on ne pent aftez, de'plorer le fiort de ce bon vieillard, qui demande humblement.dansyunpetit coin de la terre,autaut d‘efface qu'illuy enfiaut, peur pajfier tranqnillement le refte de fieit jours, (fir qtti ne pent I'obtenir.
  • 54° Uemires fur ['EM prefent Ceft pour cela , Sire, que nous tofts, Us tres-humbles fujets de vofirc Majefté, qui fommes icy comme des orphehns abandon- nez,, qui ne voulons nuire a perfonne, qui tafckons mefme d'eviter lesprocés, les que¬ re lies & les moindres conteftations i c’eft pour cela que nous vous fupplions de prendre en main nofire caufe,avec ces fentimens d'equi- tc, qui vous font fi ordinaires. Ayez,, Sire, mtelque compafiion pour des perfonnes, qui n ont commit aticun crime; dr fi vofire Ma¬ jefié, aprés s’efire informée de nofire condui- te, trouve en ejfet qUenous foyons innocent, nous la prions de faire connoifire a tout l'Empire, par unEdit public , lejugement quelle aura porte de nos mcenrs dr de nofire doftrine; c’efi pour obtenir cettegrace, que nousprenons la liberte de luy prefenter cette requefie. Cependant tous les Mijfionnaires fes fujets, attendront avec crainte dr avec tine parfaite foumtjfion ce quelle voudra bien enordonner. Van trentiéme du regne de Camhi, le feix,iéme jour du donate me mois de la lune. L’Empercur receut cette requeue , Si l’cnvoya let8. da mefme mois au tribunal des Rites, avec ordre de (’examiner, &de luy en faire.au p!utoft fon rapport ■, mais parceque routes les Cours des tribunaux
  • de la Chine. Lett're XIII. 341 fe ferment à la Chine à pea pres en ce temps-la, jufqu’au 15. du premier mois de 1’année fuivante, le Lipon ne put répondre que le iS. decemefme mois. Aurefte fon avis fut tres - contraire aux intentions de I’Empercur & aux interefts des Miifion- naircs. Carles Mandarins, aprés avoir rapporté fort au long les anciens Edits contre la Re¬ ligion Chrétienne , conclurent que cette affaire ne demandoit pas une plus grande difeuffion, Sc qu’on s’en devoit tenir aux premieres ordonnances des Parlemens Sc de laCour, qui défendoient fous de grié- ves peines aux naturels du pais, d’embraf- fer la loy nouvelle des Européens; que ce- pendánt, ils jugeoient à propos deconfer- ver l’Eglife de la ville de Ham-tchéou, &C d’ordonner aux Mandarins de cette Pro¬ vince , de ne pas confondre la Religion Chrétienne avec les fedes feditieufes dei la Chine. L’Empercur fut prefque auffi fcnfible que les Miffionnairesà ce nouvel Arreft.Quand on le luy prefenta, il parut chagrin, & le laiiTa plufieurs jours dans fon cabinet fans fe declarer, afinque lesMandarins du Lipou, avertis de fon intention, euflènt le temps (de revenir. Mais comme il vit leur obftina- P iij
  • 34i Memobes fur FEt At fnjênt tion, il ne voulutpas révolter lcsefpriss, il íè réfolutenfin ,quoiqu’à regret , de le figner. Cette nouvelle jetta les Peres dans la conílernatiou ; & un Gentilhomme de la chambre npmmé Chao , que l’Empereur leur avoit envoyé pour les confoler, les Wouv,a dans un cftat digne de companion. II en fut luy-mefme touché, (car il noss aime tendrement, & il nous a rendu en plu- áeurs occafions des fervices^íTentiels.) Cet Officiertafcha, çomrne il en avoit eu or- dre, de moderer leur afflidion; mais foit que ces Peres ne fulfent pas maiftres d’eux- mefmes , ou qu’ils ne fongeaíTent plus à ménager un Prince, qui les avoit abandon- nez •, íls dirent en cette occafion tout ce que la plus vive douleur peut infpirer auxper- íonncs afíligées. Que nous fervent, Seigneur, (ajoute- rent-ils à la fin) routes les graces qu’il a pLíi jufqu’icy à rEmpereur de nous faire, puif- qu’en cc moment il les rend ltiy-inefme inudles 2 Eftoit-ce. pour nous faire tomber dunemanierepluséclarante,qu’il s’eftoit ii long-temps appliqué à nous clever? Quel plaifir aura-t-il de nousvok deformais, la honte &la rougeur fur le front, fervirdc joiiet à nosennemis & de fpeótacle à tcut
  • de la Chine. Let t re XIlI. Hi i Empire? Pourra-t-il bien danslafuite, ce Prince, qui nous avoir fi tendrement ai- mez, pourra- t-il bien, fans cn eftre emeu, apprendre que la populace nous infulte; 3ue fes moindres Officiers nous font battre ans les tribunaux; que les Vice-Rois nous chaiTent de leurs Provinces ; qu’on nous exile honteufement de fan Empire ? Nous luy donnons nos foins,nos eftu- des, toutes nos veilles : une pardede nos freresfonr déjamores dans letravail, les: autres y ont ruiné leurfanté; & nous, qui vivons encore, pouílèz du mefme defir de luy plaire, nous luy facrifions volonderS tòus les momens de noftre vie. Nous efperions meriter, par ce zele, qu’il approuvaft enfin la Religion que nous pref- chons à fes peuples ; (car pourquoy vous le difllmuler,Seigneur, à vous qui connoif- fez depuis long-temps les veritables fen- timens de noftrecasur) c’eftoit-la, vous le íçavez, l’unique motif de toutes nos entre- prifes : quelque puiílãnt, quelque magni¬ fique que foit ce grand Prince, jamais nous n’aurions eu la penfée de venir fi loin lé fer¬ vi r, fi l’intercft de noftre fainteloy ne nous y avoir engagez. Cependant, il la proferic aujourd’huy, & figne luy-mefme le hon- zeux-Arreft de noftre condiamnarion, Voilu, P iiij
  • 344 Mtmolres fur I'Etat prefent Seigneur, oil aboutiifent nos cfperaricesj voila le fruit dc tous nos travaux. Avcc combien plus de tranquillité aurions-nous reçu une fentence de mort, qu’un Edit do cette nature 2 Carauifi-bien nepenfczpis que nous puiflions furvivre à la perte du. Chriftianifme. Ce difeours, que le trouble & un torrent del armes accompagnoient, fit beaucoup d’imprdllon furl’efprit dccet OlKcicr. 11 fut fur le champ le rapporter à l’Empereur, & il luy peignit la douleur des Peres avec des couleurs fi vives, que ce bon Prince fe laifla toucher. 3’ay toujours, dit-il, chercbe les occasions de les favorifer; mats les Chi- nois ont traverse tous mes bons dejfeins. Je nay pu pour cette fots mempefeher de fuivre le torrent i mats enfin, quotqu’tl en foit, ils feuvent compter que je les aime, & queje ve les abandonneray pas. En effet, il commença de les employer plus que jamais en fon fervice •, mais il n’y trouvoit plus ni la mefme ardcur dans l’e- xecution de fes ordres , ni 1a mefme fereni- te fur leur* vifages. Ils paroiiloient tou— . jours devant luy eftonnez, mornes, & com- me étourdis du coup qu’ils venoient de re- cevoir. Cependant bien loin de fe rebuter, il leurpropofa de faire venit àlaCour un
  • dela Chine. Lettre XIII. 34J docteur en mcdecine, nouvellement arrivé à Macao, lequel pour eftre plus utile aux Millions, s’eftoit fait Religieux de noftre Compagnie. Les Peres répondirent, que ce Do&eur avoir fouhaité, avec beaucoup de pallion, d’employcr fa fcience Serous fes fecrets à conferver une fanté aufli précieufe que ccl- le de fa Majçfté •, mais qu’eftant eftonné de l’Arreft qu’on avoir porté contre les Chré- tiens, il ne fongeoit plus à la Chine; Sc qu’il fe diípofoit à retourner en Europe; que neanmoins, puifque fa Majefté l’or- donnoit ainfi, on écriroit inceflamment à Macao pour le faire venir. Durant que les Miflionnaires eiloient plongez dans l’amertume, le Vice-Roy de Ham-tchhtt triomphoit de ces premiers íuccés, Seprenoit déja des mefures pour acheverfoi ouvrage. Il occupa durant plu- iieurs jours tous les Commis des Bureaux, à faire descopies du nouvel Arreft, pour .les répande en toutes les Provinces; en- fuitc il fitrontre lesChrétiens desordres beaucoup lus rigoureux que les premiers. Enfin, cotme il ne doutoit plus de la vi- íloire, il evoya à l’Empereur une ample requefte ontrc les Miflionnaires , pour adiever d les défaire enrierement; mais P v
  • 34
  • de ia Chine. Lett re XIII. 347- plaifir ds favorifir ces bons Mtfiionnaires; mats le dfchainement des Mandarins con- treux, ne mu pas per mis de fuivre mon inclination. ffiuoy, Sire, rcpliqua le Prince, nefles- ■vous pas le maifire ? Et cjuand il s’agit de rendre jufiice
  • 348 Mctnoires fir I’Etat prefcnt ccLi> leur Loj n'efi point fedttieufe , & ne ■porte pax les peuples a la revolte ; ainfi tl nous Jemble bon de la permettre, ajin que tons ceux qui voudront I’embrajfer, pntfi fent librement entrer dans les Eglifes, & faire uneprofejfion publique du culte quon y rend au fouverain Seigneur du Ciel. Nous voulons done que tous les Edits , qui jufqu’icy ont efteporte^contre elle par I'a- vis & le confeil de nos tribunaux ffoient a prefent d/ch irez, & brufiezVous , Mini¬ fires d’Etat, & vous Mandarins Tartares du fouverain tribunal des Rites, ajfemble^- vous, examines cette ajfaire, & me don net, au plutojl vofire avis. Le Prince Sofan fe trouva luy-mefmô dans c«tte aífemblée, comme il en eftoit convenu avec l’Empereur; & quoyqu’il ne fuft pas Chrétien , il y parla neanmoins d’une maniere Ci vive 8i Ci touchante en no- ftre faveur, qu’il fembloic plutoft défendre fa propre caufe, ou celle derEtat,queles interefts d’une religion étrangere. Voicy, fans y rien ajouter , fes propres paroles, comme elles fe trouvent dans 1’original, que je tradtiis fidellement. » Vous fçavez , Meffieurs , avec quelle » application, quel zcle , & quelle fidelité » ecs Européens s’employent au fervicc de fa
  • de la Chine. Lettre XIH. 34$ hdajefté. Les plus grands homines parmi ** nous , quoiqu’incereifez à conferver nos « conqueftes , íc fone plíitoft dévoiiez à la «• gloire, aux richdlcs, à lent fortune par- « riculiere, qua I affermiflement de l’Etat; « il en eft peu qui cherchent purement le <> ■ bien public. Ccs eftrangers au contraire, « exempts de toutes ces paflions , aiment « l’Empirc plus que nous ne l’aimons nous- «> mefmes; & facrilient volontiers leur pro- « pre repos à la tranquillicé de nos Pro- «* vinces. « Nous l’avons experimente durant le « . cours des guerres civiles, & dans les der- « niers démeílcz que nous avons eus avec les « Mofcovitcs. Card qui penfez-vous, Mef- « ileurs, que nous foyons redevables de l’heu- « reuxfuccés de cette negotiation ? llferoit « fansdoutedemonintereftde men donner « route la gloire, moy qui ay eftc le plénipo- « tentiaire pour lapaix j mais ii j’eftois aílèz « injufte pour m’en faire honoeur au préju- « dice de ccs Peres ; les chefs des troupes «« ennemies , tous mes Ofiiciers, ma propre « armée me démentiroit. « C’cft eux, Meffieurs , ce font ces Peres, « qui par leur prudence , leur adreílè , les
  • 35'o Mtmoires fur Te tat prefect *"leurs confeils, nous nurions efte oblige! ” d exiger, cm prix dc noftre fang, les droitt M que l’injuftice de nos- ennemis refufoit ii opmiafticmcnt d’accorder al’Enipereuv 5 5c peut-eftre qu’ap rebut vous auiicz 1c dé- m plaifirde nous en voir tout-a-fair dcpoiiil-. ** It-zt on-que du raoins jene feiois plus en s> eftatdeles défendre. ” Qu’avonwious fait, Mcflieurs, pour re- ” connoiftre un fi grand fervice ? Mais qua « pouvons-nous faire pout des gens qui ne « demandent ni richefles, ni charges, n lion* *» ncurs ? qui nous conflderent, ians fe met- » tie mefme en peir.e de noftre eftime 5 Cei> >j tainen.ent nous devrions eftre inconlola- « bles, s’il n’eftoit pas en noftre pouvoird’o- » bliger en quelquechofe des étrangers,qui » fe facrifient ft genercufement pour nous; ik n je croy, Mcflieurs, que quand vous y aurez n fait reflexion , vous me fçaurez bon gre de w vous avoir découvert le feul endroit, par „ Iequel ils font fenfibles à noftre recon- „ noifl'ance. *> Ils ont une loy qui leur tient lieu de tou* » tes les richefles du monde ; ils honorent j, une divinité, qui leule fait leur confola- 3, tion & leur bonheur. Pcrmettez-icur do m joiiir librement de cefeulbien qu’ilspof- fedent, Sc fouffrez qu’ils le communi-
  • et deUchhe. Letts.e XíII. 5jt quent à nos pcuples •, quoi-qu’en ce!a ils nous faílêit plutoft une grace , qua « nous ne leur en failons; ils vculenr bien « nous cn tenircompre , & la rccevoir de « nous comme a récompenfede rous leurs « fervices. « . Les Z/Ó0WJ de Tartarie, les Bonzes de la «> Chine ne font point troublez dans l’exerci- -•» cedcleurReligion. Les Mahometans mef- « me ont eleve uneMofquée à Ham-tçh/ou , -« qui domine far nos edifices publics. On •-« n’oppole point de digues àces torrens qui « • inondenttoutelaChineion dillimule, on « approuve en quelque.foite toutes ces fedtes « inutiles oudangercufess&quand les Euro- - pt'ens. nous demandem la liberte de pref- « cher une loy> qui ne contient que les ma- « ximes de la verm. laplus éputée, non-feu- « lenient nous les reburons avec mépris,mais „ . nous nous faifons encore unmerite deles „ cond miner: comme fi les loix, qui nous „ obhgcnt de fermer 1’entrée denoftre Em- „ pixe à la fuperftition & au menfonge , „ . avoient aufifiprofcritla verité. „ Comme le Prkice s’ecendoit beaueoup for ce point, il fat interrompa par les prin- cipaux de l’Aifemblec, qui luyremontre- xent, que quoi-qu’il put dire, il y avoit tou- jonrs danger que cette, nouvelle fcfte.nç
  • 'Memoircs fur l’Et at prefint caufaft dans la fuite du defordre ; & qu’il cftoit dc la bonne politique d’ctouffer en leur naifl'ance ces petits monftres de rebel¬ lion & dc difcorde; qu’enfin c’eftoicnt des eftrangers dont l’efprit & les fecrets dcf- feins pouvoienrtoujours faire quelque om- brage. >> Quel ombrage, rcpliqua le Prince ?-J’ay *»■ efté dix ans Colao , & je nay jamais eu au- *» cuneplainte contre les Chretiens. Croyez- « moy, Meffieurs , il feroit à fouhaiter que » tout l’Empire embrafl'aft leur Religion. Car » n’eft-ce pas cctte Religion qui commande » auxenfansde refpc&er leurs parens, aux " fujcts d’eilre fidéles à leur Prince, aux va- » lets de faire exa&ementla volonté de leur maiftre? Qui defend detuer,de rromper, » de prendre le bien de fon prochain, qui a „ en horrcurla calomnie & le par jure, qui „ improuve lemenfonge, quiinfpire la fim- plicité,ladroiture,lamodeftie, latempe- « ranee ? Exatninez , Meffieurs , & pene- » trez, s’il eft poffible, le cceurdel’hommej »> fi vous y trouvez un feul vice que la loy » Chrétienne ne defende , ou une feule vertu n qu’elle ne confeille, je vous permets da » vous declarer contreelle ;mais fi tout y eft « faint,& conforme à laraifon , pourquoy >j balancez-vous encore à l’approuver}
  • de la Chine. Lettre XIII. 353 Enfuitecomrae le Prince vitles efprits ébranlcz, il propofa les dix Commandc- mens de noftre Religion , & les expliqua avec tant d’éloquence, que les Mandarins fe regardant les uns les autres, & n’y trou- vant rien àreprendre,avouerentenfin qu - on pouvoitfans aucun danger fuivredans l’Erapire cette nouvelle loy. L’Empereur» qui fut averti de ce qui fe pafioit, voulut, pour rendre l’adtion plus celebre, qu’on af- fei.nblaft auill les Miniftres d’Etat , & les Mandarins du Lipou qui eftoient Chinois» à qui on fit fçavoir auparavant la resolution des Mandarins Tartares. Dans cette Aífemblée generale, on re- peta tout ce qui s’eftoit dit dans rAííèm- blée particuliere •, & aprés une infinite de mouvemens que le Prince Sofan fe donna pourfaire revenir les Chinois de leur an- cienne prevention, onconclut enfin àdon- nerun Arreft favorable aux Chretiens, qu - on fit en forme de requefte, afin de le pre¬ feri ter al’Empereur, & d en obtenirla con¬ firmation. Voicy comment il eftoit conçu. jr/oKpataifujet de voflre Majeãé, Pre- Jidcntdu fupréme Tribunal des Rites , & Chefdepluftettrs autres ordres, luyprefente cette tres-humble requefte avsc totite la Jou- mijftott & le refpdlque lay & fes sijfejfcurs
  • 3f4 Me moires fur I’Etat prefixt doivent avoir pour tons fes commandemens, fur-tout quand elle nous fait I'honneur dt nous demander nos avis fur les affaires im¬ portantes de I’Etat. Nous avonsfericufcmentexaminéce qui regarde les Europeens, lefquels attircfde V extrímité du monde par la renommée de vojlrefinguliereprudence, dr par vos autres grandes qualite^, outpaffi cette vafle eten- due de Mers, qui nous fepare de l'Europe. Depuisqu ilsviventparmi nous, ils rneri- tent nofire ejlime dr no fire reconnoiffancepar lesfignalezs fervices qu'ils nous ont rendus dans les guerres civiles dr etrangeres; par leurapplication continuelle a compofer des livres utiles & curieuxi par leur droit are dr leurfincere affcilion pour le bien public. Outre cela ces Européens font fort tran- qui lies, ils nexcitent point de troubles dans nos Provinces; ils ne font mal a perfonne, ils ne commettent aucune mauvaife allion: De-plus , leur Dotlrine n a rien de com- munavec les fauffcs dries dangereufes fec- tes de l Empire , de forte que leurs maxi- mes ne portent point lesefprits a la fedition. Puis done que nous n empefehons ni les Damas de Tartarie , ni les Bonz.es d: la Chine d'avoir des Temples , dr d’y ojfrir del’emeus à leurs Pagodes; bsaucoup moint
  • de hChine. Lettm XIII. jjy pouvons-nous d 'fendre aux Europe ens, qui ne font, ni nenfeignent rien contre les bon¬ nes loix, d’avoir auffi leurs Eglifes parti¬ al Iteres , & d’y prefcher pubiiq/tement leur Religion. Certainemtht ces deux chofesfe- roient tout-à-faitcontraíres I’une à l'autre, Cr nous paroiflrions manifeficment nous cen¬ tre dire nous-mefmes. Nous jugeom done yue tous les Temples dédiez, au Seigneur du Ciei, en quelqne en- droit c]U ils fe trouvent, doivent eftre con- fervezjy & qu onpeút permettre à tousceux qui voudront honorerce Dieu, d'entrer dans Jes Temples , de luy off rir de 1'encens , rJr de luy rendre le cultepratique jufquicy par les Chretiens,felon leur ancienne coufume. uiinfique nulny puiffe d'drefnavant former Aucune oppofition. Cependant nous attendron t l)-dejfus les trdres de voftrs Matefi/, afin que nous les puijfions communtquer aux Gouverneurs Cá* aux Cice-Rots tant de. Pekfn quedes autre s Vil/es desProvinc.es.Fait 1'anji.du regnede Cam-hy, le 3.10
  • Memo ires fur I'Etat prefent L’Empereur rcceut cet Arreft avec une joyequ’ilnepouvoit aifez exprimer. ll le confirma fur l’heure, & en envoya aux Pe¬ res une copie ícellée fiu grand iceau da l’Empire, pour eftr#, dit-il, eternellement confervéç dans Ies archives de leur maifon. Quelque temps aprés il le fit publier dans tout l’Empire: & le fouverain Tribunal des Rites, en 1’cnvoyant aux principaux Offi- ciers , ajoutoit dans fon ordre ce qui fuit: Vousclone, Vice-Rots des Provinces, rece~ vex, avec un tres-profondrefpect cetEdit Im¬ perial, drdés cju’il fera entre vos mains, lifez,-le attentivement ; ejlimex,-le, dr ne manquex, pas de Vexecuter ponSluellement, felon E exemple que nous vous en avons nous - mefmes donné. De - plus , faites- en faire des copies, pour le re'pandre dans tons les Eeux de vos gouvernemens ; & nous donncxj.avis de ce que vous aure^fait en ce point. Dés queleP. Intorcetta fut averti de ce qui fe paíToit à Pekin , il partit pour la Cour,&fut fe jetter aux pieds de l’Empe- reur , pour luy rendre de tres humbles actions dé graces en fon nom, & au nom de tous lesMiilionnaircs delaChine. Ce bon Prince, aprés luy avoir donné beaucoup de marques d’affe&ion, lcfit reconduire dans
  • de la Chine. Lettre XIII. 557 fa Province parle P. ThomasMandarindes Mathematiques. Il entra dans ft ville de Ham-tchcoti entrioraphe , parmi les accla¬ mations des. Chretiens, qui lc regardoient comme tin Ange do paix. Cependant comme Dieu mefle toujours quelque amertume à nos confolations, la joyedece bon Mitfionnaire fut temperéc .par l’entiere ruine de ion Eglife, envelop- pée quelques jours auparavantdans unin- ccndie public, dont une grande partic de la ville avoit eftc confumée. Cet accident donna lieu auP. Thomas de pricr lc Vice-Roy de baftirau Pcre une nouvclle Eglife, & il luy fit mcfme enten¬ dre que e’eftoit I’intentionde l’Empereur. Ce Mandarin avoir eu un chagrin incroya- ble du mauvais fuccés de fon entreprife, v que l’arrivee du Pere venoit encore d’au- gmentet; naais il fut an defefpoir d’ertre oblige de loger honorablement dans faca- pitale , un étranger qu’il avoit voulu peu de jours auparavant charter de fa Province. Iidiflimula ncanmoins en habile horn me; & pour s’accommoder au temps il donna au Miffionnaireunedes plus belles maifons de la Ville, jufqu’a ce qu'il euft luy-mef- me rebafti l’ancicn College. Ce ne.fut pas feulement à Hamt-chécz
  • W.7». '$% Mcmoires fur l"Etat prefnt que la Religion chrétienne íèmbla trioiti- pher. T-outes les Eglifes de l’Empire , que le nouvelEdit tiroit en quelque maniere de capttvité, en donnant aux peuplesla liber¬ te de confcience, firent par tout de gran¬ des réjoiiiífances ; maislaville de Macao, qui avoir autrefois fervi de berceau à cette Chreftienté naiflãnte , fir éclater particu- lierement fa joye par une fefle folennelle, •qu’elle accompagna de routes les marques de 1 allegreíTe publique, &quc la devotion du pcuple rendit encore beaucotip plus celebre. Ceux qui confidereront, M o n s e i- g n e u r , la forme du gouvernement de la Chine., les difficultez prefque infur- montablcs que les étrangers onteudetouc temps à y penetrer , l’eloignement des ef- prits pour les nouvcautez en matiere de Re¬ ligion v & d’autre part 1c petit nombre des Miifionnairesquei’Eiirope nous a fournis, les guerres civiles, & les. revolutions qui ontfifouvent trouble l’Etat en ce dernier fiecle; avoueront de bonne foy que cet évc- nemenr , Tun des plus memorables qui foient arrivez depuis la naiííànce de i’E- glife, ne peut eftre l’ouvrage de 1’efprithu- main : Dens antem rex nofier ante ftcula tpemus.es fainter» in medio terra, tn con-
  • dcU Chine. Lettre XIH. 3^ firmafli in virtutc tuá mart confre- gifii capita draconis.... tuus efi dies , cfr tua efi nox- CeftnoftrcDieu, c’cft noftre Roy érernél, qui a-opere le falut dans ce vaíte Royaume, qu’on appelle le milieu de U terre. C’eftluy quiaécablipour roújouw la tranquillité fur cette mer agitée & fa- racufe jufqu’icy par tint dc naufr.iges. Vous venez,Seigneur, de brifer la reftede ce' fuperbe* dragon, dont le nora eíloic íi réveré. C’cft doneàpcefenr que le jour& la nuit, c'eft-à-dire, 1’Orient & 1’Occident vous appartiennent, puifquel’un &l’autre monde ont enfinreconnu voftre Empire. Lorfque j’eus 1’honneur de reprefenter au faint Pere que 1‘idolatrie dana 1’Orient, attaquée de routes parts par les Miniltres dc l’Evangile, eftoit fur le point de tom- ber; & que fi l’Qn pouvoit une fois obliger la Chine de le declarer en noftre faveur, tons les peuplesvoifins, entraifnczparfon exemple, briferoient bien-toft leurs idoles, &: n’auroient plus de peine -à recevoir lc jougde lafoy: cette feule penfée penetra dejoyece faint Pontife , & réveilla en fon coeur cette fincere pieté,& ce zele ardent qu’il fait paroiilre en route occafion pour * * Le dragon fait les armes dc i’£n>pereur , k cft adort i la Chine.
  • Memoires fur I'Etat prefcnl le falutdes ames; mais il m’ajoiuaqu’un íí grand changcmenr n’cftoit pas un mira¬ cle ordinaire. Quels fentimens n’aura-t-il pas, Mon- seigneur, cn apprenant que ce qu'il ofoit pour lors à peine efperer., vient en- fin de s’accomplir pour lagloire de fon Pontificat, &pour le bien univerfel de la Chréticnté. Nous fçavons de plus que de- puis ce fameux édit, les Chinois courent on foule au baptefme, que les Mandarins encore Idolatres baftiflent des temples au vray Dieu ; qu’un Prince du fang * a renon- . cé à fes erreurs H embrafle la croix Si la foy de J e su s-Ch r i s t ; que l’Empereur mefme fait élever une Eglifeen fon Palais, & loge.auprés de fa perfonne les Minif¬ ies de l’Evangile. Ccs henteufes difpofitions obligeront v fans dome Ic faint Pore de donner tons fes foins à l’entier achevement de ce grand ouvrage. Nous luy demandons pour cela, des Patterns formez de fa main & pleinsde fon cfprit; des Miffionnaires defintercifez, fçavans , mortifiez, qui joignent la pruden¬ ce àla funplicite Evangelique,quinccher- chent que la gloircdc J e sus-C hrist, * Un autre Prince du fang > a depuis encore embraffc la foy. Si non
  • dc la Chine. Lettr e XIII. & non pas laleur, ouccllede Icur nation. Nous iouhaittonsenfinquetouslesRoyau- mes chrétiens puiílcnc à i’envi; fous I’au- toritédu faint Siege, envoy er Ieurs Minif- trcsdansces vaftesContrées, afind’ypar- tager nos travaux, &d’y étendre nos con- queftes ; quand les Univeriitez les plus nombreufes & les Seminaires les plus ce¬ lebres s’y tranfporteroient,ce feroit enco¬ re peu i & avec tout ce fccours nous ne laif- íêiions pas , pour parler avec l’ecriture, de £cmirfous le poids du jour&de Ucbaleur. Que fera-ce, filon abandonne ce nouveau monde au petit nombre d’ouvricrs que la piece dequelques Princes y entretient ? C’eft pour folliciter cette grace, que je prends aujourd'huy la liberte, Mouse i- gneur, de mettre entre vos mains les interefls de ces illuftres Millions. Je fçay que voús n’avez jamais entrepris aucune affaire importantepour le bien dc la Chref- tientc dont vous ne foycz venu à bout j & quand cellc, que je vous propofe feroit encore beaucoup plus difficile quelle ne l’eft en effet, je fuis en quelque maniere feurdufuccés.dés que vousvoudrez biea vous en charger. Cependant, Monseigneur, pout y réiilTir, iln’eft point neceilairc de mettre Tome II,
  • «gi Memoircs fir IEtat prefint en ufage routes ces qualitez de l’elprit qui vous tendem prefque toujours fuperieur aux plus grandes entreprifcs, cette fegelle .confommée qui vous mene par les routes les plus feutes, cette application conti- nuclle, que le travail le plus rude nepeut interrompre cette conduite adroite, infi- nuante, impenetrable aux plus clairvoyans, cct artenfin qui vous eft propre, de perfua- der Sc d’obtenir ce que vous voulez: tout cel a n’t ft point d ufage dans 1 *.ffaire dont il s’agit; il nc faut icy que vous abandon- ner a voftre propre zele, Sc employer cette • eloquence vive & naturellc qui anime vos difeours routes lesfois que vous foutenez dans le facré College les intereftsde la Re¬ ligion, ou que vous reprefentez au Vicaire de J e s u s-Ch ri s t les preflantes ncceili- •tezde l’Egliie. Vos foins, voftre pieté, Monsei- •gneur, feront fecondez d’autant d’A- pofti'es , que vous nous procurerczde Mif- iionnairespour lors les ido atres nouvel- lement convcrtis, 5c les fiuelles affermis dans la foy , fcntiront également les brands biens que vous leur aurez procure ; & les peuples écldrczde ces divines lumie- res , que le faint Siege répandra jufqu 3ux extremitez du monde, beniront route leur
  • ãe la Chine. LettreXHI. aft vie & la chance paternelle duVicaire da LVuS~%H VSr & le Zelc ardent de •c pcd niftlC‘16 ÍUiS aVeC Un tres-F°H MONSEIGNEUR/ Pev9stre Eminenc !' le fres-humble SCtres^ obeiiTancfemteur,
  • 564 Mmoires fur l’Etat prcfcnt L E T T R £ XIV. 0 A Monfieur l A ebe' Bignon. Idee generate des Obfervations^ cjue nous a vons fanes dans les lades & ala Chine• Quand yous ne fcriezpas à la teftedcs plus fçavans homines de I’Europe, par le rang que vous tenez dans l’Academic Roya- le; lap {lionque j’ay toujoui s eue,dc vous donnerdes marques de mon eftime,&de profiter de vos lumieres, m’engageroit i vous communiquer, ce que nous avons «jfjçutédaos les Indcs,pour la perfusion des íJences. 11 eft , Monfieur, de la reputation de cette illuftre Academic, avcclnqueile nous avons des li^ifons fi étroites, qu’un hom- mede voftre merice paroifle faire casdes perfonnes qu’cllc employe dans fes fon- Clions-, & jecrois qu’elle vous fcaura gre de la prgtcition que vous youdrez bieii
  • deUChine. Lettre XIV. nous donner dans le monde. Mais il eft encore plus de noftre intereft particulier, que vous examiniez à la rigueur nos ouvra- ges; & qu’aprcs avoir follicitécn noftre fa- veur l’eftime du public, vous travailliez par unefevcre& Içavante critique, à nous perfe&ionnernous-mefmes,&à nous ren- dre dignes un jour de fon approbation & de la voftre. Ce n’eft pas, Monfieur, que je vetiille icy vous expliquer endetail, tout ce que nous avons fait, pour acquerirà l’avenir "its conrsoiifance plus exaifce des mouve- mens des Ailrcs; ou pour donner desrnc- moires à ceux qui veulent penetrer plus avant, dans les fecrets cachez de la nature. Cet ouvrage qui a trop d’etenduc pour cf- rrerenfenné dans les bornes dune fimple Lettre, fera le fnjet d’un iufte volume, que nous aurons bien-toft lnonneur de vous prefenter. Mon deiTein n’eft à prefent quedevous en donner une idée generale, afin que con- noiflant par avance la route que nous avons tenue jufques icy, vous jugiez mieux de ce qu’il faut ajouter à noftre exaófcitude, ou changer à noftre methode. Quand nous partifmes de Paris, charges dcs inftrudlionsduRoy, de fes Miniftres* QJij
  • Memoires fhrl’Etatyrefent & de I’Acadcmie Royale, l’on ne fe propo- íoit rien moins que la perfeétion' des fcien- ces naturelles, maiscomme ce projet ren- fermoirune grande diverfitéde matieres, nous crjuimcs qu’ileftoit à proposdc nous partager : non-íèulement, parce que cha- cun de nous n’avoit pas aifez deloifir, pour fournir en mefme temps à tant de differen- tes etudes; mais encore, parce que l’efprit a luy-mefme fes bornes, & qu’il eft rare de irouver dans la mefme perfonne, un genie égalementproprc pour routes chofts. Ainiinous convinfmcsqueles uns s’ar-' tacheroient aux Obfervations aftrono- miques , à la Geographic , à l’examendes Arts méchaniques ; tandis que les autres feroient leur principal étude de ce qui re- gardel’Anatomie, la connoiftanccdes fim, pics, l’hiftoiredes animaux,& les autres parties de la Phyfique, que chacun choili- roit felon fon gouft : de maniere nean- moins, que ceuxlà mefme qui ft feroient bornezà quelque maticre, ne negligeroient pas Ye refte; quand Ie lieu, le temps, ou les perionnes leur donneroient occafion d’y faire quelque nouvelle découverte. On convint aulti qu’onfecoinnniniqueroit mu¬ tue! lenient fes lumieres, afin que chacun proficaft des reflexions communes) &qu§
  • de Ia Chine. Lettre XIV. 367 rien, s’il fe pouvoit, n’echapaft à noftre application. Mais quelque foin que nous priffions pour reuflir, nous conçumcs aifément, que fix pcríbnnes occupées d’ailleurs à 1’étude des langues, & à la predication de 1’Evan- gile , ne pourroiént jamais remplir un (i vafledeflêin. Il nous vintdoncen penféej nremierement, d’y engager lesEuropéens qui fe trouveroient alors dans les Indes, &: fur tout les Mifíionnaires •, afin que tous concouruílènc à une entreprife également utile & glorieufc à toutes les Nations. Se- condement,d’établir en plufieurs endroits, desmaifons particulieres, ou nos Mat he¬ rn aticiens fk nosPliilofophes travaillafient à 1’exemple & fousla conduitedes Acade- miciens de Paris', qui d’icy, comme du centre des fciences-, pourroieAt nous com-- muniqucr leurs penfées , leur methode , leurs décotivertes ;& recevoir, fi j’ofe ainfi fiarler, comme par reflexion, nos foibles umieres. Mais ces deux moyens fi propres d’c1::- mefmes à 1’avancement de noflre projet, 8c fi capables de rendre la France illuftredans la pofterité, ont cfté jufqtfà prefent aflèz inutiles. D’un cofté , nous avons trouvc dans les autres Nations tres-pcu de difpo-
  • 3^8 Memolres fiirl'Etat prejênt fidon à nous feconder de l’autre, les re¬ volutions de Siam ont renverfe le premier ©bíervatoire, que la liberalitc du Roy & le zefe de Ton Miniftre y avoienc prefque en- tieremcnt élevé. Ces accidens, quoique tres-fafeheux, ne nousavoient pas neanmoins rebutez:nous fongions à jetter à la Chineles fondemcns d’un fecond obfervatoire, encore plus ma¬ gnifique que ccluy de Siam, ll n euft pas eíté difficile d’en baftir enfuite plufieurs autres à Hifpaan, en Perfe, à Agra dans le Mogol, dans 1’Ifle de Borneo ions la^.i- gne, en Tartarie, & en quelques autres lieux, dont la fituation pouvoit faciliter 1’execution de noftre deifein j lorfque la guerre univerfelle, qui embrafe l’Europe depuis tanc d’annees, fe fit fentir jufqu’aux lndes, & rompit dans un moment toutes nos mefures. Peut-eftre, Monfieur, que la paix nous remettra dans ces mefmes routes, que l’o- tage nous a obligez d’abandonner, & qu’a- vec le temps nous joivirons d’un calme éga- lement avanrageux à la Religion, au bon- heur des peuples, & à la perfection des fciences. Cependant, comme les vents contraires n’empefehent pas les habiles pi- lottes d’avanccr un peu, quoiqu’ils. les re-
  • de la Chine. Lettre XIV. 5 69 eardent toujours beaucoup •, nous avons tafché raalgré toutes ces tempeftes , de fui- vre nos premieres vues, & de continuer un travail, dont l’eifay, comme vous allez voir, re fera peut-eftrepas tout-à-fait inutile. La difticultc qu’on a eu de tout temps à rcgler les mouvemens des Aftres, n’a pu elite furmontée, ni par les veilles des an- ciéns Aftronomes, ni mefrne par toute la penetration des nouveaux. Quelque effort 3ue noftre imagination ait fait, pour entree ans ces myftcrcs de la Toute-puiffmce du Creatcur, nous ne fommes encore que me- diocrement avancez; & il faut avoiier de bonne foy, que le Ciel eft beaucoup plus- éloigné de nos penfées &de noftre efprit,. qu’il n’eft élevé au-defliis de nos teftes. Rien ne peut nous en approchcr davan- tage, qu’une longue /uite-d’oblervations & une recherche exade de tout ce qni fepaf- íè dans les Aftres ; parce que cette atten¬ tion continuelle à leurs mouvemens , fai- iant fentir & cornnie toucher au doigt les. erreurs des anciens fyftêmes, donne lieu aux Aftronomes de les reformer peudpeu, de les rendreplus conformes aux appa- renees. C’eft pour cela qu’en ces derniers semps, on sell applique avec tant de foin, à perfeitionner les inftrumens ,les pendu- Oy
  • 370 Mcmdlrcs fur 1’Etat prejènt les, les lunettes , 6c tout ce qui peut en quelque maniete, approcher le Ciel de nos yeux. En France, en Angleterre, en Danne- mark, & en plufieurs aucres lieux du mon¬ de, on a élcvéde grandes-machines & b.if- ti de magnifiques Tours, comrae pourfer- vir de degrezà ceux qui veulent s’avancer dans cette nouvelle route ; &: le prc grés que plufieurs Obfervateurs y ont déja fait, eft fi confiderable, qu’on peut toutelperer à l’avenir, pourvu que les Princes conti- nuentpar lcurs liberalitez, de foutcnir un fi penible travail. Voicy, Monfieur, en ge¬ neral ce que nous y avons contribué de noftre part. Premierement, nous nous fommesatta- chez à oblerver les éclypfes ; & comme cel- les du Soleil ont attire plus que tomes les autres , l’admiration dcs peoples ; nous avons tafché de profiter des occafions qui pouvoientnouseftre favorables. Parrni cel- les qui fe font prefentées * il y en a cu deux alfez particulieres, & qui feront quelque plaifir aux curieux. La premiere fut l’eclypfe qui arriva fur la fin d’Avril de 1’année ió88. Nous fça- vions quelle devoit eftre tot ale en quelques cndroics de la Chine, quoy qua Pekin, oii
  • deUChine. Lett re XIV. yjv nous nous trouvions quelque temps aupa- ravant, elle ne d’eut eftre que nicdiocre- ment grande. Car vous fçavez, Monfieur, qu’il n’eneft pas des éclypfes de Soleil, Comine des éclypfes de Lune. La Lune qui n’aqu’unelumiereempruntee, eft couver- re de veritables tenebres, dés que la terre luy dérobe les rayons du Soleil, & ne pa- roift point éclypfée à certains peuples , quelle ne fecache en mcfme temps» & de la mcfme maniere aux yeux de tout le mon¬ de. Au contraire, le Soleil, qui de fa na¬ ture eft un corps toujours lumineux ; ou plutoft qui eft la lumiere mefme, ne pent eftre obfenrei: & quand la Lune female en le couvrant luv oftcr tout foil éclat j ce n’eftpas le Soleil qui eft éclypfé, e’eft la terre; e’eft nous qui nous trouvons alors veritablement dans les tenebres. Ainfi les Aftronomes parleroient plus jufte , fi au lieu de la nommer une éclypfe de So¬ leil , ils la nommoient une éclypfe de la terre. • De-là vient que cctte éclypfe eft en mef. me temps fort differente, felon les diffe- rensendroitsoul’onfe trouvej de manie¬ re que íi plufieurs Obfervateurs, éloignez les uns des autres,eftoient placez fur une mefme ligne del’Orient à 1’Occident jdie Qjj j
  • yji lie moires (hr I’Etat prefect pourroit faire que les premiers verroienti i’ordinaire tout le corps da Soleil, tandis que les fcconds n’en découvriroient qu’u- ne partie r là il paroiftroità demi-caché, icy ce ne feroit plus qu’un arc de lumierer & plus loin encore, il auroit peuc-eftrc en- ticrementdifparu. C’eflauffi par lamefme raifon qu’un Ob- fervateur place au centre de la rerre, ne ver- roit pas le Soleil éclypfé, comine nous le voyons icy cette difference, qu’on ap- pell'e parallaxe, eroiftroit ou diminucroir amefure que cct Afire feroitplus ommoins. élevé fur [’horizon. G’cft ce que les Chi- nois avoient jufqu’icy ignore , & qu’ils ne connoiflent encore que fuperficiellement. Pour les Indicns, beaucoup moins capable» de ce refinement que les Chinois , ils ne ceílent point d’admiterdes effets fi furpre- nans •, de forte quele fe!u Roy de Siam de- mandoitun jour, file Soleil del’Europe efloitle mefmcque celuy des Indes, puif- qu’il paroifloit en mefme temps fi different daus ces deux endiGits. Nbus partilmes donetoutexprés de Pe¬ kin pour nous rendre à Kiam-chéou, villa confiderable dans la Province de Chanfi, ou felon noftre calcul, le Soleil devoir eflfe fnHcrcmcnt éclypfé ;ilnele(fut pas neaii;
  • de la Chine. Lettre XIV. 373, Bioins, & nous y fufmes trompez, pares que la longitude du pays ne nous eftoit pas encoreparfaitementconnue•, durefte nous eufmes fujet d’eftre contens : le Ciel fus cejour-là extremeraent ferain , le lieu fort commode, nos inftrumens bien placez; ti comme nous eilions trois Obfervateurs rien ne nous manqua de ce qui pouvoit rerif dre l’obfervationcxade. Parmilesdifferentes merhodes, donr os fe peut fervirpour ces forres d'operations, nous en choiiifmes deux qui nous parurent les plus aifées. L’unefurderegarderle So- leilavec une lunette de trois pieds, dan3 laquelle on avoit place au foyerdc Vokjeftif tm reticule , compofé de douze filets de foye erne, tres-deliez, & également diftans les uns des autres; de forte neanmoins qu’- ils occupoient precifément tout l’efpace da Soleil, dont le diametre paroiflbit ainfi à 1’ceil divifé en douze parties égales. La feconde eonfiftoit à recevoir par une lunette de douze pieds , l’image du Soleil qui s’alloit peindre fur im carton oppofé :à Yoculaire dans une diftance proportion* née vafin que cetteimage full bien nette &5 parfaitement tetminée , on avoit trace fur ce mefme carton douze petits cercles cow- tentriques j.dcmt le plus guncl eftoit égal
  • 374 Ittmoires fur I’Etat prcfint aadifque apparentduSoleil. Ainfiil nous fuc aife de determiner, non-feulement le commencement, ladurée, Sc la fin del e- clypfe , ce qui no demande qu’une fnnple lunette Sc une pendule bien reg'éc-, mais encore fa grandeur, ou, comme ondit,fa quantité, Sc le temps quel’ombreou plu- toft laLune, employe à couvrirou à dé- couvrir chaquepartieduSoleil: car quoy- que touces ces parties foient égales entre- ellcs, il ne s’enfuit pas qu’il faille un égal nombrede minutes pour les parcourir, a caufe que le changement continuei de pa- railaxe retarde ou avance irregulierement lé mouvement apparent de la Lune. Il ne s’en fallut que de fa vingt-quatrie- jne partie, que le Soleil ne full cntierement couvert; & nous déterminafmes lcclypfe de onze doigts Sc demy ; c’eftainfique les Aftronomes purlent: car pour faire leur calcul plus jufte, ils ontcofiftume de parta- gerlediamettre apparent des pianettes en tlouze doigts, Sc chaque doigt en foixante minutes. Cependant nous remarquafmes j premierement j quequand les trois quarts duSoleil furent éclypfczj.e jour n’cn pa- rut prefque point change, Sc à peine s’en full-onaperçu,fi d’ailleurs l’on ,n’en avoir gfté averti; de forte qu’un nnage orduiainj
  • de U Chine. Lett re XIV. 37^; eftoit capable de faire à peu-prés le incline offer. • Secondement,quoique Ton ne viítdans le plus fort de 1 eclypfe,qu’un tres-petit arc., delumiere, on pouvoit encore lire dans la Gour trePaifémcnt Ies plus petits caradte- res. J ay vu quclquefois des orages qui ren- doient le Ciel.aufli oblcur qu’il I’eftoic alors. Troifiemement, nous ne pnfmes décou- vrir aucuncétoile, quelquc effort que nous itlfions; nous apperçufmes feulement Ve¬ nus , ce qui ne marque pas une fort grande obfcurité , puifque c qui arrivent; difent-ils , à c.mfe que le Dragon celefte f>reíTé par la faim, tient alors le Soleil on a Lune entre les dents a deffein de les de- vorcr. Enfinla lumiere revint peu à peu, Sc mit les Clftnois en repos; nuis nous continual-
  • y/6 Metnoires fur I'Etat preftif mes noftre travail, enconferant par divers calculsla grandeur, la durée ,le commen* cement & la fin de cette éclypfe, avec les differcntes tables des anciens & des nou- veaux Aftronomes. On fit cn mefme temps- de femblables obfervations à Pekin , x Ham-tchéou, & cnplufieurs autres villes- dek Chine; cc quieuftpii fervir à deter¬ miner la longitude de tous ces differens cn- droits, fid’ailleurs nous n’euffionseu d’au- tres moyens plus feurs & plus faciles de la connoiftre. Aurefte, cette Obfervation nous donne lieu de faire quelqiKS reflexions fur plu- fieurs autres éclypfes , dont les Auteurs par- lent differemment. Herodote l. /. rapporte 3ue le jour mefme auquel le Roy des Me- es & celuy des Lydiens donnerent une fanglante bataille, le Soleil parut cntiere- ment éclypfé. Le combat dit-il , avoic long-temps duré avec un égal avantaje de part & d’autre; quand tout à coupd’epaif- tcs tenebres couvrirent la terre, & fufpen- dirent pour un temps la fureur du foldat. Le Pcre Pet an a place cette éclypfe enl’an C97. avant la naiflance de noftre-Seigneur, le ncuvieme de Juillet; quoy-que felon fon calcul elle ne doive eftreque de neuf doigts tiingt-dcux minutes; s’imaginant fans dou;
  • de la Chine. Littré XIV. 577 tc ,que cette partie du Soleil éclypíec eftoit aflcz confiderable pour verifier ainfi les epaifles tenebres, done parlent les Hifto- riens. Cependantbienloin que ee!a fuffi- fc , noftre derniere obíetvárion nous doit convaincrc■ qv. line eclypfe auili mediocre íjUô cel!e-la ne devoir pas mefme eftre ap- perçue par les combattans ■, ainfi il eft bien plus probable que ce fameux combat fe donnal an^85. le 18. de May, jour auquel il y eut une eclypfe toraleda Soleil. LeP. Petau ne pent pas diiconYC.nit de cette derniere eclypfe; mais fi on la fuppute lelon fes tables, on trouvera qu’elle n’a efté- que de onze doigts vingt minutes; e’eft-a- dire , un peu nioins grande que la noftre. Ccla mefme fuppofe que fes tables fonum pen fautives , puiique la vingt-quatriéme partie du Soleil fuffit, commc nous l’avons vu, pour fairele jour encore aflez clair. Ce- pendantl’hiftoireveut qu’il ait efté oblcur, & mefme femblableàla nuit la plus obf- L’an 310. avant-la naiflance dc noftre- Seigneur, Agatocle Roy de Sicile, pallãnt en Afrique avec fa flote pour aller à Car- thage, le Soldi diiparat entierenicnt, Si Jes etoilesfurent vues de toutes parts, com* me fi 1 on euit eftc au milieu de la nuir fun-
  • 378 Memoires fur IEtAt prefint quoy quelques Aftronomes, &c en partial- lier Ricctoli, croyent que les tables qui. donnent à cette édypfe une grandeur ap- procnãP.LC de la grandeur tot ale iatisfont fuftifammcnt àThiftoire. Il eft neanmoins evident par cc que nouS avoiiS remarquc, que les étoiles n’auroient jamais efté apper— çíies, fur tout avec laclarté, & de la ma- niere dontDiodore & iufhn enparlent, s’il y euft eu une partie fenfible du Soleil dé- couverte; à mains que cette mefme partie non édypfée ne fuft proche de l’horifon, icomme il arriva fan 2.37. au commence¬ ment du rcgne de Gordten le jeuue; car alors le Ciel s’obfcurcit de telle forte, qu’il n’e- toit pas poflible de fo reconnoiftre fans bougie, dumoins fi nous en croyons Ju¬ lius CilfitolinMS. La feconde éclypfe que nous avons ob- fervée , encore plus confiderable que la premiere, fut vue par le P.Tacharddans fon dernier voyage deslndes. Il eftoit fur mer dans un vaiffeau Hollandois > & fi le lieu luy euft per mis de fe fervir d’inftru- mens, on n’auroit rienen cette matiere de plus curieux. L’eclyfe parut centrale ,c’eftà-dire, que le centre de la Lune eftoit parfaitement oppofé an centre du Soleil; mais comine
  • dejaChine. Lettre XIV. 3755 le difaue apparent du Soleil eftoit pour lors plus grand que celuy de la Lune, on voyoitdans leCiel un anneau éclatant, ou mi grand cerele de lumiere•, & ce qu’il y a en cela de plus furprenant, c’eft que le P. Tachard afleurc, que ce cercle eftoit pour le moins de la largeur d’un doigt, ce qui ne s’accorderoit,ni avecles tables des anciens Aftronomes , ni avec cedes des nouveaux. Maisil n’cft pas facile d’eftimer au jufte la grandeur des corps lumineux, quand on en jugefculement à la vue, parce que la lumiere' qui brilte k qui rejãillir,' les fait toujours paroiftre beaucoup plus grands qu’ils ne font en effet. Qnoy-qu’il en foit, ces fortes d’ccly- pfes que nous appeilons annttllaires , font trcs-rares , & ufieurs Mathematiciens nontpas cru qui y en puft avoir 5 parce qu ils fuppofoient, comme une choíè in¬ dubitable, que le diamcttre de la Lune, ynefme dans ion apogee, c’cft-a-dirc, dans fon plus grand éloignement de la terre, eftoit toujours, ou égal à celuy. du Soleil, ou mefme feniiblement plus grand. Audi Kepler ccrivant d CUvtus, d l’oc- cafion de l’cclypie annulaire qu’on avoic obíervée d Rome, le 9. d’Avril de Pan 15Í7. pretend que cc bord lumineuxn’er '
  • jSo Memoircs fur I’Etat frefnt toit autre chofe, qu’une petite couronng d’air épaiífi, enflammé, ou éclairé par les rayons du Soleil ->ou bien encore, que ce ccrcle avoit efté formé par les meímcs rayons , rompus dans Yatmofphere de la Lime. Cette dernicre obfervation eft ca¬ pable de détromper ceux qui fe íèroient jufqu’icy obftincz à fuivre une femblable ^ opinion > aulb bien qu’à defabuíer les dif- ciples de Gajfendi, qui s’knaginent que le Soleil ne petit déborder au-deíTus de la Lune que de quatre minutes rout *u plus, —J.n. J l: »- -o_e-a. c ciL-u-cure, ae ia roo' p*uwc Outre ces deux éclypfes, nousenavons encore vu quclques autres de moindre confequence; dont je ne parle point, parce qu’elles n’ont rien d’extraordinaire. Cellcs de la Lune nous ont bcauconp plus oc- cupez , non feuleroent parce qu ellcs font enplus grand nombre, mais encore pares qu’il y a plus de difficulcé à les bien ob- ferver. Plus le Soleil eft éçlatant , plus fa de- failUnce eft fenfible , & le corps de la Lune tres-obfcur & tres-opaque de luy- raefme, en le détobant à nos yeux , ne permetpas de douter un moment ducom- mencemant ou de la fin de fon cclypíè. ll nen eftpasde meíine de la Lune, qui ne
  • de U Chine. Lettre XIV. 3^1 pcrd ia lumiere que peu à peu, & par une diminution prefque infcnfible. Comme i’experience que nous en avons, faie micux fentir toutes ces diflicultez , que les ípe- culations les plus profondes ; vous vou- kz bien, Monfieur, que je vous dife en peu de mots, ce qui fait en cc point noftrq embarras. La Terre dans fes differens afpe&savcc le Soleil, a toujours la moitié de fon glo- ble illuminé; tandis que fon autre hemifi- phere eft neceíTairement dans les tene- bres i à peu prés comme une boule , qui feroit la nuit cdairée d’une bougie : de forte qu’il fefait d’un coílé une projection , &C comme une longue queue d’ombre for- mée encofne, done la pointe s’etend fort loin, & le perd enfin dans la vafte cten- due de fair. Quand done la Lune, par fon' motive- ment particulier , pafíè au travers de cec efpace tenebreux, elle perd fa lumiere, & devient elle-mefme obfcure. Que ft nous pouvions marquer le moment auquel elle y entre ou auquel elle en fort, nous au- rions exadement 4e commencement & la fin de l’eclypfe> mais plufieurs accidens qui arrivent alors>nenous permettent pas da i’obferver avec une fi grande précifion.
  • 5$i Memoires for I'Etdt frefont Premierement,long-temps avant que la Lune touche l’ombre, dont je viens da pallet, fon bovd oriental n’eft cclairc que dune petite portion du Soleil,-que la terre luy dérobe peu à peu &C par partie : de forte qu’en cetemps-la on voit une efpece de fumée qui fe répand infenliblement fur le corps de la Lune, & qui precede fou- vent d’un quart d’heure la veritable om¬ bre. Comme cette fumée croift toujours, & devient plus épaifle, à mefure que le- clypfe s’approche , die fc confond telle- nientavcc le commencement de l’ombre, 3u’il eft prefque impofllble de 1’en bien iftinguer. Ainfi ni l’experience, ni Im¬ plication, ni les meilleures lunettes , n’em- peichent pas qu’un habile Obfervateur ne s’y méprenne fouvent d’une minute, & quelquefois mefrne de deux. Secondemcnt, quandjcdisque 1’éclypfe fe fait par l’interpofition du globe ter- rcftre •, ce n’eft pas que la Lune foit alors plongée dans fon ombre, je parle dc l’om- bre pure, qui n’eft point diminuce paries rayons qui le rompent dans l’atmofphere; laquellenes’etend jamaijplus decinquan- te mille lieues ; fuppofé que le femidia- mettre de la terre foit de 1146. lieues de marine jau lieu que la Lune , mefme dan$
  • . de la chin\ L E T T R E XIV. íca pmgíe, cft à plus dc .cinquante-fept miIJe lieucs dc la terre. Comrne done le do- be dc la terre eft enveloppc dun air épais & groffier, que nous nommons lon at- mojphere, & que les rayons nc peuvcnt pas .touc-a-fait penetrer ;il fe íàit par 1’inter- pofition de ccs vapeurs une nouvelle om¬ bre, dont le diamettre & la longueur íur- paílent de beaucoupla veritable ombre dc la cerre. Or ccs vapeurs fontd’autant plus tranlparentes qu’elles s’cloigncnt davan- tage de nous j d’ou il arrive qu’ellcs font aulh une ombre plus lc gere au commcn- cemenr &a la finde 1 eclypfc > & par con— fequent, clles nedonnent pas aux Obíer- vateurs la liberte ac les determiner avec jufteflc. Vous connoiílèz par là, Moriíicur,pour- quqy nous découvrons íduvent la Lime, meíme dans le plus fort de 1’éclypfe, juf- qu a en diftinguer les plus petices taches. Pourquoy elle fe peint alors de tant de fortes de couleurs ; car elle devient rou¬ ge, cendrée, dungrisde fer, bleuaftrc, ouciranr furle jaune, de manierequelle femble fentir elle-mefme fa défaillance, & clonner des marques de fes differences paf- fions. Vous voyez aucontraire, pourquoy çn certaines éclypfes, elle difparoiâ tout-
  • tl'Ul t5 4 Me mol res fur I’Etat p refent -fait > & fe dérobe entieremem á nos yeux. Toutcela vient fans doute,de la na¬ ture de cccte atmofphere, qui change pcr- petuellcmenr,&qui caufe par là ces dif- ferens cffets. Troificmcment, lorfque la Lune com¬ mence à s’obfcurcir auprcs de l’horizon, il eft plus difficile d’en bien marquer le commencement, Sc il faut prendre garde que le temps de ce commencement appa¬ rent , compare à celuy de la fin , nc donne pas exadtement le milieu de leclypfei parce queles vapeurs font beaucoup plus épaifles à l’horizon, qu’elles ne lefont à trcnte oa quaranre degrez d’clcvation. Quatriémemenr, quoique les rayons di¬ rects du Soleil ne paftent pas au travels de ratmofphere de laterrc, il y en ancan- moins plufieurs qui en fe detournant, & comme on parle , en fe rampant par la refraction , peuvent éclairer tant foit pea le bord de la Lune , Sc par confequent empcfcher l’ombre d’eftrc exaftemcnt ter- minée. Cinquicmement, il arrive quelquefois que l’ombre commence à toucher le bord oriental de la Lune , par les endroits oil les taches font plus obfcures , que cellcs du bord occidental ce qui fait qu’on ne juge
  • 'x -m^eja Cbine. L e t t r e XIV. jgj jagc pas égalemcnt de la fin & da com¬ mencement. Noes devons, Monfieur, tone ce rafinement d’Aftronomio aux nouveaux: Obfervateurs ; les anciens alloient plus rondement cn cette matiere, & Tycho luy- méfme avcc toutefa fubtilitc, nes'eneitoic pas encore apperçu. # Ma‘s modernes ont eftc plus ingc- nieinc à dccouvrir ccs difficultcz qu a trou- ver le moyen de les furmonter : & nous avorw fouventcxperimenté dans nos der- nieres obfcrvations, que ce neft pas fans une pcine excrefme,quonparvientàcettcs jn ftcíle, que demandenc les fçavans de noftrc íiecle. Nous avions neanmoins cec avart- tage d eftre plufieurs Obfervateurs cníèm- ble j & de pouvoit , en nous communi- quant les uns aux autres nos penfées nos doutes, approcher plus prés de la ve- rieé. D’ailleurs le Ciei nous a fourni plu¬ fieurs éclypfes de Lunc, & il neseft guerc pafie d annees que nous n’en ayons obfer- vé une ou deux. Mais dans ce grand nombre, celle qul arriva leonziémede Decembreii^. nous fut la plus favorable de routes. Noas eítions _ pour lors à Siam. Le Roy à qui nous l’avions prédite , & qui voulut é- prouver la bonté de nos tables, fut fi fur- Tome II. r
  • $86 Memoircs fur I'Etatprcfent p ris en confcrant ce qu’il voyoit avec noftre predi&ion, qu’il cut dés-lors la penfée dc nous retenir auprés de fa perfonne, ou du moms d’envoyer chercheren Europe des Aftronomes François, ll s’offrit cn ce mo¬ ment , à nous baftir un magnifique Obfer- vatoire à Louveau, pour rendre s’il fe pou.- voit l’Aftronomie aufli cebre dans les In- des , qu’elle l’eft devenue dans l’Europe depuis rétabliflement de I’Obfervatoire royal de Paris. Et certainement, fi jamais les Allies ont efté un préfage del’avenir, tout le Ciel fembloit alors nous promettre un heureux fucccs dans cette nouvclle en- treprife : mais ce n’eft pas le cours fenfi- ble dcs Planctes qui regie icy- bas nos defia¬ nces s elles viennent encore de plus haut., &toute la fuite en eft écrite danscemyfte- rieux livre de la Providence divine , cjui avant tous les iiecles a determine les di¬ vers évenemens de ce monde. Ce projet du Roy de Siam, fi favora¬ ble àla France,aux fciences naturelles & à la Religion, fut bientoft execute : mais la mort de ce bon Prince le renverfa pref- que en un moment fit changer de face i routes chofes. Les troubles qui s’eleve- xept alors , obligerent nos Miifionnaires Mathemat;iciçnsà fes recirer, & caufcrçnt
  • Chine.Lettre XIV. 387 par là, fi jc l’ofedire, une cfpcce d eclypfe, qui a long-temps privé ces Peuples des lciences de l’Europe &c des lumieces de l’Evangilc. Ccs nuages commencent nean- moins á fc difliper. On nous rappelle avec emprcfTement: mais l’experieneenous a ap- pris à compter pen fur la bonne volontc aes hommes , & à mettre uniquement noftre confiancc en celuy, qui pent feul quand il lay plaift, tirer la lumierc des te- nebres. Ce premier eflay n’a pas laifle d’eftre ■de quelque utilité pour l’Aftronomie , &: nous pouvons aíTeurer que les4éclypfes da Lune obfervécs à Siam , à Louveau, i Pontichery, á Pekin, à Nankin, i Kiam- chéou , à Canton & en quelques autres endroits de l’Orient, contribueront non- feulement à rcgler les mouvemens des. Cieux , mab encore à perfeâionner Is Geographic. / Quoique lafcience des Cometes nefoit pas de fi grande importance, eUen eft pas mo ins admirable. II fcmble mefme que U curioílté des Sçavans en doive eftre d an- rant plus piquee, qu’il eft moins facile de ia contenter fur ce pointrear il y a biet* de 1 apparencequel’efprithumain ne pout- f3 de long-temps approfondir la natuts
  • $8 Memoires fur i'ltat preferi de ce merveilleux phenomene. Les Come¬ tes font íi rares, de fi peu de duree, 6c fi differentcs entre etles , que fi ce font de nouveaux corps qui fe forment 6c qui fe détmifent dans le Ciei, il eft prefque im- poflible de faire des regies generates de leurs mouvemenfr; ou de predire leur appa¬ rition 6c leur durée , fi eê font de verica- tdes Pianettes. Nous avons eu occafion d’cn obferver deuxjla premiere fut vue dans cette pro¬ vince du Royaume dc Siam , qui confine du cofté de la mer, avcc Camboje. Ce fut au mois d’Aouft i6S6- Elle coupa l Equa- teuEj pafllmt du midy au Septentrion, dans le me degrc d’aiceniion dxoite ■> 6c fon mouvement particulier , qui 1 approchoit toujours du Soleil, la plongea enfia tout- à-fiait dans fes rayons. La feconde parut à Pontichery, a Ma- laque, 6c à Pekin, au mois de Dccembre 1689. fon monvemcnr eítoit contraire a celuy de la premiere , elle s’eloignoit du Soleil 6c s’avançoit vers le Pole aultral, parcourant les conftcllations du Loup 6C du Centaure , ou elle difparut au com¬ mencement de Janvier de 1 annee fui- vante. .. • $i nous n’avons qu’une lcgere connoii- L;i 1
  • v _dt ta Chine. Lettre XIV. 385* ' fandWes Cometes, nous fommes en re- compenfe aiTez bien inftruits de ce qai regarde les Pianettes; &c ce que nos Aftro- nomes ont découvert à Paris depuis l’e- tabliílèment de l’Obfervatoire, nous con- íõle déja de la negligence ou de l’igno- rance des anciens. Parmi les differentes manieres dont on s’y prend pour en déterminerlelieu dan9 le Ciel , la plus iimple & mefme la plus exa&e eft de marquer le moment de lent conjondion avec les étoiles fixes. Il y a pres de deux mille ans que Saturne , la plus élevée entre les Pianettes, parut tout prochedeI’Equateur & dune étoile de la troifiéme grandeur , fituée dans l’epaule auftrale dela Vierge. Tycho de fon temps l’obferva dans le mefme figne , & nous l’avons vu auffi tout auprés de l’epy dela Vierge ; mais avee cet avantage , que les lunettes dont nous nous fommes íêrvi, rendent noftre obfervation incomparable- ment plus exade que celles des anciens > . qui n y employoient que la fimple vuc, toujours fautive dans un fi grand éloignc- ment ; fur tout à legard des Aftres, done le diametre apparent eft augments par la lumiere , & par une efpece de ckevelure ile rayons étincelans, comme parlent les R iij
  • 3$e Memoires fur 1’ttat f referi è . Aftronomes, qui rejaillit de tout leuf corps,' Íí qui le fait fouvent paroiftrc ou il n’cft pas. Au lieu qu’une bonne lunette les rend moins brillans, les arrondit, leur donne leur veritable grandeur , & les approche tellement des yeux , qu’on les diftingue encore les unes des autres, lots mefme qu’ils fe touchent par leurs bords, & qu’ils font fur le point de s’unir enfemble. C’eft ainfi que nous avons déterminé le lieu de Mars par l’approche de deux étoiles de la tefte du Scorpion celuy de la Lune par fa conjondtion avec Antares ou le coeur du Scorpion : & celuy de Ve- nus qui paiTa proche d’une étoile de la troifiéme grandeur, appartenante au mef- jne figne. La conjondtion de Jupiter & de Mars qui arriva fur la fin de Fcvrier de l’annce 1687. nous occupa aulfi pluficurs jours. Nous eftions alors à Louveau, ou le Roy de Siam, qui fe piquoit d’Aftrologie, l’ob- fervoit de fon cofté avec un empreflè- ment &C une inquietude , qui marquoic plus de fuperftition que de curiofité na- turelle. Il s’eftoit mis dans l’efprit, que cctrc conjondtion luy feroit fatale , &C qu’elle «ftoir un prefage aílauéde ia more. Nous
  • dela Chine. Lettre XÍV. 391 fafcííames en vain tie le détromper par le moyen de M. Conftance Ton premier mi¬ ni lire , à qui nous fifmes bicn eompren- dre , que les évenemens de ce bas monde n’avoiem rien de commun avec le mou- vement particulier des Pianettes; Sc que 9 quand noftre fort en dépendroit, le Roy n’y auroit pas plus de part que le dernier de fes fujets , pour qui le Soleil fe leve, & tous les autrès Aitrcs roulent , auffi- bien que pour les plus grands Princes de la terre. Ces raifons, ni plufieurs autres ne lo calmerent point •, il foutint toujours que fonregne ne devoitpas durerlong-temps', Sc qu’il perdroit la vie en peu de mois. If mourut en effet 1’année fuivante: mafs il cherchoit inutilement dans le Ciel la caufe de fa mort, qu’il portoit depuis plu¬ fieurs années en luy-mefme. Une maladie habituclle le prfflbit alors cxtraordinai- rement , SC c’eftoit là fans dojate le veri¬ table fondement de fa prediction Sc de fa crainte. Je ne fçay, Monfieur,fi toutes ces ob- fèrvations vous paroiftront fingulicrcs il me femble du moins que celle dont je vais avoir l’honneur devous parler, meri- te un peu vofire attention. R iii);*
  • Memoires fur tEtat prcfnt- Vous fçavcz quc Mercurea cftc juiqu'i-' «y la moins connue, & fi je l’ofe dire, la moins traitable dc toutes lcs Pianettes. Toujours plongé dans les rayons du So¬ ldi ou dans les vapeurs de l’horifon, il fuit,ce femble, les rccherches continuelles des Aftronomes, qui n’ont pas moins de peine à le fixer dans le Ciel, quc les Alchy- miftes en, ont, à fixer leur Mercure fur la terre. Nous lifons.danslavie de Charlemagne, que les Mathcmaticiens de fon temps, def- efperant de pouvoir bien l’oblerver, lorf- qu’il eftoit 1c plus éloigné du Soleil, taf- cherent de le cnercher dans le Soleil mef- me, fous lcquelon foupçonnoit qu’il de¬ voir quelqueiois paílêr. Ilscrurentl’y avoir découvert au mois d’Avril dc 1'année 807. 011 plutoft 808. fi ce n’eft que I’Hiftorien comptaft alors le commencement de l’an- née à Pafques. En effet une marque noire dont 1’entrée & la fortié furent dérobeÈs Ear les nuages, parut dans le Soleil durant uit jours. Jem’eftonneque cette Obfervation ait pú faire juger que c’eftoit Mercurequi bien loin d’etnployer huit jours à.parcou- rir un fi petit efpace, doit lelon fon couts oaturel lachevcr en fortpeud’heures: our • 1 -
  • J,ch Chine. Lettre XIV. 393 ' ere ceia, il eft impoffible qu on le puiflè ap- percevoirdans leSoleil fans lunettes, & mefme fans de bonnes lunettes. Ce qu’on vit done pourlors, ou ce qu’on crut voir, eftoit fans douce une tache femblable à cel- les qui ont flfouvent paru depuis, mais plus grande qu’u l’ordinaire, Sc aflez fenfible pour eftre déeouverte à la fimplc vue. Gafiendi fut plus heureux l’an 1631. le fe- ptiérne de Novembre •, Sc l’obfervation qu’il en fit, l’a rendu fi celebre, que queU ques Auteurs, pour luy faire honneur, luy ont dediélcurs Livres, comme à un honv. me, à qui l’Aftronomie eftoit infiniment redevable.Quelques autres íè font encore fignalcz dans cette curieufe recherche > nous fommes lesderniersquiavons euoc- cafionde les imicer, raais peut-eftre qua noftre obfervationne tiendra pasle dernier rang parmi les autres. Nous eftions i Canton,\ille maritime de la Chine, & aflez connue par le commer- ce des Europeans. L’dtude particuliere que nous avionsfaitedu mouvement de cette pjanette, nous fit juger qu’il ne feroit pas importable de la dccouvrir dans le Soleil le dixiéme de Novembre de l’an 1690. Ainfi» nous préparafmes deux excellences lunet- ses j l’une de cinq pieds, qui portoit un re~
  • 54 Memoires fur l’It at prefent ticule égal au diamctre du Soleil, diviíéen douze parties égales : it l’autre tie douzo ftieds > avec un reticule forme de qua tie h- etsj dontl’un reprefentoit un paralleled l’autre lc meridien •, les deux autres ks cou-- poient à l’anglede quarante-cinq degrez. NouS reglafanes aulli nos pendules; d’ail- Ieurs le Ciel eftoit tres-ferain; & au vent prés, qui fut un peu violent, nous n euf- mes rien à delirei pour la juftcile de noftre obfervation. Mcrcure nous prut comme un point iioir, quiapréseftrcentré dans le corps du Soleil, le parcourur en trois heures Side¬ line , ou environ. Nous en marquafmes exaftement le temps, la fortie, fon eloi- gnement de 1’éclyptique , fa vitcile appa- rente, fa longitude, & fon diamctre. On connoift encore par là avec la dernierecer- tirude, que cette pianette n’a point de lu- miere qui luy foit propre ,que fon corps eft opaque , & qu’cllc eft du moins quelque- fois moins éloignée de nousque le Soleil;, ce qu’on ne pouvoit autrefois determiner que par conjecture. Nous devons, Monfieur, à l’invention deslunettes, ces belles découvertesjaulli- feien que plufieurs autres chofes, qui font dans nos derniers temps la niatiçre d’uni
  • 9 ' àeUchine. Lettre XIV. 395- nouveUe Aftronomie. Dc force que corame par le moyen des Microfcopes, nous mul- tiplions les corps les plus fimples , & agran- diilons les plus infenfibles ; de mefme, par le moyen des lunettes, nous approchons • dc nos ycux les objets les plus éloignez,& abregeons ces efpaces infirfis quiféparent le Firmament dc la terre : lart ayant en quelque maniete force la nature à louffrir que les hommes euíTent dorefnavant un li¬ bre commerce avec le Cicl, & que les Ma- thematiciens entraflent plus aifément en une efpece de focieté avec les Aftres. Nous trouvons a prefent des montagnes Si des precipices dans la Lune, nous en di- ftinguons les moindres ombres, qtii croif- ibnt, ou qui diminuent felon la differento fituation du Soleil. Nous mefurons les ma¬ cules des pianettes, nous nous appercevons de leurs couleurs, deleurs bandes,du mou- vement circulaite qu’elles ont autour de leur centre. C’eft par la qu’on s’eft apper- çu de ce prodigieux anneau qui paroift en l air, fuipenduautour deSaturne,en for- * me devoute, & femblabledun pont qui envelopperoit route la terre, fans arches , fans piles, & fans autre foutien que le poids uniforme, & la pavfaite continuitéde fea parties. ftvj: »
  • $t)6 Mémires furl'EM preftnl Galilee , Si plufieurs autres Aítronomei i ont inutilemenc donné la gefne à leur ef~ prit pour expliquer ce myftere. Us regar- doient cctte Pianette, comine un autre Pro- thée, toíijouts changeante, toújours dif¬ ference d’elle-mefme; aujourd’huy ronde,. & enfuite parfaitement ovale ;,quelquefois arméc de deux anfes, qui souvroient ou fe fermoient felon les temps de (a revolution, ou bien accompagnée ae deux petites étoi- les qui voltigeoient au-deílus Sc au-de(Ibus, fans jamais 1’abandonner : enfin coupée par la moitié d’une large bande, dont les extrémitez s’etendoicnt bien loin au-de-la; de fa fphere. Nousavons long-temps examine ce mei>- veilleux ouvrage dela toute-puiílance dti- Createurj & quoy-que nous admirions 1’ef- prit de M. Hugens, qui a réduit à un fyfté- me fi fimple Si fi facile toutes ces irregula- xitez apparentes, nous ne laiílons pas d’a- voiier que nous en ignorons encçre beau- coup plus que ce fçavant Afttonome ne nous en a pu découvrir. II eft moins difficile d’expliquer les dif- ferentes figures de Mars,ae Mercure, 6c de Venus, qui nous ont paru tantoft ronds <£e tantoft bofíus ,• quelquefois dicothomej, & d’autrcfois encore formez enarcouen
  • Chine. Lett re XIV. 597- fàucflle. Etcertainemenrquand Venus s’ap- proche du Soldi, & que d’aillcurs elle fa trouve dans ioaperigde, elleparoiftavec la lunette, fi peu differente de la nouvelle Lut ne, qu’il eft tres-facile de s’y méprendre. Je me. iouviens que l’ayant un jour fall obierveren cet ctat à unGhinois, peuin- ftruit des fecrets Aftronomiques •, il n’en . douta pas un moment, & com me je luy fi* en mefme temps remarquer-la Lune dans un lieu du Ciei peu éloigné ; il s’ccria dé joye, & me dit alors qu’il coneevoit ce qui lny avoit toujours donné tantde peine, fe vefçavois, me dit-il ferieufement, comment laLune pouvoitfi fouvent changer deface, & faroiftrequelquefoisfipleine,&-qttelquefo>S fi petite -.maisje comprens àprefentquecejb an corps compofe'de plnf ears pieces, qui ft de'montent,&qui ferejoignent aprés certain! temps. Car du mains aujourd’huy j’en vois la moitie' d'un cofid, & U moítié de l’au¬ tre- Ceque les lunettes nous ont fair con- noiftce du nombre des erodes, eft encore plus curieux. Cette large bande qui em- brailc prefque tout leCiel,& qu’on nom¬ ine communément à caufe de fa Wancheur 9 lá voye laólée,eftun affemblaged’une infi- nkide perites écoiks» done chacuae eft
  • 3$S MemoiresJurl’Etat prefect particular, n’a pas aíTez de force"pout fe ft ire fentir à nos yeux ■, aufli-bien que les tsebulenfes, done la lumiere fombre & con¬ fide , eft ferablable à un petit nuage, ou à là tefte d’une Comete •, mais qui eft en effet «ncompofé de plufieurs Aftres, de forte qu’on en compte trente-fix dans la nebuleu- fe de Prafipe cancri, vingt-un dans celle á’Orion , quarante dans les Pleiades , dou- ze dans la feule ctoilequi fait le milieu de Fépée d’Orion, cinq cens dans I’erendue de deux degrez de eette mefme conftellation, & de deux mille cinq cens dans le figne tout entier. Ce qui a donné occaílon à. quelques-uns des’imaginer, que le nom- bre en eftoit infini. II eft du moins vray, que la grandeur prodigieufe de chaque étoile , qui íêlon quelques-uns ne differe guere du Soleil e’eft-a-dire, dont le globe eft peut-eftre un million de foisplus grand que ccluydela terre, & qui neanmoins ne paroift qu’un point dans le Ciel, nous doit convaincre delavafte étendue decet univers, & de la pui (lance infinie de fon Auteur. Je ne puis, Monfieut, finir cette matie- jre, fans parler des Obfervations que nous ttvotis faites des Satellites. Ce font autant file petites Plunçtcs qui yomala iuite de?
  • T.dela Chine. L ettre XIV. 399 gv anuís , & qu’on a découvert en noílre liecle. Elles tournenr continuellemcnt atí- toar de Saturne, de Jupiter, de Mars , See. Les unes plus prés, Seles autres plus loin du centre de leur mouvement. Elles fe ca¬ chem fouvent. derriere leur corps ,.í'ouvenr- auili elles (c plongcnt dans leur ombre9, d’ou elles íortenr enfuite avcoplus declat», il arrive mefme,que qaand elles fe t-ou¬ vem entre lcSoleil & leur.Planete, elles en: éclypfcntune partie. J’ay vÚ:quelquefois avccplaifir un petit point noir qui couroic: fur le difque de Jupiter», & qu’on euft pris • pour une tache, mais qui n’eftoit en effet: que l’ombre dun de fes Satellites, qui fai— foitune éclypfe fur fon globe, comme la: Lunc fait fur a terre, quand par fon inter— pofiuonelle uy dérobeia lumieredu So¬ led. Nous ne fçavons pas àquel ufage par— ticulier la n.mire a defriné ces Satellites dans le Ciel; mais celuy que nos Aftrono- mes en font fur la terre, eft tres-utile pour la perfection del a Geographic. Et depuis queM. Gaffini a communique fes Tables • aux Obfervateurs, on pent■ailcment & cn tres-peude temps determiner la longitude des prindpales Vílles du mendè. Deforce que ii le mouvement irregulier des vaiG Jeaux nous permettoit de nous íçiyíi fur
  • 4©o Memolres far P Etat prejènt mer de lunettes; la fcience de la navigation feroit afl'ezparfaitepour faire avec feurcté lès voyages de long conrs. Nous avons çjo(a:sí\csimmerjiom Sc les imerfions des Satellites de Jupiter à Siam, i Louveau, à Ponticheri^au Cap de Bon- ne-efperance , & dans plufieurs Villes dela Ghine: xnais les obfervations faites à N im¬ po & à Cham-hay, qui en font les villes les plus orientales>ont reduitle grand conti¬ nent à fes veritables bornes , en retran- chantplus decinq censlieues de pays, qui n’avoient jamais efté qne dans Timagina- tion des anciens Geographes. Puifque je parle, Monfieur,decé qui re¬ garde la perfe&ion de la Geographic, je vousdiray quc nous avons aufli beaucoup travaillé à determiner la latitude des Cof- tes , des Ports, & des plus confiderablés Ville del’Orient, par deux autres moyens. I®. Par un grand nombre d’obfervatious des hauteurs meridiennesduSoleil Sides étoiles. i°. Par les diverfes Cartes que nos Voyages nous ont donné occafion de faire «nude pcrfe&ionner. J’ay un Routier depuis Nimpo jufques à Pekin, & depuis Pekj» jufques à Kiam-cheon , ou l’on n’a rien ©mis de tout ce qui peut contribuer à la paifaite coimoUkace du pays > de forts
  • ~.dela Chine. Lettre XIV. 401 «juele detail n’en cft,ce femble que crop grand , & peut-eftre mefme ennuyeux pour ceux, qui dans ccs fortes de relations, cher- chent moins l’utile que l’agreable. 3 ay auifi lecoursdes rivieres qui mener.t de Nankin julqu a Canton. Celt un travail de deux ou trois mois, & tres-fatiguant, quand on veut faire les chofes avec quel- que foin. La Carte eft de dix-huit pieds da long, & chaque minute y occupe plus de quatre lignes ou un tiers de pouce; ainii tous les detours, la largeur de la riviere > Its moindres Hies, &c les plus petits villages y font exa&ement marquez. Nous avions toujours la Bouflble à la main, &nous pre- nion foin d’obferver de temps en temps fur la route, les hauteurs meridiennes de quel- ques étoiles, pour corriger noftre eftime, 8c determiner plus au jufte la latitude des principals Villes du pays.. Sur quoy je ne puis, Monfieur, m’em- pefeher de faire icy une reflexion, qui fer- vira peut-eftre à decider un jour une im¬ portante queftion de Phyfiquc. On ne fçait pas bien encorefi routes les Mers du mon¬ de font entre-elles de niveau. Les princi- pes generaux de la plusfainc Phifofophic veulent que les liqueurs de mefme efpecs qui coiumuniquent enfemble , fe réjaao^
  • 402, Memoirtsfur 1’Etat preTent dent uniformement , foit par leurpropré poids, foit parla preffion de l’air, & pren- neritenfin une mefme furfacc. La plufpart des experiences font en ce point confor¬ mes à laraifon. Mais quelques nouvelles reflexions ont fait dourer fi la mer n’avoit point en effet quelque pence & n’eftoit pas plus élevée en certains endroits qu’en quel¬ ques autres. Ce que j’ay remarqué al’oc- eafion de cette Carte , dont je viens de parler , femble appuyer ce dernier fenti- ment. Car entre la Province de Canton Si cc'le de Kianjt, ,1’on voit une montagne, d’ou fortent deux rivieres. L’uneva au Sud; Si aprés avoir arrofé environ cinquante lieues do pays , elle fe jette dans la mer auprés de laville dé J^amtçheou. L’autre au con- trairc coule vers le Nord , traverfe plufleurs Provinces durant l’efpace de deux cens lieuc’s, Sc fe détourne infenfiblement pour entrerdans lamer de l’Eft , ou dujapon. Demaniereque les embouchures des deux rivieres nefont cloignées Pune de l’autre, en fuivant mefme les coftes qui les fépa- rent, que de trois cens hues ou environ. Cependant la riviere du Nord paroift plus rapideen tout foncours, que celle du Sudi Sc com me d’aillcurs elle eft qua tie
  • He la Chine. Lett re XIV. 403 * To is plus‘longue, il faut bicn que les mers, oii l une Hi l’autre aboutiftent, aicnt unc elevation difference, ou, ce qui eft la msf-- me chofe, ne foient pasde mefme niveau. Je ne parle point, Monfieur, de plufieurs autres Cartes, oil nous avons reforme une partiedes coftesde Coromandel, de la Pef- cherie, de MaUcjite, de Mergui , & de Camboje; parcequ’elles n’ont pas encore toute la perfections que nous efperons pou- voir leur donnerdans la fuite. Mais j’en ay deux qui peuvent dés à jarefent paroiftre au jour > rune reprefente 1 entree du Pore de Nimpo, la plus difficile qui foit au monde, à caufe de la multitude infinie d’lfles & de rochersqui lacouvrentde routes parts, & qui embarraflènt les plus habiles Pilotes. On y a joint la route deSiam à la Chine , avec les vires des principals codes, ou des liles quiletrouvent furle chemin. L’autre eft encore beaucoupplus curieu- fe, & mefme unique en fon efpece. Le peu d’oeeafions qu’avoient eu jufqu’icy les Etir- ropéens de voyager dans la grande Tarca¬ ne , obligeoitles Geogvaphes de fe fervip dans la defeription qu’ils en faifoient deje ne fçay quels memoircs fipeu conformes à ia verité, qu’on s’eftoit, ce femble, attache toutexprés ànous en oftcrla eomiuiflàncc»-
  • 404 Mentoires fur I’Etat prefènt — iv, Mais la guerre s’cftant il y a quelques an~ nécs , échauíFée entre l’Empereur de la Chine & le Due de Moskovie ; on a de tou3 coftez examiné foigneufement les limites des Royaumes, la grandeur des Provinces, la bonté des terres ; les rivieres, les mon- tagnes, les deferts , & tout ce qui pouvoit entrer dans les interefts dc ces deux Prin¬ ces, Si fervirdans la fuite àconclureen- tr’eux une folide paix. Outre ces memoires, qui font tombez entre les mains du P. Gerbillon, ce Pcrc a fait encore diverfes cxcurfions de deux Sc de trois cens lieues, dans lecoeur dupays; allant quelquefois vers l’Occident, quel- quefoisversle Nord; Sc obfervant, autant qu’il eftoit polltble, la latitude Si la longi¬ tude des principaux endroits. De forte que la Carte qu’il en atracée,commenced pre- fent à nous donner une idee ail' z jufte de la veritable difpofuion de ce vafte pays. Parmi les chofes fingulieres qui s’y tron- vent, on peut remarquer une chaifne de montagnes,quis’étend li loin dans la mer cntrel’Orient &le Septentrion ; qu’il a efté jufqu’icy impoffible auxNavigateurs, d’en connoiftre ou d’en doubler le Cap. Ce qui fait foupçonner à quelques-uns, que cette gar tie de l’Aiie tient peut-eftre par cet co*
  • V' ic_lathine. Lettae XVI. 40j droit, a Aterre ferme de 1 Amerique. Nous avons outre cela fait diverfes remarques fur la variation de l’aiguille, fur les ma- rces, fur la longueundu limple pendule, qui peuvent routes conttibuer quelquq chofe à la perfectiondes Arts. Ces obfervations generales ne nous ont pas neanmoins telloment occcupé,que nous n’ayons eule temps d’examiner ce qu’il y a dans l’Orient deplus curieux en matiere de Phyjicjue, d’ Anatomic, & de Botanicjue. Le iejourque nous avons fait â Siam, nous a donné lieu de confiderer plufieurs animaux particuliercs, que nous ne voyons prefque jamais en Europe. Par exemple les Elephans , dont nous avons décritle natu- rel, ladocilité, la force, le courage, l’a- dreflè, la conformation interieare*.& exte- rieure detoutes les parties, & plufieurs au- tres proprietez que les gens mefmc dn pays, qui y font accoiitumez, ne peuvent s’empef- cher d’admirer. Nous y avons vudesTigresbiendiffe- rens de ceux qui paroiifcnt quelqueftus en France ;foitpour lacouleur, qui eft d’un roux fauve, coupe de larges bandes noires; foit pour la grandeur,qui eft quelquefois* egale à celledes chevaux ton les appello rf tgresroyM.x Ceux qu’on nomine Tigres
  • ;4o6 Memo ires fur f Etat > d'eau font parfaitement femblames aux -chats, ils fe nourriflent de poiflbn, mais ils vivent ordinairement dans les bois, oufur ie bord dcs rivieres. On y voit encore des Rhinoceros,Tun des animaux les plus finguliers qui foient au monde- II a quelque chofe, cemefemble, de femblable au Sanglicr, fi ce n’eftqu’il eft beaucoup plus grand ,que les pieds en font plus gros , & lc corps plus lourd. Sa peau eft toute couvcrte de larges & épaiííes écaillesjde coulcur noiraftre & dune du- rcté extraordinaire, elles font divifées en petits quarrez ouboutons, élevcz environ d’une ligne au-deflus de la peau, à peu prés comine celles du Crocodillc. Ses jambes paroifl'ent engagécs dans des efpeces de bottes, & fatefte envclopp.ée par derriere d’un capuchon applati; ce qui luy a fait donnerparles.Portugais lc nom de Mom des Indes. Sa tefte eft grofle, fa bouche pea fendue, fon mufeau allonge, &anne d’u- ne grqiTe & longue come, quile rend ter¬ rible aux Tigres mefmes, aux Bufles, & aux Elephans. Mais ce qui paroift encore de plus mer- veilleux en cct animal, eft fa langue, que la nature a couverte d’une membrane fi rude quelle n’cft guero differente d’une lime^
  • la Chine. Lettre XIV. 407 ainfi ii êcorchê tout ce qu’il veut lecher. Aurefte, commenous voyons icy des ani- maux, qui fefont unragouft des chardons,, dont les petites pointes picotent agreable- menr les fibres, ou les extreraitez des nerfs de leur langue; de mcfme le Rhinoceros mange avec plaifir des branches d’arbres, herilleesde routes parts de groflcs épincs. Je luyen ay fouventdonne, dont les poin¬ tes eftoient ties dures Sc tres longues; Sc j’admirois avec quelle avidité 5c quelle adrefle il les plioit fur le champ, Sc les bri- fioit dans fa bouche, fans s’incommoder. Il eft vray qu’il eneftoit quelquefois un peu enfanglanté-, mais cela mefme en rendoit lc gouftplus agreablc; & ces petites bleftiircs ne faifoicnt apparemment fur fa langue d’autre imprellion, que celles que fait le fel 011 le poivre fur la noftre. Ce qu’on voit dans l’lile de Borneo, eft encore plus remarquablc, & paft'e tout ce quel’Hiftoire des Animaux nousajufqu’i- cy rapporté deplusfurprenant. Les gens du pays afteurent, comme une chofe’conftan- ce, qu’on trouve dans les bois une efpeçe de befte , nommée L'homme Sauvage; dont la taille, le vifage, les bras, les jâm- bcs, & les autres membrcs du corps, font (i femblables aux noftrcs , qua la parole
  • 408 Memolres for l’Et.it prcfent prés ,on aureit bien de la peine a neres pas confondre avec certains Earbares d’Afri- que, qui font eux-mefmes peu differens des belles. ■Cet honune fauvage, dont je parle, a uneforce extraordinaire; & quoiqu’il mar¬ che fur fes deux pieds feulunent, il eft fi vifte à la courfe, qu’on a bien de la peine à le forcer: les gens de qualitc le courent, commc nous courons icy le Cerf; & cette challc fait le diverciflement le plus ordinai¬ re du Roy. 11 ala peau fort velué, les yeux enfoncez, fair reroce , le vifage bruílé; mais tons fes traits font aflfez reguliers, quoiquerudcs&groflis par leSoleil. Jefçay routes ccs particularitez d’un de nos princi- paux Marchands François , qui a demeuré quelque temps en cctte Ifle. Cependantje ne croy pas qu’on doive aifémcnt ajouter foy à ces fortes de relations : il ne faut pas aulfiles rejetterentierement, mais attendre que le témoignage uniforme de plufeurs voyageurs nous éclaircifle plus particulie- rement de cette verité. Pour moy, cn pafl’ant de la Chine à la cofte de Coromandel, je vis dans le De¬ troit de MalaejHe une efpece de Singe, qui me rendroit aflez croyable, ce que je viens jóeracpntcr de L’homme Sauvage-
  • de[“Chine. Lettre XIV. 409 Ccmy-là marche naturellement fur fes dcitx pieds dc dcrriere, qu’il plie tant foit psu , comme un chien à qui on a apprisà d a rifer. 11 Tc íe r t comme nous > de fes deux bias; fon vifage eftprefque aulfi forméque celuy des Sauvagesdu Cap de Bonne-Efpe- ramcc; mnisle corpse!! tout couvert d’u- ne laine blanche , noire, ou grife : du refte a le cri parfaitement femblable à celuy d un enfant; route l’adion cxtcriéure íi hii- maine &les paílionsii vives &fimarquees, quc les muets ne pcuvent guere mieux cx- primer lcurs fentimens & leurs volontez. Ils paroiilcnt fur-tout d’un naturel fort ten- dre;& pour témoigner lour affeftion aux perfonnes qu’ils connoiiTent & qu’ils ai- ment, ils les embraifent & qui eft fortpropre à des en- fans ;c’eft de rrcpigner de joye ou de de¬ pit , cptand on leur donne, ou qu’on leur ícfufece qu ils fouliaitent avec beaucoup de padion. r Quoy-qu ils foient fort grands (car ceux quej ay vus avoientau moins quatre pieds de ham) leur legereté & leur adreife eftin- cioyable.C eftun plaifirquivajufqu’al’ad- miration, que de les voir courir dans lea Tome II. S
  • 4.to Memoires fur l’Etat prefint cordages d’un vaifleau, ou ils joiieftwjtfSP' quefois, coirime s’ils s’eiloicnt fait un arc particulier de voltiger ; ou qu’ils euflenc cite payez, commc nos danfcurs de corde, pour divertir la compagnie. Tantoft fufpendus par un bras, ils fe ba¬ lancem quelque temps avec nonchalance pours’eprouver , & tournent cnfuite tout a coup avcc rapidite autour de la corde, commeune roue, o uune fronde qu’on a mile en mouvetrient j tantoft prenant la corde fuccclfivement avec les doigts qu’ils onttres-longs, &laiifant tomber tout leur corps en l’air, ils courent de toutc leur for¬ ce dun bout à 1’autre, & rcvienncnt avec la mcfme vlteife. II n’eit forte de figures qu’ils ne prcnnent, ni de mouvement qu’ils ne ie donnent •, fe courbant cn arc , fe roulant commeune boule, s’accroclvant dcs mains, des pieds, & des dents, felon les diffcren- tcs lingeries que leur bizarre imagination leur fournit, & qu’ils font de Ia maniete du monde la plus divertiiiante : mais leur le- gereié à s’élanccr d’un cordage à un autre, à.trente & à cinqiunte pieds de diftance, paroift encore plus furprcnantc. A fli pouren avoir plus fouvent le plai- fir , nous les faifions fuivre par cinq ou fix petits Moulds ou Mat do is, forme? à core
  • d-Jj, Çjjine. LettreXIV. 4i* fone d’exercicc, & accoucumez eux-mcf- mesacourir dans les cordages. Alors nos íingcs , pour les évicer, faiioient des fauts íj prodigicux, &gliílbient avcc cant d’adref. fc lc long des mats, des vergues & des plus pctites manoeuvres, quilsíembloient plu— toll voler que courir; rant leur agilité fur- paílòittout ce que nous remarquons dans les autres animaux. Comme les Crocodiles fone peu con- mis en Europe & tres-communs dans les Indes, nous avons eu foin d’en examiner les proprietez &coute la JirnElare. Pcut- eftre, Monlieur, que nos premieres dif. feótions íèront dansla luite de quelque uía- gc , pour le projctqu’on a forméà 1’Aca- demie, & qu on adéjafort avancé de per- fedtionnerl Anatomic. Nousy avons joint quelques remarques anatomiques accom- pagnées de figures furies Tockaics, quon nomme ainfi, parce qu’ils prononcent tres- fouvenc & tres-diftin&ement ce mor. Ce font de gros Lezards , ou de fort petit* Crocodiles,qu’ontrouvepar tout à Siam dans les bois, dans les champs, & dans les maifons. Le Camclenn eft encore une autre efpe- ce de Lezard dehu’t à dix pouces de long, quia fervi de tnatiere à nos ObfervationSj Sii
  • 'Memoires fur IEtat prefixt Onen vôit à la code de Coroi,.M;d&f‘& nous cn nourrillions en noftrc maifon do Pontichery; car ils ne vivent pas leul'ement d’air,comme quelques Naturaliftes font écrit: ils mangent &c mefme avçc avidité. ll eft vray qu’eltant d’un temperament froid & humide,ils peuvent pallet plufieprs jours Cans nourriture; mais enfin, fi on ne leur en donne point du tout, on les voit peu a peulanguir, Scenfuite mottrir de faim. Au refte, tout eft fingulier dans le Ce,~ mdeon .- fes yeux, fa telle, (on ventre-font extrémement gros; & quoy-qu’il ait qua- tre pattes comme le Lezard, il eft d’une ft grande Lenteur en tous fes mouvemens , qu’ilfe traifne plutoftqu’ilne marche; ft la nature ne luy avoir donné une langue d’ijne conformation particuliçre, jamais il n’attrapperoit les animaux quifont la nour¬ riture ordinaire. Cette langue eft ronde , épailíè , 6c longue au moiiis d’un pied. Il la dat'de àfept ou huit pouces hors de la bouche avec une adrelle merveilleufe: & la fubft.ince cn eft ft vifqueufe, qu’elle ar- rtfteles mouches, les fauterelles, & nitres fémblables infectes pour pen qu’elle les touche de fa pointe. Tout fon corps eft convert d’une pean cres-fine, maisde couleur changeante,fc-
  • Lettre XIV. 415 Ion les diffèrentes paífions qui l’agitent. Dans la joy'cileft dun vert demeraude , mcílé d’oranger &hachéde petites bandes grifes & noires. La colere Ic rend obfeur & livide ; la craintc, paile & dun j ’aune ef¬ face. Quelqucfois toutes ces couleurs 8£ plufieurs autres fe confondent enfcmble ; &il fe fait alorsunfi beau meilange d’ora- bre '8c de lumiere, qu’on ne voir point dans la nature de plus belles nuances; ni dans nos tableaux, des peintures plus vives, plus douces, 8c rnieux ailbrties. On me fit vóir à Ponticbery deux au¬ tres efpeces d’aniimux peu connus dans P Europe. L’un fe nomme Chienmurron, qui tiçnt prefque également du chien , du loup, 8c du renard. ll eft de grandeur me¬ diocre, d’un poil gris & rbux. 11 a les orcil- lés courtes & pointues, le mufeau affilé, les jambes liautcs,la queue longue,le corps grefle & dechargé. 11 n’abboye point com- me le chien , mais il crie à la maniere des enfans; au refte, il eft tres-vorace de fon naturel, 8C quand la faim le preíTe, il en¬ tre la nuit dans les maifons 8c fe jettc lou- vent fur les perfonnes. La feconde efpcce eft la Aiangouz.e, qui pour la forme exterieure , approche afl'cz dfc la Belette, fi ce neft qu’ellea le corps S iij
  • 4T4 Mernoires fur I’Etat pr’efenf plus gros Sc plus long , lcs jariifics plus courtes, le mufeau plusdélié, 1’cril plus vif, Sc jene fçay quoy demoinsfauvage. Cet animal tit en effet extrémcmenr fa- milicr ,Sc il n’y a point de chien qui jouc Sc qui badine plus agreablement avcc les hommes. Cependant il eft colcre &: traiftre quand il mange; grondant alors prcfque toiijours, & fe j^ttant avcc farcin' fur ccux qui fe metcent cn devoir de le troubler. Ilaime fur-cout les ccufs de poules, mais comme il n’a pas la gucule aifez fendue fiour les faifir, il tafehe de lcs rompre en es jettantenl’air, ou en les roulant fur la terre de cent manieres differentes. Que ii pour lors iltrouve une pierre auprés de luy, il luy tourne incontinent le dos, Sc élargif- fant les jambes dederriere, il prend l’oeuf avcccellesde devant ficle poufle de route fa force par-dcilbus le ventre, jufqu a-ce qu’il fe foitcaile contre la pierre. Il chafle non-feulemcnt aux rats & aux fouris, mais encore aux ferpens, dont il eft le mortel ennemi, Sc qu’il prend fur !a teftefort adroitement fans en recevoirau- cunebJeflure. Iln’cft pas moins contraire aux Cameleons, qui 5 à la ieu'e vue font failis d’une fi grande frayeur, qu’ils devien- nent toutd’un coup plats comme une £euUi*
  • Jf.-'-.LChine. LettrE XIV. 41 $ le , & tombent ordinairement à demi- morts •, au lieu qu’aux approches d’un chat, d’un chien, on de quelque autre animal en¬ core plus à craindre,ils s’enflent, fe met- ten t en colere, & prennent le parti de fe dé- fendre ou de les atcaquer. Comrae l’lnde eft un pays fort chaud&Z fort humide, elle produit un grand nombre d’autres animaux. On y voit fur-tout une infinite de ferpensde toute forte de gran¬ deur ; & naefinc fi beaux pour la varierc des couleurs, que fans l’horreur naturelle que nous avons de Cette efpecc de befte, jc ne fçay prelque rien,dont la viie deuft faire plus de plaifir. Les Siamois ne font pas fi deficits que nous en cette matierc. Ils en prennent dans les bois une quantité pro- digieufe,&ils les vcndent au rnarché com- nae des anguilles. Il cneft pourtantd’une efpecc particulie- re qu’on ne mange pas, le poifon en eft tres prcfent & mefrae fans remede ; on les nomine Coíra capelo. Quclques autres font courts & de figure triangulaire; de forte qu’ils rampent coiijours fur 1’une de leurs trois faces. D’autres encore plusfinguliers n’ont point de queue; leurs cxtrémitczfonc terminces par deux teftespariaitement fem- blables.enapparénce, mais en effetfortdif-
  • *4t 5 Memoires. fur I’Etat prefect ferentcs, en ce que l’une des ciciix n'a pas commc l’autre , l’uiage ordinairede fes or- ganes. Car en cellc-cy les lévres fe tiennent, lés oreilles íont bouchées , les pa,upieres couvrent entieremenc les yeux; tandis que 1’antre mange , voir, encend,.Si conduit tout lereftedu corps. Neanmoinsun Aoglois de Madras, qui cn nourrifloit par cuiioíitódans fa maifon > m a a (Lure que de fix en fix mois , les orga- nes de cette feconde tefte fe débouchoient pea à peu, tk qu’au contraire ceux de la tefte bppoiée, en fe fermant , cdfoient de faire leurs fomftions ordinaires > qu’apres un par reil nombre de mois, elles revenoient l’une & l’autre en leur premier eftat, & parta- geoient ainfi chacune.à Ton tour, le loin Si le gouvernement de la machine. Mais comme Dieu n’cft pas moins admi¬ rable dans les petites.choies que dans les grandes, ily a dans leslndes une infinite d infedtes, qui meriteroient .les reflexions les plus iericufes. On y voit dcs mou.hes que la nature a peintes d un jaune fi vif, it poli Sifi eclatânt ,quc la plus belle dorure. n en approche pas; d’,nitres font propre- ment dcs points delumiere, qui brillent de tons coftezdurant lanuicj ainfi, comme el- ics vontpar eflein, tout l’air en paroift ea-
  • de Uchhte. Lettre XIV. ^ *• ftarnme qtflnd dies volent; & quand dies s’arreftent fur les fciiilles oil furies bran¬ ches, les arbres reflèmblent de loin à ces beaux feux d artifice, qu’on fait dans les In- des pour les illuminations publiques. Les fourmis blanches qui fe trouventpar tout, qudque foin qu’on prenne de les dé- tiuire , font celebres par 1’incommodité qn’elles caufent, &par Icursproprietez na- turclles. Elies fonttres-petites,d une fubf- tance molle,blanche, & quelquefois un peu roufie.Elies fe mulriplient à l'infini,& quand elles fe font cmparées d’une maifon , ou d un appartement, il n y a que les fourmis noiresqui les en puilTent chalfcf. Elles ont les denrs fi aigues& fi penetrantes , qu’clles percent dans une nuit non-feulement les plus gros balots, les draps, la laine, la foye, & routes lesautres étoffes-, mais en¬ core les cabinets & les armoires, dont le bois devient en peu de jours tout vermou- lu. Ellesgaftent mefme le fer, le cuivre, & 1 argent , fur lefquels on voit fouvent les traces & les veftiges de leurs petites dents. Neanmoins il y a bicn de l’apparence.que cet efFet vient encore plus de la qualitépar- ticulicre de leur falive qui eft une efpcce de dijfolvant , & qui agit alors à peú-prés, comme 1 cau forte fait icy fur nos métaux* •S y
  • 4i 8 Memoires fur l’Et.it prcfcnt II n’yapas jufqu’aux (autettucs^Ti i ne foient extraordinaires. On cn voic d Siam qui naiilent dans lcs branches dc certains arbres, Scquien foht,fi jel’oie dire, en quelqvie maniere les fruits. Car les fi. mi¬ les confervant lcue figure & leur couleur naturelles , s’epaifliflenc un pen ; ieurs col- tez jet cent adroit Sc d gauche des eipeces de filamens verds en forme de longues jambes; une des cxcrémitcz de la feu lie s’allonge en queue , Sc l’autte s’arrondic comme Line refte: tourceladevient dans la fuiteanime, &c fe metamoiphofe enfaute- relle. C’eft ainfi que le rapporteur les gens du pays , qui les détachent eux-mefmes des branches. Nous en avonsvu plufieurs, SC ilcftvray que la fciiiile y paroift route cn- ciere avec fe s fibres, ou du moins que rien n’eft plus femblable d une feiiille que le corps dcce petit animal. Si celaeft, cet ar- bre n’eft guete moins admirable qae celuy dont lcs feiiillcs entombant dans la mer, fe changent en peude temps en canards; commequelqucs Nacuraliftesnous le veu- lent faire croire. Ce feroitici le lieu de vacs pnrler des arbres extraorciinaires que nous avons trou¬ ve dans l’Odent. Mais il me femble, Mont- foot, que j’ay déja eu Fhonncur de vaus
  • dela Chine. I. e t tr e XIV. 419 en entretSfflfforo au long , fur tout de ceux qui produifentlevernis, lc the, loiiatte, le cotton, le fuif, lc poivrej 5c de plufi.urs atures ,tons ilnguliers en leur el'pcce, &C trcs-utiles pourlecommerce. J ay eu auffi l’honneur , Monfieur , da vous prefenter pres de quatre cens plantes de la Chine, ddlinées avecleurs contents naturelles , Sc copiées d’apres celles qui fc fjardent dans le cabinet de l’Empereur de a Chine. C’eft principalemcntce qui com- poicl’Herbier Chinois , & ce qui fans dou- te enrichira le noftre ; fur tout quand nous aurons la traduction du livre , ou les pro- prietez& l’ufagede tons ces fimples font parfaitement bienexpliquées. Je ne m’eftendray. pas non plus fur nos Obfervations,qui regardent la beauté,la grandeur, la diverfité des oifeaux des In- descat quoi-que ce foit là peut-eftre le plus bcl endroit de l’Hiltoire des Animaux ■, oru en a déja dir tant de chofes dans les Rela¬ tions precedentes, qit’il feroit inutile de vousen parler plus*au long, Mais je ne puis m’empefeher en finif- iant, de vous rapporter une partic de ce que la mfcrnousa découvert de plus cu- rieux. Ilya des poiflons, dontle fang eft chaud comrae celuy des hommesd!autre* ♦ S vj
  • 420 Memoires fur I'Etat prefer, t reipirent I’air commeJes anim.:dEfe?P?ftrcs. Qn cnvoitqui volcntcomme les oifeaux, qui croaflent au fond de l’eau cotnme les grenoiiilles , qui abboyent comme les chiens. Quclques-uns out la tefte adez fein-r blable àla noftre: on les nomineà Siam, Po-ffon-femme. En certains,la chair eft ft ferine qu’ellcnourritdu moins autant que la viande; en d’autres elle eft ft molle, que ce n’eft pas tant un poiftbn, qu’un amas iiir forme d’uncglaire épaillie & tranfparente, dans Iequel-cnne.diftingue aucun organe: il eft neanmoins vivant, il fe incut, & na- ge mefme avec methode. Enfin quoy-que laplufpart foient bonsà manger,nous en avons vu qui font venitneux, & qui.eftror pient mfaillibjeinent les pefeheurs j quand, en fe defendant, ils peuvent les piquer de leurs nagecires.. Je laifte toutes les atures merveilles de la mcr, qui ne cedent guere à celles du Ciel &delaterte,pourvous parler plus pavti- culierement de ce quenous avons appris de la naiftance, delanaturd&delapefche des perles. Ce font de ces fortes de connoillan- ces fur lefquelles le public peut compter, parce que nous les avons puifées dans leur fourcc. Voicy ce que le P. Bouchet Miftion- nairp.dç Maduré, 8ç Envoyé par le Roy
  • dê la Chine. Lettre XTV. qzt riáns lês iTSHf, men a luy- mefme laide par eerie. On fçait aftez queles perlcs fe forment dans une efpece d’huitre qu’on trouve aux Indes entre le Capdc Comorin & le. Canal de la Croux-i ce qui a fait donner à route ccttc code le nom de la P’efcherie. Cette pcfche eft dune grande dépenfe, foit à cau- fe qu’clle dure íànsaucune difcontinuatioir, trois moisentiersi foità caufe qu’on yerm- ploye quelquefois cn mefme temps plus de cent cinquante niille hommes. Ainil a- vant que de s’y engager tout-à-fait, on commence par uneilay,d’ou Ton connoift à peu-prés le profit qu’on en pent efperer : & fi les perles des premieres huitres font belles, groil'es, en grand nombre •, alors tout le corps des Pefcheurs fe tient prefl pour lé quinziémc de Mars, temps auquei les Paravas ( cefont les peuplesde cetce code) commencenttoújours cette preeieu- fe pcfche. Dans la derniere quife fit, il n’y eut que huit cens barques , mais on y en voit quelquefois jufqu a trois mille. Les Hollandois arment pour lors deux Pata- ches pourconvoyer la Flote& pour.l?dé- fendre des Py rates. L’equipage dechaque barque eft de cin-' quante ou defoixante Matelots} parmi lef-.
  • 42.2. Memoires fur VEtat prefènt quels il y a vingt plongcursj^ròiff cnacun a deux aides, qu’on nommepourcela les Pefcheucs AJftflans* Au refte»le gain eft dif- tribué dela minier? fui vante. Chaque plon- geur eft oblige da payer fix ecus aux Hol- landois -,,ce qui a quelquefois produit juf- qu’á un million. De huiten huit jours on pefche un jour entier au profit du Patron de la barque; & toils les jours encore, le premier coup de rets eft pour ltiy : on don- ne le tiers de cc qui refte aux AJfjt.ins; !e furplus appartient aux plongeurs. M ais les Hollandois ne leur permettenr pas toujours d’en difpoferà leur gré: de forte que ccs pauvres malheureux fe plaignent quelque¬ fois de leur lort, & regrettent le temps au- quel ils vivoient fous la domination des Portugais. Qunnd le temps de la pefche eft venu » voicy 11 maniere dontles Paravas s’y pre- parenr. Toutelaflote s’avance en mer juf- ques àla hauteur de fepr, huit, & dix braf- fes d’eau, vis à-vis de ceitaines montagnes, qti'on décõuvrebien avant dans les terres. £ experience leur a appris que e’eftoit là le meilleur parage dcla Cofte , & le lieuou lapefche fe tronvoit laplusabondante. Dés qu’i's ont jetté l’anchte , chaque jlongeur s attache fortement amckfious de
  • de h Chine LettreXIW 423: 'ventre'tii£*J*Êrre épaiflê de fix pouces, longue d’un pied ,& taillée en arc, du cofté- qu’onl’appliquefurlapeau. Ilss’en fervent comrne deleft, pour n’eltce pas emportez par le mouvement de 4’eau , & pour mar¬ cher avec plus de fermeté au-travers des. flots. Outre cela ils en attachent d l’un des. pieds une fecoude fort pefante , qui les emporteen un moment au fond de lamer , d’ou on la retire fur le champ dans la bar- . que, par le moycn d une petite manoeuvre. Mais parce que les huitres font tres-lou— vent attachées au rocher , ils entourent lours doigts de plufieurs bandes de cuir, de crainte de fe bieiler en les arrachant avec violence. Qnclques autres mefme fe ler- venr de fourchettes de fer pour le mefme ufage. Enfin cliaque plongeur povte un grand rets en forme daíàc, fufpendu à fon cou parun long cordage, dont 1’extrémité eft amarrée furle borddela barque. Le faced deftiné à reccvoir les huitres qu’on ramafte durant lapefthey & le cordage, dretirer les pefeheurs , quand ils ont rempli leur fac. C’eft en cet equipage qu’ils fe prccipi— terr,.& qu’ils defeendent quclqucfois plus de foixdnte pieds dans la raer. Comme il
  • n y a point de temps à pctóií^fTr euxf cies qu íls touchent le fond, ils courcnt de tous cortez..fur le íable, fur une terre «lai. reuíe, & parmi les pointes desrochers°,ar- rachant avec precipitation les huitrcs qui íe rencontrent en leur chcmin. A quelque profondeur qu’ils foient, le jour eft par tout íi grand , qu’ils dccou- went ce qui fe pafle dans la met, avec la incline facilite ques’ils eftoient fur la ter- re. Us y voyentfouvent des poiifons monf trucux, dont les Chreftiens fe défendent avcc le iigne de la Croix ;ce qui les a inf- qti icy prefervez-de tour accident rear pour ceux qui font Mahometans ou Payens* quelque effort qu’ils faifent en troublant 1 eau ou cn f uyant pour les éviter, pluiieurs en out cfté devorez : &de tous les dangers de lapeiche, e’eft fans doute le plus ordi¬ naire &le plus grand. Au relfe,les bons plongcurs durent or- dinairement foas 1 eau une demie heure j 1'es autres n y font pas moins d’un bon quart d heure; ils reriennent (Implement ieur haleine , fans fe fervir pour cela ni d’huile ni d’aucune autre liqueur ;la com- tume & la nature leur ayant donné cette force, que tout 1’art des Philofophes n’a pq jufqu icy nous communiquer.
  • del*.£]jip. Lettre XIV. 42.5- Dcs qu’ils fefentem preílcz ils tirent la corde, ou leur fac eft attache, & ils s’y at- tachcnt eux-mefmes fortement avcc les mains. Alors les deux .Aides qui font dans la barque, les guindem en Pair & les dc* chargent de leur pcfche , qui eft quelque- fois de cinq cens huitres, quelquefois auifi de cinquante eu de cent feulemenr, ielon leur bonne ou leur nvauvaiic fortune. Par- mi les plongeurs , quelques tins fe repo lent un moment pour fe rafraifcliirà Fair, les autres 11’en ont pas befoin, & fe rep'.on- gent incontinent apres dans l’eau; conti¬ nuant ainfi fans relafchecc violent exerci- ce; car ils ne mangent que deux fois par join 1c matin avant que de fie mettre cn mer •, 6cle loir quand la nait les oblioe do gagner le rivage. ^ C eft lurce rivagequ’oircrccharge toutes Ks barques, dont les huitres font portées. dans line infinite depetites fofles de quatre à cinq piedsen quarre, creufées dans le fa¬ ble.^ Les monceaux qu’on y.jette, sclevenr cnl air de la hauteur d’un homme, & for¬ mem par tout un grand nombre dc petites buttes, qu on prendroit dé loin pour une année rangée en bataille. On laifle les huitres en cet eftat jufqn’a ce que la pluye, le vent, &le Soleilles o'oli.
  • 4-6 Memoiresfitrl'Etat íggj&f gent de s’entrouvrir d:elles-mefmes j ceqtri les fait bien-toft mourir. Alors la chair fe pourrit & fedcflcche; & on cn retire plus facilement les perles, qui tombent toutes dans la forteà mefurequ’on en retire les nacres• C’eftainfi qu’on nommeles écail- les, fernblables en dehors à celles des huí- tres communes; mais en-dedans beaucoup plus argentées & plus brillantes. Les plus grandes font larges à peu-prés comme la main. La chair en eft tres-bonne; & fi les perles qu’on y trotive, font au fentimenr ■de quelqucs Mcdecins, despierres qui s’y forment par la mauvaife conftitution du corps j comme il arrive dans les hommes, & dans 1 eB 'z,oart; cettc maladien’en alte¬ re pas fenfiblement les humours : du moins les Paravas q^cn mangcnt, ne trouvent aucune drffercWe entre celles quiont dcs perles & celles quin’en ont points Quand on a purge les fortes des immon- dices les plus groflieres, on crible à diver- fêsfois le fable, pour cn féparer les perles. Cependant quclque foin qu’on fe donne, ils’en perd toujours beaucoup; & quoy- quon y revienne fouvent, on en trouve encore en afíez grand nombre plufieurs années apres la pefche. Voilà, Moníieur, ce qui regarde le lieu-
  • dc la çlúnr Lettre XIV. 42,7' & 1’ordrc dinette liche pefchc. J’a joiueray quelques autres partieularitez qui fervironc à vous donner une connoilfance plus exa- <5te dela nature des perles. Elles fe trouvent répandties dans tou- rela fubftancc de I’huiuej dans fia teíle, dans le voile qui la coime , dans les muf- cles circulaires qui y aboutiílen*, dans le ver.cricule, & generalemenc dans touces les parties mufculeu'ês& charnues. De forte qu’il n’eft pas probable qu’eiles foient dans ies hnitres, ce que les oeufs font dans les {loules & dans les poifl’ons : car outre que a nature ne leur a point determine de lieu particulier pour leur formation; les Ana¬ tomises qui ont exanainé foigneufement ccr- te matiere", n’y découvrent rien qui ait rap¬ port àce qui fe palfeàcet égard dans les autres animaux. On pent neanraoins dire, que comrae il y a dans les poiiles une infinite de petits ceufs en forme de femencc, dont l’un croift & augmente ftandis que les autres demeu- rent tous à peu-prés dans le mefmeeftat; demefmedans chaquehuitre on voit or- "dinaireraent une perle plus groile, mieux fbrmée, & qui fe perfeótionne bcaucoup plutoftque routes les autres. Mais cette- pcrlc n’a point de lieu fixe, & elle fe trouvç-
  • 4i8 Memoires fur I'Et-t.^fent tantoft dins un endroit, & tantoft dans mi autre. I! arrive mefmc quelquefois quccet- te perle devient fi grofíl-, quell e empefche les nacres de fc fermer. Alois rhultre meurc Sc Cc pourrit: Le nombre des perles ncft pas moins indetermine. Souvent route la chair de Ihuitre an eft fcmée; mais il eft rare d’y en voir plus de deux qui foient d’une rai- íonnable groílèur. Elies font routes naturcllement blanches, p.usou moins felon la qualité dela nacre. Ees jaunes & les noires font tres-rares & de nul prix. Cependant Tavermen^oi. tequ on luyen donna fix dans leslndes, parfaitement noires, fcmblables au jayet, & fort cftimées dans lepays. Si cet Auteur nc nous a pas voulu tromper en ce point comma en plufieursautres , pcut-cftre qu’il y aefte trompc luy-mefme. Il eft du moins certain que dans route la cofte de la Pefche- rte, on n’en fait nul cas-,& les Pefcheurs les rejettent me fine comme inutiles. Cette diverfité de couleurs eft fans dou- tecau ee dans les perles , par les differen- tvs parties dcFhfuítrc, on dies feforment.' ■Ainfi quand le hafard on la nature en a por¬ te la lenience dans le méfentairc Sc dan s le foye, ou plutoft dans les parties qui en t ien-
  • àe la Chine. LettreXIV. 41^ ncnt la plat* ««er on a remarquéqiul y a dans les Jiuitres unccavité aifez grande , ou 1 on decouvre deux ouvertures, qui a- boutilíènt à deux petites membranes ou le chyle fe purifie principalement, & fe de¬ charge de fes parties les plus groffieres; les ■inteftins de cet animal n’eftant point ac- compagncz de veines meiaraiques & la- (Stecs-,) quand , dis-je, les perles fe trou- vent cngagées dans ces cavitez, la bile .&£ les impuretez du langpeuvent bien alterer leur blancheur naturellc& les rendrejau- nes ou noires. Auffi remarque-t-on que ces fortes de perles nc font pas nettes, niais fa¬ les, & chargees de entile. Ce qui regarde leur formeexterieure eft adez connu, puifqu on cn voit en Europe auffi -bien que dans les Indes. C eft ce qui les a diftinguées par des noms differens. Aiqfi nous dilons perle cn pointe, ou en poi¬ re, perle ronde, perle ovale, peúebarroejtte-, ceíi-à-dire, plane d’uncofté Sc ronde dc 1 autre; on peut ajouter perle irregulierei car on en voit a plufieurs petits angles, de boílucs, d applaties , & generalement de routes fortes de figures. Au refte, s’il eft difficile d’expliquer com¬ ment les perles naiflènt dans leshuítres , il n eft pas plus aifé dccomprcndrc la ma-
  • 43 0 Mempires (iir HEtat prefènt niere dont les huitres feronffent dans 1» mer. Quclques-uns difent qu’il en cíl de -cettc elpecc de poilfon, comine de tous les antres qui produifent des ceufs , dont la fubftance exterieure, molle an ■commence¬ ment & glaireufe, fc durcit enfin peu à peu dí fe change encoquille. Voicy ce que les Paravas ont reniarqué, & ce qui merits bicn qu’on y faflè quelque attention. Au temps des pluycs,les torrensdes ter- res voifines , quite déchargent tout lelong de la Cofte, coulent prés de deex lieucs furlafurface de la mer fansfe mcíler avec elle. Cette eau furnageainfi quelque temps, confervant fa douceur & fa couleur naturd- le; mais elle s’epaiifit dans la Tube par la chalcur du foleil, qui en fait une elpece de « créme legcre & tranfparente; bientoft aprés elle fe divile d’clle-mefme enunc infinite de parties, dont chacune paroift animée & femeut de routes parts ,comme aurant de petits infeâes. Les poiflons en prennent quelquefois en paffant, mais dés qu’ils en ontgouftcjils les abandonnent aulu-toft. De quelque nature que foient ces petits animaux, il eft certain qu’ils croifient fur •la fnrface del’eaujleur peau s’epaiflit, fe durcit, & devient enfin fi pefante, qu’ils defeendent pat leur propre poids au fond j
  • de U Chine. Lettre XIV. 431 de la met 'mmParavas allcurenr de plus qu’ils prennenc dans la fuice la figure de 1’huJtre. * • Voilà un fyftéme dom lcs Sçavans ne fe fuflent pas apparemmcnr avifez, & quc 1’cx- perience a découvert aux Barbares. Et en effrt, c’eft feulemenc en ces endroits que ie trouvent lcs perles, & les années les plus pluvieufes font au(H les meillcurcs pour la pefche. J’ajoureray pour dctromper ceux qui fuiventTopiniondes andens, que les hui- tres demeurent toujours au fond de la mer. On croyoit autrefois qu’ellcs s elevoient tous les matins fur la furface de l’eau, Sc qu’elles ouvroientleurs nacres pouryrece- voir la rolce du Ciei, quicommeune perle fondue s’infinuoit dans les chairs de l’liui- ■tre , fe fi xoit par le tnoyen de fes fels, Sc y prenoic cnfin la couleur, la duretc, Sc la fi¬ gure des perlcsjàpeu prés comme c .’mi¬ nes liqueurs fe changencen criftaux dans les terrcs011 comme le luc des fteurs fe trans¬ forme en miel & en cire dans la ruche des abeilles. Tout cela eft ingenieux Sc admira¬ ble-, mais par nnlheur tout celaeft faux. Car ces huítres lont fortement attachées aux ro- chers, & jamais pcfcheur n’en a vu aucune, fiotcer 011 paroiftre fur la furface de la mer.
  • 452- Memoircsfur I'Etat prejefit Qaoy-qu’on trouve des^iren plu- ficurs endroits, cellos de lap fcherie foni les plus eftimees,elles ne perdent jamais lour éclat •, les autres deviennentjaunes ou d une blancheur palie & effacée.Pour le prix,il eft difficile d’en rien dire de certain. La plus grofle de toutes celles qu’on -trouva dans la derniere pcfchc, ne fut vendue queiix cens ecus. Jay demande aux plongeurs , s’ils ne voyoient point quekpiefois du corail dans le tond dela mer; ils m’ontdit que corame ils eftoient principaloment occupcz de ce qui regarde les perles , ils donnoient peu d attention à tout le refte; que neanmoins ils nelaifloientpas de trouverde temps en temps, des branches de corail noir. II yen a, ajoiitercnt-ils, quL.qiioy-qu’afllz dur dans le fond de l’eau, le devient beaucoup davantage quand il a efté quolque temps expofé à lair> mais la pluipar t a dc j a acquis, nieftne dans la mer, route fa dureté natu- relle. Il eft fortement attache aux rochers ; &c quand nous moufflons dans un gros temps; ff arriveaff'ez fouvent,que les par¬ tes ded’anchre s’accrochentides branches de corail noir &en enlevent des'arbres en- tiersjmais il eft tres-rare d’en voir de rouge dans toute la cofte de la pefchcrie. Je
  • delaChine.Lettre XIV. 43} Jc fen.jr, *®*>ne reflexion que pcu de <*ens out faice; c’eft que fouvent i’arbrc de corail n a aucune racine: on en montroit à Rome dans le cabinet duP.K/r^r, qui fortoienc de plufieurs picrrcs j quelqucs-uns aprés en avoir cite cfctachez, non - feulement n’y avoient pas jetted; racines,mais n’y ei- toient pas mefmc liez par aucune fibre on par le moindre filament. Là - mefme on voyoit plufieurs branches de corail qui for- toient d’une nacre de perle. Et dans le cabi¬ net du Cardinal Barberin, il y a encore un arbuite de corail dont le p'ed eft no r, lq tronc blanc, & la cime rouge. C eft ainli, Monfieur, que la nature fe jouc dans les abifmes, auffi- bien que dans toutes les autres parties de I’Llnivets, par la production d’une infinite de cliofes égale- ment utiles & precieufes, quelle donas non pas pour irriter la cupidrté des hom- mes,ou pourentretenir leur folievanité; mais pour fervirà leurs ornemens, de la manicrc que la raifon Sclabienfeancedç chaque eftat le demande ou le permet. Peut-cftre auffi, Monfieur, que ces beau- tez de l’Vn'vers ont cite crcees beaucoup moins pour orner le corps, que pour occu- pti 1 clpiit: ReLcjtiit trsttndmn difputationi eorum. Car detous lesplaiiirsnaturels.lc Turn //, j
  • 434 Me mo ir cs Jiirl'EtatpreJent plus innocent Scle plus folide'^tt íans doute ] etude de la nature & la coniideration de* ínerveilles qu’elle renferme. Quand une fois on a parcouru cegvand ouvrage de la fageffe divine, & qu’on en a penetre les myfteres, cette víie generále de tant de beautez a des charmes plus puritans, & for¬ me en nôtre efprit une image plus touchan- te, que tout cc quo les fens ou les patlions •nous peuvent prefentcr. Vous le (cavez,Monfieur,mieaxque per- fonne, vo.us qui par voftre etude particulie- xe,Sc parle commerce continuei des Sça- vans, avez aquis en fi peude temps tant dc belles connoiffanccs, dans tous les diffe- zens aenres d'erudition* Et certainemcnt cette application conftante que vous don- nez tous les jours.à ce qui regarde la per¬ fection des Arts &des Sciences , marque aflez, que rien ne peut occuper plus utilc- ment &c plus agreablcmcnt nn honnefte ^ Mais ce qui eft encore plus finguher,c eft que vous lanftifiez routes ces connoiflan- ces par le bon ufage que vous entaitcs. Vous les portez, ft j’ofe ainfi parlor , dans le fanãuaire; vous vous en fervez dans la chairc de véritc, pour rendre nos myfteres plus intdligiblespSi non concent de la l In-
  • de la Chine. L E T T R E XIV. 4# lofophie c«?5?T£loquenee órdinaircs, vous devenez par là un Philofophe Chrcftien & nn Orateur Evangeliquc. Je fuis avec refpett, MONSIEUR^ To ft: re tres-humble &rref« obciflant fervitcur, L. J. Tij
  • «$$» *«& 2* *££* *3 .mnnmmmm TABLE D E S PRINCIPALES MATIERES, coiuenucs dans ces Memoires. A A DainSchaal, Jefuitcfort eftimé à la Chine; u \ íès travaux, 11. T. 1S5.189. Adreflê des Chinois dans Ic commerce, &c. l.T. 401. Aiman, pierres d’aiman & la numere de les couper, l.T. 384. Anatomie de differens animamr, II. T. 405M Animaux cxtraordúuires, 11. T. 406. 407. 411. 413* 4 if- Antiquité de la Nation Chinoiíè, J. T. lof. Ares de Triomphe á la Chine, 1. T. 151. Audience de l’Empereur, & comme nous en fufvnes rcccus, I. T. 66. noflre arrivée à Pekin, I. T. 59. Autorité des peres dans leur famillc, II. T- 38, Exemple fur ce lujet, lbii. B Balance de la C hine , fa defeription, J l.T. ft. Barques de la-Chine* deflinées aux voyages des Mandarins , leur defeription, I. T. ji. Baftiméns & maifons de la Chine, 7. T. 108. Bonzes, leur maximes, 11. T. 133. Ieurs penitences publiques, 138* Bouffolc de la Chine, íã diviHoo, 1. T. 383,
  • c Calendrier Chinois, //. x. S7,' Camelcon, xi.T. 411. Canaux de la Chine, J.T.iSo. Caraíféres des anciens Chinois, j. x. nr. Cartes diveríès, nouvellcmcnt faites pour 1’utilité de la Geographic, 400. & fuiv. Cércmonies dans les viíites, II. X. 47. dans les fcftins, jfx. Chekiam, Province confidcrable de la Chine, /. X. 4f- Chemins de la Chine, leur beauté & leur commo- //. r.yy: La Chine, íà delcription, I. T. x?. ríi. c’cft un pays fertile, II.T.11. revenusde cét Empire à quoy eftimez, xbid. Chronologie Chinoi/c , j. X. xo6. Civilitd tres eíHiriéc parmi les Chinois, 11. t. 4?. comment elle fe pratique, 4 g. Cloches de la Chine, j. 7*. 180. Colique extraordinaire & fon remede, 1. T. 367. Commerce, lc talent extraordinaire des Chinois pour le commerce , I r. 401. II T. 73. 7 j. 149. Comete obíêrvéeen iíSí. & 1689. II. X. 3x38. ma- niere de determiner le lieu des Cometes dans le Ciei, • 389. Concubines de l’Emperetir, J. x. 107. Confeflion de fes fautes à 1’Empercur , poor quel &)« , li t. 31. Confucius, foil caraitere, fa vie & fes maximes, I. T. 317. /«iv. Conquefte de la Chine par les Tartarcs, J. X. 31; Converiion des Idolatres, comment ón y travaille, & lesdiflicultez qu’ou y trouve, It. T. ror. 138. conver/ions extraordinaires13o. &i8l. T»j
  • Table des Matieresí Corail lioir & rouge, *ãír9n. T. 43*.' Cordiaux admirablcs de la Chine, 1. T. 348. 377; Cours Souveraines dc la Chine, JIT. 14* Grin d’uneefp'ecc finguliere, qir’on portc au bonnet, /. r. ns. Crocodylc,, II. T. 411/ D Deuil à la Chine, I T. 147. comment il ic pratique1 ordinairement, IJ.T. 37. Devotion des Chrefticns pour la perfonne du Sau-< veur, pour la Croix, pour la Sainte Vierge, 11. t. 214: Divinitcz des Chinofs, 11. T. rii. &fuiv. rif. Dragon reveré à la Chine, & quelle idee les Chi-* nois s’enfoment, 1. T. uf. 166. IL T. 375. E Ecluie9 de la Chine, & Ieur deicription, l.T. 144.' HI- Eclypfe de Solcil, obfervee en r4jio. It. T. 371. Ecly- pfe totale &anulaire obíèrvée par Ie P. Tachard , 377. maniere d’obferver les Eclyipes du Soleil, 373-374- attributes par les Chinois au Dragon celefte, 373. Eclypíè de Lone, comment elle-íè fait, & la difficult té d’en bien obferver Ic commencement, II. T. 381. fuiv. Eclypfe de i48j. obíèrvée par le Roy de Siam, IJ.T. 38$.' Edit donné par l’Empcreur en faveur de la. Religion Chrcftienne, avec diverfes circonftances curieufes, II. T. 303. Ó* fuiv. Egliie de la Chine, cn quel eflat elle eftoit en 1690. JI.T.Í87. Empereuis dc la Chine, comment refpeflez du peu-* pie, II. T. 4. lenr autorité, I. T. 14. mefme iur la yiedes Princes, {i. ce pouvoir tempere par les loir, ,
  • % Table des Matieres. »/• pom irfflWEmpereur regnant, J. T. 71. it aimc nos fcienccs, ' 1, T 'v Encredela Chine, LT.yú Elprit desChinois pour lcs Sciences, les Arts, &c« I. T.1S6. Eftangsextraordinaires, r t iaa Eiloftesde la Chine, 7 T.zy/: Eftrangers cioignez de la Chine par lcs loix de i’Etat, II. T. 61. /"d’Hciiopolis, fe. voyages, & fa mort \ II. T. 104. zojv Evelques vd’ArgoIis , ion caraftere, JJ.T.xou /deBaíiléc, íbnmerite, íès travaux S£ r “ I110rt> - 11. 2V 2:07. 108. Eunuques Chinois, Examcns rigoureuxpour les graduez , F ‘ Faber, P. Jefiíire, fnfaimete, Femmes exclucs du gouvcrncmcnt, Feftes des Chinois, Feux d’artifice extraordinaires, Fohi premier Empercur Chinois, Fontaines qui ont flux & reflux , Fourmis blanches, leursproprietez, Fourrure des Chinois en hvver, Fruits de la Chine, G Ginicm cordial admirable, {3 defeription, & la ma-< mere d’en uíèr, ir. 377, H: Habits des Chinois, /.r. 1t7.n7. x47l Hamtcheou, ville coniiderablcdcla Chine, I. r. 144- Fiieroglyphcs Chinois, /. T, 30/. Hidorre anciennedes Chinois, &leurs Livres clafll- 4ues>- 7.7'.3i8.3i3y 1. T. to6. t. r. n.. Jl. T. 185.1 Ik T. 7u J.T.Z74. I. T.177. J. T. 10 71 1. T. 1741 JIT. 417. 1 T* Z44, IT. 165,'
  • Table des Matieres. HiAoirc d’unc fauffe Chinoife, 1*4,-^j. de la fin malheurcufe d’un Empercur trop adonné à fes plaifirs , LT.lZl.&fuiv. Hommefauvagedel’lfledcBorneo, ll.T. 407. Jardins de la Chine , A 7*. 168. Idoles, comment traiter par les Cliinois, ll.T. 117. Jeu de hazard defendu, ll.T. 80, Imprimerie de la Chine, I- T. m. Infpcfteurs Chinois, _ ll.T 19. Jukiao, feiledes Doilcurs Chinois, 11. T. 145. K Ki, Empercur Chinois, fes debauches & ia fin mal- heureufe, i. T. 181. L Lacs extraordinaires, A T- x$f* Langue Chinoife, fon caractere; &c. 197.198. &f. Lanternes extraordinaires, J.T.17181. Lcgumçjde la Chine, 7. 7.178. Livres de Religion, compoíèz en Chinois, 71. T. 113. Letchi, fruit particular de la Chine, 1. T. 170. Lonyen, fruit particulicrdela Chine, I• T. 171. Lunettes, leur utilité dans les obíèrvations celettcs. 11. T. 3?f. M Magnificence des Chinois dans leurs voyages, vifites, Ic. A T. 187. Jdalediítions que les Chinois donnent à ecus qui leur font du mal, ll.T. i?í. Mandarins, leurs differensordres, ll.T. 67. ils pca- vent avertir 1’Empe’cur de ics detailts, z8. &fniv. Mangouze , cfpece deBclcttc particuliere , //• T. 413. Marchands Chinois fort enclins à tromper, ll.T. 149. Marche des Empcreurs, quandil* vont facrifier aux Temples, AT-
  • Table des Matieres. Manages, 'eJSfffot ils fe pratiquent, 11. T. Sr; Medccins Chinois, leurcapacite, J.T.<íi. Mercare veu dans leSoleil, JJ. T. 393, Metcmpíicoíè dcs Chinois, I J.T. 13 6. Miracles: ils’enfaitàlaChine, 11.T. z62. Miiliomiaires de la Chine, leur habillcment, leur nourriture , &c. 11. T. 133. quel ordre ils gardent dans l’inftru&ion des Idolatres, 138. Monuoye dela Chine, II. T. 89. Montagnesdc la Chine, Ieurs proprietez , I. T. i6z. Monument ancien & celebre de la Religion Ciireílieij- ne, JI.T.160. Morale dela Chine, Jl. T■ 3f. Murailie, grandemuraillede la Chine, 1. T. 119. N Nankin, villc Impcriale, /. T. 133. Navigation des Chinois, Ieurs vaifleaux, J. T. 385,; &JUh). 393- Nimpo, villc la plus Orientale de la Chine , J T. n. Nipchou , ville Septentrionalc de la grande Tartarie, oti la paix fut conclui* entre les Chinois & les Moícovites, II.T.Z17. Niveau : nouvelleobfervation pour determiner le ni¬ veau de la Mer, JI.T. 403. O Obfcrvatoire de Pekin , fes machines, 1. T. no. & fuiv. de Nankin, 134. Oranges de la Chine, Ieurs différentes efpcccs, A T. J73• . Oufangouef, la revolte, 11. T. 198. Outom-chu, arbreparticular, J. T. 16. P Palais de l’Empcreur de la Chine, J. T. 67.103; Papier de la Chine, J.T. 314. Pekin, capitale de PErapue, fa defeription, J. T. 94. iOI. nj.
  • Table des Matures. Perles, manieredeles pcfcher, II. T. 4 if. Pcrfecution contre les Chreftiens, II. T. 176.190. Pefche , manierede pefcher à la Chine, 1. T.398. Petci, co qu’il en faut croire, /. T. 179, Philoibphe ( Li-laokun) premier auteur de 1’idola- trie, II. T. no-iadoftrinc, no. m. PhyfiorlomiedesChinois, /. T. 114. Pieds des Chinois, leur petitefle, I. T. 117. Pieté: Exemple celebre, de lapieté d’un Empereur, II. T. 116. Poids& mcfures do la Chine, leur proportion avec les no fires, II. T. 92.. 93. Poifiòn-femme qui fe trouve à Siam , II. T. 410. Poiflons d’or .& a’argent, J.- T. 197. Poiflens petrifiez, 1. T. 196. Poivre de la Chine , JIT.177. Politique des Chiuois & Icurs maximes , I. T. 40tf. II. T. 2. 32. fS. Pons de la Chine, Porcelaine, comment elle ie fait,, Ports de la Chine, Poftes reglées dans tout 1’Empire,. R. I.T. rSi; j. t. if
  • Table des Matieres. ■çerfeítioa, !W?3. lapallion qu’al’Hmpcrcur pcag nos fciences, JI.T.nS. •Serpens dediffe rentecfpcce, ji, t. 44. Sezc, fruit particulier de la Chine, J. T. 171. Singe extraordinaire quiíètrouve dans le detroit de Malaque, //. r. 408. Solan, Prince deTEmpire, Plenipotentiaire pour la pair entre les Chinois & les Moicovites, JJ.T. -.17. Soutclieou ville conliderable, j. T. 146. Sterilrte de fept annees i la Chine, II. T. nf. Suit, arbre qui porte le fuif, j. t. 17J. Superllition des Chinois, T. if. T Taille, comment on la leve, JI. T. too.' Talapoins, Preilrcs idolatres de Siam , I. r. 10. Tçoum-tchin dernier Empereur Chinois, j. T. j
  • Extrait dtt Privilege du Roy. PA R. Lettres Patentes du Roy données à Paris Ie ii. Juin 1696. fignées P e r r o t i n , il eft per- mis à Jean Aniffon Direaeur de l’lmprimerie Royale, d’iUjprimer un Livrc intitule, Nouveaux Memoires fur ' Et.it p reft, it de U Chine, parle P. Louis leComte de lit Compagnie de Jeftts, Atatbemat.'cien du Roy; & ce pendant lc temps & efpace de d'.x annces confe- cutives , i compter du jourquc ledit Livre aura cite achcve d’imprinicr pour la premiere ibis. Avcc de- fenl'es, &c. Jtegiftréfur le Livre de la Communautc des Impri- wears if Liiraires de Parts ,le 27. Juin lóçí. Signé P. Auioiim, Syndic. Achcve d’imprimcr pour Ia troiliéme fois lc $. Mars 1698. Permijfton du R. P. Provincial. JE foufligné Provincial dela Çompagnie dc Jesus en la Province dc France; fuivant le pouvoir que j’ay receu de nollre R. P. General, jc permcts au P. le Comte dc fairc imprimer un Livre intitule, Non- neaux Memoires fur l' Ft at prefent de la Chine. qui a «devil & approuvé par trois Theologiens de noilrc Compagnie. Enfoyde auoy j’ay figné la prefente, fait a Amiens le 30. de Mars iípí. Pierre Dqienmi.
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