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  • HISTOIRE DES RELATIONS POLITIQUES DE LA CHINE
  • Droit de traduction et de reproduction réservé. * TYPOGRAPHY DE II. FIRMIN DIDOT. — MESNIL (HERE).
  • HISTOIRE DES RELATIONS POLITIQUES DE LA CHINE AVEC LES PUISSANCES OCCIDENTALES DEPUIS LES TEMPS LES PLUS ANCIENS JUSQU’A NOS JOURS SUIVIE DU CEREMONIAL OBSERVÉ A LA COUR DE PÉ-KING POUR LA RECEPTION DES ÀMBASSADEURS Traduit pour la première fois dans une langue européenne PAR G. PAUTHIER PARIS LIBRAIRIE DE F1RM1N DIDOT FRÈRES, FILS ET C'B IMPRIMEURS DE L’iNSTITUT, RUE JACOB, 56 1859
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  • INTRODUCTION Si Pétude de Phistoire en general offre aux esprits sérieux un attrait toujours nouveau, cette etude a pent- etie encore plus d attraits cjuand elle touche à des con- trees et à des peuples avec lesquels nous sommes peu familiarises. Nous aimons a savoir si ces peuples loin- tains, dont les recits de quelques voyageurs ne nous ont donne le plus souvent que des idées fausses ou très-im- parfaites, pensent comme nous, agissent comme nous, vivent comme nous; quelles sont leurs habitudes, leurs coutumes, leurs mceurs; en un mot, quels sont les traits principaux et caractéristiques de leur civilisation. Cost un de ces traits caractéristiques, et en meine temps Pun des cotes les plus curieux peut-être de la ci¬ vilisation chinoke, que nous avons essayé d’esquisser dans cet ouvrage. En publiant cette premiere histoire des Relationspo- litiques de la dune avec les puissances occidentales, nous avons eu pour but de faire connaitre les diverses \ a
  • y INTRODUCTION. tentatives faites par ces mêmes puissances pour nouer des relations politiques et commerciales avec la Chine, et enmeme temps, le principal obstacle qui s’est toujours presente, dans ces mêmes tentatives, pour obtenir un heureux resultat. Ce principal obstacle, on a peine à le croire, était une question d'etiquette ou de Ceremo¬ nial ! Soit que la cour de Peking eút choisi ce pretexte pour repousser les pretentions des envoyés europêens, soit que cette question fiit pour elle une question po¬ litique de première importance (les deux suppositions peuvent être admises en meme temps), elleajoué le plus grand role, le role capital, dans toutes les negocia- tions entamées avec la cour de Peking. C’est elle aussi, coniine on le verra, qui occupe la plus grande place dans notre travail. Après les nouveaux traités de Tien-tsin, qui stipulent pour les puissances contractantes le droit reciproque d’a- voir desarmais des ambassades permanentes à Peking, il ne sera pas sans intérêt, et peut-être aussi sans uti- lite, de presenter un aperçu rétrospectif des difficultés apportées par Tetiquette chinoise aux relations diplo- matiques des envoyés europêens avec Temperem* de Chine, et un examen des conditions supposées qui leur seront faites à Tavenir. Pour que Tonpuissejuger en Europe cette meme ques¬ tion avec connaissance de cause, nous avons donné, dans notre neuvième Chapitre, une traduction inte¬ grate du Ceremonial prescrit par le Ministere des
  • INTRODUCTION. 11J Rites pour la reception des ainbassadeurs étrangers à la corn- de Peking. Cette traduction, publie'e pour la premiere fois en r843, dans la Revue de VOrient, avait été faite alors sur une edition officielle dudit Ceremonial chinois, remontant à 1’année 1756, et qui nous appartient; nousl’avons revue sur une edition éga- lement officielle, publiée à Peking la 4e année Tab- koiuing', ou 1824, revue et corrigée par un très-grand nombre de hauts lettres, tous du Ministere des Rites, ou lecteurs impériaux charges d’expliquer les King (Li¬ vres sacrés) à 1’héritier présomptif et aux autres en- fants de 1’empereur. Personne, à notre connaissance, soit en Europe, soit en Asie, n’avait, avant nous , tra- duit une seule ligne de cet important ouvrage, ni même indique son titre. Etcependant, indépendamment de Pintérêt général qui pourrait s’attacher aux autres par¬ ties del’ouvrage, lecliapitre du Cérémonial concernant les ambassadeurs étrangers était en quelque sorte d’une connaissance obligatoire pour les ambassadeurs européens qui se rendaientà lacour de Peking, puisque e’etait toujours ce même Cérémonial qui avait été la pierre d’achoppement de leurs prédécesseurs , le sujet qui faisait naítre le plus de discussions. Le Chapitre que nous avons consacré ensuite à 1’exa- men de ce même Cérémonial (le Chapitre dix), en fait 1 Cette édition appartient à la Bibliothèque impériale de Paris. {Nouv. fonds. N° 350.) a.
  • IV INTRODUCTION. ressortir le caractère profondément oriental, et montre qu’il aété pratique dans toutes les anciennes monarchies de l’Asie; et il 1’était aussi en Égypte sous les anciens Pharaons. « L’acte du Sen-ta, dit M. de Rouge \ qui « signifie littéralement respirer la terre, pour se pros¬ it terrier, est bien explique dans la stele des mineurs « d’or; les chefs du pays d’Akaiat y sont representes « venant adorer le Pharaon2. Cette adoration, le front « dans la poussière et le ventre à terre, est encore le « ceremonial officiel des cours de l’Asie orientale. » Nous avons fait voir que ce mime Ceremonial exis- tait à la cour des anciens Perses, et que Timagoras fut condamné à mort par les Atheniens pour avoir saluii Darius à la maniere per sane, c’est-a-dire Chinoise; qu’il existait aussi à la cour des rois d’Assyrie, à Car¬ thage, etc. On le rencontre à la cour desempereursMon¬ gols, devant lesquels les envoyés de saint Louis refuse- rent de l’executer, sous le pretexte que les empereurs Mongols n’etaient pas chrétiens. Il faut done que ce Ceremonial, que l’on retrouve partout en Asie, dans l’antiquite, au moyen age et de nos jours, y ait de bien profondes racines, pour avoir resiste à toutes les revo¬ lutions que cette grande contrée du monde a subies. Ces 1 Étude sur une stèle égyptienne, appartenant à la Biblio- thèque impêriale; ParM. le vicomte E. de Rougé, p. 62. 2 « Ha ta auu nev sen ha sen-ta ha er-t-a ha cha em-ta : « Adorantes dominum suum, prostrati, cadentes supra ventrem, ante (eum).»
  • INTRODUCTION. V racines, cesontles croyancesdespopulations qui, dès l’o- rigine, ont vu ou cru voir, dans les dépositaires du pou- voir souverain, les représentants de la divinité sur la terre.Et, commeces populations croyaient aussi que la plus haute expression du respect et de la crainte qu’elles éprouvaient envers les puissances surnaturelles était de se prosterner la face contre terre, en signe d’ancantis- sement, les souverains n’eurent pas de peine à obtenir de leurs sujets les memes marques de crainte et de res¬ pect, d’autant plus qu’ils reunissaient dans leurs mains presque partout, en Asie, le pouvoir religieux etle pou- voir civil. On s’etonnera peut-être de voir ce même principe theocratique ad mis aussi universellement et persister aussi longtemps dans Vextreme Orient. 11 faut, ou que cet usage, si oppose dans l’antiquite à l’esprit grec, et dans les temps modernes à l’esprit occidental, ait eu une origine commune, ou qu’il soit ne des memes circons- tances; l’une et l’autre de ces suppositions peuvent se soutenir. Eneffet, d’apres lesderniers progrès de laphi- lologie orientale, d’accord en cela avec des traditions déjà généralement admises, on est fondé à poser en príncipes que, h une époquetrès-reculée, des colonies, élevéesdans les lumièresdela même civilisation, partirentdu centre de l’Asie pour aller fonder les grands empires de la Chine, de TAssyrie, de laBabylonie et de 1’Égypte. Nous n’ad- mettons pas toutefois ici, sans reserves, Fopinion d’un ancien diplomate prussien distingue, M. le baron Bun-
  • VI INTRODUCTION. sen, qui, clans un ouvrage très-récent1, soutient i° « que
  • INTRODUCTION. • vij agglomérée dans cos regions fat devenue trop abon- dante, les immigrations commencèrent. Celle de la grande race Semi tique, la premiere en date, sansdoute, puisqu’elle clioisit les contrées meridionales pour son nouveau sejour, descendit des monts Ararat, oil l’Eu- phrate prend sa source, et se répandit dans les plaines de la Mésopotamie, en Égypte , en Arabie , etc. L’im- migration de la race Arienne , divisee en plusieurs branches, partit des sources de l’Oxus et de Jaxartes ( Amou-Daria et Syr-Daria), et se repandit, au midi, sur les rives de l’lndus, et, à l’ouest, dans la grande contrée de lTran, jusqu’au Tigre; une autre branche, contournantla mer Caspienne, vint, parl’Asie Mineure, sous lenom de Pelasges, se répandreen Grèce et en Ita¬ lic. La race Touranienne se dirigea au nord et au sud; une branche de cette race alia porter sa civilisation en Chine. Des l’annee i836 nous disions1 : « Un fait qu’il est bon de remarquer, c’est que les historiens chinois font venir plusieurs inventeurs des arts et des sciences, sous le premier souverain historique, de pays situes à l’occident de la Chine , pres du mont Kouen-lun, que les Indiens nomment Merou, dans les flancs duquel le grand fleuve Hoang-ho prend sa source... Ce qui con¬ firme cette supposition, c’est que la corn* des premiers empereurs chinois etait placee dans les provinces occi¬ dentals voisines des montagnes du Tibet. 1 Chine ancienne, p. 29et suiv. Didot, frères. Univers pittor.
  • Vllj INTRODUCTION. « Un autre fait aussi à remarquer dans ce premier règne historique (celuide Hoáng-ti, 2,637 avant notre ère), c est 1 adoption par le chef del’Etat d’un nom im¬ perial cjui lui donne un même attribut qu’au sou- verain du Ciel. Ce nom est Li, dans lequel on retrouve la même racine qui sert à designer Dieu dans toutes les langues de la fainille Hindo-germanique ou Avienne, à commencer parle Sanskrit et en finissant par le francais. Avant Hoáng-ti, les souverains ante et je/m'-historiques de la Chine se nommaient // cing, « rois »5 un nouveau titre dynastique s’introduit; ce titre, le souverain de la Chine l’a en partage avec le souverain du Ciel; mais on donne à celui-ci le qualifieatif-de supreme ( cluing); le souverain de la Chine est done subordonnê hierarehi- quement au Souverain supreme du Ciel. IIresulte de là qu un nouvel element de souveraineté fut introduit dans le gouverneinent de la Chine avec le nouveau titre im¬ perial , et que la majesté du Souverain fut revêtue de fonctions et d’attributs inconnus précédemment. En un mot, nous voyons ici l’introduction de 1’élcment théo- cratique, qui nous paraít étranger, et qui, en effet, n’a Pu prendre en Chine un grand dcveloppcment. « Hoang-ti reunit done le premier la puissance re- ligieuse a la puissance civile , ou plutot, il introduit le premier l’idee religieuse dans 1’idce civile, et se fait le pontife de ces deux idées. 11 élève des autels et offre des sacrifices au Souverain supreme (Chàng-li), dont il partage une partie des attributs, et dont il est le repre-
  • INTRODUCTION. IX sentant sur la terre, sous le titre cle Soiwerain jciune (Hoáng-ti). » Le príncipe théocratique, cependant, fut loin de prendre en Chine le developpement qu’il prit dans d’autres contrées de l’Asie, dans l’lnde , par exemple, ou, dès une antiquite reculée, il se personnifia dans une caste particulière, celle des Bralimanes, qui s’est main- teriue jusqu’a nos jours, à travers toutes les revolutions qui ont si sou vent bouleversé cette belle contrée. Vers le milieu du sixième siècle avant notre ère, à la même cpoque oil Bouddha combattait 1’influence du Brabma- nisme dans Unde, et oil Pythagore établissait sa pbilo- sopbie dans la Grande Grèce, Confucius, qui avait comme une intuition de cette même epoque, mit en ordre les écrits des législateurs qui l’avaient précédé; et, sans en élaguer toutes les idees religieuses , comme on l’a prétendu de nos jours, il y mit Bempreinteinef- façable de sa haute raison, et en fit des monuments qui peuvent être places parmi ceux qui honorent le plus rhumanité. Grace à lui, à ses doctrines, aux efforts persevcrants de sa grande école, la Chine a etc un des plus eclatants foyers de civilisation qui aient bribe sur le monde. Seul de tons les grands empires de Banciemiie Asie, il est venu jusqu’a nos jours , comme pour porter teinoi- gnage, devant la civilisation moderne, de la sagesse et du genie de ses fondateurs. Conquis plusieurs fois par la force, il a toujours conquis lui-meme ses vainqueurs.
  • X INTRODUCTION. Il a eu, il est vrai, il a en ce moment-ci peut-être, et il est encore destine à avoir sans doute, comine toutes les choses de ce monde , des periodes d’affaiblissement materiel et moral, des affaissements plus ou moins prolongés; mais il y a toujours en lui un principe de vie qui n est pas près de s’eteindre. Oil trouver dans le monde un empire aussi ancien, une population aussi étendue, une industrie plus active? Les objets de pre¬ miere necessite aussi bicn que les objets de luxe n’y sont- ds pas produits avec une telle abondance, qu’il sen exporte chaqjie année en Europe et en Amérique pour des sommes très-considérables1 ? La Chine n’est-elle pas le plus grand marche de l’Orient et du monde peut-être ? * Void, par exemple, un Extrait du China Mail, public à Hong¬ kong (26avrill85Set20janvier 1859),quipourradonnerune idéedu commerce des États-Unis et de l’Angleterre avec la Chine, depuis 1’ouverture des cinq ports, et avant la mise en vigueur des traités de Tien-tsin : EXPORTATION DE THE AUX ÉTATS-UNIS. Du 1er juillet 1857 au 12 avril 1858. CANTON. FOU-TCIIÉOU. CHANG-IIAi. liv. Juillet. 256,000 Aoilt. 1,024,900 Septeinbre... .53,300 Octobre. 3,066,700 Novembre... 31,700 Décembre... 554,000 Janvier. 695,8oo liv. Juillet. 454,900 AoÚt. 2,280,200 Octobre. 1,404,000 Décembre... 940,40o Février. 570,500 liv. Septembre.. 1,614,600 Octobre.... 2,598,600 Novembre.. 2,682,900 Décembre.. 1,803,400 Janvier. 2,647,300 Février. 1,916,300 Total. 5,682,400 Total general... 24 Total. 5,650,000 ,595,500 livres anglaises; = Total. 13,263,100 = 11,151,599 kilogr.
  • INTRODUCTION Xj La France, nous avons leregret de le dire ici, n’oc- cupepas, dans le commerce de la Chine, le rang qu’elle devrait y tenir. A peine si, chaque annee , un ou deux EXPORTATION DE THE ET DE SOIE ÉCRUE (VdW Silk) EN ANGLETERRE. Les exportations de thé et de sole écrue pour la même desti¬ nation, du lCr juillet 18-58 au 15 janvier 1859(6 niois 1/2) ont été: Io en thé: de Canton. 15,974,100 liv. j — de Fou-tchéou.. 9,077,000 — J 32,420,300 livres. — de Chang-hai.. 7,369,200 — ) 20 en soie écrue : de 45,403 balles.
  • INTRODUCTION. X1J bâtiments cle commerce françaismontrentnotre pavilion dans ces ports ou ceux cle PAngleterre et cies États-Unis arrivent par centaines, et ou ceux cle Hambourg, cle la Hollande , cle la Suède, du Danemark, de l’Espagne, du Portugal, deBrêmemême Pemportent sur lesnôtres! Ce n’etait pas la peine, comine nous Pavons dit ailleurs, cPenvoyer en 1844 un ambassadeur en Chine, pour ne¬ gociei* un traité cle commerce à Pinstar cle PAngleterre et des Etats-Unis, pour arriverà un parei 1 résultat. II est vrai que la mission cle la France, et c’est la sa gloire, est plus ctendue et plus haute; qu’etant moins intéressee clans les questions purement matérielles, elle peut suivre avec plus cle justice et d’autorite cel les qui concernent plus spécialement les interêts moraux cle la civilisation . France. Soie écrue exportée pour Marseilles : Année 1856-57, 11,459 bailes. — 1857-58, (9 mois) 7,060 — — 1858-59, (6 mois) 4,694 — Le commerce de la Russie, qui se faisait jusqu’a ce jour par la voie de terre, est très-important. — Void un aperçu de son com¬ merce de thé : Du ler janvier au ler octobre 1857 le mouvement des thésde Chine, par Kiakta, a été de 18,057 caisses pour les thés de fleurs, et de 90,991 caisses pour les thés ordinaires; soit un total de 109,048 caisses. « Comparativement aux résultats de 1856, le premier de ces deux chiffres présente une différence en moins de 1,833 caisses, et le se¬ cond, au contraire, une différence en plus de 21,291 caisses; soit pour le toutun accroissement de 19,458 caisses. " Quant aux thés en briques, 1’échange a été de 21,000 caisses , chiffre qui dépasse celui de 1856 de 7,833 caisses. »
  • INTRODUCTION. X11J Mais nous croyons néanmoins qu’elle aurait tort de s’endormir sur cet oreiller dangereux. Les nouveaux traités de 1858 peuvent avoir pour elle des résultats inattendus. On voit déjà par le Tableau, publié ci-con- tre , de FExportation en Angleterre du the et de la soie écrue, depuis F ouverture des cinq ports au commerce européen, c’est-a-dire de 18^3 à i858, quel accroisse- ment a pris le dernier article : il est monte de 10,727 balles en i844~5, à 74,215 bailes en 1806-7, et à 60,736 balles en 1857-8, malgré I’etat de guerre com- / mencé. II s’en exporte aussi beaucoup aux Etats-lJnis et surtout en Russie. L’industrie de la soie en France est done fortement menacee, non, peut-etre, pour tous ces articles de luxe et de fantaisie qui ne peuvent guère se confectionner ailleurs qu’en France, mais pour toutes les étoffes de soie solides, dont l’usage se répan- drade plusen plus, àmesure que la facilite de seles pro¬ curer augmentera et que Ton en reconnaitra les avan- tages. Nous ne pousserons pas plus loin ici ces considera¬ tions. Lorsque les quatre traités de Tien-tsin seront ra¬ tifies et livres à la publicite, les résultats probables que ces traités produiront dans le commerce respectif des puissances contractantes pourront être mieuxappréciés. L’ouverture presque simultanée des ports du Japon au commerce des memes puissances devra nécessairement avoir une action favorable sur les relations politiques et commerciales de ces deux nations de l’extreine Orient
  • XIV INTRODUCTION. avec les puissances occidentales. Le concours ineme de celles-ci, en ôtantà Taction d’une seule d’entre elles ce qu’elle pouvait avoir de violent et d’injaste, est une circonstance heureuse, non-seulement pour la Chine, mais encore pour les autres puissances contractantes ; car les concessions obtenues par la force et contre la justice n’ont jamais une longue durée, et. donnent lieu a d’incessantes discussions qui finissent toujours par un recours aux chances de la guerre, c’est-a-dire encore au droit de la force. Nous avons la pretention, en Occident, d’etre les peu- ples les plus civilisesdu monde, etnous considérons tons les autres peuples, surtout ceux de TAsie, comme des barbares envers lesquels nous avons le droit d’agir en maitres, et d’exercer en quelque sorte une souveraineté naturelle et sans controle. Nous avons entendu plus d’une fois soutenir cette singulière doctrine que les Orientaux, les Chiuois en particulier, ne faisaient pas partie de Tbiunanite, et que la civilisation, éclairée, non par les lumières du cbristianisme, qui sont des lu- mières inférieures, purement asiatiques, mais par les clartés supérieures de quelques révélateurs modernes , devait n’en tenir aucun compte. C’etait Tinsurrection des Tai-ping, qui seme partout la mine et la desola¬ tion sur son passage, et etablit le desert autour d’elle, qui devait régénérer la civilisation pétrifiée du vieil empire chinois. Cette insurrection aura seule ment prouve au monde une fois de plus quece n’est pas avec
  • INTRODUCTION. XV les reveries cle cerveaux malacles que l’on regenere les sociétés, qu’elles qu’elles soient. C’est, an contraire, avec elles que Ton hate ou que l’on consomme leur ruine. C’est un thème géneralement admis en Europe que la Chine est un Étatdespotique, ou la vie et les biens des su- jets qui supportent ce despotisme n’ont aucune ga- rantie; ou les abus les plus monstrueux se commettent impunement; oil l’humanite enfin est maintenue dansle plus dur et le plus vil esclavage. Le bon sens devrait bien avertir, cependant, qu’une nation dont la popula¬ tion s’élève authentiquement à près de quatre cent mil¬ lions d’ames, nc doit etre ni aussi résignée, ni aussi foulée, ni aussi dégradée qu’on veut bien le dire. « Si l’on entend par despoteun maitre absolu (adit M. Abel Remusat1, dont nous aimons toujours à invoquer 1’au¬ torite), qui dispose des biens, de l’lionneur et de la vie de ses sujets, usant et abusant d’une autorité sans homes et sans contrcHe, je ne vois nulle part en Asie de sembla- bles despotes; en tous lieux, les mceurs, les coutumes antiques, les idées recues et les erreurs memos, impo- sent au pouvoir des entraves plus embarrassantes que les stipulations écrites, et dont la tyrannie ne pent se délivrer qu’en s’exposant à périr par sa violence merne. Je n’apercois qu’un certain nombre de points oil Ton ne respecte rien, oil les mcnagements sont inconnus et oil la force règrie sans obstacle : ce sont les lieux oil la 1 Mélanges posthumes, p. 247.
  • XVj INTRODUCTION. faiblesse et 1’imprcvoyance des Asiatiques ont laissé éta- blir des ctrangers venus de contrées lointaines, avec Vu- mque désir (Famasser des richesses dansle plus court espace de temps possible, et de retourner ensuite en jouir dansleur patrie; gens sans pitié pour des hommes d’une autre race, sans aucun sentiment de sympathie pour des indigènes dont ils n’entendent pas la langue, dont ils ne partagent pas les gouts, les habitudes, les croyances, les préjugés. Nul accord, fondésur la raison et la justice, ne saurait se former ou subsister entre des intérêts si diamétralement opposes. La force seule peut maintenir un temps cet état de clioses, et il n’y a qu’un despotisme absolu qui puisse preserver une poignée de dominateurs qui veulent tout prendre, au millieu d’une multitude qui se croit en droit de ne rien donner. On observe les effets de cette lutte dans les établissements coloniaux en Asie, et les etrangers dont je parle sont les Européens. . « C’est, nous pouvons le dire entre nous, une race singulière que cette race européenne; et les preventions dontelle est armee, les raisonnementsdont elle s’appuie, frapperaient etrangement un juge impartial s’il en pou- vaitexister un surla terre.Enivréedeses progrès d’hier, et surtout de sa superiority dans les arts de la guerre, elle voit avec un dédain superbe les autres families du genre liumain; il semble que toutes soient nées pour l’admirer et pour la servir, et que ce soit d’elle qu’il a eté écrit: Que les fils de Japhet habiteront dans les
  • INTRODUCTION. XV1J tentes de Sem, etqueleurs fveres seront leurs esclaves. II faut que tout pense comine elle, et travaille pour elle. Ses enfants se promènent sur le globe, en montrant aux nations humiliées leur figure pour type de labeauté, leurs ideies comme base de la raison, leurs imaginations comme le necplus ultra de ^intelligence. Ce qui leur ressemble est beau; ce qui leur est utile est bien ; ce qui s éloigne de leur goút ou de leur intéret est in- sensé, ridicule ou condamnable. C’est là leur unique mesure; ils jugent tout cFaprès cette règle , et qui son- gerait à en contester la justesse? — Entre eux ils ob- servent encore quelques égarcls; ils sont, dans leurs querelles de peuple à peuple, convenus de certains prín¬ cipes d’après lesquels ils peuvent s assassiner avec mé - thode et régularité. Mais tout cela disparaít hors de TEurope, et le droit des gens est superflu quand il s’a- gitdeMalais, dlndiens ou de Tongouses. Confiant dans les evolutions rapides de leurs soldats, arme s d’excellents fusils, qui ne font jamais long feu, les Eu- ropéens ne negligent pas cependant les precautions d’une politique cauteleuse. Conquérants sans gloire et vain- queurs sans générosité, ils attaquent les Orientaux en homines qui n’ont rien à en crainclre, et traitent en- suite avec eux comme s’ils devaient tout en appré- liender. Aclievant à moins de frais que la diplomatic ce qu’ils n’ont pu faire par les batailles, ils rendent les indigenes victimes de la paix et de la guerre, les enga- gent en de pernicieuses alliances, leur imposent des con- b
  • XV11J INTRODUCTION. ditions de commerce , occupent leurs ports, partagent leurs provinces, et traitent de rebelles les nationaux cpii ne peuvent s’aCcommoder à leur joug. A. lavérité, leurs procedes s’adoucissent envers les États qui ont conserve quelque vigueur, et ils gardent à Canton et à Nanga- saki des ménagements qui seraient de trop a Palembang et à Colombo. Mais, par un renversement d’idees plus étrange pcut-être que Tabus de la force , nos écrivains prennent alors parti pour nos Europcens trompés dans leur espoir : ils blâment ces prudents Asiatiques des pre¬ cautions que la conduite de nos conteinporains rend si naturelles, et s’indignent de leur caractère inhospita- lier. II semble qu’on leur fasse tort en se garantissant d’un si dangereux voisinage; qu’en se refusant aux avances désintéressées de nos marchands, on mécon- naisse quelque bienfait inestimable, et qu’on repousse les avantages de la civilisation. La civilisation, en ce qui concerne les Asiatiques, consiste à cultiverla terre avec ardeur, pour que les Occidentaux ne manquent ni de co¬ ton, ni de sucre, ni de thé, ni cVépiceries; à payer regu- lièrement les impôts pour que les dividendesnesouffrent jamais de retards; à changer, sans murmures, de lois, d’habitudes et de costumes, en dépit des traditions et des elimats. Les Nogais ont fait de grands progrès de- puis quelques années; car ils ont enfin renonce à la vie nomade de leurs pères; et les collecteurs du fisc savent oil les trouver, quand Tépoque du tribut est arrivée. Les anciens sujets de la reine Obeira se sont bien civili-
  • INTRODUCTION. XIX sés depuis le temps du capitaine Cook ; car ils ont em- brassé le methodisme; ils assislent tous les dimanches au preclie en habit de drap noir; et c’est un débouché de plus pour les manufactures de Sommerset et de Glo- cester... Le temps viendra peut-être oil les Hindous s’accommoderont de nos percales, au lieu de tisser eux- mêmes leurs mousselines, oil les Cliinois recevront nos soieries, nos calicots, et oil les habitants du tropique s’affubleront de nos chapeaux de feutre noir et de nos vêtements de laine. Que l’industrie de tous ces peupleS cede le pas à celle des Occidentaux; qu’ils renoncent en notre faveur à leurs idées, à leurs littérature, à leurs langues, à tout ce qui compose leur individualite natio- nale; qu’ils apprennent à penser, à sentir et à parler comine nous; qu’ils payent ces utiles leçons par 1’aban¬ don de leur territoire et de leur indépendance; qu’ils se montrent complaisants pour les désirs de nos acadé- miciens, dévoués auxintérêts de nos negociants, doux, traitables et soumis. A ce prix, on leur accordera qu’ils ont fait quelques pas vers la sociabilité , et on leur per- mettra de prendre rang, mais à une grande distance , après le peuple privilegie , la race par excellence, h la- quelle seule, selon une classe d’ecrivains, il a etc donné de posséder, de dominer, de connaitre et d’ins- truire. » Ces reflexions du spirituel et savant orientaliste soul un pen chargees sans doute, mais elles ne inanquent pas dejustesse. On doit pardo liner h ceuxqui consacrent
  • XX INTRODUCTION. lew vieà étudierles langues, l’histoire etles moeursdes populations orientals d’en prendre quelque fois la de¬ fense. Ce sont leurs avocats d’office. On ne pent pas les blâmer de l’accomplissement d’un devoir aussi desin- téresse. Paris, 15 mars 1859.
  • CHÀPITRE PREMIER. PREAMBULE. L’année4 8o8 raarquera dans l’histoire de la diplomatie européenne en Orient. Vempire le plusancien, leplusvaste, le plus populeux du monde, surpris à quelques lieues de sa capitale par quelques vaisseaux de guerre français et anglais, s’est incliné devant leur pavilion et a ouvert ses portes à la civilisation occidentale. Cette civilisation du monde moderne, du monde chrétien, qui était là représentée par ses plus grands empires : la France, l’Angleterre, la Russie et les États-Unis, va done donner la main à la civilisation de l’ancien monde, que
  • 2 CHAP1TRE PREMIER. nous nommons barbares, civilisation qui re¬ monte aux temps antédiluviens; quiena con¬ serve la tradition, même la langue figurative, et dont l’liistoire est la seule qui relie, par une chaine non interrompue, les temps anciens aux temps modernes, les époques extrêmes de l’hu- manité : son berceau et son âge mur! Dans cette transformation presque soudaine qui va s opérer en elle, la Chine acquerra-t-elle de nouvelles forces, une vie nouvelle, en re- trempant son vieux sang tartare ou scythe dans le sang européen caucasique, comme nous lap- pelons? Se bornera-t-elle à accepter, jusqu a un certain degré, une régénération scientifique et morale, ou s’absorbera-t-elle tout entièredans la civilisation occidentale, avec laquelle elle va se trouver désormais journellement en con¬ tact? C’est ce que nous ne vouíons pas exa¬ miner ici, quoique 1’exemple deplusieurs autres peuples orientaux, depuis longtemps déjà en communication avec 1’activité occidentale, autorise a répondre a priori par la negative. Un peuple tout entier, un peuple de plus de quatre cent millions d’ames, qu’une civilisation a façonné comme dans un moule d’airain, de-
  • PREAMBULE. 3 puis plus de quatre mille ans, ue se modifie pas ainsi au premier souffle étranger qui passe sur lui comme unléger nuage. Ce que nousvoulons étudier dans ce travail, ce que nous voulons chercher à mettre en évidence, ce nest pas le but nouveau, supérieur, quel’Europe, que la civilisation européenne croit bientôt donner à 1’activité chinoise, mais Men les relations poli- íiqucs que la Chine a eues jusqu’a present avec les peuples étrangers de 1’occident del’Asie, les nations maritimes debEurope, et la nature de ces mêmes relations. Cet aperçu ne sera peut- être pas inutile en ce moment. On a cru longtempsque la Chine, reléguée à Tune des extrémités du monde, avait vécu et sétait développée pendant des milliers dannées sans communications avec les autres peuples, auxquels elleétoit restée étrangère. 11 est vrai que le peuple chinois, ayant, dès la plus haute antiquité, trouvé dans ses propres législateurs une direction salutaireet civilisatrice, sans pro- sélytisme religieux, sans esprit de conquête et d’envahissement, et dans son propre territoire un champ toujours ouvert à son aclivité incessante et à son génie, n’a point chcrchc à répandre >>
  • CHAP1TRE PREMIER. 4 cette activité au dehors, et s’est contente de hexercer dans sa propre sphère, qu’il a pu longtemps considérer à bon droit comme le plus brillant foyer de la civilisation de 1’Orient. Maisles peuples étrangers, attirés parleslueurs mêmes de cette civilisation lointaine, s’empres- sèrent d’ouvrir et d’entretenir avec lui des re¬ lations commerciales et politiquesqu’alimentait le luxe des anciennes et grandes monarchies de 1’Asie, même de 1’empire rornain, par 1’entre- mise des Parthes. Les historiens chinois et même plusieurs écrivains grecs et romains en font foi. o-opg^oo .
  • CHÀPITRE II. RELATIONS ANCIENNES. IAm des plus anciens faits de ce genre men- tionnés dans 1’histoire chinoise est l’arrivée à la cour de « 1’empereur Yao (2555 ans avant « notre ère), d’un envoyé de la tribu ou race « nominee Youè-châng ( Youè-châng-chi), « faisant partie des peuples étrangers situes « au midi de la Chine (Nân-í)1. Cet envoyé 1 Les historiens chinois, entre autres Sse-ma-thsian, disent que ce pays était situé au sud du Kiao-tchi, nom que le royaume d 'An¬ uam portait dans le second siècle avant notre ère. Le même historien dit que les ambassadeurs des Youè-châng, étant montês sur les chars indiquant le sud qui leur avoient été offerts en Chine, par- vinrent ainsi aux hords de Ia mer, les suivirent depuis les royaumes
  • 6 CHAPITRE II. “ portait avec lui en present une tortue divine « àgée demilleans, et de plus de troispieds « de dimension en tous sens, ayant sur son dos « des caractères en écritures étrangères, à « formes de têtards, qui comprenaient Ehis- « toire du monde depuis son origine jusqu’a- « lors. Yao ordonna de transcrire ce texte « étranger, qu’il nomma les Annales de la « tortue. » Cette même tribu, ou plutòt celte même na¬ tion, qui portait alors le nom de royaume, et que les historiens ehinois disent située dans la mer méridionale (iVdn-hai-Kouè, royaume ma¬ ritime du midi), envoya une nouvelle ambassade en Chine, 1’année ÁUO ans avant notre ère, « avec trois interprètes successifs apportant en « present des faisans blancs1. Tchéou-koúna . D * « oncle et premier ministre de lempereur, ou « plutôt, regent de FEmpire sous la minorité « de son neveu, leur fit present, enéchange, de « plusieurs cbarsr/w/ indiquaient lesud, pour de Fou-nan ct Lin-i (aujourd’hui royaume de Siam), et arrivèrent Fannée suivante dans leur pays. Ce sont sans doute ces beaux faisans argentes, à grande queue, que nous appelons encore nmintemnlfaisans de Chine, et qui y furent portes par les ambassadeurs en question.
  • RELATIONS ANCIENNES. 7 « retourner dans leur pays (sitné dans cette « direction, à partir de Ia capitale de Ia Chine'). » A lepoque de cette ambassade assyrienne des homines ciux longues robes trciíncintes, comine les monuments récemment découverts en Assy- ne nous les montrent, etdont 1’écriture, enpar- tie figurative, en partie syllabique, était com- parée par les Chinois à 1’espèce d’ecriture khó- téou, c’est-à-dire àformes de tétards, ayant la téte grosse et la queue mince2 (ce qui caractérise ' L*-tat-klsse, I. VI..f» 10. — Ce pays que les ambassadeurs en question mirent encore un an à atteindre, à partir des cotes de Siam, devait être un des empires de 1’Asie alors florissants : celui d Assyrie ou celui des Chaldéens, qui venaient de ravager Ninive sous le règne de Tiglat-Pileser II. Nous sommes d’autant plus porte à admettre cette conjecture que le nom du pays des ambassadeurs, 1 ouS-chang-chi, signiíie en chiuois le peuple aux grandes robes trainantes ou flottantes, et que les caractères en formes de tê- tards, comme 1’écriture Khò-téou des chinois, gravés sur ledos de la tortue, et qui contenaient les annales du monde, devaient être les caractères de Vécriture cunéiforme, découverte et expliquée de nos jours, lesquels caractères ont, en effet, une certaine ressemblance avec 1’ancienne écriture Khò-téou des Chinois. On s’en convaincra facilement en comparant ces deux espèces d’écriture. Voici le nom de YAssyrie écrit dans le système le plus simple de 1’écriture cunéi¬ forme : jp Hf PT d th u r a. 2 « Têtard est le nom que l’on donne au petit de la grenouille, -< lequel, peu de jours après qu’il estéclos, paraít sous la forme d’un « poisson ayant la tête grosse et une queue mince. » {Diet, de l'A- cadémie)
  • 8 CHAPITRE II. parfaitement Vécriture des anciens Assyriens et Chaldéens dite cunéiforme); à cette époque, di- sons-nous, qui remonte à 1110 ans avant notre ère, la Chine avaitdéjà des institutions qui prou- ventunhautdegréde civilisation. Un monument quis’estconservéjusqu’à nos jours, le Tchéou-li ou \es Rites pratiques sous les Tchéou, que Con¬ fucius tenait en grande estime, et dont la redac¬ tion est attribuée à Tchéou-koung, le regent de Temp ire, sous lerègne de son neveu Tchíng- wâng (1115-1077 avant notre ère), le même qui reçut les ambassadeurs chaldéens, nous fait con- naitre le ceremonial prescrit et observé à cette époque pour la réception en Chine des ambas¬ sadeurs et des princes étrangers ou feudataires. Ce ceremonial, qui s’est conserve en grande partie jusqu’anos jours, mérite d’être rapporté. Les visiteurs étaient divises en deux classes : la premiere comprenait les princes feudataires des cinq ordres : on les appelait Ta-pín, les grands-hôtes, que Ton recevait avec les plus grands égards1 et les plus grands honneurs; la seconde classe comprenait les ministres r Chouè win.
  • RELATIONS ANC1ENNES. 9 on les envoy és de ces même princes; on les ap- pelait Ta-khe, les grands hôtes, » d’une condi¬ tion moins élevée, et auxquels de moins grands honneurs étaient rendus1. « Si l’empereur, dit le Li-ki, n’a pas un ceremonial pour recevoir ses hôtes, il ne peut exercer 1’hospitalité. » Les visiteurs de première et de seconde classe étaient reçus à la frontière par un officier d’or- donnance de l’empereur, qne Ton nommait Siào-híng-jín, c’est-à-dire homme préposé en second aux affaires ties voyages « Lorsqu’un « prince feudataire, dit le Tchéou-li, rend « visite à l’empereur, l’officier d’ordonnance « en second va au-devant de lui à la frontière « du royaume et accomplit la cérémonie tie « bien venue2. » Arrivés à la cour, les grands visiteurs étrangers de premier et tie second ordre, étaient reçus par le grand préposé aux affaires des voyages, Ta-híng-jín, chargé de faire observer les rites presents en tie telles circonstances et selon le rang ties visiteurs. Voici le rite du prince tie premier rang : « II « prend la tablette honorifique à colonnes, qui. 1 Tchéou-li, 1. 38. 2 Id. »
  • 10 CHAPITRE II. « a neuf dixièmes de pied; la natte ou le plateau « à garniture de soie, qui a neuf dixièmes de « pied; le costume à neuf broderies, corres- « pondant au bonnet de cérémonie. II dresse « Eétendard à neuf pendants. II a ,pour ses che- « vaux, des sangles et des rubans de bride « aux neuf degrés de perfection. II a neuf at- « telages de chars supplémentaires, neuf aides « ou assistants^ neuf victimes completes pour « le grand ceremonial. « Lorsqu’il vient prendre place à l’audience « impériale, il doit y avoir une distance de « quatre-vingt-dix mesures de six pieds entre « le prince visiteur et l’empereur qui le reçoit. « Le prince se tient debout contre Textrémité « de Lessieu de son char. Cinq personnes sont « déléguées poursa reception... « Le cérémonial attribué à un ministre de d prince feudataire, est inférieur de deux de- « grés à celui de son prince... (I En general, lorsque les princes feudataires « ont affaire auprès de l’empereur, le grand « voyagcur (le grand officier d’ordonnance « dont il est question), distingue leurs posi- « tions à l’arrivee, regularise leur classement
  • RELATIONS ANC1ENNES. 11 « d’ordre, harmonise leur rite. II les introduit « anprèsdu souverain 1. » II y avait aussi, alors comme aujourd’hui, des officiers de service attaches à la personne des visiteurs et que Ton nommait Hodn-jin. « Ils son t charges, dit le Tchéou-li, d’aller au- « devant des visiteurs circulants, venus des « royaumes feudataires, et de les reconduire. « Lorsque letranger s’arrête, ils lui procurent « I’hotellerie on il peut se reposer. Ils enjoi- « gnent aux gens du lieu de se reunir pour le « proteger. Si Tetranger a des objets mobiliers « ou des instruments de service, ils ordonnent « de lesgarder soigneusement. « A toutes les portes et barrières, l’etranger « nesubitpas d’interrogations. L’officier pré- « posé, Hoân-jín, va à sa rencontre, et le re- « conduit jusqu’a la frontière2. » II y avait aussi des interpretes (siang-siu) attaches à la personne des visiteurs étrangers. « Ces interprètes s’occupent des délégués ou « exprès envoyés par les royaumes étrangers « du midiet de Test, dusud-est et du nord, ainsi 1 Tchéou-li, ]. 38, traduction d’Ed. Biot modiílée. ? lb. 1. 39.
  • 12 CHAPITRE II. « que de 1’ouest. Ils sont chargés de leur trans¬ it mettre les paroles de 1’empereur et de les « leur expliquer, pour les unir, les affection- « ner '. » Un commentateur chinois ajoute à ce sujet: « Les peuples étrangers ont des façons de sa¬ il liter, de s agenouiller, de s’asseoir, de sa- « vancer, qui ne sont pas semblables à celles « du royaume du Milieu. Done, les interpretes « apprennent aux princes visiteurs les rites du « ceremonial chinois. Leur langage, leurs in- « tonations, ne sont pas semblables à ceux du «. royaume du Milieu; done, les interpretes « traduisent les mots prononcés par les princes a étrangers et transmettent leurs discours. » Cette institution des Interpretes, qui a con¬ tinue d’exister en Chine jusqu’a nos jours2, principalement pour les langues de 1’Asie, date, 1 Tchéou-li, 1, 38, traduction d’Ed. Biot modifiée. 2 Elle dépend maintenant du Li-fan-youen, ou Bureau des colo- ?iies, oít il y a une Chambre de Traducteurs qui est composée de quatre-vingt-seize écrivains, presque tous Mandchous ou Mongols; ce sont principalement les langues mandclioue, mongole, tibètaine turkomane, tongouse, persane, russe, etc., qui font 1’objet de leurs travaux. II est probable que dorénavant cette Chambre d'in- terprètes joindra à ses attributions la counaissance diplomatique des langues française et anglaise.
  • RELATIONS ANC1ENNES. 13 comme on le voit, d’une époque assez ancienne. Vhospitalité, ou la manière tie bien rece- voir les étrangers, est l’un des huit príncipes dun bon gouvernement, prescrits dans les li¬ vres les plus anciens et les plus révérés des chinois *. II est vrai que les formalités nom- breuses de létiquette ou du ceremonial pou- vaient diminuer de beaucoup, aux yeux des étrangers, les bénéíices de ces bonnes disposi¬ tions des souverains et du peuple chinois. Mais le peu que nous savons de l’histoire de grandes monarchies de l’Orient dans 1’antiquité, et même de celles qui y existent encore de nos jours, suffit cependantpour nousconvaincre que ces cours barbares avaient toutes une etiquette d’autant plus sévère que le souverain était plus puissant ou consuléré comme tel. Nous lisons dans le livre d’Esther que, quiconque, liomme ou femme, se serait permis de pénétrer dans le palais duroi Assuérus, sans un ordre exprès, était puni de mort, à moins que le roi ne lui fit grace, en lui tendant son sceptre d’or. Nous verrons plus loin, en comparant le cérémonial 1 Voir le Chou-King chap. Houng-Jan.
  • 14 CHAPITRE II. de la cour des empereurs chinois à eelui de la cour des anciens rois de Perse, que ce dernier, (auquel, selon Hérodote, ne youlurent point se soumettre les envoyés lacédémoniens, mais que Thémistocle, au rapport de Plutarque, pratiqua sansdifriculté), ressemblaitbeaucoupau premier. Les anciens Perses, selon quelques-uns de leurs historiens, eurent de frequentes relations avecla Cbine Un de leurs anciens rois, le fa- meux Djemchid, après avoir eu un fils, nommé Tour, dune filie du roi du Zaboulistan, « eut deux autres fils d une filie de Mâhenk, « roi de la Grande-Chine, dont 1’unse nomma « Bétoual, et 1’autre Houmayoun2. » Ce Mâhenk, roi de la Grande-Chine, était Mou-wâng, qui regna, de 1’année 4001 à 1 année 946 avant notre òre, et qui, selon les historiens chinois3, fit la guerre aux barbares 1 Voir les extraits du Modjmel al-Tewarikh, publiés et traduits par M. J. Mohl {Journal asiatique, année 1841). 2 Voici le texte de ce curieux passage : * 2 ) Ou diguer dou peser ez duchteri Mâhenk Mâleki Mâtchin íkírâ nâm Betouâl ou digueri rà Humâyoun. {Id., t. I, p. 167.) J Voir Chine ancienne, 1837, p. 94 et suivantes, ou nous avons
  • RELATIONS ANC1ENNES. 15 occiclentaux (de l’Asie) qu’il réduisit à la dernière extrémité. Ceux-ci lui donnèrent en tribut de grands sabres à deux tranchants et des étoffes d’amiante. II fit ensuite un voyage dans l’Asie occidentale, ou il admira de grandesmerveilles d’art (probablement les monuments de Tsinive et de Persépolis; la construction de ces der- niers étant attribuée en partie à Djemchid lui- même),etd’oú il eminena jusqu’en Chine des ouvriers babiles pour construire de semblables monuments1. Cette coincidence étonnante des bistoriens cliinoiset persans, que personne n’avait jamais signalée jusquici, et qu’un jour, peut-être, nous développerons plus amplement, montre qu’à une époque reculée, \ 000 ans avant notre ère, la Chine avait déjà des relations politiques avec les grandes monarchies de l’Asie. Cette domié la traduction des Fastes universels de la Chine en ce qui concerne Mou-wâng. M. Mold n’ayant pas reconnu le roi chinois Mou-ivcmg, dans Mâhenk, qui en est une transcription exacte, a traduit, «et de Mahenk, fdle du roi de Madjin, deux antres ap- pelés Bétoual et Iloumayoun. » 1 Un auteur persan, Abdalla Beidavi (reconnu ctre Bênakéti par M. Quatremère, Histoire des Mongols), dans son Abrégé de rHistoire chinoise, dit aussi que Mou-wang se rendit en Perse.
  • 16 CHAP1TRE 11. inême concidence a encore cet avantage, très- grand selon nous, qu’elle donne une date certaine à 1’époque de Djemclúd, reléguée jus- qu’ici dans les temps fabuleux ', et à la fonda- tion des villes d’Hamadan, de Tous et de Persé- polis qu’onlui attribue. D’ailleurs, toutes les inscriptions en caracteres cunéiformes de la première espèce, découvertes dans les ruines de Persépolis, ne se rapportent qu’à la dynastie des Achéménides, dont Darius est, dans ces mêmes inscriptions, le grandreprésentant. On sail, par 1 La plupart des chronologistes placent lerègne de Djemcliid environ deux mille ans avant notre ère. Toute l’ancienne histoire persane, à laquelle les historiens persans donnent une durée de trente-cinq mille ans (y comprisle règne d’AIexandre le Grand, qui dura, disent- ils, quatorze ans), est encore à faire, d’après les données de la cri¬ tique moderne. Le règne de Djemchicl, fixe ainsi par un synchro- nysme chinois à 1’année 985 avant notre ère (qui est celle du voyage de Mou-wâng dans les contrées occidentales de l’Asie, selon les his¬ toriens chinois, et dans lequel voyage il vit sans doute Djemcliid;) le règne de ce prince, disons-nous, ainsi déterminé, servira de point de repère, de jalon, pour'les autres règnes, qui sont restes très- incertains jusqu’a celui de Cyrus (559 avant notre ère), oil com¬ mence l’histoire classique de la Perse. II esttrès-probable que le siege des anciens rois de Perse doit être placé dans la Bactriane et la Sog- diane, oil la doctrine de Zoroastre avait aussi son siége primitif. Nous pouvons dire ici que les écrits des historiens chinois, si on sait les comprendre et les utiliser, jetteront le plus grand jour sur l’histoire ancienne des nations de l’Orient, encore si peu connue.
  • I RELATIONS ANCIENNES. 17 les historiens grecs, que ce prince régnait de 524 à 485 avant notre ère. Les historiens chinois font mention de nom- breuses ambassades qui auraient été envoyées aux empereurs dela Chine par toutes les nations de l’Asie et même parl’empire romaind’Orient, qu’ils désignent sous le nom de Ta-thsin, la Grande-Chine. Ces dernières ambassades, que nous avons déjà signaléesplusieursfoisailleurs*, etdont il n’ya aucune raison sérieuse de douter, étaient vraisemblablement plutôt commerciales que politiques. La premiere ambassade romaine mentionnée dans l’histoire chinoise est placéeà l’année \ 66 de notre ère; elle fut envoyée par l’empereur yín-tun, c’est-à-dire Antonin Marc- Aurèle, fils adoptif d’Antonin le Pieux, qui gou- verna l’empire d’Orient conjointement avec Lucius Vérus songendre, tandis que les consuls 1 Chine ancienne et moderne; Description de Tlnde, cTaprès les éerivains chinois; Mémoire sur Vauthenticité de Vinscription nestorienne de Si-ngan-fou, dans lequel nous avons donné une tra¬ duction complète de la Notice de l’empire romain d’Orient par les historiens chinois. Ceux-ci avaient été si frappés de la haute et belle stature des Romains, qu’ils les trouvaient le plus beau peuple de la terre avec les Chinois, dont ils les croyaieut descendus, et appe- laient leur royaume Ta-thsin,«la Grande-Chine. » 2
  • 18 CHAP1TRE II. Servilius Putlens et Fufidius Polliogouvernaient Rome. Cette même année,la guerre desParthes, - qui avaient envahi la Syrie, venait d’etre ter- minée, et les deux empereurs en célébrèrent le triomphe à Antioche, sa capitale. Comme c’etait par Fentremise des Parthes que s’etait fait jusque-là le commerce de la Chine avec F empire romain, quien tiraitses richessoieries, ses beaux vases murrhins ou de jade, payés par les riches romains des prix fabuleux*, on ne doit pas s’etonner que Marc-Aurèle, pendant ses guerres avec les Parthes, eut songé à envoyer des émissairesen Chine, pour nouer des relations directes avec cet empire et ne plus dépendre, pour ces marehandises de luxe, du bon ou du mauvais vouloir de ses ennemis. Cependant, d’après Florus, du temps d’Au- guste Rome avait déjà des relations avec la Chine et les autres peuples reculés de 1’Orient, car ceux-ci lui envoyòrent des ambassades lors- que 1’empire romain laissa respirer le monde : « Tous les peuples étoient en paix à 1’occident 1 L’empereur Néron, qui savait se passer beaucoup de fantaisies, paya une coupe à boire orientale, ou vase murrhiu, trois cents ta- leuts, envirou deux millions de francs.
  • RELATIONS ANCIENNES. 19
  • 20 CHAP1TRE 11. Quel beau trait que ce dernier! II serait dif¬ ficile d’en trouverun semblable chez les peuples modernes. Les ambassadeurs envoyés en Chine par rem- pereur Marc-Aurèle avaient porté en present à l’empereur de la Chine Hiouan-ti des dents d’éléphants, des cornes de rhinocéros et des écailles de tortues. Les historiens chinois font reinarquer que ces ambassadeurs pénétrèrent en Chine par la frontière méridionale, et non par la route ordinaire de l’Asie centrale, alors au pouvoir des Parthes, en guerre avec les Ro- mains; ce qui corrobore le fait allégué par les historiens chinois. Une seconde ambassade du Ta-tlisin ou de Tempire romain d’Orient arriva en Chine, se- lon les historiens de ce pays, bannee 244 de notre ère, apportant un tribut (ji-koung), tan- dis que la première offrait [hiérí) des présents. misere legatos, et Sarmatse, amicitiam petentes. Seres etiam, habi- tantesque sub ipso sole Indi, cum gemmis et margaritis, elephantes quoque inter munera trahentes, nihil magis, quam longinquitatem via3 imputabant, quam quadriennio impleverant; et tamen ipse ho- minum color ab alio venire coelo fatebatur. Parthi quoque, quasi victoriae poeniteret, rapta clade Crassiana ultro sigua retulere. » (A. Florus, livre IV, § 12 sub fine.)
  • RELATIONS ANCIENNES. 21 Cette ambassade aurait été envoyée en Chine par 1’empereur Carus, sans doute en 285, pendant qu’il faisait la guerre aux Perses, en les poursuivant jusqu’au delà du Tigre, après avoir pris les grandes et riches cites de Séleucie et de Ctésiphon. Mais il est plus que probable qu en envoyant un ambassadeur à Tempereur de Chine, ce n’etait pas un tribut qu’il chargeait cet ambassadeur de lui porter. Une troisième ambassade romaine en Chine est mentionnée à 1’année 645 de notre ère. L empire romain est nommé Fou-lin par les historiens chinois; c’est Tempire de Constanti¬ nople ou de Byzance, décrit comme très-puis- sant et coniinant au sud-est avec le royaume de Perse. Les presents offerts par les ambas- sadeurs romains consistaient en verres de cou- leur rouge, en un choix d’btoffes de soie azu- rée brocbées d’or, et autres objets de ce genre. Les historiens chinois mentionnent le siege de Constantinople par Mo-i (Moawiah), chefde 1’armée arabe; 1’insuccès de ce siege, et la paix demandée etobtenue par le Khalife, moyennant 1 engagement de payer aux Romains un tribut consistant en or et en étoffes de soie. Ce fait, qui
  • 22 CHAP1TRE II. n’est rapporté que par quelquesécrivains byzan- tins, entre autres par Zonaras (1.24,20), prouve que les Chinois ont eu plus de rapports qu’on ne le pense généralement avec les nations étran- gères. Enfmdeux autres ambassades romainesbyzan- tines sont encore mentionnées par les historiens chinois; l’une en 4 084, sous les Soung; elle portait, en tribut, des productions du pays et était envoyée par le Kai-sci Mikia-i-ling, le César Michael Ducas, dit Parapinace, qui ré- signa 1’empire en 4 078, et se retira à Éplièse, dont il fut nommé évêque. Ce fut, sans doute, de la ville d’Éphèse qu’il envoya en Chine Pambassade en question, laquelle fut probable- ment plutôt religieuse que politique. La der- nière eut lieu en 1574, sousle règne de Jean Cantacuzène. Cette dernière paraít avoir été plutôt commerciale que politique. Nous ne rapporterons pas ici les nombreuses ambassades envoyées en Chine, selon les histo¬ riens chinois, par les nations de l’Asie, Scythes, Tartares, Indiens, Perses, Árabes, etc., depuis les temps anciens jusqu’aux temps modernes; il faudrait refaire toute 1’ancienne histoire de
  • RELATIONS ANCIENNES. 23 1’Asie. Nous 1’essayeronspeut-êtreun jour. Nous dirons seulement que la dynastie sassanide de Perse envoyait fréquemment des ambassades en Chine. Void la lettre que le roi Kobâd1, qui régna de 486 à 351 de notre ère, envoya par son ambassadeur à l’empereur de la Chine : « Au fils du Ciel, souveraindu grand royaume, « que le Ciel fit naitre et qu’il a voulu placer là « oil le soleil se lève, pour régner éternellement « surTempire des Han, le roi du royaume de « Po-sse (Perse), Kiu-ho-to [Kovad ou Kobâd), « offre respectueusement mille, dix-mille fois « ses hommages à Sa Majesté Impériale, en la « priant de vouloir bien les agréer »2. On pourrait, au premier abord considerer comme de pures inventions ces ambassades ro- maines rapportées par les historiens chinois. Ce- penclant ilest certain quele monde oriental et le monde occidental onteu, dans les anciens temps, beaucoup plus de relations qu’on ne le croit géné- ralement. II est presumable, toutefois,que la plu- 1 Kobâd, fils deFirouz, qui régna soixante-quatre ans. Maz- dak, le fondateur d’une secte hérétique, et qui se révolta, vivait sous son règne. 2 Voir le texte chinois de cette missive dans notre Mémoire sur Vauthenticitê de Vinscription de Si-ngan-fou, p. 60, n. 2.
  • 24 CHAPITRE IJ. part de ces ambassades n’etaient que des lega¬ tions plus ou moins officielles , des tentatives de negocia tions poli tiques, commerciales ou re- ligieuses, décorées d’un plus grand nom par les historiens qui les ont mentionnées, comme cela est arrivé pour quelques-unes des ambassades en- voyées aux princes chrétiens par les empereurs tartares ou mongols, à 1’époque des croisades, et dont quelques-uns de nosvieux chroniqueurs ont fait mention. Cependantil faudrait bien se garder, parce que Tune de ces ambassades se trouverait être boeuvre d’un aventurier, de les rejeter toutes, comme on le fait trop souvent au prejudice de l’histoire. II y a des ambassades avouées et d’autresnonavouées qui sont comme des ballons d’essai, que Ton ne recommit que si elles atteignent leur but ou réussissent. II en est d’autres qui, quoique réelles, n’ont pas laissé de traces, ou, si elles en ont laissé, ne sont pas encore tombées dans le domaine public. 0^00
  • CHAPITRE III. RELATIONS PENDANT LE BIOYEN AGE. Après la chute de l’empire byzantin c’est la France qui, la premiere des nations occiden- tales, attire les regards de l’Orient. Déjà long- temps auparavant, Charlemagne, qui venait detre nommé empereur d’Occident, reçut à Pavie une ambassade (801) du célèbre khalife ab- basside Haroun-al-Raschid. Cinq cents ans après, deux autres rois de France, saint Louis et Phi¬ lippe le Bel, reçurent des envoyés des empe- reurs mongols descendants de Tchinggis-Khan, dont un petit-fils, Khoubilai, occupait alors le trone de Chine. Si l’on n’avait pour preuves
  • 2(5 CHAPITRE 111. He ces relations politiques ties rois de France avec les princes tartares que les lettres rappor- tées ou plutôt données en substance dans la Chronique de Saint-Denisl, dans Joinville2 et Rubruquis5, on pourrait douter de ces re¬ lations politiques et croire que ce sont des am- bassades imaginaires. Mais le doute n’est plus permis depuis la découverte faite de nos jours, dans les Archives de France, des Lettres origi¬ nates d!Argoun et d’OELdjaitou, empereurs mongols, à Philippe le Bel, écrites en mongol, et portant le grand sceau chinois, imprime en rouge, des Tchingiskanides4, en caracteres ar- chaiques, comme celui qui a été impose sur les Trades de Tien-tsin, par les plénipoten- tiaires chinois. Abel Rémusat, qui a public des facsimile de ces lettres diplomatiques8, 1 Règne de saint Louis, ch. 43. 2 Mémoires de Jean, sire de Joinville Édition de M. Amb. F. Didot, p. 142 et suiv. 3 Relation die voyage de Guillaume de Rubruquis en Tartarie. Édition de Bergeron, 1634. Voy. aussi I’Edition latine de la Société de Géographie de Fans, p. 369. 4 Archives imperials de France, J, 776. 5 Mémoires sur les relations politiques des princes chrêtiens, et particulièrement des rois de France avec les empereurs mongols. Paris, 1824, t. VI et VII des Mémoires de FAcadémie des inscrip¬ tions et belles-lettres.
  • RELATIONS PENDANT 'lê MOYÈN AGE. 27 dit au sujet de ces ambassades : « J’ai compté « neuf tentatives principales faites par les « princes chrétiens pour se Her avec les Mon- « gols, et jusqu’a quinze ambassades envoyées « par les Tar tares en Europe, etprincipalement « aux papes et aux rois de France. Parmi ces « dernières, les historiem n’en avoient guère in- « diquéqu’une, pourdonnerà entendre qu’elle « étoit 1’ceuvre de quelques aventuriers sans « mission, qui étoient venus en imposer à saint « Louis pendant son séjour en Chypre. On n’i- « maginoit pas ce que des Tartares pouvoient « avoir à demander à un roi de France. Or, « dans ces matieres, ce que on ne conçoit pas, « on est toujours porte à le révoquer en doute; « il en coute même fort peu de le nier, sauf à « reconnoitre ensuite qu’on avait examiné trop « légèrement, ou qu’on n’avoit pas examine du « tout» Nous croyons devoir citer ici quelques-unes de ces pièces curieuses2: 1 Mélanges asiatiques, 1.1, p. 407. 2 Relation,ch. 46, édition de Bergeron; Paris, 1634.
  • 28 CHAPiTRE 111. LETTRE DE MANGOU-KHAN AU ROl DE FRANCE, SAINT LOUIS, DONJÍÉE PAR RUBRUQUIS. « Les commandements du Ciei éternel sont « tels : II n’y a qu’un Dieu éternel an Ciel, et « en terre qu’un souverain Seigneur, Cingis- « chan, fils du Ciel *. « Yoici les paroles que Ton vous fait savoir : « Nous tous qufsommesen ee pays, soit Moalles « (Mongols), soit May mans, soit Mekrit, « (Merkites), soit Mustelmans (Musulmans), « partout ou oreilles peuvent entendre, et ou « chevaux peuvent aller, faites savoir nos com- « mandements. Et tous ceux qui les auront en- « tendus et compris, et ne les voudront pas « croire ni observer, mais plutôt entreprendront. « de mettre armées en campagne contre nous, « ils auront des oreilles et n’entendront pas, ils « auront des yeux et ne verront pas, et s’ils « veulent prendre ils n’auront pas de mains, et 4 Tchinggis-khan se faisait appeler fils du Ciel, comme les empereurs chinois.
  • RELATIONS PENDANT LE MOYEN AGE. 29 « s’ilsveulent marcher ilsn’aurontpasdepieds. « Tels sont les commandements du Dieu éter- « nel, et du dieu d’ici-bas, seigneur desMon- « gols. « Commandement de Mangou-khan : A « Louis, roi de France, et à tous les autres sei- « gneurs etprêtres, et à tout le grand peuple du « royaume de France, afm qu’ils puissent en- « tendre nos paroles. Les commandements du « Dieu éternel ont été faitsà Cingis-khan, et « ne sont pas encore parvenus jusqu’b vous. « Uncertain David a été vous trouver, comme « ambassadeur des Mongols; mais c'étoit un « menteur et un imposteur. Vous avez envoyé cf avec lui vos ambassadeurs à Gayouk-khanl, « après la mort duquel ils sont arrivés à la cour. « Et sa veuve, Gaismisch, vous envoya par eux
  • 30 CHAP1TRE II). « Deux moines (les ambassadeurs de saint « Louis), sont venus de votre part vers Sartak, « qui les a envoyés à Baton, et Baton ici, parce « que Mangou-khan est le plus grand roi et « empereur desMongols. Mais maintenant, afin « que tout le monde, tant prêtres que moines, « et tous autres, puissent vivre en paix et se « réjouir d’entendre les célestes commande- « ments, nous eussions bien voulu envoyer nos « ambassadeurs vers vous avec vos prêtres; « mais ils nous ont fait entendre qu’entre cy « et là il y a plusieurs pays en guerre, des na- « tions fort belliqueuses, et des chemins diffi- « ciles et dangereux; si bien qu’ils craignoient « que nos dits ambassadeurs ne pussent aller « súrement jusque-là; mais qu’ils s’offroient « de porter nos lettres nontenant nos comman- « dements au roi Louis. Ainsi done nous vous « avons envové les célestes commandements, « par vos prêtres; et quand vous les aurezen- « tendus, vous les croirez. Si vous vous dis- « posez à nous obéir, vous nous enverrez vos « ambassadeurs, pour nous assurer si vous « voulez avoir paix ou guerre avec nous. Et «. quand, par la puissance du Ciel, tout le
  • RELATIONS PENDANT LE MOYEN AGE. 31 « monde sera en paix eten joie, alors on verra ce « que nousferons.Et si vous méprisez les coul¬ ee mandements du Ciel, et si vous ne voulez pas « les entendre, ni les croire, en disant que votre « pays est bien éloigné, vos montagnes bien « hautes et bien fortes et vos mers bien grandes « et bien profondes, et qu’en cette confiance « vous veniez faire la guerre contre nous pour « éprouver ce que nous savons^faire; celui qui « peut rendre les choses difficiles aisées, etqui « peut approcher ce qui est éloigné, sait bien « ce que nous pourrons faire. » On voit par cette lettre de Mangou-khcin, donnée seulement en substance par Rubruquis, que l’orgueil traditionnel des souverains de l’Asie n’y fait par défaut. Toutefois, cet orgueil ne serait peut-être pas trop déplacé dans la bouclie d’un petit-fils de Tchinggis-khan, s’il ne s’adressait pas à un roi de France, cà saint Louis, qui disait à la reine Blanche, sa mere : « Si les Tartares arrivent, nous les ferons re- « tourner au Tartare, d’ou ils viennent! » Nous transcrirons encore ici, comme pièce des plus curieuses, la Note diplomatique remise avec la lettre originale d’Argoun à Philippe le
  • 32 CHAPITRE III. Bel, laquelle lettre, écriíe en mongol et en ca¬ racteres ouigours, est conservée, comme nous l’avons déjà dit, aux Archives impériales de France', ainsi que la Note de l’ambassadeur. « Ci est la messagerie de Busquarel, message « d’Argon, faite en l’an du buef du Condelan 2. « Premièrement Argon fait assavoir au roy de « France, comme a. son frère, que en toutes les « provinces d’Orient entre Tartares, Sarrazins « et toute autre langue, est certaine renommee « de la grandesse, puissance et loyaute du « royaume deFrance, et que les roys de France « qui ont este à lenrs barons, à leurs chevaliers « et à leur puissance, sont venu plusieurs fois « en laide et conqueste de la terre sainte, a « lonneur du Fils de la vierge Màrie et de tout « le peuple chrestien. Et fait assavoir ledit « Argon audit roy de France comme à son frere « que son corps et son host est prest à amide 1 Pièces J, 776. Cette lettre originate d’Argoun au roi de France a ia forme d’un rouleau de près de 2 mètres 15 cent, de longueur sur 27 cent, de hauteur, en papier de coton. Elle offre, d’un seul côté, trente-quatre lignes d’ecriture noire, et l’empreinte, répétée trois fois, d’un sceau de 15 centimètres decôté, carré, imprimé en rouge, et en anciens caractères chinois. Voir la traduction de cette lettre à V Jppendice. 2 Cette date tartare correspond à 1’année 1289.
  • RELATIONS PENDANT LE MOYEN AGE. 33 « daler au conqueste de ladite sainte terre, « et de estre ensemble avec le roy de France en « cest benoit service. « Et je Busquarel devant dit message dArgon « dy que se vous roys de France venez en per- « sonne en cest benoit service, que Argon y a- « menra deux roys crestiens Gorgiens qui sont « sous Sa Seignourie et qui de nuit et de jour « prient Dieu destre en cest bien hoeureus ser- « vice et on bien pooir (pouvoir) damener avec « eux XXm (20,000) hommes de cbeval et plus. « Encore dy je que pour ce que Argon a en- « tendu que grieve chose est au roy de France « et a ses barons de passer p. mer tant de che- « vaus comme mestier est a euls et a leur gent, « ledit roy de France porra recouvrer dArgon, « se il en a mestier et il len requiert, XXm « (20,000 ) ou XXXm ( 30,000 ) chevaux en don « ou en convenable pris. « Item, se vous, Mons. le Roy de France, « voulez, Argon vous fera appareiller pour cest « benoist service par toute la Turquie bestail « menu etbues, vaches et chamaux, grains et « farine, et toute autre vitaille que len porra « trouver a votre volente et mandement.
  • 34 CHAPITRE III. « Item, cy poez voir bonnes enseignes et « grant presomption de la bonte d’Argon; car « sitost comme il entendy que Tryple (Tripoli) « fu prinse de Sarrasins et qu’il avoit grands « barons sarrasins de souz Sa Seignourie qui «< liez estoient et faisoient joie du damage qui « estoit avenu auscrestiens, il fist amener devant « li quatre de touz les plus grans et les plus « puissans barons sarrasins qui fustent en Sa « Seignourie et les fist tailler présentement, et « ne souffry que les corps en fussent enterre, « mais voust et commanda que len les laisast « illuecques mengier aus chiens et aus oi- « siaux. « Item, que tantost que ledit Argon et sa soeur « mariée au filz leroi Davi de Gorgie, il la fist « tantost presentement crestienner et lever. ic Item, que cesti jour de Pasque prochaine- cc ment passe ledit Argon fist chanter en une « chapelle qu’il fait porter à soy a Rabanata « evesque nectorin que lautre an vous vint en « message, et fit illuecques presentement devant « li accomenier et recevoir le Saint Sacrement « de lautel pluseurs de ses barons Tartares. « Encore^ Sire, vous fait assavoir ledit Argon
  • RELATIONS PENDANT LE MO YEN AGE. 35 « que les vos grans messages que vons antan li « envoiastes ne li vcudrent faire redevance ne « honneur telscomme il est accoutuméde faire « de toutes manieres de gens, roys, princes et « barons qui en sa cour viennentCar, si « comme il disoient, il ne feroient pas votre cc honneur dagenoiller soy devant li pour ce « quil nestoit mie baptise ne leve crestien, et si « les en fist-il par trois fois requerre par ses « grans barons; et quant il vit qu’il nen vo¬ ce loient autre chose faire, il les fist venir en la « maniere qu’il voudrent et si leur fist grant « joie et mout les honnoura sicomme il meismes cc scevent. Si vous fet assavoir, Sire, ledit Argon « que se le dit votre message firentce par votre cc commandement, il en est touz liez, car tout « cequivouspleast liplaist ausing, priant vous cc que se vous li envoiez yceuls ou autres mes- cc sages, quevous voulliez souffrir et comman- cc der leur que il lifacenttele reverence et hon- 1 La phrase que nous avons soulignée fait allusion au ceremonial oriental, auquel les envoyés de saint Louis ne voulurent probablement pas se soumettre; cérémonial que nous trouvons toujours être la pierre d’acboppement dcs relations diplomatiques de l’Europe avec rOrient,
  • 36 CHAPITRE HI. « neurcomme coustume et usage esten sa cour a sanz passer feu l. « Et je Busquarel devant dit message dAr- « gon offre mon corps, mes freres, mes en- « fans et tout mon avoir a mettre tout nuit et « jour au service de vousMons. leRoy deFrance, a et vous promet que se vous voles envoier « messages audit Argon, que ie les menrai et « conduirai a mains la moitié de despens, tra¬ ce vail, peril et double que il mont este quant à « vous plaira2. » « Cette note diplomatique, dit M. AbeIRémusat (Mémoire cité, p. \ \7 ), fut re¬ mise par undesenvoyés d’Argoun avec la lettre originale duKhan, pour en expliquer le contenu et en développer les intentions, suivant l’autori- sation expresse ou l’ordre qu’il en avait reçu, ainsi que nous Favons remarqué en faisant l’a- 1 Nous reviendrons plus loin sur ce passage lorsque nous exami- nerons le cérémonial de la dynastic chinoise prescrit pour la récep- tion cles ambassadeurs. 2 Collationné sur trois copies conservées aux Archives impé- ridles, J, 776. L’une des copies est écrite sur du papier de coton, et les deux autres sur parchemin. Au revers de l’une de ces copies on lit ces mots • Super negotia Tartarorum; et sur une autre il y a : iij. Quatuor rotuli tangentes artículos Buscarelli nuncii sive am- bassiatoris Algonis regis Tartarorum. Par ces quatre rouleaux on a entendu : la lettre tartare et les trois copies de la note en fran- çais. {Note deM. Abel Rémusat.)
  • RELATIONS PENDANT LE MOYEN AGE. 37 nalyse tie la lettre mongole \ Celui qui avaitcette mission est nommé Mouskeril, en tartare. La note n’estpas unetraduction de la lettre; elle est beaucoup plusétendue, plus explicite surl’objet de la négociation, conçue en ties termes bien plus honorables et plus affectueux. Non-seule- ment 1’envoyé a developpé le sens de la lettre dont il était porteur, mais il a suivi et peut-être dépassé ses instructions, pour serendre agréable au prince avec lequel il venait traiter, et le prevenir en faveur de l’alliance qu’il lui propo¬ sal... « Une derniere observation qu’il nous reste à fairesur la lettre d’Argoun, ajoute M. Rémusat, est relative au^sceau dont elle est marquee en trois endroits. Ce sceau, en caracteres chinois, dut être envoyé par le Grand Khan (l’empereur dela Chine de la dynastie mongole, alors Khou- bilai-khan), à Argoun, en même temps que sa patente d’investiture. C’etait la marque de la tlignité qui lui était conférée, et de la puis¬ sance qu’il devait exercer sur la Perse et sur les ' On trouvera à X Appendice la traduction intégralc de cette lettre d’Argoun, ainsi quo cellc de’ la lettre d'GEldjaitou au même Phi¬ lippe le Bel, également conservée aux Archives impériales, J, 776.
  • 38 CHAPITRE III. pays voisins, an nom du souverain qui résidait à Khan-Balikh on Peking. 11 n’est done pas étonnant que ce prince Fait fait apposer à une lettre qu’il écrivait au roi de France; et cepen- dant e’est une singularité bien remarquable que ces hiéroglyphes chinois appliques au- dessus des noms de FÉgypte, de Jerusalem et de la France, traduits en lettres tartares. Un tel rapprochement parle à Fimagination, et sem- ble offrir Fexpression des rapports nouveaux que les croisades, d’une part, et les conquêtes de Tchinggis, de Fautre, avaient fait naitre entre les peuples des deux bouts de l’univers. » Les empereurs mongols, enivrés de leur re¬ cente élévation et de leurs conquêtes, avaient adopté le ceremonial chinois, et s’arrogeaient lesmêmes prerogatives, setarguaient des mêmes pretentions à la souveraineté universelle. Les relations que les autres souverains chercbaient à nouer avec eux n’etaient pas admises, par ces barbares conquérants, sur le pied de Fégalité, mais comme de vassal à suzerain. Les deux frères prêcheurs que saint Louis envoya comme ambassadeurs à Fempereur Kouyouk-khan en furent une preuve frappante. Leur ambassade
  • RELATIONS PENDANT LE MOYEN AGE. 39 et les presents qu’ils portaient furent consideres comme un acte d’liommage de la part du roi de France, et la réponse que le souverain tar- tare envoya par des messagers qui accompagnè- rent les deux dominicains ne contenait vérita- blement que la sommation peu déguisée de prèter obéissance, de payer tribut etde venir en personne rendre hommage au chef de Fempire mongol; en sorte que le roi de France, selon Fexpression de Joinville, sc repentitfort quand ily envoya \ Void comment ils’exprime : « Quant le grant roy des Tartarins ot reçu « les messages et les présens, il envoia querre « par asseurement (en leur donnant sureté) « plusieurs roys qui n’estoient pas encore venus « à sa merci, et leur fit tendre la chapelle, et « leur dit en telle manière : « Seigneurs, le roy « de France est venu en nostre sujestion, et « vezci le tréu (tribut) que il nous envoie; et
  • 40 CHAPITRE III. cc Avec les messages le roy vindrent ( ceulz a des Tartarins); si leur aportèrent lettres de « leur grant roy au roy de France, qui disoient « ainsi :— Bonne chose est de pez; quar en cc terre de pez manjuent cil qui vont à quatre cc piez, 1’erbe pesiblement. Cil qui vontàdeux, cc labourent la terre dont les biens viennent a passiblement. Et ceste chose le mandons-nous cc pour toy aviser; car tu ne peux avoir pez se cc tu ne Tas à nous, et tel roy et tel (et moult cc en nommoient) ettous les avonsmis à 1’espée. cc Si te mandons que tu nous envoies tant cc de ton or et de ton argent, chascun an, que cc tu nous retieignes à amis ; etsetunele fais a nous détruirons toy et ta gent aussi comme cc nous avons fait ceulz que nous avons devant cc nommez. » — Et sachiez qu’il se repentit fort cc quant il y envoia» 1 Memoir es de Jean, sire de Joinville. Edition de M. A. F. Didot, 1858, p. 148. Cette édition toute récente, accompagnée de beaucoup de dissertations par 1’éditeur, de noles par M. F. Michel, et de gravures, est une excellente publication
  • CHAPITRE IV. RELATIONS MODERNES. - AMBASSÀDES PORTUGAISES. Depuis Lambassade envoyée par saint Louis à un empereur mongol jusqu à celles qui ont ob- tenu de 1’empereur tartare Hien-foung les trai tés de Tien-tsin, il y a eu de nombreuses missions européennes envoyées en Chine par les puissances occidentales. Quatre ont été por- tugaises, trois hollandaises, neuf russes, trois anglaises, une américaine et une française. Nous allons les passer en revue. Premiere ambassadc porlugaise *. La premiere ambassade portugaise Cut celle 1 JNousavons suivi 1’òrdre des dates pour les premières ambassades de chaque nation envoyées en Chine.
  • V2 CHAP1TRE IV. de Thomas Pirès, qui euí lieu en 4547. Cet am- bassadeur ne réussit pas dans sa mission, llfut jeté en prison, ou, selon une autre version, exilé dans une des provinces de 1’Empire, ou il se maria, et mourut vers4548. LTine des princi- pales causes de son échec fut, dit-on, la lettre du roi de Portugal, Manoel ou Emmanuel, écrite dans le style ordinaire et arrogant des rois por- tugais avecles princes de 1’Orient1. Seconde ambassade portugaise. La seconde ambassade portugaise arriva à Pé- ltihg sur la fin de 1’année 4 667 2. L’ambassadeur offrit les presents , suivant le ceremonial que Pon exige en Chine de la part des envoyés étran- gers. Khang-hi, qui régnait alors, traita Earn- 1 Les Annales de Canton disent que la première année Young-lo (1425) le roi de Portugal, royaume de 1’Océan occidental, envoya un ambassadeur en Chine; et que trois années après (en 1428) il Iui en envoya un autre avec un tribut. Celles-ci, si elles étaient réelles, auraient précédé celle de Thomas Pirès. 2 Les rédacteurs officiels chinois du Tathsinghoeitien, ou Recueil complet des statuts administratifs de la dijnastie tariare ré- gnante, placent cette ambassade envoyée par le roi A-foung-sou (Alphonse VI), à laneuvième année Khang-hi, 1670, trois ans après la déposition de ce prince.
  • AMBASSADES P0RTUGA1SES. 43 bassadeur avechonneur, et promit sa protection > à la ville de Macao. Troisième ambassade porlugaise. La troisième ambassade portugaise fut celle de dom AlexandreMetello Souzay Menezes. L’empe- reur régnant alors était Young-tching, ills du célèbre Khang-hi. Dom Metello Souza fit son en¬ tree à Peking le ^8 mai 4727, avec beaucoup de magnificence, et sema sur toute sa route une grande quantité de pièces d’or. Le jour indique pour son audience de récep tion, dom Metello pre¬ tendi t remettre immédiatement entre les mains del’empereur sa lettre de créance, comme avait, fait le comte Sava Wladislavitche, alors pléni- potentiaire du czar à Peking, lequel n’avait pas roulu s’assujettir, dit-on, à la déposer sur une table destinée à cet usage. Le ministère des * ceremonies fit beaucoup de difficulté pour ad- mettre cette infraction cm cérémonial cliinois. II fallut l’intervention de l’empereur pour faire cesser le conflit; mais la mauvaise liu- meur des mandarins retomba sur les mis- sionnaires français qui servaient d’interpretes,
  • u CHAPITRE IV. et qui avaient fait connaitre cette particularité à Fambassacleur portugais1. L’audience fut différée de dix jours. Dom Metello, disent les missionnaires, charma toute la cour, par sa gravite et par son exactitude à observer le céré- monial, quoiqu’il eút refuse de s’assujettir à toutes les pratiques que 1’usage prescrit aux grands fonctionnaires qui doivent paraítre de- vant 1’empereur. Ce monarque fut très-satisfait de 1’ambassadeur portugais, et dit aux grands 1 Un des frères de Fempereur qui était charge spécialement des grandes affaires de 1’Empire et de celles qui concernaient les Euro- péens, s’adressant au P. Parennin, lui dit : « C’est vous qui avez « traduit tout ce qui concemoit 1’affaire de Sava (Vladislavitche). « En quelle consideration a-t il été dans cette cour? comment y a-t- « il réussi! Le roi de Portugal nous a-t-il envoyé un ambassadeur « pour disputer du point d’honneur avec les Russes, et lire leurs « rapports ? Si ces rapports disoient par hasard que les princes du « sang se sont prosternés le front contre terre devant 1’ambassa- « deur deRussie, Metello prétendroit-il aux mêmes honneurs? Que « nous importe que Metello vienne en cette cour, ou n’y vienne pas? « Y avons-nous quelque intérêt ? II est venu, dit-il, pour remercier « 1’empereur et le féliciter §ur son avénement au trone. Cela ne « peut qu’etre agréable; mais quand il se seroit dispense de venir, « il n’auroit pas commis de faute. A quoi ont servi les envoyés qui « ont été au-devant de lui? Ils ont rapporté qu’on étoit d’accord sur « toutes choses; et cependant, à peine Metello est-il arrivé, qu7/ « chicane sur des bagatelles [le cérémonial); aujourd’hui il soulève « un incident à propos d’une table; demainil en soulèvera un autre, a et ce sera toujours à recommencer. » (H is to ire gênérale de la Chine, par le P. de Mailla, t XI, p. 450.)
  • AMBASSADES PORTUGAISES. 4o de sa cour qu’il le trouvait agr cable et poli. Les presents envoyés par le roi de Portugal à 1’empereur de la Chine étaient de la plus grande magnificence; ils étaient renfermés dans de su- perbes caisses bien travaillées, couvertes de velours,, ornées de galons et de franges d’or, avec des clefs et des serrures d’argent. Mais comme e’est l’usage en Chine de n’accepter qu une par tie de ce qui est offer t, l’empereur, après avoir vu ces magnifiques et nombreux presents, fit demander à l’ambassadeur si 1’on neseraitpasfâché qu’il n’en reçutqu’unepartie? A son audience de congé, qui eut lieu le 8 juillet 1727, 1’ambassadeur portugais reçut ci genoux, au pied du trône, la coupe d’or, pleine de vin, que 1’empereur lui présenta des deux mains. II y porta leslèvres, et après avoir goúté levin il se retira à la place qui lui était désignée, et ou il fut invité à manger des fruits places en pyramides sur des tables fort élevées. L’ambas¬ sadeur quitta Peking le I6 juillet, après y avoir séjourné pendant soixante jours 1 Les presents que 1’empereur de la Chine envoya en retour au roi de Portugal remplissaient trente-cinq cofires ou caisses; ceux donnés à 1’ambassadeur étaient contenusdans septautres eoffres.
  • 46 CHAPITRE IV. Quaírième ambassade porlugaise. La quatrième ambassade portugaise eutlieu en 4 755, sous le règne de Jóseph-Emmanuel. Elle entra à Peking le 4er mai de la même année, et en sortit le 8 juin suivant. Les écrivains ehinois que nous avons consultes n’en font pas mention; cependant, nous possédons la liste manuscrite en ehinois des presents que Tempereur de Chine, le célèbre Khian-loung, offrit à 1’am- bassadeur portugais; ces presents étaient très- nombreux. « » I
  • CHAPITRE V. AMBASSADES HOLLANDAISES. Premiere ambassade hollandaise. La premiere ambassade hollandaise envoyée près de Temperem’ de la Chine fut celle dont Nieuhoíf, maitre d’hoteldesambassadeurs, nous » ' a laissé la relation \ Partie de Batavia le \h juillet 1655 2, elle attendit longtemps à Canton Cauterisation de Tempereur Chun-tchiàe pour- 1 Ambassade de la Compagnie orientate des Provinces-Unies vers Vempereur de la Chine on Grand Cam de Tartarie, etc. A. Leyde, 1665, 1 vol. in-f°, dédié à Colbert. 2 Les historiens chinois placent cette ambassade a la dixième année Chun-tchi, correspondant à 1’année 1654.
  • 48 CHAP1TRE V. suivre sa route, et n arriva à Peking que le 17 juillet 1656. Elle en repartit le 46 octobre sui- vant, après avoir été reçue par 1’empereur en audience solennelle quinze jours auparavant, et après avoir accompli, dans toutes ses parties, le ceremonial de reception, auquel plusieurs ambassadeurs russes et anglais refusèrent en- suite de se soumettre, et, pour cela, échouèrent dans leur mission. Le récit de la réception des ambassadeurs hollandais par 1’empereur de Chine mérite d’etre rapporté : « Le Vice Tu-tang (maitre des cérémonies), « qui se tenoit à la gauche de nos ambassa- « deurs lorsqu’ils alloient vers le trône, leur « fit signe de s’arrêter à un endroit convenu. « Alors le hérault cria à haute voix : Allez et « présentez-vous devant le trône! auquel cri « nous avançâmes. II cria ensuite : Prenez votre « rang! et nous le primes; puis il dit : Age¬ 's. nouillez-vous, et nouslefimes. II cria encore « Inclmez-voustroisfois enterre ! comme nous « fimes; puis il dit: Levez-vous! et nous nous (i levâmes, et finalement après qu’il eut crié : « Retournez en vos places, nous nous retirâmes
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 49 « aussitôt à cote, et retournàmes en notre ,« lieu. « On mena ensuite nos ambassadeurs et « celui du GrandMogol vers un théâtre élevé, « snr lequel était une petite place haute de « quinze ou seize pieds, dans laquelle on gardoit « le thrône. On y montoit par divers degrés et « cloisons d’albatre très-artistement travaillés. cc Nous fumes encore ici obliges de nous age- « nouiller une fois et de baisser la teste. « Ces cérémonies étant achevées, on nous « fit asseoir et on nous présenta dans des tasses « de bois1 du thé de Tartarie mêlé avec du lait. « Dès que nous fumes retires en bas, plusieurs « grands seigneurs nous abordèrent, et nous « chargèrent à la foule de ce the. Pendant ces « entrefaites nous ouymes derechef le son de « laclochette, et à l’instant même chacun se « mit à genoux portant les yeux versle thrône. « L’empereur étoit assis dans un thrône tout cc brillant en or, en diamants, en escarboucles, « en rubis, en grenats, en améthistes, en éme- « raudes, ensaphyrs, en opales, en chrysolites, 1 Ces tasses étaient sans doute en laque, dans lesquelles les Chinois prennent le thé.
  • 50 CHAP1TRE V. « en sardonix, en calcédoines, en perles, et eu « autres pierres précieuses de très-haut prix. K Les appuis de ce throne, qui représentoient « deux grands dragons, le couvroient de telle « sorte, que les ambassadeurs ne purent recon- « noitre son visage. II avoit à ses còíés les vice- « rois, les princes du sang, et tous les princi- « paux de son empire, qui avaloient aussi le « thé dans des tasses de bois. II m’est impossible « de vous décrire au naif les habits de ces sei- « gneurs, à cause de Ieur excessif faste; con¬ te tentez-vous seulement de savoir qu’ils avoient « tous des robes de soie bleue parsemées de ser- a pents, chamarrées d’or, et plastrées de dia- « niants et de perles. Ils portoient chacun une « marque particulière, laquelle donnoit à con¬ te noitre leur état, leur dignité et leur charge. « Quarante archers sans livrée, mais superbe- « ment vêtus, gardoient les côtés de son « throne'. » Les ambassadeurs hollandais furent comblés de présents; on en trouve 1’énumération dans la relation de Nieuhoff; ce n’est pas la par tie la moins curieuse du livre. L'Ambassade de la Compagnie orientate, etc., p. 214.
  • AMBASSADES H0LLANDA1SES. Deuxième ambassade hollandaise. La deuxième ambassade hollandaise arriva à Peking le 20 juin 4667, et en partit le Saoiif sim an t. Troisième ambassade hollandaise. La troisième ambassade hollandaise fut celle de M. Titsing, dont la relation a été publiée par Van Braam-llouckgeest1, second de Lambas- sade. Celle-ci arriva à Peking le4 0 janvier 4 705, et en partit le 45 février suivant. Elle se so Urn it à toutes les exigences du cérémonial chinois, en le dépassant même, puisqu’elle fut recue par l’empereur au milieu de 1’une des cours du palais. Voici le récit de Van Braam : « Ce matin, 4 5 janvier, à cinq heures2, es- « Philadelphie, 1797-8; 2 vol. in-4°. Une réimpression du premier volume seulement, en 2 vol. in-8°, a été faite en France. L’édition complète de Philadelphie est excessivement rare en Europe. La Bi- bliothèque impériale de Paris n’en possède pas d’exemplaire. 2 Les audiences de Pempereur sont toujours très-matinales en Chine. Les ministres eux-mêmes se rendent au palais de très- grand matin.
  • 52 CHAPITRE V. « cortês par plusieurs mandarins, nous nous « sommes rendus, en charrettes, au palais, « que j’ai été surpris de ne trouver éloigné « de notre hotel que de quelques minutes de « chemin. L’on nous a fait descendre sur la K place au-devant de la porte de 1’ouest. Comme « il faisoitexcessivement froid, l’on ne nous a « pas fait attendre en plein air, ainsi que le « veut 1’étiquette ordinaire; mais Foil nous a « conduits dans un petit appartement que Ton « avoit chauffé, et dont Fair mesquin nous « frappa. A six heures et un quart on nous a « ramenés sur la place pour y attendre l’arrivee « de l’empereur, auquel nous devions presenter, « à son passage, l’adresse envoyée de Batavia a par les commissaires généraux de la Compa¬ ct gnie hollandaise. Ce cérémonial a encore été cc un sujetde surprise, parce que nous nous at-
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 53 « de place et de situation, étant toujours
  • CHAP1THE M « grande demi-heure, Fempereur est arrive, sor- « tantpar la porte ouest du palais, assisdans un « palanquin jaune, doublé de soie et porte par « huit porteurs seulement. « Lorsque Sa Majesté approcha, Ton nous fit « agenouiller, Fambassadeur tenant en Fair, de « ses deux mains, la boite dorée ou étoit Fa¬ ce dresse pour ce monarque. Arrivé jusqu’a « nous, Fempereur fit arrêter ses porteurs, et « le second ministre, qui marchoit à gauche du « palanquin, vint prendre la boite des mains de « Son Excellence, et la porta à Sa Majesté. Alors cc nous fim.es tous le salut d'honneur enbais-
  • AMBASSABES HOLLANDAISES. 55 « un seul salut de tète, puis nous nous rele-
  • 56 CHAP1TRE V. « animes à leur tour par un Sentiment qui les « porte à désirer ardemment tout ce qui peut « tendre à la prospérité et à la tranquillité de ct l’empire de la Chine, n’ont pas cesse d’avoir « les yeux continuellement fixes sur les circons- « tances propres à intéresser ce double objet. cc II n’a done pas échappé à nous, commis-
  • AMBASSADES HOLL AN DAISES, 57 « de la haute Assemblée des Indes orientales « hollandaises, que nous recommandons à la « protection particuliere de Votre Majesté. « Cet ambassadeur ira, avec le plus profond « respect, féliciter Yotre Majesté en notre nom, « nous qui sommes dépositaires de 1’autorité « de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le « Prince d’Orange et de Nassau, ainsi que « de celle de la haute Assemblée des Dix-Sept, « qui représentent et exercent la souveraineté « de la Compagnie des Indes orientales hollan- cc daises dans cette region, ll assurera en outre « Yotre Majesté du vif intérêt que nous pre- « nous à ce grand événement, et lui dira que « nous faisons les voeux les plus ardents pour « que FÈtre suprême, qui a accordé à Votre Ma¬ ce jesté un long règne, couvert de bénédictions,
  • 58 CHAl’ITRE V. « ajouter à tant de bienfaits, lorsque Yotre Ma¬ te jestéjugera à propos d’abandonner les rênes a de l’empire, celui de la laisser jouir d’un « doux repos, et d’être témoin que les mêmes « principes auront pour son successeur les nie¬ ce mes résultats, et que le peuple et l’empire ce soient également bénis et conserves. cc Nous desirons forteinent que cette ambas- ce sade obtienne ^approbation de Yotre Majesté, ee et que nos voeux pour son bonheur soient cc exaucés. C’estavecces sentiments que nous sol-
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 59 L’empereur dit : « Qu’attendu qu’il avait « donné des ordres 1’annéedernière, lors de l’ar- « rivée de 1’ambassadeur anglois, à tousles vice- « rois et gouverneurs de lui faire des honnê- « tetés, et de le bien traiter dans toutes les « provinces oú il passeroit : « Que le mandarin Chang-wai lui a commu- « niqué qu’il n’avoit pas été possible de traiter « 1’ambassadeur hollandois et sa suite, dans « les provinces, d’une manièreaussi distinguée « que celle employee dans le temps à 1’égard « debambassadeuranglois, parce que le voyage « s’etoit fait d’une manière très-rapide. « Comme le court séjour de 1’ambassade hol- « landaise à Peking a également rendu impos- « sible de la faire jouir de beaucoup d’honnê- « tetés; « Et, comme cesdeux ambassades sont faites « par desEuropéens égaux en toutes choses ; « Pour prevenir que les Hollandois ne disent, « en retournant dans leurpays1, qu’ils ontété « traités avec moins d’honneurs et d’accueil que « les Anglais et ríaccusent La nation Chinoise 1 Ou voit que Pempereur chiuois s’iuquiète aussi de Popiaiou publique de 1’Europe.
  • (50 CH.IPITRE V. « d’iinpolitesse, quoique les ordres aient été « expédiés pour trai ter les deux ambassadeurs « sur le même pied durant leurs voyages; « Sa Maj esté ordonne à tous les mandarins « des provinces par ou 1’ambassadeur hollan- « dois passera à son retour, d’avoir, chacun « dans son territoire, à le recevoir avec les « mêmes honnêtetésqu’on a témoignées à l’am- « bassadeur anglois, attendu que SaMajestéa « été très-réjouie de son arrivée à Peking et en « a éprouvé beaucoup de satisfaction. « Et attendu que, par le désir del’empereur « de voir 1’ambassadeur hollandais à la cour « avant la íin de 1’année (chinoise), il n’v avoit « pas de temps sufflsant pour lui préparer des « fètes, Sa Majesté ordonne en conséquence à « tous ses ministres de faire toutes les honnète- « tés possibles à 1’ambassadeur et à sa suite lors « de leur retour, de les bien traiter, de leur a procurer des divertissements et de leur faire « des présents, de manière qu’ils soient entière- « ment satisfaits del’accueil qu’ils auront reçu. « Le présent ordre s’adresse à tous mes mi¬ ce nistres des provinces parlesquelles 1’ambassa- cc deur passera, et il leur sera dépêcbé, afin
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 61 « qu’ils montrent la plus parfaite obéissance à « mes désirset à mes volontés. » Avant son depart de Peking l’ambassadeur hollandais reçutdeFempereur de la Chine une lettre pour le Stathouder. Cette lettre fut en¬ core Lobjet d’un ceremonial particulier. «Elle fut mise sur une table, dit Van Braam, dans la grande cour de Ehôtel, ou l’ambassadeur et moi nous sommesallésfaireleía/Mírf7mn/?,í?tt/\ On a tire ensuite la lettre hors de son étui de bam¬ bou,pour nouslamontrer; elle esttoutesur une page dune grande feuille de papier chinois co¬ lore etluisant, et écriteen tartare, en chinois etenlatin. On y ajoint unelistedes présentsque I’empereur adresse au prince, et de ceux qu’il a faits à chaque membre de l’ambassade. » Voici la lettre de l’empereur, en latin1, avecune tra¬ duction française : Lettre de VEmpereur de Chine, maintenant régnant, au roi de Flollande. « Le Ciel m’a confie le gouvernement de cet « empire; je l’ai administre pendant soixante 1 « Sinarum Imperatoris, nunc regnantis, Epistola ad Regem Hollandix. « Ego,à Coelo, hujus imperii guberniumsuscepi; sexaginta annos v regnavi, ita ut per quatuor partes, quatuorque maria hujus
  • 62 CHAP1TRE V. “ aunées avec un tel succès que la paix a régné « clans íoutes les mers qui composent cet « empire, et que les nations voisines en ont « ressenti l’influence pour améliorer leurs « nroeurs. Je n’hesite point à regarder mon « empire et les royaumes étrangers comme ne « formant qu’une seule et même famille, et je « considère les grands et le peuple comme une « seule personne; je pense qu’un homme, qu’il « soit indigene ou étranger, est également di- « gne de mes faveurs; et il n’est aucun lieu, « quelque éloigné qu’il puisse être, quiait été « inaccessible aux preuves de ma bienfaisance. « 11 est venu de tous les royaumes des envoyés « pour me féliciter, eton les a vus sans interrup- « tion se diriger vers ces lieux : les uns portes « par des chars, les autres conduits par des « vaisseaux. A la vérité, je m’emploie sans « imperii pax ubique sit; et finitiraae natioues^ suas in melius com- « mutaverunt mores. Ego vero propere meum regnum et aliena « regna reputo sicut unam lamiliam; considero magnates et po- « pulum tanquam si essentuna persona; quemlibet hominem sive « nationalem sive exterum meis dignor favoribus; neque ullus est « tarn remotus locus ad quern beneficientiac meae effectus non pene- « trent. Ex omni regno fuerunt qui ad congratulandum mihi venerunt. « Alii in curribus vecti, alii in navibus translati, successive et sine « interruptione, hue adventarunt. Ego, ut verum dicam, omni utor
  • A5IBASSADES HOLLAN DAISES. 03 « relâclie à bien gouverner mon empire, et je « goúte un plaisir delectable dans les louanges « que lui donnent ceux qui viennent le visiter. « II m’est aussi très-doux de me réjouir avec « toutes les nations d’une prospérité qui est un « bienfait du Ciei; et cela mème est une jonis- « sance de plus. a Je loue votre royaume de ce que, rnalgré « les mers immenses et nombreuses qui la se¬ tt parent du mien, il ne m’en a pas moins « adressé des félicitations scellées par des pré- « sents qui expriment sa deference '. En les « examinant attentivement, je n’ai rien aperçu « soil dans leurs expressions, soitdans l’esprit « qui les a dictées, qui ne montre la plus par¬ te faite vénération pour ma personne; d’ouj’en « diligentia in administrando império meo, et delector eorum since- « ritate qui ad id contemplandum accurerunt. Summopere cupio « congaudere cum omnibus regnis exteris de felicitate à Coelo data « et id quidem bonum est. « Laudo vestrum Regnum quod etsi separatum sit à meo tot, et « tantisque marium intervallis, nihilominus gratulatorias litteras ad « me dedexit, nec non munera obsequiosa obtulerit. Jam vero per- » pendens vestras litteras patentes, nihil sive in verbis, sive in in- t tentionibus vestris adverti quod eximiam erga me venerationem 1 Les munera obsequiosa de la redaction latine sont très-vrai- semblablement une expression adoucie du mot chinois kouncj tri¬ buta, vectigalia; en Mangchou tchifun.
  • 64 CHAPITRE V. (C conclus que les príncipes de mon gouverne- « ment vous plaisent et que vous les aimez. « A la vérité, ils sont dignes d’éloge, puisque « sous mon règne, et depuis 1’époque déjà « éloignée ouil vous a été permis de commercer « à Canton, cet empire a toujours traité favora- « blement les nations éloignées qui y sont ve- cc nues, de manière qu’il seroit impossible d’en « trouver une seule qui n’ait pas éprouvé mon « affection, et notamment : les Portugais, les « Italiens, les Anglais, et les individus des autres « peuples qui sont pleins de dévouement pour « moi, qui sont selon mon coeur et qui m’ont « apporté des choses précieuses. En un mot, je « les traite tous de la même manière et sans « nulle partialité; etquoique'ce qui m’est offert « soit d’une faible valeur. j’ai cependant pour « non continent. Unde infero meum regnandi modum vobis placere (« et à vobis diligi. « Et re quidem vera ratio est laudandi, meo à tempore quo vos « mercimonium exercetis Cantone (sunt jam multi anni) nostrum « imperium semper bene tractavit nationes longínquas; ex hujus « modi nationibus ne unus quidem inveniri potest qui à me non „ diligatur : in exemplum sunt Lusitani, ltali, Anglia; et aliorum « ejusmodi regnorum homines, qui quidem sunt obsecundantes et « conformes cordi nostro, nobisque res pretiosas obtulerunt. Ut « summatum dicam, ego tracto omnes eodem modo et sine partia- « litate ulla; et quamvis id quod mihi oflertum exiguum sit, motis
  • AMBASSADES HOLLAKDAISES. 65 « habitude de dormer largement, comme ire « l’ignore surement pas votre pays. « Quant au Grand que vousm’avez envoyé, je « vois qu’iln’a pas été choisi par le chef de votre « nation; rnais que votre Compagnie a un carac- « tère qui h autorise à me donner un pareil « témoignage d’estime et d’affection,et qu’ayant « du Stathouder l’ordre de veiller à tout ce qui « arrive d’heureux à mon empire et de Fen « avertir, vous vous êtes empresses de me féli- « citer au renouvellement de la soixantième (c année de mon règne, attendu qu’un trop « grand éloignement ne vous laissoit pas le « temps d’en avertir le Stathouder, dont vous « avez interprété les sentiments en m’envoyant « cet ambassadeur chargé de m’offrir des féli- « citations en son nom. « tamen mei est reddere abundanter, quae mea agendi ratio haud « dubie regno vestro innotescit. « Quod attinet ad Magnatem vestrum qui hue venit, ille quidem « non est proprie missus à Rege vestro; sed quia vestra Societas, « loco Regis vestri potest habere hanc existimationem et hujusmodi « exequium erga me, et quoniam Rex vester jussit vobis ut explo- « retis feliciores epoclias hujus nostri imperii de iisque eum faceretis « certiorem, hinc est quod vos nomine Regis vestri venistis felici- « tatem mihi apprecaturi, nunc cum recurrat sexagesimus annus « regni mei. Vestra Societas quia nimis distat à suo Rege, non po¬ rt tuit ilium praemonere, igitur interpretando voluntatem Regis sui,
  • CHAPITRE V. 66 ci Et ne doutant pas à mon tour que le Sta¬ te thouder n’ait pour moi la même affection et « le même empressement que vous, je me suis « déterminé à traiter votre ambassadeur comme « s’il avoit reçu immédiatement sa mission du « chef de votre nation. « Je veux en même temps que vous sachiez « que cet ambassadeur, charge de vos lettres et « de vos présents, a montré autant de dignité « que de sincárité dans ses actions. J’ai voulu « qu’il fút introduit à mon audience par les « grands de mon empire. Je l’ai admis à plu- « sieurs repas, et j’ai permis qu’il vit les lieux « etles palais les plus somptueux de mes jardins « de Youen-ming-youen; j’ai voulu qu’il res¬ et sentit les effets de ma bienveillance, et je me « suis réjoui avec lui de la paix qui est l’heureux « pro illo venit ad congratulandum mihi, et non dubito quin eadem « affectio, idemque obsequium sit in Rege vestro ac in vobis, qua « propter tracto vestrum legatum tanquam si immediate missus « esset h Rege. « Yolo autem vos scire quod in legato vestro, litteras patentes et (c dona afferente animadverti turn reverentiam turn sinceritatem in « agendo. Magnatibus meis prsecepi ut ad audientiam meam intro-
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 67 « partage de cet Empire. Outre cela., j’ai fait « des dons précieux, non-seulement à votre a ambassadeur, mais encore àceuxqui 1’accom- « pagnoient; aux interpretes, aux militaireset cc aux domestiques. Je leur ai donné (au delà « decequel’usage prescrivoit), plusieurs choses « qu’indique 1’état ci-joint. (Voir ci-après.) « Yotre ambassadeur retournant dans son « pays, je l’ai charge d’offrir au Stathouder « des soieries et d'autres clxoses de prix aux- « quelles j’ai ajouté diverses espèces d’etoffes, « des vases antiques et des meubles curieux. « Que le Stathouder reçoive mes dons, qui Em¬ it vitent à gouverner ses peuples avec un esprit « attentif et un coeur droit, et à conserver « un souvenir perpétuel de mes bienfaits. « Que ce chef se livre tout entier aux soins « volentise mese simulque cum illo hujus imperii pace fructus sum. « Prseterea feci pretiosa numera, non tan turn vestro legato sed et « officialibus, interpretibus, militibus et famulis; dando illis « precter quod consuetum est alia multa ut apparet ex catalogo « sequenti. « Cum autem legatus vester ad proprium regnum revertatur; « do mandatum ut Regi suo offerat serica et alias res pretiosas, qui- « bus addo diversas sericorum species et vasa antiqua similiaque « utensilia. Rex accipiat munera mea ut animo attento et corde « sincero. bene suos regat populos et ut beneficiorum morum seter- 5.
  • 08 CHAPITRE V. « de son empire. Je le lui recommande de la « maniòre la plus forte et la plus pressante. « La soixantième année du règne de Kie/i- « long (479o) et le vingt-quatrième jour de la « premiere lune. » Outre la singularité de cette lettre curieuse, écrite en latinpar ou pour un empereur chinois àun prince européen, on ne peut s’empêcherde réíléchir sur Linstabilité et la vanité des choses humaines, en pensant qu’au moment même oii le vieil empereur Khian-loung, accomplissantsa soixantième année de règne, donnait ses conseils paternels au Statliouder ce dernier s’etait ré- fugié à Londres, ou il étãit arrivé le 26janvier; Pichegru, à la tête de Tarmée française, était entré à Amsterdam le 49, et la Hollande, con- quise en moins d'un mois, était devenue la république batave La liste des presents offerts par Tambassade « nam conservat memoriam. Rex vacet sedulo regni sui negotiis. « Ego et illi valde et eiiixe commendo. « Imperii Kien-long, anno sexagésimo, luna prima, die vigésima « quarta. » 1 La date de la lettre de l1 empereur Khian-loung au Statliouder correspond au 14 février, Fannée chinoise en 1795 ayant commence le 21 janvier.
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 69 hollandaise à l’empereur de la Chine et à ses quatre premiers ministres, ainsi que celle des presents offerts par l’empereur de la Chine au Stathouder, à l’ambassadeur en premier, à l’ambassadeur en second, aux deux interprètes français, au médecin, aux secretaires et aux autres personnes de Tambassade, seraient lues sansdoute maintenant avec beaucoup (Tintérêt; mais ces listes, surtout celle des presents de 1’empereur Khian-loung, sont trop étendues pour être reproduites ici1. Nous dirons seule- 1 Yoici la liste peu connue des présents offerts par 1’ambassade hollandaise de 1795 : Io Deux magnifiques pièees mácaniques à différents jeux ; 2° Huit belles montres garnies de brillants et de perles; 3o Deux tabatières d’ambre avec des cercles d’or; 4° Quatre montures pour des ceintures de mandarins , garnies de pierreries; 5o Un collier de 108 grains de corail rouge (comme le collier à chapelet des mandarins tartares); 6° Deux télescopes; 7o Deux fusils à vent; 8o Trente-sept livres et demie pesant de ills d’or et d’argent; 9o Cinquante livres d’ambre jaune; 10° Dix pièees de draps imprimé à fleurs; 11° Dix pièees de polémites; 12° Dix pièees de draps uni; 13° Dix pièees de guinées bleues lines du Coromandel; 14° Deux tapis de pied; 15° Deux miroirs ou glaces de 129 poucesde haut et de G3 pou¬ cos de large, avec des cadres dorés; 16° Deux lustres de verre poli avec leurs branches;
  • CHAPITRE V. 70 qu au n ombre des présents de 1 empei eu i chinois au Stathouder on remarque : le carac¬ tere chinois fou (félicité, bonheur) écrit de la main de l’empereur; un grand nombre de pieces de soieries de couleurs variées, des manufactures impériales; deux vases en pierre de yu ou jade 1; deux autres vases en email; un petit vase de porcelaine antique2; etc. Ces présents étaient véritablement d’une grande magnifi¬ cence. II y avait en outre de nombreux présents 17° Huit lanternes de glaces avec leurs globes; 18° Cent vingt-cinq livres de nids d’oiseaux; 19° Six cent vingt-cinq livres de bois de santal; 20° Cent vingt-cinq livres de noix muscades; 21° Trois cent douze livres et demie de clous de girofle; 22° Trente petites bouteilles d’huile de santal, de cannellc, etc.; 23° Trente petites bouteilles d’huile de girofle. Pour chacun des quatre premiers ministres: Io Une magnifique montre en or; 2o Une tabatière d’or; 3° Un telescope; 4<> Un fusil de nouvelle invention. Pour quelques mandarins inférieurs et les missionnaires : Douze montres d’or ouémaillées; huit lunettes d’approche; vingt- cinq livres de tabac du Brésil en poudre; cinquante petites bouteilles d’huile de girofle, pesanl chacune un once; douze bouteilles de tabac rapé, et du vin de Madère et de Constance. i Cette pierre d’une dureté excessive, et d’un travail des plus dif* ficiles, est d’un très-grand prix même en Chine. * Ces vases, en Chine, se pavent au poids de l’or.
  • AMBASSADES HOLLANDAISES. 71 pour Vambassaãeur en premier, pour Vambas- sadeur en second; pour les interpretes, le mé- decin, les deux secretaires, et toutes les autres personnes attachées à 1’ambassade1. ■ Void la première partie de la liste des présents de 1’empereur : Présents pour le Stathouder. Caractère fou écrit de la main de Temperem*. Deux pièces de soieries. Deux vases de la pierre igu. Deux pièces de soieries appelées Tchctng-foung. Deux vases fa-lan, ou émaillés. Deux vases contenant du vernis. Quatre ustensiles de bambou. 3 Presents faits à Vambassadeur. Une pièce de soierie appelée Pa-si-touan. Une pièce de soierie de couleur variée. Quatre vases de porcelaine. Quatre petits flacons à thé. Deux grandes bourses à tabac. Deux petites bourses à tabac. Autres présents pour le Stathouder. Trois pièces de soieries appelées Mang-toan. Trois — Tchoang-toan. Trois — Ou-toan. Ua — Pin-kin-toan. Cinq — Chan-toan. Cinq — Mao-toan. Cinq — bleues à fleurs. Cinq autres pièces de soieries. Quatorze pièces de soieries appelées Ling-tsé. Quatorze — Fang-tsé. Dix — Lou. Deux — Kouan.
  • CHAP1TRE V. 72 Deux vases de yu, d’une valeur de 300 taels d’argent (ou en¬ viron 2,250 fr.). Autres presents pour I'ambassadeur. Deux pièces de soieries appelées Mang-toan. Deux Deux Un Quatre Quatre Trois Six Six Quatre Tchang-toan, Ouo-toan. Mao-toan. bleues à fleurs. noires à fleurs. bleues sans fleurs. Ling-tsé. Fang-tsé. Kouan. Cent cinquante onces d’argent en lingots. Autres presents pour le Stathouder. Un Yu-i dont les chinois se servent par forme de délassement. II est composé de la pierre de yu, travaillé et sculpté à la main. Trois pièces de soieries rouges de différentes nuances avec des dragons brodés. Trois autres pièces de soieries rouges de diverses couleurs. Trois autres appelées Tchoang-toan. Trois Trois Dix Dix Dix Dix Chen-toan Kin-toan. Ling-tsé. Fang-si. Lou. Tchun-tchéou. Pour I'ambassadeur. Une pièce de soierie violette. Une Une Une Quatre Quatre Quatre Quatre bleue appelée Tchoang-toan. verte — Chan-toan. violette — Kin-toan. appelées Ling-tsé. — Fang-si. — Lou. — Tchun-tchéou, £tc.; etc., etc.
  • CHAPITRE VI. AMBASSADES RUSSES. Premiere ambassade russe. La premiere ambassade russe à la cour de Peking dont nous ayons connaissance date de 4 655. Les Annales ehinoises rapportent ainsice fait à ban 1656, année de son arrivée à cette cour : « Le roi des Oros ( Russes) envoya quelques- « uns des grandsde sacour à Peking pour établir « entre les deux États la liberte du commerce, a L’empereur ordonna de les traiter avec hon- « neur, et leur fit préparer une maison, devant
  • 74 CHAPITRE VI. « laquelle on plaça des corps de garde; les sol- « dats avoient ordre de les accompagner toutes « les fois qu’ils sortiroient. La cour de Peking « exigea pour préliminaires que le monarque « russe (Alexis-Mikailowitche) se reconnút vas¬ ts. sal de la Chine, et qu’il offrit comme tribut « les presents qu’il envoyait. Lesenvoyés russes « ne voulurentpas souscrire à ces conditions, et « ils s’en retournèrent sans avoir rien con- « clu1. » Selon Nieuhoff, qui se trouvaità Peking à la mêmeépoqueavec les ambassadeurs hollandais, les Russes ne furent pas admis à 1’audience de l’empereur, non parce qu’ils refusèrent de lais- ser considérer leur maitre comme vassal du monarque chinois, mais parce qu’ils ne voulu- rent pas s’asujettirau ceremonial prescrit. Cette cause, quoique différente en apparence, est ab- solument la même; car le seul accomplissement dudit cérémonial est un acte de vassalité, aux yeux des Chinois, qui témoigne de l'infériorité et de la dépendance de celui qui 1’accomplit aussi bien que du prince qu’il represente. Cela est si vrai qu’au nombre des ceremonies com- T Histoire générale de la Chine, par le P. de Mailla, t. XI, p. 42.
  • AMBASSADES russes. 7o prises dans le cérémonial de reception des hôtes et ambassadeurs étrangers est celle de Vinvestiture (foiing )1. llestvrai aussi que cette cérémonie de l’investiture ne s’est encore ap- pliquée qu’aux princes de 1’Asie qui ont re- connula suzeraineté de la Chine. Mais aux yeux des Chinois tous ceux qui, jusqu’ici, Asiatiques ou Européens, ont envoyé desambassades pa¬ cifiques à leurs empereurs, ont été considérés comine venant leur demander des faveurs, im- plorer leurs secours ou leur protection, en leur rendant hommage, et comme ayant besoin d’eux. En réalité, toutes les ambassades en question étaient des ambassades, non d’amitié, mais (Yintérets commerciaux; et à ce point de vue, elles n’avaient pas, pour les Chinois, ce caractere élevé et désintéressé qui leur aurait imposé le respect. Seconde ambassade russe. La seconde ambassade russe2 arriva en Chine ■ Voir ci-après la traduction du chapitre entier de ce Cérémonial. 1 D’après M. Kovalevsky, Voyage en Chine, année 1853, la seconde ambassade russe serait celle de Safari, traducteur du col-
  • 76 CMÁP1TRE VI. au commencement de 1’année 4 688, sous le règne du célebre empereur Khang-hi. EUe avait pour but de déterminer d’un commun accord les limites sibériennes des deux empires. « La « vingt-septième année Khang-hi [ \ 688), disent « les Annales de la Chine un ambassadeur du « khan des Oros, appelé Fiotor2, venant de « Sé/ingga, par ordrede son souverain, arriva « à Peking3 pour déterminer les limites des « deux empires. Khang-hi, voulant mettre fin « aux disputes qui s etoient si souvent élevées à « cette occasion, nomma de son côté des com- « missaires qui eurent ordre de se rendre à « Sélingga, ou se devoient tenir les conféren- Iége des ambassadeurs à Moscou, qui aurait été en Chiue en 1675 , mais qui n’obtint aucun résultat. 1 Mailla, t. XI, p. 110. 2 Théodore-Alexiewitche-Golovin, ills du gouverneur général d’alors de la Sibérie samoyède. 3 II y a dans cette rédaction du P. de Mailla, faite sur des docu¬ ments manuscrits chinois (l’histoire d’une dynastie n’étant imprimée et rendue publique quelorsque cette même dynastie a cessé d’exister), une erreur assez grave, qu’il importe de rectifier. D’après le récit du P. Gerbillon, fun des interprètes, fambassadeur mosoovite ne se rendit pas à Péking même, mais bien sur les írontières de Ia Chine, en Tartarie, ou des plénipotentiaires chinois furent envoyés pour traiter avec eux. Ce fut seulement uu courrier de cabinet russe qui arriva à Péking, pour annoncer au gouvernement chinois 1’arrivée du plénipotentiaire russe à la frontière chinoise.
  • AMBASSADES RUSSES. 77 « ces. Un grand du premier ordre (Sou-ké-tou), « nn oncle maternel de 1’empereur (Toung- « kouè-kang) et le lieutenant general des trou- « pes tartares ( Tou-toung) furent nommés « chefs de la commission; plusieurs mandarins « les accompagnèrent en qualité d’assesseurs. « Mais comme aucun d’eux n’entendoit ni le « russe, ni le latiu, dont les Oros se servoient « ordinairement pour traiter avec la Chine, « 1’empereur nomma Sou-jé-chin et Tchang- « tching, tous deux Européens, pourleurser- « vir d’interpretes; il leur en fit expédier le « brevet, et leur donna le rang de mandarins « de troisième ordre1. » Les plénipotientaires chinois prirent congé de Temperem- le 29 mai 4 688. Les deux mis- sionnaires interprètes ne virentpas Tempereur, 1 Sou-jé-chin était le nom chinois du missionnaire portugais An¬ toine Pereira, et Tchang-tching était le nom chinois du mission¬ naire français Jean Gerbillon. Ce dernier était tres-versé dans les langues chinoise et tartare. 11 était le professeur de mathématiques de Tempereur Kang-hi. II rédigea des iElements de gêomêtrie en chinois et une Géométrie pratique et spéculative en langue tar¬ tare. II avaitaussi composé enlatin, une Grammaire tartare-mand- chou, qui a été imprimée dansle t. VI des Voyages de Thécenot, laquelle a été traduite partiellement en français par le P. Amiot et imprimée dans le t. XIII des Mêmoires concernant les Chinois.
  • 78 CHAPITRE VI. qui leur fit dire qu’illeur souhaitait unheureux voyagG. a Nous reçunaes ensuite de la pait de « l’empereur, dit le P. Gerbillon, chacun une « veste longue des plus beaux brocarts de la « Chine, avec les dragons, mais sans broderies. « II n’y a que l’empereur et les princes du sang « qui puissent porter de cette sorte d’étoffe, « à moins que Sa Majesté n’en fasse present, et « ce present est regardé comme une faveur ex¬ ec traordinaire. II nous donna aussi une veste « courte de martre zibeline doublée de beau « satin avec des boutons d’or; c’étoient des ha- « bitsdeSa Majesté même1. » Le fils ainé de l’empereur accompagna les plénipotentiaires chinois jusqu’a une lieue de Péking, ou eut lieu, sous une tente, la recep¬ tion officielle des envoyés chinois. « Quelque cc temps après qu’on se fut assis, dit le P. Ger- « billon, onapportale tlié tartare: on en donna cc d’abord au prince. Son thé étoit porté dans cc un grand vase d’or, et on le lui versa dans une cc coupe qu’on lui présenta à genoux. Quand il cc eut bu on en donna aux ambassadeurs (chi- i Du IJctlde, t. IV, p. 104. Edition de La Have.
  • AMBASSADES RUSSES. 79 « nois), et ensuite à tous les autres, à chacun cc selon son rang. Tous, avant que de boire et « après avoir bu, inclinèrent la tête par respect, « après quoi le prince se leva, et nous nous « prosterncim.es, tous, neuf fois jusqu’a terre, (( le visage tourné du côté du palais, pour re- « mercier l’empereur de Thonneur qu’il nous « avoit fait d’envoyer son propre fils pour « nous accompagner. Le prince dit quelques « paroles aux ambassadeurs d’un air riant, et « qui témoignoit beaucoup de franchise. Les « deux ambassadeurs s’approcberent de lui et « se mirent à genoux; le prince leur prit la « main, puisil monta à cheval et s’en retourna.
  • 80 CHAP1TRE TI. « était un jeune homme d’environ vingt-cinq « ans, ayant le visage fort long, et une phy-r « sionomie assez plate. II étoit sur une estrade « danslefond de la pagode, assis sur deux grands « coussins, Fun de brocart et Fautre de satin « jaune. Un grand manteau des plus beaux damas « de la Chine, de couleur jaune, lui couvroit le « corps depuis la tête jusqu’aux pieds, en sorte « qu’on ne lui voyoit que la tête, qui étoit toute « découverte. Ses cheveux étoient frisés, son « manteau étoit bordé d’une espèce de galon de « soie de differentes couleurs, large de trois à « quatre doigts, à peu prés comme le sont nos « chappes d’église, auxquelles le manteau de ce « Lama ne ressemblait pas mal. « Toute la civilité qiFil fit aux ambassadeurs fut
  • AMBASSADF.S BUSSES. 81 « à ses pieds. Le Lama leur mit les mains «•sur la tête, et leur fit toucher son cha- « pelet; après quoi les ambassadeurs'se retirè- « rent, et l’adorerent une seconde fois comme « ilsavoient fait auparavant, etc. » Enfin laréunion des plénipotentiaires russes et chinois eut lieu sous des tentes près de la ville de Niptchou \ le 22 aoút 1688, avec beau- coup d’appareil et de solennité; le plénipo- teutiaire russe élait préccdé de deus cent soixante soldats, officiers et musique en tête; les plénipotentiaires chinois, de leur côté, étaient accompagnés de cinq cents soldats chi¬ nois ou tartares avec leurs officiers. L’ambas- sadeur russe, dit le P. Gerbillon, était superhe- ment vêtu, ayant sur une veste de brocart d’or un manteauausside brocart d’or doubledemar- tre zibeline, la plus noire et la plus belle que j’aie vue, et qui vaudrait assurément plus de mille écus à Péking; sa tente était ornée de plusieurs tapis deTurquie, et il avait devantlui une table avec deux tapis de Perse, dont l’un * Nommé Nertchinsk par les Russes, et par les Chinois Ni-pou- (sou, ville située dans le Khanat Tou-tchi-tou des Kalkas, sur la frontière russe; lat., 51° 49. 6
  • CHAP1TRE VI. était d’or et de soie; sur cette table étaient ses papiers,sonécritoire et une horloge. Nos ambas- f sadeurs (cbinois), au contraire, étaient simple- ment et sans façon sous uue tente de toile, assis sur un grand banc, sans autre ornement que le coussin que les Tar tares portent toujours avee eux. Dans la première conference, le plénipoten- tiaire russe demanda ce qu’il n’obtint pas alors, mais ce qui devait être obtenu cent soixante-dix ans plus tard, à Tien-tsin, par un amiral russe, le comte Poutiatine, que le Sakhalien-oula1 ou le fleuve Amour, devint, dans toute son étendue, la limite separative des deux empires, en sorte que toute ce qui serait au nord du fleuve ap¬ parent à la Russie, et tout ce qui est au sud du même fleuve appartiendrait à Fempire chinois. Après de longues discussions et des demandes réciproques, un Traité depaixen cinq articles, le premier de ce genre conclupar le gouverne- 1 Ce fleuve prend sa source dans les montagnes qui sont entre Selingga et Niptchou, et qui coule d’occident à l’orient, naviga¬ ble pour de grands bateaux dans l’espace de plus de cinq cents lieues jusqu’a son embouchure dans la mer Orientale ou d'Okhotsk, après avoir reçu plusieurs affluents.
  • AMBASSADES RUSSES. 83 merit chinois avec une puissance européenne, fut arrètéetsigné le8 septembre 4688. Ce traité depaixfut rédigé en latin, en deux exemplaires, par l’interprete russe et les deux missionnaires européens, interpretes de l’ambassade chinoise. Ce traité, dont le père Gerbillon fit une tra¬ duction française, portait que la riviere Kerbe- tchi, appelée Ourouon en mandchou, et qui se décharge dans le fleuve Sakhalien-oula, servi - rait de bornes aux deux empires, et que la longue chaine de montagnes qui s’étend depuis la source de la rivière Kerbetchi jusqu’a la mer orientale, servirait aussi de bornes aux deux empires; en sorte que toutes les rivieres, ruis- seaux, grands ou petits, qui coulent de la partie méridionale de ces montagnes et vont se jeter dans le fleuve Sakhalien-oula, et toutes les terres et pays qui sont au sud du sommet des- dites montagnes, appartiendraient à 1’empire chinois; comme toutes les terres, pays, rivieres et ruisseaux qui sont de l’autre coté du sommet des autres montagnes s’étendant vers le nord, demeureraient à 1’empire russe. Le texte original du traité, rédigé en latin, comme nous l’avons dit, fut traduit ensuite en 6.
  • 84 CHAPITRE VI. russe et en tartare-mandchou. Lecture fut faite
  • AMBASSADES RUSSES. 85 riva à Peking le 5 (15) novembre 1695, après une marche de dix-huit mois et demi, par la Si- bérie et la Tartarie. 11 fut reçu par 1’empereur Khang-hi, en audience solennelle, le 15 du même mois. Voici comment il a raconté cette entrevue : « Le 12 (24) novembre (4 695) le vice-roi m’envoya des mandarins pour m invitcr à me presenter avec les lettres patentes de Sa Majesté Czarienne le lendemain matin au palais impé- rial. A buit heures du matin, trois principaux mandarins vinrentme prevénir qu’il était temps de me rendre àbaudience de l’empereur. Outre leur costume habituei, ces mandarins étaient revêtus de robes brodées, les unes représentant des dragons, les autres des lions, et une troi- sième sorte des tigres et des grues, en forme de plastrons sur la poitrine et derriòre le dos, tressés en fils d’or. Us amenaient avec eux ciu- quante chevaux pour les personnesde ma suite. Je me dirigeai vers le palais cà la manière eu- blié en français. Amsterdam, 1699, in-12. Ces Relations sont ex- cessivement rares. Nous avons donné dans notre Chine moderne. (Paris, Didot, 1853), une reproduction de Ia gravure représentant 1’Introduction de l'ambassadeur rnsse au palais imperial et dans la salle die trône.
  • 86 CHAPITIiE VI. ropéenne, portant les lettres patentes de Sa Majesté Czarienne, accompagné vers le palais en bon ordre par toute ma suite. « Arrivé à la porte extérieure du palais, je me trouvai près d’une colonne couverte d’une ins¬ cription en caractères chinois, oil je fus invite de mettre pied à terre, selon la coutume chi- noise; de sorte que je traversal à pied cinqcours extérieures avant d’arriver au palais même. Je trouvai la un grand nombre de mandarins, tous revêtus de leurs robes brodées les plus riches, telles qu’ils les portent en presence de l’empe- reur, qui m’attendait. « Aprèsque nous eúmes échangé de mutueis compliments, les mandarins et moi, l’empereur parutsurson trone , surlequel je déposai les lettres de créance de Sa Majesté Czarienne, et, après les ceremonies d’usage et un petit dis¬ cours, je fus reconduit à ma residence1. )> D’après ce récit, l’ambassadeur russe n’aurait pas déposé ses lettres de créance, k l’audience de l’empereur, sur une table spéciale destinée à cet usage, comme le prescrit le ceremonial chi- 1 Three years Travels, etc., p. 68-69.
  • AMBASSADES RUSSES. 87 nois, mais sur le trone même de Temperem*. Cependant il y est dit qu il accomplit les cere¬ monies cl’usage. Il est done à présumer qu’il se soumit au ceremonial des neuf prosternements, dont il n’a pas cru devoir faire mention. 1 sbrants-Ides fait ensuite la description du repas qui lui fut donné trois jours après par Tempereur. On en lira, je pense, la traduction avec plaisir : « Le 4 6 (28) du même mois (de novembre 1695) je fus informé que j’etais invité à un re¬ pas en presence de Tempereur. En consequence, le matin , accompagné des mandarins designes à ceteffet et des principaux gentilshomines de ma suite, je me rendis à cheval au palais. Dans la sixième cour, un grand nombre de seigneurs et de mandarins se trouvaient là places selou leur rang, avecleurs plus beaux habits de cour; bientôt après, un ordre nous fut apporté pour monter dans la salle impériale. En même temps que je fis mon entrée, Tempereur montait sur sontrôneélevé, ayantprès de luiquelques musi- ciens qui jouaient très-agréablemeíit de la ílúte, et une garde personnelle de douze homines avec des hallebardes dorées sans lances, mais
  • 88 CHAPITRE VI. ornées cie leopards et de queues de tigres. Aus- sitòt que 1’empereur se fut assis, la musique cessa, et les liallebardiers s’assirent eux-mêmes, les jambes croisées, de cliaque côté, au-dessous du tròne. La table de 1’empereur était fournie de mets chauds, de fruits et de douceurs, servis sur ties plats cl’argent; le tout convert de damas jaune. Le vice-roi, Foncle de Fempereur et deux autres ties principaux nobles, se tenaient de cbaque còté de Sa Majesté; et je fus place à la droite du trône, à environ douze pas de dis¬ tance de Fempereur, qui, en jetant sur moi un regard très-rapide, ordonna au vice-roi, lequel reçut ses ordres à genoux, de me faire rappro- cber de lui. Le vice-roi me prit alors par la main, et me plaça à environ liuit pas de Fem¬ pereur, et ma suite fut placée à environ vingt pas derrière moi. L’empereur m’envoya une seconde fois le vice-roi, avec le plus grand res¬ pect, pour me demander des nouvelles de la santé de Leurs Majesté Czariennes, à laquelle demande je fis une réponse convenable. Alors Fempereur fit enlever 1’étoffe de damas qui couvrait sa table, et il désira me voir manger, une table ayant été dressée exprèspour moi ;les
  • AMBASSADES RISSES. 89 autres seigneurs et mandarins, au uombre d’en- viron deux cents, prirent leurs places selon leur qualité, s’asseyant deux à chaque table, sur des tapis, à la manière persane, ayant les jambes croisées sous eux, coutume à laquelle je fus oblige de me conformer, comme le montre la gravure ci-jointe1. « L’empereur m’envoya de sa table une oie ròtie, uncochon, une longe de tròs-bon mou- ton, et bientôt après plusieurs plats de fruits, et une espècedeboisson composée de thé bouilli, de pain émietté et de beurre, qui ne ressemblait pas mal à une purée de pois ou à une décoc- tion de café. Ayant reçu le tout avec le respect convenable, Sa Majesté ordonna au viee-roi de me demander quelles étaient les langues euro- péennes que je comprenais? Je répondis que je pouvais parler 1 erusse, Uallemand, le bas alie- 1 La Relation en question oiíre en effet une gravure représentant la salle du trone du palais de Péking, oú 1’on voit 1’empereur Khang-hi assis sur son trone, les jambes croisées, ayant à sa gauche, (la place d’honneur) en haut des degrés, deux desesministres debout; et à sa droite, aussi debout, les deux missionnaires interprètes, les PP. Thomas Pereira et Jean Gerbillon; au bas des degrés, à droite et à gauche , assis sur des coussins, les jambes croisées , Tambassa- deur russe, l’oncle de l’empereur, un autre prince, la suite de l’am- bassadeur et les principaux mandarins, etc.
  • 90 CHAP1TRE VI. mand et un peu Vitalien. Aussitôt l’empereur ex- pédiadeux secretaires dans le fond de son palais, et immédiatement après parurent trois jésuites qui approchaient du trône. Après qu’ils se fu- rentprosternés, en accomplissant les reverences d’usage, Temperem* leur ordonna de se lever. L’un d’eux était le P. Jean Gcrbillon, français, et les deux autres étaient portugais; l’un d’eux s’appelait le P. Antoine-Thomas. L’empereur dit au P. Gerbillon de s’approcher de moi; il vint aussitôt, en parlant italien, me demander, a u nom l’empereur, combien j’avais mis de temps pour faire le voyage de Moscou à Peking, et comment j’avais voyage; si c’était en voiture, à cheval ou par eau. Je répondis à ces questions d’une manière satisfaisante; et mes réponses ayantététransmises àl’empereur par son inter¬ prete (le P. Gerbillon), il s’écria aussitôt: Gowa, gowa ! ce qui signifie très-bien. L’empereur or¬ donna alors au vice-roide me prevenir qu’il dé- sirait me voir plus près de lui en m’approcliant du trône; me levant aussitôt, le vice-roi me prit parla main, et après avoir fait six pas, il me fit asseoir à la table placée en face de l’empereur. Après que j’eus presente mes très-humbles
  • AMBASSA.DES RUSSES. 91 respects à Sa Majesté, elle s’entretint avec le P. Gerbillon, quime demandade nouveau com- bien j’avais mis de temps pour faire mon voyage, de quelle manière j’avais voyagé, sous quelle latitude Moscou était situé, et combien cette ville était éloignée de la Pologne, de la France, de V It alie, du Portugal ou de la Hollander Mes réponses à toutes ces questions parurent très-satisfaisantes à 1’empereur, qui, aussitôt après donna au vice-roi une coupe d’or pleine d’une liqueur tartare, nommée koumis, pour me la transmettre; je l’acceptai avec tout le respect convenable, et après avoir goúté de la liqueur qu’elle contenait, je la rendis au vice- roi. Après cela 1’empereur ordonna que les per- sonnes de ma suite s’approchassent à six pas de son trône, et il leur offrit de la même liqueur. Ensuite je lis mon compliment à la manière européenne, et le vice-roi, me prenant par la main, me conduisit à ma première place, ou, après y ètreresté un quart d’heure, je fus invité à me lever. L’empereur se leva ensuite, et, m’ayant salué, il descendit de son trône, etsortit de lasalle d’audience par une porte placée du côté gauche, pour se rendre dans ses apparte-
  • 92 CIIAPITRE VI. merits. Comme il quittait la salle il euvoya le vice-roi pour me demander si favais appris quelques nouvelles d’Europe concernant le P. Grimaldi, qui y avait été envoyé pour les affaires de l’empereur. Je répondis que lors- que je quittaiMoscou jefus informé que cet en¬ voyé, avecvingt-cinq personnes desa suite, était arrive à Smyrne, et avait le projet de poursuivre son voyage par la Perse et l’lnde. L’empereur répliqua qu’il étoit arrive sein etsaufà Goa, et se disposaità revenirà Peking, d’ou il était parti, il y avait sept ans. Sur ce je pris congé de 1 empereur, et revins à ma demeure. » Après avoir diné une seconde fois à la table de 1 empereur avec les mêmes formalités, Ys- brants-Ides quitta Peking, accompagné jus- qu en dehors des portes de la ville par une nombreuse suite de grands fonctionnaires d’État et de mandarins, le 19 février (5 mars) 1694. Sa mission parait n’avoir été qu’une mission politique d’apparatpour consolider les relations damitié entre les deux empires, en même temps qu une inspection généralede ces vastes et loin- taines contrées que Pierre le Grand, monté de- puis peu d années sur le tròne, désirait mieux
  • AMBASSADES RUSSES. 93 connaitre pour lesciviliser, ou les annexer à son immense empire. Quatrième ambassade russe. La quatrième ambassade russe fut celle de Léon Ismailoff, qui fit son entree à Peking le 29 novembre ^1720, avec une suite d’environ cent personnes vêtues d’habits superbes à l’euro- péenne1. Des cavaliers qui Tescortaient 1’épée nue à la main, offraient un spectacle d’autant plus curieux qu’il était nouveau et extraordi¬ naire à la Chine2. L’empereur de Russie, Pierre 1 Mailla, Hist, cgénérale de la Chine, t. XI, p. 335. 2 Void, cTaprès Bell, médecin de Fambassade russe, la marche de cette ambassade à son entrée à téking : « Sur les dix heures, avant midi, nous montames à cheval et mar- cbâmes vers la ville dans Fordre suivant: « Un officier 1’épée nue; « Trois soldats; « Untimbalier; « Vingt-quatre soldats sur trois de front; « Le maitre d’hote 1; « Douze valets de pied; « Trois interprètes; « L’ambassadeur et un mandarin de distinction; « Deux secrétaires; « Et six gentilshommes, deuxà deux, suivis des domestiques et de la suite. « Tout le monde avait ses plus beaux habits; et les soldats en
  • 94 CHAP1TRE VI. le Grand, avait voulu, par ce déploiement de luxe et de force militaire, imposer aux Chinois. La lettre missive de 1’ambassadeur, écrite en russe, en latin eten mongol, portait: A Vempe- « reur des vastes contrées de VAsie, au Sou¬ 's. vera in Monarque de Bogdo, à la Supreme « Majesté de Kitai : amitié et salut! « Dans le dessein ou je suis d’entretenir et « d’augmenter 1’amitiéet les liaisonsétroitesqui « ont été établies depuis longtemps entre Votre « Majesté, mes prédécesseurs et moi, j’ai jugé « à propos d’envoyer à votre cour, en qualité « d’ambassadeur extraordinaire, Léon Ismdi- « lo ff, capitainedemes gardes. Jevouspriedele « recevoir d’une manière conforme au caractère « dont il estrevêtu; d’avoir égard et d’ajouter « foiàce qu’il vousdira, par rapport aux affaires « qu’il a à traiter, comme si je vous parlais moi- « même, et de luipermettre de demeurer avotre « cour de Pekingjusqu a ce queje lerappelle. » « De \otre Majesté le bon ami, « Pierre. » uniformes portaient le íusil comme les cavaliers en sentinellè, le conducteur s’etant oppose à ce que nos soldats tinssent Pépée iiue. « L’officier seul la portait ainsi. »
  • AMBASSADES RUSSES. 95 L’empereur Khang-hi ayant fixé le jour oil il devait donner à l’ambassadeur russe son au¬ dience publique, assis sur son trone, et envi- ronné des princes et des plus grands seigneurs de sa cour, leva les difficultés que fit Ismailoff de s’asujettir au ceremonial chinois qui consis¬ te, comme on le verra, à se mettre trois fois a genoux et a frapper neuffois la terre de son Jront. Inexpedient qu’il imagina fut de faire pla¬ cer la lettre du Czar sur une table et de faire rendre à cette lettre, par un grand mandarin, lesmèmes honneurs prescrits pour sa personne. Léon Ismailoff, l’ambassadeur de Pierre le Grand, se résolut alors sans peine à observer le ceremonial de 1’étiquette chinoise, qu’il trouvait auparavant humiliant et compromettant pour sa dignité1. Cette particularité n’est pas rapportée de la même manière dans la Relation de Bell. » L’af- faire du cérémonial, dit-il, fut difficile à ar¬ ranger. Les principaux points sur lesquels insis- tait l’ambassadeur étaient de remettre lui-même ses lettres de créance entre les mains de Fern- 1 Voir Mailla, Histoire générale de la Chine, t. XI, p. 336.
  • 96 CHAPITRE VI. pereur, et de ne pas être oblige de se pros- ternerneuffois en arrivant en sa presence, ce que font tousceux quiy sont introduits. Le pre¬ sident du conseil, an contraire, affirmait que’ 1’usage constant de la Chine, depuis bien des sièclcs1, était directement contraire à ces de¬ mandes; que jamais 1’empereur ne recevait lui-même aucune lettre de créance, et que 1’arn- bassadeur devait déposer les siennes sur la ta¬ ble, à quelque distance du trôneou Fempereur serait assis; après quoi un officier charge de ces fonctions les remettrait au monarque. » C’est ce que prescrit positivement le Ceremo¬ nial chinois dont nous avons donné, dès 1844, une traduction intégrale2. Voici, selou Bell, comment les choses se pas- sèrent à 1’audience : « Après que nous eumes attendu un quart d’heure, Fempereur entra dans la salle par une porte dederrière, et s’assitsurle trône. Soudain toutle monde se leva. Le maitredes cérémonies invita Fambassadeur, qui était à quelque dis- 1 Voir aussi notre Chine moderne, p. 212 et suiv. 2 Nous avons fait voir précédemment que cet usage remonte à plus de trois mille ans!
  • AMBASSADES RUSSES. 97 tance des officiers de la cour, a entrer dans la salle, et le conduisit par nne main, tandis qu’il tenail ses lettres de créance de 1 ’autre. Qu and il eut monté lesdegrés, les lettres furent raises surune table, placée à dessein, comme onenétait con- venu. Mais 1’empereur ayant fait signe à l’am- bassadeur de s’approcher, celui-ci reprit aus- sitòtles lettres de créance, et, accompagné du premier ministre il marcha vers le trône. Là, s’agenouillant, il posa les lettres devant le mo- narque, qui les touchade la main, et demanda des nouvelles de la santé du Czar. 11 dit ensuite à l’ambassadeur que l’estime et 1’amitié qu’il avait pour Sa MajestéRusseétait telle, qu’il I’a- vait dispense de se conformer à la coutume établie dans l’empire pour recevoir ces lettres. « Pendant cettepartiede lacérémonie, quine fut pas longue, la suite de l’ambassadeur resta debout, hors de la salle. Nous crumes que les lettres étant présentées, tout élait fini; mais le maitre des cérémonies ramena l’ambassadeur et ordonna it tout le monde de s’cigenoudler et de rendre hommagc neuffois it Vempereur. A chaque troisième fois nous nous relevions et nous nous agenouillions de nouveau. On fit bien
  • CHAPITRE VI. 'í)8 cies efforts pour éviter cette cérémonie, mais inu- tilement ’.» L’ambassadeur russe Ismdiloff avait pour mission de rétablir les relations commerciales entre la Chine et les possessions russes, qui avaient été suspendues, et d’engager la cour de Peking à consentir à la residence permanente, dans cette cour, d’un agen t ordinaire de la Russie; ce qui n’a été obtenu que par le récent traité de Tien-tsin. Cet ambassadeur ne résida k Peking quejusqu’au 2 (\A) mars J724; mais il y laissa, pour représenter sa cour, le sieur Lange, quil’a- vait accompagné, mais qui ne put yrésider que jusqu’au mois dejuilleM722, Tempereur de la Chine n’ayant pas voulu consentir à recevoir ses lettres de créance. On peut voir dans le Journal qui a été publié de son séjour à la cour de Pe¬ king combien cette cour supportait impatiem- ment sa présence2. 1 On li t dans le Journal de Lange, qui faisait partie de Fambassade: « Les honneurs qu’on rend à Fempereur de la Chine vont jusqu’a Fadoration, tous ceux qui veulent avoir audience de lui étant obligés de se prosterner trois fois devant lui, de quoi personne ne peut se dispenser, ni même les ambassadeurs et autres ministres étrangers; M. dIsmailoff, nonobstant sa qualité d’epvoyé extraordinaire de la Russie, avait été obligé de passer par là, aussi bien que les autres. » * Journal de la Résidence du sieur Lange, agent de Sa Majestê
  • AMBASSADES RUSSES. 99 L’ambassadeur Ismailoff avail été charge par son gouvernement de demander à la cour de Peking la liberte du commerce de la Russie avecla Chine. Son successeur Lange ayantrenou- velé cette demande, en témoignant l’intention de s’adresser directementà l’empereur si les minis¬ tres n’y faisaient droit, il lui fut répondu « que « c’etoit une affaire qui ne le regardoit en « aucune manière, et qu’il n’y avoit que le « Conseil des ministres à qui il devoit s’a- « dresser pourcela1. » Imperials de la Grande-Russie d la cour de la Chine, dans les an- nées 1721 et 1722. Leyde, 1726. « M. d’Ismailoff à son depart de « Pê-king y laissa, en vertu de ses instructions, le sieur Lange, en « qualité d’agent accrédité de la Russie, pour travailler à Ioisir au « règlement du commerce et à Tetablissement d’une correspondance * aisée entre les deux empires. Et quoique le ministère chinois s’op- « posât fortement à la résidence dudit sieur agent en cette cour, « sous prétexte qu’elle étoit contraire aux constitutions fondamen- « tales de l’empire, néanmoins ledit envoyé extraordinaire sut si bien « prendre ses mesures que le Bogdoi-Chan (l’empereur) y donna « les mains malgré toutes les intrigues contraíres du ministère. » {Journal, p. 3.) 1 Journal, p. 124. « A la Chine, ajoute Lange , tout se fait par la disposition des différents colléges (ou ministères) auxquels les affaires peuvent avoir rapport, sans qu’il soit permis de s’adresser directcment à la cour, pour quelque affaire que ce puisse être. Dans les temps des derniers empereurs chinois ces colléges ^taient si absolus qu’en bien des occasions l’empereur lui-même n’osait pas toucher à leurs décrets; mais depuis que les princes tartares sont montês sur 7.
  • 100 CIIAFITRE VI. Sur un Mémoire presente par Lange audit Conseil, et qui ne futpas reçu, il fut répondu à son interprète par un mandarin qui avait été charge par le president de faire cette réponse : « J’ai ététrouver X AUégamba, ou president du « Conseil des affaires étrangères, au sujet du « Mémoire de M. l’agent; et il ne nous a pas « seulement défendu d’accepter ledit Mémoire, « mais il m’a, de plus, charge de lui dire, ce <( qu’on a déjà fait entendre autrefoisà M. d’ls- « mailoff, àsavoir, que le commerce est regar- « dê chez nous avec mépris etcomme un fort « petit objet; etc. Que le président du Conseil « avoit ajouté même ces paroles : Ces mar-. « chands viennent ici pour s’enrichir eux- « mêmes et non pas nos gens; c’est pourquoi « allez dire à M. l’agent, que, non-seulement n nous refusons le Mémoire en question, mais « que même il n’a pas hesoin dorénavant de « s’incommoder en aucune manière pour nous « proposer des affaires qui peuvent concerner le trônè de la Chine, on n’y regarde plus de si près, témoin l’exer- cice de toutes sortes de religions étrangères publiquement autorisées et la résidence de 1’agent de Russie à Peking, nonobstant les remon- trances contraíres du ministère. »
  • AMBÁSSADES RUSSES. 101 « le commerce, parce que nous ne voulons k plus nous embarrasser à Favenir avec les « marchands deRussie1. » Cependant, à cette époque, le commerce dc la Russie avec la Chine, qui se fesait par cara- vanes, étaitdéjà considérable, puisque indépen- damment des autres marcbandises échangées le plus souvent contre des pelleteries de la Sibérie, elle en tirait une grande quantité de soie. « Par « toute la Russie, dit Lange 2, on ne se sert guère a que de soie de la Chine; aussi est-elle certai- « nement la meilleure du monde, tant pour la « beauté que pour la bonté, étant une affaire « de fait, qu’avec deux livres de soie de la « Chine, onvaplusloin dans les manufactures, « qu’avec trois livres de soie de Perse et d’I- « talie. » Cinquième ambassade russe. La cinquième ambassade russe à Peking, eelle du comte Sava Vladislavitche , eut lieu en 1727. Sa mission avait pour but princi- ' Journal de la Residence du sieur Lange, etc., p. 128. 2 Jb , p. 25.
  • 102 CHAPITRE VI. pal de négocier un nouveau traité avec le gou- verneur chinois pour remplacer celui qui fut signé sous des tentes près de la ville de Niptchou [Nertchinsk), le 22 aout 1688, entre 1’ambassadeur russe Alexiewitche Golowin, et les plenipotentiaries cliinois. Le nouveau traité fut signé et proclamé à la frontière le 21 oc- tobre 1727 (vieuxstyle); mais, ayant été rédigé au nomde 1’impératrice Catherine Ire, dont l’am- bassadeur russe tenait ses pouvoirs, et qui mou- rutle 17 mai de la même année, la ratification de ce traité ne fut effectuée que le \ 4 juin I 728, au nom de l’empereur Pierre II. Ce traité de paix, rédigé en mcuidchou, et traduit ensuite en latin et en russe, contient onze articles réglant la question des transfuges des deux nations; celle, toujours contestée, de lafrontiere des deux em¬ pires, dont une description et une carte exactes, rédigées par une commission, furent échangées réciproquement entre les deux parties; la ma- nière de commercer entre lesdeuxÉtats: et, à cet égard, le nombre des négociants russes qui pou- vaient aller, tous les troisans, à Peking, ne de- vait pas dépasser deux cents; 1 établissement d’une mission religieuse russe permanente à
  • AMBASSADES RUSSES. 103 Pékingl; la correspondance par lettres ou par messagers entre les deux empires, etc. Ce fut le P. Parennin, missionnaire fran- çais, très-versé dans les langues chinoise et tartare, qui fut Tinterprète de 1’ambassade 1 Cette mission, renouvelée tous les dix ans, se compose de six ecclésiastiques et de quatrelaiques. Ces derniers sont des jeunes gens envoyés à Peking pour y étudier la langue mandchoue et chinoise, et pour y acquérir des notions exactes sur la Chine au profit du gou- vernement russe. II est à présumer que le principal motif qui decida ie gouvernement chinois à admettre la clause si importante de Féta- blissement d'une mission russe permanente à Péking, fut le parti, déjà arrêté alors, de la proscription des missionnaires catholiques de Fempire. « II sera permis aux Oros (Russes), dit le traité, art. v, « d’exercer leur culte avec toutes les cérémonies, et de réciter leurs « prières. Quatre jeunes gens russes, scichant la langue et Vécri- « ture russe et latineet deux autres plus âgés, que Fambassadeur « a laissés dans la capitale pour apprendre la langue chinoise, de- « meureront dans ce même lieu. Leur entretien sera payé par le « gouvernement, et lorsqu’ils auront achevé leurs études, ils pour- « rout retourner dans leur pays quand on les demandera. » Par cette concession à la Russie, le gouvernement chinois se pré- parait, en quelque sorte, de nouveaux inlerprètes pour remplacerau besoin les missionnaires catholiques que Fempereur régnant, Young- tching, lils de Khang-hi, avait d’autant plus en haine qu’il les sup- posait avoir voulu Fécarter du trone pour y placer un prince converti par eux au catholicisme. Un autre fait significatif, e’est que le gouvernement chinois, qui s’était chargé, comme d’usage, de loger et d’entretenir la mission russe, Finstalla dans le magnifique établissement des jésuites à Péking (ou elle est encore), après leur expulsion. Les traités de Tien-tsin vont sans doute apporter des modifications à cet état de choses.
  • 104 CHAPITRE VI. russe, dont le chef fut dispense de plusieursfor- malités de 1’étiquette chinoise, entre autres de celles de déposer ses lettres de créance sur une table spéciale, au lieu de les remettre entre les mains del’empereur môme. Ce fait, porte à la eonnaissance de dom Metello, 1’ambassadeur portugais qui se trouvait à la cour de Peking la même année que Tambassadeur russe, attira de violents reproches à Parennin et aux autres missionnaires, de la part des ministres chi- nois qui les accusaient d’avoir fait connaitre cette particularité1. Mais 1’empereur Young- tcliing mit íin aux débats d’étiquette en ju- geant que le ministere des Rites s’etait mépris, et quil falloit s’en tenir a ce qui s’étoit passe a Regard de Vambassade russe (de Sava- Vladislwitche), consigne dans les registres du Ministere des Rites2. Nous verrons plus loin quel est réellemeut le véritable ceremonial prescrit à cet égard par le Code spécial chinois. 1 Voir l’ambassade de dom Metello-Souza-ij - Menezes, rapportée précédemment, p. 43 et suiv.. 2 Mailla, t. XI, p. 449-450.
  • AMBASSADES RUSSES. Sixième ambassade russe. La sixième ambassade russe fut cellede Kro- potov, charge, en 1767, par la grande impératrice Catherine, d’examiner et de réformer le traité de paixconjointementavec unplénipotientiaire chinois, qui se rendit pour cet objet à Kiakhta. Ln Supplement au Traité de paix du 21 oc- tobre!727 futconclu et signéle I Boctobre 1768, sous lerègne de Fempereur Khian-loung. II est dit dans cette convention internationale que « Tous lescrimineis de l’empire du Milieu con- « damnés à des punitions corporelles, seront « fouettés, et ceux de Fempire des Oros ou « Russes, hattus à coups de verges. » Ces peines corporelles sont encore en usage dans les deux empires; mais elles cesseront probablement hientôt en Russie, oú Fempereur actuel fait en- (rer à grands pas la civilisation. Septième ambassade russe. La septième ambassade russe, celle du comte Golovkin, semit en route en 1805. Elle éprouva
  • 106 CHAPITRE VI. dans sa marche beaucoup de difficultés de la part des autorités chinoises, sous le pretexte que sa suite était trop nombreuse. Elle se trouva arrêtée deux mois et demi à Kiakhta, et ne passa la frontière que le ler janvier 1806. Le gouvernement russe n’avaitrien ménagé pour rendre cette mission brillante, utile au com¬ merce et profitable pour les sciencesl. L’ambas- sade était composée de membresdes families les plus distinguées de Eempire. Des presents ma¬ gnifiques furent expédiés pour la frontière chinoise, et une société de savants, sous la di¬ rection du comte JeanPotoçki, fut adjointe à la mission. Cette expédition nombreuse quitta Saint-Pétersbourg en plusieurs divisions, qui devaient se reunir à Irkoutsk vers la fin de sep- tembre 180fi. Ce fut dans la Mongolie que commencèrent les négociations et les discussions relatives au cérémonial chinois. L’ambassadeur russe, s’ap- puyant de E exemple de lord Macartney, qui n’a- vait fait d’autres salutations à l’empereur Khian-loung que celles observées en Europe * Voyage à Peking, par M. G. Timkovski> traduction française t. I, p. 133.
  • AMBASSADES RUSSES. 107 en pareille occasion, refusade sc soumettre à ce ceremonial oriental. Des courriers furent expé- diés à Peking pour recevoir des instructions. Sur ces entrefaites, le vice-roi de la Mongolie septentrionale reçutl’ordred’éprouver lesvraies dispositions de 1’ambassadeur russe, en lui donnant une fète au nom de Eempereur et de- vant le trône impérial. La réception, pour ce íestin, eut lieu le 45 janvier 4806, en plein air par un froid de 25 à 24 degrés. Le vice-roi exigeaque 1’ambassadeur russe íitpréalablement les neuf 'prosternements devant un écran et une petite table recouverte de damas jaune, repré- sentant la personne de Eempereur. M. le comte Golovkin refusa de se soumettre à un cérémo- nial pareil, et le festin n’eutpas lieu 1. En consequence, 1’ambassadeur fut congédié le 10 février suivant par une lettre venue de Péking, et il s’en retourna à Saint-Péters bourg. Huitième et neuvième ambassades russes. Lu huitième ambassade russe eut lieu en 1808, 1 Voyage à réhing, t. I, p. 135-136.
  • 108 CHAPITRE VI. et la neuvièmeen 4820. Ces deux dernières ne furentréellement quedes expéditions destinées à renouveler le personnel de la mission russe de Peking et à observer l’état du pays. Elies n’eu- rent point d’audience de 1’empereur. M. Timkovski, dont on possède la Relation, était à la tête de la dernière mission. * o*
  • CHAPITRE VII. AMBASSADES ANGLAISES. Premiere ambassade anglaise. Nous arrivons aux ambassades qui ont fait le plus de bruit eu Europe, à celles de lord Ma¬ cartney et de lord Amherst. La premiere1 arriva à Peking le 21 aout 4793, et en repartit le 7 octobre suivant. Cette ambassade, la plusremar- quable, peut-être, par sa magnificence, qui ait 1 Nous ne montionnons pas ici l’ambassade du colonel Cathcart, qui avait été envoyé comme ministre plénipotentiaire en Chine, peu de temps avant lord Macartney, et qui mourut en route en passant le détroit de la Sonde.
  • HO CHAPITRE VII. été envoyée prèsde Lempereur de la Chine1 ne réussit cependaní que médiocrement dans sa mission. Le motif de cette ambassade, comme celui de presque toutes celles que nous avons passé en revue, étaitdefaciliter et d’etendrele commerce de la nation qui l’envoyait avec l’empirechinois. Celui de l’Angleterre avec la Chine, à l’epoque de Tambassade en question, s’elevait déjà à plu- sieurs millions sterling, et la proximité des pos¬ sessions anglaises de la Compagnie des Indes, qui avait aussiun établissement à Canton, lui fai- sait désirer d’obtenir du gouvernement chinois des privileges et immunités dont elle avait be¬ som pour accroitre son commerce et sa puis¬ sance dans ces parages. Lord Macartney avait, en outre, des instruc¬ tions de son gouvernement pour le roi de la Cochinchine2. II s’arrêta quatorze jours dans la 1 Lord Macartney avait le titre d'Ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire près de Fempereur de la Chine. II était accompagné d’une garde connnandée par un lieutenant-colonel assiste de deux lieutenants, d’un médecin de Famhassade, d’un astronome mathématicien, etc., etc. ?
  • AMBASSADES ANGLA1SES. \i\ baie de Tourane, et envoya un capitaine de na- vire visiter Callao, ilesituée ausudde cette baie et que nous devions occuper. II se mit en com¬ munication avec le gouvernement cochinchi- nois, et quit.ta le baie de Tourane le 16 juin 4 795 pour continuer sa routejusquà l’emboucbure du Péi-ho, dans le golfe de Pe-tchi-li, oú il ar- riva sur la fin de juillet, après s’être arrêté quelque temps avec sonescadre à Canton. L’am- bassade remonta le Péi-ho jusqu’à Tien-tsin, dans une petite flottille composée de sept jonc- ques cliinoises montées par 1’ambassadeur et sa suite, et de dix autres joncques montées par des Chinois dans le plus splendide appareil, et portantàleurs pavilions, écrits en gros carac¬ teres chinois, ces mots : ambassadeor apportant LE TR1B0T DE LA NATION ANGLA1SE 1. to visit, besides China, every other country capable of affording useful or important imformation. He had diplomatic authority adressed to the emperor of Japan , and to the king of Cochinchina, and a general commission to all princes and states, in whatever part of the Chinese seas he might have occasion to touch.»{An historical Account, etc., by sir Georges Staunton, p. 37.) ■ Ce fait serait difficilement cru s’il n'etait rapporté par le rédac- teur officiel de l’ambassade, sir Georges Staunton : « It was this haughty spirit (of Chinese governement), which dic- « tated orders to write, in large Chinese characters, not only upon
  • CHAPITKE VII. 1 \2 Son Excellence, remarque sir. G. Staunton, considérant qiFelle pouvait être supposée igno- rer la signification de ces caracteres, s’abstint de faire aucune remontrance à cet égard; mais elle commença à augurer mal du résultat de sa mission. Ces caracteres humiliants, avaient attiré cependant 1’attention générale. Ils furent reproduitsdans la Gazette de la cour; le faitde- vait venir à la connaissance de FEurope par l’intermediaire des residents russes et cies mis- sionnaires de Peking-, Fambassadeur résolut done de se tenir dorénavant sur ses gardes, en ayant soin de ne rien faire àFavenir qui put di- minuer la dignité de son souverain. II voulut dès lors imiter Fambassadeur russe, qui avait refuse de se soumettre au ceremonial chinois, jusqu’a ce que la promesse lui eiit été faite qu’un pareil ceremonial serait exécuté de la même manière pour son souverain. L’ambassadeur hollandais, qui, dansle siècle dernier, s’etaitser- vilement soumis à toute espèce de cérémonie « the flags of the yachts up the river Pe'i-ho, but likewise upon those « which accompanied all the land carriages of the Embassy : em- « BASSADOR BEARING TRIBUTE FROM THE COUNTRY OF ENGLAND. » {An historical Account of the Embassy to the emperor of China, etc., as compiled by sir G. Staunton, Bart. London, 1797, p. 306.)
  • AMBASSADE'S ANGLAISES. M3 degradante avec l’espoir d’obtenir des avantages commerciaux plus profitables, seplaigniten- suite d’avoir été traité avec dédain, et d’avoir été renvoyé sans avoir reçu la plus petite mar¬ que de faveur L C’est àla résidence impériale de Jéhol enTar- tarie que lord Macartney reçut sa première au¬ dience. 11 parti t de Peking le 2 septembre avec sa suite , et fit son entrée à Jéhol le dimanche 8 à dix heuresdu matin. « L’ordre de notre mar¬ che, dit Anderson2, étaitformé de la manière sui- vante : « Les solda ts de Royale-Àrtillerie comman- dés par le lieutenant Parish; « La cavalerie et l’infanterie sous les ordres du lieutenant Crewe; « Les domestiques de l’ambassadeur, deux à deux3; 1 Embassy to China, etc., p. 30G-307. a Relation de V Ambassade de lord Macartney à la Chine. Trad, sur la seconde édit. angl. Paris, Pan IV, 1.1, p. 213 et suiv. 3 Une particularité singulière racontée par Anderson, rappelle les aims que Ton a remarqués plus récemment ailleurs dans certaines administrations anglaises *. « Toutes les choses ainsi arrêtées pour le voyage, les musiciens, les domestiques, etc., s’assemblèrent pour recevoir les habits sous lesquels ils devaient faire leur entrée pu¬ blique dans Jéhol. On ouvrit en conséquence une large caisse pleine
  • J J 4 CHAP1TRE VII. « Les courriers; « Les mécaniciens, deux à deux; « Les musieiens, deux à deux; « Les gentilshommes d’amdassade, deux à deux; p « Sir Georges Staunton, dans un palanquin; « L’ambassadeur etM. Staunton fils dansune chaise de poste, avec un nègre habillé à la tur- que, derrière. « Nous nous avançâmes ainsi au milieu d’un concours prodigieuxde speetateurs, attires par la curiosité d un spectacle qu’ils n’avaient ja¬ mais vu. « II faut convenir, cependant, que notre cor¬ tege avait quel que chose de ridicule, et qu’il n’btait nullement fait pour donner une idee favorable de la grandeur de la nation anglaise à ceux qui enétaient lestémoins. La troupe, il est vrai, imposait par sa belle tenue, et les attaches d’habits d’un drap vert, galonnés en or; mais dès le premier coup d’oeil on soupçonna qu’ils avaient déjà été portés, même souvent. En eífet, des cartes cousues sur la doublure indiquaient les noms de leurs premiers maítres; et comme la plupart de ces cartes, en les examinant, parurent être des cartes de visite de M. de la Luzerne, ci-devant ambassadeur de France à Londres, il devint plus que probable que ces habits de livrée avaient été faits pour quelque gala donné par ce ministre. » (Relation, etc., t. I, p. 188.) i
  • AMBASSADES ANGLA1SES. 115 de Eambassade conservaient parfaitement leur sérieux diplomatique; mais le reste de la com- pagnie faisait une triste figure. Quelques-uns portaientdeschapeaux roads, ceux-ci des cha¬ peaux retroussés, ceux-là des chapeaux de paille; les uns avaient des boites entieres, les autres des demi-hottes, et plusieursí/e,? soldiers avec des has de couleur. En un nrot, les gens de livrèe, avec lews habits de secunde main, et qui nallaicnt à la taille d.’aucuri d’eux, ne présentaient pas me me Vuniformité cl’une troupe de mendiants 1. » « La réception que nous reçumes à notre arrivée n’etait point faite pour nous inspirer un espoir trop flatteur, car pas un mandarin neparutpour complimenter Vambassadeur sur son arrivée, ou pour Vmtroduire, avec le cere¬ monial d usage et que son caractère exigeait, dans les appartements qui lui étaient destines. En un mot, nous arrivàmes à ce palais avec 1 Relation citée, t. I, p. 214-215. Cette description, peut-etre un peu chargée, rappelle des scènes à peu près pareilles qui sé passèrent dit-on, à un diner célèbre donné à Versailles par un grand person¬ age, et ou la plupart des convives portaient des habits de livrée loués pour la circonstance chez Babin, et dont ils ne connaissaient pas la signilication. Les Chinois, qui nous prétent si souvent à rire, auraient pu ce jour-là prendre leur revanche.
  • CHAPITRE VII. 116 trop d’étiquette, èt nous y entrâmes comme les premiers venus, sans la plus petite formalité... » « Le mercredi \ \ septembre, 1’ambassadeur ordonna de sortir de leur caisse les presents qui avaient été apportés de Peking. Ces presents con- sistaient en : « Deux cents pieces d un drap étroit et gros, en grande partie noir et bleu; « Deux grands télescopes; « Deux fusils à vent; « Deux beaux fusils de chasse, dont l’un monté en or, et l’autre en argent; « Deux pairei de pistolets d’arçon, ornés et enricbis comme les fusils; « Deux boites contenant cbacune sept pièces d’etoffes d’lrlande; « Deux superbes selles, avec leur fourniture complete; K Deux grandes caisses contenant les plus beaux tapis des manufactures anglaises. « Tels étaient tous les préseuts qui nous avaientaccompagnésà Peking. Lesautres, consis- tant en différenles pièces d’horlogerie etde mé- canique, ainsi que plusieurs canons avec leurs affúts, avaient été laissés à notre premiere rési-
  • AMBASSADES ANGLAISES. 117 dence,comme troppesants ou trop délicats pour un aussi long voyage. Nous nous proposions de lesprésenter à SaMajesté Impériale à son retour, rhiver, dans la capitale de ses États. » Nous ne pouvons nous empêclier de citer en¬ core le récit intime et pittoresque fait par An¬ derson des préliminaires de F audience de récep- tion donnée à lord Macartney par Fempereur Khian-loung, dans son palais de Jchol: « Des ordres furent donnés le vendredi \ 3 septembre pour que toute Fambassade se tint prète, le lendemain matin à trois heures, à ac- compagner Fambassadeur au palais impérial. II fut enjoint aux domestiques de prendre leurs livrées vertes à gcdons d’or, avec des has blanes de sole ou de coton, et des souliers, lesbottes de toute espèce étant absolument interdites pour la circonstance. « Le samedi, à trois heuresdu matin, Fambas¬ sadeur et sa suite, en habits decérémonie, se mirenten marche pour se rendre à Faudience de Fempereur. « Son Excellence portait un habit complet de velours rouge moucheté, avec une étoile de diamant etson rúban; par-dessus se déployait
  • CHAPITRE VII. 118 le grand habit de 1’ordre, accompagné du cha¬ peau garni de plumes qui en fait par tie. Sir Georges Staunton était revêtu aussi d’un habit de cour, sur lequel il portait la robe de docteur en droit des universités d’Angleterre, avec le manteau de velours noir attaché à ce degré. « Quoique 1’obseurité permit à peine de nous distinguer les uns des autres, le lieutenant- colonel Benson entreprit cependant de former un cortege autour du palanquin de Tambas- sadeur; mais cette manoeuvre ne réussit pas, par la faute des porteurs, quiallaient trop vite pour une cérémonie aussi grave. Nous fumes done obligés de nous mettre à leur pas, et nous le fímes de bonne grâce. Pour comble de malheur, des chiens, des cochons et des ânes, soitqu’il fussent attirés par les charmes denotre musique ou qu’ils se trouvassent là par hasard, se jetèrent dans nos rangs, et y portèrent le désordre. Ils ne futpas possible dès lors de nous rallier, et le palanquin de Tambassadeur avait même teilement gagné de Pavance sur nous, que nous fumes contraints de courir un peu pour le rejoindre. « Le cortege, si on peut lui donner ce nom,
  • AMBASSADES ANGLAISES. 119 arriva au palais de l’empereur dans cet état de confusion et de désordre que je viens de décrire. Les gens à pied étaient essoufílésde leur course, et ceuxà cheval frémissaient encore à 1’idée des risques qu’ils avaient courus dans 1’obscurité. Au surplus nous convenions presque tous qu’il était souverainement ridicule d’avoir cherché à nous donner en spectacle, lorsque personne ne pouvait nous voir. « Vers les cinq heures du matin, l’ambas- sadeur descendit de son palanquin au milieu d’un concours immense depeuple qui l’attendait, et il fut introduit dans le palais, sir Georges Staunton et son fils supportant Le has de son manteau, et les gentilshommes d’ambassade marchant à sa suite. « Les domestiques, d’apresles ordres donnés, sen retournèrent, et la troupe les accompagna au bruit des fifres et des tambours. » La toile s’étant baissée pour Énéas Anderson, l’enfant terrible, nous emprunterons à sir Georges Staunton la suite durécitde l’audience impériale, àlaquelleil assista lui-même. Cerécit est également pittoresque et intéressant: cc L’empereur était entouré de la plupart
  • 120 CHAP1TRE VII. des membres de safamille, le jour de la presen¬ tation de Lambassadeur, qui eut lieu dans le pare du palais de Jéhol. La tente magnifique de Tempereur était tendue au milieu du pare; un trone était placé à l’intérieur. Immédiatement derrière cette tente en était placée une autre, de forme oblongue, ayant un sopha à son extrê- mité,pour servir occasionnellement de repos cà Tempereur. Sur le devantétaient rangées plu- sieurs petites tentes rondes; Tune desfinée à 1 ambassadeur, pour attendre 1’arrivée de Sa Majesté; lesautres, pour les envoyés des princes tributaires de la Tartarie et les délégués des autres États tributaires, qui étaient venus à Jéhol afin d’assister à la célébration de ban- niversaire de la naissance de bempereur, mais qui devaient être présents ce jour-là pour * rendre plus digne la réception de bambassa- deurLe représentant du roi de la Grande- Bretagne devait étre reçu par Sa Majesté Impé- 1 11 est probable que, dans 1’esprit du gouvernement chinois, cette solennité était plutot disposée pour relever sa puissance et impo- ser tout à la íois, et aux envoyés ou délégués des princes tribu¬ taires , et à 1 ambassadeur anglais; ce dernier étant pour ainsi dire • i sur la rnême ligne que les premiers, c’est-à-dire reprêsentcint tons des princes tributaires ou vassaux de la Chine.
  • AMBASSADES ANGLA1SES. 121 riale dans sa grande tente, assis sur son tròne. « Comme pour faire un compliment à l’am- bassade britannique, Eempereur permita ses courtisans de paraitre à 1’audience revètus de drap anglais au lieu de leurs habillements de soie etdeleurs fourrures. Lesprincesportaientle bouton rouge transparent, qui est la marque du plus élévé des neuf ordres. Aucun personnage present n’etait inférieur au second rang, dont la marque carastéristique est le bouton rouge opaque. « L/arrivée de Eempereur fut annoncée aus- sitôt que le jour eut paru, par les instruments de musique. Sa Majesté Impériale était précédéepar des héraults qui proclamaieut à haute voix ses vertus et sa puissance. Elleétait portéepar seize hommes dans un magnifique palanquin ou es~ pèce de char triomplial, suivie par ses gardes, les officiers de sa maison, des porte-étendards et porte-ombrelles et une troupe de musiciens. Elle était vêtue d’une simple robe de soie noire avec un bonnet de velours, ayant une grande perle au front, le seul joyau qu’elle eút sur elle. « Sa Majesté Impériale entra dans sa tente, et montant quelques degrés, consacrésuniquement
  • 122 CHAPITRE VII. à sou usage, elle s’assit sur son trône. Le Colao (ou premier ministre) et deux officiers de sa maison étaientprèsd’elle, et íléchissaient lesge- noux toutes les fois qu’ils lui adressaient la pa¬ role. Les princes de sa famille, les princes tri- butaires et les officiers d’État ayant pris leurs places respectives dans la tente, le president du Tribunal desRites conduisitl’ambassadeur, suivi de son page et de Finterprète, le ministre pléni- potentiaire (sir Georges lui-même) étant aussi present, pres du pied du trône, sur le coté gauche, qui est la place d’honneur en Chine. Les autres gentilshommes del’ambassade, beaucoup de mandarins et d’officiers de divers rangs, étaient placés à la grande entree de la tente, d’ou tout cequi se passait dans Fintérieur pou- vait étre observe. « Son Exellence parut toute couverte d’habits ft de velours richement brodés, décorée d’une plaque en diamant et d’une étoile, insignes de I ordre du Bain, et par-dessus, un long man- teau du même ordre. Le ministre plénipoten- tiaire, étant docteur en droit honoraire de l’u- niversité d’Oxford, portait la robe d’ecarlate rouge de ce degré.
  • AMBASSADES ANGLAISES. 123 « L’ambassadeur, se conformant aux instruc- tructions reçues par lui du maitre des cérémo- nies1, prit entre ses deux mains la grande et magnifique boite d’or, carrée, enrichiede pierres précieuses, contenant la lettre de Sa Majesté Bri- tannique à 1’empereur, et, 1’élevant au-dessusde sa tête en même temps qu’il montait les degrés conduisant au pied du trone, et fléchissant un genou, il présenta la boite àSa Majesté, en pro- nonçant quelques paroles conformes à la circons- tance. Sa Majesté reçut gracieusement la boite, de sesdeux mains, la placa de côté, ettémoigna à l’ambassadeur «la satisfaction qu’elle éprouvait « de cette marque d’estime et de bon vouloir « que lui donnait Sa Majesté Britannique, en « 1’envoyant près d’elle comine ambassadeur « avee une lettre et de rares présents; qu’elle, « de son côté, entretenait les mêmes sentiments 1 Par suite de pourparlers préiiminaires, lord Macartney avait été prévenu que Sa Majesté Impériale se contenterait de recevoir des Anglais les mêmes marques d’obéissance et de respect qu’ils avaient coutume de témoigner à leur propre souverain. « Intimation was « given to the embassador that his Imperial Majesty would be pleased ,« to acceptor the same form of respectful obedience from the En- « glish, which they were accustomed to pay to their own sovereign. » (An Historical Account of the Embassy to China., already quo¬ ted, p. 339.)
  • 124 CHAP1TRE VII. « envers le souverain de la Grande-Bretagne et « espérait que la bonne harmonie serait tou- « joursmaintenueentreleurssujetsrespectifs. » « La cérémonieterminée, on vit seprésenter àla droite du trône plusieurs ambassadeurs in- diens du Pégou et mahornétans des bords de la mer Caspienne, lesquels, après avoir accompli les neufs solennels prosternements, furent promptement expédiés. Après cela, 1’ambassa- deur anglais et les trois personnes qui Uaccom- pagnaient furent conduits à la gaúche de Sa Majesté Impériale, et s’assirent sur des coussins. Les princes de la famille impériale, les chefs tri- butaires tartares et les officiers de la cour les plus élevés étaient également assis selon leur rang, plus rapprochésou pluséloignésdu trône, devant lequel était place une table pour Sa Majesté. Une table était aussi préparée pour chaque groupe de deux liôtes réunis. Lorsque tout le monde fut assis, les tables furent alors découvertes et offrirentà lavue un splendidebanquet. Diverses espèces de viandes et différentes sortes de fruits furent servies dans des bois, ou entassés en py- ramides. Le thé futaussi servi. Pendant le repas, chaque boi ou chaque coupe présentée à l’em-
  • AMBASSADES ANGLAISES. 125 pereur était prise avec les deux mains, élevée au-dessus de la tête, comme cela avait été fait par l’ambassadeur lorsqu’il lui avait présenté sa boite d’or. Un silence respectueux et solennel, tournant à la crainte religieuse, fut observe pen¬ dant toutela durée du repas. « Inattention de Sa Majesté Impériale pour ses hôtes européens fut très-marquée. Par son ordre, plusieurs plats de sa propre table leur furent presentes; et lorsque le repasfutfini, elle leurenvoya, donné de sa propre main, un verre devin chaud chinois. S’informant près debam- bassadeur quel âge avait son souverain, elle lui soubaita cordialement, surlaréponsequiluifut faite,qu’ilarrivátàson âge, de quatre-vingt-trois ans, dans une parfaite santé. Le repas termine, elle descendit deson trone, et se dirigea d’un pas ferme vers la chaise ouverte qui 1’attendait1. » Tel est le récit officiel anglais de 1’audience 1 An Historical Account, etc. p. 343, et suiv. L’empereur Khicm- loung, dontil estiei question, mourut dans la quatre-vingt-neuviéme íinnée de son âge, le 7 levrier 1799, après en avoir régné soixante. Georges III, qui avait envoyé lord Macartney en Chine, vécut aussi longtemps. 11 mourut le 29 janvier 1820, à 1’âge de quatre-vingt- trois ans, après en avoir aussi régné soixante. Quelle singulière coincidence! Levoeu de Khian-Loung s’est accompli.
  • 126 CHAP1TRE VII. impériale accordée à lord Macartney. Si le récit est exact, Temperem’ Khian-loung et sacour usèrent envers lui de la plus grande courtoisie, et il serait difficile, même en Europe, de Ia surpasser. II est vrai que Ternpereur chinois joignait à un esprit très-cultivé ', une connais- sance peu commune, pour sa nation, des mceurs européeunes, par la grande fréquentation des missionnaires français, dont les plus savants étaient constamment à sa cour. C’est à lui que Voltaire adressa les vers suivants : « Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine; « Ton trone est clone placé sur la double colline! « On sait, dans Foccident, que, malgré mes travers, « J’ai toujours fort aimé les rois qui font des vers! »> Ilaimaittantla littérature, qu’il avait ordonné Timpression d’une Collection des meilleurs ouvrages chinois, qui devait comprendre près decent quatre-vingt mille volumes! Le Catalo¬ gue raisonné de cette même collection comprend à lui seul cent vingt volumes 2. 1 II était poete, historien,philosophe,archéoIogue, etc. On a à Paris la plupart de ses ouvrages Celui qui écrit ces ligues possède de lui son Eloge de Moukden, en chinois et en mandchou, le Recueil de ses Poésies chinoises, et un Abrégé de Vhistoire de la dynaslie des Ming. 7 .Nous en possédons un abrégé en dix volumes; il comprend le^
  • AMBASSADES ANGLAISES. L27 Nous ne rapporterons pas ici toutes les autres particularités de l’ambassade de lord Macart¬ ney; on pent les lire dans les diverses relations qui en ont été publiées. Nous dirons seulement que, malgré le bon accueil qu’il reçut de Fem- pereur, l’ambassadeur anglais ne fut pas très- satisfaitdu résultatdesa mission. Cette mission , quant à la Chine, consistait à demanderà Fempereur la cession, entoute pro¬ priety, soitde Macao, soit del'ile de Whampou, soit de quelque autre point de territoire propre à un établissement permanent. On voit d’apres cela que la possession de Hong-kong, obtenue en \ 841 par l’Angletcrre, est le résultat d’une po¬ litique qui avait déjà manifeste ses vues en \ 795. L’ambassadeur anglais avait aussi pour instruc¬ tions (s’il faut s’en rapporter à un missionnaire trançais, M. de Grammont, résidant alors à Peking, et qui eut de nombreuses relations avec Fambassade anglaise), de demander et d’ob- tenir : Io Une residence permanente à Peking pour un ambassadeur ou ministre plénipotentiaire an- titres de plus de 10,000 ouvrages chinois difierents, dont quelques- uns sont très-considérables.
  • 128 GHAP1TRE VII. glais ( point obtenu en 4 858; art. 3 du Traité de Tien-tsin, du 26 juin ); 2o Un établissement à Chou-sàn ( Tchéou- chan), íleà dix-huit lieues deNing-po, province du Tché-Kiang, etqui fut occupée par 1’armée anglaise pendant la guerre de 4841 et 4 842 avec les Chinois ( reste à obtenir); 3o La Liberte da commerce dans tous les ports dela Chine I obtenue en partie en 4 838, art. 14 du Traité ); 4 o Une maison de commissionnaires dans cha¬ gue province de Vempire ( reste à obtenir ); 3o Des regies plus fixes et moins arbitraires dans les douanes de Canton ( obtenues déjà par les Traités de 4842 et de 4843; etgrandement modifiées dans le Traité de Tien-tsin de 4 838 ). « Tons ces articles, dit M. de Grammont, ont « été proposés dans différentes audiences, de « vive voix et par écrit, et tous ces articles out « été répondus et rejetés; les uns purement et « simplement, et les autresavec des clauses pen « bonorables, pour ne pas dire insultantes'. » 1 Extrait dune lettre de M. J. de Grammont, missionnaire apostolique à Péking, au sujet de Vambassade anglaise; repro- duit par Fan Braam, dans son Voyage de VAmbassade de la
  • AMBASSADES ANGLA1SES. 129 « Et cependant, dit M. de Grammont, jamais « ambassade ne mérita mieux de réussir, soit « pour Eexpérience, Intelligence et les qua¬ ff lités aimables du lord Macartney, et du che-
  • 130 CHAPITKE VII. « qu’ils n’ont jamais pu obtenir d’avoir auprès « d’eux un missionnaire européen qui aurait « pu les instruire et les diriger. De là il est « arrive : \0 qu’ils sont venus ici sans apporter (c aiicun present, nipour les ministres d’État, « n i pour les fils de Vempereur; 2° quils out a manque au ceremonial du pays dans leur (c salat fait à Vempereur, sans pouvoir en cc expliquer la raison d’une manière satisfai- (( sante; 5° qu’ils se sont presentes sous des « habits trop simples et trop ordinaires1; « 4° quils nont pas eu soin de faire des gcnéro- k sites aux différentes personnel qui avaient v soin de leurs affaires; 5° qu’il manquait a « leurs demandes le style et le ton du pays2. » Rien, cependant, n’avait été négligé pour im- poser à l’empereur de la Chine et pour capter sa bienveillance.Demagnifiquesprésentslui furent portés par l’ambassadeur. Le gouvernement anglais avait pensé que tout ce qui montrerait le genie des sciences et des arts de l’Europe 1 Ceei paraít douteux, d'après les récits que nous avons reproduits précédemment. Les négociateurs américains, qui portent des habits fort simples, n’en réussissent pas moinsbien dans leurs négociations. 2 Voyage de VAmbassade Hollandaise, etc., t. II, p. 417. Phila- delphie.
  • / AMBASSADES ANGLAISES. 13 | procurerait une satisfaction plus vraie et plus durable à un monarque comme le célèbre Khian-loung, que de magnifiques bagatelles. II crut que la cour de Peking recevrait avecjoie les instruments astronomiques les plus nouvel- lement inventés et les mieuxtravaillés, et offrant 1’imitation la plus parfaite des mouvements ce¬ lestes. II y avait joint les produits des meilleures manufactures anglaises et tout ce qu’on avait imagine de mieux alors pour servir aux agré- ments de la vie : le tout comprenant six cents ballots et caisses! Ces presents étaient divisés en trois classes l, et ils consistaient, selon M. de Grammont, en diaps anglais de plusieurs couleurs (comme on l’a déjà vu précédemment), en vingt-deux volumes d’estampes choisies, en couteauxet en ciseaux anglais, en une machine pneumatique, en barometres portatifs, en un miroir ardent, en deux magnifiques lustres de cristal, dont cliaque pendant reproduisait à la lumière les couleurs du prisme, en deux berimes, en deux 1 La troisiême classe ne fut pas présentée, 1’ambassadeur ayant reru 1 ordre de quitter Ia Chine avant d avoir rcmpli entièremeut sa mission. 9.
  • 132 CHAP1TRE VII. chaises aressort suivant tous les mouvements des personnes assises, eten un excellent plané- taire celeste, ouvrage qni avait coute vingt ans de travail. « Certes, ditM. Barrow d’un ton visiblement mortifié1, en choisissant en Angleterre les présents très-précieux qui avaient, rapport aux sciences (c’est lui-meme sans doute qui les avoit choisis, comme étantle savant de l’ambas- sade), on n avait pas, à beaucoup près, eu assez d’egard au peu de connaissance et de savoir des Chinois. Ils ne faisaient que très-peu de cas de ce qu’ils ne pouvaient comprendre; et les chefs-d’oeuvre des arts ne servaient qua blesser leur orgueil et à exciter leur jalousie. Si 1’An¬ gleterre envoie une secondeambassadeàPeAv/^, je conseillerai de composer les présents d’ou- vragesd’or, d’argentet d’acier, de jouets d’en- fants et d’autres bagatelles. Ces choses sont préférables à tout autre pour les Chinois. » Peut-être, moins les jouetsd’enfants etautres bagatelles. Les Chinois n’ignorent pas plus que nous quelles sont les choses qui ont une veri¬ table valeur. La seconde ambassade anglaise, 1 Fmjage en Chine.
  • AMBASSADES ANGLAISES. 133 qui suivit sans doute les conseils de M. Barrow, ne réussit pas mieux et mème encore moins qne celledont il faisait par tie. Seconde ambassade anglaise. Ce fut en 1 816 que le gouvernement anglais envoya en Chine sa seconde ambassade sous la conduite de lord Amherst, qui fut oblige de quitter subitement Peking, sans avoir été reçu en audience par 1’empereur. Cependant, cette ambassade avait été composée de manière à en faire espérer les plus heureux résultats. L’am- bassadeur s’embarqua le 8février 1816, sur le vaisseau VAlceste, commandé par sir Murray- Maxwell; deux autres vaisseaux furent chargés des presents et des gros bagages. I/expédition toucha au Brésil, au cap de Bonne-Espérance, à Java, etle 10 juillet elle arriva aux iles Lemma, prés de Macao, ou la joignirent celle des per- sonnes établies à Canton qui devaient en faire partie, et au nombre desquelles se trouvaient MM. Morrison et Davis, le premier, auteur de plu- sieurs Dictionnaires cliinois-anglais, imprimés depuis aux frais de la Compagnie des Indes;
  • 134 CHAP1TRE VII. et le second, auteur de plusieurs traductions et d’ouvrages intéressants surla Chine, a été, dans ces derniers temps, créé baronnet et nommé Mi¬ nistre plénipotentiaire (4844) du gouvernement anglais en Chine. C’est à ses Extraits d’un Jour¬ nal nonpublié de 1’ambassade de lord Amherst à Péking‘, dont il faisait partie, que nous em- prunterons la plupart des renseignements qui vont suivre. « Notre prochaine approche de Tien-tsin (\4 aôut 4816) doit bientôt faire naitre la dis¬ cussion du Ceremonial, et il sera sans aucun doute proposé à 1’ambassadeur de faire les neuf prosternements devant la presence sup- posée de l’empereur. Il ne peut y avoir, je le presume, deux opinions à ce sujet. Le refus le plus décidé et le plus inconditionnel semble absolument nécessaire. Ma propre opinion (fondée sur la signification que le Kou-téou2 a parmi les Chinois) est, que, même devant Fem- pereur lui-même, un tel acte d’hommage doit 1 Extracts from an unpublished Journal of the Embassy to Peking, 1816; Extraits publiés à la suite d’un Traité sur la poésie chinoise. Macao; 1834. 2 C’est le nom des neuf salutations qui consistent à frapper neuf fois successivement le sol de sa téte, téou, ou de son front.
  • AMBASSADES ANGLAISES. 135 ètre considéré comme impossible de la part du représentant de notre souverain. De semblables raisons me conduisent à regre (der que Ton ait permis de suspendre au màt du propre yacht de Fambassadeur cette inscription déshono- rante : Koung-chi « portecr de tribut. » Les historiens chinois observent, à propos de la conduite d’un empereur de la dynastie des Soung , ayant conclu une paix honteuse avec les Tartares, qu’il laissa employer ignominieu- sement, dans le traité, le mot Koung (tribut. Nous aurions du peut-être insister pour que ce pavilion fíit amené et remplacé par le notre, sans faire de 1’inscription elle-même un sujet de débats. De plus, si nous ne devons pas plus tard frapper la terre cie notre front, cette ma- nière d’agir serait plus logique et plus con¬ forme à la ligne politique que nous voulons suivre, parce que, étant Porteurs de tributs, * Cet empereur était Kcio-tsoung (1141), qui, d’apres les conseils de son premier ministre Tsin-hoei, ayant désiré conclure la paix avec les Kin, nation tartare, dont les armées avaient déjà envahi une partie de la Chine, fit avec leur chef un traité dans lequel il prit la qualification de tchhin ( sujet), ets’engagea envers ce chef des Kin à lui payer chaque année un tribut ( koung) d’argent et de 550,000 pièces de soie. (Li-tai-ki-sse, k. 92, f° G.)
  • 130 CHAP1TRE VII. nous devons avoir difficilement des pretentions à de pareils scrupules. « II parait, toutefois, que l’ambassadeur a reçu pour instructions de notre gouvernement de considérer la chose entièrement comme une question de convenance et d’opportu- nité, avec pleins pouvoirs de se conformer au ceremonial que l’on exigerait de lui, si cette condescendance peut être considérée comme pouvant faire atteindre le but de la mis¬ sion. » Cette éternelle question du Ceremonial fut souvent débattue entre l’ambassadeur anglais et les commissaires chinois. Le premier clier- cha toutes sortes de moyens pour ne pas s’y soumettre, au moins d’une manière complete. 11 proposa une espèce de compromis en of- frant « de mettre trois jois un genou en terre devant Vempereur et de s’incliner neuf fois, » de manière à satisfaire en apparence à la ri- gueur del’usage, sans néanmoins compromettre la dignité de son souverain, et sans renoncer à la dispense accordée, croyait-il, par l’empe- reur Khian-loung, aux ambassadeurs anglais, dans la personne de lord Macartney. Ce dernier
  • AMBASSADES ANGLAISES. 137 fait, dit M. Abel Rémusat1, avance avec con- fiance par le négociateur anglais, devint un nouveau sujet de dispute. Les négociateurs clii- nois nièrent avec force qu’on eut aecordé au lord une exemption si contraire aux lois de TEmpire; ilscitèrent les gazettes officielles et les edits qui exprimaient précisément le contraire, et appelèrent en témoignage sir Georges Staun¬ ton lui-même, qui avait assisté à 1’audience de lord Macartney. Mais sir Georges, craignant les effets dune réponse catégorique, s’excusa sur sa grande jeunesse au moment de cette recep¬ tion. Enfin Temperem* lui-même fit sortir un édit dans lequel il déclarait se souvenir très- exactement d’avoir vu de sespropres yeux lord Macartney pratiquer le Ko-théou2 (les neuf prosternements) devant son père. Après une telle declaration, la vérité du fait devenait à peu près une chose indifférente; car comment supposer que Temperem pút recourir au mensonge, ou comment oser lui dire qu’il se trompait? 1 Melanges asiatiques, t. I, p. 440. 2 C/e st Khéou-théou que Ton doit prononcer, comine nous I’avons entendu effectivement pronoucer par un Chinois.
  • 138 CHAPITRE VII. « L’examen de cette question, ajouteM. Ré- musat n’est pas sans quelque importance, à cause des inductions qu’en pourraient tirer les nations européennes dans leurs rapports ulté- rieurs avec la cour de Peking. Toutes les per- sonnes qui composaient Fambassade de 1795, affirment que lord Macartney a été dispensé des ceremonies du Ko-théou; et il est certain qu’en toute autre matière cette simple assertion de la part de personnes si respectables et si dignes de foi ne devrait pas permettre le plus leger doute. Je n’opposerai à ce témoignage una¬ nime, ni les insinuations d’Anderson, ni mème le témoignage peu desinteresse des mandarins chinois. Toutefois, celui de Fempereur me pa- rait mériter quelques considerations. D’ailleurs, 1’interprète russe Vladykin, qui était à Peking au moment de la reception du lord Macartney, d’autres personnes encore qui ont pu avoir de ce fait une connaissance toute particulière, s’ac- cordent à rapporter des circonstances bien eon- traires au récit des Anglais. Le comte Golowkin, ambassadeur de Russie, ayant voulu se préva- ' loir de l’exemption accordée au lord Macart¬ ney, on lui assura très-positivement que cette
  • AJIBASSADÊS ANGLA1SES. 139 exemption navait jamais eu lieu. Enfin, indé- pendamment de tousces témoignages, on aurait peine à concevoir le motif qui eut fait enfrein- dre ainsi, sans nécessité, le plus sacré des rites de la cour. L’histoirechinoise ne contribue pas peu à faire dou ter decette possibilite. » On a vu, dansle cours de cerécit, avec quelle ténacité vivace les Chinois tiennent à leurs usages, même en ce qui concerne les étran- gers. II en est de même, au surplus, pour tous lespeuples qui vi vent isoles, ou, du moins, qui le sont assez pour ignorer les usages des autres peuples et croire que c’est avoir in¬ tention de les offenser que de ne pas vouloir se soumettre aux leurs, étant chez eux. Plus on voyage, plus on s’bclaire, dii-on; mais aussi plus on perd de son originalité. On peut dire aussi que plus on apprend, en fait de doctrines reli- gieuses, plus on devient tolérant; c’est l’igno- rancedes autres religions, du bien qui s’y trouve, qui produit le fanatisme. L’ère actuelle, avecses moyens de communication si rapides, son esprit cosmopolite, nivellera bien des inégalités, mais effacera aussi bien des traits saillants qui don- naient aux nations, commeaux individus, toute
  • 140 CHAPITKE VII. leur physionomie. Les langues seules fmiront par en faire la difference; encore pourront-elles bien se fondre dans une langue universelle qui ne ressemblera à aucune de celles qui existent, raais qui en conservera seulement des traces. Lord Amherst eut fini sans doute par céder sur la question du Ceremonial; mais une série de contrariétés, de malentendus, que l’on peut lire dans les récits de cette malheureuse ambas- sade, fit rompre toutes les negotiations, et l’am- bassadeur eut ordre de quitter la Cdiine sans délai, le gouvernement chinois s’etant trouvé blessé outre mesure des procédés de lord Am¬ herst. La traduction suivante de l’édit que l’em- pereur adressa au vice-roi de Canton1, le 6 septembre ^8^6, est une appreciation chinoise de la conduite des Anglais dans cette circons- tance : « Les ambassadeurs anglais, dit l’empereur « Kia-khing, k leur arrivée à Tien-tsin2, n’ont 1 L’empereur Kia-khing avait fait remettre aussi à l’ambassadeu* anglais, par le vice-roi de Canton, une lettre de Iui au prince régen; d’Angleterre, écrite en chinois, en mandchou et en latin. Cette lettr n’a pas été publiée. 2 C’est la ville ou out été signés les derniers traités.
  • AMBASSADES ANGLA1SES. 14! « pas observé les lois de la poliesse; à Thoung- « tchéou (à quatre lieues de Peking) ils té- « moignèrent qu’ils étaient prêís à se prosterner « et à s’agenouiller, conformément aux regies « de la bienséance dans ce pays'. Comme nous « étions sur le point de nons rendre dans la salle « d’audience pour y recevoir Eambassade, le « premier et le second ambassadeur, sons pré- « texte d’une indisposition, refusèrent de pa¬ ce raítre. En consequence, nous rendimes un «■ décret pour les faire retourner sans délai; ■ D’après le récit de M. Ellis, etsurtout de M., depuis sir J. F. Davis. 1’ambassadeur, après beaucoup de discussions à cet égard avec les commissaires chinois, n’avait consenti qu’à une partie du Cérémonial en question. « II fut enfin décidé que le Due (principal « commissaire chinois), serait informé, pour la dernière fois, que « le prosternement ne pourrait être accompli par nous; et l’am- « bassadeur écrivit une lettre polie, mais ferme, remerciant Ho de « sa reception courtoise du matin, mais lui déclarant que, après múre « délibération, il était arrivé à Ia résolution bien arrêtée qu’il lui était « impossible daccomplir une autre cérémonieque celle déjà proposée, « e’est-a-dire : trois genuflexions sur legenou, et neuf inclinations << du corps. » {Extracts, etc., Embassy to Péking; p. 141-142. ) Le commissaire chinois, parait-il, n’avait pas vu de distinction entre ce cérémonial et celui en usage à sa cour. II avait en consé- quence accepté ce cérémonial, et fait partir l’ambassadeur pour les jardins de plaisance del’empereur {Youen-miitg-youen) oil il devait être reçu en audience solennelle. Arrivé là, l’audience fixée, l’am- bassadeur refusa de se rendre h cette audience hative et prise au débotté. Ce refus alors fut considéré comme un grave outrage h Sa Majesté Impériale, quiavait daigné accorder l’audience. De là le renvoi subit et instantané de l’ambassadeur.
  • 142 CHAP1TRE VII. « mais nous avons réfléchi que, si 1’ambassadeur .« était blamable pour n’avoir pas observé les « lois de la politesse, c’etait une chose peu con- cc venable et contraire à la maxime qui ordonne « de montrer de la bonté à nos inférieurs, que « de témoigner du mépris à un souverain qui, « d’une distance immense, et à travers plusieurs a mers, avait envoy é nous off rir un tribut. En « consequence, parmi les présents dudit roi, « nous avons choisi quelques bagatelles des plus « insignifiantes: quatre cartes géographiques, « deux portraits (celui du roi et de la reine « d’Angleterre), et quatre-vingt-quinze gra¬ ft vures; et, pour lui faire plaisir, nous les « avons acceptées. En retour, nous avons fait « present audit roi d’un sceptre en pierre de « yu (ou jade), d’un collier d’agate, de deux « paires de grandes bourses, et de quatre pai- « res de petites. Nous avons ordonné aux am- « bassadeurs de recevoir ces presents et de s’en « retourner dans leurs pays. De cette manière, « nous avons mis à contribution la maxime 0 « de Confucius : « Donnez beaucoup; recevez « pea. a Lorsque les ambassadeurs i'ecurent lesdits
  • AMBASSADES ANGLAISES. 143 « présents, ils en furent extrêmement satisfaits « et montròrentleur repentir. Ils ontdéjà quitté « Toung-tchéou; à leur arrivée à Canton, vous, « gouverneur et vice-gouverneur, vous les invi¬ te terez à diner conformément aux usages de la « politesse, et vous leur tiendrez le discours sui¬ te vant : tt Yotre bonne fortune n’a pas été grande: te vous êtes allés jusqu’aux portes du palais im- tc périal, et vous avez été incapables d’élever vos te regards jusqu’a la face du ciei (l’empereur). te Le grand empereur a réfléchi que votre te roi avait désiré une chose heureuse pour lui te et avait agi avec sincérité. C’est pourquoi te nous avons accepté quelques présents, et « avons fait don à votre roi de divers objets pré- tc cieux. Yous devez rendre grace à 1’empereur te de ses bienfaits et vous en retourner promp- tc tement dans votre royaume, afin que votre te roi puisse éprouver, en vous recevant, une te reconnaisance respectueuse pour ces actes de te bonne amitié. Ayez soin d’embarquer le reste te des présents avec attention, afin qu’ils ne te soient pas perdus ou endommagés. »
  • I u CIIAP1TRE VII. « Après cettelecture, sil’ambassadeurvoussup- « pliait cie recevoir le reste des presents (qu’on « avait refuses à Pé-king), répondez : « En un « mot, un décret a été rendu; nousn’osons, par « consequent, presenter àce sujet, des petitions « inopportunes, et vous devez prendre le parti « extreme de vous en débarrasser vous-mêmes. « Respectez ceci1. » 1 Journal of the proceedings of the late Embassy to China; by II. Ellis, third commissioner of the embassy. London 1817, p. 505-S06. Notre exemplaire porte, entre autres notes d’une main anglaiise, eelle-ci, placée à la fin, et qui est peut-être bien sévère : Here emds this most despicable book, « lei finit ce méprisable ouvrag.e. » L’orgueil anglais a dú être en effet extrêmement froissé de la manière dont cette ambassade de lord Amherst avait été conduite et de son triste résultat. V
  • CHAPITRE VIII. TRAixÉs de -1842, 1843 et 1844. Nousdironspeu de chose ici des Missions an- glaise, américaine et française qui négocièrent à Canton avec des commissaires chinois lesTrai- tés de 1842, 1843 et 1844, entre la Chine et rAngleterre,lesÉtats-UnisetlaFrance. Quoique ces missions, surtoutla mission française, eus- sent avec elles un nombreux personnel diplo¬ matique, ce n’etaient pas de véritables ambas- sades envoyées par des souverains auprèsd’un autre souverain et assujetties à toutes les forma- litésde 1’étiquette; mais de simples missions dont le but, entièrementcommercial, a été consigné dans les traités negocies par elles. 10
  • 146 CHAPITRE VIII. Traité anglais. Le premier des Traitéssusmentionnés fut oh- íenu par le plénipotentiaire anglais sir Henri Pottingér, et signé à Nanking le 29 aoúN842, apròs une assez longue guerre avec la Chine, guerre dont la principale cause était la question de 1’opium; ce qui fit donner à cette guerre le nom àe guerre de V Opium. L’Angleterre, qui fai- sait produire en grand cette denrée dans lTnde, voulait forcer le gouvernement chinois à en au¬ toriser l’introduction dans ses États, et le gou¬ vernement chinois, comme souverain, se croyant seul juge competent de 1’opportunité de cette mesure, s’y refusait. Le sortdes armes luidonna tort. Sans en permettre Tintroduction ouverte- ment, il la tolera, eten payant les frais de la guerre il consentit à signer avec le plénipoten¬ tiaire anglais, sur le vaisseau le Cornwallis, mouillé dans les eaux de Nanking, le Traité de ce nom, qui fixe la somme des frais de toute nature à payer par le gouvernement chinois, à 21,000,000 dollars (environ \ 20,000,000 fr.), la cession de Tile de Hong-kong à TAngleterre
  • traités DE 1842, 1843 ET 1844. 147 4» et l’ouverture au commerce anglais des Cinq po/ts, c est-à-dire ceux des villes maritimes de Canton, Amoy, Fou-tchéou, Ning-po et Chang-hai. Un Traité supplémentaire entre les mêmes plénipotentiaires, Ki-ying et sir Henri Pottin- ger, fut signé le 10 juillet 1844, réglant les bases sur lesquelles se ferait désormais le com¬ merce anglais avec la Chine. C’estdansce Traité supplemental que Ie gouvernement chinois ac- corde indistinctement à toutes les nations qui faisaient à Canton du commerce avec la Chine les mêmes droits qu’il accordait aux Anglais à Canton et dans les quatre nouveaux ports ou- verts au commerce européen, et aux mêmes conditions. Traité américain. Ce qui avait fait introduire cette der- nière clause dans le Traité supplémentaire anglais du 10 juillet 1844, ce n’etait pas, comme on l’a cru alors en Europe, Finitia- tive généreuse de FAngleterre qui voulait faire participer toutes les autres nations aux avan- 10. *
  • 148 CHAPITRE VIII. tages que lui assurait son Traité avec la Chine. Cette initiative, c’etaient les commissaires im- périaux chinois qui Tavaient prise par leur proclamation du mois de juin 1843, dans la- quelle ils disent « quaussitót qu’ils auront reçu du ministere des finances dc Peking les reglements et les tarifis arrêtés pour les cinq ports ouverts au commerce, ces reglements et tarifis, unefiois promulgues, seront applicables au commerce de toutes les autres nations, aussi bien qua celui de VAngleterre. » Celle-ci fit in- sérer dans son Traitésupplémentaire, cette autre clause que, « quels que fussent les privileges et immunités quil plairait au gouvernement chi¬ nois d’accorder aux autres nations étrangeres, ces mêmes privileges et immunités s’etendraient également aux sujets britanniques. » Le gouvernement des Éíats-Unis ouvritensuite avecle commissaire impérial chinois Ki-ying, arrive à Canton dans le courant de mai \ 844, des négociations qui aboutirent au Traité du 3 juillet suivant. Ki-yingavaitreçu sespouvoirsdu Conseilprivé [Nei-ko), datés du 22 avril \ 844, à Péking, et contenant sa nomination faite par l’empereur Tao-Kouang, en ces termes:
  • 149 TRA1TÉS DE 1842, 1843 ET 1844. « Le Conseil privé a reçu l’édit suivant de « Tempereur : Ki a déjà été nommé aux fonc- « tions de gouverneur général des provinces de « Kouang-toung et de Kouang-si; nous lui « confionsen cette qualité tous les pouvoirs né- « cessaires pour régler les relations commer- « dales futures de ces provinces (avec les étran- « gers) comme il conviendra le mieux; nous « avons ordonné et nous ordonnons de nonveau « que le sceau de Ministre et de Commissaire « imperial lui soit donné; et afm d’inspirer « plus de confiance, nous lui recommandons « d’apposer ce sceau sur tous les documents of- « ficiels qui émaneront de lui pendant tout le « temps qu’il sera surintendant du commerce « dans les ports de ces provinces. — Respectez « cet edit. Le Traité avec les États-Unis, représentés par M. Caleb Cushing, fut conclu et signé à Wang- hia, près de Canton, le 5 juillet 1844. M. John r Tyler, alors president des Etats-Unis, avaitpréa- lahlement adressé àrempereur de Chine la lettre suivante: « Moi, John Tyler, president des Etats-Unis
  • 150 CHAPITRE VIU. d’Amérique, lesquels États sont: Maine, New- Hampshire, etc. (1 Enumeration suit), je vous en\oie cette lettre de paix et d’amitie, signée de ma propre main. « Jespèrequevotresantéestbonne.La Chine est un grand empire quis’etend sur une grande partie du monde. Les Chinois sont nombreux. Vous avez des millions et des millions de sujeis. Les vingt-six Ltats-Unis sont aussi étendus que la Chine, quoique noire population ne soit pas aussi nombreuse. Le soleil levant contemple les hautes montagnes et les grands fleuves de la Chine. Quand il se couche, il contemple des ílouves et des montagnes d’une égale grandeur. Nos territoires s etendent dun grand océan à 1 autre; et à 1’ouest nous sommesséparés de vos domaines seulement par la mer. En quitíant 1 embouchure de 1’un de nos grands fleuves, et en nous dirigeant constamment du côté du so¬ leil couchant, nous arrivons, en naviguant, au Japon et à la mer Jaune. « Maintenant, mes paroles sont, que les gou- vernements de deux aussi grands pays doivent être enpaix. Il est convenable, et en harmonie avec la volonté du ciel, qu’ils se respectent aussi
  • 151 TRA1TÉS DE 1842, 1843 ET 1844. 1’un 1’autre et qu’ils agissent avec sagesse. C’est pourquoi j’envoie à votre cour Caleb Cushing, Tun des plus sages et des plus savants hommes de ce pays. Aussitôt son arrivee en Chine, il s’enquerrade votre santé. Ilades ordres stricts pour se rendre à votre grande ville de Peking, et vous y remettre cette lettre. II aura avec lui des secretaires et des interprètes. « Les Chinois aiment à commercer avec nos gens et à leur vendre du the et de la soie, pour lesquels nos negotiants donnent de l’argent, et quelquefois d’autres articles. Mais si les Chi¬ nois et les Américains veulent commercer entre eux il doit y avoir des règlements rediges de telle façon qu’ils ne puissent enfreindre ni vos lois ni les nôtres. Notre ministre Caleb Cushing est autorisé à faire un traité pour régler le com¬ merce. Que ce traité soit fondé sur la justice. Qu’il n’y ait point d’avantage injuste d’aucun côté. Que le commerce se fasse, non seulement à Canton, mais aussi à Amoy, Ning-po, Chang- hai, Fouh-tchéou, et à telles autres places qui pourraient offrir des échanges équitables, tant à la Chine qu’aux États-Unis, pourvu que ceux qui y trafiqueront n’y enfreignent ni vos lois ni
  • im CHAP1TRE VIII. les nôtres. Nous ne prendrons pas le parti des malfaiteurs. Nous ne souíiendrons pas ceux qui violent vos loisC’est pourquoi nous ne doutons pas que vous ne voyiez avec plaisir notre messa- ger de paix, avec sa lettre en main, se rendre à Peking pour vous la remettre; et que vos grands officiers voudront bien, parvos ordres, faire avec lui un traité pour régler les affaires de commerce de manière que rien ne puisse ar- river désormais qui trouble Ia paix entre la Chine et TAmérique. Que le traité soit signé de votre main impériale. II sera signé de la mienne, par 1’autorité de notre grand Conseil, le Sénat. « Et ainsi puisse votre santé être heureuse, et puisse la paix régner entre nous. « Ecrità Vashington, le douzième jour de juillet, dans Tannée de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-trois. « Yotrebon ami, « Joíx Tyler. » Le ministre américain réussit parfaitement 1 Ceei est une allusion à ceux qui introduisaient 1 'opium en Chine par contrebande.
  • 153 TRAITÉS DE 1842, 1843 ET 1844. danssa mission , excepté qu’il ne fut pas auto- risé par les autorités chinoises à se rendre à Peking, pour presenter sa lettre de créance à 1’empereur. Trailé français. Les deux négociateurs anglais et américain avaient déjà signé chacun leur traité avec le commissaire impérial Ki-ying, lorsque le né- gociateur français, M. de Lagrené, arriva en Chine avec sa suite, le 1 4 aoút 4 844; sir Henri Pottinger en était parti le 21 juin, pour Bom¬ bay; et M. Caleb Cushing s’embarqua pour les Etats Unis le27 aoút. Le personnel de Tambassade française, comme nous Uavons déjà dit, était nombreux. II y avait deux secrétaires de legation, quatre attachés pay és, trois autres attachés non pay és, un mé- decin , un inspecteur des douanes de \re classe, détaché pour cettè mission; un adjoint, quatre délégués du commerce et des manufactures, et un interprete. L’escadre de transport se compo- sait de six bâtiments; 2 frégates : la Cléopâ- tre, la Sirene; 5 corvettes : la Sabine, XAle-
  • CHAPITRE VIII. \M mène, la Victorkuse, et enfin YArclnmede, bâ- timent à vapeur. Après environ deux mois d’attente et de nego¬ tiations', leTraité français, qui n’estguere que la reproduction un peu modifiée des Traités anglais et américain, fut signé à TVang-pou le 24 octobre 1844. Lorsque la nouvelle de ce traité parvint en France (février 4 84í>) elle y produisit une sen¬ sation différente selon que Ton était dispose à approuver ou à blâmer les actes du gouver- nement d’alors. Le Constitutionncl, en don- nant, le 12 février 4845, une analyse dudit Traité, qu’il disait tenir de son correspondant de Macao, la fait précéder de la piece suivante, adressée par les commissaires impériaux chinois à Fempereur en lui transmettant le Traité fait avecla France2: « Yos sujets Ki-yingst Tchinq, par les pré- « sentes exposent respectueusement à Yotre Ma- 1 Ki-ying ne se rendit à Macao, ou résidaitla mission française, que le 29 septembre 1844. 2 Gette pièce répond à 1’accusation que Ton avait adressée 1’année dernière à Ki-ying, après la prise de Canton, de n’avoir pas trans- mis à Fempereur chinois ce même traité trouvé en double dans les archives du gouverneur de Canton.
  • TRAITÉS DE 1842, 1843 ET 1844. 15o « jestéles articles tlu Traité de commerce conclu « avecla France; nous prions VotreMajesté de « 1’examiner à fond.
  • 156 CHAPITRE VIU. rapport à l’empereur par quelques reflexions sur les Traités de commerce conclus d’abord r avec 1’AngIeterre, et ensuite avec les Etats- % Unis, représentés par 1’ambassadeur Kouchtng [Cushing), à la demande duquel il a aecordé une diminution notable des droits sur les plombs américains. II rappelle les demandes que lui a adressées Tambassadeur français La-go-ni (de Lagrené), à 1’occasion des droits anciens sur les trois qualités des clous de gi- rofle, dont la première qualité payait une once cinq maces (11 fr. 25. c.)par pécul ou poids de cent vingt livres; et la deuxième qua¬ lité cinq maces (3 fr. 73 c.) par pécul. M. de Lagrené demande que la première qualité soit admise sur le même pied et au même taux qu’auparavant; 2o que la seconde ne paye plus qu’un Hang (7 fr. 50 c.) par pécul; et que les droits sur la troisième qualité, qui est à un prix extrêmement bas, et dont il sera fait na- turellement une consommation considerable, soient réduits à deux maces cinq candarins (environ I fr. 80 c.) par pécul. « De plus, les vins étrangers en grandes bou- teilles payaient, pour cent bouteilles, \ hang
  • TRAITÉS DE 1842, 1843 ET 1814. 157 (7 fr. 50 c.); en petites bouteilles, cinq maces (5 fr. 75 c.) pour cent bouteilles. a Les vins en cercles payaient, au poids, cinq maces (5 fr. 75 c.) par pécul (4 20 livres). « II demande (M. de Lagrené) que les vins en grandes bouteilles ne payent plus que deux maces (1 fr. 50 c.) par cent bouteilles; que ceux en petites bouteilles, etceuxen barils, ne payent plus qu’un mace (75 c.) par pécul, (ou poids de 120 livres). « J ai múrement examiné ces observations, « dit le plénipotentiaire cliinois; quand legou- « vernement ôterait deux maces et cinq canda- « rins (environ 1 fr. 80 c.) sur les droits de la « dernière qualité des clous de giroíles, il trou- « verait une compensation dans les droits de la « seconde qualité dont on demande 1’admission « à raisond’un bang (7 fr 50) par pécul. Les re- « venusdu trésor n’en seraientni augmentés ni « diminués. « Quant aux vins d’Europe, ajoute le com- « missaire impérial, il n’y a que les étrangers « qui les achètent et les consomment; ce qu’en « boivent les Chinois est insignifiant. La totalité « des droits que l’introduction de ces articles
  • 1S8 CHAPiTRE VIII. « rapporíe à la douane se réduit à très-peu de « chose, et lors même qu’on accorderait la ré- « duction demandée, la consommation de ces « vins n’augmenterait pas d’une manière sen¬ te sible. « J’ai dú exposer et consigner ici les deman- « des dudit ambassadeur. Quant aux articles du « traité qui précède (le traité français trans¬ it mis à 1’empereur), il les a tous approuvés. ft Pour ce qui regarde 1’augmentation ou la « diminution des droits sur les deux articles « spécifiés ci-dessus, j’ai regardé comme un « devoir d’en faire l’objet d’un rapport supplé- « mentaire, et de le soumettre au jugement de « Yotre Maj este. » « Toutes les stipulations renfermées dans les trente-cinq articles consentis du traité, ajoute le rédacteur, ne sont, comme les négociateurs chinois le disent dans leur préambule, que la reproduction plus ou moins textuelle des traités conclus avec 1’Angleterre et 1’Amérique, sauf une difference indiquée dans le dernier article, et sur laquelle nous allons nous expli- quer. a Voici d’abord à quoi se réduisent les résul-
  • TiuiTÉs de 1842, 1843 et 1814. 159 tats de 1’ambassade si pompeusement annoncée et si chèrement défrayée : à une promesse de soumettre à l’empereur la proposition de dimi- nuer de un franc et quelques centimes le droit sur la troisiòme qualité des clous de girofle, ce qui fera un magnifique article d’encombrement pour nos navires qui s’en vont en Chine sur lest, et à la reduction de trois francs par cent bouteil- les de vinsque les Cbinois ne boivent pas, reduc¬ tion qui, par conséquent, ne diminuera pas les revenus du trésor chinois, d’apres la remarque judicieuse du commissaire imperial. « Tout cela n’est que ridicule. Mais ce qui est fàcheux, c’est la disposition du dernier article, qui ne nous met sur le pied des nations les plus favorisées que pour les avantages pou- vant être accordés à 1’avenir à d’autres nations étrangères. Quant aux avantages presents, par exemple quant à la réduction des droits sur le plomb obtenue par les Américains, nous n’en jouissons pas. Cette clause nous met dans une position plus mauvaise que s’il n’y avait pas de traité conclu. Le traité est donclui-même une superfétation nuisible; mieux eút valu s’en te- nir tout simplement à la proclamation du com-
  • 160 CMAP1TRE VIII. missaire imperial Ki-ying, publiée en juin 4 845, et par laquelle toutes les nations étran- gèresfaisant le commerce avec la Chine étaient tléclarées admises aux mêmes avantages et jouis- sant des mêmes prerogatives. « Ainsi on a arméune flottede six voiles, on a nommé un contre-amiral pour la commander, on a choisi un ministre plénipotentiaire avec se¬ cretaires, attaches et délégués de touteespèce; on y a joint un historiographe et des médecins homéopathes pour arriverà nous faire en Chine une position moins favorable qu’avant tout ce fracas d’ambassade. » De son côté, le Journal des Débats du 2 mars \ 845 trouvait le résultat de la mission française digne, sous tous les rapports, des plus grands éloges. Mais celui des resultais qui le frappait le plus c’était que le roi Louis-Philippe avait été qualifié dans ledit traité de Grand Empereur du Grand Empire de France, comme l’empereur Tao-kouangA.Q Grand Empereur du Grand Em¬ pire de Chine, et que Louis-Philippe était place avec ce dernier sur le pied d’egalite. « II parait, « dit-il, qu’ily a des caracteres reserveset sacra- « mentels, dont on ne se sert quepour désigner
  • 161 TRAITÉS DE 1842, 1843 ET 1844. « exclusivementla personae clufils duSoleil' ; « et ce n’est qu’après d’assez longues discussions « qu’on a pu determiner Ki-ying k les appli- 1 Les empereurs de la Chine ne se sont jamais donné et on ne leur a jamais donné la qualification de fils du Soleil, comme on le répète à chaque instant en Europe. II n’y a pas plus de caracteres sacramen¬ teis en Chine qu’en Europe pour désigner les fonctions; X empereur chinois est qualifié Kemper cur comme le maçon de maçon, voilà tout. II est vrai que tout le monde ne peut pas prendre la premlère de ces qualités; comme en Europe tout le monde ne peut pas se dire empereur ou roi, quoique dans l’uri et l’autre pays ces mêmes qualifications soient aussi des noms propres. Selon le Dictionnaire impérial de Khang-hi, la qualification de Hoâng, «jaune » (première partie du mot composéhoâng-ti, « em¬ pereur »), est la dénomination commune de ceux qui possèdent les États ou le dessous du del, comme il est dit: yéou thiân hia tchè, tchx thoung telling. Les deux mots réunis : hoâng, « jaune, » et ti, << chef supérieur, » dit encore le merne Dictionnaire (sub voce Hoang), « sont la dénomination dece qui est extremement honorable. Dans « la haute antiquité Pao-i et Chin-noung s’appelèrent Hoâng; Ycto et « Chun s’appelèrent Ti; les souverains des trois premières dynasties « Hia, Yin et Tchéou (2205 à 256 avant notre ère), s’appelèrent « Wâng, « rois; » tous ceux de la dynastie des Thsin (255-202 av. « J.-C.) se donnèrentla qualificationde Ti; les Han qui leur succédè- « renl (202 av. h 220 après J.-C.) ne la changèrent pas. » Ainsi les souverains de la Chine portent letitre de Hoâng-ti, oude Souverains jaunes, que nous traduisons par empereur, depuis 255 ans avant notre ère. II y avait effectivement, pour les amis de la dynastie de 1830, de quoi se glorifier dd voir le premier roi de cette dynastie qualifié du titre de Souverain jaune, ou de celui de Grand Empereur, dans un traité passé avec fempereur de Chine. C’était Ià une de ces fantaisies bonnes peut-être avec la Chine, et qui était sans doute de finvention de finterprète étranger de M. de Lagrené; mais nous doutons qu’elle eút été admise dans un traité européen
  • 3 62 CHAPITIIE VIII. « quer à un profane souverainde 1’Occident. » Le Constitutionnel, dans une réplique du 5mars ^845^dit apropos de cedernier fait:
  • TliAITÉS DE 1842, 1843 ET 1844. 163
  • 164 CHAPITRE VIII. sureté sous la garantie du Traiíé même. 11 n’est question de rien de semblable dans ledit Traité; il y est ditseulement, article 22, que les « Fran- « çaispourront établir deséglises, des hôpitaux, « des hospices, des écoles et des cimetières (sur « le territoire defini des cinq ports chinois ou- « verts au commerce européen). Dans ce but, « Tautorité locale, après s’être concertée avec « les consuls, désignera les quartiers les plus « convenables pour la residence des Français et « les endroits dans lesquels pourront avoir lieu « les constructions précitées, etc. » Ensuite le commissaire imperial Ki-ying, à la demande de M. de Lagrené, obtint, en dehors du Traité, un édit de Temperem1 Tao-kouang, qu’il pouvait révoquer à volonté, et dans lequel édit les chrétiens indigenes settlement sont au- torisés à pratiquer ostensiblement leur reli¬ gion 1 M. Th. de Ferrière-le-Vayer, dans son livre intitulé : Une Am- bassade française en Chine, parle des Edits ±de Tao-kouang (page 372), et donne un extrait du Memorial de Ki-ying, qu’il prend pour un de ces Édits. 11 ajoute : « Telles sont les principales « dispositions des édits de Tao-kouang. lis n3abrogent pas seule- « ment la législation antérieure qui proscrivait le culte chrétien, ils « font encore de ce culte une définition apologétique, etc.»Lespirituel
  • 165 TR.UTÉS DE 1842, 1843 ET 1844. Yoici la traduction de ces deux pièces impor¬ tantes : Io « Ki-jing, commissaire imperial, a ministre d’État, gouverneur général des deux « Kouâng (les provinces de Kouâng-toung et « de Kouâng-si), presente respectueusement ce « Mémoire (à l’empereur). a Après avoir bien examine la chose, j’ai re- « connu que la religion du maitre du Ciei « [Thiân tchukiao), est celle que vénèrent et k professent chacune des nations de TOccident. « Son but principal est d’exciter au bien et « d’empêcher le mal. « C’est sous les Ming que cette doctrine s’est « propagéedans le royaume du Milieu. Jusqu’à « une époque plus recente elte n’avait pas été « prohibée. Mais par la suite il se trouva, au auteur qui faisait partie de la mission de M. de Lagrené comme premier secrétaire a vu Poeuvre de cette mission un peu avec des yeux de père; on sait que les opinions qu’ils inspirent ne sont pas toujours exemptes de partialité. Toutefois, sans dire nettement ce que M. de Lagrené avait demandé et ce qu’il avait obtenu, concer- nant la propagation et la pratique de la religion clirétienne, tant par les missionnaires européens que par les indigènes, M. De Fer- rières-le-Vayer dit que l’ambassade française avait obtenu labroga¬ tion de la lêgislation antérieure qui proscrivait le culte Chrétien. On verra par la traduction intégrale du Mémorial de Ki-ying et de YÉdit de Yempereur Tao-koíiang, en quoi consistait réellement cette abrogation.
  • 166 CHAPITIiE VIII. « nombre des Chinois qui professèrent ceíte « religion, des liommes qui en abusèrent pour « faire le mal, et qui allèrent même jusqu’a sé- « duire les femmes et les filies et à arracher les « yeux des malades. Les magistrais recherchè- « rent et punirent les coupables; leurs juge- « ments sont consignes dans les actes judi- « ciaires. « Sous le rògne Kia-king ('1804-1820), on (C commença à établir un article special (du « Code pénal), pour punir ces crimes. Au fond, « c’dtait pour empêcher les Chinois chrétiens de « faire le mal, mais nullement pour pròhiber « la religion que vénèrent et professent les na- « lions étrangères de l’Occident. « Aujourd’hui, comme le ministre francais . O
  • traités de 1842, 1843 et 1844. 167 « rendentcoupablesd’aucundésordrenidedé!it. S’il s’ en trouvait encore qui osassent séduire « les femmes et les filies, arracher les veux 7 «i « des malades, ou commettre tout autre crime, « on les punirait d après les aneiennes lois. « Quant aux Français et aux autres étrangers « qui professent la religion chrétienne, on leur « a seulement permis d’elever des églises et des
  • .168 CHAPITRE Vlll. veillance et son affection pour les homines « qui pratiquent le bien de quelque ma¬ ce nière que ee soit; 1’ivraie ne sera point a mêlée (avec le bon grain); et vos sentiments « et la justice cies lois éclateront au granel « jour. « Suppliant done Yotre Majesté d’exempter cc de tout chatiment les chrétiens qui tiennent « une conduite honnête et vertueuse, jose lui « presenter humblementcette requètepour que cc sa bonté auguste daigne approuver ma de- cc mande et en ordonner 1’exécution. — Requête cc respectueuse. « Le dix-neuvième jour de la onzième lune de cc la vingt-quatrième année Tao-Kouang (28 cc décembre \ 844), j’ai reçu ces mots de réponse cc du pinceau de vermilion (de Tempereur) : cc J acquiesce a la Uequête. Que chacun respecte ee cc qui y est contenu. » cc Le vingt-cinquième jour de la deuxième cc lune (lcr février 1845), la distribution de cc cette Requête approuvée est parvenue à Sou cc (tchéou-fou). » 2o Voici maintenant YÉdit de Temperem’ pu- bliépar Ki-ying et Koang, premier et second
  • traités DE 1842, 1843 ET 1844. 169 plénipotentiaires chinois pour le Traité fran- çais. « Ki-ying, de la lignée impériale (Tsoung- « chi), surintendantdes approvisionnements de « bouche et de guerre, vice-gardien du fils ainé « de 1’empereur, 1’un des hauts vice-chanceliers « (Hie-pan ta hio-sse), Tun des presidents du « ministère de la guerre, membre chef de la « droite du Tribunal des censeurs, gouverneur « general des provinces et territoiresde Kouang- « toung et Kouang-si; Houang, surintendant « des approvisionnements de bouche et de «.guerre, membre du ministère de la guerre, « membre secondaire de la droite du Tribunal « des censeurs, gouverneur de la province de « Canton et de ses territoires: Après 1’avoir res- « pectueusement transcrit, d’un commun ac- « cord, promulguent 1’Édit imperial suivant, « reçu le vingt-cinquième jour de la onzième « lune, de la vingt-sixième année Tao-Kouahg « (20 février 1846), en réponse à un Mémoire « (ou Rapport) déposé au pied du tròne, « ayant pour but d’assurer Timmunité à ceux « qui professent la religion du Seigneur du « ciei.
  • 170 CHAP1TRE VIII. Èdit *. « Dans une première circonstance Ki-(ying) « etautres ontdéposé devantmoi un Rapport « demandant 1’exemption de peineset de châti- « ments pour ceux qui, agissant bien, profes¬ se sent la religion du Seigneur du ciei; et que « ceux qui érigent des églises, qui se réunissent « ensemble pour célébrer leur culte, qui ado- « rent la croix, qui reverent les images, lisent « et expliquent leurs livres sacrés, ne soient pas « empêchés d’agir ainsi. Cela fut accordé. La « religion du Seigneur duciel, instruisant et « guidant les bommes dans la pratique des « bonnes muvres, diffère extrêmement des sectes « illicites et liétérodoxes, et la tolerance en a « déjà été permise. Ce qui a été demande dans « une occasion postérieure, il est également
  • TRAITÉS DE 1842, 1843 ET 1844. 171 « été reconnues leurs propriétés réelles et « legitimes, soient rendues à ceux qui profes- « sent aujourd’hui cette religion, dans leurs « demeures respectives, exceptant seulement « ces áglises qui ont été converties en temples « ou en habitations pour le peuple « Si, aprèsla promulgation de cet Éditdans « les provinces, les mandarins locaux persecu¬ te taient illégalement et faisaient arrêter quel- K ques-unes des personnes professant la religion « du Seigneur du ciei, et qui neseraient pas des « malfaiteurs, les justes peines iníligées par les « lois à de tels actes seraient aussitòt appliquées. tf Si quelques-uns des mèmes individus pro- « fessant cette religion commettaient une mau- « raise action' ou rassemblaient le peuple de « villes éloignées, en le séduisant ou en 1’asso- « ciant par un lien commun; ou si quelques « sectes de malfaiteurs, empruutant le nom de « la religion du Seigneur du ciei, suscitaient « des troubles, transgressaient les lois, ou « excitaient àla révolte, ils seraient alors punis « selon la pénalité encourue par eux pour leurs II est probable qifici Vexception Paura emporté sur la rêgle.
  • 172 CHAPJTRE VIII. « crimes respectifs, conformément aux anciens « statuts existants tie l’Empire. « De même, afin de rendre plus sensibles les « distinctions établies ci-dessus, 11 est défendu, « en conformité des statuts existants, a tons les « étr angers, a quelques nations quils puis sent « appartenir, de pénéirer dans Vintérieur de a /’Empirepour ypropager leur religion1. « A ces fins estpublié cet Édit.Qu’il soit rendu « public dans toutl’Empire.—Parl’Empereur.» « Comme c était notre devoir, après avoir « respectueusement transcrit cet Edit, nous le « promulguons. Que tous les mandarins, les « fonctionnaires publics, les militaires et le « peuple en prennent connaissance et s’y con- « forment. Que personne ne s’y oppose. — « Proclamation spéciale, publiée le vingt- « unième jour du deuxième mois de la vingt- « sixièmeannée Tao-kouang (J8 mars 1846). » Nous avons cru devoir bien établir la situa¬ tion des choses relativement & la religion chré- tienne en Chine, afin de pouvoir déterminer plus tard quelles sont les modifications que les 1 Jing tchao kién ting tchâng tching ’ai kowè jin kai pou tchun fou net ti tchouân kiao.
  • ira it És de 1842, 1843 et 1844. 173 Traités de Tien-tsiri, de 1858, auront fait subir à cet état de choses. On voit, par les pieces précédentes, que la mission française de 1844 n’avait réellement ob- tenu du gouvernement chinois que la faculté, pour les Chinois seulement, de pratiquer os- tensiblement la religion chrétienne; mais non, comme on l’a toujours prétendu, Vautorisa- tion pour les missionnaires européens d’entrer eu Chine et d’y précher la religion catholique. La defense expresse pour eux d’y pénétrer est aucontraireformellement maintenue, et dans le Memorial de Ki-ying, du 28 décembre 1844 approuvé par 1’empereur, et dans XÉdit impé- rial promulgué le 18 mars 1846. II est possible, íl est très-probable même que le ministre plé- nipotentiaire français Ten tendait différemment. Mais dans ce dernier cas son interprete ofíieiel, qui devait connaitre mieux que personne 1’état desmissions, puisqu’il en avait fait partie, aura du le mal renseigner à cet égard. Quoi qu’il en soit, 1’Europe aura vécu quinze ans sur des as¬ surances fallacieuses; on a accuse hautement le gouvernement chinois d’avoir violé des en¬ gagements qu’il avait contractés! On vient de
  • 17 í CHAP1TRE VIII. voir que rien n’est moins fondé que cette accu¬ sation, en ce qui concerne les missionnaires ca- tholiques, puisqu’il les tolérait même dans beaucoup de provinces, en fermant les yeux sur leur presence, bien connue des mandarins. La mise à mort de M. Chappedelaine est une exception dont les circonstances ne sont pas en¬ core bien connues, mais dont le gouvernement français a eu raison de demander satisfaction au gouvernement chinois, qui aurait du, en se con¬ formant aux pieces officielles rapportées ci-des- sus, remettre ce missionnaire entre les mains du consul français du port le plus rapproché de Lendroit oú il avait été arrêté. D’apres ce que Ton sait en ce moment dans le publicdesTraitésde Tien-tsin, le gouvernement chinois aurait fait de nouvelles concessions re¬ latives à cette question religieuse, qui semble être aussi pour lui une question politique. L’é- vêque de Victoria (Hong-kong), dans une lettre à Févêque de Londres, dit que 1’on croit en Chine que M. le baron Gros a obtenu des plenipotentiaries chinois la revocation de tous 1 China Mail, 15 novembre 1858.
  • tkaités de 1842, 1843 et 1844. 175 les édits de proscription rendus contre les mis- sionnaires catholiquesdepuisEempcreur khang- hi, et que tous ces édits devant-être doréna- vant consideres comme mils et non avenus, il était à présumer que les jésuites rentreraient dans leurs nombreuses possessions, y compris leur grand établissement de Peking, donné autrefoisàla mission russe par le gouvernement chinois. Lavenir fera connaitre ce qu’il y a de fondé dans cette supposition D’après 1’analyse du Traité français, publiée dans le Moniteur du 25 septembre 1858, ce Traité « assure à notre commerce et à nos mis- « sionnaires un libre acces au sein du Céleste « Empire. Par la convention de 1844 la France « obtint que 1’empereur rendit un édit qui ré- « voquait les peines portées contre les Chinois « clirétiens; assurémentc’étaient là des conces- « sions importantes; il devait en résulter dans « 1’esprit des Chinois une notion plus claire de « la puissance de la France, qu’on ne connais- « sait guère à Peking que par le vague sou- « venir que les récits des missionnaires y « avaient laissé de la grandeur de Louis XIV « et, depuis, par le retenlissement du nom de
  • I7G CHAPITRE VIII. « Napoléon1. L’édií de tolerance transportai! « en outre en Chine notre protectorat tradition- « nel du catholicisme en Fétendant au chris- « tianisine en général. Mais, si ce premier « succès avait une incontestable valeur, il faut « reconnaitre pourtant que Faeces qui nous « était accordé sur le territoire de la Chine, « restreint.à cinq ports , ne constituait qu’une « concession insuffisante. 11 est à remarquer « aussi que la mesure prise en faveur des chré- « tiens chinois par 1’édit de Tao-Koung n’avait « pas le caractere d’un acte synallagmatique, « et qu’emanant uniquement de la volonté im- « périale, cet acte n’avait point la force d’un « engagement conventionnel, et nautorisait « aucunement d’ailleurs la predication du « christianisme ni l’entrée des missionnaires « dans lesprovinces du Céleste Empire. » C’est là ce que nous avions toujours soutenu et ce que l’on s’obstinait à contester. Le fait est doncreconnu aujourd’hui ofhciellement. 1 Ce fait est des plus authentiques. Nous tenons d’un savant sinologue russe, qui a séjourné sept ans à Pé king, M. Constantin Skatschkoff, que les noms de Pierre le Grand et de Napoléon sont les deux grands noms de FEurope pour les Chinois; il a même vu h Peking le buste de Napoléon
  • CHÀPITRE IX. LE CEREMONIAL CHINO IS POUR LA RECEPTION DES AMB ASSADEURS. Avant que de donner la traduction intégrale du Cérémoniai chinois, nous croyons devoir faire connaitre ici ce que la grande Collection des Statuts administrates de la dynastie tar- tare régnante 1 dit des Hotes etrangeis . i PuUiée à Peking en 1818, et formant 300 vol. chinois in-f° divisés ainsi: 1" Thai-thsíng hoei-tièn; « Lois fondamentales de la dynastie régnante.» 2° Thai thslng hoéi tièn thoú:« Figures de tous les objets réglés dans la partie précédente, avec des cartes de la Chine et de la Mandchourie. » On y voit les figures des autels du del, de la Terre, des temples, etc., etc.,etc. 3° Thal-thslng lioei tiênssè-li: « Collection des édits règlements, etc., qui serattachent aux Lois fondamentales exposées dans la première partie. » Cet ouvrage colossal se trouve à la Bibliothèque impériale de Paris. Nous y avons puisé presque tout ce qui concerne 1 'Organisation du gou- vernement chinois, dans notre Chine moderne, p. 135-278. Paris, Didot frères, 1850. 2 Thai-thsíng hoéi tièn. Iv. XXXI. 12
  • 178 CHAP1TRE IX. La Direction des Hôtes étrcuigers 1 ( Tchoii- khe thsíng li ssê) regie tout ce qui a rapport aux relations avec les États étrangers, leurs en- voyés ordinaires et extraordinaires, la présen- tation des tributs (koung) et Finvestiture des princes tributaires. Elle regie aussi lepoque des payements des tributs de toutes natures sup¬ poses par quelques provinces de Fempire, l’i- tinéraire que doivent suivre les missions on ambassades étrangères, et les presents qui leur sont donnés en échange par l’empereur. Io Ètats et royaumes élrangers considérés comme tribu¬ taires par les Chinois. Cette partie des Statuts n’est pas la moins cu- rieuse et la moins interessante pour les Euro- péens. Les royaumes étrangers, dit le texte, qui en- voient des tributs à la cour, sont Io Ia Corée; 2° les lies Lieou-khieou ; 3°le Toung-king; 4° la Cochinchine; 3°Siam ; 6° les lies Philippines2; 1 Dependant da Minislère cles Rites (Li-pou). 2 Le Commentaire chinois dit « que ce fut Ia quatrième année Young-tching (1726) que ces íles commencèrent à porter des tributs à l’empereur de la Chine. »
  • LE CEREMONIAL CH1NOIS. 179 7o la Hollande (Holan'); 8° ylva.; et9°lcs/io}Y<«- mes de Y Ocean occidental2 ou de 1’Europe. Les autres royaumes étrangers avec lesquels l’empire chinois aentretenu des relations com- meroiales, selonles Statuts, sontfortnombreux. Nous y avons reconnu le Japon, Camboge, la Suede, leDanemarket la France. « Ce der- 7 « On nomme aussi, dit le Commentaire, les habitants de ce royaume : étrangers aux cheveux rouges. Ce fut dans la dixième année chun-tchi (1653) qu’ils commencèrent à faire parvenir leurs tributs (ambassade de Nieuhoff, en 1655-6). La troisième année K hang'hi (1664) ils firent irruption à Hia-men {Amoy) avec line grande armée. » 2 « Ces royaumes, dit le Commentaire chinois, sont le Portugal (Pou-eurh-tou-hia-li-ya), l’ltalie (I-ta-li-ya), et l’Angleterre, (Yng-ki-li-koue; le royaume des Anglais, prononcé Inglish). La neuvième année Khang-hi (1670), leroi du premier de ces royaumes, A-foung sou (Alphonse VI), commença à ouvrir des relations , en envoyant un ambassadeur avec des lettres de créances et des tributs. Ln 1727 le roi Jou-wang (Juan ou Juan V) envoya aussi un am¬ bassadeur avec des tributs. En 1725 le roi d’ltalie, Pé-na-ti-to (Benedicto, ou Benoit XIII, pape), envoya un ambassadeur apporter des tributs. » En 1793, le roi d’Angleterre envoya aussi un ambas¬ sadeur apporter ,un tribut. (L’ambassade de lord Macartney. Voir ci-devant p. 409, et suiv.) » Le pape Benoit XIII adressa deux Brefs à 1’empereur Young- tching; le premier pourle féliciterde son avénement à Pempire, lui recommander les missionnaires, etc.; le second href, qui ne fut remis que quelques moisaprès le premier, demandait à ce monarque la liberté de MM. Appiani et Guignes, prisonniers à Canton. Ces Brefs lui furent remis avec des presents, en 1725. Voir les Anecdotes sur les affaires de la Chine. 12.
  • 180 CHAP1TRE IX. nier royaume, dit le texte chinois, est situe au sud-ouest, dans 1’Océan, après les lies de Liu-soung (Luçon). Presque toute la population qui habite les lies est une population franque. Ilya aussi beaucoup de naturels de ce pays qui habitent Macao, avec l’autorisation du gouver- nement cbinois. Chaque année ils payent une certaine retribution en argent, pour continuer d y séjourner; mais il leur est interdit de péné- trer dans l’interieur des provinces. Du royaume de France à la Chine, il y a par mer une dis¬ tance d’environ cinquante mille li (ou cinq mille lieues l.) » 2° Règlement concernant les ambassadeurs étrangers et les tributs. « Lépoque de la presentation des tributs doit être fixée à l’avance2, ainsi que la route à suivre 1 II est sans doute question dans le texte cbinois de Vile de France, notre ancienne possession, et de Vile de la Réunion, qui comnier- çaient avec la Chine; subsidiairement, de la France, lamétro- pole, placée à 5,000 lieues, par mer, de la Chine. 2 a La Corée doit quatre tributs par an; elle les fait présenter tous ensemble à la fin de 1’année. — Les íles Liéou-khièou ne doivent qu’un tribut annuel. — Le Toung-king doit un tribut tous les deux ans; mais comme tous les quatre ans il envoie un ambassadeur à la cour, l’ambassadeur présente en rneine temps les deux tributs. La
  • LE CÉRÉMONIAL CHINOIS. 181 parles ambassadeurs ou envoyés '.Cliaque am- bassacleur ou envoyé fera connaitre exactement lenombre et la qualité de toutes les personnes de sa suite2. Cochinchine doit tons les dix ans un tribut; Siam tous les trois ans. — Les lies Philippines apportent de Pextérieur, tous les cinq ans, un tribut. —■ La Hollande n’a point d’epoque déterminée pour ap- porter ses tributs. — Ava apporte un tribut tous les dix ans. — Les royaumes de PEurope n’ont point d’époque déterminée pour apporter leurs tributs. » (Commentaire chinois.) 1 « Les routes que doivent suivre les porteurs de tributs pour en- trer en Chine sont : Io pour la Corée : de la ville de Foung-hoang (ou du Phénix) àMoukden en Tartarie, l’ambassade doit passer par ladouane de Chan-hcii; 2o pour les íles Lieou-khieou, les tributs doivent passer par la province du Fo-kien; 3o ceux du Toung-king, par la douane de Tchin-nan, de la province du Kouang-si; 4o ceux de la Cochinchine par Pou-eulh-fou, du Yun-nan; 5o ceux de Siam et des Hollandais passenl par la Porte du Tigre (Bocca Tigris), de Ia province de Kouang-toung; 6o ceux des íles Philippines entrent en Chine par Hia-men (Amoy), du Fo-kien; 7® ceux d’Ava entrent par le Yun-nan, et 8o ceux de tous les royaumes européens arrivent par Macao, dans la province de Kouang-toung. » (Commentaire chinois.) 4 Le Commentaire chinois indique ici le nombre de personnes qui peuvent former la suite des ambassadeurs ou envoyés des pays énu- mérés ci-dessus. Nous ne citerons que ce qui concerne les Européens. La Hollande (considérée toujours comme partant de Java) a un v % ambassadeur en premier et un ambassadeur en second; quel- quel'ois ce n’est qu’un envoyé extraordinaire. Les principaux atta- chés sont des secretaires d’ambassade ou de legation; les autres sont des gens de leur suite. Toutes les personnes qui composent l’ambassade ou la légation apportant le tribut, ne peuvent pas dé- passer cent; et celíes qui sont autorisées à se rendre dans la capitale,
  • 18 “2 CHAP1TRE IX. «Tout ambassadeur porteur de tribute une fois arrivé à la iron tier e, doiten prevenir l’au- tori té4. Parvenu à sa destination, il presente ses lettres de créance (tsin khi piao thsiéou2), et lie peuvent dépasser le nombre de vingt. « Les ambassadeurs des royaumes européens apportant des tributs ne peuvent avoir plus de trois vaisseaux, et chaque navire ne doit pas avoir plus de cent homines d’équipage. L’ambassadeur cn premier et les gens de sa suite qui se rendent à la eapitale ne doivent pas excéder le nombre de vingt-deux. Le restant des homines de sa suite est retenu à la frontière. » 1 « Les ambassadeurs venant de Siam, des possessions hollan- daises et des États européens, se feront reconnaitre par le lieute- liant-gouverneur de Kouang-toung, et par le gouverneur général des deux Kouang. Comme c’est une faveur signalée dont les États étrangers doivent être reconnaissants, que celle d’apporter des tributs, les ambassadeurs doivent demander à chacun des gouverneurs et lieutenants-gouverneurs l’autorisation de poursuivre leur route, en leur remettant une copie de leurs lettres de créance originates pour être envoyée au Ministère des Kites, afin qu’il y soit statué sur son eontenu. « Les ambassadeurs tributaires des royaumes étrangers une fois arrivés à Peking, il en est donné avis au surintendant des douanes, qui vérifie les bagages et autres objets appartenant à Fambassadeur et a sa suite. » (Commentate chinois.) ^ « L’ambassadeur tributaire (Koung-ssè), arrivé à Peking, pré- sente d’abord ses lettres de créance au Ministère des Rites (Li-pou). L’ambassadeur tributaire, avec toutes les personnes officielles de sa suite, revêtus des habits de cour ou de cérémonie de leur pays, par- tent de 1’hotel de PAmbassade pour se rendre au Ministere (des rites); montent les degrés, puis font toqs une gênuflexion (khoiiei). L’ambassadeur en premier tient à la main ses lettres de créance, qu’il remet au chef du Bureau général des Interprètes (Ssé-i-kouan
  • LE CEREMONIAL CHIN01S. 183 remet ses presents ou tributs ( ta khí koung we1). « On s’occupera cTarrêter les dispositions de khing), lequel, après en avoir fait vine version, la remet à l'intendant de l’hotel da Ministère des Rites. L’ambassadeur en premier et toute sa suite ciccomplissent le ceremonial des trois génuflexions etdes neuf prosternements (hing sân khoiiei kièou khèou li). La cérémonie accomplie, Yintenclant de l’hotel remet la lettre de créance h l’ambassadeur, et le reconduit ainsi que sa suite. * Le second jour est celui de la présentation des objets apportés en tribut. Ces objets sont transportés couverts d etoffes à franges d’or, à 1’liôtel du grand Conseil privé (Nei-ko). Del’hotel du grand Con- seil privé, oil ils ont été reçus, ils sont repris et transportés de nou¬ veau à l’endroit ou ils doivent être définitivement présentés à l’em- pereur, après les avoir étalés aux regards du public. « Du Ministère des Rites 1’ambassadeur et sa suite sont accom- pagnés à Fhôtel de Ylntendance de la Cour (Nei-wou-fou), oii Tambassadeur est présenté aux princes du sang, auxquels il expose le sujet de sa mission, et auxquels il prêsente, s’il le désire, des objets de son pays. » (Commentaire chinois.) 1 « Les objets destinés à être offerts en tribut (koung-we), étanl arrivés à Peking, après avoir été examinés et vérifiés par le chef du Bureau général des Interprètes, à 1’exception des tributs ordinaires, sont enregistrés et reçus, avec les remerciements et compliments d’usage, par le Chef du Bureau des Interprètes, qui en exprime, au nom de Tempereur, toute sa satisfaction... » (Après avoir donné la liste détaillée des tributs de différentes na¬ tures, produits manufacturés ou autres du pays, que doivent apporter les ambassadeurs de la Corée, du Toung-king, de la Cochin- chine, etc., les Statuts disent) : « Les tributs des royaumes d'Ava, et de YOcéan occidental, ou de TEurope , ne sont point déterminés et spêcifiês; ceux d\4m consistent principalement en étoffes d’usage? en feuilles d’or et en dents d’éléphants. *> — Ceux de la Hollande sont énumérés. —Les listes de tributs de la Corée, du Toung-king,
  • 184 CHAP1TRE IX. Faudience impériale1. On remettra ensuite les presents donnés par Fempereur 2, en les dis- tribuant, selonles rangs, a toutes les person- nes qui composent Fambassade. On fera un em- ploi judicieux et conforme à lenrs intentions des libéralités des ambassadeurset de leur suite. L’assistance la plus active, la protection la plus dela Cochinchine, etc., données paries Statuts, sontcurieuses. Les gouvernements européens qui se préparent à envoyer des ambas- sades à Peking, sans être tributaires (les Chinois pourront bien encore les considérer comme telles), feront bien de consulter ces listes, aim de les égaler au moins en magnificence. Ils feront bien aussi de consulter les listes des presents offerts en retour, par fem¬ pereur chinois, aux ambassadeurs et aux personnes de leur suite. Ces listes offrent encore plus de magnificence. 1 Le Commentaire dit que l’ambassadeur, étant arrivéà Peking, on doit faire en sorte que le jour de faudience solennelle de fem¬ pereur coincide avec un jour heureux, tel que lejour de la nais- sctnce de fempereur, le premier jour de lan, le solstice cV hirer, etc. On voit par là que les dêlais pour obtenir leur audience de fempe- reur, dont se sont plaints plusieurs ambassadeurs européens, délais qu’ilsattribuaientà de tout autres causes, se trouvent ici expliques. 11 fallait se conformer aux Rites! * Les Statuts énumèrent tous les présents qu’il est d usage d’ac- corder en retour aux ambassadeurs de la Corée, du Toung-king, de la Cochinchine, etc. Ces présents sont brillants et nombreux; ils consistent principalement en pièces d’étoffes de soie de toutes espèces, en arcs, en flèches, en carquois d’or, en fourrures, etc. Par une phraséologie qui est caractéristique les Statuts impériaux désignent toujours par le nom de tribut (koung) les objets offerts par les am¬ bassadeurs étrangers à fempereur, et par celui de présent {ice ou li ice) les objets offerts en retour par fempereur.
  • LE CÉRÉMONIAL CH1NOIS. 185 entière leur seront accordées pendant tout le temps de leur séjour dans 1’Empire. » TRADUCTION DU CÉRÉMONIAL GHIN01S OBSERVE A LA COUR DE PEKING POUR LA RECEPTION DES ENVOYÉS ET AMBASSADEURS ÉTRANGERS. (Edition ofjicielle de 1824.) RITES DES HÔTES ÉTRANGERS 1. « Dans leRituelou Cérémonial de l’ancienne dynastie des Tchéou (de 1J54 à 256 avant notre ère), les Ta-king-jin, ou « grands pi- queurs, grands officiers d’ordonnance de l’em- pereur, » étaient charges du cérémonial pres- crit pour la reception des hótes ou vis it curs étrangers (pín-khe). Tous les États situes en dehors des neuf provinces 2 étaient appelés 1 Kiouan ou livre du T’ai thsing thoúng-li : « Cérémonial gé- néral dela dynastie tartare régnante; » en cinquante-quatre livres. Péking, 1824. Dans 1’édition de 1756, ce même livre est le qua- rante-troisième. 2 La Chine était alors divisée en neuf provinces (Kiéou tchéou).
  • 186 CHAIMTRE IX. rojCannes étrangers environnants (fc'in hone). Chacun de cesÉtatsouroyaumes apportait alors en present (à sa suzeraine la Chine) ce qu’il avail tie plus rare et de plus précieux. « Dès l’instant que l’instruction morale ties families et de l’Étatfut achevée, la doctrine con- cernant les étrangers des quatre côtés [ssé i) qui viennent comme hôtes ou ambassadeurs [pin) de tous les royaumes maritimes et continentaux, situes au delà des confins (de la Chine), fut con- fiée au Minis tore des Rites [Li-pou). Plus de cent ans se sont écoulés1 depuis que ce minis- tère reçut la mission impériale de réviser toute la doctrine coneernant le Ceremonial. Tout ce qui avait rapport aux formes extérieures et à 1’étiquette fut soigneusement examine et mis en harmonie avec lesujet; on en retrancha et on y ajouta ce qui parut nécessaire pour constituer convenablement le Ceremonial des Hôtes on vi- siteurs étrangers, ainsi que la manière la plus convenable pour les fonctionnaires publics, 1 Ce texte ayant été rédigé pour la première ibis, la première année Khien-loung (1736), Fétablissement de la dynastie mandchoue remontait déjà alors a cent vingt ans. Et c’est toujours à letablisse- ment d’une nouvelle dynastie que Von révise toutes les lois et les rè- glements de celle qui Fa précédée.
  • LE CÉRÉMOMAL CHINQIS. 187 los lettrés et le peuple de se rendre visite. .« Le Ceremonial special dont il est ici ques¬ tion est expose dans les sections suivantes. §. 1. Ceremonial concernant les tributs apportés à la Cour. « Void le Ceremonial concernant les tributs apportés à la cour. Tous les royaumes depen¬ dants ou vassaux situes dans les quatre régions barbares (c’est-à-dire des quatre côtés de 1’em- pire chinois), à des époques déterminées pour payer leur tributs, enverront leurs ministres pléniplotentiaires [pei tchín), presenter leurs lettres de créance (piao wén) et des produits de leur pays. « Pour se rendre à la cour, danslacapitale de 1’empire, les ambassadeurs ou envoyés tribu- taires [koung-sse], commencent par franchir la frontiòre1. S’ils passent par un endroit oú il y a un Chef de troupes [tsiâng-kiun], un Gouver- 1 L’éditiondu Tal thsincj thouncj li, de 1824, indique ici en note les lieux par ou les diverses ambassades doivent entrer en Chine. Nous avons donné précédemment cette note d’après les Statuts im- périaux.
  • 188 CHAPITRE IX. new'general en premier ou en second (to//, foil), ils se présenteront à eux. Partout ou ces ambas- sadeurs ou envoyés seront autorisés à passer, il leur sera fourni des mandats sur les établisse- / ments de postes du gouvernement. Si le voyage était difficile, on leur adjoindrait des mandarins civils et militaires au nombre de trois, ou deux seulement, pour les accompagner pendant leur route, en traversal!t le pays. Les chefs des éta- blissements de postes seront obliges de tenir, dans leurs campements et leurs hôtelleries, à la disposition des envoyés, des provisions de bou- clie et autres. Des bateaux, des chars et des chevaux leur seront également fournis avec la classe spéciale des employés, en même temps que des mandarins et des soldats pròtégeront leur marche. Ces mandarins et les soldats d’es- corte se remplaceront successivement pendant la route jusquà l’entrée des envoyés ou amhas- sadeurs sur le territoire de la ville capitale de Peking. Le Ministere des Rites (.Li-poii) déter- minera à l’avance tout ce qui devra concerner la marche de l’ambassade. Le Ministere des travauxpublics (Koungpoii) aura soin de pré- parer pourelleune demeure convenable et dé-
  • LE CÉUÉM0K1AL CHINOIS. 189 corée pour sa destination; il aura soin aussi de lui procurer tous les meubles et ustensiles pro- pres à son usage, ainsi que le bois à brúler et le charbon dont l’ambassade pourra avoir besoin. Le Ministere des finances (,Hou-pou) la pour- voira de mais ou blé d’Inde, de fourrages et de plantes légumineuses. L’Intendance des appro- visionnementsdelamaison impériale [Kouâng- lousse) la pourvoira de bestiaux, de poissons, de vins ou liqueurs spiritueuses, desirops, d’her- bes potagères, de fruits et de tout ce qui en de¬ pend1. « Cela fait, le commandant en chef des troupes de Peking (le Ti-tou), et des dignitaires du quatrième rang2 [Chao Idling) de la Gourde l’é- tiquette du palais [Houng-lou ssé), et de la Chambre des interpretes pour les quatre points cardinaux (Ssé i kouan), feront et prescriront 1 Si les différents ambassadeurs européens qui out été à Péking avaient connu ces particularités du Cérémonial des hôtes aussi bien que toutes celles qui vont suivre, ils se seraient épargné bien des désagréments et ils en auraient épargné encore plus peut-être aux Chinois. 2 « Deux officiers introducteurs du Minislère des Rites, Tun mandchou et 1’autre chinois, leur seront adjoints en casde dilíiculté et présenteront les réclamations sur lesquelles il sera statué. »(Note de 1’édit. de 1824.)
  • 190 CHAPÍTRE IX. soigneusement tout ce qui dépendrade leur res- sort, de près oudeloin; ils entreront dansFhotel de l’ambassade, pour, selon les circonstances, surveiller et contenir leurs liommes et la foule, aussibienquepour faire distribuerà tous égale- ment le boire et le manger. « Voilà pour la réception des arrivants. § 2. Presentation des lettres de créance, des tributs el des productions du pays. « Les ambassadeurs tributaires [Koung ssé) serendentà l’hotel qui leur est destine, et après quelques jours de repos, ils se munissent des produits de leur pays, ainsi que de leurs lettres de créance; et, accompagnés des officiers de leur suite, des secretaires et attaches de 1’am- bassade, chacun d’eux revêtu des habits de cour de leur royaume, ils se rendent au palais pour attendre la presentation des lettres de créance. L’un des maitres de cérémonie du Mi- nistere des Rites placera la table destinée à re- cevoir les lettres de créance, au droit milieu de la salle dans laquelle les officiers du palais se réuniront revêtus de leurs habits de cour ou de
  • LE CÉRÉM0N1AL CH1N01S. 191 celui de leur dignité. Conformément aux dispo¬ sitions prises età i’avis qui leur sera donné, les ambassadeurs tributaires s’avanceront ensuite jusque dans la cour publique, en entrant par la porte de corne de gauche; et toute leur suite se rangera à leur gauche en se tenant révéren- cieusement debout. Le premier de Fambassade qui doit présenter cérémonieusement ses lettres de créance, précède toute la deputation; le se¬ cond deFambassade lesuitimmédiatement; tous les ofíiciers de la suite (ou attaches) viennent après. L’un des vice-présidents du Ministeredes Rites sort de Fintérieur et se rend près de la table, au còté gauche de laquelle il se tient debout. Deux maítres des ceremonies du même minis- tère 1 se placeront séparément au sud des co¬ lonnades dedroiteet de gaúche. Revêtu complé- tement de ses habits de cour, le grand Marechal du palais [Khíng) montera le premier les de- grés, entrera dans la salle et se tiendra debout à Foccident de la colonnade de gauche. Deux interpretes des ambassadeurs [thoiíng-ssé), pia- T Onasupprimé dans 1’éditionde 1824, les deux hêrauts d'armes de la Cour de Vetiquette, qui étaient dans les editions anté- rieures.
  • 192 CHAPITRE IX. cés là selonleur rang1, introduisent Lamba s- sadeur tributaire et lui font monter les degrés; l’arabassadeur en second suit et les monte aussi; les secretaires d’ambassades et les attaches sui- vent; toutes les autres personnes de la suite de l’ambassadeur en font autant et se placent en ordre en se tenant debout. « Tous fléchissent les genoux (kiâi kouéi); l’ambassadeur en premier prend ses lettres de créance. Le grand marechal du palais les reçoit respectueusementdeses mains, etles remetàFun des vice-présidents du Ministere des Rites. Ce vice-président les prend de ses mains et les depose sur la table préparée à cet effet; puis il retourne vers le trôue. Le premier ambassadeur avec toute sa suite execute alors 1 ecérémonicd des trois age- nouillements [sân kouéi), et des neuf proster- nements [kieou kheou)2; puis ils se relèvent; on les reconduit en ordre. Le grand maréchal 1 Dans les éditions antérieures à celle de 1824, c’étaient deux officiers de Ylntendance des Iíôtes étrangers, qui introduisaient les ambassadeurs, et deux hérauts d’armes qui leur disaient à haute voix : Agenouillez-vous! Prosternez-vous! Relevez-vous! — Voir notre traduction de 1844. Tout cela a été très-modifié par le Minis- tère des Rites, et le sera encore sans doute par la suite. 2 On s’agenouille trois fois et on frappe la terre du front trois fois à chaque agenouillement,
  • LE CÉRÉMONIAL CHINOIS. i 93 du palais accompagne 1’ambassadeur jusqu’à sa sortie du palais. Les maitres de cérémonie du Ministere des Rites porteront alors la lettre de créance au Conseil prive (Nei-kho), ou ils at¬ tendant 1’ordre que Sa Majesté Impériale dai- gnera transmettre. Le Ministere des Rites dis- tribue alors les presents et les produits du pays aux personnages auxquels ils sont destines. « Yoilà ce qui concerne la presentation des lettres de créance^ des tributs et des produits du pays. §. 3. Audience solennelle de VEmpereur. « La cérémonie de la présentation des lettres de créance de la part des ambassadeurs tributaires (koLing ssè), étant terminée, ceux-ci sont con¬ duits révérencieusement dans la salle ordinaire du grand palais impérial (ta-tchdo tchâng- tchâo). L’empereur, revêtude ses habits de cour ordinaires, se rend dans la salle d’audiencedela suprême concorde oú tous les grands manda- ’ Voir notre Description de la Chine, t. II, p. 12, et le plan de Péking qui Taccompagne, ainsi que deux vues de cette salle d’au- dience, pl. 5, G. 13
  • 194 CHAP1TRB IX. rins se sont reunis pour pratiquer les rites prescrits dans la circonstance. Les officiers pré- posés à cet effet introduisent 1’ambassadeur tributaire, avec tous les officiers de sa suite. Parvenus à la partie occidentale du vestibule de vermilion (du cabinet de 1’empereur), les fonctions des préposés precedents cessent. On entend une voix prononcer 1’avertissement : Exécutez les rites selou quils sont prescrits r. « Si ce n’est pas une reception de cour pério- dique et annuelle(c’est-à-dire fixe), la demande d’audience doit passer par le Ministere des Rites; quelquefois celui-ei en réfère à l’empereur pour que sa volonté se prononce sur la fixation du jour de l’audience. Le grand marechal du palais prepare tout pour la cérémonie et prévient l’ambassadeur tributaire, avec les interprètes officiels, de se préparer, par des repetitions, à exécuter le cérémonial prescrit. « Le jour de l’audience arrivé, l’ambassadeur tributaire, conformément ãux dispositions pri- 1 Les éditions antérieures à celle de 1824 portaient ces mots : Tsé tso; tsé tcha; « [l’empereur] vouspermet de vous asseoir; vous accorde du thé; n qui out été supprimés. Toutes les editions ren- voient ici au Kia-li 3 qui est une partie du Cérémonial général, et forme le dix-septième ou dix-huitième livre, seíon les éditions.
  • LE CÉRÉMONIÁL CH1NOIS. 195 ses, ayant revêtu les habits de cour1 de son royaume, les interprètes officiels (thoung ssé kouân), revêtus aussi de leurs habits les plus distingues, se rendent à 1’extérieur de la porte du palais, ou ils attendentavec respect qu’on les introduise. « L’empereur, vêtu de ses habits ordinaires2 [tchang-fou), se rend alorsà la salle daudience, ou se trouvent reunis les grands mandarins ou officiers de 1’intérieur (du palais), de la garde impériale; les autres grands officiers de 1 m- térieur du palais; la garde impériale rangée deboul à droite et à gauche, selon 1’usage cons- tantet habituei. L’undes presidents5 du Minis- tere des Rites, revêtu de ses habits de cour extraordinaires, à dragons brodés, entre en conduisant 1 ambassadeur trihutaire. .Les inter¬ prètes entrentà la suite. Arrives à la partie occi- ' Leseditions antérieures à celles de 1824, portent habits officiels de sa dignité : koúng/ou, au lieu d'habits de cour : tchháo fou. Les vetements extraordinaires sont réservés pour les cérémonies extraordinaires, relativement à l’empereur, comine les Sacrifices au Ciei et à la Terre; les Cérémonies en Vhonneur de Confucius, des Ancétres, etc. 3 II y a toujours en Chine deux presidents d’un ministère, d’un tribunal, etc., 1 un chinois et l’autre tartare. Les fonctions sont ainsi presque toujours doublées, surtout quand elles sont importantes. 13.
  • ■190 CHAP1TRE IX. clentaledu vestibule de vermilion, ils accom- plissentle ceremonial des trois agenouillements et des neuf prosternements [king sân kouéi kièou- kheouli), Ce cérémonial accompli, on conduit l’ambassadeur vers la salle d’audience, en lui faisant monter les degrés par le côté occidental1. Un de ses interprètes le suit, et monte aussi les degrés. Arrive à 1’extérieur de la porte de la salle du trône, ils s’agenouillent (khouei); l’empereur daigne alors faire connaitre son auguste volonté, et il interroge (1’ambassadeur) par des paroles bienveillantes et gracieuses. « Le président An Ministere des Rites reçoit les questions et les transmet; 1’interprète les traduit et les explique à 1’ambassadeur tribu¬ taire. L’ambassadeur tributaire y répond; l’in- terprète traduit ses paroles; le président du Ministere des Rites les transmet à 1’empereur. Ce cérémonial terminé (l’ambassadeur et son 1 Pour bien comprendre cctte description, il faut se rappeler que le palais impérial de Péking, comme d’ailleurs tous les grands édi- fices chinois, ne consiste pas en un corps simple ou complexe de bâtiments, mais en bâtiments ou pavilions séparés, dont chacun a sa destination particulière, et auxquels on arrive ordinairement par plusieurs rampes ou gradins en plein vent qui font face ordinairement aux quatre points cardinaux.
  • LE CÉRÉMONIAL CHINOIS. 197 interprètejse lèvent1 [king). On dirige 1’ambas- sadeur en le faisant descendre les degrés par le côté Occidental. Une fois sorti, on le reconduit, et sil vent attendee, on lui procure la céré- monie du spectacle. Yoilà pour cette journée. « Lorsque l’empereur se rend dans la salle d’audience, il est accompagné de la garde im- périale comme il est dit précédernment. Les ofíiciers supérieurs (ta-tchin) des huit bannières de 1’armée chinoise, tous revêtus de leurs habits de cour, à dragons brodés2, entrent dans la salle, et prennent place surles ailes ou côlés, en se tenant debout. Le president du Ministere des Rites conduit 1’ambassadeur tributaire; arrives à la partie occidentale du vestibule de vermilion, (del’empereur), 1’ambassadeur accomplit le cé- rémonial des trots agenouille merits et des neuf prosternements (king sdn kouei ki'eou kheou li). S’étant releve, il est conduit, comme précé- 1 Us étaient restes à genoux pendant l’entretien. 2 Pour ces costumes, ainsi que pour tous les autres dont il est question, on peut consulter le grand ouvrage officiel intitulé : Hoâng-tchâo li khi thoú chi, « Types ou modèles figures des effets « d’habillements, des costumes, etc., presents par les règlements « rituelsde la dynastietartarerégnante.» Pêking, 1759,10 vol. in-4'*, aux vol. 4, 5, 6, 7.
  • 198 CHAF1TRE IX. demment, après avoir monte les degrés par le côté occidental, à la salle d’audience, dans la- quelle il entre par la porte de droite, et oil il se tient debout à 1’extrémité de la file des grands mandarins de l’aile droite. Les interpretes en- trentà la suite. Des aliments sont places derrière eux. cc L’empereur ayant accordé la faveur de s’as- seoir, les officiers supérieurs de la garde impé- riale intérieure, les grands officiers du palais, les généraux commandant en chef des huit ba- nières, les généraux en second, le président du Ministere des Rites s’approchent du trône, de- vant lequel ils font un prosternement (i hheou)-, puis ils s’assoient en ordre sur des siéges qui leur sont destinés. L’ambassadeur tributaire les suit; il s’agenouille, seprosterne, puis s’assied. C’est alors que la faveur impériale fait servir le thé. « Le premier échanson pour le thé\e présente à Tempereur; toute 1’assemblée se met àgenoux et seprosterne. Les gardes du palais font le tour de la salle en présentant le thé aux grands man¬ darins, en même temps qu’à l’ambassadeur tri¬ butaire. Tous sagenouillent en recevant ce thé,
  • LE CÉRÉMONIAL CHINOIS. 199 et font un prosternement; puis ils s’asseoient pour le boire. Le thé étant bu, ils s agenouil- lentàe nouveau et font un prosternement comme en commençant. « L’empereur daigne alors faire connaítre ses volontés(litt. :fairedescendre ses intentions), en faisant (à l’ambassadeur) des questions pleines d’aménité et de bienveillance. L’ambassadeur tributaire s’agenouille, et prête 1’oreille avec attention, afin de pouvoir répondre à Sa Majesté. Le president du Ministere des Rites recueille tou- tes les questions faites par 1’empereur, et les transmet (à 1’ambassadeur). Les interpretes tra- duisent les paroles de l’un et de 1’autre, comme il a été réglé précédemment. « Le ceremonial terminé, le president du Mi¬ nistere flfe^Tíííeíreconduit 1’ambassadeur tribu¬ taire jusqu’a sa sortie. Arrives au secretariat de la cour (tchcio fâng), le president reçoit com¬ munication des volontés de Tempereur, qui ac- corde à 1’ambassadeur tributaire la faveur de prendre une collation dans la salle destinée à cet usage. Cette collation terminée, le grand ma¬ rechal du palais reconduit 1’ambassadeur en se conformant aux dispositions prescrites.
  • 00 CHAPITRE IX. « Après quelquesjoursde repos, debonmatin, aussitôt que les ténèbres de Ianuitont fait place au jour, 1’avis est donné de se rendre en dehors de la porte du sud, pour remercier 1’empereur des faveursqu’il a bienvoulu accorder. Deshuis- siers de la Chambre de Vétiquette de la coar introduisent par ordre et séries. L’ambassadeur tributaire, arrive à la partie occidentale du vestibule de vermilion (du pavilion impérial), le visage tourné vers le nord, aecomplit Ie ceremo¬ nial des trois agenouillements et des neufpros- ternements, selon la forme prescrite; puis il s’en retourne. « Yoilà ce qui concerne 1’entrevue à la cour. §. 4. Remise des presents par VEmpereur. « Lecérémonialconcernantlestributsapportés à la cour ayantété accompli, un référendaire du Ministere des Rites demande que dee dons soient conferes aux rois des royaumes (qui ont envoyc 1’ambassade), et qu’en même temps des faveurs spéciales, dons et presents soient accordés à 1’ambassadeur tributaire, ainsi qu’iises attaches officiels et à toutes les personnes de sa suite. En
  • LE CÉRÉMONIAL CHINOlS. 201 consequence, il obtient à ce sujet un ordre de 1’empereur pour faire transporter par chaque surintendant special (dans le local destine à cet usage) tous les objets qui devront êlre offerts. Et au jour final (au jour ou 1’ambassadeur pren- dra congé), les surintendants en question ayant tout dispose, selonl’usage present, la distribu¬ tion des présents gracieux accordés par l’empe- reur se fera à gauche de la rue extérieure de la porte raéridionale. Lespeaux, lesétoffes de soie unie, les toiles, les pieces de taffetas, les objets en argent, sont disposes en ordre surune table; lesclievaux sont ranges dans une sallebasse,ainsi que lesselles, les rênes, et tout ce qui concerne leurharnachement. Le grand marechal du palais, revêtu de ses habits de cour, est présent. Con- formément aux dispositions prises, l’ambassa- deur tributaire, avec tous les personnages of- ficiels de sa suite, cliacun revêtu des habits de cour de son royaume, passent par la porte du long repos de l’orient (toung tchcingganmen); la porte du repos celeste (thien gan men), la 1 « Ce n’est qu’aux rois du royaume de Corée qui viennent à la cour, et aux ambassadeurs tributaires que Ton donne des chevaux en présent. » (Éditeurs chinois.)
  • 202 CHAPITRE IX. porte duvrai principe (touân men), et arrivent devant le secretariat de la cour de Fouest. La face tournée vers 1’orient, its se tiennent là de¬ bout, rangés en ordre, en attendant tranquille- ment d’être introduits. Un des vice-présidents du Ministère des Rites se tient là aussi debout, au côté sud de la table, la face tournée vers Foc- cident. Le directeur général de VIntendance des Botes se tient debout à sa suite. Quatre liisto- riographes impériaux, deux béraufsde la Cour f du Ceremonial ou de YEtiquette, se tiennent de¬ bout, partagés à droiteet à gaucbe de la rue im- périale, la face tournée à Forient et à Foccident. Deux huissiers se tiennent debout au nord de Fambassadeur tributaire, la face tournée àlo- rient. Tout le monde, indistinctement, est re- vêtu de ses habits de cour. Des hérauts d’armes, faisant retentir leur voix, des officiers de police et des huissiers, conduisent Fambassadeur tribu- taire jusque dans 1’intérieur du vestibule cie ver¬ milion (du pavilion impérial) de 1’ouest; là, ces officiers se placentau second rang, toujours de¬ bout, la face tournée au nord en inclinant vers l’orient. Leshérautsd’armes orient \Avancez!— Tout le monde s’avance. Ils orient: Agenouillez-
  • LE CÉRÉM0N1A.L CH1N0IS. 203 vous !Prosternez-vous !Rclevez-vous! —On ac- complit alorsle cérémonial des trois agenouille- ments eiàesneufprosternements. Ce cérémonial accompli, le directeur général de X Intendance des Hótes remet aux rois des royaumes vassaux les dons etles presents del’empereur. Comme antérieurement, lorsque Tambassadeur tribu- butaire a présenté les tributs de son souverain, le même ambassadenr tributaire s' agenouille [houei) pour recevoir les présents de Tempereur. D’autres présents sont distribués à la ronde à toute la suite de l’ambassadeur, c’est-à-dire qu’a- près le don des présents gracieux de Temperem- (destinésau souverain quiaenvoyé Tambassade), il en est donné en second lieu à Tambassadeur tributaire, ainsi qu’aux attachés officieis, et à toutesles personnes de la suite. (c Pendant que les présents gracieux de Tempe¬ rem sont ainsi distribués par le directeur géné¬ ral de Xlntendance des Ilotes, cbacun sage- nouille en les recevant. La distribution faite, le hérautd’armescrie: Prosternez-vous (,kheou)! — Relevez-vous (híng) \ On accomplitde nouveau le cérémonial des trois agenouillements ( sân koueí), et des neitf prosternements (Kieou kheou)-,
  • 201 CHAPITRE IX. puis on se releve. L’ambassade est reconduite. Le grand marechal du palais, conformément à ses instructions, accompagne 1’ambassadeur tri- butaire, avec les attachés ofíiciels etles person- nes de sa suite, jusqu’a leur sortie. « Des faveurs spéciales de l’empereur sont accor- dées au Ministere des Rites, selon les règlemenls établis1; la cérémonie finie, chacun s’en retourne. « Yoilà le ceremonial de la remise des pre¬ sents conférés par l’empereur. §. 5. Reconduite de I’ambassade k Ses affaires étant terminées, l’ambassadeur tributaire se disposeàretourner dans son pays2. VIntendance des provisions de la cour [Kouang- lou ssé) le pourvoit de bestiaux, de vins, de fruits et de legumes. L’un des vice-présidents du Ministere des Rites, fait garnir de nat- tes de bambou, et de tout ce qui est néces- saire pour se reposer, les hôtelleries dans les- quelles l’ambassadeur et sa suite s’arreteront, % i 1 « Yoyez pour plus de détails le ceremonial Kia-li. » (Éd. chin.) 2 Jusqu’a ce jour les Chinois n’ont pas connu les ambassadcs ou missions permanentes.
  • LE CÉRÉMONIAL CHINOIS. 205 comme cela est present clans les règlements de ce ministère. Àinsi qu’on l’a fait dans F origine, à leur arrivée, on les fera accompagner par des mandarins et une escorte sufíisante pour re- tourner dans leur pays. Le ministère de la guerre fait changer de temps en temps cette es¬ corte, et il faitsurveiller attentivement les four- nitures des provisions1. Le Ministère des rites, pour commencer le voyage, fixe un jour déter- miné; chaque commandant militaire est ins- truit de ce qu’il doit faire. Le gouverneur général et le gouverneur en second des pro¬ vinces, que l’ambassadeur voyage par eau ou par terre, le pourvoiront de toutce quilui sera nécessaire pour voyager: hòtelleries, bateaux, chars, et provisions de bouche de toutes sortes. Les mandarins civils et militaires veilleront à lasuretéde sa marche. On observera le même cérémonial que celui pratique à Farrivée des tributs protégés, sur toutes les routes ou ils passent dans les provinces, pour se rendre à leur destination. Les presents gracieux de 1’empe- 1 « Si e'est un envoyé de la Corée, on change l’escorte et on renou- velle les provisions à la douane de Chan-hai, par ou il est conduit dans sa route.
  • 206 CHAl’ITRE IX. reur seront diriges par un employe de VInten¬ dance des routes, qui conformera ses instruc¬ tions à celles du Ministere des Rites. A leur retour, ayant accompagné l’ambassadeur tri- butaire jusqu’au delà dela frontière, passée à un jour déterminé, ils viendront ensuite rendre compte à leurs chefs respectifs du résultat de leur mission. « Voilà le ceremonial qui concerne la recon- duite des ambassades1. » 1 Tai-thsíng thoúng li. Kiouan ou livre 45, de 1’édition de 1824, et 43 de celle de 1756. Voir ci-devant, page 175, note l,ou le numéro du livre a été omis à 1’impression.
  • CHÀPITRE X. NOUVEACX TRAITÉS. EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CHINOIS. Les Traités de Tien-tsin contractés par la Chine avec les puissances occidentals, en -1858, vont devenir la base d’un droit international nouveau entre la Chine et ees mèmes nations. Ce droit est d’autant plus nouveau a la Chine que cette puissance orientate a admis pour la pre- mière fois, dans ces traités, le principe des am- hassades reciproques et permanentes contraires aux anciens usages asia tiques*. La Turquie et 1 L’établissement des Missions permanentes esl relativement très- moderne ; il ne date guère que du quinzième siècle, époque ou s’é- tablirent aussi les armées permanentes. L’antiquité ne l’a pas connu.
  • 208 CHÀPITRE X. Perse, par leur contact plus direct et plus an- cien avec les nations occidentales avaient déjà, depuis longtemps, ad mis ce même prín¬ cipe du droit européen, mais à contre-coeur et comme une déchéance; la Chine, et le Japon à sa suite, enl’adoptant, semblent avoir l’instinct qu’ils perdent quelque chose deleur droit de souveraineté, quoique 1’étahlissement soit re¬ ciproque. Il leur faudra du temps pour s’ac- coutumer à ces nouveaux usages et pour ne pas voir dans les ambassadeurs europeens des en- nemis caches qui étudient leurs faiblesses pour les mettre à profit. On peut lire dans les Rela¬ tions des diverses ambassades envoyéesen Chine par des puissances européennes, quelle sur¬ veillance incessante, et injurieuse même, les entourait. Ces ambassades étaient reçues, selon l’usage antique, comme des hates, en remplis- sant envers elles les plus hauts devoirs del’hos- pitalité, presents minutieusement dans les Rè- glements ou Statuts rituels. Dès l’instant que l’ambassadeur mettaitle pied sur le sol chinois, il devenait l’hote de la Chine, et toutes ses dépenses étaient à sa charge. 11 est vrai que, comme dans toute autre hospitalité, Yhote
  • EXAMEN DU CEREMONIAL CHINOIS. 209 reçu avait aussi des devoirs à remplir envers 1 hate recevant. Avec les missions permanentes cet usage des temps passés va sans doute dis- paraitre. Mais il restera la question du Ceremo¬ nial, qui, comme on l’a vu précédemment, a joué un si grande ròle à la cour de Peking. Nous croyons devoir Fexaminer ici. Examen du Ceremonial chinois. Cette question du Ceremonial joue bien aussi un certain role dans l’histoire politique et diplo¬ matique de FOccident; mais elle n’y a pris, que nous sachions, ni les formes ni l’impor- tance qu’elle semble avoir revêtues depuis plus de trois mille ans en Orient, dans la plus an- cienne monarchic, ou les traditions de l’an- cien monde se sont intégralement conservées. Ce n’est pas de nos jours que date la lutte inter- minée entre Fesprit oriental et Fesprit occiden¬ tal. Déjà du temps de Darius, roi de Perse, cette longue lutte avait commencé, puisque, selonVa- lère Maxime qui lerapporte ', les Athéniens con- 1 «Athenienses autem Timagoram, inter officium salutationis Da- rium regem more gentis illius adulatum, capitali supplicio affecerunt; 14
  • 210 CHAP1TRE X. damnèrent à mort Timagoras pour avoir salué Darius à la manierepersane, dans la pensée que 1’lionneur deleur cité avait été humilié par cet acte servile de Tun de ses citoyens, et quec’etait làun crime des plus graves! » Ce fait n’est pas le seul que nous offre Fhistoire grecque. Un autre Athénien., Conon, se rappelant sans doutel’exem- ple de Timagoras, ne voulutpasva/werArtaxerce (Mnémon)prèsduquelilavaitété envoyé parses concitoyens, pour les affaires de la republique^ à la maniere persane, c/est-à-dire chinoise. On peut lire dans Cornélius TNépos le récit de ce fait que l’on croirait s’ètre passé à la cour de Peking : te Conon, ayant été envoyé prés d’Artaxerce par Phaniabaze, dansle butd’accuser Tissapher- nes, fut, à son arrivée, adressé d’abord , selon 1’usage des Perses, au Chiliarque, ou cbef mi- litaire, quitenaitle second rang dansTempire, et se nommait alors Tithrausten, auquel il té- moigna son désir d’avoir un entretien avec le roi; car personne n’était admis prés de lui unius civis humílibus blanditiis totius urbis sua? deeus Pérsica; domi¬ nation! submissum graviter ferentes. (Valère Maxime, 1. VI, chap. 3, De Severitate, p. 312-313. Édition desDeux Ponts .)
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CHINOIS. 211 sans cette formalité. Le ministre lui dit done: « 11 ny a pasde milieu ; réfléchis bien si tu pre¬ feres parler au roi, plutót que de lui exprimer parlettresce que tuas à luiconfier. Carilestné- cessaire, si tu viens en presence du roi, que tu le salues en te prosternant devant lui. Si cela te paraít trop grave, je ne vois pas d’autre moyen que de mettre par écrit ce que tu veux qu’il sache. Conon répondit alors. Quanta moi, je ne vois rien de grave dans la maniere, quelle quelle soit, dont je devrai honorer le roi; mais je crains que ce ne soit un opprobre pour mon pays, si, lorsque je suis Venvoyé d’une nation qui a 1’habitude de commander aux autres, je me conduisais plutôt a la mode des barbares qua la sienne. C’est pourquoi il transmit au roi par écrit ce qu’il voulait lui dire enpersonne » 1 Hujus accusandi gratia Conon a Phamabazo ad regem missus, posteaquam venit, primum, ex more Persarum, ad chiliarchum, qui secundum gradum imperii tenebat, Tithrausten accessit, seque os- tendit cum rege colloqui velle. Nemo enim sine hoc admittitur. Huic ille : <- Nulla mora est; sed tu delibera utrum colloqui malis, an a litteris edere qua; cogitas. Necesse est enim, si in conspectum ve- « neris, venerari te regem (quod 7cpo
  • 212 CHAP1TRE X. Avant Conon, Thémistocle, au dire de Plu- tarque, eutmoins de scrupule ou plus de poli¬ tique. » Thémistocle, se voyant dans un mo¬ ment critique, s’adressa d’abord à Artabane, capitaine de mille hommes d’armes Il lui dit quil étaitgrec de nation et quil désirait entre- tenir le roi d’affaires très-importantes que ce * prince lui-même avait fort à coeur.— « Etran- « ger, lui répondit Artabane, les lois des hom- « mes ne sont pas lesmêmes partout; ce quiest « beau pour les uns ne Test pas pour les autres; « mais il est beau pour tous de respecter et de « maintenir les lois de leurs pays. Vous autres, « Grecs, vous estimez, dit-on, au-dessus de tout, « la liberte et Végalité. Pour nous, entre un « grand nombre de belles lois que nous avons, u la plus belle à nos yeux est celle qui nous or- « donne d’honorer le roi, et d adorer en lui l’i- « mage du Dieu qui conserve toutes choses. Si « quemvis honorem habere regi; sed vereor ne civitati mese sit op- « probrio, si, cum ex ea sim profectus qua3 cseteris gentibus impe- « rare eonsueverit, potius barbarorum quam illius more fungar.» Itaque buic, quae volebat, scripta tradidit. (Cornélius Népos, Vie de Conon.) « C’est-à-dire Chiliarque, le chef militaire, ou second dans VÉtat, comme dit Cornélius Népos.
  • EXAMEN DU CEREMONIAL CHINOIS. 213 « done, tu veux t’accommoder à nos usages et « Vadorer, tu pourras, comme nous, le voir et « Fentretenir. Si tu es dans d’autres sentiments, « tu ne luiparleras quepar des intermédiaires : « car la coutume de Perse est que personae ne « puisse recevoir audience du monarque sans a Vavoir adore. — « Artabane, lui répondit Thémistocle, je « suis venu ici pour augmenter la gloire et la a puissance du roi; j’obeirai a vos lois, puisque « telle est la volonté du Dieu qui a élevé si liaut « Fempire des Perses; je ferai même que votre « maitre recevra les adorations d’un plus grand « nombre de peuples; que cela n’apporte aucun « obstacle au désir que j'ai de Fentretenir. — « Mais, reprit Artabane, qui lui dirons- « nous que tu es? car tu ne me parais pas un « homme ordinaire. » — Pour cela , repartit « Thémistocle, personne, Artabane, ne lesaura
  • 214 CHAP1TRE X. (c Celui-cilui ayant fait cette question, Thémis- « tocle répondit ainsi : « Granel roi, je suis « Thémistocle, Athénien, qui, banni et persé- « cuté par les Grecs, viens chercher un asile « auprès de toi... Artaxerce quoique rempli « d’admiration pour sagrandeur d’âme et pour « sa hardiesse, ne lui répondit rien dans cette « première audience; mais, aveeses amis, ilse « felicita de cet événement comine du plus •< grand bonheur qui put lui arriver. II pria le cc dieu Àrimane d’envoyer toujours à ses enne- « mis de semblables pensées, et de leur inspirer cc de bannir d’au milieu d’eux leurs plus grands « hommes. II fit aux dieux un sacrifice suivi « d’un grand festin; et il se coucha si transporte « de joie, que, la nuit, on bentendit s’ecrier « trois fois au milieu de sonsommeil: TaiThé- « mistocle VAthénien1! ■» CornéliusNépos, dans sa vie de Thémistocle, se garde bien de rapporter le même fait; il dit seu- lement que le vainqueur de Salamine écrivit à Artaxerce pour lui dire que, banni de toute la Grèce, il venait lui demander un asile et son 1 Plutarque, Fie de Thémistocle; traduction de Ricard.
  • EX A MEN DU CÉRÉMONIAL CHINOIS. 215 amitié; il auraitcru, sans doute, ternirla gloire de son héros, en faisant connaitre qu’il s’etait prosterné devant un roi barbare. Quoiqu’un grand nombre de Grecs se fussent rendus à la cour de Perse, il y en eut peu, au dire des his- toriens, qui se soient soumisau Ceremonial pra- tiqué par Timagoras et Thémistocle, Tun et 1 autre enfants d’Athenes. La conduite de ees deux Spartiates, dont parle Hérodote, qui s’etant dévoués à mourir pour le salut de leur patrie, se rendirent près de Xerxes, pour expier le meur- tre, commis à Sparte, desherauts envoy és par Darius, fut bien différente. « Ayant étéadmis, « dit Hérodote1, à leur arrivée à Suze, à l’au- « dience du roi, les gardes armés de lances les « voulurent contraindre d’abord de force à se « prosterner et« Vadorer; mais eux résistèrent « et dirent qu’ils ne le feraient jamais, dut-on « leur briser la te'te contre lesol; qu’ilsn’étaient « point dans l’usage d5adorer un homme, et « qu ils n’etaient pas venus pour pratiquer une « telle cérémonie. Après avoir agi ainsi, s’a- « dressant à Xerxès: « O roi des Médes! les La- « cédémoniens nous ont envoyés pour expier 1 Livre VII, ch. 136.
  • 216 CHAP1TRE X. « par notre mort celle des hérauts qui ont été « tuésà Sparte. » — Xerxès, qui avait Táme gé- « néreuse, leur répondit qu’il ne ressemblerait « point aux Lacédémoniens, lesquels, en faisant « mourir ses hérauts, avaient violé les lois les « plus sacrées parmi tous les hotnmes; qu’il ne « ferait point ce qu’il leur reprochait; et qu’en « les faisant mourir à son tour,, il ne voulait pas « justifier indirectement les Lacédémoniens de « leur crime. » Le Cérémonial de 1’ancienne cour des Medes, qu’Alexandre voulut adopter, après la conquête des Perses1, était le même que celui de la cour de Peking, ainsi que nous 1’avons déjà fait re- marquer précédemment. Selon Quinte-Curce, Valère Maxime et plu- sieurs autres écrivains anciens, la salutation ou plutôt Vadoration royale consistait à se prosterner le corps contre ter ré1', ce queSénèque 1 Plutarque raconte (Vie d’Alexandre) que Cassandre, fils d’An- tipater, étant arrive à la cour du ills de Philippe etayant vu quelques barbares adorer Alexandre, s’était mis à rire aux éclats; élevé dans les usages des grecs, il n’avait jamais rien vu de semblable. Alexandre en fut si irrité que, le prenant à deux mains par les cheveux, il lui frappa la tête contre Ia muraille. 2 « Itaque, more Persarum, Macedones venerabúndos ipsum
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CH1NOIS. 217 appelle servitude persique1. Aristote, dans sa Rhétorique, place parmi les choses qui hono- rent « les sacrifices, les louanges en vers ou en « prose, les recompenses, les préséances, les cc tombeaux, la nourriture aux frais publics cc (comme en Chine), cc certains usages barbares, cc comme celui deseprosterner, 1’extase » (pro- cc duite par un sentiment de haute vénéra- cc tion2), etc. » Selon Valère Maxime, la mère de Darius salua Hépha3stion, en 1’adorant à la manière perse, à la place d’Alexandre3. Tigrane, roi d’Armenie, voulut aussi, selon Plutarque ( Vie de Pompée, 56) se prosterncr bassement devant Pompée et lui embrasser les genoux; mais Pompée Pen empècha. Ce mode de salu¬ tation était aussi en usage ailleurs qu’à la cour des Perses. Selon Trébellius Pollion, Zénobie, salutare, prosternentes humi corpora Jussit. » (Q. Cured. VIII, 5.) « Referre in tanto rege piget superbam mutationem vestis, et desideratas humi jacentium adulationes, etiam victis Macedo- nibus graves, nedum victoribus, etc. » (Tite-Live, IX, 18, 3.);« Audi- toque eo, sex reliqui summse potestatis candidati, continuo equis delapsi (ut est mos Persarum) humi prostratis corporibus, Darium regem salutaverunt. « (ValèreMaxime, 1. VII, ch. 3.) 1 « Livre III, De Beneficiis, ch. XII, et De Ira, ch. XVII. 2 Tà papêapixà , oíov Típoaxuvrjastç, xa\ Ixaxáasiç. (Livre I, ch. V.) 3 « Hephsestionemque , more Persarum adulata, tanquam Alexandrum salutavit » (L. IV, cap. 7.)
  • 218 CHAIMTRE X. reine cie Palmyre était saluéc ou adorée à la manière des Perses1. Selon Tite-Live et Polybe (1. XV, •!,) le même usage aurait existe chez les Carthaginois, puisque les commissaires que Car¬ thage avait envoy és à Tunis (occupée par 1’armée romaine ) ne se bornèrent pas dans le conseil, selon les envoyés romains, à faire des libations aux dieux, après avoir adoré la Terre, ce qui est d’usage chez tousles autres homines, mais ils se pro sternerent servilement aux pieds de ceux qui faisaient par tie de ce conseil et les leurs baisèrent2! Plusieurs historiens anciens, entre autres Xénophon et Arrien, ont attribué à Cyrus l’introduction de ce mode de saluer les rois chez les Perses. « Dès qu’on vit Cyrus, dit Xéno- « phon ’, tous Vddorerent en se prosternant, « soit que 1’ordre eút été impose à quelques- « uns de ceux que se trouvaient présents de 1 « Adorata est more Persarum. » 3 npwTQV uiv ávaji.i[iv>Jaj60VTeç, wç oí zap’ixdviov TcpeaSeuiai, ^apa- y£vr]Ô£VT£ç £tç TúvrjTa 7upoç acpaç, xat rcap£XOóvT£ç dq to auvioptov, oò (XÓVOV toÍç Oeotç a-£Íaatvxo , xa\ xrjv yíjv r.coaxuv-qaa-.£v, xaOá-£p foilv sOoç toíç àXXotç áv0pcoTroíç* àXXà xat 7i£aóvx£ç l~\ tvjv yfjv áy£vvw; touç nóooíc, xaiacpiXotEv tojv iv tw aov£opto), x. X. (Polybe. Édition Didot.) 3 Cyropédie, 1. VIII, ch. 3, § 14. Édition Didot.
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CHINOIS. 219 « donner les premiers l’exemple de ce mode cc de témoigner leur respect; soit que tous les « spectateurs eussent été comme frappés en a même temps d’admiration à la vue de Cyrus, cc Ce qu’il y a de certain, c’est que jusqua ce « jour aucun Perse ne s’étail ainsi prosterné cc devant llll (IIpo
  • 220 CHAP1TRE X. « que cette humiliation s’estpropagee chez les « Perses et les Medes; n’oublie pas, cependant, « que les Scythes, ces hommes pauvres mais li- « hres (auTovouot.) donnèrent une bonne leçon à « ce mêrae Cyrus, dans la personne de Darius; « les Athéniens et les Lacédémoniens dans celle (< de Xerxès; Cléarque et Xenophon, avec seu- « lement dix mille hommes, dans celle d’Ar- « taxerce; et dans celle aussi de ce même « Darius, Alexandre avant qu’il n’eut voulu se « faire adorer. » On nous pardonnera cette excursion, un peu longue peut-être, dans cette antiquité grecque ou Ton respire toujours comme un air plus pur etoú ladignité de riiommesemhle avoir trouvé sa plus haute expression. Le monde grec est, sous presque tous les rapports, l antithòse du monde oriental. Mais ce monde n’est plus qu’un sou¬ venir. Ce fut sans doute après avoir réuni sous sa domination la Médieetla Bahylonie, que Cyrus, comme plus tard Alexandre, enflé de l’orgueil de ses conquêtes, et séduit par les civilisations medique et habylonnienne, en prit les formes adulatrices, pour employer une expression toute
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CH1NOIS. 221 spéciale1. C’est alors que les rois de Perse aché- ménides prirent ces qualifications de Méga- dostes (MeyaàoW/iç, Hérodote, VII. 10o). pour Bagadaustâ « ami de Dieu; » Mégacidres (Meya- fftòpvx, id., VII, 72), pour Bagacithra, « rejeton de Dieu ; » Mégapanos (Msyáiravoç, id., VII, 62), pour Baga pana, « protégé de Dieu; » Maga, on Baga, et plus tard Bog2, signifiant Dieu dans les langues ariennes parlées à la cour de Perse. On trouve dans les inscriptions hiérogly- pliiques, des qualifications semblables données aux rois d’Égypte \Amon mai, « aimé d’Amon; » « Phta-mai, aimé de Plita; » Amosis ou amasis, « pour Oolimosou Ahmos, enfant dela Lune; » Thoutmes, « né de Thot; » Ainnemôs; « né ou 1 Le verbe adulari, a été spécialement employe par les écrivains latins pour exprimer le mode servile de témoigner son respect aux rois asiatiques; ce qui, en grec, s’exprimait par le verbe rcporâuvsíí ; more adulantium procubuerunt. (Tite-Live.) Le verbe grec exprime la même idée que Kéou-théou en chinois; cette dernière expression signifiant littéralement : /rapper la terre de son front. Le verbe latin exprime, lui, non Vacte matériel du prosternement, mais Vacte moral de servilisme que le prosternement suppose. 2 Bhaga dans le Sanskrit védique, baga en zend, et bog en russe, signifient Dieu. Ce mot se retrouve dans le terme de Bog- doi-Khan, « souverain divin, »donné par les grands-ducs de Russie aux empereurs de la Chine. Yoir précédemment ce qui concerne les premières ambassades russes.
  • 222 CHAPITRE X. engendre d’Ammon, » etc. C’est ce dernier titre qu Alexandre avait ambitionné après sa con- quête de 1’Égypte , lorsqu’il se rendit au temple de Jupiter-^mmora pour y recevoir le bapteme divin. Les inscriptions découvertes dans les mines de Babylone et de Persépolis confirment ce quc les historiens anciens ont rapporté des preten¬ tions des rois dePerses. On y lit, par exemple : « Je suis Darius, souverain, roi des rois, roi des « Perses, roi des provinces comprenant: la « Médie, la Suziane, la Babylonie, l’Assyrie, « l’Arabie, 1’Égypte, la Lydie, 1’Arménie, la « Cappadoce, la Parthie, la Drangiane, la « Bactriane la Sogdiane, la Sacie, l’Aracho- « sie,1 etc. » Les rois de Perse actuels, qui ne sont pas de la race des Achéménides, ne porten t guère moins de titres; ils se donnent entre autres celui de Chahinchah, roi des rois, » etc. Quant à la Chine, ses souverains n’ont jamais pris d’autre titre (en dehors de leurs annees de l Inscription de Bisoutoun, de 1’année 510 avant notre ère. — Nous voyons encore de nos jours des souverains, sans avoir fait autant de conquêtes que Darius, prendre encore plus de titres.
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CH1NOIS. 223 règne) quecelui defils clu Ciei (thien-tseu), qui est assez beau, il est vrai, mais qui oblige aussi beaucoup celui qui se résout à le porter. Le Ceremonial, dont nous venons de pré- senter un aperçu bistorique cliez les anciens peuples de 1’antiquité, ne parait pas être d’ori- ginechinoise; dumoinson nevoitpas dans 1’his- toire et les livres anciens de cepays, qu’il re¬ monte à 1’époque même de Confucius, cinq cents ans avant notre ère. Ce grand philosopbe, qui a fait de la Chine une nation unique dans le monde, ne parait avoir ni pratique, ni re- commandé le Cérémonial en question. On ne le rencontre pas dansle Tchéou-li, ou « Rites de la dynastie des Tchéou ( 1 54-202 av. J.-C.) avec la même forme. Dans cet ancien Rituel, trois re¬ verences avec les mains pendant vers la terre, ou relevées sur le front, au-dessus de la tete, y remplacent les trois agenouillements et les neuf prosternements modernes. Le Maitre des cere¬ monies d’alors (Ssé i), qui cependant avait déjà un Cérémonial très-minutieuxet très-compliqué (qu’il était oblige, d’enseigner au roi lui-même), ne les connaissait pas encore. II parai trait que ce nouveau Cérémonial, qui a tout le caractère
  • 224 CHAFITRE X. d’un Ceremonial théocratique, conserve même en Europe, fut introduit en Chine sous le fa- meux Thsin-chi Hoang-ti, qui fonda la courtc dynastie impériale des Thsin (220-206 avant notre ère) et qui voulut renouveler entièrement la civilisation chinoise en faisant détruire par le feu tous les monuments qui auraient pu en rappeler le souvenir. Corame il voulut aussi introduire en Chine plusieurs autres usages des nations occidentales del’Asie, celui du Ceremonial assyro-médiquc1 pouvait bien en faire partie. Quoi qu il en soit, la pratique de ce Cérémo- nial était déjà bien profondément entree dans 1 Un fait simple en apparence, mais qui n’en est pas moins signi- flcatif, semble prouver du moins la commune origine du Cérémonial observe à la cour des anciens rois de Perse et celui observé en Chine, c’est que, selon Lucien (In navigp. 441, éd. Paris, 1613), dans l’acte d’adorer les rois de Perse, en se prosternant à terre, on devciit tenir les mains derrière le dos; et c’est ce que l’on doit faire aussi dans le prosternement chinois. On trouve également dans l’lnde une foule de formules de saluta¬ tions , selon le rang de la personne qui salue, sa condition; le rang et la condition de la personne saluée, etc., telssont, par exemple, le pranipâta, « actio procumbendi;»Yandjali, la salutation d’un infé- rieur vis-à-vis d’un supérieur, qui sefait en ayant les mains jointes, et en s’inclinant; enfin Yachthânga pâta, ou achtânga pranâma qui se fait, comme l’indique le nom, par la prostration à terre des hint membres, c’est-a-dire de tout le corps.
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CH1NOIS. 225 lcs usages de la cour de Chine, comme on en jugera par les faits suivants : « Yers Fan 71 5, dit Abel Rémusat1, des am- bassadeurs du khalife Walid vinrent offrir un tribut à Fempereur Hiouan-tsoung. Ils deman- mandèrent à être dispensés du prosternement dansl’audience qu’ils devaientobtenir. Ils furent de suite mis en jugement devant un tribunal, et la sentence du président declara qu’ils étaient dignes de mort, pour avoir commis contre les usages une faute irrémissible; néanmoins Hiouan-tsoung voulut bien leur faire gràce. II vint ensuite de nouveaux ambassadeurs, qui représentèrent que, dans leur pays, on ne se prosternait que devant Dieu et jamais devant les rois. On leur fit une sévère répri- mande; et ils se prosternerent. En 798 le khalife Haroun envoya trois ambassadeurs à Fempereur de la Chine; ils firent tous trois la cé- rémonie, et le premier ministre les combla de largesses. II faut remarquer qu’à cette époque les Chinois connaissaient fort bien Fimmense puissance des Árabes; qu’ils avaient avec eux des 1 Mélanges asiatiques, t. I, p. 441. Le fait est tiré des grandes Ánnales des Thang, 1. CCXXI, section dernière, p. 13. #
  • 226 CHAPITRE X. démêlésdans le Thibet et dans le Mawarenahar, et que 1’empereur Tíw-faowrtg- avait même à son service un corps auxiliaire d’Arabes qui 1’aidè- rent à reprendre ses deux capital es sur les re- belles. » Le P. Gaubil rapporte ainsi ce dernier fait, dans son Abrégé de l’histoire de la dynastie des Thang : « En 798 le Khalife Ga-lun (Haroun) envoya trois ambassadeurs à l’empereur; its firent la cérémonie de se mettre a genoux et defrapper du front contre terre, pour saluer l’empereur. Les premiers ambassadeurs des khalifes qui vinrent à la Chine eurent d’abord de la peine à faire cette cérémonie. L'histoire chinoise rapporte que ces mabométans disaient quils ne se mettaient a genoux que pour adorer le Ciel. Dans la suite, étant instruits de cette cé¬ rémonie, ilsn’eurent plusaucun scrupulepour la faire. C’est pour cela que l’histoire chinoise, en rapportant l’ambassade du khalife Ga-lun (Haroun), remarque que la cérémonie chinoise fut faitepar les ambassadeurs mahométans pour saluer l’empereur de la Chine. » Ce dernier khalife est le même que Haroun- al-Rachid, qui, trois ans après avoir envoyé
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CHINOIS 227 des ambassadeurs à Te-tsoung, empereur de la Chine, enenvoyaitun autre à Pempereur d’Occi- dent, qui la reçut à Pavie avec ses presents. L histoire ne dit pas si Pambassadeur arabe qui vint à Pavie se prosterna devant Charle¬ magne. Car il n’y avait alors que trois, grands empires dans le monde : celui de Charlemagne, celui des Khalifeset celui de la Chine. Onvientdevoir quelrôle ajoué dansle monde, depuis troismilleans, la question du Ceremonial. Nous terminerons cetaperçu enrapportant l’opi- nion d’un homme dont 1’autorité peut être in- voquéeàl’égal des plus hautes de Pantiquite et des temps mod ernes. « J’appris ensuite à l’empereur, dit Oméara, dans le Memorial de Sainte-Hélene, que lord Amherst avait été envoyé en Chine eomme ambassadeur de la Grande-Bretagne. II m’a dit qu’il pensait que les ministres anglais avaient eu tort de ne pas lui avoir ordonné de se sou- mettre aux usages du pays dans lequel il était envoyé, ou bien qu’ils1 n’auraient pas dú l’y 1 On a pu voir précédemment, par les aveux de sir J. F. Davis, que les ministres anglais avaient autorisé lord Amherst à se sou- mettre au Cérémonial chinois, s’il le jugeait utile au but des mis¬ sion. 15.
  • 228 CHAPITRE X. envoyer du tout... Un homme quiva dans un pays doit se soumettre aux usages reçus dans ce pays, et il ny aurait eu aucune bassesse, de la part de lord Amherst, a se soumettre devant Vempereur de Chine aux ceremonies praliquées par les premiers mandarins de cet Empire. « Si favais envoy é un ambassadeur en Chine continua-t-il, je lui aurais ordonné de sefaire instraire, par les premiers mandarins, des ce¬ remonies usitées devant Vempereur', et de s’y conformer, si on I’exigeait de lui, mais de ne rienfairede plus. Peut-être perdrez-vous main- tenant 1’amitié de cette nation et de grands avantages commerciaux, pour cet enfantil- lage ! » Ce dernier mot est caratérislique dans la bouche de Napoleon, qui connaissait lavaleurdu Ceremonial des hours. Thémistocle, dont 1’em- pereur avait’ invoque le souvenir dans nne 1 L’empereur ignorait que ce Cérémonial était imprimé ofílcielle- ment en Chine, comine cel ui qu’il avait fait rédiger sous son règne l’avait été à Paris, et que toute personne sachant le chinois pouvait en prendre connaissance. On peut le lire dans notre traduction. L’ou- vrage d’oii ce Cérémonial spécial. est tiré, n’avait encore, h notre connaissance, jamais été cité avant notre première traduction de 1844.
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CHINOIS. 229 circonstance memorable, en avait déjà jugé ainsi à la cour d’Artaxerce. La question se re- produira procliainement, sans doute, puisque, d’apres les traites de Tien-tsin, les puissances occidentales ont stipulé Fobligation, pdur la cour de Peking, de recevoir leurs ambassa- deurs. On verra quelle sera dorénavant leur poli¬ tique à cet égard. On sait déjà quelle a été jusqu’ici celle des puissances européennes : FAngleterre, la Hol- lande, le Portugal et la Russie, relativement à ce Ceremonial. Celle de la France n’a pas en¬ core eu occasion de se produire. Cependant, celui qui écrit ces lignes a pu connaitre celle du gouvernement de 4850, lorsqu’en 4844, ce gouvernement envoya un ministre plénipo- tentiaire en Chine pour négocier le traité de commerce avec cet empire, dont nous avons parlé pécédemment. Etvoicià quelle occasion (les personnes nommées dans son récit pour- rontle rectifier s’il y a lieu ) : Sur la fin de 1845, il avait publié dans la Revue de VOrient un article intitule : Documents of- ficiels chinois sur les ambassades étrangeres envoyéesprèsde Vempereur dela Chine. Cet ar-
  • 230 CHAPITRE X. tide avait attiré Fattention. M. de Lagrené, nommé envoyé extraordinaire et ministre plé- nipotientiaire en Chine, lui fit i’honneur de rappeler près de lui par Fentremise de M. Al¬ phonse Marey-Moiíge, l’un des attadiés de sa le¬ gation , pour lui demander s’il voudrait Fac- compagner en Chine. Au milieu de leur entre- tien, dans lequel ilvoulutbien lui dire que tout ce qu’il savait sur la Chine, il l’avait appris dans ses publications, il lui futdemandá s’il avait mis¬ sion d’aller jusqu’a Peking, etnonpasseulement à Canton? Dans le premier cas l’interlocuteur 1’auraitaccompagné avee plaisir.M. de Lagrené lui répondit alors qu’il n’irait pas à Peking, et quec’étaitlui qui enétait cause, parce qu’il avait publiédans la Revue de l’Orient une traduction du Ceremonial chinois observé par les ambas- sadeurs qui se rendent àla cour de Peking-, que cette traduction avait été lue au conseil des mi¬ nistres; qu’il en avait été délibéré, et qu’il avait été décidé que l’ambassadeur duroi des Fran- çais nepouvait pas se soumettre à ce Ceremonial. M. de Lagrené ajouta que, pour son compte per¬ sonnel, il ne voyait aucun inconvénient à s’y soumettre; qu’un ministre, un ambassadeur, de-
  • EXAMEN DU CÉRÉM0N1AL CHINOIS . 231 vait seconformer aux usages de la cour près de laquelle il était accrédité1. Maisqu’enfin il obser- xerait les instructions quilui étaient données. Dans l’étatactueldeschoses, ilseraitpeut-être bon que les puissances signataire des Traités de 7 ien-tsin s entendissent sur la marche qu’elles veulent suivre, les instructions qu’elles veulent donner à leurs ambassadeurs qui résideront à Peking, touebant ledit Ceremonial. II est peu douteux quele Mmistere des Rites nefasse quel- ques concessions à cet égard, et il est certain qu’il ne montrera pas autant de rigueur envers les ambassadeurs européens que les ministres de Hiouan-tsoung en montrèrent envers les ambas¬ sadeurs du khalife Haroun (voir p. 225); mais il est également peu douteux que ce Mi- nistere des Rites fera le moins de concessions possible aux idées européennes, parce qu’il sait que ce sont précisément ces usages, réputés in- violables par lesChinois, qui, depuis trois mille ans, ont maintenu ce peuple remuant et actif sous leur grande discipline, et en ont fait unÉtat unique dans le monde. 1 M. de Lagrené exprimait ici la rmême opinion (que Tempereur Napoléon à Sainte-Hélène.
  • 232 CHAP1TRE X. L’Europe n’a eu jusqu’à ce jour qu’une faible et souvent fausse idée de Ia Chine. Elle aentrevu à peine quelques-unes de ses lointaines perspec¬ tives, aperçu quelques-uns de ses usages. Elle serait stupéfaite détonnement si elle connaissait le corps de ses Lois rituelles qui règlenttousles actes de laviesociale, depuisceuxde Fempereur jusqu’a ceux du dernier des mandarins ou fon- tionnaires publics; car Fempereur, que Fon croit en Europe un mon arque absolu, a moins de pouvoir personnel réel que le plus constitu- tionnel des monarques européens: il estsounds aux Lois rituelles. II pratique lui-même le Ce¬ remonial en question, dans une foule de cir- consiances : lorsqu’il célèbre le grand Sacrifice au Ciei, le sacrifice a la, Terre, etc., qu’ilfaitla cérémonie prescrite au temple du Premier La¬ bour eur ; du Premier Éleveur devers à soie; des Premiers Sages, à la tète desquels estplacé Con¬ fucius, de YEsprit du Ciei; de F Esprit de la Terre; de la Grande Année sidérale, etc., etc. Seulement, dansces occasions, Fempereur ne fait que trois genuflexions et neuf reveren¬ ces [híngsânkouéikieou pêi li). II lesfait aussi devant sa mere, dans toutesles occasions solen-
  • EXAMEN DU CÉRÉMONIAL CH1NOIS. 233 nelles; comme le jour anniversaire de sa nais- sance. D’unautre coíé, les fils del’empereur font de- vantleur père lacérémoniedes trois agenouille-• meats et des neuf prosternements; 1’impératrice aussi, sauf qu’au lieu de neuf prosternements, elle fait neuf reverences. Tous les autres princes du sang, les grands mandarins titrés, les rois feudataires même, lorsquils vont recevoir Vin- . vestiture1 de l’empereur, font le ceremonial cn question2. II est done très-peu probable que les gouver- nements européens parviennent à faire changer ces usages en leur faveur, au moins de long- temps. Si nous avions un avis à ouvrir dans la question nous dirions, d’abord, qu’il est impos¬ sible aux ambassadeurs ou envoyés européens d’accepter ce même cérémonial, au moins sans modifications; et ensuite qu’il serait préférable que chaque ambassadeur ou envoyé observât le 1 Ces rois feudataires sont ceux de la Corée et des íles Liéou- khèou. Dans 1’édition de 1753, on y comprenait aussi les rois du Toung-king et de la Cochinchine. 2 La curieuse cérémonie de Vinvestiture est aussi classée parmi les Rites de f hospitcilité; elle suit immédiatement le cérémonial des ambassadeurs.
  • 34 CHAP1TRE X. Ceremonial de sa propre coar, comme il est reçu déjà qu’il en porte les habits. Chaque na¬ tion, chaque peuple, gardera alors sa physiono- ■ mie. Les ambassadeurs chinois qni seront en- voyés près des cours européennes, ou en Amé- rique, y observeront le cérémonial de leur cour; cela ferait cesser tons les conflits. -
  • APPENDICES I. ( Voir page 32.) LETTRE D’ARGOUN A PHILIPPE LE BEL TRADUITE DE L’ORIGINAL EN LANGUE MONGOLE ET EN ÉCRITURE OUÍGOURE , CONSERVÉE Al'X ARCHIVES DE FRANCE. Par la puissance clu Dieuéternel, sousles auspices du khagan Argoun, notre parole : Roi de France, par l’envoyéMar-Bar-Sevma Sakhora, tu m’as mandé : « Quand les troupes de Fllkhan marcheront contre « 1’Égypte, nous partirons d’ici pour nous joindre à « lui. » Ayant agréé ce message de ta part, j’ai dit que nous nous proposions, confiants en Diéu, de partir dans le dernier mois d’hiver de 1’année du tigre (janvier 1291), et de camper devant Damas, vers le 15 du pre¬ mier mois duprintemps (vers le20 février). Si tu tiens parole etenvoies tes troupes à 1’époque fixée, et que Dieu
  • 236 APPENDICES. nous favorise, lorsque nous auronspris à ce peuple Je¬ rusalem, nous te la donnerons. Mais manquer au ren- dez-vous serait faire marcher inutilement les troupes; cela conviendrait-il? Et si ensuite, Tun de nous n’est pas prêt pour agir avec F autre, quel avantage celui-ci obtiendrait-il? Je fais partir Mo usher i l le Tchurtchi1 qui te dira que si tu nous envoie des ainbassadeurs sacbant parler plusieurs langues et nous apportant en présent des choses rares etagréables de France, avec des pein- tures de différentes couleurs, nous Fen saurons bon gré, parla puissance de Dieu et la fortune du Khagan. Notre lettre est écrite le sixième jour de la dernière moitié du premier mois d’été de Fannée duboeuf(1289), dans notre résidence de Koundoulan. II. ( Voir page 37.) LETTRE D’OELDJAITOU A PHILIPPE LE BEL. OEldjaitou, Sultan, notre parole. Roi de France, Sultan, il n’a pas pu vous écliapper que vous, les sultans des Francs, tous, dès Torigine, vous avez été liés d’amitié avec nos bons bisaieul, aieul, 1 Ou Coaroudji, qui prend soin des armes (du prince), armiger, garde du souverain. Mouskeril est transcrit Busquarel dans la Note diplomatique citée dans le texte, p. 32 et suiv.
  • APPENDICES. 237 père et frère ainé, et que eux tous, quoique éloignés, se regardant Fun Fautre comme voisins, se sont mutuel- lement envoyé des exprès avec des présents d’amitié, dans le but de se faire diverses communications. Main- tenant que, par la puissance de Dieu, nous sommes montésur le grand trone, nous ne nous écarterons pas des commandements de nos prédécesseurs , notre bon aiieul, notre bon père, notre bon frère ainé; nous suivrons leurspréceptes, et cequecesbonsaleux vous ontpromis, nous le tiendrons comme si leurs paroles étaient nos propres serments. Nous nous lierons cFamitié plus en¬ core que par le passé; nous nous enverrons des ambas- sadeurs. Telles sont nos pensées. Nous, frères ainés et cadets, nousétions desunis, par Feffet de paroles ealomnieuses de méchants vassaux ( karadjous ); maintenant Temour-Khagan, Toktogha, Tchabar, Togha et nous, principaux descendants de Tchinggis-Khan; nous tous, ainésetcadets, nous sommes réconciliés par Finspiration et avec Faide de Dieu; en sorte que depuis le pays des Nangkiyas (la Chine méridio- nale ), àForient jusqiFau lac de Tala, nos peuples sont unis et les chemins sont ouverts. Nous sommes conve- nus de tomber tous ensemble sur celui d’en tre nous qui changerait de sentiments. Ne pouvant oublier les liens d’amitie qui vous ont unis à notre bon aleul, notre bon père, notre bon frère ainé, je vous envoie cleux messagers, Mamalak etTou- man. II nFa été rapporté que, vous, sultans des Francs, vous viviez dans la concorde; et vraiment! qui pour- raitètre meilleur que la concorde? Chez nous aussi, nous tomberions tous ensemble, par la puissance de
  • 238 APPENDICES. Dieu, sur celui qui troublerait notre union : Dieu le sait ! Notre lettre estécrite en l’an 704, le 8e da premier mois d’été de Fannée du serpent ( 13 ou 14 mai 1305 ), dans notre résidence RAlidjan.1 1 Les deux Lettres qui précédent ont été données intégralement par M. le Baron Constantin d’Ohs son, dans son Histoire des Mon¬ gols (4 vol. Amsterdam 1852,) d’après une traduction allemandc deM. Isaac Jacob Schmidt, publiée à S.-Péterbourgsen 1824, et qui accompagnait une nouvelleédition de lui du texte mongo). Nous gra- vons revues nousmême sur 1’original.
  • TABLE DES CHAPITRES. Pages. Chapitre ler. — Préambule. 1 — II. — Relations anciennes. 5 — III. — Relations pendant le moyen âge. 25 IV. — Relations modernes. — Ambassades por- tugaises. 41 — V. — Ambassades liollandaises. 47 — VI. — Ambassades russes.. 73 — VII. — Ambassades anglaises. 109 — VIII. — Traités de 1842, 1843 et 1844. 145 — IX. — Le cérémonial chinois pour la réception des ambassadeurs. 177 — X. — Nouveaux traités. — Examen de la ques¬ tion du Cérémonial 207 Appendices. — Lettre d"Arcjoun a Philippe le Eel....... 235 Lettre d'OEldjaitou au même. 236 FIN DE LA TABLE.
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