—— —-— HISTOIR D E S DEUX CONQUERAN tartare qui ont fubjugué LA CHINE- fsr le r. p. p i e r r e Joseph d 0 RL E A N S, de la Compagnie de JESVS. cA P A R I S , Claude B a r b i n, au Palais, fur Ie íècond _ Perron de la iainte Chapelle. M. DC. LXXXVIir. •^VEC PRIVILEGE DV ROT.
A monseigneur le chancelier- t \ ONSE1GNEVR % 'Parmi les rareteTde la Chi¬ ne , H rien eft point qui meritent niietix ejire prefentées aux per- ' , a nj
E P I TRE. fomes de voflre rang & devo- tre
E P I T R E. J^geIfe de ces Aíonarques d crou- l!er?íer ^ *vajte Empire 9 & iínfime multitude de peuple a fòumis d leurs •LsOtx. Vous en efies meilleur jure qu un autre s ft) cefi pour cela que j ay creu nepouvoir expofer ,e ?mr*V de ces deux foros auxjeux de per form e plus capa- e °lHe vous y de donner a leurs vertus tout leur prix. Ces lu- ?teres fi feures > qui depuis fi °ng-tems uous eclairent en taut 6 d-tfferens emplois 3 fans qu - 0n 'Vous J *it encore vâ faire “ucun de ces pas dangenux , que ríévitent pas toujours les P “s clair-vojans, vous feront
EP/UTRE. fiuivre avec' plaifir dans Id con- duite de ces princes les traces d’une Politique autant adroite fans artifice , quejficace fans eviolence. L> equite inflexible dont vous faltes profefion 3 & , qui a porte le plus jufle des Roys à vom efablir Chef de tous les ‘Tribunaux ou lon rendia ju¬ stice dans fon Royaume 3 vous doit faire efiimer des Conque- rans, qui ont porte dans toutcs leurs conquefles la balance anjec lépée 3 femblenCt n avoir aquis des f jets 3 que pour fai¬ re plus de gens heureux. Grand fansfiertéy regulier fans rigueur, exaã obfervateur des loix fans cette duretè farouche > qui ^es s I
m' EPIT R E. fait hair en les faijdnt regner, vous aimerezj des efprits flcxi- hles y qui ont fccu polir des guer~ riers T*art ares , çg rendre fò- ctables les Empereurs Chinois. h^oflre 7gde pour la Religion, Mons eigneur, vousfera regreter que l’un foit mori ido- laftre, & que pautre ne foit pas encore Chrcííien : mats f vous trouvef en cela dequoy les plaindre , & dans la protection puif- finte, dont ils ont toujours ho- nore ceux qui lepréchent. Dieu, qui tient en fa main lecceur des
—1- • -r; EPITluJ||r Roys, a Jes moments four les toucher: l'obligation que nous avons dans la Chine a celuy de ces 'Princes quiji regne aujour- d'huy > nous fait fair e desvceux your les avancer, comme celles que nous vous avons icy, Monseigneur,nous font de- mander d Dieu la continuation des benedictions quil verfi fur vousy la confirmation de cette fianté fi precieufie d tout l E-. tat, la profiperite' de cette u- lustre famitte fi digne de mo us ■ avoir pour chef, la confiance du Prince, tamour du peuple, /approbation de tous les gens de hien. Si mon Ouvrage ne me¬ nte la vosire , donnezj la du
mÉL “ “E pure: moins au z^ele[metre, t0 au tres - profond refpeét avcc /í- quel je[tis, « MONSElGNEVR, Votrc tres-humble & trcs-obeiíTanf Scrvitcur, PierreJossph d’O ruakí dc la Compagnic de Jcfus-,
A VERT IS SEME N'T.. A N S les Lettres qu’on nous eerie icy de diverfes parties du monde, oil Ion envoye des Ouvriers Evangeliques pour annoncer la Foy aux Gentils, ou pour ramener à l’obeiilance duVicairede Í ESU^-CHRIST ceux que le Schifme en a fouftraits, on trouve de deux forteS de chofes. La plus grande partie eft de celles qui re- - ^ardent immediatenient la « \
A vertijjement. Religionj les progrés qu¬ elle fair , les periecutions quelle foufFre, les moyens 1 elFendre ou de la con- Ferver. C’efl: ce qui a fervi jufqu’icy de fujet aux Re¬ lations qu’on a faites, pour apprendrc à ceux qui ic- eondeftc par leurs prieres °u Pai‘ leurs charitcz les tiavaux des Homines Apo- ftoliques^labenediifion que J^ieu y donne. C eft ce qui fervira en¬ core dans la fuite de marie- re a ur* illuftre Eccleiiafti- 9Ue> pour edifier la Foy des Chreftiens •&; des Catholi- ques de France, par Phi-
Avcrtijfement. ítoire des progrés quelle faie parmi les Idolatres des Indes, ou les Schifmati- ques du Levant. Lc Roy, qui ajoute à Ia gloire de fes A&ions heroíques le me- rite de tant de bonnes oeu¬ vres , a commando par un ordre expres,qu’on fill part tous les ans au public de ce- qu’on apprendroit en ce genre capable d’animer le zele la charité des bon¬ nes ames j à concourir avee luy pour reunir en un feul troupeau toutes les oliail- les égarées. L’Ecclciiailique dont je parle a témoigné qu’il íèroit bien-aife, quon
zA ‘vertijfem ènt. - Vouluft luy laiiTer ce foin, <^ui luy eft une occupa¬ tion agreable, &C qui luy donne moyen de contri¬ ver quelque chofe a. un 0euvi* >. 9U ^ regarde com- nie le plus grand qui fe faf- ic dans la Religion. L’in- c ination qu’il a toujours eue lour ces fortes de cho- jes, luy a fajc prenc[re fas ]aifons, eftablir un com¬ merce deLettres aveepref- ^ve tous les Miifionaires, 5ui ^onc partis de France vepuis dix ans. Ainii il tra- vaftle fur fcs proprcs me^ moires, qui venant des me- mesfomces que lesnoftres,
dvertijfement. n’en font differens que dans les termes. Quelque eftude que j’euife faitê de ces ma- tieres, je nay ni píi difpu- ter le terrain à un horn me d’un auífi grand merite, qu’eft celuy dont il s’agit, ni cru bien feur pour ma reputation, decrire íur les mefmes lujets, qu une per- fonne auííi polie. Cell done pour luy laif- fer ce champ libre, que m’attachant à i’autre panic des chofes, quife trouvent dans ces Lcttres des pays éloignez, j’en ay tire tout ce quipeuc donner une plus paiiaite connoiílance de
yf' auífi-bienquedePHi- ft°ire &; des moeurs des Na- tlons qui les habicenr. Ce SUe j cn donne cn ces deux Volumes, n’eit qu’un eífay pour eprouveríi ces fortes dOuvrages plaironc, afia j}ue felon laccueil qu on leur fera, je continue ou ie ceife d y travailler. Ic commence par J’Hi- ftoirc des deux Conqué- ía[1S} onc de nos jours J? jugue la Chine, )e feu ■c-nipereur, dc celuy qui i'egne avec tant de repu- aujourd>huy. Dans CeUe du premier, en beau^
oAvertiffement. coup de chofes je fuis les Pe¬ res Martini & de Rouge- mont : mais je m’attache aux Lettres du Pere Adam Schall, qui a vefcu à la Cour de ce Prince, qui a eu part à fa confidence, & mei'rne à Ton education j &£ dont par cette raifon les Memoires non feulement lrfont paru plus feurs que ceux des autres, mais plus conformes à mon deffein, qui eft moins de faire l’Hi- ftoire du regne de ces Mo- narques, que celle de leur Perfonne. le n’ay rien tire de Palafox. Vn hommequi ecrivoic THiftoire de la Chi-
-d'vertijfement. ne auMexique for des nou- vellcs qui \uy venoient des hdippines, ne peut dire un bon guide à foivrc, for OLlc quand on en a un auill g^and nombre, qui one efté ^moins des chofcs, & qui ecuvenc que ce qu’ils one veu. 1 Pour ce qui regarde l'Em- Fieur d’aujourd’huy, jay pc tout ce que j'en dis des ettrcs qui nous viennenc , , lesans de la Chine,& P us que j ay pu de celles ere Ferdinand Verbid! que ce Prince honore de fa icnveillancc, &T avec qui Vlc a peu prés commc ** • • e ij
Avertijfement. foil prcdcccífcur avcc lcPe- re Adam. Le Pere Adrien Greílon François, eít celuy de tousqui a le plus de foin de ramaíTer ce qui regarde l’Hiftoire du Pays , & je dois à une de fes Relations tout ce que je rapporte de la derniere Ligue des Manda¬ rins Chinois contre la do¬ mination Tartare. Ceux qui écriront l’Hi¬ ftoire de la Chine, ou qui concinueront celle du Fere Martini j ce que les Sça- vans attendent des Iefuites de Pequin au premier loi- íir qu’ils en auront, y trou- veront fans doute une ma-
nAvertiffement. tiere digne de la curiofíté publique,de grandes guer- res, de grandes revolutions, une politique aíTez foute- nue, de la vertu heroi'quc e» quelques-uns,de laPhi- lofophie dans la plupart : niais parmi rant de choíes capables de plaire aux Le¬ murs &; de les inftruirc, ils auronc deux écueils à é- Viter. Le premier eft de rendre leur Hiftoire obfcure ,en la chargeant d’un grand nom- bre d’Adteurs , dont les noms propres font autant difficiles à diftinguer , que *eurs qualitez font incon-
i jivertijfe ment. nucs à ceux qui ne les onr pas eftudièes de longue main. G’eft toutce qu’on peut fai- re, quede demeiler cescho- fes dans l’Hiftoire Greque ou dans la Romainc, enco¬ re peu de gens s endonnent- ils la peine. De forte que ce que gagnent les Hifto- riens par cette exactitude a vouloir rapporter les noms les emplois de tous ceux dont ils parlent, eft de laif- fer isnorer au LeCteur les perfonnages qu’il doit con- noiftre , pour luy vouloir fairc connoiftre ceux qu it luy importe peu d’ignorer. Si cela arrive dans les Hi-
A vertiffement, ftoires que tout le monde veut fçavoir, à combien plus lorte raifon ne doit-ii point arriyer en celles qui picquent moins la curioii- te > & que mefme les Sea- vans peuvent ignorer fans home ? he iecond ecueil ou peu- Venc donner ceux qui ecri- lont 1 Hiffcoire de la Chine, de faire prendre une mauvaife pronunciation au Lectem* en fuivant en toute Langue l’ortographe Chi¬ lis. Car corarae les Chi" nois prononcent certaines lettresautrementque nous, 1 arnvera par la que nous e ni|
jivenijfement. n’aurons aucun noni Chi- nois comine il le faut pro- noncer. Pour remedicr à ces in- conveniens, j’ay fait deux chofes dans cet Ouvrage. Premierement j’ay retran- ché un grand nombre de noms peu utiles a 1 intelli¬ gence de mon Hiltoire, 0£ qui en auroient fort dimi- nué l’agrement. En fecond lieu j’ay reduit à noftre or- tographe ceux que j’ay cite oblige de mettre , en les écrivant plutofl: comme nous les devons prononcer, que comme il ie devroienc ccrire felon lortographe
çAvertijfement. Chinois. Ainíi j’ay ecric Chunchi, ÒC non pasXum- chi; parcc que les Chinois prononcenf cec X comnie nous prononçons le Ch. lay fait une faute en écri- VantTaifuj perfonnage fa- meux dans THiftoire Chi- noiíe , qu’on prononcera comme s'il y avoir un Z, au lieu qu’il lc faut pro- noncer comme s il y avoit deux ff, parce qu’en fui- yant plus exadtement for- tographe Chinois, il fau- d,oit écrire Tai-çu avec un c &: une fedille. Pour re- niedier à cela, il auroit fal- écrire Taiífu, ou Tai-fu.
^dvertijfement- Le nom de TEmpereur d’aujourd’huy m’a em bar- raífé. Il s’appelle Camhi, la derniere fyllabe de ce mot m’a paru y en 1’encen- danc prononcer par un Chi- noisj qui a demeuré long- tems dans cette Maiíon, avoir le mefme fon que 1’] confonne des Efpagnols, dans ces mots Juan , Hijo èí femblables: de forte que pour Técrire en François à peu prés felon la pronon- ciation Chinoiíe, la meil- leure maniere auroit eíle d’ecrire Canqui , afpiranc un peu la derniere fylla¬ be. Mais j’ay eu peur de le
dvertijfement. ^ trop déguifer, &c j’ay cru qu’il y auroit moins d’in- convenient de luy laiíTer courre le rifque d’eilre mal prononcé, que d’eilre tout- à-faic méconnu. í
T «j» • PERMISSION du R. P. Provincial. \ JE fouffigné Provincial de la Com- pagnie de J e s u s en la Provin¬ ce de France, iuivant le pouvoir que j’ay receu de noftre R. P. Ge¬ neral, permets au P. Pierre Jofeph d’Orleans de la mefme Compagnie, de faire imprimer un Livre qu’il a compofé fur diverfes Lectres en- voyées de la Chine 6c autres lieux éloignez, qui porte pour titre, Hi- Jloires & Remarques curieufes, 6c qui a efté veu 6c approuvé par trois Theologiens de noftre Compagnie. En foy témoignage de quoy jay íigné la prelente Permiiiion. A Paris le premier Janvier i 6 8 8. Signé, J a c oja e s Pallu.
\ P RIF! LEG E D *V ROT. LOUIS TAR LA GRACE DE Dl EU, Roy db France et de Navarre, à nos amcz & fçaux Coníeillers les Gcns tenans nos Cours de Parlemens, Maiítres des Requeftes ordinaires de noílre Hoftel, Baillifs, Senefchaux , Prevofts, leurs Lieu- tenans, Sc rous autrcs nos Jufticiers Sc Of- ficiers qu’il appartiendra , Salut. Noilrç chcr & bien ame Ie Pere Joseph d’O r- leans de Ia Compagnic de Jesus, Nous a faie remonftrer qu’il auroit com. P°fé un Livre, intitule Hiftolres & Remar- ?kes enrieufes , &c. lequel il defireroit faire Imprimer. Maiscomme il apprehende qu’a- presen avoir fait la dépenfe aucuns ne Ic vouluflcnt contrefaire, Sc le frufter par cc moyen des fruits de fon travail, & qu’il n’o- f^roit 1c faire fans avoir obtenu nos Lertrcs fur ce neceílaires, qu'il Nous a tres-hum- blement fait fupplier Iuy vouloir accorder. A c e s causes, voulanc favorablement traiter FExpofant, Nons Iuy avons per- 1X1 ,>s Sc accordé, permettons Sc accordons Par ces prefentes, de faire imprimer dans ^Qftrc Royaume & non ailleurs , vendre debite en tel volume, marge Sc cara-
dtere, & autant de fois que bon Iuy íem- blera Iedit Livre pendant le temps Sc eípa- ce de dix annces entieres Sc coníecutivesJ à commencer du jour qu’il fera achevé cTimprimcr. Faifons tres - expreflès défen- fcs à tous Imprimeurs , Libraires Sc au- tres de quelquc qualité Sc condition qu’ils foient, d’imprimer ou faire imprimer le- dit Livre fous quelque pretexte que ce foit, d’augmentation , correction , chan- gement de title, impreffion eftrangcrc, en quelque forte Sc maniere que ce foit fans le confcntement de FExpofant ou de fes ayans caufes, á peine de confifcation des Excmplaires contrefaits, trois mille livres damande, & de tous dépens, dommagcs & interefts > à la charge par ledit Expo- Lmt de faire imprimer Iedit Livre fur de bon papier Sc en de beaux caraóteres , fui- vant les derniers Reglemens de la Librai- rie Sc Imprimcrie; mettre deux Excmplai- ics dudit Livre dans noftre Bibliotheque publique, un en celle de noftre Ghafteau du Louvre, Sc un en celle de noftre tres- cher Sc teal le fieur Boucherar Chevalier, Chancclier dc France avant de Fexpofer en vente, a peine de nullité des preientes; du contenu defquelles vous mandons Sc cn- joignons faire joiiir FExpofant & fes ayans caiifcs pleinement Sc paifiblement, ceilint
• t » « • & faifant cc/Ter tons troubles & cmpefcEc- 'mens contraíres. Voulons qu’en mettant au commencement ou á la fin dudit Livre Eextrait des prefentes ellcs foient tenues pour deuement fignifiées* 5c qu’aux co¬ pies d’icelles collationnées par Fun de nos amez & fcaux Confeillers Secretaires foy Loit ajourée comme á l’Original. Comman- dons an premier noftre Huiffier ou Ser- gent fur cc requis faire pour 1’execution des prefentes toutes íignifications, Aótes & Exploits requis &c neccfTaires, fans dc- mander autre permiffion : C a r tel eft n°ftre plaiíir. Donne’ à Fontainebleau !e vingt-troifiéme jour d’O&obre 5 Pan de gr^ce mil fix cens quatre-vingt-fept: Et de r.oílrc regne le quarante-cinquiéme. Signé, leRoy en fon Confeil, Bou che r. Reg}flrè fur le Livre de la Ccmmunautè des Inrprimenrs & Libraires de Paris le io. jour de Janvier 16S8, fuivant C jirreft dpi Parle- went du 8. Avril 165*3. celuy du Confeil Privè du Rey du 27. Ftvrler 1665. & l9 Edit de fit Adajefti donni a f^erfailles an rnois ct^ouft *68 6, Le prefent cnreçiftrement fdt a la charge que le debit dudit Livre fie fera par mi hnprimeur ou Libraire 3 fuivant l* Edit, s*«tuu & Regie mens. Signé, J, B.Coignard, Syndis. j
Et leditR. P. Jose ph d’0rieakí a cede ion droit de Privilege cy-deflus à Claude Barbin, Marchand Librai- re y pour cn joiiir íuivant Paccord fait entre eux. JÍchevc etimprimer pour U premiere fo is U 15. Janvier 1688. Fantes dimprejfion. PAg. 371. meilleur iíTue , life^mtiUcvac. 154. a&ion memorable de juítice, liftz memorable a&ion de juftice. J s tl y ma quelque autre Jemblable, /’indulgence du Letteur y fupplétra. histoire
HISTOIRE . DBS DEUX conquerans XARTARES qui ont fubjugué LA CHINE- L'lVRE premier. L y a quclque chofe de íi ímgulier dans les deux fameux Conque- rans qui viennent de íubju- guer la Chine, qu’on ne peut llen donner au public de plus A )
i Hifloire des deux agrcable &c de plus curieux, que ce que nos relations nous ap- prennent des grandes actions deces Monarques. L’eiprit, le courage, la conduite, tout eíl extraordinaire en eux ; ôc l’on verra par ce que j’en diray, que la politeíTe de ces Roys Tartares auroit fon prix en France comme à la Chine. Pour mieux faire connoiftre tout ce qui les regarde, je com¬ mence leur hiftóire par celle de leurs Anceftres, qui ont en- trepris la belle conquefte que ceux-cy ont fi heureufement achevée, & dont nous appre- nons que celuy qui regne au- jourd’buy joiiit dans unepro- fonde paix. vcux frrtes Dans ces vaítes efpaces de de TariAres 4-
Con que vans Tartar*$. Liv. 1.13 , terre cjui portent lc nom de Tartarie, ily a au Septentrion de la Ch ine un grand pays di- viie en deux Eilats, cjui par ta fituation ou ils font l’un à 1 egard de l’autre ont eílé nom- tfiez l’un Tartarie Orientale, 1 autre Tartarie Occidental. Ee premier s’appelle autrement le Royaume de Niuché, le fe- cond le Royaume de Tanyu. Entre ces deux peuples & ceux de la Chine il y a eu de tout terns uneextréme emulation; &: lafameufe muraille , élevée il y apres de deux milleans pour Rrvir de rempart aux uns contre les autres, n’a pas em- pefclie qu’ils n’ayent eu de con¬ tumelies & fanglantes guer- res> La fortune a fouvent fa- A ij anctens en- nttr.is de la Chine.
4 Hifloire des deux LesT art ares VOrifc leS ChÍllOÍS : Iliais VOÍ- fel %, cy déja la feconde fois que guéUcbm jes fartares leur impofent le joug. Cesdeux evenemens ont quelque choíè de ft fembla- ble, &c le premier eft mefme ft neceftaire pour mettre en ion jour le fecond,que jedé- roberois au Leiteur un des plus grands agrémens de cette Hiftoire, ii je ne luy en faifois ,. le recit.- Lit Chine * j j fut conqui- Au commencement du dou- íUfoTÍÍ ziéme fiecle , fous le regne ies Tartars ^’un Empcreur de la Chine tn iioo. I i 11* nomme Hoiilon, les habitans de la province de Leauton s’eftant aguerris par l’exemplc des Tartares orientaux leurs voifins. devinrent incommo^ dcs au refte de l’Empire par les brigandages qu’ils exer-
p \ * Conquerans Tartares. Liv. I. c Çoient. L/Empereur les vouluc rcprimèr; niais it ne Les trou- va pas dociles. Ils défirent les troupes qu’il crtvoya contrc euxj &í pouiferent it loin leurs L’Empereur ir recours fà ces mefmes voiiins qui leur avoient infpiré la guerre , pour “ps obliger à vivre en paix. Le: Scours fut prompt : car les Tartares ne mertent à leurs e°nqueil:es fut obli ge , que d’avo pteparatifs, que le temps qu’it taut pour s’armer. Ils marche- rcnt contre les rebelles, & les. tenfermant entre eux & les Chinois, qui venoient de I’au- tre cofte, il les eurent bien- t°ft ranges au devoir. On cbantoit vidroire- à Pé- ^uin : mais on y fut biien fur- A ixi f %
5 Hifloire des deux pris, quand au lieu.d’un re- merciment òc des recompcn- fcs ordinaires, les Tareares de~ manderent à partager un Em¬ pire, quils fe vantoient d a- voir foutenu fur le penchant de fa mine. II n’y avoir pas deux partis à prendre avec des gens qui parloient ainfi. II fa- luc en venir aux armes: mais les armes dorées des Chino is ne fe trouverent pas d’auilt bonne trempeque les coutelas des Tartares. Ceux-Ia furent battus en plufieurs rencontres, 6 obligez de ceder par force ce qu’ifs n’avoient pas voulu accorder de bon gre. Les Tar¬ tares fe rendirent maiilres de Péquin & des provinces d’a- lentour. L’Empereur fut pris
Conquerans Tar tares. Liv. I. j par trahifon & envoyé dans un defert de Tartàrie, ou il mourut. Son fueceíleur fut auíTi pris dans un íiege, & eut le nicfmc fort : ce qui obligea^ ie troiíicme de fe retirer dans les provinces du midy,& d’y aller tenir fa Cour, Toute Ia Chine Septentrio- nale demeura cent cinquante ans fous cette nouvelle domi¬ nation, fans que tous Ies ef¬ forts que firent les Chinois pour en fecoiier le joug euf- ^cnt aucun fuccês, Dans ce defefpoir a les enfans oubíiant |a faute de lcurs peres, appel- *erent comme eux à leurs fe¬ murs un puiflant ennemi pour chaílerun foible. íl y avoit long.temps que les Tartares A • • • • A mj
8 Hijloire des dcux occidcntaux laiííòient en re¬ pos les Chiuois : les grands avantages qu’avoit eu contre eux un Empereur de la Chi¬ ne nommé Vuti les avoient tellement adoiblis, qu’ils fem- bloient avoir perdu 1’envie de repaíTer la muraille. Les Chi- nois laleur firent renaiftre, lors qu’ils y penfoient le moins, par le fecours qu’ils leur de- manderent, & par 1’alliance qu’ils fírent avec eux pour chafler les Tartares orientaux. Ceux-cy furent avertis aílez á temps de la negotiation 3 pour la rompre, íi les Chinois euf- fent voulu entendre a un ac- commodement qu’ils leur pro- poferent: mais 1’Emp.ereur òc fes Minidres n’ayant rien vou-
Conquerans Tartares. Liv. I. 9 lu écouter , il en falut venir aux mains. Les attaquez fe défendirent long-temps , Sc il y çút telle Ville, oíi ils foutinrent le íié- ge jufqu’a manger de la chair numaine ^ de forte qu’on peut dire, qu’on les extermina plu- toft qu’011 ne les chaífa. Le dernier de leurs Roys, nom- mé Negayti , fe donna luy- mefme la more. Ceux qui re- ftérent fe fauverent comme ils peurent , ôc fe retirerent dans leur ancien pays. Ondit ^ue lorfque leur Roy folicitoit 1 Enipereur de la Chine a la *^•11 •/* pair, il luy avoit ecrit ccs pa¬ roles : ceux que njous appdleT^ & Dojlre fecours mojleront mon royau- me • mau aprés m avoir ojlé le mien *
io blifloíre des deux ils njous ojleront le vcítre. L’cve- nement fit voir qu’il n’avoit die que trop vray : Ies Tarta- res Occidentaux ne chaiferent les autres que pour prendre leur place ; & com me avec une égale ambition ils avoient beaucoup plus de forces , ne fe contentant pas de leur par- tage, ils voulurent avoir ce qui reitoit aux Chinois. Ils leur dcclarerent done la guer¬ re , ôí la pourfuivirent fi chau- dement ious la conduite de leur Roy Chifu s & celle d’un autre grand Capitaine nomme Peyen, qu’en vingt années de temps ils eurent poufie les Bmpereurs Chinois a l’extre- niite de leur Empire. Le der¬ nier de ces Monarques nora-
Conquerans Tartares. Liv. I. ít mé Tipin , qui n’avoit que huit à dix ans , fut oblige de fe retirer fui* la Mer, ou fon ármée navale, qui eíloit fa derniere refource , ayant efte défaite par celle des Tareares , l’an iz8i. fon General le prit entre fes bras, & fe precipita dans la Mer atec luy. Chilu devenu par là maítre de TE, mpire, commença cette famille Royale , que les Chi- nois appeilent la famille d’Y- Ven , laquelle, quoy cju’etran- gere & Tartare, leur fut nean- nioins íi agreable qu’ils Ia comment encore aujourd’huy ta domination fainte , ôc en confer vent "cliérement ia mé- nioire. Les Chínois chajfe?ít ler Tditares.
I Hiftoirc dei deux jougj ils fe trouve toujours des gens qui par orgueil ou par inquietude ne le portent pas volontiers. Il n’y avoit guéres que ioixante ans, que la fkmille d’Yven régnoit dans. La Cliine , lorfqu’il fe forma un parti pour Ten chaf¬ fer. Le cliefde cette entrepri- fe fut un homme de fortune nomine Taifu.. IL avoit efté Valet dJ un Bonze, & 1 avoit quite pour fe faire chef d’une troupe de determinez qui cou- roient la campagne pour vo- ler. Le fucces qu’il cut dans cette petite guerre luy perfua- da infenliblement, qu’il eftoic capable 'd’en faire une plus *grande. Malheureufcment pour les Tar tares , Chunti
V Concjuerans Tar tares. Liv. I. 13 qui eftoit alors fur le trofne, quoy que bon Prince, n’avoit pas hérité avec la bonte tout le mérite & toute 1’habileté de fes anceftres. Il eíloit hom- me fuperílitieux, aimant fes plaiffrs , négligeant fes affai¬ res , dont il abandonnoit la ^onduite à un Miniftre auffi peu entendu que luy. Taifu qui avoit autant d’efprit que ffe réfolution & de coeur, uyartt reconnu cette íituation ffes affaires du Tartaredans la Chine, prit fes mefures pour eu profiter, ne fe propofa rien moins que de le chaffer, & de prendre fa place. Dans ce deflein ayant íbndé le cou- rage de fes compagnons, &C trouvant d numeur à le
i a blijloire des deux fuivre, il commençapar atta- quer des Villes dans les Pro¬ vinces du Midy j qui eftant les plus éloignées de la Cour, eftoient auííi plus loin du fe- cours. Il fut íi heureux dans fes premieres attaques 3 qu’en peu de temps il fe vit en eftat de ne plus trouver de refinan¬ ce : ce qu’il y eut de meil- leur pour luy, fes troupes aug- mentoient a meiure qu’il pre- noit des villes, chacun fe fai- fant honneur de fuivre l’eten- dard de la liberte publique : de forte qu’il fe trouva tout d’un coup maiftre d’un grand no mb re de places, &c General d’une groíle armée. Le bruit que firent fes ar¬ mes eiloit trop grand pour ne /
1Conquerans Tartares. Llv. I. 15 pas éveiller Chunti : mais ce iut trop tard. Taifu n’eftant plus arreílé de rien, marcha h rapidement vers la capitale,
. 16 Hijloire des deux, de Humvu , qui iignifie grartd. euerrier, & rut je chef de la P ' _ famille royale deTaimin,qui a duré prés de trois cens ans, òc qui a donné à la Chine ieize Empereurs. Jufqu’aux quatre derniers de ces Princes, quoy que les Tar- tares à leur ordinaire euifent de temps en temps fait la guer¬ re aux Chinois, & fouvent mefme remporte fur eux des avantages conhderables , les o t Chinois neanmoins les avoient toujours repouifez au dela de la grande muraille a conti- nuelíement gardée, mefme en temps de paix, par un million d’hommes. On dit que l’Em- pereur Vanlié n’avoit point fait de didiculté d’y employer fon Í y
de U Chine. Li v. I. 17 ,ion argent avec fes armes, 8c 4a il n’avoit pas cru desho- Ilorer la Majefté de 1'Èmpire Chinois, d’achepter par une (‘ípece de peníion , qu’il payoit aux Tartares de Tan- yu j la tranquilité de fes tats 8c Ie repos de fon peu- Malgré ces precautions P°ui avoir la paix , ce fut ÍOUs le regne de ce Prince, clUe s alluma la íangl ante guetre, qui a produit tant de rev°lutions. II avoit été juf- 4Ucs la le plus heureux Mo- larque, qui eut porte la Cou- lor>ne de la Chine, comme enetoit un dcs plus grands. lrne de fes fujets, craint de s enncmis, reípedté de tous B XjCS TAlYtCt- yjs rmtrent Ja us U Ch. - nc fouslLm pire Jie v*n- -lé. /
Z,fl Religion chrêtienne frefcbéc a ia Chine. »♦ < 18 Hijloire des deux Conquer dm les Roys de 1’Orient, dont plnííeurs lay payoient tribute il étoit comblé de profperi- tez. On ne pent douter que l’accueil favorable , qu’ii a- voit fait aux Miniftres de l’E- vangilc, ne luy eut attire la plus grande partie de ces be¬ nedictions. Car ce fut au commencement de fon regne, que le célebre Jefuite Ma- tnieu Riçci porta la foy dans ce grand Empire. On peut dire que les conqueiles qu’ii y lit à Jesus-Christ luy cou- terent plus, que celles qu’y firent les* Tartares pour leur Monarque. Car il n’y avança pas d’un pas , fans trouver des oppofitions , qui luy au- roient cte infurmontables, f
o - de la Chine. Li v. I. 15» • un courage heroique 3 il -neuc eu une patience d’Apo- trc- Sa conftance vint à bout dc tout , & il parvint enfin jufqu’i s’infinuer dans les bonnes graces de l’Empereur. íl fe fervit heureuiement de ,n credit à la Cour 3 pour ^tablir le Chriftianiime dans 1 Empire ; il y fit entrer un sombre confiderable de Mif- jonaires de fa compagnie j -1 y forma des Eglifes nom- 'neufes ; 6c il eut la coniola- ^°n ei1 mourant d’y voir des andarins Chretiens. Il mou- rut 1 an 1610. laiiEuit la Reli- gion deja EoriíTante à la Chi¬ ne. i>T,^vec Religion floriffoit 1 Empwe : maisVanlié a Bij
x o Htfloire des deux Conquer am vangile, ^ fuggeílion de quelques uns plrfaJévo- de fes Officiers, tarit la four- iHú°n. ce c{u bonheur de 1’Empire, cn troublant par 1’exil des Prédicateurs les progrez de la Religion, & eut le déplaiíir de voir flétrir fon regne par Ie commencement des guerres, qui mirent les étrangers íur fon Trône, ôc fa nation fous le i°“g- , , , Comnen - L’origine de cette revolu- “’évoimion c^on 5 4U1 commença l’an \6i6. fut la vexation que firent aux Tartares de Niuché les Gou- verneurs des Villes Cliinoi- fes , qui font voiíines de leur Pays. Il n’y avoit que peu dannées que ces Tartares a- voient forme une nouvelle T Monarchie de íix ou fept pe-
— — — de U Chine. LI v. I. il tits Etats, dont les Maiítres s’eilant fait la guerre aífcz longtemps les uns aux au- tl'es , avoient enfin obei à celuy nUi s’citoit trouvé le plus fort. Les Gouverneurs Cninois, qui felon l’ancienne nianiere de gouverner de la Chine , avoient un pouvoir abfolu, & qui d’ailleurs s’ima- ginoient, qu’il cftoit de leur politique d’abaiifer cette puif- ftnce naiifante, n’avoient rien obniis pour traverfer leur commerce & leurs alliances, & ayant mêmc trouvé moyen uc fe faiiir par artifice de la perfonne de leur Roy , ils l’a- yoicnt fair cruellement mou- tir. Ce Prince 3 par bonheur Biij
22 WJloire des deux Conqaerans pour fes Etats , avoit un fils en age de luy fucceder , qui pour montrer quil en eftoit digne, commença fon regne par entreprcndre de vanger la more de fon pere. Dans ce deíTein il leve une armée , &: faifant irruption dans la Pro¬ vince de Leauton , prend Cay ven, qui en eft la premie¬ re Place , & jette l’epouvente dans tout le Pais. Il eut pu A faire plus de cnemin , ii un refte de refpeót pour ^Empi¬ re Chinois ne luy eut fait chercher un moyen plus doux de tirer raifon de la mort de fon pere, en s’en pleignant a l’Empereur meme, qui eftoit un Prince equitable , & fans l’aveu duquel il fçavoit bien,
••• ■ V".* • wvpm i-.lfji J .1. " p ' *■ . w de la Chine. L i v. I. 15 que les Gouverneurs exer- çoient fouvent de femblables violences. Ayant pris cette re¬ solution , il envoye un Am- baíTadeur à PeKin avec une lettre reípe&ueufe, dans la- ^uelle expofant al’Empereur ^’injure qu’il avoit receuè de fes Miniftres, il luy rend rai- fon de fon procédé , exeufant fur le tranfport d’une jufte douleur 1’irruption faite dans fes Etats, Sc laíTurantau ref- te, qu’il eftoit preíl de rendre ce qu’il avoit pris , &c de fai- rc repaíler la muraille à fes rloupes , s il eíloit écoute fa- vorablement 3 &. fi 1’Empereur vouloit bien , par 1’équite dont il faifoit profeílion, pu¬ nir luy même 1’attentat de fes B iiij
1 14 Hiftoire des deux Conquerans íujets. Cette Lettre ne fut pas receuè de Vanlié, conime lc Tartare avoit eu fujet de fe le promcttre. Car foit que ce Prince, qui eíloit déja vieux, commençaft àfuir les affaires, foitqu’il méprifaft cclle-cy, il en renvoia la connoiffance à fes Miniftres : qui loin de íe mettre en devoir de fatisfaire ce Roy offenfé , trouverent fort mauvais , qu’il eut eu la hardiefle de fe plaindre d’eux a leur Maiftre. Le Tartare irrite avec rai- fon & du mefpris de l’Empe- reur, & de 1’infolence des Mi¬ niftres, jure la riiine de l’Em- pire de la Chine , & par un mouvement de pieté barbare, vouè aux Manes dc fon pere
de la Chine. LI v. I. 25 lc fang de deux cens mille Chinois. Dans cette difpofi- tion il monte àcheval, & s’e- tant mis à la tefte de fes trou¬ pes , il marche droit à la Ca- pitale de la Province de Leau- ton, l’afliege, la prend, & fe fervant de la confternation que fes conqueftes avoient jettée parmi ccs peuples, paile dans la Province de PeKin , & s’avance jufqu’a fept lieues du fiégede PEmpire , épargnant les Villes qui fc foumettoient, & mettant tout à feu & à fang en celles qui ofoient luy refifter. 11 auroit pú dés lors hazarder le fiege de PeKin: mais ce fage Conquerant nc ^°ulant pas que le hazard dc- c*daft de fa fortune, crut quç
2.6 Hiííoire des deux Conquerans e’en eftoit aílez pour cette fois, & craignant deftre enveloppé par les troupes nombreuíes que les Chinois aílembloient contre luy de toutes parts, il íe retira dans le Leauton charge des dépoiiilles de deux riches Provinces 3 &z comme s’il fe fut tenu aíTeuré que fes fuccés égaleroient íbn ambi¬ tion , il prit le titre d’Empe- reur de la Chine avec le nom Thienmin Chinois de Thienmiii. La vi&oire qu’il gagnapeu de temps aprés, le confirma beaucoup dans fes efperances. Car les Chinois ayant aíTem- blé une armée de fix cens mil- le homines , il la défit en ba- taille rangée, & aprés en avoir laiíle fur la place plus de cin- fremier Roy Tartarc, qui entrs dans la Chine,
de L Chine. L IV- I. ij .quante mille, il pourfuivit lc refte, qui avoit pris la fuite, jufq ues fous les murailles de PeKin. Il y feroit entre , s’il 1’eut attaquée, car Eépouvan- tey eíloit íi grande, que 1’Eni- pereur mefme en fuft forti pour fe retirer dans les Pro¬ vinces méridionales de fes Euts, fi fon Confeil ne luy °nt reprefenté que certe adtion alioit le deshonorer , cnfler le courage à fes ennemis, & l’ab- natre á tous fes fujets. La pro¬ vidence n’avoit pas voulu que cct Empereur ruft humilie , Jnlqu’a hnir fon regne &c fa vie dans une ii honteufefuite j car il ne furvefquit pas long- tcmps à ce commencement dc a decadence de fon Empire ,
/ » Mort de Vaniié. a 8 Hijloire des deux Conquerans qii’il avoit meritéc àlaverité, par la mauvaife complaifance qu’il avoit eué pour ícs Mini- ftres, en chaíTant les Prédica- teurs de 1’Evangile > ruais dont il y a apparence que Dieu luy cpargna de voir la continua¬ tion j parce qu’il avoit tou- jours favorife la foy Chrê- tienne, & qu’il eíloit le pre¬ mier Empereur Chinois, qui cn avoit permis la predica¬ tion. Ce fut Pan i6io. que Van- lié cefla de vivre, aprés avoir regné 47. ans. Taichan fon £Is luy fucceda, ôc le íuivit prefquc aulli-toft au tombeau que íur letrofne : car il ne reg- na que quatre mois, laiíTant la Couronne à un de fes enfans *
de la Chine. LI v. I. 19 nommé Thiemd, capable den réparer les pertes , s’il eut gouverné plus long-temps. L’ardeur qu’il inípira à tout le monde pour la défenfe de la commune patrie , remua non leulement toute la Chine , mais les peuples mefme d’a- lcntour. Le Roy deCoréeluy cnvoya de bonnes troupes , ôc Une Reyne des montagnes de chden luy amena les iien- nes elle mefme, le Roy fon His n’eftant point encore en age de porter les armes. Cet¬ te Princeflc montra que les vertus extraordinaires iont de tout lexe & de tout pays, ayant fait des chofes durant tout le cours de cette guerre, °Íui auroient fait honneur aux
30 Mijloire des deux Conquèrans plus grands Capitaines, & pour lefquelles 1’antiquité luy cut fans doute donné rang parmi les plus fameufes Ama- zones. o» YAppciie Deux Mandarins Chreíliens ayant jugé que cctte occafion glle- eíloit favorable pour faire rappeller les Prédicateurs de 1’Evangile , confeillerent à l’Empereur de s’adrelTer aux Portup-ais de Macao , pour avoir des gens , qui içuiicnt mieux le fervice de PArtillerie que les Chinois, qui y étoient fort ignorans. Leur deíleift reiillit pour le reftabliífe- ment des Prédicateurs, l’Em¬ pereur caíla 1’Editdeleurban- niílement porte par fon grand pere, les rappella, ôc permit
de la Chine. LI v. I. 31 mefme qu’il en vint de nou- veaux pour les aider. Mais il n’eut pas befoin d’attendre le fecours que luy envoyerent Jes Portugais , pour attaquer ennemis. Car heureufc- uient le Roy Tartare fe trou- vant occupé dans Ton proprc pays, Thienxi profita ii bicn ue cette conjondure òc de la difpoiition des Chinois, que *es cruautez des Tartares a- voient d’ailleurs fort alienez, 1 qu’il reprit d’abord une gran¬ de partie de ce qu’ils avoient ufurpé fur luy. Ce fuccés ne flit pas continu : car le Roy Tartare ayant termine les af¬ faires qu’il avoit en fon pays , repafla la muraille avec une ttombreufe armée, & eútbien-
' - »-> I 31 Hifloire des deux Conquerms toft repris les places que lc Chinois luy avoit cnlevces. ZPtS Qnclqucs iro js que foicnt dms Un jes chinois, on vit parmi eux Chinois• „ i r y dans cette guerre de trequens exemples de cette conftance, qu’on admiroit dans I’ancien- ne Rome. En voicy un des plus remarquables. Un grand de la Chine ayant efté pris a uníiége, fut mené devant le Roy Tartare, Ôc on le voulut obliger de reconnoiftre ce Prince pour ion Souverain. Lc Chinois devoir bien juger, que le refus de cet hommage ne pouvoit eftre luivi d’un moins mauvais traitement que de la mort, & que toute la grace qu’il pouvoit attendre, cftoit qu’on n’eprouvat pas fa - 4 f V
de la Chine. LI v. I. 33 •*a conitance par la cruauté ^ un long fupplice. Les Tar¬ ges, qui avôient trouvé beau- c°up cle foibleile parmi les Cninois, &: ail'ez peu d’atta- chenient pour leur Prince , ne s attendoient pas de ren- contrer plus de renftance dans celuy.Cy> Mais ils furent tous len furpris ,quand luy ayanc ait la propoiltion , le Man¬ darin leur répondic avec un& ilclte > qui auroit fait hon- ncur à un Coniul Romain , il ne fçavoit point rendre a un étranger l’honneur qu’il nc devoit qu’a Ton Prince, ^ que ii le fort des armes av°it bien pu rendre le Tar- jare inaiilre de fa vie, il ne UX avoit donné aucun pou- C
34 Hifioire des deux Conquerans voir £ur les fentimens de Ton cocLir. La vertu íc fait refpec- ter par tout : les Tartares ad- mirerent celle-cy , & fe fai- fant un fcrupule de la tenir plus long terns captive , don- nerent la liberte au courageux Mandarin , & le renvoyerent à fon Empereur. Une pareille fidelicé avoir droit d en atten- dre des loiianges Sc des re- com pen fes : niais la coutunic de la Chine eflant alors, que les Capitaines malheureux a la guerre fuifent traitez com- me s’ils euílent efbé coupables, les frequentes infidelitez des Mandarins obligeant d’en ufer ainii j celuy-cy crut devoir a fa Patrie de luy faire juflice de luy-meme, en fe dormant
de \
3 6 Hiftoire des deux Cortquerans La Scverite de fa vertu luy avoit attire ce traitement des Miniftres, defquels il ne fça- voit point comme les autres achepter la faveur par des bai- feifes, & corrompre Tintegri- té par des prefens. Ainu il avoit eu beau écrire leftat ou fe trouvoit fon arrnee faute de paye: on ne luy avoit point fait de réponfe. Comme il e- toit aimé de fes Soldats , il empefcha longtemps par fon autorité les mauvais effets de leurs murmures: mais voyant que leur patience cíloit pouf- fée i bout \ ils fe mutinerent de telle maniere, qu’ayant fur- pris le General, qui ne s’at- tendoit arien moins, ils s’em- parent d’une Ville ôc la pil-
de U Chine. Li v. I. 37 jerent. Aprés cette adtion vio¬ late, eftant revenus à eux ils viicnt bien, que leur General Pei'du, & qu’il n’y avoit e ialut pour luy, qu’en levant e^endart de la revoke, &c fe- coiiant tout-a-fait le joug. Ils ^ olaikent rien pour luy per- Uadei de le faire , luy pro- ^ulvre par tout, 1 aiTeurant qu’ils ne quitte- ro point les armes, qu’ils ne 1 cuffcnt porte fur le Trô- ne Ia Cnine. Le General ~°yoit fa perte inevitable auf- 1 bien que fes Soldats, & il Çavoit bien que pour fauver a fefte il n’y avoit point d’au- tre Parti á prendre, que celuy
3 8 Hijlotrè des deux Conquerans remontra fortement 1 horreur du crime auquel ils le vou- loient engager, & ayanc re- pris l’afcendant fur eux , il eut le courage de punir les au¬ teurs de la (edition. Une telle vertu, quitrouva des admirateurs dans tout le reíte de 1’Empire , ne trouva que des cenfeurs a la Cour, ou 1 on n eut pas plutoft efte averti de cc qui venoit d ar- river, qu’on depefehaun Cou¬ rier à Sun, pour le citer de ve- nir rendre compte de fa con- duiteà rEmpercur, én même temps qu’on fit partir un fuc- ceíTeur pour aller prendre fa place. / La conftcrnarioti de l’ar- tnce fut extreme â cette nou-
de la Chine. Liv. I. 39 vclle, & on n’y omit rienpour perfuader au General dc ne point obeir. Ne nous quitte^ point, luy difoient-ils, nous fifau- tons lien vous défendre contre vos cnvieux: cefi nofire affaire; laifjc,% nous en le join. Pendant que fcs Ibldats luy parloient ainii, lc Tnrf J r . , r A^rtare averti dc ce qui lc pailoit, luy envoya offrir un a7-ilc auprés de luy , & l’aifeu- ler de fa protection, s’ii vou- l°it embraifer Ton parti. Au ttmieu de routes ces tentations delicates, le General n’ecou- ta que fa confcience, & ayant pcríuadé à ;fes troupes d’imb ter ra fidelite, dl s’arraclia d’en- tre leurs bras , pour s’aller ^cttre entre les mains de fes ^Uemis , qui fans eilre tou- C. . . . liij
4 o rliftoire des deux Conquerms chez d’une adion fi heroi'qiie, condamnerent impitoiable- ment à la more un homrae fi digne de vivre. Autre txm- La Religion chreftienne eut Ufon1*' la aloire de fe faire remarquer Frince' par de femblables endroits du- rant toute cette guerre , ou dans fes fedateurs , ou dans ceux qui ayant eu commerce avec eux , avoient pris leurs maximes. Un grand Capitai- ne nomme Mauvenlon fut du nombre de ces derniers. Il é- toit de la Province de Can¬ ton, ou il avoir pratique les Portugais. Il en avoir appris la guerre, & en merne temps la fidelite, qu’infpire la vraye Religion pour le Prince & pour la parrie. AuiTi perfonne
de la Chine. LI v. I. 41 &c refiila-t-il plus fortemcnt & plus longtemps aux felici¬ tations des Tartares , qui lc preflerent jufqu’a luy promet- tre de partager avec luy l’Em- phc de la Chine, s’il vouloit lc joindre à eux pour lc con- querir. Les efforts qu’il fit pour airefter leurs progrés raon- trerent qu’il n’eftoit pas fuf- ccptible d’une pareille tenta- tion. II. ne fut pas toujours heureux: mais dans les mal- heurs il trouvoit des refour- ces > qui firent que s’il ne lut pas toujours vainqueur , les ennemis ne purent jamais lc vanter de l’avoir vaincu. Cc fut ainli qu’il conferva dans le parti de l’Empereur le 6c le Royaume de Corée, w j
41 Hifloire des deux Conquer Am ou il batit fouvent les Tarta- |fe res, 8c ou ils neurent gueres contre luy que des avantages equivoques. Ilperit par la per- fidie d’un nommé Yven, qui i’empoifonna pour n’avoir pas en luy un obftacle aux trani- fons qu'il lit a Ton Prince 3 qui luy avoit confie le Gouverne- ment de la Province de Leau- con. Les liaifons iecretes que ce fcelerat prit enfuite avec les Tartares peníerent délors miner l’Empire: car il les lail- fa faire tout ce qu’ils voulu- rent: ils pail'erent dans le Pe- 1 queli, amegerent Pequin , 8c rauroient pris, fi la trahifon d’Yven ayant efté decouver- re , ils n’euflcnt efté épouven- íç-z par ion fupplice, 8>c obli*
de U Chine. Li V. I. 43 gez de fe retirer dans leurs premieres conqueftes. Depuis ce temps-là toutes us Tam- les fois qu’ils s’efforcerent de les pouíTer plus avant,ils fu rent toujours vigoureufement re- pouifez foit fous le regne de rhienmin leur premier Con¬ quer ant , foit fous celuy de Thienfon , qui luy fucceda. Hs commençoient à fe tenir en repos, fur tout depuis qu- Un nommé Ufanguey eutefté fait General de 1’armée, que 1 Empereur tcnoit fui la fron- tlere pour empefcher leurs ir¬ ruptions , lorfque les divilíons des Chinois leur ouvrircnt de nouveau les portes de la pi,. . r '-nine. Ce fut l’an 1656. fous 1’Em- yolenrs re#
voltez, trou- blent l* Cbme. 44 Hifloire des deux Conqucrans pire de Zunchin à la Chine, qui avoit fuccedé à ThienKi, & fous le remie de Zunthe en Tartarie, qui avoit pris la place de Tnienfon , qu’une troupe de voleurs s’eltant af- femblez dans les montagnes de Suchiien , commencerent a déíoler cette Province. L’A- niazone dont nous avons par¬ le les défit : mais elle ne les extermina pas. Le meconten- tement d’un Mandarin, con- tre lequel on avoit porte uu jugement injuile , augmenta leur nombre de tous fesamis, Sc l’avarice de I’Empereur, qui dans une grande famine n’a- voit rien voulu relafcher des tributs qu’il levoit fur le peu- ple, les multipliaà un point,
de la Chine. LI v. T. 451 ques’eilant partagez fous deux chefs, ils devinrent maiftres dc la campagne, &c bien-toil des plus grandes Villes. Le plus confiderable, quiLhm,chif , .1 / A . des s appelloit Licon, apres avoir nvoltezfiút cprouvé fes armes en diverfes rencontres, ou la fortune sc- toh toujours déclaréc pour hiy, eut enfin l’audace d’al- ler aifieger l’Empereur dans la Capitale. Malneureufement pour ce Prince, fa Cour eftoit tort divifée. Il s’eiloit délaic dun Eunuque nomine Guey, dont la puiifance faifoit om- hrage à la iienne , tant fon predeceifeur E avoit eleve,& *uy avoit donné de paa't dans te gouvernement. Cet Eunu-
46 Hiftoíre des deux Conquerans venue ennemie de PEmpereur, & trouvant dans 1’approche des rebelles Toccaíion de sen venger, favorifa les defleins de Licon, Sc luy facilita la prife de la Ville Sc du Palais, M de ■ I/infortuné .Zonchin y pe- zonchm r:t non par les mains des re- Empcreur de ' 1 r 1 • 1 / l* Chine. yoltCZ ^ Ílllí C^UCIS 1 í Cpâl gllCl CC crime,en íependant luy-mef- me a un arbre avec 1’attachc de fes fouliers. L’lmperatrice ía femme, Sc ce qui íe trouva au tour de luy de fes fidelles ferviteurs, fuivirent fon exem¬ ple Sc fa deílinée. Il avoir trois fils Sc une filie. Quelques-uns difent qu’avant que de mourir il a- voit tué ía filie de fa propre main. Il ne la tua pas: mais «
de'U Chine. Li V. I. 4? il vouloit la tuer , ôc elie ayant decline le coup, en s’erj. fuyant 3 il ne luy fit que cou- per le bras : ce qui n’empe- cha pas que l’amour de la vie nc fift chercher à la jeune PrinceiTe un azyle contrc la n^ort. Les trois Princes en fi- rcnt autant: mais ils ne fu- fent pas fi heureux que leur boeur. Les deux cadets cher- efiant une retraite, tomberent entreles mains du Tyran3ou comnie d’autres difent, en cel- les d'un parent auili cruel que 1£ Tyran. Quoyqu’il en foit, ils y perirent, L’aine fçut niieux conferver ia vie : mais ta fuite de cette Hiftoire ap- Pfendra , qu’il ne vêcut un peu plus que les autres , que
48 Hijloire des deux Conquerans pour eílre beaucoup plus mal- heureux. Licon ne fut pas plutoíl maiílre de la Capitale & du Palais, qu’il prit le titre d’Em- pereur. Pour le prendre mênic Ídus folemnellement, il vou- ut s ’aífeoir fur le trofne des Monarques Chinois : mais Pon remarqua commeun au¬ gure du peu de ftabilité qu’il y trouveroit, qu’il eut de la peine a s’y tenir, & qu’il y fut toujours inquiet, comme fur un íiége qui n’eftoit pas fait pour luy. Il ayoit pris de bonnes mefures pour s’affer- mir dans cette place , fi le moyen dont il fc fervit pour mettre Ufanguey dans fes in- tereits luy eut reiiííi comnie il fc
9 49 d* la Chine. Liv. I. *e 1 eftoit promis. Ufanguey eiloit dans UllC Aft ton he Villefuries fronricres de Tar-ZTct iaUc, ou il obfervoit les mou- noiS' Vemens des Tartares , qu’il connoiifoit d’humeur à n’cihre Pas long temps en repos; Li- ^°n refolut dc 1’y afler atta- SUer avec une armee de deux cens mille homines, qui ne ai oit qu’une part]e ^e fes °upes: mais avant qued’em- P °yer la force, il voulut met- jfe artihce en ufage. Parmi ^es Grands de 1’Empire que r ort des armes avoir raniez UnUS • ^,Pu^ance> U y avoir dc ye‘ nrd nommé Us, perc p , c Ufanguey done nous ons : Licon partant pour D 1
í o Mifioire des deux Conqueram aller faire la guerre au fils, ordonna au pere de le fuivre. 11 n’y avoir point d’autrepar¬ ti a prendre avec un homme dece caraftere, que celuy dc l’obeiiTance: Us obeit, 6c fui*. vit l’armee, fans fçavoir ce qu’on vouloit faite deluy. Il l’apprit quand on fut arrive devant la place, ou le brave Ufanguey s’eiloit renferme pour arrefter le tyran, devant qui il n’avoit pas aífez de troupes pour tenir la campa- •gne. Le pere fut la premiere machine dont on le fervit pour attaquer le fils. Car Li- con l’ayant fait conduire devant les murailles de la Ville, 6c avertir le Gouver-
de la Chine. L1V. I. 51 neur qu’on l’y conduifoit pour luy parler , ils ne fu- I'ent pas plutoil cn prefence 1 un de 1’autre , qu’on declara au fils de la part de Licon, S116 l’unique moyen de Tau¬ ter la vie à fon pere, eftoit ^ fe rendre au Vainqueur. n ajouta les remontrances jfu* Menaces , &: on exhorta languey a prendre de bonne grace un joue, que toil: ou tard il faudroit fubir. Jamais un bon ccEur ne fut combattu d’une tentation plus ^iolente, que le fut Ufanguey ans cette occafion , fe trou- Vant entre fon pere & fa pa- tr*e> dans la neceilite de fa- C1ifierl’un al’autre, & nepou- Vant plus vanger le fang dc Dij*
51 Hifloire des deux Ccnquerans Ton Roy, qu’en laiíTant répen- dre celuy de Ton pere. II nc balança pas neanmoins, &ne prenant confeil que de fa ver- tu, il fe jetta à genoux , &: Ics larmes aux yeux , pro- teíla d’un air qui marquoit la jfíncerité de fes fentimens, que c’eiloit avec la dernicre douleur , qu’il confentoit à voir perir celuy dont il tenoit la vie, pour fauverleur patrie commune: mais que c’eftoit-la fon premier devoir , õc qu’a- f»rés tout il valloit mieux pour ’un pour 1’autre, que l’un des deux mourut honorable- ment, que de vivre tousdeux infames. Si le courage d’Gfan- guey parut grand en cette ren¬ contre, celuy d’Us donna dc
de la Chine. LI v. I. 53 '’admiration. Car au lieu de ie plaindre de Ton fils, il ne fe pleignit pas feulement de fa uaauvaife fortune , & loiiant la fidelité d’Ufanguey 3 il s’ab- bandonna á route la cruauté du Tyran avec une refolution plus digne de la fermeté Ro- maine 3 que convenable à la uiolleife Chinoife. C’eft ainfi que l’biftoirc é- cnte fur les Lettres du pere ■Adam raconte cet evenement, par ou Pon voit que le pe- re Martini n’cn avoit pas d aflez bons memo ires y quand H a écrit qu’Us eut de la foibleife, & iolicita fon fils à le founiettre au Tyran. Lc Pere Adam, qui eftoit fur les & dans la Capitale D iij
54 Hiflotfé-eks deuxConquetms ( mefmè, en eft plus croyable - que luy. 1 Ileíl aifé decõncevoir eom- bien 1’aófcion d’Ufanguey inf- pira d’ardeur à fes foldats pour la dcfeníè de leur Pays. Licon n’cuil jamais íouftenu leur ef¬ fort dans la difpoíition ou ils eíloient, s’il n’euft eu une íi groíle armée. Mais le nombrc cíloit trop difproportionnè, ôc tout ce que put faire Ufânguey fut de bien défendre fa place, en attendant qu’il luy vint du fecours. Ce fut une neceílité pour luy d’en chercher diez íes Etrangers ,& il n’en voyoit point alors de plus prefent, que celuy des Tartares de Niu- ché , qui paroiífoient depuis quelque temps en aífez bonne
de U Chine. L i v. I. 55 intelligence avec la Chine, Si Uíanguey vit le peril qu’il y. avo it à ufer d’un tel fecours., ia coníideration du peril pre¬ sent lemporta fur celle du fu^ cur. II depefcha done un En- Voyé àZunté, qui avoir fucr cede a Thieníon dans le gou- vernement des Tartares , Sc qui regnoit avec beaucoup dc reputation , Sc luy fit expofer k befoin que PEmpire Chtnois avoit d’eftre fecouru contre fes propres fujets. L’Envoye ne fut pas en pei- ne d’employer: 1’eloquence , pour obtenirce qu’il eíloit vc- Ru demander : Zunté trou- va dans fa propre ambition raifons encore plus prefi- iantes pour marcher contre Diiij
5 6 Hifloire des deux Conquerans les rebelles , que celles dont avoit ule le Chinois pour pi- quer fa generolité. Il monte a cheval , & s’eilant mis à la telle d’une belle armee ,, qu’il tenoit toujours prés de luy, il arriva allez à temps pour lecourir Ufanguey, qui foii- tenoit le liege avec une refo- lution de Heros. Les rebelles ne foutinrent pas long-temps les attaques de deux li grands Capitaines. Licon leur donna l’exemplc de fuir , & fe retira precipi¬ tem ment & en defordre dans la Capitale. Le Roy & le General Chi- nois les pourfuivoient, en tail- lant en pieces tout cc qui ofoit les attendre , ou qui n’alloic.
de la Chine. LI v. I. 57 .^pas aiTez viftepour les devan- cer, loriqu’une maladie fubite, qui furprit le Roy à Pentrée de la province de Pequin, ar- refta le cours de leur viétoire. Sa mort, qui fuivit bien-toil apres, fembloit devoir décon- certer l’entreprife : mais les tons ordres qu’il donna en m°urant fuppléerent à fa pre- ience. 11 avoit neuf freres, tous grands Capitaines, particulie- rement l’aifne nomine Ama- Van: fe fentant prés de mou- rir il les appella, & leur ayanc r^comniandé 1’éducation dc Cnunchi fon fils, qu’il décla- ra ion fucceíTeur à 1 age de fix ans 3 |cs ex]10rta á pouifer a °ut un delTein fi glorieux a la Nation. 5 '
5 8 Hifloire de; deux Conqueram Les Princes tuteurs de cc jeune Monarqne cxecuterent les; ordres de letir Roy avec une fidelité une concorde, qui a pade pour un miracle , 6 ayant pris le chemin de Pe- quin avec Ufanguey qui les conduifoit, ils en firent íortír Licon auífi aifément qu’il y eftoit entre. íes TAYtet- Ufanguey ne trouva pas la mefmc facilite à en faire reti- S«»rer les Tareares, quand ils tji declare s*en fUrent une fois emparez. Impereur. JJune belle Couroil- nc, & la faveur mefme du peuple, qui les regardant com- me íes liberateurs , témoignoit un grand penchant à reconnoi¬ tre Chunchi pour leur Mai- JL j ^ fire 3 les arreila malgre les cr~
de la Chine. Liv. I. 5? forts, que fitUfanguey pour leur perfuader le retour. Il mit tout en oeuvre pour cela: mais ce fut inutilement. Les Tartares uferent d’abord d’ar- tifice , parcequ’ils n’eitoient pas en aiTez grand nombre pour declarer ouvertement leurs intentions, répondant a Ufanguey, lorfqu’il les pref- f°it, que les affaires de la Chi- nc n’eftoient point encore af1 fez bien rétablies pour laiifer les Cbinois fans fecours. Ils ne tarderent gueres a par- lGr plus nettement. Les trou¬ pes qu’ils avoient envoyé lever
Co HiJljire des deux Conquerarts lc jeunc Chunchi Empereur de la Chine avec dautant plus de facilite, que le pere ôc l’ayeul de ce Roy, qui a- voient toujours eu en tefte la conquefte de ce grand Empire, avoient eu plus de foin de ga- gner les Mandarins, par l’azylc qu’ils leur donnoient dans leur Cour, quand ils eftoient ou mecontens, ou maltraitcz dans celle de leur Prince. Ainfi Ufanguey n’citant plus foute-* nu de perfonne, fetrouva en- £n oblige de fuivre la defti- née des autres, & de confen- tir de bonne grace à ce qu'il ne pouvoit empefeher. Cefut fan 1644. que Chun¬ chi monta fur le trone, dont
de la Chine. Liv. I. Ci tout enfant qu’il eftoit enco¬ re, il fit paroiftre qu’il eftoit digne, par les fentimens nobles & eleves qu’on remarqua déf- lors en luy. Une petite haran¬ gue, qu’il fit de ion chef à ies oncles & à fon arméé, luy at- tira l’amour des peuples, &c 1 admiration de tout le mon¬ de-, & perfonne ne douta plus ^ue fa fortune ne fuft l’ouvra- ie du Ciel. Par une prudence :ort au deflus de fon age , il c°nçút bien qu’il n’eftoit en- C0re Conquerant qu’a demi, & que pour eftre maiftre de Capitale , il n’eftoit pas ^oifeifeur de l’Empire. Il le dit a fes oncles , qui le penfoient ǰmme luy, mais qui furent b^cn aife que fes prevoyances
Hijioire des deux Conquerms euíTent paru devancer les leurs, En effet Licon vivoit enco¬ re, &: seftoit retire à Sigan, Capitale de la Province de Cheníi, avec fes troupes & des richefles immenfes. Chamien- chon 1’autre Chef des rebelles, regnoit dans la Province de Suchiien , pluíieurs Princes de |a Maifon Taimingienne, qui auroient fait eux íeuls une groífe armée , íi par mi les perfonnes de ce rang il y pouvoit avoir de la concor¬ de &c de la fubordination, a- voient eílé déclarez Roys par divers partis de ceux des Chi- noís, qui avoient conferve la ferté naturelle de la Nation. Uíanguey meímeeíloit àcrain- dre. Car quoyquon fuft mai-
de U Chine. Liv. I.
6\ Hijloire des deux Conquerans prés les autres, & nen laiíla qu’un quand il mourut, qui ne fuft pas encore foumis. Ce fut un de ces mêmes Avctntures du fils de . . , zonchi». Princes, qui donna occaíion à la défaite des autres, & ce fut ce fils aifné de Zonchin , dont nous avons déja parle. Sonmalheur ne luy avoit pu faire hair la vie. Il s’en eftoit fui , Sc s’etoit fi bien dé- guifé, qu’il fe loua à un Tartare lans que perfonne le reconnut : un homms né pour commander fouffre difficilement la fervitude, Sc f)our comble de difgrace e jeune Prince avoit trou- vé un inauvais Maiftre. Un eftat ii violent ne luy parut pas foutenable. Il quitta fon maiftre,
âe la Chine. L i v. I. 65 jlnaiftre , òc fe retira chez Un ancien domeftique de l’Eni- pereur Ton pere, croyant que la iTietnoire dece Prince feroit 3-fiez chere à ce ferviteur autre- rois comblé de bien-faits, pour cn pouvoir eipererdu fecours. 11 s apper<^ut bientoft qu’il s e- toit tr°napc 3 & ii apprit par Pne trifle experience, qu’onne oi^pluS attendre de recon- n°iflance , quand on n’eft P us en eflat defaire du bien. úigrat ferviteur oubliant tQut ce qu’il devoir â un ii bland maiflre , obligea le ri^ce â quitter fa maifon Pre que auílitôt qu’il y fut en- £fe> dans la crainte qu’il n’y oUít découvert, & que le Vain- SUeur n’enveloppaft dans la E
CG Hijloire áe> deux Conquer am ruine du refugie celuy qui luy d auroit donne retraite. Dans cette extremité , le Prince ne fçachant plus ou xrouver un azyle , fe refoluc de sailer jetter entre les bras de fon ayeul maternel, que les Tartares avoient épargné , quils laiííoient vivre en re¬ pos , comme les autres Manda¬ rins qui ne leur faifoient point dombrage. 11 ne . le trouva pas dans fa maifon : mais ii fut bien furpris d’y trouver une autre perfonne, qu’il ne croyoit plus. en vie. C’eftoit cette fceur, que par une ten- .dreífe barbare,1’Empereur leur pere avoit voulu tuer avant quede mourir, &: à qui il n’a- yoit fait que couper le bras. i
de U Chine. L i v. L ^Ils ne fe furent pas plutoft vus, imaginer. Ils ne fe parlerent que par leurs larmes, 0nt la j0ye]a douleur & l’a- niltie leur firent verier des tor- fens. fpe
6 8 Hijloire des deux Conquemns fçachant plus que devenir > &C craignanc deílre découvcrt, fortit de la Capítale, & s’en alia à Nanquin. Là il trouva qu’un autre Prince de fa mai- fon nommé Hunquan, nep- veu de Vanlié , avoit efté couronnc Empereur de la Chi¬ ne, &c que les principaux de la famille de Taimin eftoient tombez d’accord de luy obeír. Cette nouvelle injuílice quq. luy faifoit la fortune, renou- vella toutes les playes de fon coeur. Il eut plus de peine à voir fon fujet aílis fur lon tro¬ ne , qu’il n’en avoit eu à y voir monter un Conquerant. Il nc le put fouffrir: il fe de¬ clara , 6c donna des marques de ce qu’il eíloit, qui le fivent
de la Chine. LI v. I. 69 rcconnoiflre de ceux qui n’a- voient pas intereíl à J’ignorer. On pcut bien j uger que Hunquan ne fur pas le plus facile á perfuader. Com me il avoit le pouvoir en main, Sc que le Prince s’eftoit fait con- noiftre trop toft, pour don- *?er le temps à fes Partifans de fc mettre en eflat de le foute- P1*1’ > il le traita d’impoiteur, Sc e fit mettre en prilonpour le raiie mourir. Ceux qui favo- rifoient le parti duprifonnier lle peurent fouffrir de voir traiter de la forte celuy qu’ils regardoient comme leur legi- maiftre. Les efprits s’e- chaufFerent, Sc ils en vinrcnt a une diviiion, dontperfonne lle profita, que leurs communs E iij
7 o Mifloire des deux Conquerans ennemis. Car Amavan , qui s’eftoit rendu maiftre de la Province deChanton,arrivant fur ces entrefaites aux frontie- res de celle de Nanquin , y entra, & paifa le fleuve jaune, fans queperfonnes’yoppofaiR Aprés quoy ayant occupé tou- tes les places qui font fur la rive Septentrionale du grand fleuve Kian, que les Chinois appel- lent le fils de la Mer, il trou- va une forte refiftance aupaf- fage de cette Riviere : mais le brave Hanchouan , qui le gar- doit , ayant efté tué par un des fiens , Amavan ne trouvanr plus d’obitacle, prit Nanquin, bientofl: aprés par une tra- hifon du mefme homme qui avoit tué Hanchouan, Hun- (
de la Chine. L i v. I. 71 ^uan, qui sen eiloit fui, luy fut mis entre les mains. On le conduifit à Pequin avec le “Is de Zonchin fon competi- teur , & lâ leur procés fut de¬ cide par la more de Tun & dc 1 autre, & de tout ce qu’on put découvrir des Princes de cette malheureufe Maifon. Le pere Adam dit que d’a- L°rd on épargna le. fils dc 2.°nchin , foit que fon mal- keur touchail plus que ce-. luy des autres 5 foit que l’am- uiguité de fa naiifance per- (uadail qu’il eiloit moins a craindre. La fierté qu’il fit paroiftre jufques dans fes fers ue convainquit que trop ^ce qu’il eiloit. A mefure *lu il avançoit en age , le fang
rear 72 Hiftoire des deux Conquer ms de tanc d’Empcreurs, qui cou- loit dans fes veines, fe faifoit fentir à luy &; aux autres 3 fut caufe qu’il fe perdic en voulant fc raire craindre. Amtwm Pendant que cette fanglan- teheve la te execution fe faifoit à Pequin Conqaefle. 1 • i • • * samort, &< co litre les inclinations natu- la ma jorile m i ^ de I'Evpc- relies du jeune Empereur, que fes Miniftres 1’obligeoient en ces rencontres de faire ceder aux maximes de la politique , Amavan pourfuivities vidtoi- res. Il ne trouvoit plus de re¬ finance , fi un Edit qu’il fit publier, par lequel il eftoit or- donné aux Cninois de cou- per leurs cheveux , &c de fe veftir comine les Tartares , n’euil.de nouveau revoke les efprits contre la nouvelle do-
de la Chine. L i v. I. 73 * initiation. Cette marque de fer- vitude parut plus iniupporta- ble à ces peuples que la fervi- fude mefme. Mous 6c lafches à défendre leurs teftes , ils de- vinrent braves pour conferver leurs cheveux, & fi la diviiion ne fc fu ft point mife par mi ce qui reftoit do» Princes du lang, qui prctendoicnt pref- que égalementà l’Empire,les aartares euíTent couru rifquç 7e perdre leurs conqueftes au lieu de les avancer. Mais ces ^iviiions donnerent lieu à j^mavan de riiiner les uns par Cs autres, &c il les extermina enhn tous. Aprés quoy re- toUrtiant à Pequin, il n’y por- ta les lauriers que pour s’y cufevelir. Car il mourut peu
74 Hiftoiredes deux Conquerms aprés Ton retour, en l'annce- 16^1, laiifant l’Empereur ,qui avoit quatorze ans , & qui eíloit déja marié à la file du Roy de Tanyu, en eilat de gouvernerluy-mefme, comme lespeuples le fouhaitoient. Religion Chreftienne beaucqpp dans la riiine inces Chinoisj fur tout dans cclle d’un nommé Y un¬ lie , qui vefcut encore quel- ques années aprés qu’Ama- van luy eut enleve Canton Capitale de la province , ou onl’avoit fait Roy , mais dont le parti ne s’eilant pu relever, fut oblige enfin de l’abbandonner à ladeítinée de fa maifon. Les fervices quc- luy avoient rendus deux Man- • La Rchçton T n r V Jud conjervee dans U re- perdit des Pr Vfilutiov.
de la Chine. LI v. I. 75 darins Chreftiens , & Ton premier Miniilre qui l’eftoit aufli , i’avoient aife&ionne au Chriftianifme : de forte qu’un Jefuite nommé le Pere Cofler, qui fuivoit cctte Cour, y avoit acquis bicn du monde a la foy. Le Prince eftoit *uy-mefmc fort proche du Royaume de Dieu ; fa femme ^5 fon fils eftoiçnt baptizez *0Us les beaux noms d’Helene ^ de Conftantin, &c avoient envoyé un autre Jefuite àRo^ j^e, pour rendre obeiffance de leur part au Vicaire de Jesus- CyiUsT. La défaite d’Yunlie ddfipa tout cela. Conflantin feiivic le fort de fon pere : la *\cyne fut menée à Pequin , 011 elle vit encore, & ou
I 76 Hiftoire des deux Conqucrans Ion dit que la perte de ia_ liberte n’a rien diminué de fa foy : tout le refte fe dif- perfa , & laiifa cette pauvre Eglife dans une défolation ex¬ treme. Pendantque la Religion far- foit ces pertes, la Providence 1’en recompenfoit abondam- mentjpar le bon acciieil que faifoient par tout les.Vain- queurs aux Miniftres de 1’E- vangile. Les Jeiuitcs eiloient alors répendus dans toute la Chine, & ils y avoient des Eglifes. Quelques uns a la ve- rite avoient eíté enveloppez dans les mines des Villes ou ils demeuroient, au-cun nayant abandonne fon troupeau : mais la plus part furent trai-
de la Chine. L I v. I. 77 Jtcz tres - favorablement par les Tartares. Deux ou trois eu- fent des avantures , qui meri- tent d’eilrc rapportées. Le pere Martini , à qui l’Europe doit la meilleure par- tie dece qu’elle fçait de l’Hi- ftoiue Chinoife , raconte de luy rnefme , qu’eftant venu tie Hancheu ? Capitale de la Province de CheKian, aVen- c'lld j qui en eft proche , il s y eleva tout à coup un bruit, °lUe les Tartares en appro¬ vement , & ce bruit n’eftoit Sue trop vray. Le Pere eiloit '°ge dans une grande Maifon, °u a cette nouvelle pluiieurs perlonnes vinrent ie renfer- rner avec luy, pour s’y confer- Vertous enfemble , ou pour s’y
7$ Hijíoire des deux Conquer am encourager âmourir. II les re¬ mit avec une charité , qui merita que Dieu bcnit l’in- duftrie done il fe fervit pour les fauver. Dés qu’il eut ap- pris que les Tartares eftoient fur le point d’entrer dans la Ville , il mit fur la grande porte de fa maifon un écri- teau ou eftoient ces paroles : icy habite un Doéleur ae la Loy Divine, venu du grand Occident. Sous le veilibule il difpofades tables chargees de livres, de lunettes d’approche, de miroirs ardents, & ae femblables cho- fes, dont on fait grand cas dans ecs Pays-la. Au milieu de tout cela il eleva un Autel, & y mit l’image dejEsus- Christ. Ce .fpeótacle eut
dela Chine. Liv. 1. 751 tout l’effet qu’il en prétendoit. hcs Tartares cn furent frappez, & loin de faire du nial a per- fonne, leur Chef envoya que- rir lePere, lcreceut fortbien, & ne voulant pas luy faire violence pour le changement d’habit, iljuy demanda hon- neftement, s’il trouveroit bon on luy coupail les chevcux. Comme le Pere y confentit fans peine , le Capitaine les ^uy fit couper devant luy •, &c *e Pere luy ay ant dit en riant, SUe l’habit Chinois, qu’il por- tofiencore, ne convenoitgue- res avec une teife fans cheveux, leTartare s’ofta luy-mefme&; fcs bottines, & fon bonnet, les hiy fit prendre , & aprés l’a- voir fait manger à fa table , le
8o Hijloire dés deux Conquerans renvoya à fon Eglife avec des patentes & des íauvegardes , qui le mettoient luy òc les Chretiens à couvert des inful- tes de la p-uerre. O II y a quelque chole de bien plus íingulier en ce qui arrivaau pere de Magalhans, hauteur des belles &: curieufes remarques , que le fçavant M. 1’Abbé Bernou a encore embel- lies en les donnant au public. Ils eftoient luy & lePere Bug- lio dans Parmée de Chamien- choiij qui les avoit pris en a- mitié , & qui leur promettoit que la guerre finie, il feroit bâ- tir un íuperbe Temple à 1’hon- neur du Dieu des Chreftiens. Ce fut pour eux une million qui neleur déplut pas dabord, y trou~
de la Chine. Liv. I. 81 £jy trouvant &: beaucoup â fai- re> & encore plus á efperer pour PeilabliiTement de Ja foy. Mais avec le temps neanmoins partie ne parut pas tenable. Cbamienchon eftoit l’homme *c plus cruel , & le plus fan- guinaire qui fut jamais. On ne croiroit pas juiqu’a quel P°int d’inhumanite fe porta c^tte ame barbare, fi depareils ^emoins ne l’avoient rapporté. l ne i..„ falloit que trouver rue une perfonne en raute 3 pour faire mourir ^*Us ceux qui y demeurojent. °Ur celle d’un Bonze il en c cgorger vingt milles, pour ^cue d’un foldat toute une egi°n. Un jour il fit pafier au fil de l’epec tous les habi- , c lUydans une
8z Hiftoire des deux Conquerans tans d une Ville, ou 1 on comp-^ toit bien iix cent mille anies. Une autre fois il ordonna à tous fes ioldats de tucr leurs femmes, pour leur en don ner l’exemple , dc trois cent qu’il avoit, il ne s’en referva que vingt. Si on a horreur dc lire ces crimes, il eft aifé de jugcr quelle devoit eftre cel- le de ceux qui en eftoient lpedateurs. Auftl ne les pu rent - ils foutenir long- terns: ils refolurent de quitter ce bar- bare , ou de le rendre plus hu- main. Ils commencerent par luy faire des remontrances refpe- dueufes : ils parlerent enfuite Íilus fortement: mais tout ce- a ne fervant de rien , enfin ne
de U Chine. LiV. I. 83 pouvant plus foutenir la veue de tant de Tang humain que verfoit cet homme impitoya- ble, ils le prierenc honnefte- flaent dc leur permettre dc fe retirer. Il n’en falut pas davan- tage pour irriter cette beile fe- roce3 & luy faire changer en hainetoutel’amitiequ’il avoit pour eux. Il les condamna à la ni°rt, & on les alloit hacher en piece, ii le fils du Tyran, S[ui les aimoit, ne Teuft obli- ge de fufpendre pour quelque ienis cette fanglante execu- Jlon- Il y eftoitpourtant refo- u > & un jour il avoit fait ap- Peller les Peres en fa prefence pour y préfider, lorfq ue tout ^ un coup on le vint avertir SUel’annee Tartare,dont il no
8 4 Hiftoire âes deux Conqumtns fe défioit point, luy venoit • tomber fur lcs bras. En cffct eftant monte à cheval fans avoir le temps de s’armer, il trouva au fortir de Ton Camp les avant coureurs de cette ar- mée, dont 1 un tira une fleche íi á propos, qu’elle delivra lc genre humain du plus grand ennemi qu’il eut jamais. Lc Tyran mort, fon armée prit la fuite , & ce que les Tartares n’en tuerent pas, fut inconti¬ nent diílipé. - les Peres avoient evite cc danger : mais ils tomberent dans un autre. Car ayant pris refolution aprés la deroute de s’aller prefentcr au General des Tartares, comme ils appro- choient de fon camp, quelques
de Ia Chine. LI v. I. 85 ^troupes avancées, quin’enten- doient pas leur langue , les ayant pris pour des efpions , les chargerent, les perccrent de flecKe , & les laiirerent tous deux pour morts. 11 s en fal- loit peu qu’ils ne le fuífent: car ils eítoient tous deux fort blef- lez , & íe pere Buglio avoit dans le corps 1c fer d’un jave- l°t, que ni luy ni fon cornpa- gnon ne pcurent arracher. Par leplus grand bonheurdu mon¬ de, loríque le pere de Magal- bans cberchoit autour de luy quelque chofe, qui le put ai¬ der a tirer le fer, il tiouva une elpcce de tenaille, dont il fc lervitfort heureufement. Pen- dant que les deux Peres eftoient ^ccupez a fe foulager ainíi Pua Fxij '
$6 Hifloíre des deux Conquerans 1’autre, leurs playes eftant dé- ja bandées, comrae ilsdélibe- roient du parti qu’ils devoient prendre dans la conjonfture ou ils fetrouvoient, ilsvirent venir a eux un autre eícadron de Tartares beaucoup plus nombreux quele premier. Le traitement qu’ils venoient de uecevoir ne leur put faire que mal augurer de celuy qu’- on leur alloit faire : mais ils furent agreablement furpris, quand le Chef de la troupe, qui eíloit le General Tartare, ayant appris leur accident, 6c ayant bien deviné qui ils é- toient, les aborda civilement , leurtémoignaledéplaiíir qu’il avoit de leur avanture, 6c les fit porter dans fon camp. On
de la Chine. Liv. I. 87 Be peut dire les foins qu’il prit d’eux. 11 pourveut à tous leurs befoins, &. les vit tous les jours penfer, jufqu’a ce qu’enfin é- tant gueris, il les men a avec luy à Pequin , ou ils trouve- rent le celebre pere Adam Schall dans une faveur auprés de l’Empereur 3 qu’ils jugerent bien eftre la caufe de toutes celles qu’on leur avoit lakes, & qu’on faifoit par tout à leurs Freres. Le Pere Adam Schall eftoit un Jefuite Allemand, natif de faveur au- _ I • n / ' prcsdil’Em- ^oiogne , qui eítant entre a pereur* *a Chin een qualité deMiilio>- naire, & ayant eíté envoyéà Pequin pour y apprenclre les Sciences Chinoiics , s’eftoit reíldu íi coníiderable à la Cour F* • • • mj 1
88 Hijloire des deux Conquerans de 1’Empereur Zonchin par íon habileté dans les Matne- matiques, qu’il y eftoit regar- dé de tout le monde comme un des premiers hommes de 1’Empire. Eílant demeuré à Pequin pendant toutes les re¬ volutions qui en íi peu de temps firent changer tant de fois de face à la Monarchic. Il y courut mille dangers: mais il fut enfin íi heureux, que dans le changement de domi¬ nation , il fe trouva prefque tout d’un coup auíli coníide- ré à la Cour Tartare, qu’il 1’avoit efté à la Chinoife. Amavan le prit en amitié, &c luy alloit fouvent rendre viíi- : te: ce qui fit que trouvant en luy non feulement beaucoup
de la Chine. L i V. I. 89 v^de fcicnce, mais beaucoup dc merite & de vercu , i] lc fit connoiilre au jeune Empe- reur. La jeuneffe de ce Prince ne Pempe£cha pas de prendre gouita Penrretien du Pere, & il y trouvatantdeplaifir, qu’il luy ordonna de le voir lou- vent. On ne peut dire com- bien cette converfation forma ^ elprit & le coeur de Chun- chi: il avoir l’un & l’autre na- turellement bon : mais ce qu’il avoir receu bon de la nature devint excellent par Péduca- tion. Audi tous les brands de I»c , . e> 1 Empire temoignerent rant d impatience de íc voir regner par luy-mefme, qu’un de fes Odeies ayant intrigue aprés %
Chunchi 7na]tHY : fes grandes qualitez» <) o Hiffoire des deux ConquerAns la more d’Ama van pour en prendre la place, & tenir en¬ core quelque temps en tutele le jeune Roy, ils s’y oppofe- rent d’un commun coniente- ment , 5c ayant porté a la fiortedu Palais les marques de eurs dignitez , protefterent qu’ils ne les reprendroient, que quand l’Empereur prendroit luy-mefme le gouvernement de fes peuples. Le Prince n’ayant oie pouf- fer plus loin ies pretentions , ni fes menees, l’Empereur prit les reynes de la Monarchie, &: parut tout d’un coup íi fça- vant dans Part de regner, qu’il s’attira rapplaudiilement, Sc gagna les coeurs de tous fes fujets. Il avoir non feulement
de U Chine. Liv. I. 9r du genie , mais de 1’habileté pour tout. Il donnoit les or- dres pour la guerre, comme s’il euft blanchi ious le barnois. Il avoit une atten¬ tion fur les Magiftrats & les Officiers de la Couronne, qui. faifoit que rien ne luy écha- poit, & quoyqu’il triad aflez volontiers de clemcnce a l’e- gard du peuple , il penchoit du coílé de la feverite, quand il s’agiil'oit de punir les fau- tes des perfonnes publiques. Ayant un jour appris que ceux qui préfidoient a l’examen des prétendans au Do&orat, qui une dii'poiition chez les Chinois neceflairc pour par- 'vcnir aux grandes Charges, avoicnt favorifé l’ignorance
*>z Hifloire des deux Conquerans de quelques-uns, aufquels ils avoient venda leur fuííragcs, il obligea ces derniers à íubir un nouvel exarnen, & con- damna à la more trence-íix des autres, préfumant que ceux qui vendoient la ju fti- ce, eftoient canables de ven- dre 1’Eílat. Sa politique pour pacifier íon Royaume, aprés rémotion qu’y avoit cauíé fa conquefte, fut de Her tellement cnfemble les Chinois &c les Tartares, qu’ils ne fiifent plus qu’une meime Nation. C’eft pourccla qu’il les mit en cgal nombre dans toils les Tribu- nauxj & que dans Tadmini- ftration des charges il fe fer- vit egalemcnt des uns & des autres, quand il en eftoit ega-
de la Chine. Liv. I. 25 element affeure. Comme il avoit faic prendre aux Chi- nois l’habit des Tartares, il fit prendre aux Tartares la Police des Chinois , comme plus fage 6t mieux entendue. Il coníerva à la literature les prerogatives que luy don- noient les loix de la Chine: mais il prit des precautions pourempécher qu elle n’amol- “ft les efprits pour la guerre, comme elle avoit fait fous les regnes paflez, voulant que la Philofophie Chinoife devint guerriere par la valeur 6c par la difeipline Tartarc. Ainh il termina heureufement ce qu’- Amavan luy avoit laiílé de guerre, dont la plus coniide- table fut celle que luy fit un
Hifioire d'un bow me de fortune nommé 2coan,& de 5) 4 Hiftoire des deux Conquerans nomine Icoan, ou pour mieux dire fes enfans. Icoan, autrement Chinchi- lon ne dans la Province de FoKien, avoit eílé chaílé de fon Pays dés fes jeunes ans par la pauvreté. Il vint à Macao, s’y mit en condition , &c ayant eu connoiifance de la Religion Chreftienne , il fe fit baptizer. Son parrain, qui é- toit un riche Portuguais , &c qui l’aimoit, le fit beritier en mourant d’une patric de fon bien. Avec cette avance il fe mit dans le commerce , ou il fut fi heureux, & fe rendit fi habile, qu’en peu de terns il devint le plus celebre & leplus riche Negotiant des Indes. Il eut bientoil des Vaiffeaux a 1 -
de la Chine. L i v. I. 95. luy 3 &c eftant devenu ambi- tieux á mefure qu’il eiioit de- venu riche 3 il commença à mener la vie d’un grand Sei¬ gneur. Son opulence luy fit des amis : mais elle luy fit auf- ii des envieux, qui s’efforce- rent de le perdre auprés de l’Empcreur Zonchin. Ce Prin¬ ce commençoit en ce tems-la a avoir trop d’ennemis fur les bras, pour s’attirer encore ce- luy-cy: ainfi au lieu de défe- fer aux plaintes qu’on luy en avoit faites, il fe refolut au contraire de fe l’attachcr en le faifant Amiral iur les mers dc la Chine. Icoan ne fut pas in- gtat de cette grace. Car ayant appris que le Tyran Licon fai- foit la guerre à l’Empereur,ii
Hijloire desdeux Conquer Am leva des troupes pour aller au fecours. Sa reconnoiílance fut inutile au malheureux Zon- cbin : II apprit fa perte, com- me il elloit en cnemin pour 1’aller fecourir. Ne voyant done plus rien à faire pour le íervice de fon Prince 3c de Ta patrie,il tetourna fur fes pas dou ileíloit venu, réfolu de travailler pour luy-meíme, 3c de profiter de la ruine publi¬ que, qu’il ne pouvoit empef- cher , pour fon propre eítablif- dement, qu’il eíloit en paífe de poufler bien loin. En eíFet les troubles del’Eftat le rendirent plus coníidera- ble que jamais , fur tout de- puis que Queíln fon fils , à peu prés de mefme humeur
J de la Chine. Li v. I. 97 *|UC luy y fut en age de le fecon- der. Us s’attacherent tous deux a un de ces Princes de la maifon Taimingienne , qui s’eftoient fait declarer Roys. Ils le fou- tinrent longtems fur le trofne, & ils Py auroient maintenu , s d fe fuft un peu aide luy- niefme. Pour eux , commc ils fubfiftoient fans luy , ils ) eurent pas de peine à Pabban- donner, quand ils virent que ion parti eiloit devenu infou- tenable , &; ayant continue la guerre , ils fceurent ii bien ie faire craindre , que les Turtares rechercherent lcur uniitié 3 & leur grent de grandes promeifes, s’ils vou- °ient fubir le joug. Queiin e refufa conftamment ; mais I'te ' G
9 8 Hiftoire des deux Conqueram Icoan fut plus facile, & con- tre l’avis de fon fils fe livra im- prudemment aux Vainqueurs. Les Miniftres creurent tenir le fils, quand ils fe furent af- feurez du pere , ne doutanC nullement que le pere ne mift tout en oeuvre pour gagner fon fils. Ainfi dans les com- mencemens ils traiterent Icoan avec honneur, & luy firent un fort bon parti: mais ils chan- gerent de conduite, quand ils virent qu’ils perdoient leur peine, &c queQuefin ne plioit point. Ils luy ofterent d’abort fes appointemens, & le reduifi- rent à une fi grande pauvrete * qu’il fubiifta longtems par les iecours que luy donncrent les Jefuites de Pequin , qu’n
de la Chine. LI v. I. 99 avoit roujours favorifez , quoyquc tout occupé de fort ambition, il full aiTez mauvais Chreilien. L’exil & la prifon fuivirent la pauvreté, & en- fin une mort violente finit fes nialheurs avec fa vie. Quefin, qui avoit pour fon pere fes fentimens que la mo¬ rale Çhinoife infpire aux en- fans pour leurs parens, cher- ch.a à vanger fa mort par rou¬ tes fortes de voyes &: ce fut la guerre qu’il fit pour cela, quele Prince, devenumajeur, CUt a foutenir contreluy. Juf- Sues-la Qjieiin s’eftoit tenu fur fes VaiiTeaux , & s’eftoit contente de l’empire de la ■Mer, ou par les groifes arrnees il entretenoit , il seiloit G'i
Chun chi dam les af¬ faires fubli ques. io o Hifloire des deux Conquerans eftabli une domination qui fai- foit trembler tous fes voiiins. Il eut tant de confiance en fes forces , que dés le moment qu’il eut appris qu’on avoit fait mourir ion pere, il refolut d’en tirer raifon. L’Empereur s’y attendoit bien , Sc fit fes diligences pour envoyer des troupes dans les Provinces ma- ritimes, & pour mettre de bons Officiers dans les Places. Heu- reufement il avoit pourveu Nanquin de deux Chefs necef- faires l’un à l'autre, pour fai- re un jufte temperament de douceur Sc de ieverite. Car Queiin ay ant eu la hardieife de venir attaquer cette grande Ville, le Capitaine Tartare, qui y commandoit les trou-
dela Chine. Liv. I. ioi pés, propofa d’en faire égor- f>er tous les bourgeois , dont e nombre exceílif , difoit-il, íeroit trop difficile à main- tenir dans le devoir , pour peu que le íiege fu ft de aurée. Le Magiftrat Chinois nommc Lam a qui preíidoit à la jufti- ce > eut horreur de cette pro¬ portion , & s’oppofant de tpute fa force à un íi barbare dcílcin : pour executer ce que njous Propo{è^, dit-il courageufement au Tartare, il faut que'vouscom- wencie^par moy. Cette parole fit rentrer en luy-mefme cet hom- nie violent &: fanguinaire , & peu de tems apres il recon- neut , qu’il pouvoit vaincre plus gloricufement fon enne- > que par la cruauté. Il y Giij
ioi rlijloire des deux Conquerans avoit prés de trois femaines que le fiege duroit, & la Vil- le fe trouvoit preílee, lorfque les aífiegeans s’aviferent de rai- O - re une fefte pour celebrer le jour de la naiílarice de leur Ge¬ neral. La joye les emporta tel- lement, ques’eilant abandon- nez tout le jour au vin, & la nuit fuivante au fomnieil, ils furent attaquez par les aílie- 1 gez , qui avoient eílé avertis de leur defordre. Trois mille furent tuez fur la place, & le reíle fut oblige de fe retirer dans leurs Vaiífeaux. Queíin fceut profiter de cette difgracc pour prendre mieux fon champ de batai- lie. Il fe tint fur la Mer, ôc en pluíieurs rencontres, il y
ele la Chine. L I v. I. ioj battit les Flotes Imperialics, dans Pune defquelles ayant pris trois mille Tartares, il leur fit coupcr le nez, Sc les renvoya à Pequin, ou l’Em- pereur, toujours fevere a pu¬ nir les fautes publiques , les condamna tous a la mort,di- iant qu’ils l’avoient deu cher- cher dans le combat , Sc la preferer à un opprobre, qui ictomboit fur la Nation. Si Quefin fe foutint fur la Mer, l’Emp ereur defon cofte fe rcndit inacceinble fur la ter- re> Sc fit fi bien que Ton ennemi bat oblige de porter fes armes ail'leurs. Queiln meditoit de- puis fort longtems la conquê- tc de l’lfle Formofe, occupee par les Hollandois. Il refolut G mj
104 Hifloire des deux Conquerans de les attaquer, &: en quoi il fut plus hardi ,il les attaqua dans un temps, ou ils avoient fait al¬ liance avec les Tartares contre lui. Malgré deux íi formidables Puiífances, il prit 1’Iíle, & s’en fit declarer Roy , & fon ambi¬ tion nes’en tenant pas la, il oia bien pretendre dc le faire payer tribut par les Eipagnols des Philippines, & envoyaun Am- baíTadeur à Manille pour les en fommcr. Sa puiflance eiloit alfez bien eilablie pour les y obliger, fi la divifion ne fe full point mis dans fa famil- le. Dans une Ille de la Pro¬ vince de FoKien, ou ion pere avoit fait bailir une Forteref- fe, il avoit laifle un fils qu’il avoit, nommé Chin, avec fes
de la Chine. Liv. I. 105 femmes. Ce fils s’eftoitfi fort oublié du refped: qu’il dcvoit a fon pere, qu’il en avoit ofe aimer une , & par malheur fine 1’avoit pastrouvée infen- fible à fa paifion. Cette injure piqua fi vivement Quefin , qui cn fut averti, qu’il refolut de s cn venger ; &c fa colere le porta jufqu’a vouloir faire mourirfon fils. Le jeune horn- 1Tle fut averti auili , & avec * ame de fa mere, qui demeu- toitdans la mefme Fortereile, ^ qui eftoit une femme de tcfte, il s’eftoit mis en difpo- fition de traitcr avec le Tarta- le> aprés avoir prevent! celuy tlue Ion pere envoyoit pour le tuer, lorfqu’il apprit que le ficpit, quc Quefin avoit con-
i o Hiftoire da deux Conqueram ceu de fa revoke, l’avoit luy- mefme fait mourir. Cet éve- nement retarda long-tems la reduction de 1’IileFormofe, dc la conquefte en fut refervée, comme nous verrons dans la fuite, á l’Empereur qui regne aujourd’huy. La grandeur de Chunchi n’eclatoit pas feulement dans les armes & dans les con- queiies: elle brilloit encore á la Cour , ou il foutenoit la majefté de l’Empire avec un air de fuperiorite fur tous les autres Souverains, que peu fe défendoient de reconnoiilre. Le Roy de Corée eíloit à Pe- quin, qui luy faifoit fa Cour comme un particular: le pere Adam dit qu’il l’y vit, & qu’il
dela Chine. Ll^.I. 107 -l’y cntretint bien des fois. Le* Ambaífadêurs y venoient dc toutes parts 5 & ce fat fous foil regne que fe fit cette gran¬ de ambaifadc des Hollandois, qui fc trouve dans le beau re- cueil de relations &: de voya¬ ges curieux , que M. Theve- not a donné au public. Les Mofcovites y en envoyerent Une , dont ils n’eurent pas de fatisfa&km, y ayantpréten- uu des honneurs, querEmpe- reur ne crut pas eftre de fa di- gnité de leur accorder. Chunchieftoit autant aima¬ ks dans le domeftique, 6c a- vec ceux qui avoient l’bonneur de l’approcher, qu’ileiloit ad¬ mirable en public. La maniere ^°nt nos relations rapportent Chmchl dans le D** tneftiquem
j o S Hijloire des deux Conquerans qu’il vivoit avec le pere Adam, depuis meíme qu’il fut^ ma- ieur, en font d’illuilres témoi- gnages. Il 1 appelloit Mafa, nom qui rcpond dans noítre langue à peu prés à celuy dePe- re, & il avoit en effet pour luy une veritable tendrefie de fiís. 11 ne la luy tcmoigna que trop,en Tobligeant malgré luy d’accepter la charge de Preíi- dent des Mathematiques , qui eíl une des premieres de 1’Eílat. Ce fut 1’unique occafion, ou le Pere fe vit en danger de pcrdre les bonnes graces de cc Prince pour luy èc pour les autres Miniftres de la Religion. Car en toute autre rencontre Chunchi luy parut toujours le plus aifé à vivre de tous les
de la Chine. Li v. I. 109 homines. Il ne falloit point craindre avec luy ces crimes qu’on fait envers les Grands, ou par des contre-temps im- prevus, ou par des rencontres • rnalheureuíes. Le Pere n’eut jamais beíoin nid eíludier fon liumeur, ni de choyer fes de- licatefles. L’Empereur trou- voit bon tout ce qui venoit \ de luy , & pon remarqua avec admiration , que quoiqu’il ^uft naturellement colere , il cut toujòurs à fon égard un procede égal & uniforme. H avoit une confiance en- riere en faprobité, & il eftoif perfuadé qu’il Paimoit , qu’il fouífrit toujours patiem- ment lcs fortes • frequentes rcmontrances, que luy faifoit
no Hijlotredes deux Conquerant ce ferviteur fidelle, quoyque contraíres à fes plaiíirs -y & s’il n y défera pas toujours s il eut la droiture d’avouer, qu’il avoit tort de n’y pas defe- rer. Les Grands, qui voyoient cet afcendant du Pere Adam fur Pefprit du Prince , Pem- ployerent fouvent pour luy faire fçavoir ce qu’ils n’o- foient luy dire eux-mefmes. Il s’eftoit repeiadu un bruit extremement defavantageux à la reputation de l’Empereur, que les Courtifans faifoient paifer pour avoir de grands déreglemens. Perfonne ne Pen ofant avertir , le Pere fut le feul qui eut le courage del’en- treprendre. Il Palla trouver, & s’eftant profteme devant
de U Chine. Liv. T. m luy les ycux tout baignez de larmcsjilluy mit un papier entre les mains , par lequei il4uy apprenoit les bruits faf- cheux que 1’on faifoit courir de luy. L’Empereur le lut &c rougit en le lifant: mais il ne témoigna point eneílre oíFen- íe, & dit feulement en rele¬ vant le Pere, qu’on en difoic plus qu’il n’y en avoir. Une autre fois l’Empercur ay ant perdu une de fes fem¬ mes , qu’il aimoit beaucoup, le déplaifir de cette mort l’a- voit mis dans un tel eftat, que ne penfant qu’a entretenir fa douleur , il avoit abandonné ies affaires. Perfonnc ne vou- loit fe charger de luy parler, & les Miniftres embarailez fur
il2 Mijlotre des deux Conquer am la décifion de beaucoup de chofes qui demandoient les foins du Prince ne fça- voient quel parti prendre. Le pere Adam les délivra de cet embarras. Ilallatrouver 1’E'm- pcreur, & luy ayant remon- tré avec un refpeft mêlé de beaucoup de tendreífe, com- bien la conduite qu’il te- noit eftoit contraire a Ta re¬ futation òí au bien de fes af¬ faires, il fceut fi bien manier fon efprit, qu’il en fit changer ladifpofition. L’Empereur.luy fceut fi bon gré de 1’intereft qu’il prenoitàfa gíoire, qu’il luy écrivit le lendemain une Lettre pleine de témoi^nages dunetres-fincere amide, par laquelleil le conjuroit de con¬ tinuer
de U Chine. L i v. I. ir$ tinner d’avoir pour luy une affection íi utile à fa perfonne & â fon Eftat. Un jour le Pere creut l’a- ^oir fafché par une ícmblable liberte de luy parler, à la ve- Aite un peu forte ; icar l’Em- pereur luy demandant , d’ou venoit queceux dont il fe fer- P°ur 1’adminiftration des a a|les publiques lesfaifoient
II4 Hiftoire des deux Cenqucrans lie douta point qu’il ne fufl: faché: mais un moment aprés ilfut tout eftonné, devoir qu il luy parlo it fans alteration , dc agif oit avec luy comme a 1 or¬ dinaire. Un autre jour aprés avoir efté longtemps dans la cham¬ bre du mcfme Pere, il defcen- dit avec luy au jardin , pour voir unc.forge, ou Ion fabri- quoit des inftrumens de Ma- thematique. Les Ouvriers fc retirerent des qu’ils eurent ap- perceu l’Empereur : mais il leur commanda de continuer, 6c s’approcha d’eux pour les voir travaillcr. Il s’en appro- cha de íi prés, que quand ils vinrentà battre le fer, les étin- cdles volerent jufqu’a luy. Il
de U Chine. Lrv. I. fe retira: mais cn fe retirant d trouva une foife couvcrte de perches , 1’une defquelles eftant venuà manquer, il sen íallut peu qu’il ne tombaíl. Le pere Adam fremit de crain- te, apprehendant íur tout que ce Prince ne prill: cet accident pour un.mau vais augure, par- ce qu’il luy arrivoit la veille de fa naiílance , jour dont la íuperílitieufe Aílrofogiede la Chine obíerve fort les évene- 1_nens. Ii fe jetta à genoux», ôc demanda pardon a PEmpereur d^ peril ou fon imprudence a- y°*t engage fa Majeílé, la con- jurant dene pointtirer de mau- Vais pronoílique d’un accident ^urement fortuit. L’Empereur J,°urit entendant ces paroles, H ij
u 6 Hifloire des deux Conquer am Sc relevant doucement le pere Adam, il lay dit : aUe^ Mafa il ejl peu d'bommes qui ne fafent quelquefois un faux pas, Il paroifloit admirable à tous ceux qui fe fouvenoient des manieres faftueufes des an- ciens Empereurs Chinois, de voir la familiarité avec laquel- le celuy-cy vivoit avec un c- tranger. Non feu lenient il luy avoit donné 1’entrée libre dans fon Palais: mais il luy alloit fouvent rendre viiite, & paflbit plufieurs heures avec luy. Ceil la coutume de la Chine, que quand les Empereurs fe font alfis fur quelque liege, perfon- ne ne s’y aifoye plus, Sc qu’on le couvre d’une etoife jaunc , qui eft la couleur imperiallc.
de la Chine. Liv. I. 117 Cotnme Chunchi s’afseyoit par tout fur le premier liege ou’il rencontroit, le Pere luy dit un jour en riant: Mats ou 'v°flre Majejlé veut-elle que doref- navant je niajjoye ? Par tout ou •vous 'voudre'Z > luy répondit j ^mpereur, nous nen Commes pas la 'votts & moy. Les entretiens qu’ils avoient cnfemble eftoient ou de Ma- theniatiques , ou de Morale, 011 de Religion. Car le Pere avoit eu Padrefse de faire paf- *er peu à peu le Prijice des dif- cours agreables aux utiles, 8c autant qu’il le put a ceux qui Pn._; 1 ■ \ i 1. '-icoient propres a luy ouvrir les yeux fur les veritez du fa- Llt* Te trouve une de ces con¬ flations ccrite tout au long H lij
ii8 Hiftoire des deux Conquerans dans les Memoires qui nous font reftez du Pere Adam: Jc ne puis mieux faire compren- ^ dre la penetration &: la droi- ture du Monarque dont j’ecris . l’Hiftoire, qu’en la rapportant icy. Conference Ce fut Pan \6s6. que l’Em- Ac Cbunchi J t r a-vec te Pere pereur ayant mande au Pere fiRehJon. de le venir trouver dans un Parc, ou il cliaftoit en I’atten- dant, le Pere s’y rendit, &c la chaiTe finie il eut avec luy Pen- tretien dont je parle à Pocca- iion d’un livre d’Aftronomie, qu'il luy avoit preíenté. J’ay oiii dire, commenca le Prince, que certaines conjon-
ie la Chine. LIV. I. 119 regie , nos deftinées le font aufli, & c eft cn vain que nous prenons des mefures pour é- viter ce qui nous eft inevita¬ ble. Le pere Adam, qui fe fer- voit quelquefois de la curioii- té de l’Empereur à obferver les aftres , pour luy fairecrain- dre celuy qui les gouvernc , répondit: Sire, au deftus des aftres habite celuy qui les a créez, lequel s en lert comme de fignes pour avertir louvenc les hommes , & particuliere- nient les grands Princes des crimes qui luy déplaifent en cux j par les chatimens dont il (les menace. Mais ce mefme Dieu, quigouverne les aftres, & qui fe fert des conftella- £ions pour donner ces avertif- L T T * * * * H nq
HO Hifloire des àeux Conquerâns femens aux homines , a don- né aux hommes le franc arbi¬ tre pour éviter par leur aman- dement les chatimens dont il les menace par ces diverfes conílellations. Me diriez - vous bien , repartit l’Em- pereur , ce que c’cft que ce Dieu done vous me parlez fí íouvent ? Ce Dieu ne fe voit oas , répondit le Pere: mais il fe donne à connoiftre par ce qu’il fait. Ceil luy qui acreé le Ciei, & qui a regie tantde divers mouvemens que nous admirons dans ce grand corps i ôc pour cela les Chreítieus l’ap- pellent du nom de Createur, ou de Seigneur. Je vous paífe aifement cet article, repliqua 1’Empereur ,
• de la Chine. LIV. I. l£l qui retournoic à Ton point, mais il me fouvient quevous ni’avez aíTez fouvent dit, que les pronofliques dont nous parlions tout à l’heure me re- gardoient moy en particular: pourquoy moy plutoil que les autres Roys ? Voftre Majeftç tepartit le Pere avec beaucoup de prefence d’efprit, prend par- mi fes titres celuy de fils du ■Ciel : elle ne doit pas s’eton- ner que le Dieu du Ciei pren¬ de plus de foin d’elle que des autres. Mais fi je me corrigeois, reprit l’Empereur , des fautes que vous m’avez fait remar- cIuet, feroit-ce ailez pour évi- ter les chatimens dont vous m’avez menace r II n’en faut pas dourer, Sire, repondit le
Í2z hiiftoire des deux Concjuerans Pere, vous ne changeriez pas pòur cela le cours, &: les ren¬ contres des eftoilles; mais noils avons un proverbe en Europe, qui dit, que le Sage domine les aftres. Je vous prie,Mafa, repar- tit l’Empcreur , enfeignez moy un moyen efficace de me cor- rigerde mes défauts ? J’ay fou- vent ufé de la liberte que vo- ftre Majeílé m’a donnée, rc- pondit le Pere , pour luy dire mes feritimens iur faconduitc. Elle aura beaucoup avance * quand elle aura relafché quel- que chofe d’une juftice qui penche un peu trop du coite dc la feveritc, quand elle s’e- tudiera un peu plus à diftin- guer ceux qui l’approchent, pat des cfFets de fon eíHme & de
r 9 ^ de U Chine. L i v. I. I25 la liberalité, quand elle s ap- pliquera davantage à mettre Ton peuple a Ton aiíe, & a rendre tout le monde heureux , en un mot , quand ainianc par deíTus toutes chofes Dieu qui efb le pere commun, elle aura pour les hommes, que la nature a rendus fes freres, la mefme compaííioti dans leurs maux , qu’elle voudroit qu’ils euíTent pour elle,íi elle íe trouvoit en leur place, fe¬ lon cet autre maxime . droite raiíon , qu’il ne faut pas faire à autruy ce que nous ue voulons pas qu’on nous faílé. ' Icy 1’Empereur montra bien que les Princes, qui voyenc toujours le refte des hommes
i z 4 Hifloire des deux Conquerans au deiTous d’eux, n’admettenc f>as aifemenc cette regie d’cga- ité : il avoiia mefme qu’il ne la concevoit pas, & de la le Pere prit occafion de luy ex- pliquer le Decalogue. L’Empereur écouta Ton dii- cours qui fur aflez long, fans 1’interrompre, & plein d’ad- miration pour une loy ii par- faite : Mafa , reprit-il, en ce Pays-cy avez vous bien des Difciples , qui obfervent tout ce que vous me venez de di¬ re. Nous en avons un aiTez bon nombre, repondit le Pe¬ re , & ii queiques-uns d’eux fe démentent quelquefois, ceil que nous ne iommes pas fou- tcnus icy comme en Europe de 1 ’autorite des Magiilrats*
dela Chine. Liv. I. 12.5 four punir ceux qui violent ftoftre loy. Mais quoy, repli- qua l’Empereur, les Roys font ils obligez parmi vous à obfer- ver cette loy comme les autres ? Beaucoup plus que les autres, reparcit le Pere, car les Roys doivent eílre les exemples de leurs peuples. Quoy ? moy au£- o j repliqua PEmpereur, qui tie fuis point encore Chre¬ tien? Cette loy, Sire, répon- hit le Pere , eft commune a- tous les homines, 5c ils font tons obligez de Pobterver fous . O _ peined’un chaftiment eternel. B-feut pour cela bien delafor- ce i l'eprit l’Empereur, 5c com¬ ment lacquerir? Dieuladon- ne> repartir le Pere, & ejle ne nianque pas au befoin : avec
íió ttifioire àes deux Conquemhs ce fecours rien n’eft difficile, i ÔC il n’y a qua bien vouloir, 1 Vous me perfuadez, conclut PEmpereur, &c il me femble que jc puis efperer de fairc j ce que font bien tantd’autres, je le veuxj j’y fuis refolu. | ; AP rés une concluíion íi heureufe, PEmpereur fittour- ner la converfation fur Zon- j chin fon predeceíTeur, ôc de- 1 manda au Pere, quel homme c’eftoit, & ce qui avoit caufé fa perte. Le Pere rcpondit que j c’eftoit un Prince d’un tres- bon efprit, chafte, plein d’a- mour pour fon peuple , mais que trop de confiance en luy- mefme , trop d’attache à fon propre fens, des Magiftrats, & des Soldats infideles avoient-
' de la Chine. LiV. I. 1x7 jetté dans le dernier malheur. A quoy il ajouila,pour piquer I’Empereur par un exemple illuftre, que ce Prince eftimoit la loy de Dieu, &c que s’il n’euft efte furpris par le coup impreveu qui l’avoit accablé, il l’auroit peut-eftre iuivie. Par de femblables confe- 'Diípcfitions fences le Pere Adam avoit tellement aft'edionne le jeune nifme' Conqucrant á la Religion Chreilienne, quil la favorifa toujours & laiíla à ceux qui la prefchoient, une pleine li¬ berte de 1’étendre. IÍ donnoit tout lieu d’efperer que bien- toft il en feroit profeition luy- ttiefme, ii la pailion qui fit adorer á Salomon de faux- Dieux jqu’ilne conaoifloit pas,
ZJnepAffion luy cor romp U coeur. \ , 0 ^ * nS Hijloire des deux Conquerani n’eut empeíché Chunchi d’a- dorer le vray Dieu, qu’il avoit connu. Par mi les femmes de qua¬ lity qui alloient chez 1’Impe- ratrice, il y en avoit une dont ce Prince devint éperduêment amourcux. La paíTion eíloit trop violente pour tardcr beaucoup à la declarer: il s’en expliqua à celle qui la caufoit, un jour qu elle íortoitde chez la Princeíle, & n’obmit rien pour la flechir. Il y trouva de la reíiílance, commeil s’y eíloit bien attendu, mais à la maniere dont elle luy parla, il juçeaque fa fcveriten’eftoit pas invincible. Cette Dame eftoit mariée à un jeune Tar- tare dc fort bonne maifon, auquel
de la Chine. L i v. I. auquel ou par artifice ou par fiinplicité elle fit confidence fie la palfion que l’Empereur avoit pour elle, entrant mef- nie dans le detail de la conver¬ sation qu’elle avoit eue avec luy. Le Tartare ne fxit point content de la maniere dont elle avoit parle •, &c ne trou- vant pas qu’elle euil aiTez vi- vement repoufle l’attaque , luy donna des leçons pour la premiere rencontre. La Dame Sut auili iimple ou aufii ma- ligneavec l’Empereur qu’avec Son mari. Car elle declara à ce Prince Ia leçon qu’on luy avoir faite, & luy donna a en¬ tendre, qu’ellc faiSoit par obeifi. Sance la refiilance qu’elle euil ficu faire par vertu & par fide- lité. T
I3 o Hifioire des deux Conquerans L’Empereur, que la. railon ne gouvernoit plus, fut íi irri¬ te cie trouver cet obftacle à fes deíirs, qu’ayant envoyécher- cher le malheureux époux, il luy fit une querelle, fous pre¬ texte de quelque negligence commiíe dans 1’adminiftra- tion de fa Charge, ôc s echauf- faíi fort en luy parlant, quil i luy donna un foufflet. Le Tar- f tare ne furvefquit gueres à cet ) affront, dont il conceut un fi r grand déplaiíir , que trois jours aprés il en mourut. Cette mort fit grand plaifir à fon rival, óc n’affligeapas ap- paremment la Dame , que LEmpereur époufa inconti¬ nent aprés, 6c declara Reync. Pour cornble de joye il en eut ;
de la Chine. L i v. I. 131 Un fils: mais ce fut auifi le der¬ nier fruit, que luy produifit ce mariage funeite. L’enfant . mourut prefqu’aulfitoit qu’il fut né , ôc la mere fuivit de prés l’enfant. II eft aifé de concevoir com- bien Chunchi fentit cette per- te: mais on ne s’imagineroit jamais à quels execs le porta fa douleur. On eut toutes les peines du monde à l’empef- cner de fe tuer luy-mefme , car il eitoit refolu de mou- rir , & il fallut que l’lmpe- ratrice mere fe jettaft fur luy, pour luy arracher des mains I epée dont il s’alloit percer. II s’oublia Ci fort en cette ren¬ contre non feulement de fa vertu , mais mefme de l’hu- I ij
t$t híijloireâes deux Ccnquemm manité, quilrenouvellaen fa- I veur de cette Reyne la barba- recoutume des Tartares, que la politeíle Chino ife avoic a- bolie, d’obliger des Officiers & des Efclaves à fuivre au tombcau les morts de qualité, tommc pour leur rendre en 1’autre monde les mefmes fer- vices, quilsleurontrendusen celuy-cy. Plus de trente perfon- / nes íuivantcet ordre fe donne- 1 rent à eux-mefmes la mort. Le plus grand mal fut, que cette PrinccíTe eftant extreme- ment addonnee au culte des Idoles , òc aux fuperílitions des Bonzes , avoit gaílé íur cela Pefprit dc l’Empereur, fur tout depuis qu’elle 1’eut prie -par un teftament folemnel, de
«* 4 * / • de U Chine. LI v. I. 133 faire faire à ces Preftres ido- laítres certaincs ceremonies à fon intention. Car le mal- heureux Prince ay ant execute trop fidellement ce teftament impie, s’accoutuma tellement aux fuperftitions payennes , cju’il ne fut plus poífible au. pere Adam de faire revivre en luy les bons fentimens qu’il avoir eus pourlaLoy deDieu. Cet homine Apoftolique n’ob- mit rien pour guerir 1’aveuglc- ment de ce Prince : il luy re- prefenta fouvent avec force avec chaleur le tort qu’avoient fait à leurs Etats les.Roys qui s’eftoient abandonnez à la iu- perftition &: à leurs paflions il luy étalla fur tout les maux infinis, que l’amour des fern- «L Y 9 • • i iij
134 Hifloire des deux Conquerans mes leur attire, les emporte- mens ou il les precipite , le mépris ou il les fait toniber par la negligence de leurs affai¬ res , l’indiference pour le bien public 3 Hnfenfibilite pour la gloire &: les interefts de 1’Etat, que produit nature!lenient cet- tepaflion. L’Empereur netrou- voit pas mauvais ces remon- trances du pere Adam , qu il regardoit conin>e les eflets du tendre attaclienient qu il avoit pour luy : mais il n’en profi- toit pas pour cela. Je pardon- ne, luy difoit-il quelquefois en fe defendant , au zele que vousavez pour ma perfonne, les invedtives que vous faites contre ma conduite : mais a- prés tout} Mafa, ajoutoit-
J de U Chine. L i v. I. 13 5 il, la trouvez vous done fi mauvaife? Comment vous, qui effces Religieux , pouvez-vous improuver ce que ma Reli¬ gion me fait faire? Ne trouve- 'riez vous pas mauvais , íi je vous empefchois 1’exercice de la voftre ? Pourquoy voulez- vous empefcher que je ne pra¬ tique la mienne ? Contre un tel endurciffe- Men * ment lePere vitbien qu’il n^-Climhl’ voit plus d’autres armes , que les larmes & la priere. L Em- Dercur eftant neanmoins tom- ^émalade de la petite verolle, dont il mourut , & qui l’em~ porta en quatre jours, il alia au Palais pour faire un der¬ nier effort. Il y fut receu a 1 or¬ dinaire, & avee les mefmes * Y • • • a . I nij
13 6 Hifloire des deux Conquerans demonflrations de bienveil- lance; mais il en fortit avec auili peu d efperancedela con- verfion du Prince. Toutefois quelque terns aprés que lc Pere ic fut retire il parut rentrer dansluy-méme, & on 1 enten- dit repailcr dans fa memoire les chofes que ce fidelle fervi- teur luy avoit íi fouvent dites. Il témoigna du repentir de fes defordres , & les condamna devant ceux qui eftoient au tour de luy: il mit ordre aux affaires de Ton Eilat , ayant declare Camlii ion fils , qui neiloit age que de huit ans, fon fuçceíleur à 1’Empire, òc nommé quatredes principaux Officiers de la Couronne pour tuteurs du jeune Prince. Aprés.
♦ de la Chine. LI V. I. 13 7 ns’eftanc fait reveftir de abits imperi-aux , il die àdieu à ceux qui Penviron- noient, & expira âgé de 14. ans. Monarque digne d’un nieilleur fort , ii on regarde les bonnes qualitcz qu’ilavoit receues de la nature, mais dig¬ ne auííi d’un tel chaftiment, u on conlidere le mauvais u- *age qu’il avoit fait des graces de Dicu. fa Reine fa mere á fon exem¬ ple renouvella encore a fa mort la cruel iecoutume d’obliger les Vlvants â fuivre malgré eux les niorts. Chunchi avoit eti un favori, qui étoit un jeune Prin¬ ce Tartare, le mieux fait, &. le mieux né de la Cour. Auííitoíl 9UC f Empereur fut mort, la /
138 HiJIoiredes deux Conquerans Reine le fit appeller & le regar¬ dant d’un ceil de colere : eit-il poillble, luy dit-elle 3 que vous foyez encore en vie ? Le Prince entendit bien ce langage , &: la Reine ne fut pas long-tems fans le lay expliquer. Allez, luy dit-elle en ie radoucif- fant, tenir compagnie a mon fils. Il vous a aimé , & je crois que vous avez du cor- refpondre à l’honneur de ion amitié : il vous attend , allez le rejoindre, & montrez vous dignej par voilre promptitude a I’aller trouver , de l’impatien- cequ’il a de vous revoir. Vous l’aimez , ilnevous en fautpas dire davantage : allez dire a- dieu à vos parens, mais haftez vous de temoigncr voilre fi- O
de la Chine. Li V. I. 139 delité à voftre Roy, & voftre tendrefle a voftre ami. On ne peut dire la douleur que caufa dans la familledu jeune Prin¬ ce une nouvelle ft trifte}& ft pea attendue: le Prince luy rnefme quittoit la vie a regret, n’ayant point pour Ton Mai- ftre un attachement aftez fort pour la luy faire hair. On luy confeilloit de s’enfuir , ôc il 11’eftoit pas fourd à ces con- feils: mais la Reine le prevint, Sc ne luy donna pas le terns de prendre des mefures, luy ay ant envoyé dans une boetcdoree* une corde d’arc par deux per- fonnes, qui avoient ordre de luy prefter leurs mains, pour executer ce que la ftenne n au- roit pas le courage de faire 3
?erfeeutien tits Chre¬ tiens. Mort du Fere Adam. 14 o Hifioire des deux Conquerans & ainii perit ce Prince , qui auroit efté heureux ,s’il euil efté moins favorife de la na¬ ture & de la fortune. La Religion Chrefticnne & les Prédicateurs femblerent tout perdre à la mort de Chun- chi. Car quoy que duranc quelque temps les cjiofes de- meuraifent dans 1 eftat quelles eftoient auparavant , & quc les quatre regens mefme euf- fent donné au Pere Adam le titre de Precepteur du jeune Empereur, unecaballe de Bon¬ zes Ôc de Mahometans animée par un nomme Yam-quam- iien, homme auili barbare que fon nom, excita une tempefte contre leCliriftianifme, qu’on creut le devo’ir exterminer.
de U Chine. Liv. I. 14.1 Tous ies Prédicateurs ayant cftc appellez àPequin, y fix- rent chargez de chaifnes, & a la referve de deux ou trois, que le petit Empereur voulut retenir , ils fjarent tous exilez à Canton , Ies Chreftiens fu- rent perfecutez en diverfes fa- 90ns , & cinq Mandarins y couronnerent leur confeílion par un glorieux Martyre. Ce fut là que lc Pere Adam Mart duT- montra qu’il eftoit cet hom- Mam‘ me apoítolique de Saint Paul, qui fçait ufer des richeíles & de la pauvreté, de la bonne & de la mauvaife fortune, de la reputation & de 1’infamiepour âvancer la gloire de Dieu. Dé- cheu de fa faveur , prive de fts dignitez , charge d’oppro-
142- Hijloire des deux Conquer arts brcs &í de calomnies, il fouf- frit la prifon & Its fers 5 & fut enfincondamné à lamort,pour avoir prefché la foy de J. C. témoignant par fa conftance, qu’il s’eftimoit encore plus heureux de confeifer fon Norn dans un cachot 3 que de l’avoir prefchc avec honneur dans le Palais dun grand Monarque. Sa fentcnce ne fut pas executée: mais 1’age & les fouifrances firent bientoft ce que les bour- reaux n’avoient pas fait. Car peu de temps aprcs qu’il fut forti de priion , Dieu ache- va fa délivrance en rompant les liens de fon corps , pour le mcttre dans la parfaite liber¬ te des enfans de Dieu. • La Chine doit au zele pru-
de U Chine. LI v. I. 14 3 dent de ce grand perfonnage la confervation 6c 1’accroifie- ment de la vraye Religion parmi fes peuples. Comme il n’avoit accepté la charge done l’Empereur l’avoit honore u- niquement qu’en cette veue, auili n’en joiiit-il qu’autant qu’il la crut utile à cette fin. II avoit retranché tout ce qu’il avoit pu de la magnificence Sc des ceremonies Chinoifes, 6c n’en avoit retenu precife- ment, que ce qu’il n’en eult pu lupprimer fans degrader fon employ , 6c perdre le fruit qu’il en recueilloit pour 1 a- vancement de la foy. Auffi. les honneurs du Mandarinat nc diminuerent — ils rien en luy de la charité apoitolique.
í 4 4 Hiftoire des deux Conquerans Toutela Couradmiroit, qu'un homme qui converíoit íi fa- milieremcnt avec un des plus grands Monarques du mon¬ de , fuíl toujours preíl à con- verfer avec les plus pauvres, ôc à viíiter les plus miferables, quand ils avoient befoin de luy. II eut le courage de sex- pofer à la peite, pour aíliíter une famille de peítiferez, & ce qui parut plus admirable, de gens qui avoient taíché de luy nuire. Il pritlemal, & il n’en échappa, que parce que Dieu le reíervoit a la belle mort, dans Iaque lie il couronna de grands travaux par de grandes íouíFrances, & par une con- feííion gloricufe de 1’Evangilc qu’il annonçoit. Histoire
HISTOIRE DES deux conquerans XARTARES qui ont íubjugué LA CHINE- L IFR E SECOND. leu avoit detrop grands Camhi II* j rT ' /i r Conquer ant' ddlcins, cn clevant 1 ur de u chine. le trofne dc la Chine s*‘ Camhi, qui 1’oecupe aujour- d huy, pour ne luy pas don- ^cr toutes les qualicez, qui en K
j4 Hifloire des deux Conquerans pouvoient faire un grand Em- pereur. C’eft un eíprit folidc Ôc plein de raifon, une intelli¬ gence vive ôc penetrante, en¬ core plus propre & plus porte * aux Lettres que le feu Empe- reur fon pere. Il eft avec cela courageux , fage ôc politique, Sc d’une droiture, qui feroit honneur à un Prince Chre¬ tien. ' Il fit parroiftre Ton bon cceur dés qu’il eut efte mis furletrofne. Ilavoit efté eleve dans une maifon particuliere avec fa mere, qui avoir foin de luy. Il n’eut pas plutoft efte conduit au Palais, qu’il y fit appcller ceux de fon age, qui luy avoient tenu compagnie dans la maifon maternelle, &
de regner de la Chine. L I v. 11. 147 s en compofa une petite Cour. Quand il eut quatorze ans n prit en main les refnes de la Monarchic, &c fit bien-toíl v°ir . que pour eítre digne les Princes n’ont pas toujours befoin du fecours dc l’experience & des années. On raconte de luy dés cet age des chofes qui reiTentenr tout \ £ . . I a-rait le Heros. En voicy deux par lefquelles ont peut juger des autres. Un jour paflant auprés d’un fepulchrc, qu’il trouva en defordre be mal °rné, il s’infbrma de qui il cftoit, ceux qui eiloient au- / 1 X j Pl*es deluy, luy ayant repon- du que c’eiloit celuy de Zon- ehin dernier Roy dc la Chi- ^e dc la famille Taimingicn- Kij
148 Hiftoire de; deux Conquer am ne, il fe mit àgenoux, ôc bat- tant du front contre terre, pour marquer le refped: qu’il portoit à cet Empereur mal- heureuxj il cleva fa voix en pleurant , Sc dit ces mots en- tre-coupez des fanglots quc luy faiioit pouifer une fincerc re companion : Pardonne-moy tes malneurs , Zonchin » aprés tout, je nen Juis pas caufe. Ce font tes fujets qui f ont train, & les 'violences de tes Adini- fires > qui ont oblige tes Jtrvi- teurs a nous appellcr a leur fecours. A prés ces paroles ayant fait bruler des parfums fur cette fepulture, il ordon- na que des le lendemain on y commençaíl un fuperbe Mau- folée, ôc aííigna les fommes
de la Chine. LIV. 11. 149 neceiTaircs pour cn faire les frais. Une autrefois eílant à la chaife , & s’eftant écarté dc ceux de fa fuite, il trouva un pauvre vieillard, qui pleuroit amerement, & parroiiloit eftre afflige de quelque difgrace extraordinaire, ll s’approche de luy, touche de l’eftat ou il le voyoit, & fans fe faire eonnoiftrc luy demanda cc qu’il avoit. Ce que j’ay, luy repliqua le vieillard , helas i Seigneur, quand je vous 1 au- rois dit , c’eil: un mal auqueL vous n’apporteriez pas de re¬ mede. Peut-eftre, mon bon- ho name, repartit 1 Empercur , que je vous feray de plus grand iecours que vous ne penfez, A Tr . K. iij
i <5 o rlijlotre des deux Conquerans faites-moy confidence de cc qui vous afflige. Puifque vous le voulez íçavoir, répondit le vieillard, cell qu’un Gouver- neur d’une des Maifons de plaifance de rEmpereur, trou- vant mon bien , qui eft auprés de cctte Maifon Royalle, ala. bien-feance , s’en eíi emparé , ôc m’a reduit à la mendicité ou vous me voyez. Il a plus fait; je n’avois qu’un fils , qui eifoit le foutien de ma vieillei- fe: il me l’a enleve , & en a fait fon efclavc. Voila Sei¬ gneur le fujet de mes pleurs. L’Empereur fut fi touche de ce difcours , que nc penfant qu’a vanger un crime, qu’on commettoit fous fon autorité 3 il demanda d’abort au vieil-
de U Chine. LI v. II. I5I lard s’il y avoit loin du lieu y ou ils eftoient a la Maifon dont il parloit, & le vieillard luy ayant répondu qu’il n’y avoir gueres qu’une demie lieuê , il luy dir qu’il y vou- loit aller avec luy , pour ex¬ porter lc Gouverneur à luy rendre fon bien & ion fils, &c «qu’il ne defefperoit pas de le perfuadcr. Le perfuader, reprit le vieillard, ah Seigneur, ibu- venez-vous s’il vous plaiifc , que je viens de vous dire que cet hommc appartient à l’Em- pereur. Il n’cft feur ni pour vous, ni pour moy , de luy al¬ ler faire une pareille propoii- úon , il ne m’en traitera que plus mal, & vous en recevrez quelque iniulte , que je vous K iiij
I5i Hiftoire des deux Conquerans prie de vous épargner. Que ce¬ la ne vous inquiete pas , reprit l’Empereur , je fuis refolu a. tout : mais j’y veux aller , &; j’efpere que ilous aurons meil- leur iíTuè de noftre negocia- tion , que vous ne peniez. Le vieillard, qui voyoit briller dans cet homme inconnu quelque chofe de ce que la naiíTance imprime fur le front aux gens de ce rang, crut ne devoir plus faire de reiiftance. 11 obje&a feulement, qu’eftant caíTé de vieilleiTe & à pied , il ne pourroit pas fuivre le train du cheval lur lequel l’Empe¬ reur eiloit monte. Je fuis jeu- ne, répondit le Prince, mon- tez fur mon cheval , &c j’kay a pied. Le vieillard nc vou-
de la Chine. LI v. 11. 153 lant point accepter l’offre , I’Empereur trouva l’expedient de le prendre en crouppe der- riere luy , & le vieillard s’en excufant encore, fur ce que fa pauvreté luy ayant oile le moyen de changer de linge & d’habits , il feroit en danger de luy communiquer une ver- mine, dont il ne fe pouvoit défendre : allezmon ami, re- partit l’Empereur , ne laiflfez pas de monter derriere moy, j’en feray quitte pour chan¬ ger d’habits. JLe vieillard mon¬ ta done enfin , & ils i'urent bientoil rendus tous deux à la maiion ou ils alloient. L’Empereur n’y fut pas plu- tót arrive, qu’il demanda le Gouverneur, lequel eftant ve-
154 Hifloire des deux Con quer am nu fat bien furpris, lorlque Ic Prince en l’abordant, luy dé- couvrit , pour fe faire con- no ill re, le dragon en broderie qu’il porte fur l’eflomach, quc ion habit de chaífe cacho it. Il fembic que pour rendre plus celebre cette adtion memora¬ ble de juftice, la plufpart des Grands, qui fuivoient l’Empe- reur i lachaiTe, fe retrouverent la au tour de luy, comme ii on leur eút donné rendez¬ vous. Car ce fut devant cette grande aífemblée qu’il fit, mil- le reproches fanglants au per- fecuteur du bon vieillard , & qu’apres l’avoir oblige de luy rendre ion bien & fon his > il luy fit fur le champ tran- cher la tefte. Il fit plus: il
de la Chine. L i v. II. 155 mit le vieillard en fa place , & l’avertit de prendre garde que la fortune changeant fes niccurs, un autre ne profitaft un jour de fes injuilices, com- nie il venoit de profiter de cel- lcs d’autruy. Ce fut par le mefme prínci¬ pe d’equite que dés que ce Prince fut majeur , il punit ceux de fes Miniftres , qui avoient abufé de fon autorité durant fon bas age. Le plus confiderable des quatre Re¬ gens, nomine Sucama, grand Perfecuteur des Chreitiens , fut lc premier qui cprouvafa jufti- ce, ayanteíté dépoiiillé de fes ncheifes, Sc condamne enfuite a perdre la telfe. C'eftoit dun Prince ii jufbc>
i 5 6 Hiftoire des deux Conquemns que Dieu, comme à un autre Cyrus, avoit referve lagloirede reftablir ion Culte & fes Au- tels à la Chine. Voicy quelle , cn fut Poccaiion. C’eft une couftume des Chinois de iaire faire tous lesans le Calendrier, á peu prés comme on fait icy l’Almanach : mais ce Calen¬ drier en ce Pays-laeil regarde comme une affaire de grande (, importance dans l’Eftat, qui ( fe fait par autorité publique, & dont le Prince ne dédaigne pas de fe rneler. Depuis qu’on avoit oílé ce foin au P. Adam avec la charge de Préíident des Mathematiques, l’igno- rance de celuy qui avoit efte mis en fa place y laiifoit glifler tantdefautes, que l’Empereur i \ . ? s
deU Chine. Liv. II. I5T ne lcs pouvant plus fouírrir, voulut qu’on travaillaft à les reformer. Comme on. ne craignoit plus à la Cour de donner de tons confeils au Prince, qui en paroiifoic tres-fufceptible, il fe trouva des gens equita- bles, qui luy reprefcnterent, que les Mathematiciens d’Eu- rope exilez pendant fa mino- rité, &; dont il en eftoit refté troisà Pequin, eftoient dune habileté ii connue dans route la Chine , qu’on ne pouvoit faire plus prudemment , quc de les coniulter fur ce fujet. L’Empereur trouva cet avis fort bon, & envoya fur le champ chercher les Peres Fer¬ dinand Verbieft , Louis Bu- »
158 Hifloire des deux Conqueram glio , & Gabriel de Magal- hans,qui eíloientles trois qu’- on avoir retenus , &t qui nc penfoient a rien moins qu’à uneíi heureuíenouvelle. L’Ém- pereur les ayant reçus fort hon- neílement 3 donna au Pere Verbieíl: à examiner le Calen- drier, que lennemi des Chre¬ tiens Yam-quam-íien avoit de- ja dreíle pour 1’annéefuivante. LePere 1’ayant pris, & 1’ayant cmporté chez luy, y trouva plus de vingt fautes coníide- rables , & quelques-unes meí- mes íi groílieres, que tout le monde en fut furpris. Il en lit fon rapport à 1’Empereur, dont ce Prince fut íi content, qu’il conceut deílors une ami- tié pour ce grand Millionaire,
• de laChine. L I v. II. 159 qui a toujours eílé depuis. en croiflant, & eíl montee cnfin à un tres-haut point dc faveur & de familiarité. Le premier ufage que ce nou- velEfdras crut devoir faire dc fon credit , fut de rétablir la loy du vray Dieu , &c de faire redonner à fon peuple la li¬ berte de luy rendrele culte pu¬ blic qui luy eíl deu. Comme il meditoit les moyens de ve- nir about decette entreprife, il en trouva uneoccaíion fa¬ vorable dans un Edit que fit 1 Empereur, portant que tous ceux qui avoient fouffert quel- que oppreílion durant fa nii- norite , s’adreflaifent à luy , pour cn avoir juílice.Suréela le Peçe Fetdinand refolut de luy
i6o Hiftoire des deux Conquerans reprcfentcr, que la plus grande injuftice qui euft efte faite du- rant ce temps- la , avoit efte de bannir de la Chine la loy du vray Dieu, be d’en défen- drel’obfervation aux Chinois. L’Empcreur receut cette requê- te avec fa bonté ordinaire : mais ne fe voulant point dif- penfer des formes, il la ren- voya à examiner à un Tribu¬ nal , qui la rejetta. Le ferviteur dc Dieu ne perdit point coura¬ ge. Il pria l’Empereur de luy nommer d’autres juges'moins prévenus contre la bonne cau- íe, à laquelle on fçavoit que ceux-la avoient toujours efte contraires. LEmpereur par une condefcendance, que toute la Couradmira, renvoyaTaftaire aux
de la Chine. L i v. 11; iei aux Eftats dc l’Empire, qui l’ayant examinee avec beau- coup d’attention, déciderent ftue 1^ Religion Chreftienne avoit efté mal condamnée, ^u’elle eftoit bonne, & quelle He contenoit rien de concraire aubien de l’Eftat •, qu’ainii la niemoire du PereAdam, qui avoit efté fletrie pour l’avoir prefchee, devoit eftre rehabi- •itee j Les Grands dépoiiillez tic leurs Charges pour l’avoir Ihivie, rétablis Les Preftres Europeans rappellez, Yamean- cien condamne a mort , & fa femme envoyée en exil. Ce jugement fut d’un grand >oids, pour afleurer le jeune XftíW ftince co.ntre les remontran- mc*ucbt- ces importunes des ennemisde^* L __
161 Hifloire des deux Conquerans la Religion. Carquoyquepour garder des mefures, il balan¬ çai! encore quelque tems , ne pouvant neanmoins plus tenir contre les prieres du pere Fer¬ dinand , il rappella eníin de leurexil les Preaicateurs Evan- geliques , leur permit de re- tourner a leurs Eglifes, & d’y exercer leurs fonttions, con- damna leur períecuteur au ba- niíTement , ou il eft more. Il ajouta une défenfe que per- fonne à 1’avenir ne fe fift Cnre- ftien: mais l’evenement a fait voir, qu’il n’avoit infere cet- te claule, que pour contenter quelques Mandarins puifl'ants, qui eftoient contraires au Chriftianifme. Car des la pre¬ miere année que les Predica-
de la Chine. Li v. II. 163 teurs retournerent dans leurs Eglifes; qui fut l’an 1671. au commencement de Septembre, plus de vingt mille ames em- ^rafl'erent la foy , fans que per- fonnes’y oppofaft. Lannéefui- vante un oncle maternel de l’Empereur , & un des huit Gcneraux perpetueis quicom- rnandent la mil ice Tartare re- ceurent le baptefme; & depuis ce tems-la l’Evangile a fait de E grands progrés dans la Chi- -fie, qu’on y compte aujour- d’huy prés de trois cens mille Ghreftiens. E)ieu , dont la liberalitc ne fc laiife jamais vaincrc, a bien recompenfe ce Monarque de ce qu’il a fait pour le rétabif- Eenient de la vraye Religion Lij Guerre de plufieurs Princes Li- guez contre l Empereur.
K?4 Hiftoire de$ deux Conqueram dans fes Eílats, en foutenant fon Trofne ébranlé par la re¬ volte de íes fujets, 8c en luy donnant occaíion d’augmen- rcr la conqueftc de fes Peres par ce qui la luy devoit faire perdre. Ce fut Tan 1672.. que cette rebellion commença par 13 fan- guey. Ce Seigneur avoir paru jufques-là affez paiíible dans une fortune, qui 1’éloignant des affaires, neíaiíloit pas d’a- voir affez d’eclat 8c d’opulen- ce, pour contenter unhomme modere. L’Empereur 1’avoit honoré du titre de Roy dans la Province d’Yvnnan , une des plus riches de la Chine. Il ne la gouvernoit pas pour y eftre Roy, Car ces fortes de
de U Chine. L iv. IL 1^5 Roys ncn ont que le titre les appanages & les honneurs; rnais ils ne íe mcílenc point du gouvernemcnt, les Mandarins 1’Empereur envoye ayant foute 1’autorité. Les- Empc- reurs de la famille Taimingien- nc» dont la politique ne rouf- rr°it pas que leurs parens euf- aucune part a ladminif- rration de 1’Eftat, & demeu- raft'ent mefme à la Cour , avoient honoré leur fan£ de O ces titres ípecieux devenus, trop eommuns par le grand Sombre qu’il y avoir de ces Princes dans P Empire , pour eft re fort considerables. Les Ernpereurs Tartares , qui ne avoient donnez qu’a peu gens 3 &c à des gens de me-
166 Hijloire des deux Conquerans rite, les avoient beaucoup re-> levez & ceux qu’ils en avoient gratifié avoient tcllement fait par leur habileté , que fans a- voit de caradtere pour l’admi- niffcration des affaires de leurs Provinces, ils s’en eftoient ren¬ du les maiftres. Ufanguey aquit un credit & line reputation dans la iienne, qui le rendit redoutable à la Cour,ou iln’alloit point,&de laquelle les Miniitres ne trou- voient pas qu’ileuftaffez dcde- oendance. On avoit diííimulé .’inquietude qu’on en avoit, tandis qu’on n’avoit pas cru qu’tlfuft feur de vouloir fe met- tre plus en repos. Les affaires de l’Empereur ie trouvoient dans un eftat, ou il fembloit qu’on le
de la Chine. LI v. II. 1Ç7 peuft renter fans crainte. Tout avoit plié dans la Chine fous la nouvelle domination: la race des Princes Taimingiens eftoit eteinte: les Chinois , qui com- niençoient a goufter les dou¬ ceurs de la paix , ne paroif- ioient pas dnumeur aiTez mar- tialle pour vouloir renouvel- ler la guerre. On avoir mefme a la Cour des oftages de la fi¬ delity d’Ufangucy: car il n’a- voit peu fe defendre d’y en¬ voy er un fils unique qu’il a- voit, lequel y avoit mené avec luy deux de fes enfans. Les Miniftres munis de ees gages 3 & ne croyant plus devoir foufirir la trop grande puifiancc d’Ufanguey, forme- rent le deflein de le détruire > L« • • •
i^S Hifloiie des deux Conquerans £c pour en venir plus feurc- ment à bout, fou s pretexte de luy fairehonneur, l’inviterent à venir jouir de plus prés de la douceur du Gouvernement &c des faveurs du jeune Mo- narque. Ufanguey , foit qu’il full averti, foit qu’il fedéfiaft du piege qu’on luy tendoit , s’excula de faire cc voyage : mais prevoyant bien, qu’une excuie feroit rnal reccue cbez des gens qui vouloient de Po- beiifance, il eut ibin de fe pre- cautionner contre leur reitem timent. Il avertit fes amis, & fut íi bien fervi, qu en peu de terns il eut des troupes fuiii- fantes , pour fe mettre hors de danger d’eftre ini ulte. Quel- ques uns difeut que pour ac- l
de lasChine. LI v. II. I69 crediter davantage fon parti parmi les Chinois, il fit cou- rir le bruit, qu’il avoit élevé fecretement dans Ton Palais un fils du dernier Empereur de la Chine. Quoyqu’il en foit Ufanguey fe trouvant en eftat de nepas craindre les Tarta- res, leva l’etendart de la revol¬ te. Il eft a croire quc ce ne fut pas fans eftre combattu par l’a- mour paternel,qui luy repre- ientoit la perte inevitable des trois enfans qu’il avoit a la Cour : mais il (e creut dans la neceftité de faire ce fafcheux Sacrifice à fa propre conferva- tion, & ce qui luy fervoitd’un pretexte honnefte pour prefc- rer fa vie à celle de fes enfans, à la liberte de fa Patrie. Pour
170 Hijloire des deux Conquerans mieux faire valoir cc dernier motif de fa rebellion, il fit tin manifefte, que voicy tel que je le trouve dans la relation manuferite du pere Greilon y d’ou j ay pris cecy. Quand j'appellay les Tartar ess difoit-il, pour fecourir I'Empereur mon maijtre contre les re be lies qui lattaquoient , & qui vouloient ujurperla AionarchieJ je donnai oc- cajion , Jans le njoidoir, d cesptuples de s'en emparcr. Jen ay une extreme douleur aujourdhuy, & ma con- Jcience me reproche continuellement le mal que fay fait d ma pa- trie , en la foumettant d ce joug ty- rannique. Je crains que le del nen fait irrite contre moy, & ne men punijfe rigoureufementi ft je ne fais mes efforts pour le reparer. lly a
dela Chine. LI v. II. 171 long-temps quej'en medite les moyens, & que je fais les preparatifs ne- cejjaires « cette entreprife. Pour peu que mes compatriotes veulent hien pconder mon dejjein, il nous fera facile de l'executes Jay quatre cens mi lies hommes a ma devotion, fans compter les troupes auxiliaires quon me promet de divers Royaumes, & je ne manque pas d'argent pour les faire fubfifter. Jinvite done tous les braves Chinots de fe joindre a moy , pour chaffer du fein de no fire patrie cet ennemi commun qui lop- prime. Ce manifcftc fut le iignal de la guerre. Les Tartares en virentles commencemens, fans s’eftonner , croyant leur do¬ mination ailez bien affermie pour ne pas craintlre les ioule-
172. Hijloire des deux Con quer arts vemens: mais la fuite leur rit bien voir, que parmi des fu- jets nouvellement conquis un Prince n’eil jamais á convert des revoltes. Celle-cy trouva tout d’abord des difpoíitions íi favorables dans leíprit .des. Grands de la Chine, qu’enun moment tout 1’Empirc fut en feu. Les Roys de FoKien &c de Canton donnerent [’exem¬ ple a tous les autres. Celuy de de Foxien, nomine Kenvan,. eíloit mécontent de l’Em- pereur, qui le transferoit dans le Leauton , rionobftant qu’il euft finance ieize cens mil- le livres pour efire conferv^ dans Ton pofte. Celuy dc Can¬ ton fut engage dans le parti malgré qu’il en euil, par foil
de la Chine. LI v. 11. 173 fils , nomme Ga.nta.cum. Les armes des Princes liguez firent d’abord tant de progrés, que la Cour de Pe- quin en fut confternée. Non leulement les Provinces ou ils demeuroient fe rendirent à eux Tans refiftance: mais chacun faifant des conqueftes en celles qui eftoient autour de Toy, l’Empereur fe trouva preífé de fi prés , que perfon- ne ne douta qu’il n’abandon- naft Pequin, & qu’il nefere- tiraft en Tartarie. Le Pere Fer¬ dinand afleure, qu’il fe prepa- roit deja au voyage , ne dou- tant point que l’Empereur ne lc vouluit emmencr avec luy. Ufanguey fe fervant de tout, avoit des intelligences à la
174 Hiftoire des deux ConquerAfis Cour, qui euflent coupe che- min au Tartare, fi ellesn’euf- fent point efte decouvertes. Car il avoit dans Pequin mef- me plus de cinquante mille homines a fa folde, gagnez à fon parti par fes cmiiTaires. Dans quatre jours ils devoient bruler le Palais, & faire main baife fur tout ce qui s’y ren- contreroit lorfqu’un des con- jurez ay ant trop preílé un Ar- murier à qui il avoit com¬ mands des armes, de les Iuv rendre au jour marque , don¬ na du foupçon á cet artifan, qui en avertit les Magiilrats. Les Tartarcs avoient trop de raifons de fe defier alors des Chinois , pour negliger un tel avis. On faifit l’homme in-
de la Chine. LI v. II. 175 clique par l’Armurier, on 1’ap- plique à la queftion, & onluy fait tout avoiier. On fceut par la & l’auteur & les principaux adteurs de la conjuration. On punit ceux qui n’eurent pas le temps de s’enfuir, & ne pou- vant punir Ufanguey dans fa pcrfonne, on le punit en celle de fes enfans , que la bonté de l’Em pereur avoit épargnez jufques-la, nonobftant la rebel¬ lion de lcur pere. Il choiiit mef- nie le genre de mort, qui par- mi ces peuples paile pour le plus Honorable , en leur envoyant une piece d’etoffe defoye blan¬ che, qui devoir fervir delacet pour les étrangler, èc leur per- mettant de finir leur vie par leurs propres mains. Il ne pa-
I yc Hifloire des deux Conqutuns rut pas que cet honneur fuft aux trois Princes malheureux d’une grande coniolation dans leur difgrace. Ils quitterent avec beaucoup de regret la vie, qui jufques-là leur avoit efté fort agreable. Car com me ils eftoient bienfaits Sc bien nez, ils eftoient tendrement aimez de tout ce qu’il y avoit d’hon- neftes eens à la Cour* mefme O ~ de l'Empereur > qui ne ie porta apparemment à cette extremité contre eux, que pour ofter à leur pere rebelle l’avantagc qu’il en euft pu tirer pour ac- crediter ion parti. Le cadet, qui n’avoit que dix ans , aftermit le courage de fon pere Sc de Ton frere, que l’appareil de la mort avoit aobatus, Sc qui ne pouvoient
tie U Chine. L i v. 11. j77 pouvoient fe refoudre á fe la Conner eux-mefmes: Pui/quil • nyaphts defeerance, Ieur dit-il, jdijons de bonne heure ety de bonne ^ ace ce e[u d feut feireparnecejjité. difant ccs mots, il mit le COu dans le lacet cju’il s’eitoit picpare , &: les deux autres ayantfuivi, ils finirenc ainii t0us trpis leur vie. Ufanguey fentit cette perte au dclà de ce qu on fe peut figu- j?13 & le defir de vanger ion jaiig fe joignant à l’amour de a liberte , 1’anima d’une hai- j10 contre les Tartares , cjui fit jurer la mort dc tous CeUx3 que le fort de la guer- re feroit tomber entre fes ?ains. Pour montrer mefme a four fon parti, qu’il eftoit M
x 7 8 Hiftoire des deux ConcjuetAÚs irreconciiiable avec cux , né voulant pas luy-mefme pren¬ dre le nom d’Empereur * parcc difoit-il qu’il efloit trop vieu* pour changer de fortune> n e fit prendre a fon petit-n s} qui efloit i’unique qui luy reftgrt. L’Empereuf Tartarc de ion cofté tic perdant point coura- o-c pour la conflérnation ou les premiers fucces d Ufanguey a voienc jette lá pluipart des fiens j montra par fa conduitc en cette occafion, que 1 art la confiante d’un fage Pi o- te furmonte a la fin les p us grands orages. Sa refolutio en donna aux autres, & 1 hfu reufc decouverte de la confp* ration ayant fait voir que la fortune ne l’avoit pas aban-
t & l* Chine. L i v. 11. 179 donne,. les Tartares reprirent courage, & rappellercnt leur ancienne vigueur. Ce nouveau feu ay ant pafl é cle la Cour dans les troupes, qui eftoient divi- fees en divers corps, felon les > qu’on en avoit eu en divers cndroits ou les rcbel- les avoient porté la guerre, on arreita le torrent des conque¬ rs qu’avoit déja fait Ufan- gctey, & on gagna une bataillc fur ie R oy de Fokien, qui luy fit perdre beaucoup des fen¬ ces. Ce Prince avoit déja pref- joint a la province qu’il nabitoit celle de Kiamfi, qui cneft proche. Il s’eftoit rendu rnaiílre de trois grandes villes, & ayant une arrnee de cent cinquante mille hommes, il M ij
i 8 o Hijloire des deux Conquerans ne doutoit pas que le refle ne deuft bien - toil plier devant luy , lors qu’à cinq ou fix lieuès au deíTus de Kienehamp, qu’il venoit de reduire à fon obeiíTance, il trouva unearmée Tartare commandée par Sum- van oncle de 1’Empereur, qui s’oppofa à fon paílage. Le Chi- nois regarda cette armée beau- coup inferieure en nombre à la íienne, & qu’il croyoit com- pofée de gens étonnez, com¬ ine un mediocre obílacle à fes conquefles: mais levenement luy fit voir qu’il s’efloit trom- pé. Car le Prince Tartare luy ay ant prefenté la bataille, le dé- fit a plate-couture, 6c fit un fi grand carnage de fon armee route compofee de nouvelles
de U Chine. L iv.I. isi troupes , Sc trop ignorantes dans PArt-militaire pour pro- fiter des reíTources de la guer¬ re, que tout le champ de ba- taille &: les campagnes voiíi- nes demeurerent jonchées de corps morts. Lenombreen fut fi grand, que perfonne n’ay ant voulu prendre la peine de leur donner la fepulture, Pair en fut infeóté ae maniere, que la. pefte fuivit de prés la guer¬ re , & acheva de defoler le pays. Une riviere, qui eíloit proche du lieu ou Pon avoit çooir battu, fe trouva fi pleine dç corps morts, que les eau* en demeurerent long - terns cor- ronipuès. Au bruit de cette défaite la garnifon, que le Ge-f Aeral Chinois avoit laiífédans M iij
j 81 Mijlotrs des deux Conquerans Kiencham, prit 1’épouvante, ôç fortit de la ville. Les habitans la fuivirent, & chaçun fe fau- va ou il put. Le vainqueur^ qui aprés la bataille s’eiloit a- vance vers cette ville, croyanl 1’aífieger , ne doutant pa* d’v trouver une forte reíiílan- J' *’• w * *** * ce, fut bien eftonne enyarri- vant d’en trouver toutes le$ Eortes ouvertes. Il craignit d a- ord quelque ftratagême: mais , des avanturiers de fon arméc s eftant avancez, & ayant re- connu qu’il n’y avoit peirfonnc. dans les maifons, le General permit d’y entrer,&c 1 aban-» donna au pillage. Le foldat Tartare ne fe contenta pas du butin qu’il trouva dans la vil¬ le, il alia chercher aux envi-
de U Chine. L i v. 11. 185 Tons les habitans cachez cn di- * % vers endroits , & exercercnt çontre cux mille cruautez. Lc % • General fut blafmé 4 Ia Cour d’avoir lafçhé la main á ce$ violences j & quelque obliga¬ tion que luy eufl l’Empereur, fon équité ne luy permit pas de laiífer cette adion impunie; car il le difgracia pour quel- que terns , & le priva de fes penfions, quand la guerre fut terminée, la prudence & le befoin qu’il en avoit ne per- mettant pas qu’il le fiít plutoft. Le Pere Greilon dit qu il vint a. Nancham au terns de cette defolation, l’armee Tartare y cllant encore; & il aíTeure que cette villeqjerdit durant toute cette euerre jufqu’a cent iix O * A - r .... M lllj
i s 4 Hiftoire des deux Conquerans mille habitans, fans compter foixante & quinze mille, que les Tartares emmenerent cap- tifs. Les Tefuites y avoient line belle Eglife, &: une floriiTante Chreftienté, que cette tempeite difperfa. Le General aimoit q>ourtant les Chreftiens, les Peres en barticulier. A l’adtion f>res dont je viens de par - er, à iaquelle l’ardeur de la guerre l’emporta, e’eft un grand homme, plein d’hon-r O f N E - ncitete, & a qui la Religion Chreftienne doit fon rétablif- fement à la Chine, commelcs Tartares luydoivent une bon¬ ne partie de la confervation de leur conquefte. Il donna en¬ core en cette occafion mille marques de bonté au 'Per?
de la Chine. L i v. 11. 185 Greflon, qui luy alia rencire vifite. Car il vint deux ou trois fois a fon Eglife, en fit fortir un Ofiicier & quarante foldats qui s’en eiloient emparez, & donna au Pere des Sauve-£ar- des non feulement pour celle- ld, mais pour toutes cellesde la Province. De forte qu’on peut dire qu’il fit plus pour confer- ver les Eglifes Chreftiennes , que pour les temples de fes idoles. Le General Tartare ayant cru devoir fairequelque fejour dans fes conqueiles, pour y rafFermir la domination de P Empereur, envoya durant ce terns-la a Fokien, ou Kenvan s’eftoit retire , luy offrir une aniniftie de la part du Prince,
,$ c Hiftoire des deux Conquerans s’il vouloit rentrer en ion de¬ voir. Comme iPy avoit de l’al- ^iance entre eux , Sum van fit tout ce qu’il put pour le tirer dc ce mauvais pas , &c par la abreger la guerre: mai$ il n’en put venir à bout. Pen¬ dant qu’il negotioit ayec Ken¬ yan pour le ioumettre à l’Em- pereur, Kenyan negotioit avec Chin , ce fils de Quefin que nous avons dit s’eilrefait Roy de l’ifle Formofe , pour fou- tenir la rebellion. Chin, qui ne demandoit pas mieux, que d’avoir cctte occaiion d’entref dans la Chine, ne fe fit pas long-tems prier. Il yint trou- ver Kenyan, & luy amena des troupes, qui euíTent efté plus. Utiles à la caufe commune des
àt faChine. LI v. 11. 187 Confederez , fi ellcs euífent efté moins fortes. Car Chin fe trouvant fort fuperieur a Ken¬ yan, & par le nombre & par U quaiité de fes foldats, de fon allié voulut devenir fon rnaiílre. Il refufa de le traiter de R.oy. On ditmefme, que pour vanger la mort de íon grand pere Icoan, à laquelle °n difoit que le pere de Ken¬ yan avoit contribué , il vou-» lut attenter à fa vie. Une al¬ liance íi malheureufe fit pen- fcr Kenyan à rentrcr dans l’o- keíífance. Il fit fon traité avec 1’Empcreur, auquel il deman¬ da des troupes pour chaffer Chin de la Province de Fo-^ kien. L’Empereur fceut habi- Icment fe fervir d’un cnnemi
Hijloire de deux Covtftièrdm pour détruire 1’autre. Il en-? voya ícs troupes en FoKien, lefquelles avec l’aide de Ken¬ yan ay ant fait repaílèr fa mer à Chin , s’emparerent de cette Province, & oílant a cc Roy le commandement qu’il avoie eu dans larmée, ne luy laif- ferent que quatre cens hom- mes pour Ia feuretc de fa per- fonne, avec lefquels ils le re- leguerent dans une place ma¬ ritime, pour la défendrc con- tre Chin, 1’Empereur remet- tant à un autre terns de faire un plus terrible exemple d’un homme, dont la penitence con- trainte n’avoit pas efface le cri-. me trop volontaire. La mauvaife fortune du Roy de Fokien fit apprehcnder a. ce-
ft* âe LChme.Liv.il. 189 íuy de Canton, que la íienne ne fu.ft pas toújours bonne, lufques-là elle lavoit efté: mais il avoir fujet de craindre quelle ne continuaft pas à i eftre. Ufanguey ne le traitoit pas bien: il luy refufoit le ti¬ tle de Roy, & prenok fur luy un air de fuperiorité, qui luy déplaifoit. D’ailleurs il voyoit le parti de la Ligue fort affoi- oli par les avantages que les Tartares avoient remportez fur Kenyan. Toutes ces confide- rations le firent refoudre à ne- gotier fa paix avec 1’Empe- reur. Il y fit mefme condef- cendre Gantacum fon fils, qui kien qu’il n’aimaft pas les Tar¬ ares , òc ne les ait jamais ai- ftiez , comme il s’en eft décla-
i 90 Hifioire de deux Conqiterafis ré depuis à des pcrfonnes à quí il parloit conhdemment >. nc lailfa pas par la neceífité de fes affaires de les fervir fort uti- lenient. Car le Roy fon pere ayant fait la paix avec I’Em- pereur ± il écrivit a-Pequin pour avoir des troupes, Sc reduirc à l’obei'ifance quelques villcs de fa Province i qui tenoient en¬ core pour Ufanguey. Ori luy en envoy;!, Sc il s’en fervit li- bien , que non feulement il prit ces villes : mais qu’ayant mefme donné bataille á un corps confiderable des troupes rebelles, il le deft. La Cour luy feeut ii bon gré de cettc adion , que fon pere eftant mort fur ces entrefaites, l’Ein- pereur luy en confirma Sc la
& la Chine. Liv. II. iS>i lignite Sc les appanages. Le nouveau Roy parut re- tonnoiifant de cos graces. Car non content d’avoir remis lá Province de Canton fóus la domination Tartare, il y re¬ mit .une partie de celle de Quamilj qu’il prit Éir Ufan- guey. 11 íe préparoif a*y re- mettre i’autre: mais une tra- ^ hifon domeftiquc arrefta le cours de fes vidoires ; &’ce- luy que le brave 13 fanguey n’a- voit pii váincre, pcrit par la perfidie de deux ou trois laf- ches. Le Viceroy de fa Provin¬ ce 3 un Officier de fon armee, & l’lntendant de fa maifon furent les auteurs de cette a- fbion in fame. Ces fcelerats, qui apparemment vouloient y\
191 Htjloire de deux Cmquerans profiter de íès dépoiiilles, ayant fait complot de le per- dre,y employerent 3 par le cri¬ me le plus noir dont on ait ja¬ mais oiii parler, le nom de fa mere 3 &. fon propre argent. Gar ce fut an nom de fa mere qu’ils é cjrivirent à l’Empereur une lettfc maligne & artifi- cieufe3 par laquelle elle don- noit avis d’un nouveau def- fein de rebellion trame contre I’Eilat par fon fils; & ce fut de l’argent de ce Prince, que fon Intendant corrompit ceux qui approchoient de 1’Empe- reur3 pour bailer la perte de ion Maiilre. E’intrigue reuifitcomme ils 1’avoient deíiré. Leur lettre 6c lcurs partifans furprirent la ju- ilice
. de la Chine. Liv. I I. l5>3 nice dc l’Empereur, qui erai- gnant tout dans une conjon- dure ou Ufanguey eftoit en¬ core arme, donna ordre á des Officiers Tartares de s ajlcr fai, in inceíTamment du malheu- reux Roy de Canton. Quand jes Otficiers furent arrivez fur es lieiix, ils ne trouverent pas fJC lcur ordre fan auílí ai fé a cxecuter, qu’on 1’avoit Tup- pofc a Ja Cour. Ce Roy cítoit à Ja telle d’une arme'e vi&orieufe, & dont ij eiloit adore. Audi furent-ils plus de iix mois fans pouvoir ricn en- treprendre contre luv, & s*j|„ n'cuflent ufé d^tifice. ils n'en feroient pas venus à bout. II fut pris par fon foible. Il ai- moit d boire ? Ils J’inviterenc N
194 Hijloire des deux Conquerans à un repas, ou eftant allé mat accompagné , il fut faiíi, &c conduit à Canton avec tant de diligence, que íes foldats, trop tard avertis de la detention de léur General, defefpererent de 1’atteindre. Ils fe refervoient à le fervir plus utilement dans la fuite: mais par mallieur pour eux l’Empereur fe trouva le plus fort dans Canton. Ceux d’entrc eux qui avoient pu s’y eftoient gliiTez, & attendoient pour ie declarer quelle feroit I’iiTuede 1’affaire, qui fembloit tirer en longueurme voulant pas par un éclat à contre-tems, d’une af¬ faire douteufe en faire une mauvaife. Lors qu’ils eftoient dans cette attente , il s’eleva
de la Chine. LI v. 11. 195 un bruit dans la ville, que le Roy eíloit condamné à la mort. Cette nouvelle obligea ies amis de lever le mafque, & de prendre les armes. Ils eoururent á la prifon 011 on le gardoit, & fe mirent en de¬ voir de la forcer. I Is eiloient conduits par des freres de ce - Prince , qui s eiloient mis a leur teile pour le délivrer. Comme ils eiloient tous bra¬ ves , & bien armez , ils atta- querent fort vigoureufemeitt lcs gardes, ceux-cy n’au- roient pas refiílé, ii la garni- fon Tartare, qui eíloit groife, Weuit accouru pour les lecou- fir. Le combat fut fanglant &c opiniailre, & il y cut kiendes gens tuez de lun6c de l’autre N ij
196 Mijloire des deux Conquer ms parti: mais les Tartares vain- quirent enfin , Sc Tentreprifc des Chinois ne fervit qu a ren- dre leur Roy plus coupable. Comrae un malheur en at¬ tire tin autre , la mere de ce Prince, par un zele aulli acon- tre-tems que celuy de fes amis, agrava encore beaucoup fon crime. Le perfide Officier dont nous avons parle, qui de con¬ cert avec le Viceroy avoir tra- vaillé aperdreGantacum, étoit devenu amoureux d’une de fes femmes, qui paifoit pour la plus grande bcaute de la Chi¬ ne. Sa pailion TaveuglaCi fort, qu’il ofa bien Taller chercher jufques dans Tappartement de la Reine, pour 1 emmener dans fa maifon. La Dame reiifta
<1 de la Chine. L i v. 11. r tant qu’elle pull: mais contre un homrne qui avoit la force en main,elle n’avoit pour armes que fes cris. Il en fut touche luy-mefme, & la voulant con- foler, il luy dit qu’il l’a feroit Reine, & qu’elle ne fe repen- tiroit pas d’avoir quitté un Maiilre, & une condition d’ef- clave, pour prendre un mart dont elle feroit MaiftreiFe. Ccs promeifes , loin de confoler la Dame , irriterent fa cole- re : de forte que prenant un ton hautain, elle luy dit d’un air méprifant : F'ous me faireZ Reine! hé Jur quay fondé oje^-vous vous jlater de devenir Roy ? Alle^, contented-vow de ce que vow ejles, prene% garde que voflre amhi- ■ tion t au lieu de vow clever un tro- N iij
198 Idijloire clcs deux Conquer dm ne, ne rvous creufe quelque precipi¬ ce. L’orgueillcux Mandarin ne put fouffrir ces paroles , 8c ion dépit fut ii violent, cpie paf- fant dune extremité à l’autre, il tire fon cimeterre, 8c aux yeux de la Reine tue cette fem¬ me, qu’on eftima bien plt^s heureufe d’avoir feeu attircr fa haine, que d’avoir merité fon amour. Une action fi extraor¬ dinaire fit horreur à tous les honneites gens , & la Reine mere du Roy prifonnier, à qui l’Empereur , qui la croyoit dans fes interefts contre ceux de fon fils, laiifoit encore beau- coup de pouvoir, refolut d en tirer vangeance. Pour le taire plus feurement, die eut l’adref- íe d’en eager le meu-rtrier ave-
de la Chine L i v. 11. I99 nir cliez elle, íbus pretexte de traiter avec luy une affaire qui regardoit la Cour. Ilyvint,& il y trouva le chaftiment deu à tant de crimes, ayant eftc poignardé en entrant dans la chambre de cette Princeffe. Le priionnier , qui jufques- la n’avoit rien fceu de ce qui fe paffoit, apprit par hazard cette nouvelle. Car la cham¬ bre ou on 1’avoit mis eftant af- fez proche de fa cuifinc, il en- tendit les Cuifiniers, qui rai- fonnoient fur cette affaire, 5c qui en dirent tant de circon- itances, qu’il en comprit toute I’hiffoire. Il efperoit encore: mais cet incident luy fit per- dre toute efperance. Je Juts per¬ du, s’ecria-t-il, cette violence > fi N iiij
zoo Hijloiredesdeux Conquerans mal-d-propos exercée contre un Offt- cier de I’Empereur, me fern imptt- tee 3 & on ne me la pardonnera pas. En effet on a cru que par la on avoit avance Ton fupplice. Car peu de terns aprés on vit paroi- tre deux Mandarins Tar tares venus de Pequin en l’eipace de dix-fept jours, qui apporterent au priionnicr le prefent fatal de la piece de taffetas blanc, que font les Einpereurs Chinois aux crimineis de qualite,quand ils les condamnent à la mort. Quelques - uns difent , que deux Bourreaux l’etranglerent, & qu’il refufa 1’honneur im- pie de mourir de fa propre main j alleguant pour s’en ex- cufer, qu’il ne luy eiloit pas
de la Chine. LI v. 11. 101 permis de fe défaire ain.fi foy- mefmc. L’habitude qu’il avoit cue avec les Chreiliens luy a- voit infpiré ce fentiment. Car il aimoit les Miniilres de l’E- vangile, & pendant leur exil à Canton , il avoit toujours eu deux Jefuites avec luy. Il di- ioit fouvent, que l’amour des femmes ciloit l’unique chofe, qui Pempefchaft de.recevoir le Baptefme. Il y exhortoit fes domeftiques} & il diloit qu’il s’eftimoit malheureux de n’a- voir pas encore les difpofitions ncceflaires à ce Sacrement. Il demanda un jour, fi un hom- me qui le recevroit a la mort, ou qui ne le pouvant recevoir demanderoit pardon à Dieu, ne pourroit pas eílre fauvé.
zoi Hifloire desdeuxConcmerms Scs liaifons avec les Clireftiens leur firent craindre aprés fa mort, que fon amitié ne leur fu ft funcfte, paree qu’au for- tir de la prifon ou il venoit d’eftre execute, les Mandarins crierent qu’on les menaft a l’Eglife. Le P. Couplet, qui y cftoit alors, ma dit que cette viíite Ci fubite, & dans une con- jondure pareille leur avoit faie grande peur: mais ils furent bien-toft raílèurez, quand les Mandarins les ayant faluez a- vec beaucoup de civilité, leur donnerent une lettre du Pere Ferdinand , qu’ils accompa- gnerent de tons les témoigna- ges poílibles de coníideration damitié. Le mefme Pere les accompagna à Macao, ou
de h Chine. Li v. 11. zo$ ils allerent de la part de l’Em- 3ereur,remercier cetteyille d’un ion dont elle luy ivoit fait prefent, Sc dont il luy fçavoit d’autant meilleur gré , qu’elle l’avoit refuíé aUfanguey. Aufti eftoit--ce rifquer beau- coup, que de choqucr ce Ge¬ neral , qui fut toujours fort considerable, Sc qui malgré le mauvais fuccés de fes Alliez , foutint pendant tout le terns qu’il vccut fa dignité Sc fa re¬ putation contre tous les efforts de la puiflance Tartare. Bien leur en prit qu’il fuft age. Car quoy que fon parti fuft affoi- bii, Sc qu’il euft mefme per¬ du de fes conqueftes, il eftoit encore aifez puiffant pour don- ner beaucoup d’affaires d l’Eni-
2, o 4 Hiftoire des deux Conqueraní pereur. Sa mort arrívée Pan mil íix cens foixante dix-neuf fut un eífet de la bonne fortu¬ ne de ce Prince, laquelle aprés quelques inconílances eíl tou- jours revenue à luy. La guer¬ re continua encore deux ans depuis la morrdu grand Ufao- Fuey, fon parti ayant refufé amniílie , que 1’Empereur leur avoit oíferte. Ce General avoir confie laconduite de íon íucceííèur, encore trop jeune pour fouftenir le poids des af¬ faires qu’il luy laiífa, á un Ca- pitaine de fes amis, auquel il avoit donné en mourant le eommandement de fes trou¬ pes : mais il ne luy avoit pas donne ou fon habileté ou fon bonheur. Car larméc Tartare
de la Chine. L i v. 11. 2.0$ l’ayant toujours pourfuivi chaudement, ledéfit l’an i6$i. dans une grande bataille, a^ prés laquelle l’heritier d’Uian- guey fut reduit à telle extre- mité, qu’il fe donna la more a luy-mefme,& laifla l’Empe- reut poíTeíleur de tout cc que ce parti luy avoir fait perdre de fa conquefte. * II n’v avoit plus que 1’ifle £’E«/w»r I . i • f . vatnqueur Formofe , qui n’avoit point de ions fes fubi le joug. Chin, qui la pof- fedoit, fembloit eftre devem invincible par le nombre dc Empire. fes vaiíleaux, &. il eftoit nean- moins important à l’Empereur de le foumettre. Pour cn ve- nir plus feurement a bout , il envoya oiffir aux Hollandois de leur rendre ce qu’ils avoient
ioí blijloirc des deux Conquer am poffedé dans cetce iíle, avec le titre dc Roy pour celuy qu’ils luy nommeroient , s’lls vou- é loient 1’aííiíler .de leur flotte pour en faire laconquêce. Quel- qucs-uns écrivent que Riclof, qui eftoit General de Batavie, ne répondit pas à ces oíFres de l’Empereur^ comme ce Prince auroit fouhaite,alleguant qu’il ne pouvoit ricn entreprcndre de pareil fans les ordres de la Compagnie, qu’il falloic atten- dre dc Hollande. Quoy qu’il en foit 1’Empereur refolut d’at- taquerChin, & de rcmettre la Formoíe íous 1’obei'íTance de la Couronne de la Chine. Te *»• trouve de la diveríité dans la maniere donr on a écrit la re¬ duction de cerce grande Iíle. I
de U Chine. LI v. 11. lOj Ce qui eft de conftant* & ce qu’on peut dire en attendant que ce point s’eclaircifte, c’eft que l’Empereur en eft le mai- tre, òí qu’ainfi ce Prince eft aujourd’huy paiftble, poileileur de trois grandes Monarchies, de la Chine, de Niuché, & de Tanyu : à quoy ft on ajoute les Royaumes tributaires de Corée, de la Cochinchine, de Tonquin & beaueonp dau- tres, on verra que ce Monar- que fe peut vanter, d avoir [’Empire le plus eftendu & le plus peuplé qui íbit au mon¬ de , comme il en eft. un des plus beaux, des plus floriftans & des mieux reglez Magnifies La magnificence du Prince «d* rm répond a la grandeur de l Em- chine.
ê Relation d’nn voya- 208 Hijloire des deux Conqueyans pire. Son train, fes maifons, fes armees en portent par tout le caraftere. Depuis quatre ou cinq ans il a fait des voyages en, divers endroits de fes Royaumes , ou fa marche & fa fuitte ont fait voir tout ce qu on peut imaginer de plus pompeux ôc de plus royal. Lc premier fut dans la Tartarie Orientale, aprés qu’il eut pu¬ ni Kcnvan Roy de FoKien, Tun des rebelles , qu’il avoit menage jufques-la. Voicy la relation qu’en a faite le Pere Verbieft, dans laquelle, outre ce qui regarde le Prince, le Lefteur trouvera d’utiles & curicuies obfervations pour la connoiflance du Pays. L Empereur de la Chine a fait
de U Chine. Li v. 11. 205» fait un Voyage dans la Ta.r- &de l‘Em- . J S3 tereur en l* tarie Onentale au commence- Tart/trie O- ment de cette année mil fix-r,en,aU' cens quatre-vingt-deux : aprés avoir appaifé par la more de trois Roys rebelles urte revol¬ te qui s’eftoit formée dans quelques Provinces de I’Em- pire. L un de ces Princes re- voltez a efté eftranglé dans la Province dont il s’ciloit ren¬ du le maiilre. Le fecond ayant cite conduit à Pequin avec les principaux Chefs de fa fac¬ tion , fut mis en pieces á la veuè de toute la Cour, les plus confiderables d’entre les Mandarins preilant cux-mef- nies leurs mains à cette trifle execution , pour venger fur ce rcbelle la mort de leurs pa- O
it o Hijloire des deux Conquer Am fens, qu’il avoit fait cruelle- ment mourir, Le troiiiefme, qui eiloit le plus conftderable, comme le chef de toute la revoke, avoit par une mort volontaire prévenu le iuppli¬ ce qu’il meritoit , 3c avoit ainíi termine une guerre, qui duroit depuis fept ans. La paixayant efté par-la re- cablie dans I’Empire, &c routes les Provinces joiiiftant paiii- blement deleur ancienne liber¬ te , l’Empcreur partit le vingt- troiiieme de Mars, pour aller dans la Province de Leauton, qui eft le pays de fes Anceftres, à deft'ein d’y vifiter leurs Sepul¬ chres , &: aprés les avoir ho- norez avec les ceremonies- ordinaircs , pouffuivrc ion
de la Chine. LI v. I I. m chemin dans la Tartaric O- ricntale. Ce voyage fat d’cn- viron onze cent milles, depuis Peicin juiqu’au terme. L’Empereur menoit avec lay fon nls aifné , jeune Prin¬ ce age de dix ans, qui a deja cílé declare heritier de l’Em- pire, Les trois premieres Rei¬ nes furent auill de ce voyage, chacune fur un Char dore;les . • » / principaux Roys qui compo- fent cet Empire en furent auf- Ci3 avec toils les Grands de la Cour, & les plus confiderables Mandarins de tons les Ordres, qui ayant tous une fort gran¬ de fuite, & un nombrcux equi¬ page , faifoient à I’Empereur un cortege de plus de foixan- te-dix millc perfonnes. Oij
xii Hijloire des deux ConquerAns II voulut que je l’accom- pagnaffe auili dans ce voyage, & queje fuíte toujours auprés de luy, afin de faire en fa prc- fence les Obfervations necef- íáires pour connoiilre la difpo- iition du Ciel, l’elevation du Pole, la declinaifon de cha- que Pays , &z pour mcfurer par les initrumens de Mathe- matique la hauteur des mon- tagnes, &c la diilance des lieux. Il eiloit bien aife auifi de s’ifl- itruire fur ce qui regarde les Meteores , & fur beaucoup d’autres matieres de Phyfiquc &: de Mathematique. Ainii il donna ordre à un Officier dc faire porter fur des chevaux les initrumens dont j’aurois beioin, & me recommenda au
I de la Chine. LI v. 11. il$ Prince Ton oncle, qui eft aufti fon bcau-pere , & la fecondc erfonne de I’Etat: on l appel- e d’un nom Chinois , quilig- nifie aífocié à l’Empire. Il le chargea de me faire donner tout ce qui m eftoic neceifairc pour le voyage \ de qnoy ce Prince s’aquita avec unebontc particuliere , me faifant tou- jours loger dans fa tente & manger à fa table. L’Empcreur avoit ordonne u’on me donnaft des chevaux e fon écurie, & que j’en euife aflez pour cn changer aifement, & parmi ccux qu’on me donna, il y en avoit qu’il avoir montez luy-mefme, ec qui eft une fort grande diftindbion. Dans ce voyage on marcha toujours O iij 3
2-14 HiJio ire des deux Conquer Am vers l’Orient d’Ete. De Pequin jufqu’a la Pro¬ vince de Leauton le chemin , qui eft d’environ trente mil¬ les, eft aílèz uni. Dans la Pro¬ vince ' mefme de Leauton , il eft de quarante milles, mais beaucoup plus illegal à caufe des montagnes; Depuis la fron- tiere de cctte Province jufqu’a la Villed’Ula, oupaftele fleuve que les Tartares appellent Son- goro, & les Chinois Sum-hoa, le chemin , qui eft encore de quatre cens milles, eft fort difficile, eftant coupe tantoft par des montagnes extreme- ment efcarpées , tantoft par des vallées d’une profondeur extraordinaire, & par des plai- nes defertes, ou l’on fait deux Sz trois jours de marclie fans
de la Chine. L i v. 11. 115 l'ien trouver. Les montagnes de ce pays font couvertes du coité de l’Orient de grands chefnes, & de vieilles forefts, qui n’ont point eíté coupecs depuis des Siecles entiers. Tout le pays qui eit au de- la de la Province de Leauton eft fort defert: on n’y voit de tous coftez que montagnes que vallées, que cavernes de Tigres, d’Ours & d’autres be¬ tes farouches : on n’y trouvc prefque point de maifons, mais ieulement demefchantes chaumines fur le bord des fleu- ves & des torrens. Toutes les Villes fk les Bourgades que jay v cue’s dans le Leauton , &c qui font en aflez grand 110m- bre, font entierement riiinées. O iiij
zi6 Hifloirc des deux Conqueram II n’y a par tout que de vieil- les mafures , avec des mon- ceaux de pierre ôc de brique. Dans I’enceinte de ces Villcs il y a quelques maifons bailies depuis pcu, mats fans auctin ordre : les unes font faites de ♦ terre, les autres des reítes des anciens baflimens, la plufpart couvertes de paille, tres-peu de brique. Il ne reíle pas maintenant le moindre veíti- ge de quantitc de Bourgs & de Villages,qui fubíiíloient avant la guerre. Car le petit Roy des Tartarcs qui la commença , n’ayant d’abord qu’une fort petite armée , nt prendre les armcs aux Habitans de ccs lieux-la , qu’ilfit detruire enfuitc,pour \
de la Chine. L i v. 11. 117 oiler aux foldats Tefperance de retourner jamais dans leur pays. La Capitalcde Leautonqu’- on nomme Xin-yam, eft une Ville aflez belle & aflèz entic- re : il y a mefmc encore un. refte d’un ancien Palais. Elle eft autant que je Pay pu re- marquer par pluiieurs obfer- tions à quarante-un degrez cinquante lix minutes, c eit- a dire deux degrez au defifus de Pequin, quoique jufqua pre¬ sent , & les Europeans &c Ies Chifiois ne luy ayent donnc que quarante-un degrez. Il n’y a dans cette Ville aucune déclinaifon de I’ayman,com- me je lay remarque par plu¬ iieurs obfervations reíterées.
218 Hijloire des deux Conquer ms La Ville d’Ula qui eftoit preft que le terme de noftre voya¬ ge , eft à quarante-quatre de- grezving minutes. La Boufio- le ’y decline du Midy á l’Oc- cident , d’un degré quarante minutes.' Mais reprenons la fuitc de noitre voyage. Depuis Pequin jufqu'a cette extremité de I’O- rient on fit un nouveau clie- min , par lequel l’Empereur pouvoit marcher commode- ment à cheval, & les Reynes fur leurs chars. Ce chemin eft large d’environ dix pieds , le plus droit le plus uni qu’- on l’ait pii faire. Il s’etend jufqu’a prés d’onze cens nift¬ ies. On avoit fait des deux co- tez une efpece de petite levee
de la Chine. Llv. II. 2T5? haute d’un pied toujours éga- le , & parfaitement • paralelle lune a Vautre : &: ce chemin eiloit auiTi net, fur tout quand le temps eiloit beau, que l’aire ou les Laboureurs battent le bled dans les campagnes; auf- fi y avoit-il des gens fur le chemin , qui n’etoient occu- pez qu’a le nettoyer. Les Chre¬ tiens n’ont pas tant defoinde balayer les rues, &c les places publiques ou le faint Sacre- ment doit paiferdans les pro- ceilions, que ces Infidelles en ont de nettoyer les chemins, par oil doivent pailer leurs Rois &i leurs Reines , toutes les fois qu’ils iortent de leur Palais. On fit pour le retour un
2.10 Hifloirtdes deux Conqueram chemin femblable au premier. On avoit applani les monta- gnes autann qu’on l’avoit pu; on avoit dreífé dcs ponts fur les tortens, & pour les orncr on avoit tendu des deux cd1- tcz une efpece de nattes, fur lefquelles eiloient peintes di- vcrfes figures d’animaux, qui faifoient le mefnie efFet quc les tapiílèries qu’on tend dans les rues aux proceilions. L’Empereur ne fuivoit pref- que jamais ce chemin; chaflant prefque toujours. Er lors mef¬ me qu’il joignoit les Reines, il le cotoyoit feufemcnt, de peur quc le grand nombre dc chevaux qui eiloient à fa fui- te ne le gallailent. Il march o-it ordinairement à la telle de I
deU Chine. LI v. II. 22.1 cette efpece d’armee. Les Rei¬ nes le fuivoient immediate- nient fur leurs chars, avec leur train, & leur equipage. Elies laiíToient neanmoins quelque intervalle entre luy Sc elfes. Enfuite marchoient les Roys, les Grands de la Cour, & les Mandarins, chacun felon fon rang. Une infinite de Valets Sc d’autres gens à cheval fai- foient larriere-çarde. O Comme il n’y avoit point de Ville fur toute la route, qui put ni ioger une íi grande niultitude de gens , ni leur fournir des vivres, &c que d’ail- leurs on devoit faire une gran¬ de partie du voyage par des licux peu habitez, on fut obli¬ ge de faire porter tout ce qui
ill Hijroire des deux Conquerans ciloit neceilaire pourle voya¬ ge , & mefmc des proviiions pour plus de trois mois. C’eftpourcjuoy Ton envoy oit devant, par les chemins qu’on avoit fait à coílé de celuy de l’Empereur , une infinite de chariots , de chamcaux , de chevaux , &c de mulets pour porter le bagage. Outre cela l’Empereur, les Roys, & pref- que tous les Grands de la Cour , faifoient fuivre un grand nombre de chevaux de main , pour en changer de terns.en terns. Je ne comte point les troupeaux de bceufs, de moutons, & dautre bétaií qu’on eftoit oblige de rnener. Et quoyque cette grande mul¬ titude d’hommes, de chevaux,
de la Chine. Li v. II. ZZ3 & de troupeaux allaft par un chemin aíTez éloigné de celuy de l’Empereur , elle excitoit cependant une ii horrible pouf- here, qu’il nous fembloit quc nous ailions dans un image; ôc nous avions de la peine a diffcin- guer de quinze ou vingt pas ceux qui marchoient devant. La Marche efloit fi bien re¬ glee, que cette arméecampoit * tous les foirs fur le bord de quelque fleuve ou de quelque torrent. C’eilpourquoy on fai- foic partir de grand matin les tentes tk. le bagage néceflaire pour cela , & les Marechaux des Logis eilant arrivez les premiers, marquoient le lieu le plus propre pour la tcntede l’Empereur , pour celles des
2,24 Hifloire des deux Conquer Ant Reines, dcs Roys, des Grands de la Cour, & des Mandarins, felon la dignité d’un chacun , &: felon le rang qu’il tient dans la miliceChinoife, qui eildi- vifée en huit Ordres , ou en Iiuit Etendars. Dans 1 efpace de trois mois nous fifmesplus de neuf cent milles en avançant vers l’O- rient d’Ete. Enfinnous arriva- mes à Kam-Hay , qui eft un fort fítué entre la mcr Meri- dionale &c les montagnes du Nort. Ceít-íá ou commence cette muraille celebre, qui fc- parc la Province de Leauton de celle de Pequin , que l’on appelle le Pequeli , en s’eten- dant extremement loin du coité du Nort par deifus les
de U Chine. Liv. II. ±i$ plus hautes montagnes. Quand nous fufmes eiitrez dans cette Province , 1’Empereur , les Roys, & les grands de la Cour, quitterent le çránd chemin O dont nous avons parlé, pour prendre celuy des montagnes du Nort j qui s’etendent fans interruption vers l’Orient d’E- té. On y pafla quelqucs jours à la chaiTe, qui fe fit de cette forte. L’Empereur choifit trois mille hòmmes de fes Gardes- • — du-corps, armez de ficches &: de javelots. Il les difperfa de coílé ôc d autre, de fortequ’ils occupoient un grand circuit autour des montagnes, qu’ils environnoient detoutes parts. Ce qui faifoit corame une ef- P
2.z c rlijloire des deux (2onquerans pece dc cercle, dont le diametre eíloit au moins de trois mille pas. Eníuite venant à sappro- cher dun pas égal, fans quit¬ ter leur rang, quelque obíta- clequ’ils trouvaííent dans leur chemin, (car 1’Empereur avoit meílé parmi eux des Capitai- nes, ôí meíme des Grands dc laCourpour y maintenir l’or- dre) íls reduiíoient ce grand cercle à un * autre baucoup moindre , qui avoit environ trois cens pas de diametre \ ainfi routes ies beíles qui a- voient efté enfermées dans Is premier , fe trouvoient prifes dansceluy-cy comme dans un filet , parce que cbacun met- tant, pied à terre, ils fe íer~ roient fi étroitement les uns
de la Chine. Liv. II. zi7 contrc les autres , qu’ils ne laiiToient aucune iilue par ou dies pufient senfuir. Alors on les pourfuivoit ii vivement dans ce petit efpace, que ces pauvres animaux épuifez à for¬ ce de courir, venoient tomber aux pieds des chafleurs, St fe laiiToient prendre fans peine. Je vis prendre de cette manie¬ te deux ou trois cent Lievres cn moms dun jour, fans coni¬ fer une infinite de Loups & de Renards. Jay veu la mef- fne chofe plufieurs fois dans la Tartaric qui eft au dela de la Province de Leauton , ou il me fouvient d’avoir veu en- tr’autres plus de mille Cerfs enfermez dans ces fortes de fi¬ lets, qui venoient fe jetter en- PTj t
ii8 Hljloire des deux Conquerans tre les mains des Chafieurs , ne trouvant point de chemin pour Te fauver. On tua auífi des Ours , des Sangliers , 6c plus de foixante Tigres. Mais on s’y prend d’une autre ma- niere, ôc Pon fe fert dautres armes. L’Empereur voulut que je me trouvaíTe à toutes ces dif- ferentes ch afies , ôc il recom- manda à fon beau-pere dune maniere fort obligeante d’a- voir un foin particular de moy, 6c de prendre garde que je fu fie expo fé à aucun dan¬ ger dans la chaífe des Tigres, ôc des autres beftes feroces. Teftois là le feul de tous les Mandarins qui fuít fans ar¬ mes 3 ôc alfez prés de 1’Empe- i
dela Chine. Liv. 11. 119 reur. Quoyque je me fuile un peu fait à la fatigue depuis le terns que nous eilions en voya¬ ge-, je me trouvois fi las tous les foirs en arrivant à ma ten- \ « A. Vjj . te, que je ne pouvois me fou- tenir , &: je me ferois difpenfé pluiieurs fois de fuivte 1 Em- pereur , jfl mes amis ne m’a- voient confeillé le contraire* & Ci je n’avois craint, qu’il le trouvaft mauvais, s’il s en fuft apperceu. Aprés avoir fait environ qua- tre cent milles en chailant tou- jours de cette maniere, nous ar- rivafmes enfin à Xinyam villc capitalede la Province, ou nous demeurafmes quatre jours. Les habitans de Coree vinrent pre- fenter à l’Empereur un Veau I _ ... p«j
2,30 Hiftoire ífe deux Conqutum marin qu’ils avoieiit pris. L’Empereur me íe fit voir, &c me demanda fi dans nos li¬ vres d’Europe il eíloit parle de ce poiífon. Je luy dis que nous avions un livre dans no- tre Bibliotheque de Pequin, qui en expliquoit la nature, &: dans lequel il y en avoir mef- me une figure; il me témoi- O | gna de í empreflenient pour le voir, & depefcha auíu - toil aux Peres de Pequin un Cou¬ rier, qui me 1’apporta en peu dejours. L’Empereur pritplai- fir à voir, que ce qui eíloit marque de ce poiíTon dans ce livre, eíloit conforme àcequ’il voyoit. Il le fit porter eníuite à Pequin pour y eílre conferve foigneufemlnt parmi les curio- íitez du Palais.
de la Chine. LI v. 11. 231 Pendant le fejour que nous fifmes en cette Ville, l’Empe- reur alia vifiter avec les Rei¬ nes les tombeaux de fes An- ceftres, qui n’en font pas fort éloignez, d’ou il renvoya les PrinceíTes à Xinyam, pour con¬ tinuer foil voyage vers la Tar- tarie Orientale. Apres plufieurs jours de mar¬ che de chaife il arriva à Ki¬ rin , qui eft éloigni de Xinyam de quatre cens milles. Cette Ville eft baftie le long du grand fleuve Songoro, qui prend fa fource du mont Champe, diftant de lade qua¬ tre cens milles vers le Midy. Cette montagne ft fameufe dans l’Orient pour avoir efté l’ancienne demeure de nos Tar- P. . . . mj
2-3 i Hiftoire dc; deux Conquer arts tares,eft toujours couverte dc neiges , d’oii die a pris Ton nom car Champé fignifie la montagne blanche. D’abord que 1’Empereur lap-- perceur, il defcendit de cheval, il fe mir à genoux fur le riva- ge, dc s'inclina trois fois juft* qu’en terre pour laftaluer. En- fuiteil fe fit porter fur un tro¬ ne éclatant dor, dc fit ainfi foil entree dans laVille. Tout le peuple accourut en foule au devant de luy,en tcmoignanc par fes larmes la joye qu’il a- voit de le voir. Ce Prince pric beaucoup de plaifir à ces té- moignagesd’aftedion,dc pour donner des marques de fa bien- vcillance, il voulut bien fefai- re voir à tout le monde, dc dé-
de la Chine. Liv. IT. 133 fendit à fes Gardes d’empefcher le peuple de l’approcher 3cora- me ils fontà Pequin. On fait en cette Ville des barques dune maniere particu- liere. Les habitans en tiennent toujours un grand nombrede toutes preftes pour repouifer les Mofcovites, qui viennent fou- vent fur cette riviere leur dif- puter la pefche des perles. L’Empereur s’y repofa deux jours, aprés lefquels ildefcen- dit fur le fleuve avec cjuelques Seigneurs, accompagne de plus de cent batteaux, jufqu’a la ville d’Ula, qui eft la plus bel¬ le de tout le pays, &C qui eftoit autrefois 1c Siege de 1’Empire , des Tartares. Un pçu au dcifous de cette
13 4 Hifloire des deux Conqueram ville, qui eíl à plus de trente- áeux milles de Kirin, la rivie¬ re eíl pleine d’un certain poif- fon, qui reíTemble aílcz à la plie d’Europej & c’eiloit principa- lement pour y prendre le di- vertiíTement de la peíche, que 1’Empereur eíloit allé â UÍa: mats les pluyes íurvenant tout à coup, groííirent tellement la riviere, que tous les filets fu- rent rompus & emportez par le debordement des eaux. JL’Empereur cependant demeu- ra cinq ou íix jours à Ula-* mais voyant que les pluyes ne diícontinuoient point, il fut oblige de revenir à Kirin, fans avoir pris le plaiíir de la pef- che. Comme nous remontions ia riviere,la barque ou j’eilois
de la Chine. Liv. II. 235 avec le beau-pere de LEmpe- ieur,fut tellcment endomma- gce par l’agitation des vagues, que nous fufmes contraints de mcttre pied à terre, &c de mon- ter fur une charette tirée par unbaeuf, quinous rendit fort tard à Kirin, fans que la pluye eufl; difcontinue durant tout le chemin. Le foir, comme on entrete- noit l’Empereur de toute cet- te avanture , il dit en riant: t J Lepoijjon s'eft mocqtiéae nous. Ln- fin, aprés avoir fejourné deux jours àKirin, les pluyescom- mencerent à diminuer, & nous reprifmes la route de Leauton. ]e ne puis icy exprimer les pei- nes & les fatigues qu’il nous falut eifuyer durant tout lc
í$6 Hijíoire des deux Conquerans cours de ce voyage, par des chcmins que les eaux avoient gaílez, & rendus prefque im- praticables. Nous allions fans ceíTe par des montagnes , ou par des valées: & Ton ne pou- voit paifer qu’avec line extre¬ me danger les torrens &c les ri- O vieres, qui eíloient groilics par des ravines qui y cquloient de routes parts. Les ponts eíloient ou abbatus par la violence des courans,ou tout couverts par le débordement des eatix. Il s’eiloit fait en pluiieurs en- droits dc grands amas d’eau, & une bouc dont il eiloit pref¬ que impoilible de fe tirer. Les chevaux, les ebameaux, & les autrcs belles de fomme qui porroient le bagagc, ne pou-
de la Chine. LIV. IT. 137 voicnt avancer ils demeu- roient embourbez dans lcs ma- rais, ou mouroicnt de langueur fur lcs chemins. Les homilies n’eftoient pas moins incom- modez ; &: tout s’aftoibliiToit faute de vivres &c de rafraif- chiiTemens neceilaires pour un fi grand voyage. Quantité de gens de cheval eftoient obli- gez ou de traifner eux-meimes a pied leurs chevaux, qui n’en pouvoient plus, ou de sarre- ter au milieu des campagnes pour leur faire un peu repren- dre haleine. Quoy que ^es ^a“ refehaux des Logis & les Four- riers n épargnaílent ni les tia- vailleurs, ni le bois, qu on cou- poit de tous coftez , pour renv- plir de fafeines tous ces mau-
2,38 Hiftoire des deux Conquer Ant vais pailages: neanmoins apres que les chevaux Sc les chariots, qui prenoient le devant dés le grand matin, eftoient une fois paifez, il eftoit impoííible de paíTer apres eux ; I’Empereur mefme avec le Prince Ton his, tous les grands Seigneurs de la Cour, furent obligez plus d’une fois de traverfer a pied les bouès Sc les maréca^es , crai- gnant de s expofer a un plus grand danger , s’ils les vou- loient paíler à cheval. Quand il fe rencontroit des ponts , ou des defilez , route l’armee s’arreftoit ; Sc rles cjue l’Empereur cftoit paf- fé avec quelques - uns des plus considerables, tout le re- ftc de la multitude venoit en
de la Chine. Liv.TI. 2.39 foule • & chacun voulant paf- fer des premiers, pluiieurs fe renverfoient dans lean: D’au- tres prenant des chemins de detour encore plus dangereux , tomboient dans des fondrieres & des bourbiers, dont ils ne pouvoient plus fe retirer. En- fin, il y euttant à foufFrir.fur tous les chemins de la Tarta¬ ric Oiientale , que les vieux Officiers qui fuivoient laCour depuis plus de trente ans, di- ioient qu’ils n’avoient jamais tant fouííert dans aucun voya¬ ge. Ce fut dans ces occafions que l’Empereur me donna plus c ’une fois des marques d’unc bienveillance toute particulie- re, & prit des foins de mov, qui me donnoient de la confufion.
2.40 Hiftoire des deux Conqueram Le premier jour que nous nous mifmes en chemin pour le retour , nous fufmes arre- ilez fur le foir par un torrent ii gros & Ci rapide, qu’il eftoit impoilible de le paíTer a gué. L/Èmpereur ayant trouvc la par hazard une petite barque , qui nepouvoit tenir que qua- tre perfonnes tout au plus , paffa le premier avec le Prince. Quelques-uns des Rois paiTe- rent enfuite. Tous les autres Princes, Seigneurs & Manda¬ rins avec le refte de l’armee attendoient cependant fur le bord le retour de la barque a- vec impatience, pour fe rendre au plutoil de l’autre coité du torrent, parce que la nuit ap- prochoit, ôí que les tentes é- toient
• de la Chine. L I v. 11. 2,41 toient déja paflees depuis long- terns. Mais l’Empereur eftant revenu á nous fur une petite barque toute femblabe à la pre¬ miere, il demanda tout haut ou j’eftois, & le Prince Ton beau-pere m’ayant prefenté à luy, quil monte ,ajouta l’Empe- reur, & quil paffe avcc nous. Ainii nous fuimes les feu Is qui paf- ferent avec l’Empereur j & tout le reile demeura fur le bord, ou il falut eftre toute la nuit a dé- couvert. La mefme chofe ar- riva le lendemain prefquedela mefme maniere. L’Empereur fe trouva fur le midi au bord *f - . d’un torrent auíH enflé & auili rapide que le premier: Il don¬ na ordre qu’on fe fervift juf* qu’au foir des barques pour
X42- Hiftoire des deux Conquerans paíTer les tentcs , les balots &: le refte du bagage j & voulut enfuite que je paifafle leul avec luy & avec peu de fes gens, ayant laiile fur l’autre bord tout ce qu’il y avoit de grands Seigneurs, qui furent obligez d’y refter durant la nuit. Le beau-pere de l’Empereur liiefme luy ayant demande s’il ne paf- feroit pas avec moy, puifque je logeois dans fa tente, &: que je ínangeois á fa table ; ce Prin¬ ce luy répondit qu’il demeu- raft, & qu’il me feroit donner luy-mefme tout ce qui me fe¬ roit neceflaire. Lots que nous fufmes paf- fez, 1’Empereur s’aifit fur le bord de I’eau, òc me ft aifeoir à foil cofie, avec les deux fils
de la Chine. L i v. II. 2.43 de deux petits Rois Occiden- taux, 6c le premier Colao de Tartarie, qu’il diftinguoit dans routes les occafions. Comme la nuit eftoit belle, 6c quc le Ciei eftoit fort ferein, il voulut que je luy nommaife en langage Chinois &c Euro¬ pean toutes les Conftellations qui paroifloient alors fur l’ho- rifon, 6c il nommoit luy-mef- ime le premier toutes celles qu’il connoiíToit déja. Enfuite dé- pliant une petite carte du Ciel, que je luy avois prefentée quel- ques années auparavant, il fe mit a chercher quelle heure il eftoit de la nuit par l’eftoille du Meridien: fe faifant un plai- íir de montrer à tout le mon¬ de ce qu’il avoit d’habilete dans QJj
2,44 HiJIoire des deux ConqUerans ces fciences. Toutes ces mar¬ ques de bienveillances, &c d’au- tres femblabies qu’il me don- noit aiTez fouvent , jufqu a m’envoyer mefmc à manger de fa table ; toutes ces mar¬ ques , dis-je, eftoient fi publi¬ ques & ii extraordinairesj que les deuxoncles del’Empereur, qui portent le titre d’Aifociez à l’Empire, eftant de retour a Pequin , difoient, que quand l’Empereur avoit quelque cha¬ grin , ou qu’il paroiiToit un peu trifte, il reprenoit fa gayeté or¬ dinaire dés qu’il me voyoit. Jc fuis arrive en parfaite fan- re a Pequin le 9. jour de Juin fort tard, quoy que pluiieurs foient demeurez malades en chemin , ou foient revenus
de la Chine. LI v. 11. 145 bleiTez 6c eftropiez. Te ne dis rien de cc que nous avons fait pour la Religion dans cc voyage. On en refer¬ ve le detail pour une relation particuliere, ou I on vcrraque par la grace de noftrc Seigneur noítre fiiveur à la Cour de la Chine produit des fruits con- íiderables à l’Eglife , 6c n ofte pas les Croix aux Miflion- naires. Le bon eifet qu’avoit; eu cc voyage, pour ranimcr envers l’Empereur l’affe<5tion de fcs Sujets naturels, le porta a en faire un fecond l’annee d a- orés, pour maintenir dans 1 o- DeiiTance d’autres Sujets nou- Vellement acquis dans laTar- tarie Occidentale. Voicy cc Q^iij
rRccit d'tm fecond voya¬ ge de VÊíii- perettr dai?f la Tart a vie Occident ale. 2. 4 <$■ Hijloire des deux Conquerans qu’en dit le mefme Pere Ver- bieft dans, une lettre qu’il en écrivit au retour. L’Empereur a fait cette année 1683. qui eft la trentiéme de fon age, un voyage dans la Tartaric Occidentale, avec la Reine fon ayeule, qu’on ap- pelle la Reine Mere. Il partit le fixiéme de Juillet , & vou- lut que je le fuiviife avec un des deux Peres qui font avec moy à la Cour il m’en laifla le choix. Je pris le Pere Grimal¬ di, parce qu’il eft le plus con- nu, & qu’il fçait parfaitement bien les Mathematiques. Plufteurs raifons ont porte l’Empereur a entreprendre cc voyage. La premiere eft pour entretenir fa milice pendant la
v de la Chine. Liv. II. 147 paix*. auíli-bien que pendant la guerre, dans un continuei exercice; & celt pour cette rai- fon, qu’apres avoir eílabli une paix íolide dans routes les par¬ ties de ce vaíte Empire, ii a rappellé de cliaque Province fes meilleures troupes auprés de luy, & qu’il a refolu dans fon Confeil de faire tous les ans avec elies quelque mouve- , ment de cette nature , pour leur apprendre durant ce tems- la en pourfuivant dans les chaiTes qu’il fait les fangliers, les ours &c les tigres, a vain- cre les ennemis de l’Empire; ou du moins pour empeicher que le luxe de la Chine , & un trop long repos n’amoliile leur courage, & ne les fade u /^v ♦ • •• Q.U1)
148 Hiftoire des deux Conqueram dégenerer de leur premiere valeur. En eflfet, ces fortes de chaf- fes ont plus lair d’une expe¬ dition militaire , que d’une partie de divertifl'ement. L’Em- pereur menoit á fa fuite cent mille chevaux , 6c plus de foi- xante mille homines, tousar- mez de fleches 6c de cimeter- aes, diviiez par compagnies, 6c marchant en ordre de ba- taille aprés leurs enfeignes, au bruit des tambours 6c des trom- pettes. Pendant leurs chaifes ils inveftiifoient les montagnes 6c les forefts.entieres, commc íi çeuft efté des villes qu’ils euflent voulu ailieger, fui- vant en cela la maniere de chaifer des Tartarcs Oricn-
de U Chine. LI v. II. 2.49 taux, de laquelle j’ay parle dans ma dcrniere lettre. Cet¬ te armée avoit íbn vavantgar- de , fon arriere garde, & Ton corps de Bataille, fon aille droite &c fon aide gauche commandées par autant de Chefs , qui font d’ordinaire de ceux qui portent le titre de Rois. Il a faliu durant plus de foixante & dix jo.urs, qu’elle a efté en marche , conduire toutes lês munitions de l’ar- mée fur dcs chariots, fur des chameaux , fur des chevaux, ôc fur des mu lets par des che- mins tres-difficiles. Car dans toute la Tartarie Occidentale on ne trouvc que montagnes &: que rochers. Il rfy a ni Vil- les, 111 Bourns, ni Villages: il
z^o Hiftoire des deux Conquerans n’y a pas mefme de maifons, Les habitans logent foils dcs tentes dreílées de tons coftez dans les campagnes. Ils font la plufpart Paiteurs, Sc tranf-. f>ortent leurs tentes d’une val- ée à l’autre, felon que les pâ- turages y iont meilleurs pour leurs bccufs, leurs chevaux , Sc leurs chameaux. Ils n’ont au- cunsde ces animaux à lanour- riture defquels il faut appor- ter du foin; mais feulement de ceux qu’une terre inculte f>eut entretenir des lierbes qu’el- e produit d’elle- mefme. Ils paffent leur vie ou à la chaf- íe, ou à ne rien faire; Sc com- me ils ne fement Sc ne culti- vent point la terre, auifi ils ne font aucune recolte. Ils vivent
de U Chine. Liv. II. 151 de lait , de fromage , 6c de chair, 6c ont une efpece de vin aííez femblable a noítreeau de vie, dont ils font leurs dé- lices, & s’enyvrent fouvent. Enfin ils ne fongent depuis le matin jufquau íoir qu’à boi- re 6c à manger , comme les beftes 6c les troupeaux quils nourriíTent. Ils ne laiffent pas d’avoir leurs Preítres , qu’ils appellent La¬ mas ,pour lefquels ils ont une veneration íinguliere; en quoy ils different des Tartarcs Orien- taux , dont la plufpart n’ont aucutíe Religion, 6c ne croyent point de Dieu. Au refte, les uns 6c les autres font efclaves, 6c dépendent en tout des vo- lontez de leurs maiftrcs, dont
2,5 2 Hifloire des deux Conquer ms ils fuivent aveuglément la Re¬ ligion 8c les mocurs j fembla- bles encore cn cela à leurs troupeaux, qui vont ou on les mene, &: non pas ou il faut aller. Certe partie de la Tartaric eft fituce au dela de cette pro- digieufc muraille de la Chine, environ mille ftades Chinoi- fes, c eft à dire, plus de trois cent milles d’Europe; 8c s’c- tend de l’Oricnt d’Efte vers le Septentrion. L’Empereur alloit à cheval à la teftc de Ton ar- mée par ces lieux deierts, par des montagnes eicarpees 8c c- loignées du grand chemin, ex- poie tout le jour aux ardeurs du foleil, aux pluyes , 8c a toutes les injures de Tail'. Plu-
àe la Chine. Liv. II. 255 fieurs de ccux qui fe font trou- vez aux dernieres guerres, m’ont afsure qu’ils n’avoicnt pas tant fouffert pendant ce temps-la , que pendant ces chaffes: ainfi l’Empereur, dont le but eftoit de tenir fes trou¬ pes en haleine, y a fait cequ- il prétendoit. La feconde raifon qu’il a eue d’entreprendre ce voyage, a eííé pour tenir dans le de¬ voir ces Tartares Occidentaux, & prevenir les deifeins qu ils pourroient former contre 1 E- tat. Ceil pour cela qu’il eft cntredans leurs pays avecunc i\ groííe armée, de fi grands preparatifs de guerre, y me- nant mcme de 1’artillerie, dont il faifoit faire de temps en
if 4 Hifteire des deux Conquemns temps la decharge dans les vallées, afin que le bruit & le feu des canons jettaifent par tout fepouvante. Outre cet attirail, il vou- lut encore eítre accompagné de routes les marques de gran¬ deur qui l’environnent a Pe- quin •, je veux dire de cette multitude de tambours , de trompettes , de timballes , & dautres inftrumens de muii- que, qui forment des concerts pendant qu’il eft a table, &au bruit defquels il entre dans fon palais, & en fort. Il fit marcher tout cela avec luy, pour éton- ner par cette pompe exterieure ces peuples barbares , & leur imprimer la crainte & le ref- pedl deu á la Majeile Imperia-
de la Chine. LI v. II. 155 L’Empire de la Chine n’a point cu de tout terns d’en- nemis plus à craindrc que ces Tar tares Occidentaux , qui commcncant depuis l’Orient de la Chine 5 l’entourent dune • multitude prefque infinic de peuples, 8c la tiennent com me aíhegée du coité du Septen- trion &: de l’Occident. Et e’eft pour fe mettre à couvert de leurs incurfions, qu’unancien Empereur Chinois fit baitir cet- te grande muraille, qui fepare la Chine de leurs terres. ]e lay paílée quatre fois, &c 1’ay con- fidcree de fort prés. Je puis di¬ re , fans exaggeration , que les fept mervei lie's du monde mi- fes enfemble, ne font pas com¬ parables a cet ouvrage, & que
Hifloíre de$deux Conquerans tout ce que la renommée en publie en Europe eíl bien au deífous de ce que j’cn ay veu. Deux c holes me font fait particulierement admirer. La premiere eíl3 que dans cette longue eítenduè de 1’Orient à 1’Occident, elle paífe en plu- íieurs endroits non feulement par de vaftes campagnes, mais encore par deílus des monta- gnes tres-hautes, fur lefquel- les elle s’eleve peu à peu, for- tifiée par intervalles de groífes tours j qui ne font éloignées l i ^ les unes desautres, que de deux traits d’arbalefte. A noílre re¬ tour j’eus la curioiite d’en me- furer la hauteur en un endroit, ôc je trouvay qu’elle avoit en ce lieu-la mille trente-fept pieas
de la Chine. Liv. II. 2.57 pieds geometriques au deflus de l’horifon. Il eft incompre- henftble comment on a pu cle¬ ver cet enorme boulevart juf- qu’a la hauteur ou nous le voyons, en des lieux fees 6c pleins de montagnes, ou Ion a efté oblige d’apportcr de fort loin avec des travaux incro’ya- bles l’eau , la brique , le ci • ment , &c tous les materiaux neccfthires pourlaconftruddon ' d’un h grand ouvrage. La feconde chofe qui m’a fiirpnV, eft que cette muraille n eft pas continuée fur une mefme ligne, mais recoiirbee en'divers lieux fuivant la dif- poiition des montagnes : de ' telle maniere, qu’au lieu d’un mur, l’on peut dire qu’ilyen R.
8 Hijloire des deux Conquerans a trois, qui entourent route cctte grande partie de la Chi¬ ne. Apres tout , le Monarquc, qui de nos jours a reuni les Chinois & les Tartares fous une mefme domination , a fait quelquc chofe de plus ayantageux pour la feureté de la Chine que 1’Empereur Chinois qui a baíli cette lon¬ gue muraille. Car aprés avoir reduit les Tartares Occiden¬ tals, partie par artifice, par¬ tie par la force de fes armes j il les a obligez daller demeu- rer a trois cent milles au dela de la muraille de la Chine: & dans cet endroit il leur a diftribué des terres & des pâ- turages > pendant qu’il a don-
ãe ta Chine. L i V. II. ± hé leur pays aux Tartares fés CajctSj qui y ont à prefentdes habitations. Cependant ce$ Tartares Occidentaux font íi puiííans j que s’ils s’accor- doient entr’eux > ils pourroknt encore ft rerid re maid;res de route Ja Chine de la Tar- tarie Orientale* de l’aveu inef- me des Tartares Orientaux. J’ay dit que ce Monarque a life d’adreife pour iubjuglief les Tartares Occidcntaux • car un de fes premiers foins a efté dengâger par des gratifica¬ tions ÔC des demonftrations damitié les Lamas dans fes in- terefts. Comme ces faux Prc- tres ont un grand credit dans la nation > ils luy perfuade- rent aifément de ie foufmet- Rij
zúo Hifloire des deux ConcfUfrans tre à la domination d’un íi grand Prince; & ceil en con- íideration de ce fervice rendu à1’Etat , que 1’Empereur re- garde encore aujourd’huy ces Lamas d’un ceil favorable , qu’il leur fait des largeifes, & qu’il s’en fert pourmainte- nir les Tar tares dans l’obeif-- fance, quoyque dans le fonds il n’ait que du mefpris pour leurs perfonnes, & qu’il les regarde comrae des gens grof- iiers, qui n’ont apeune tein- ture de fciences, ni des beaux arts , par ou l’on voit com- bien ce Prince a d’habilete &c de politique. * :ll a divifé cette vafte éten- duè de pays en quarante-huit Provinces 3 qui luy font fou-
* • I _ . / i \ • À \ • • * r dela Chine. Llv.'II. zci mifes &c tributaires. Ce qui eft admirable, c’eft qu’il gou- Verne luy feul un. Empire d’une fi vaíle eílenduè , ;qu’il eít 1’amc qui donne le mouvement à tous Ies mem- bres de ce grand corps. Non ffeulement il ne fe repofe des affaires publiques fur aucun des Grands: mais il na jamais méfrííe fouffcrt, que les Eu- nuqucs du Palais, ni aucun des Seigneurs .de fa Cour, qui ont efté elevez auprés de luy, dilpõfaffent de rien au dedans de fa Maifon, & regíaffent d’éux-meíincs aucunc chofe. Il prehd connoiffance des af¬ faires qui fe traitent dans tous les TriBunaux, & fe fait ren- dre un compte cxaót des Ju-
■ V * -f* I Hifloire des deux Conquerans gemens qu’on y a portez. En un mot, il difpofe $c ordon- ne de tout par iuy-mefme : &: ceft à caule de 1’autorité ab- foJue cju’il s ed ainíi acquife, que les plus grands Seigneurs de la Cour ôc les períonnes les plus qualifies de pEmpi- re, mefme les Princes de ion Sang ne paroiflent jamais en fa prefence qu’avec un tres- prof on d refpedt Audi les pu- nit-il aveç une equité admi ¬ rable, & tout de mefme que les plus petits, quand ils font: des fautes qui le meritent. Au rede les Lamas y dont je viens de parler, ne font pas feu lenient condderez du Peu~ pie de leur Nation : mais auid des Seigneurs & des Princes ,
de la Chine L i v. 11. z
2.64 Hiftoire de deux Conquerans ôc de graces, nous coniiderant toujours d’une autre maniere que ces Lamas. Durant le voyage , comme les Princes 5c les premiers Of- ficiers de PAnnecalloient fou- vent chez la Reine pour luy faire leur cour , 5c que nous fuimes avertis d’y aller auili, nous voulufmes coniulter au~ paravant un denos amis d’en- tre les Grands, qui dans les af¬ faires qui nous furviennent parle pour nous á l’Empcreur. ,Ce Seigneur eftant entre dans v O latente du Prince , le coniulta N ^ la-deiTiis luy-meme, 5c iortant auili-tot, L'Empereur, nous dit- il, m a fait entendre, qui l n'esl pas neceffaire que njous allie% cheTf la Reine ccmme les autres , ce qui
de la Chine. L i v. 11. 2.65 nous fit alfez comprendre que cette Prin celfe ne nous eifoit pas favorable. La troifiéme raifon que l’Empereur a cue de faire ce voyage, elf fa fante : car il a reconnu par une alfez longue experience , que quand il ell trop long-tems à Pequin, il ne manque gueres d’eilre atta- qu ede diverfes maladies 3 qu’il evite par le moyen de ces lon¬ gues couries. Car tout le terns .qu’clles durent 3 ilne voit point de femmes; & ce qui ell bien plus furprenant, il n'en paroilt aueune dans toute cctte gran¬ de armée , excepté celles qui font a la fuitede la Reine Me¬ re , encore elf - cc une chofe nouvelle, qu’elle ait açcompa-
7.66 Hiftoire des deux Conquerans gné le Roy cctte annee, cela ncscâant jamais pratique qu- une feule fois, lorfqu’il mena les trois Reines avec luy juí- qu a la ville capitale de Leau- ton, pour viíiter les fepuJchres de fes Anceílres. L’Empercur & la Reine Me¬ re pretendoient encore par ce voyage éviter les chaleurs ex¬ cedi ves qu on fent á Pequin en Eílé pendant les jours Canicu- laires. Car dans cet endro it de la Tartarie, il regne aux mois de Juillec & d’Aouit un vent íi froid , principalement durant la nuit i qu on eíl oblige de prendre de gros habits 3 des rourures. La raifon qu’on petit apporter d un froid íi extraor¬ dinaire , cíl que cette region eft
de la Chine. L i v. 11, ic-j fort élevée, & pleinede monta- gnes. Il y en a une entrautres, fur laquelle nous avons tou- jours monte durant cinq ou fix jours de marche. L’Empe- teur ay ant voulu fçavoir de combien elle furpaifoit les cam- pagnes dc Pequin éloignées de la d’environ trois cent milles \ à noftre retour , aprés avoir mefuré la hauteur de plus dc cent montagnes quifont fur la route, nous trouvafmes quel¬ le avoit trois millepas geome- triques d’elevation au deftus de la mer la plus proche dc Pequin. Le falpetre , dont ces con- trees font pleines, peut encore contribuer à ce grand froid , qui eft Ci violant , qu’en creu-
2,(TS Hiftoire dés deux ConqUerans -fantlatôrre à trois ou quatrc (piedsde profondeur, on em ti- -roit dcs mottes routes gelées, &. dcs monccaux de glace. Pluíieurs petíts Roys de la Tartarie Occidentale venoient de tousrcoftcz de trois cent, &z , i J meí me de cinq cent mi lies a- vec leurs enfans pour íàliier i’Empeoeur. Ces Princes , qai •ne íçavent la plufpart que leur langue nature! le , fort diife- rentede cellc qu’on parle dans la Tartarie Orientale , nous marquoient des ycux Sc du ge- fte une bonté tòute particulie- rc. Il s’en trouvoit parmy eux, qui avoient fait le voyage de Pcquin pour voir la Cour, Sc qui avoient veu noftre Egli- fc.
de la Chine, LIV. I I. ziT?* ,Un ou deux jours avant que d’arriver à la montagne , qui efeoit letermede noftre voya¬ ge , nous rencontrafmes un pe¬ tit Roy fort age, qui revenoit de chez l’Empereur ; nous ayant apperçus, il s’arrefta a- vec route faiuite, &c fit deman- der par fon Interprete , lequel de nous s’appelloit Nauhauaij: Un de nos valets ayant fait fig- ne que c’eitoit moy* ce Prin¬ ce m’aborda avec beaucoup de civilité , & me dit qu’il y avoit long-tems qu’il fçavoit mon nom , tk qu’il deliroit dc me connoiftre i il parla an Pere Grimaldi avec les mefmes mar¬ ques d’affe&ion. L’acciieil fa¬ vorable qulil nous fit, en cette rencontre , nous danne. quel-
^73 Htftoire de deux ConquerdM que lieu d efperer, que noítrc Religionpourra trouver entrée chez quelques - uns de ccs Prin¬ ces , particulierement íi on a foin de s’iniinuer dans Ieur efprit par le moyen des Mathe- matiques. Que fi on a deíTein de penetrer quelque jour dans leur pays , le plus feur pouf pluíieurs raifons, que je n’ay pas le loiíir d’expliquer icy, fcroit de commencer d’abord pai les autres Tartarcs plus é- loignez , qui ne font pas fouf- mis acet Empire, dela onpaf* íèroit a ceux-cy , en avançand peu à peu vers la Chine. •Durant tout le voyage l’Em- pereur a continue de nous donner des marques fingulie- res de fa bienveillancc, nous
de U Chine. LIV. 11. tji faifant des faveurs à la veue defonarmce, qu’il ne faifoit a perfonne. Un jour qu’il nous rencon- * tra dans une grande vallée, ou nous mefurions la hauteur & la diílance de quelques montagnes il sarreíla avec toutc la Cour , &: nous appel¬ lant de fort loin, il nous de¬ manda en langue Chinoife, Hao mo, c’eft-a-dire, fvouondis auiíi dans la mefme angue. AP rés cela , fe tour- nant vers les Seigneurs qul environnoient, il leur parla dç nous en des termes tres-
171 Hiftoire des deux Conquer ms obligeans, comme je l’appris le foil* mefme du Prince fon oncle, criii eítoit alors à fes coftez. ll nous a témoigné encore fon affection, faifant fouvenc porter des mets de fa table dans noftre tente} voulant mefme en de certaines rencontres, que nous mangeailions dans la fienne: &; routes les fois qu’il nous a fait cet honneur, il a eu égard à nos jours d abfti- nence & dejeufne, nous en- voyant feulement des viandes dont nous puifions ufer. Le fils aifné de l’Empereur a -1 exemple defonpere, nous marquoit auill beaucoup de bonté ; car ayant efté con- traint de s’arrefter durant plus
de la Chine. Li v. 11. de dix jours, a caufc dune chute de cheval, dont il fut bleíTé á lepaulc droite, & une partiedelarmée dans laquelle nous eftions l’ayant attendu, pendant que l’Empcreur avec : ’autre -continuoit fa chaife 5 il ne manqua pas durant tout ce 'temps-la denous donner tous les jours quclques marques de fa bien-veillance, que nous re- gardons, aufli bien que celles dont nous comble l’Empereur foil pere, comme les effets d’u- neparticuliere Providence, qui veiile fur nous & fur le Chri- ftianifme. On voit en divers endroits Tendrejfe deccs Lettres, que l’Empereur de la Chine n’a pas moins de ‘ori ^le' bontc, que; de puiifance & de S
a 7 4 Hifloin des deux Conquerani grandeur, II en donna il y a quelques années untemoigna- ge illuiirc à fon pcuple, La vil- fe de Pequin & les environs a- voient eílé affligez d un trcm- blenient de terre de trois mois, fi horrible òc fi violenta certai- nes heures, qu’une infinite de Temples & de Palais en avoient cite abbatus. Les murailles de la Villc tombercnt, òc plus de quatrc cent perfonncs furent ecrafees. Dans une Bourgadc nominee Tuncheu, trcnte mil- le habitans furent cnfevelis ibus les ruines de leurs mai- ions. Le danger fut fi grand pour tout le monde, qu’aucun edifice n’eftant feur, l’Empc- xeur & toutc la Cour prirent le parti de camper, òc le peu-
de U Chine. LI v. II. pic qui n’avoit pas le moyen davoir des tentes, fe refoluc a coucher dehors. Quand 1c tremblement de terre fut paíTé, ceux dont les maifons eílóient tombées fe trouverent dans la neccffité de continuer long- tems cette manicre de vie, leur eílant encore plus difficile de baft ir une maifon 3 que d’avoir une tente ; & ce qui redou- bloit laffliótion publiq ue j la plufpart n’avoientpas de quoy rendre les derniers devoirs à leurs parens : ce que les Chi- nois coníidercnt comme un des plus grands maux de la vie.*- L’Empereur nepút voir lajni- fere dc fon pcuple 3 fans eftre emeu de companion. Il refo- lut de la foulager , &c s’y por- ) S i j
2,76 Hífioire des deux Conejuerans . ta Ci genereufement, qu’il don¬ na de I’argent de fan épargne non feulement pour rebaftir les maifons des viyants, mais pour íaire meíme descercueils Ce que qut l s mw.rn L - aux morts. ‘eft Pour entendre l’endroit de la dernier e lettre, ou il eft parle des Lamas, il faut prendre gar¬ de de les confondre avec les Bonzes. Les Lamas font les Preftres des Tartares idolatres, èc les Bonzes ceux des Cliinois. Ceux-cy font dans un fort grand, mepris a la Chine, fur tout parmi les gens de condi¬ tion,. &: ceux-la, comme dit la Lettre, font en veneration dans route laTartarie, mefmeaupres des Grands. Aufti les Bonzes font-ils tous gens de la lie du
* •* f t . 0* de la Chine. LI v. 11. 2.77 1>euple, & un ramas de canail- es la plufpart grands fcele- rats : mais ces Lamas ont par- mi eux des gens de qualitc , & il n’y a pas long-temsque leur Pontife cftoit un frere du Roy de Tibet. De plus ils vivent communément dans une gran¬ de apparence de regularité. Mais pour fçavoir plus a fond cequi regarde ces Preítres Tar- tares, íi íouvent nommezdans les Hiftoires de la Chine, toujours en paíTe de 11’avoif que trop de part aux affaires decette Monarchic, je rappor- têray icy ce qu’un jefuite dc Pcrfc en a appris d’un Preílrc Armenien , qui a eíle au 1 i- bet, & d’un autre voyageur de la mefmc Nation, ho mine \ S iii
( x7 8 Mijloire des deux Conqueram fage & de bonne foy, lequel y a demeuré quatre ans, ôc doit paroiftre vray , que le qui a paíié par de la Chine, dont le recit d’autant plus Pere Gruber, là cn venant saccorde parfaitement avec luy. Il y a deux Royaumes en Afie qui portent le nom de Tibet. L’un s’appelle le petit, 1 autre le grand. Le petit Ti¬ bet coniine au Royaume de Cachemir, qui eft cette agrea- ble Contree de la domination du Mogol, que nous a décrit M. Bernier , abondantc en routes fortes de fruits, com- me les plus fertiles Provinces de 1’Europe, embellie par tour de jardins, & arrofée de fort
de let Chine. Liv. II. 27* claires caux, ayant des Habi- tansdoux, fociables, dc bon accueil pour lcs Eftrangers.. Lc petit Tibet eft tout le con- traire, quand a. la nature du. pays: car c’eft une terre fteri- le, un climat froid, & un peu~ pie fort pauvre. Le grand Tibet, que quel- ques -uns appellent le Tebat, &: d'autres le Boutant , con¬ fine à laTartarie Chinoife. Il n’eft guercs plus agreable ni plus fertile que le petit. D or¬ dinaire on n’y fait point dc pain. De la farine d’orge deme¬ lee avec de l’cau de The, qui vient de la Chine , ou avec quelque autre liqueur , cn tientlieu. Quelques-uns ncan- moins font du pain d orge. A i-» «£ • • • S iuj
% fc o Hiftoire des deux Conqueraw La plupart des pauvres y man^enr la chair cruè. Les Rivieres fourniífent de fort beau poiílon , il y a quanti- té de laitage. La terre n’y produit ni vin ni fruits. On y fait de l’eau de vie aífez for¬ te avec de 1’orge & dautres grains. On fe fert d’nn peu de froment, quiy croift , pour faire dautres liqueurs nourif- fantes. Le Tibet abonde en mufc. C’eft un ahiriíal fauvage, de couleur fauve, un peu plus gros & un peu plus long qu’un chat, ayant deux dents fort grandes á la machoire de def- l'us, &c ion parfum au nom- bril. La chaife de cet animal eft la plus ordinaire du pays.
de L Chine. Liv. II. 2.81 11 y a beaucoup de mines d’or & d’argent, mais comme les habitans ne fçavent pas tra- vailler aux mines, ils n’en ont que ce qu’ils en trouvent en creuíant la terre au hazard ; cequi flfempefche pas qu’il ne foit aífez commun. L’air y eft excellent, & on y eft rarement malade. Les hom¬ ines y font robuítes, aííez é- quitables, & piiniífant tres-fé- verement les voleurs. La foy des manages y eít exacflement obfervée : mais les perfonnes libres y vivent avec un grand libertinage. Ils nenterrent point les morts: ils les expo- fent aux belles òz aux oifeaux, dont ils croyent qu’ii vaut mieux eílre mángé , que de
%8z Hijloitedes deux Concjueráns pourrir, 6c fcrvir de nourrí- turc aux vers. Dans Laífa, qui efl: Ia capi- tale & l’unique ville du pays, commande un Mandarin de Ia Chine, qui y eil envoyé par l’Empereur , à qui ctft Eftac cã founds: par ou 1’on peur encore juger de Timmenie é- tenduè de 1’Empirc Chinois, y ayant plus de" trois moii de chemin depuis le Tibet jufqu’a Selink, ville íituée au pied de la grande muraillc. Quoy que cet entre-deux foit extrémement defert, & qu’on n’y trouve que des beftes fa- rouches : cependanr il y paííè fort frequemment des carava- nes, qui vont du Tibet a la Chine, dont la capitale n’efl:
de U Chine. LI v. II. z8j éloignée de Selink, que dedeux aucres mois de voyage. Outre le Mandarin qui com- mande dans le Tibet poúr 1’Empereur de la Chine, il y a encore fous 1’autorité du meírne Monarquc un Prince Calmouque, qui a une jurif- diótion ícparée, ôc à qui Tom donne le nom de Roy. Mais on peut dire que le plus grand Seigneur du pays eíl le Pontifedes Lamas, qu’ils appel- lent ou le grand Lamas, ou le grand Lam, ou le grand Lama- íem, qui eíl aíTeurément ce fa- meux Prefte Jean , que quel- ques-uns fans fondement ont place en Ethiopie. On atantde veneration pour ce grand La¬ mas, qu’on le regarde comme \ %
unedivinité: car ces peuples en reconnoilTent trois. Ils difent qu’il y a uri Dieu inviíible, & qui ne parle jamais a per- fonne. Un autre qui eft la de Dieu , ôe qui la communique au Lamas, ôc le tròiíiéme eft íe Lamas mcfme qui annonce la parole de Dieu aux autres. La demeure de ce Faux Pontifc eft dans une cí- pece de fortercfle â un quart de lieué de la capitale, & de mefmc nom que la capitale mefme, ou il gouverne qua- ... & \ . I torze mille Lamas. II y adeux autres fortereííes cloignées dé celles-là. de quelques journccs, dans i’unc defquellcs il y en a douzemilles,dans faturehuit inilles5tous fous 1’obei'íTance du
de la.Chine. L I v. II. 285 grand Lamas, qui en difpoie comme ll luy plaift, & qui en envoye de grandes troupes en Million dans la Tartarie, 5c à la Chine, fans leur donner ni viatique , ni autre m.oyen de fub lifter. Ces Lamas ne fe marient jamais, &: ont parmi eux des Communautez de Tun dc de l’autre fexe, qui vivent plus aufteremcnt que les autres. Ils font tous neanmoins fort au- ftcres. Car ils ont des jeufnes, des Orailons mentales , un Carefme de quarante jours , &: d’autres penitences fembla- bles. Ils ont aufti un chaeur, & une eipece de chant. Leur Temple eft dune grandeur prodigieufe, ou I on voit les
it 6 H/Jtoire des deux Conquer dm ftatuès d’Adam & d’Evc. Le Pere Gruber dit qu’ils oifrent un facrifice de pain & de vin, quand ils en peuvent trouver. Cette imitation des pratiques du Chriilianifme fait dire aux Mahometans qui les connoif* fent, que ce font les Infidel- les de la Religion Chreftien- ne. M. Thevenot croit que les Neítoriens de MoúíTol ôc des environs ont autrefois porte 1’Evangile en ces Pays-la , & à la Chine mefmc, que ces Lamas font les relies de cette Chretiente, qui s’eil ainli peu a peu corrompue par Pgno- rance & avec le terns. Un illu- llre & fçavant Cardinal, á qui M. Thevenot a propofé les raifons qu’il a d’ellre dans ce
de U Chine. Li v. I I. 287 fentiment, les a confirmees dc fon fuíírage,quieft un préju- gé feur de celuy du public. Le etand Lamas cft extreme- ment riche. C’eft luy qui don- ne la pcrmiífion de foiiir les terres pour trouver l’or , &c foit qu’on cn trouve, foit qu on n’en trouve pas, fa permilfion luy vaut toujours beaucoup. Comme lc Pays eft abondant en chevaux , en chameaux &c autres beftes de charge, il en a un nombre prodigieux. La credulité des peuples luy eft en¬ core d’un meilleur revenu que tout cela. Car tout le mondc luy donne, & il ne luy coufte pour reconnoiftre les prefents qu’on luy fait, que de petits rcliquaircs de cuivre , qu’il
5.88 hlifloire des deux Con quer am remplitde chofes fort bizarres, cc que ccs miferables portent fur eux 3 comme un remede à routes fortes de maux. Ce n’eft pas feulement lepeu- ple qui fe laiffe tromper a cet impofteur: mais les plus con- fiderables du pays , fur lef- quels il prend un tel afcen- dant 3 qu’ils ne font rien que par ia direótion. Le Gouver- neur & le Roy de Tibet font les ftremieres duppes des fauifes umieres , qu’il feint de rece- voir d’enhaut. On ne fçauroit croire, combien cette Princef- fe3 qu on appelle a la Chine la Reyne Mere, eft aveugle- ment devoiiée à toutes les iu - perflitions de ce faux Prop he¬ re. Toute fa Cour eft pleine de- Lar as
de U Chine. LI v. 11. 289 Lamas, & elle en eft Ci infa- tuée, quelle partage avec cux tout ce quelle a. Ceft ce qui la renduè ennemic du Cliri- ftianifme des Chreftiens, contre lefquels elle a une hai- ne implacable. La fortune de cette femme eft extraordinai¬ re. Car elle n’eft mere du feu Empereur ôc ayeule de celuy- cy que par adoption. Elle a- Voit efté nourriiTe du pre¬ mier, qui s’y attacba tell'ement qu’il eut toujours pour elle toute la tendreile &c toute la deference, qu’un fils du meil- leur naturel du monde pour- roit avoir pour celie dont il auroit reccu la vie. Ce qui eft de plus eftonnant , c’eft que l’Empereur d’aujourd’b uys’cft * T
c> i^o Miftoire des deux Conquerans trouvc dans toutes les mefmes difpoíitions à Ton égard. Dc forte quelle eft depuis fort long-terns dans un grand cre¬ dit "a la Chine*, joiiiíTant de tous les honneurs d une gran¬ de Reinc, & ayant mefme beaucoupde partaux affaires. On petit dire que le cheff d’ccuvre de l’habilete des Mi- niftres de I’Evangile, qui ont eu du credit dans cette Cour, &; un des plus effentiels fer- vices qu ils y ayent rendus a la Religion , c’eft d’avoir ofté aux deux Conquerans 1 cftinie que leurs Anceftres avoient cue pour ces Lamas : comme ce neft pas un petit témoigna- ge de la fermete d efpiit de ces Monarques, que de s’eftrc pu
de la Chine. Liv, II, 2.91 mettre all deíTus de cctte fu- perilition hereditaire. Tandis que les pailions dc Chunchi luy lailTerent Jibre I’uiage dc fa raifon, il fuivit fur cela les con feils du Pere Adam , & Íi par politique il fit quelques demarches pour honorèr les Lamas, il les fit avec dignité, & y garda ion caracftere. Au commencement de Ton regne leur grand Preftre le vint trouver , dans I’efpcrance dc s’eriger en Dire&eur de fa con¬ fidence, & peut-eftre en Mini- ftre de Ton Empire. Il y vint accompagné de trois mille des hens, qui pailant parmi les Tartares, veftus dc leur habit rouge, qu’ils portent tous, a- voient attire a leur fuite plus T ij ■ r\
2.92» Hifloiredes deux Conquer ms de trente mille perfonnes, qui leur faifoient un magnifique cortege. Un des oncles de l’Em- pereur luy perfuada de s’avan- cer jufqu a la grande murail- le, pour aller recevoir un ii grand hoik a Pentree de fes Eftats, & le Prince, qui eftoit tout jeune, faiioit deja les pre- paratifs du voyage, lors que le Pere Adam, qui en fut a- verti, le vint trouver, & luy reprefenta combien une pareil- le action aviliroit la majefté de PEmpire. Sa remontrance fut ii eificace, que PEmpereur y acquiefça. Le Lamas vint, ii le receut bien : mais fans bai- feífe & fans iuperilition. On dit que cet ho name fit paroi- tr'e beaucoup de fouplefie en
de la Chine. L I v. 11. 2.93 cette rencontre, &: que s’c/lant informe en chemin, en qui Ie Prince avoir confiance,&: qui luy donnoit des confeils, com- me on luy cut répondu, que c’eiloit un eilranger d’Euro¬ pe, homme habile & intelli¬ gent ; il témoigna fort ap- prouver ce choix , & loiia ie bon gouil du Monarque. L’Emp ereur d’aujourd’huy marche fur les mefmes traces; Sc ce qu’il y a de meilieur cn luy, ceil qu’il ne paroift pas en danger de fe dementir com- rac fon pere, les femmes ay ant moins de pouvoir fur fon ef- prit. Ce n’eil pas qu’il foit parvenu jufqu a ne les pas ai¬ mer; s’il cn eíloit la, il auroit íurmonté un des plus grands- \ T iij
i5>4 Hifloire des deux Corujuerans obstacles qu’il ait au Cnriftia- niime mais il les aime de telle maniere , que s’il a aflez de foibleiTe pour les rendre maiftreifes de foil cceur, il a aiTez de force pour empefcher, que leur empire ne s’eftende fur fa raifon, & que fe mef- lant des affaires de fon Eftat, de leur Roy il ne devienne leur efclave. C eft ainfi que quelque at- taçhement qu’ait la Reine me¬ re pour les Lamas, 6c quel- ques enteftées qu’en puiflent eftre les femmes qu’il aime le plus, toute fon eftime 6c tou- tc fon affection a toujours efté pour les Jefuites de fa Cour, auiquels , depuis qu’il les a connus, il n’a cefte de fai-
de la Chine. Liv. II. 295 rc des graces , &c de donner des témoignages éclatans de fa bienveillance royale. C’eft à leur consideration qu’il ferme les yeux au pro- grés que fait la Religion Chreílienne à la Chine, qui eft fous lc reene de ce Prin* O 1> T ce plus grand qu’on ne 1 euit ofé efperer. Jufqu’icy on n’a point vu en luy de difpofi- tion à l’embrafler. Il en dif- pute , &c comme il a un fort bon efprit, il la trouvc belle, & a fouvent dit qu’elle n en- feignoit rien de contraire a la raifon. Un jour mefme eftant alle voir les Peres , il leur donna un écrit de fa main portant ccs mots : Je revere le del, que tous les Millionaires T 111J
2.9 6 Hijloirc des deux Conqueruns de la Chine ont place fur lc frontifpice de leurs Egliíes, comme une approbation taci- te que l’Empereur donne a la vraye Religion: mais il sen eft tenu lá; & ceft une fable que ce qu’on a dit á Mofcou, que dans les derniers démef- lez des Mofcovites & des Chi- nois , ce Prince avoit écrit aux grands Dues , qu’il ne vouloit pas leur faire la guer¬ re , parce qu’il reconnoiífoit & adoroit le mefme Jesus- Christ qu’eux. Nous rcceú- mes le mois paílé une Lettre de la Chine venue en Europe en dix mois, qui dit poíiti- vement le contraire, & qui af- feure que ce Prince na enco¬ re donne aux Predicateurs de
V* de la Chine. LI v. 11, zjy 1’Evangjle aucune efperance de converhon. Naturellement mefme il feroit porte á faire obferver Ton Edit, qui defend de faire de nouveaux Chre¬ tiens , en permettant à ceux qui font deja faits i’exercice dc leur Religion. Il y a quel- que temps que les Peres de Pequin croyant en avoir trou- vé une occahon favorable, eu- rent envie de luy demander - la reformation dc cct Edit, 5c le retranchement d’unc clofe.’ iipeu honorable aux Chriftia-' nifme. Afin neanmoins dene rien faire fans conieil, il pri- rent celuy d’un onclcdeflm- peratricc, qui eft un de leurs meilleurs amis : N'en fakes rien, leur repondit ce Prince, ii,ne
xt)8 Hifloire des deux Conquemn? faut rien remuer là-dejjus. LEmpe-, reur Jçait ce qui ftpajje, & il ri ig¬ nore pas qua Pequin mefme i[ riefl point aannée que voas ne faf- fie^ deux mille Chrefliens : mais il fait comme sil lignoroit, & il ne feroit pas feur de tenter de luy. faire changer de conduite. Cela marque avec quelle fageíTe il, fàut gouvcrner le zele à la Cliinc, & quel tort y feroient à la Religion ceux - meímes qui avec de bonnes intentions yen portcroient un autre, que celuy qui eft regie par la pru¬ dence, & épuré par la Cnari- té. Mais cela marque en mef¬ me temps la condefccndance dc ce Prince pour ceux qu’il honore de fon amitié. Nous resumes il y a quclques mois
de LChine. Li vill. 199 des Lettres d’un de nos Miftio- naires , dans lefquelles outre les details de ce qui fc fait en cette million, 6c qui ne font pas de mon fujet, il rapporte beaucoup d’exemples des bon- tez quel’Empercurapoureux. Comme ils peuvent fervir à fairc connoiftre ce Monar- que dont j’ay entrepris de faire le portrait, j’ay cru que je ne devois pas fuppri- mer des chofes ft convcnables a mon delfein. On verra par- la combien il eft aftable, doux, prevenant , mefme poli, & que peu de Princes en Europe i^avent mieux que luy aftai- fonner leurs bien-faits de pa¬ roles 6c de manieres agreables. Voicy ce qu’en ecritccPcre. Q
f 30 o Hijíoire des deux Conquer am jfjfrãionde Les faveurs que ndus recc- VEmptreur 11,,-. ■* r n four ia fe- vons de 1 Lmpereur lont íicx- cour.dt^ traordinaires, que les Grands, de la Cour s’en tiendroient ho- norez. Les Pcres de Pequin , qui font auprés de luy, font eeux qui y ont la meilleure part. Il les voit avec plaiíir, il leur parle, il les cntrctient. les heures entiercs avec une familiarité qui neíl pas ima¬ ginable. Comme on luy parle toujours à genoux , ne voulant {)as fouífrir qu’ils foient li ong-tems dans une pollute íii incommode, il abicn la bo fi¬ te de les faire aílèoir. Dans íès voyages, qui font frequens, il les menc prefque toujours avec luy, & ordon- nc à quelqu’un des grands Of- j
dí la Chine. L i v. 11. 301 ficiers de fa Maifon, d’avoir foin deux. Ilya deux ans qu- il mena les Peres Verbieft Grimaldi dans la Tartarie Oc- cidentale, il y a mené cette an- nee le Pere Pereira , pour ap- prendre de luy, en faifant che- min, la mu fique Europeane. ■ Il a ordonné á d’apprendre la Langue Tarta- re3 & leur a luy-mefme choiii un maiftre. Il fçait le Tartare lc Chinois : mais il aime mieux le Tartare : ce qui a fait que les Peres fe font haitez de Papprendre. Il prend au- jourdnuy un fort grand plai- íir à le leur entendre parler, & a le parler avec èux. • Quand ils font malades , il les envoye viiiter, & sals meu-
302- Hifíoire des deux Conquerans rent il a foin luy-mefme d’or- donner des funeraillcs, cequi eft à la Chine une des plus grandes marques d’amitie qu’- on puiife donner. Il veuc nean- moins toujours qu’on y obfer- ve toutes les ceremonies du Chriftianirme: de forte qu’on a veu plus d’une fois porter leurs corps à leur fepulture , cloignee de la maifon qu’ils ont auprés du Palais de tou- te la longueur de Pequin, qui fait une efpace de plus de deux lieues, la Croix levee, & plus de deux mille Chreftiens mar- chant deux à deux le cierge á la main , avec la mefme tran- quilité, qu’on le feroit dans la Ville de 1’Europe la plus Ca- tholique. Cell la coutume des
ft de U Chine. L i V; 11. 303 Empereurs de la Chine, quand ils veulent honorer la memoi- re de quelqu’un , d’envoyer à fontombeau un élogede qua*- tre lettres écrit de leur main , ce qu’ils appelient un yupien. Les plus Grands s’en eiliment honorcz, & il y a quelque terns. quele Roy de Tonquin ayant envoy c demander a l’Empereur I’inveftiture de fon Royaume, tint a grande faveur que cc Prince luy en donnait un pour le feu Roy fon Pere. L’Empe¬ reur a fait cet honneur i tous ceux de ces Religieux qui font morts á Pequin , &c a mcfme etendu cette faveur jufques dans les Provinces, en ayant envoye un aux obfeques d’un Pere Aliemand nomrne Chri- »* y » Ú % Vr
•our 3 04 Hijioife des deux Conquerans ftien Herdric , mort à Kian- cheu dans la Province dc Chan- Ci. Cet éloge vint tort a pro- pos, pour reparer la honte que recevoit la Religion dans le lieu ou il efloit mort, parce qu’y cftant feul, & n’y reliant plus de Preilre aprés luy, il eftoit demeuré dans fa bierre, fans que perfonne paruft p' faire les ceremonies des rune- railles. Les Idolatres inful- toient déja aux Chrclliens, &c les follicitoient de rctourner à leur ancienne Religion, ou les devoirs fúnebres , qu’ils eiti- ment les plus elfentiels &c les plus importans, font rendus avec foin aux morts. Il y cut mefme un Mandarin dans une ville voiíine, qui commençoit déja
• âe ta Chine. Liv. 11. 305 déja à les perfecuter là-deftiis, & qui en avoit fait battre, pour leur faire quitter une fe-
$06 Hiftoirc dei deux Conqueram parler fut oblige de s’y trou- ver auíli. Il apprehendoit fort la fuite des violences qu’il a- voit exercécs : mais il fe raf- feura, quand le Pere diííimu- lant prudemment ce qui s’é- toit paífé, fe contenta de luy faire des plaintes de quelques Idolatres de fa juriídidtion, qui contre les intentions dc PEmpereur inquietoient les Chreíliens. Le Mandarin ex- tremement aife de voir le tour que prenoit Paffaire, promit au Pere qu’il y mettroit or- dre3 & ils fe feparerent ainíi bons amis. Partout ou PEmpereur paífe en faifant fes voyages , il fait careífe à ceux de ces Peres, qu’il rencontre fur fon chemin. Sur « r
^ ^ Chine. Liv. II, 307" ía fin de 1’annee paílce, i 1 alia yiíiter dans la Province • de Chanton Je íepulcre de C011- futius, ce celebre Philofopl ie de la Chine , dont on vienc d imprímer les Onvrages en France. Comme il paíToit par Cinan, ou il y a une Eglife, il y envoya un Mandarin de¬ mandei* des nouvelles du Pere Vallat, qui cft un Jefuite Fran¬ çois qui la gouverne: maisqui en eftoit aíors abfent. II alia de lá á Nanquin, ou une des premieres chofes qu’il deman¬ da aux Mandarins, qui alie— rent au devant de luy, fut OU eftoit íituée 1’Egliíe. Il s’at- tendoit que les Percs qui en one foin le viendroient faluer comme les autres .* mais ils nc V ij
30s Hy? oire des deux Conqucrans 1’oíerent faire fans eítre appel- lez. L’Empereur les attendit deux jours, & s’impatientant cníin de ce qu’ils ne venoient point j il leur envoya un Man¬ darin de fa maifon nommé Chao j ami zele des Peres de Pc- quin,pour leur fairereproche de ne leftre pas venu voir, ôc leur demander obligeamment s’ils avoient quelque chofe con- tre luy. Les Peres répondirent, que le rcípedt qu’ils avoient pour fa Majefté les avoit ein- pefchez de íe preíenter devant elle, fans fçavoir íi elle 1’agtée- roit. Vous rien devie^pas doutert repartit le Mandarin: L'Empe- nur pajjfant d Cinan a d'abord en¬ voy c cheT^ 'vous; comment ejí - ce quil ne sjy eji trouvé perfonne pour
de la Chine. Liv. II. 309 le recevoir ? Le Pere Gabiani, à qui il parloir , luy die que le Pere qui refidoit à Cinan eftoit venu à Nanou in pour une affaire , & qu’il y eftoit encore afhiellemcnt. Sur cela il fut conclu , qu’ils iroient tous deux fail*e la reverence a l’Empereur. Ils y allerent & cn furent receus avec toutes les marques d’eftime & d’affedlion qu’ils pouvoient deftrer. Ils luy firent des prefens felon la cou- tume du Pays , dont il ne re¬ tint quedes bougies blanches, qui font rares & precieufes á la Chine. Il Ieur fit de fon co~ fté quelque largeifc, mais peu consider able : car les Empe* reurs Chinois donnent fort peu \ & plutoft pour honorer ' V iij
5 í o Hiftoire des deux Conquerans que pour enrichir. Il sentre- tint long-tems avec eux , &; leur íit diverfes queítions. Leur ayant demande à la fin s’ils n’avoient point quique ima¬ ge de ] e s u s-C hrist fur eux , le Pere Gabiani luy pre- fenta une Croix , qu’il príc, qu’il coníidera, &c luy ren- dit. Il leur fit dire par Chao, qu il vouloit qu’ils informaf- fent Ies Peres de Pequin de cette vifite. Chao les avertit auili que 1’Empereur en s’en retournant paiTeroit devant la porte de leur Maifon. Us fe preparerent à l’y reccvoir, & la reception qu’ils luy firent pa- rut luy eilre tres-agrcable par- ticulierement certains quatrins de fept fyllabes en vers Chi-
delaCbine.Liv.il. $n nois,qu’un jeune hommc re- ceu dans noftre Compagnie a- voic compofez a fon nonneur. L’Empereur les leuc avec atten¬ tion , & non content de les a- voir leus, il voulut mefme les importer. Tous les Peres de •Pequin vinrent au devant de luy jufqu a une defes Maifons de plaiíance , diftante de trois lieues de laville, ouayant ap- pris routes les bontez qu’il a- voit témoignées à leurs con¬ freres , le perc Ferdinand íe jet- ta à fes pieds, & luy rendant graces au nom de tous : Tantde nenfaits, Sire, luy dit-il, dont tous les jours ajoflre Majejlé comble de pauvres étrangers, nous mettent dans 1'impuijjance de les reconnoitre. Nous ne pouvons rien faire pour elk, que ' ' Viiij
3ix bíifoire des deux Con quer am ■par nos prieres & par nos vceux, & il ne nous refle pour nous acquiter des obligations immortelles que nous luy avons, que de conjurer le Aionar- que Sowverain du del & de la Ter¬ re de continuer a verier fur elle les benediclions, qui jujquicy ont rendu Jon regne le plus heureux & le plus JloriJJant, que l Empire de la Chine vit jamais. Ces paroles dites d’unair, qui faifoit paroiitre le cccur de celuy qui parloit iur fes levres, toucherent extreme- merit l’Empereur, & l’entretien qu'il cut eniuite avec les Peres ton chant leurs Eglifes, leur fit voir que leur reconnoiilance a* voir fait fur luy une impref- fion extraordinaire. Ce fut afiez peu de terns a- pres, qu’il s’ouvrit àeux d’un S
de la Chine. Liv. II. 315 deiTein , dont nous avons iujet d’efperer un eftabliflement plus folidc que jamais de la Re¬ ligion Chreitienne dans cet D Empire. Ce Prince faifant re¬ flexion , que le Pere Verbieít eftoit déja vieux , &c qu’il ne luy reflieroit plus que deux Ma- thematiciens , fi celuy-cy ve¬ il oic à m our if , luy demanda à luy même, par quel moyen il en pourroit avoir fix autres, s’il 11’en eftoic point venu d’Europe a Macao. Le Pere luy ayant repondu, qu’il n’y en avoit qu’un, 1’Empereur repli- qua, qu’il eufl: bien voulu qu’il v en eufl: eu davantage : mais j O qu’il ralloit toujours faire ve- nir celuy-là , qu’un d’eux trois l’allaft querir. Lá-deííus
* * 314 Hiftoire da deux Conquerans il preifa IePeredeluy nommer ccluy qu’il jugeoit leplus pro- f)re pour faire ce voyage 3 Sc e Pere sen excuianr pour eii laiiTer le choix a fa Majcftc y elle choiiit le Pere Grimaldi, Sc luy donna deux Mandarins pour l’accompagner. Ce voyage rut fort utile á la Religion dans ces Provin¬ ces éloimiées de la Cour. ou 1 O J les Mandarins infidelles font moins retenus à inquieter les Miniftres de I’Evangile, qu’en çelles qui font proches du Prin¬ ce. Les Miilionnaires de divers Ordres Religieux , qui ont des Eglifes dans la Province de Canton, eurent recours au Pe¬ re pour faire ceifer de fembla- fc>les vexations, Sc il les en dé-
dela Chine. Li v. 11. 315 livra en effet. Aprés quoy con¬ tinuant íon chemin, il arriva à Macao, ou ayant pris le Pe- requ’il venoit chercner, il s’en *retourna à la Cour. L’Empe- reur les receut tous deux avcc íes bontez ordinaires : mais n cílant pas encore content de ce petit nombre de perfonnes A ^ cju’il avoit attirées aupres de luy, il prit refolu- tion de renvoyer le mcfme Pe- re fur fes pas, avec ordre de paíler en Europe, pour luy en amener des Matbematiciens. Nousvenons de recevoir nou- velle, que ce Miílionnaire eíl parti de Macao, il y a déja prés d un an. On attend icy fa ve¬ nue, & a la Chine Ton retour avec impatience. L’Empereur
31 Hiftòire des deux Conquer Am aura neanmoins bien-toft de- quoy l’attendre avcc moins d’inquietude, quand les Ma- thematiciens que le Roy lily a choiiis feronc arrivcz i fa Cour. Ils y feroient dcja, fi le voyage qu’ils firent l’an paile cuft efté plus hcureux, & ii un mauvais vaiiTeau ne les euft obligez , aprés qu’ils eurent fait line partie du chemin,de retourner a Siam oii ils s e- toient embarquez. L’liabilete de ces fçavans homines ne fera pas ce qui touchera le plus le Monarque auquel ils font envoyez : L'Hi- ftoire de celuy qui les envoye luy paroiftra plus digne de fa curioíité} que toils les fecrets de leur Mathematiquc. Le de-
■ de la Chine. L r v. 11. 31? tail de tant de grandes actions, que la Renommée n a porté que confinement en ccj lieux h éloignez, luy eftant racon- te par^ des gens qui en one cite temoins oculaires , luy donnera plus de plaifir, que touces les raretez d* Europe. Comme il a du gouit pour routes les vertus, rien ne luy ecnaperadans ce Prince, qu’il ne íçache eitimer cequ'il vaur. Ce cours rapide de tant de vi- ftoires, ces belles & impor¬ tantes conqueftes , ce grand nombre d ennemis vaincus , font des endroits dans noitre Monarque, pour lefquels tout e mon^e a les mefmes yeux; & j oic dire aulTi que ce n eft pas ce qui frapera plus vivc-
bliflohc àcs deux CoficjUCTAns ment le grand Empereur dont je parle. Par un difcernement plus delicat, il laiflcia aux au- tres à admirer le Vainqueur ôk. le Conquerant, pour loiier un Roy qui peut tout, & qui ne veut rien que de juffce; qui n a çonquis que ce qui eíloit a luy j.quc ni fes avantages ni ia foibleíTe de fes Ennemis none pu tenter de poufler fes con- queítes au dela de 1 equitc dc fes droits , toujours preíl a donncr la paix parmi les plus grands fuccés de la guerre, & d’une moderation d autant plus admirable dans la proípe- rité, que 1’adveríite ne la luy a point appriíe: voila ce qu - eílimera un Monarque , qui fçait eílimer la vertu. Heureux * f
de la Chine. L I v. 11. 31^ u en eftimant la vcrtu du Roy, il fe trouvoit aííez de force pour en embraffer la Religion j Ceil le deilein dc noilre grand Prince ; mais c’eil: ce qui rieft dome ni d celuy qui
A V E RTISSEMENT. L y a quel que terns, quun de mes Amis m'ayant com¬ munique une Relation,quit avoit receue de Goa 5 jy t Toil'll ay / hifloire de ces deux Conquerans jt nettement circonftantiée, que je pris refolution de la donner aupublic. Jen a'vois deja leu les commencement dans les Vyyaqes de feu AÍ. Themenot, & dans les Relations de A4 Bernier, ou quoy que je neuffe rien trouvé qui me parujl fe contredire, fy a- rvois neanmoins leu bien des chofes, que fans un plus grand éclaircijfe- ment il efloit dijfcile de bien ranger. La nouvelle Relation nia dome jour A . \
2 AvertiíTemcnt. à cela, & ma démeflé le tijju d’uriè. hifloire que fay jugée digne de la cu- . riofité de ceux qui aiment d lire. Si on ny voit pas tom les èvenemens quon trowve dans ces deux Auteurs, il ne sen fautpas eftonner. llarri¬ ve d torn les Hifloriens ou d'ignorer, ou de negliger des chojès, que dan- tres ont ou mieux fceués ou plus efli- mées. Dans tout le refle ilj a unfi grand rapport entre cc que racontent de Sevagi ces deux illuflres Vrya- geurs &la Relation dont je parle, quon ne peut douter de la verite, & cela meíme rend témoignage a ce quelle dit de Sambagi JucceJJeur de ce Conquerant.
, 3 HISTOIRE ! DU S E VAG I E T DE SON SUCCESSEUR, NOUVEAUX CONQUERANS DANS LES INDES. SmJAns cctte partie de “ d M 1’Afie, qui du Septen- s-^ú • i r • 1 • a _ 1 ! trion au Midi s’etend entre 1’Inde & le Gange, & s’enfonçe dans 1’Ocean juf- qu’au Cap de Commorin, re- A ij I
4 fjifloire du Scvagt gnent depuis long-tems di¬ vers Monarques, à qui la va- fte étenduè de ces terres faie des Eílats coníiderables. Lc grand Mogol eft maiítre de routes celles qui font entre les deux fleuves > & s’eil mefme beaucoup eílendu dans celles qui font entre les deux mers, ou il poíTede aótuellement Su- rate, qui eft une des plus con- íiderables villes , & un des meilleurs ports de rOrient. Les Portugais s'y eftoient ren- dus redoutables durant tout le fíecle paífé, depuis que le grand Albuquerque ay ant pris Goa fur les Infidelles, y avoit eílabli le íiege d’une domina¬ tion , qui cedoit à peu d’au- tres eíi eftenduè, & qui les fur- 9
& de fin 'SucceJJèur. $ paíToit toutes en fairs d’armes. Comme les Puiífances de la terre ont leurs periodes, les Hollandois ont prévalu en ces derniers terns dans les Indes, & ont dcpoiiillç le Portugal de Ia meilleure partie de fes conqueftes, Parmi les guerres de ces Conquerans , plufieurs des Princes du pays n’ont pas laiíTé de conferver des Eftats aílez çoníiderables, pour me- riter le nom de Rois. Celuy de Vifapour , que Maféé ap- pelle Idalcan, eftoit de ce noitií bre, lors que Sevagi íbn fur jet, & Capitaine de chevaux dans fes troupes, fonda de ce quil ufurpa fur luy la nou- velle Monarchic dont fécris Phiftoire. 1
Portrait de Sevagi. Sa revolte con- tre It Roy de Vifapour. 5 Hifloire du Sevdgl Sevagi eftoit un petit hom- me vif 6c inquiet : mais qui avec Ton feu ne manquoit ni de veuè ni de conduite. Conu me il n’eftoit pas docile, &c qu’il portoit impatiemment le joug, il receut quelque mécon- tentement de la Cour,qui trou- verent en luy un efprit tout difpofé à la revoke. Ayant pris cette reiolution, il ailem- bla une troupe de vagabonds auifi dcterminez que luy, 6c fe retira avec eux dans les montagnes, qui font entre le Malabar & la cofte de Coro¬ mandel , d’ou faifant des cour- fes continuelles dans le plat pays, il defola tout le Vifa- pour , 6c devint en peu de temps ii puiflant, qu’il ofa te-
6^ de Jòn SucceJJeur. J nir teíle à fon Roy, &: Te for* mer un petit Eftat des villes qu’il luy avo it en levees. Son cftoille fut fi heureufe, que ce Prince mourut dans le temps qu’il alloit faire de plus grands efforts, pour ranger le rebelle au devoir. La Reine veuve pouffa quel- que temps le Sevagi avec plus de courage, qu’on n’en eut d.ti attendre d une femme : mais comme elle n’avoit point d en- fans, qu’elle vouloit affer- mir fur le troftic un jeunc homme, qu’elle & le Roy fon mari avoient adopte, elle con - defcendit aifément a la paix que le Sevagi luy fit adroitc- ment propofer , par laquelle il fut reconnu maiflre &c le- A • • • • „ A mj
8 . Hijloire du Sevagi gitime poífcíTeur de tout ce qu’il avoit conquis. n fah ia. Sevajn s’eiloit trop bien guerre an , C* í Mogd. trouve de ia guerre, pour de- meurer long-tems en paix. Il ne 1’avoit donnée à la Reine de Vifapour, que pour trou- bler celle de beaucoup d’au- tres , & íe rendre redoutable a tous fes voiíins. Il eut mef- me 1’audace de faire des cour- íes fur les terres du grand Mo- gol, & d’accroiilre Ton Eilat de quelques-unes de fes pla¬ ces : hardieíle d’autant plus grande, qu’Aurang-zeb, qui occupoit déja le trofne des Mogols, efl un Prince à qui il ne manque rien pour eílre un des plus grands Monar- ques du monae, que d’eilre
& de fòti Succejfeur. 9 parvenu à 1’Empire par des voyes moins violentes. Aurang-zeb ne regarda pas d’abord Sevagi comme un en- nemi fort redoutabie, Se ne fe preíla pas de le reprimer: mais la continue de fes infultes, Se. de fes progrés furdes terres de 1’Empire, luy firent enfin con- cevoir, que ce n’eftoit pas un ennemi à negliger. Pour en venir plutoft à bout, il ordon- na à Chatefcan fon oncle,qui commandoit une puiífante ar- mée dans cette partie de lin¬ de , que Ton appelle 1c Decan, de marcher avec toutes fes for¬ ces contre Sevagi. Chatefcan, qui eíloit un homme fage, Se qui avoit beaucoup d’expe- ricnce, ayant reconnu fon en-
t o Mifloire du Senjagi nemi, & le terrain oú il fa~ loit combattre, prit un parti qui embaraila extraordinaire- ment Sevagi. Car fçacliant- bien que ce rebelle ne ticndroit pas la campagne devant une armée auili nombreufe que la fienne avec le pen de gens qu’il avoit, il le vint bloquer dans fes montagnes , Sc Ians fatiguer fes troupes a 1’aííié-?
& de fon Succeffeur. i tv vaife fortune pour rifquer un coup decifif, prend fon par¬ ti , & s’eftant fait inítruire par le moyen d’un efpion habile de la diípoíjtion du camp em nemi , projette avec les plus déterminez de fes foldats d’y aller enlever le General. Son parti plus, il fe met en cam- pagne, & fait une íi heureufe marche, qu’il arrive au camp fans eílre apperceu, à la fa- veur d’une obfcure nuit; dc comme perfonne ne s’atten- doit à rien moins, il fe trou- va dans la tente du General, avant qu’on euft cu le temps de le reconnoiilre. La terreur, qui s’empare en ces occaiions impreveues des çceurs mefme les plus intrepi-
j% Hiftoire du Sevagi des, fit tout l’effet en celle-Ia, que Sevagi s’eiloit promis. Chacun pcnfa à foy, &c ie fauva qui put. Le General eut à peine le temps de fe met- tre en défenfe. Il fut d’abord cnveloppé, un de fes fils tue à fes coílez, luy creu mort d’une grande bleifure, & une de fes filles en levees, fa fem¬ me & le refte de fa famille s’eftant fauvez à la faveur du defordre & de l’obfeurite. Aim " fi Sevagi, qui demeura le mai- tre , s’enrichit des depoiiilles des vaincus, &: fe retira dans fes montagnes charge' d’uu fort riche burin. Comme 1’armce de Chatef- canavoit plútoft cílé eífrayée par la furpriie, qu’afioiblie de
& de fon SueceJJeur. 13 fa défaite, qui n’avoic pas eílé confiderablej ce General n’eut aas de peine à la rallier, & à b niettre en eilat, des que fa bleifure fut guerie, de fe van- eer de fon ennemi. Sevagi* qui n’omettoit rien pour ai- feurer fa fortune , quand il n’eftoit pas oblige de la rif- quer pour la défendre ou pour laccroiftre, fe voyant fur lc point de retomber dans l’em- barras ou il s’eiloit veu, taf- •cha d’entrer en negociation a- vec le Prince Mogol. Il ei* trouvaune belle occafion dans la priie de la fille de ce Gene¬ ral , à laquelle bien loin de permèttre que l’on fit ni nial ni infulte , il faifoit rendre tous les honneurs, qui eftoient
14 Hijloire du Sen agi deus à faqualité. L’adroit Se- vagi voulairt done profíter d’u>- ne conjondture íi favorable > f>our traiter avec Chatefcan, uy envoya offrir de iuy ren- dre la Princeíle moyennant une certaine rançon , 6z luy écrivit en ce mefme tems une lettre, ou en galant homme il luy confeilloit, de ne pas s’a- heurter ni á l’attirer au com¬ bat , ni à le faire perir dans íes retraites j que ce feroit dom- mage qu’un autfi grand Capi- taine perdiíl un temps qu’il pourroit mieux employer pour fa gloire à pourfuivre une cn- treprife obi cure, &: dont il ne viendroit jamais a. fon hon- neur j qu’il y laiiTeroit la re¬ putation &c la vie; que l’eflay
& de jon Suceejjèut i £ ■qu’il cn avoir fait, & qui luy avoit coute fi cher, n’eiloit que le moindre des ílratagê- mes qu’on avôit preparez con-^ tre luy , dc qu’il n’echaperoit jamais les pieges qu’on luy al- loit tendre. On ne fcait fi ce fut cettc II furprend i 5 i S nr nte* iettre , ou quelque autre ne- teffité de 1’Eílat, qui obligea le Prince Mogol à faire con- defcendre le Roy fon maiftre, alaiífer Sevagi en repos. Quoy qu’il en foit, il neut pas plú- coft retire fa filie, qu’il fé re¬ tira luy-mefme', & íous pre¬ texte de mcner fon armée à une plus importante entrepri- fe, il laiífa la campagne libte a la vivacité de Sevagi. Le voifinage ne fut pas long-
16 Htfloire du Sevan terns fans s’en appercevoir. Se- vagi ne fe vit pas plutoft au large, qu’il commença a in- commoder les autres * Et pour faire voir qu’Aureng-zeb a- voit moins retire fes troupes par mépris qu’il fiftde fes for¬ ces, que par defefpoir de le vaincre, il fe refolut de faire contre luy une nouvdle en- treprife d’eclat, ou voulant joindre futile à 1’honorable, il creut qu’une irruption dans S urate luy apporteroit Tun & l’autre. Ayant pris cette refo- lution , il communiqua fon deífein à fes troupes, lefqucl- les animées par 1’efperance d’un ii riche butin, promirent de bien feconder leur Chef, &: tinrent fort bien leur promef- fe.
& de fon SucceJJeur. 17 fc. On ne penfoit à rien moins dans Surate, cjuand on y vit entrer Sevagi a la teíle de fa petite armée. Deux mille dc fes foldats déguifez en mar - chands & en matelots luy é- toient venu préparer les voyesj de forte que íans beaucoup d’effort il s’empara de tout ce qu’il voulut, à la referve de la fortereífe , ou le Gouverneur «’eíloit enferme avec ce qu’il avoir pu ramaífer dc foldats. Le reíte demeura à la difcre- tion du vainqueur. Le pillage dura trois jours, pendant lef- quels Sevagi & íes gens s’é- tant chargez des richeíles im- menfes qu’ils trouverent dans les magazins, & dans les com- proirs de cette grande ville, B
18 Hijloire du Sevagi s’allercnt rctirer dans leurs an- tres, 8c y mettre leur proye en feureté. On dit que dans la prifede Surate Sevagi épargna deux fortes de períonnes, un Miífionnaire Capucin ,par rel- pedb pour fa vertu, & les Eu¬ ropeans par prudence, parce qu’eftant bien retranchez dans leur quartier, 8c les connoif- fant gens de courage , il ne voulut pas perdre à les com- battre un temps qu’il vouloit plus utilement employer. sevagi pref. Le Mogol picqué de cette S/Jps du infulte au point qu’on fe peut nmmod?*- imagincr , envoya contre le veciuy. . Sevagi une armée formidable fous la conduite d’un nom¬ ine JeiTeingue, avec ordre de le pouifer a bout. Et en eflfet
& de Jòn Succeffeur. 19 ce nouveau General le pour- fuivit (1 vivemént, que 1’ayant enferme dans fon meilleur fort, il l’y tint reíferré de íi prés, que le Sevagi ne pou- voit plus avoir aucune efpe- rance ci’echaper , que dans quelques-uns deces coups heu- reux , que fait la rufe, ou le defefpoir. Jeifeinguc , qui ne s’en tenoit pas trop feur, luy lit propofer de fe rendre à une çompoíition avantageufe, 6c croyant mefme que ce feroit faire un double íervice à fon maiílre aprés avoir rétabli la reputation de fes armes, que de luy attacher un fi brave homme, il fait aíleurer Seva- gijque s’il fe veut joindre au Mogol contre un autre Roy B ij
* 2.0 H ião ire du Se'vagi de 1’Inde, av.ec qui il avoit ía guerre, il luy en obtiendra des conditions , &c mefme des ap- pointemens, dont il aura íu- jet d’eftre fatisfait. Sevagi,qui fe fentoit preííe, & qui nc trouvoit pas que let recher.- ches d’un ennemi vainqucur fut un trop mauvais endroit de fa vie, accepta le parti fans peine, ôc s’eftant ainíl appuyé du plus grand Monarque de 1’Inde, fevit au fortirdu pre¬ cipice plus craint , & mieux eílabli que jamais. Pour augmenter fa reputa¬ tion, il arriva que le Mogol ayant declare la guerre au So- phi, invita Sevagi à venir prendre un emploi coniidera- ble dans íbn armée,Ôc luy en - c
^ de Jòn Succtffeur. ií écrivit d’une manierc íi hono¬ rable & íi flateufe , que Seva- gi n’y puíl reíifter. Il s’y en alia avec fes troupes, & le Roy le receut íi-bien, qu’il croyoit fa fortune eílablie, lots que par la rencontre du monde dont il fe feroit le moins dé- fié, il la vit fur le penchant de fa ruine. Tous les braves gens voyoient de bon ceil Se~ vagi dans I’armee Indiem ne* Aurang-zeb mefme , qui efli- moit fa valeur, autant qu’on en pouvoit juger, nc 1’y voyoin pas mal volonticrs. Une ieule femme, qui ne l’y puft fouf- frir, le mit dans la neceílité den fortir, apres l’avoir mis par fes menées en danger d’y perdre la vie. C’eftoit la fem- B iij
Sevagi en danger à la Cour da Mogol, la quitte. 2,1 Hijloire du Se vagi ■ me de ce Chatefcan, General des premieres troupes qui a- voient atraque Sevagi, laquelle fe fouvenant de l’infulte qu’il avoit faite à íon mari, & du fils qu’elle avoit perdu, émeut tellement contre luy toutes les Dames de la Cour, qu’à for¬ ce de cris & d’importunitez, elles obtinrent d’Aurang-zeb, auprés duquel malgré fa fa- gefle le fexe n’eftoit pas íans credit , qu’on arrefteroit le meurtrief d’un Prince du fans; O des Moeols. O Ce bruit avoit eile trop grand pour ne pas venir aux oreilles d’un homme auifi a - lerte que Sevagi. Quelques - uns difent qu’il en fut avcrti par le fils dc ce Jeifeinguc, qui
& de Jòn SucceJJeur. 13 l’avoit engage dans le parti du Mogol. Ce fut apparem- ment en cette occaíion, que M. Thevenot dit que Sevagi fe creut perdu, & que fe piai- gnant hautement au Roy mef- me, qu’il violoit la foy pro- mife, il voulut perir de fes oropres mains. On luy retint e bras, & le Roy 1’adoucit, 1’aífeurant qu’il n’avoit jamais eu deíTcin de le faire mourir. Le mefme Auteur ajoute nean- moins, que íi ce Prince n’euil craint quelque foulevement des Grands, qui aimoient Sevagi, & qui murmuroient tout haut du mauvais traitement qu’011 luy faifoit, il euíl fans peine confenti à la perte de cet efprit inquiet. A T) •''* B íiij
2,4 Hijloire du Sevdgt Comme Sevagi cn venant à la Cour n’avoit eílé impru¬ dent qu’a demi, il s’eiloit re¬ ferve dans fes fortereíles des reífources d’hommes &c d’ar- gent capables de le foutenir, & comme la rufe ne luy man- quoit gueres, non plus que la refolution y il fceut fi - bien profitcr du temps, qu’il íe dé- guifa , 6c s’echapa fans eílre connu. Le memoire de Goa porte, qu’il faccagea deux fois Surate. Je ne fçay íi la fecon- de fois ne fut point en cette rencontre. Le dépit ou il de¬ voir eílre contre le Mogol ôc contre ía Cour,eíloitune dif- poíition toutepropre à luy inf- pirer un tel deífein. S’il eíl vray neanmoins ce Q
& de Con SucceJJeur. 1$ que M. Bernier dit, que bien des gens croyoient que la fui- te de Sevagi eftoit concertée avec Aurang-zeb, qui n eut ni la force de refifter aux cris des Dames de fa Cour, ni la per¬ il die de faireperir un homme qu’il y avoit appellé, il n’eft pas probable que Sevagi fe full íi-toft oublié de 1’honnefteté du Moeol. Ce qui rend ce fen- O 1 timent vray-femblable, c’eit ce qu’ajoute M. Bernier , que le íils de Jefleingue eftant accufé par la voix publique de 1’eva- íion du Sevagi ,le Roy ne Pen. punit point autrement, qu’en réloignant queíque temps dc la Courj juíques la que íon ere eftant mort, le Mogol uy envoy a faire compliment, E
Sambagi fuccejfeur de Sevagi, Hijloire de Se vagi ôc luy en continua les pen- íions. On peut encore confir¬ mer cela, en ce que Sevagi tour- na depuis fes armes contre les Portugais, & contre Goa. Il avoit deja pillé Bardes, penin- fule de la domination de Por¬ tugal aux portes de la Capi- taíe, òc fe preparoit a de plus grands efforts, lors qu’unevio¬ lente colique finit fa vie avec fes projets. Sevagi laiffa deux fils heri- tiers de fon Effat & de fa for¬ tune. Son aifné nommé Sam- bagi, qui luy fucceda à ía Cou- ronne, comme il avoit fuccedé à fa valeur , fit d’abord con- noiftre a fes voifins, qu’ils n’a- * • / ^ 1 voient pas gagne au change. Aprés s’eftre faifi de íon frere,
& de fon SucceJJèur. 2.7 qu’il avoit appris que quelques Grands de ia Cour avoient voulu mettre en fa place, & l’avoir enferme dans une for- tereife. Il fuivit les traces de fon pere. Il inquieta tous les Princes de finde , & s’agran- dit de leurs dépotiilles. Il de- vint f puiifant, qu’il eut Ie credit de fe faire declarer Tuteur du jeune Roy de Vi- fapour. Ses grandes querelles ont efté contre le Mogol, & les Portugais. Voicy ce qu’on en écrit de Goa dans une let- tre du mois de Janvier de fan I685. Sultan Exbar troifieme fils du grand Mogol Aurang-zeb ayant receu quelque chagrin a la Cour, fe retira aflez bruf-
& de fon Succejjèur. 19 . perdre de temps, il le fit fui- vrc par une fort nombreufe ar- mée. Ekbar fut mieux fervi par les rufes & par 1’argent de Sambagi, que le Mogoípar la multitude de fes íoldats, dont les Generaux s’eftant laiífez corrompre, fe retirerent fans avoir rien fait. Le contre coup de cette af-7/^" u I guerre aux faire retomba fur les Portu- Portugais , ^ ^ t . . . / 1 & gais. Car Sambagi, irrite de ce qu’ils avoient donné paífage aux troupes du Mogol fur les terres qu’ils poífedent dans le Decan, un jour qu’ils y pen- foient le moins fe jetta íur une fortereífe, qu’ils ont aífez prés de Chaoul, & ne 1’ayant pu emporter d emblée, il alia af- ficger Chaoul mefmc. O
30 Hijloire du Se vagi Dom François de Tavora Viceroy des Indes ne pouvant fecourir Chaoul, pour en eítre trop éloigné, prit le parti de faire diveríion, & daller alTie- o-er Ponda, fortereííè du Sam- c) J ^ t . .. bagi, qui n’efi; qu’a une lieue de Goa dans la terre ferme. Sambagi, qui avoit intereft de feconíerver une place qui l’ap- prochoit íi fort de Goa, leva le íiege de Chaoul, & mar- chant au fecours de Ponda, qui eíloit déja demi-ruinée, il obli- gea les Portugais, qui n avoient pas aífez de troupes pour ten ir la campagne devant luy, de fe retirer dans leurville. Sam¬ bagi les pourfuivit vivement, Sc eílant entre dans les iíles qui environnent celles de Goa,
& de fon SucceJJeur. 31 il en attaqua les fortereííes, ôc faccagea toutes les bourgades. Salfette, Bardes, 1’iíle de Saint Eftienne, qui joint immediate- ment celle de Goa, furent atta- quées en mefme-tems. Le Vice¬ roy, qui avoit pen de monde, fe vit afiez embarraíTé à fecourir tant de poítes importans, & at- taquez tout a la fois. Il n’a- voit gueres de troupes reglées plus de trois cens Portugais naturels, avec environ mille Indiens,qui font de fortmau- vais foldats. Ií en fut reduita employer a la garde de la vil- le les Eccleíiaftiques & lesRe- ligieux, milice plus propre à combattre de la voix avec Moy- fe, que des mains avec joíué. Dans cetçe extremité le Gou-
3i HiHoire du Se'vagt ■ verneur fit voir , que quelque- fois un brave homme íçait bcaucoup faire de peu de cho- fes. Car il menagca fi-bien les troupes, & combattit luy-mef- me a leur telle avec tant de re- folution , qu’il conferva du- rant un mois les plus impor- tans de fes poites, & n’en laif- fa prendre au Sambagi que quelques-uns des moins neccf- laires pour la confervation de la place. Malgré toute cette refinan¬ ce, la continue d’un fiegeopi- niaftre dans une grande ville dcpourveue de garniion 3 &c fans efperance de fecours, jet- toit une eftrange confternation parmi les habitans de Goa. La leule fatigue eftoit capable de £ ire
& de Jbn Succeffèur. 3 3 fake perdre coeur aux plus vi- goureux. Ainfi Ion voyoitcet- te ville Ci fuperbe par fes bâ- timens, Ci fameufe par fes con- queftes, & Ci refpe&ée de rou¬ tes les Nations Chreiliennes, pour avoir efté long-terns ie fanótuaire de la Religion au milieu des peuples barbares, preíle à tomber entre les mains des Gentils & des Mahome¬ tans, ii la divine Providence n’euft fait un miracle pour la fecourir. Goa eftoit dans l’eftat que je viens de décrire , lors que de deilus les remparts on ap- perceut inopinément paroiftre du coité de la terre ferme un corps d’armee, qui Cembloit immenfe. Le mouvement que C .
3 4 Hiftoire Ju Sevagi fit Sambagi à la veuè de cettc armée redoutable , fit d abord comprendre qu il la craignoit j & l’on reconneut eii effet, que c’eftoit celle du grand Mogol, qui le cherchoit pour le com- battre. Sambagi, qui ne creut pas pouvoir refiíler à rant de troupes j ne penfa qu a clier- cher Ton falut dans la resour¬ ce d’une belle retraite j & il y reiiíht íi bien > qu il fe retira dans fes.montagnes, fans que jamais 1’armée du Mogol Teuft pu engager au combat. Il eft aife de conjefturer quelle fut la joye du peuple de Goa, quand il fe v.it délivré d’un fi dangereux ennemi. Le Vice-Roy depefcha fur le champ un de ies principaux
& de fon Succefeur. 3 / Officiers, pour aller compli- menter le General de cette fe- courable armee, qu’il appric eílre Sultan Mozon lc fíls aifné du grand Mogol, que ce Roy envoyoit aprés le jeu- ne Ekbar , qui eíloit encore dans les terres & fous la pro¬ tection de Sambagi. Ce fut fur la fin de 1’année 16 8 3. environ les Feítes de Noèl, que la ville de Goa fut délivrée de ce peril, dont le Vice-Roy crut eílre échapé moins par fon courage &c par fa conduite , que par un fe- cours viíible d’enhaut, qu’il attribua particulierement à la proteítion de S* François Xa¬ vier , au tombeau duquel il avoit eíté gueri durant ce íie- C ij
3 <5 Hiftoire âu Sevagi' ge d’une dangereufe bleílurc, qu’il avoit receuè à une íor- tie. La reconnoiílance qu’il en témoigna fuc éclatante; car il alia porter íolemnellement au tombeau du Saint toutes les marques de fa dignité, prote- ftant qu’il ne vouíoit plus gou- verner dans 1’Inde, que lous 1’autorité de ccJuy , qui s’en eftoit montré íi íouvent le Pa¬ tron & le Protedeur. Mon Memoire ne dit point le detail de la guerre de Sam- bagi avec le Sultan Mozon. Il y apparence que 1’aífaire fe ter¬ mina par quelque accoramo- dement. Car peu de tcms a- prés Mozon fit la guere au Mogol fon pere, &c Sambagi toujours luy-mefme, rcprit fes
& de Jòn Succefieur. 37 premieres brifées , jufqu’a ce cju’enfin 1’année dcrniere les Grands de fa Cour, eílant re- voltez contre luy, lail'aHine- rent, & mirent un autre en fa place.
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