• LE CHRISTIANISME EN CHINE EN TARTARIE ET AU THIBET
  • OUVRAGE8 DD MÊME AUTEUR. SOUVENIRS D’UN VOYAGE DAIS LA TARTAIE, LE THIBET ET LA CBIIE PENDANT LES ANNÉES 1844-, 1845 ET 1846 PAR M. IIITC Anclen misslonnaire apostolique cn Chine. 2 VOL. IN-8u, 12 FR. —LE MF.MF. OUVRACE, 2 VOL. IN-12, 7 FR. L’EMPIRE CHINOIS FAISANT SUITE A L’OCVRAGE 1NTITULÉ SOUVENIRS D’UN VOYAGE DANS LA TARTARIE ET LE THIBET PAR M. IIUC Ancien missionnairc apoatolique en Chine. OUVRACE COURONNÉ TAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE 2 ml. gr. in-8°, imprimes à l imprimerie irapériale, aiec une carie. 16 (r. LE MÊME OUTRAGE, 2C EDIT., 2 VOL. IN-8fc, AVF.C UNE CARTE, 12 FR. TYFOCRAPHIK DE II. FIRMIN DIDOT. — MESNII. (EURE).
  • EN CHINE EN TARTARIE ET AU THIRET PAR M. HUC Ancicit miuionnaire npo.itoliqae en Chine. ^'-rõhi t(T^ 'íXZ-ri r/ 6S^ ^ri'i ■ f ~/ -ST-rCV-r-/» Oh! qu’il est difficile de cooverlir las homnies! (l.es V2 articles de rEnsrignemciit de Rouddli».) tome second """" A*■'«•ao» oh oap dí n»ii.|»íll9 D* LA BíjUSTir TARTARK-MA*TCH ' PARIS _ GAUME FHÈRES, LIBRAIRES-ÉD1TEURS *[0 RUE CASSETTE, 1 1857 L'auteur et lediteur ** féscrvent le droit de traduction et de reproduction à Ictrnnger.
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  • LE CHRIST! A.NISME KN CHINE, EN TARTARIE ET AU THIRET. CHAP1TRE PREMIER. Espérance. _ Établissement portugais sur la còte do ’remières conquêtes des Portugais racontées par un — 1\. Les Portugais vont à la dérouverte du Catay de Marco-Polo. — Ils abordent à Canton. — Ambassade de Thomas Pires á Peking. — Deplorable issue de cette entreprise. —V. Fran¬ cois-Xavier prend la résolution d’aller évangéliser les Chinois. — Apivs de nombreuses contrariétés, il arrive á 1’ile de Saneian. — M»rt de saint François-Xavier en vue de la Chine. — VI. Gaspard de la Croix, premier missionnaire qui pónétredans 1’Empire Célesfe. — Helations eommerciales des Portugais avec les Chinois. — Établisse- nienl de Macao. - Le P. Roger. — Le P. Matthieu Ricci. — Premiere mission dans la province de Kouang-Si. I. Le.s missions calholiques flu moven Age, don I nous avons essayé d esquisser le tableau, n’eurent pas tous les résultats qu onétait peut-être en droit d’attendre, après les etíorts si persévérants des nombreux mis- sionnaires qui ne cessèrent à cette époque d’évan- géliser les populations de 1’extréme Orient. f,es chré- T. II. i
  • 2 DÉCOUVERTE DE LA CHINE tientés fondées au prix d’immenses sacrifices par les religieux des ordres de Saint-François et de Sainl-Do- minique, assez florissantes dès 1’origine, ue jetèrent jamais sur ce sol ingrat des racines profondes et eapables de résister aux persecutions. Ces peuples, aux yeux desquels la lumière de 1’Évangile avait un ins¬ tant brillé de tout sou éclat, retombèrent bientôt dans leurs ténèbres et s’égarèrent encore loindu sender qui mèue a Dieu, c’est-à-direà la vérité et àla vie. Cepen- dant, il taut le reconnaítre, les nombreuses tentatives de propagande -religieuse, les constants efforts de 1’Églisepourconvertiretciviliser las nations paíennes, eurent des résultats qui peut-étre n’ont pas été assez remarqués. Les travaux des missionnaires contribuè- rent puissamment à préparer les prodigieux dévelop- pemenlsde la civilisation européenne, et laissèrent en mêmo temps dans 1’extréme Orient de curieux sou¬ venirs de la prédication catholique. Les peuples de la haute Asie étaient demeurés pen¬ dant de longs siècles complement inconnus à 1’Occi- dent. Le monde romain ne soupçonnait pas même qu’il existàt au fond de cet Orient mystérieux un empire immense, semé de grandes et riches cités, avec d’in- nombrables habitants tròs-avancés dans les arts, I industrie, 1’agriculture et le commerce. Ainsi, deux systèmos de civilisation s’étaient établis aux deux exlrémités de I’ancieu continent; ils avaient grandi et s’étaient développés depuis des siècles sans com¬ munication, saus influence mutuelle. Cliacun exploi- tait et faisait vatoir son propre fonds. Mais voilà que tout à coup des guerres gigantesques, inouies, mettent eu contact ces deux grands corps. L’expansion prodi-
  • PAR LES VAVÍGA.TEURS EOKTEGAIS. 3 gieuse des races tartares fait déborder les vieilles civi¬ lisations de I’Asie vers 1’Occident, en même temps que les croisades vont communiquer à 1’Orient les idées nouvelles qui fermentent en Europe. II y eut alors une môlée incroyable; des communi¬ cations de tout genre s’établirent entre les descendants de Sem et ceux de Japhet, entre ces enfants d’une môme famille qui avaient vécu si longlemps séparés. On fit de part et. d’autre de nombreuses tentatives d’ailiance et de fusion. Vingt ambassades furent en- voyées par les Tartares en Italie, en Espagne, en 1*rance, en Angleterre. De leur côté, les princes chré- tiens, les papes surtout, lirent partir pour les États du grand khan des légations et des missionnaires. Les correspondances furent longlemps très-actives... et, chose singulière! il ne tint pas aux Tartares qu’une coalition cimentée entre eux et les croisés ne ruinàt pour toujours la puissance de I’islam en Europe et en Asie. Les rapports officiels et los entrevues solennelles des ambassades ne furent pas les seules occasions qui mirent en communication des peuples jusque-Ià étrangers les uns aux autres. II y eut des rapproche¬ ments plus obscurs et peut-être plus efficaces; ce fu¬ rent comme des courants, des infiltrations cachées qui s établirent par les voyages d’uue foule de particu- liers, entrainés aux deux extrémités du monde, à la suite des envoyés et des armées. On vit des Mongols a Home, à Paris, à Avignon, à Londres, à Barcelona et dans plusieurs autres villes importantes de I’Europe. Les Francs, comme on disail à cette époque , se trou- verent transportés à d’immenses distances des lieux qui
  • uécou verte i>e i.a chine lesavaientvusnaitre. lls Iraversaient courageusement 1’Asie entière pour s’acquitter des missions diploma- tiques qui leur étaient confiées , et pour prêcher l’É- vangile aux infidèles. On sail que les envoyés du souverain pontife avaienl ordre, en remission deleurs péchés, d’observer les moeurs et la manière de vivre des peuples lointains qu’ils allaient visiter. Une telle recommandation ne pouvait manquer d’amener une foule d’observations capables dc favoriser les pro- grès de 1’Europe. Au moyen âge, les arts et Pindustrie avaient tout à gagner à la fréquentation des nations orientales. Nous avons cité et analysé les voyages de Rubruk, de Plan-Carpin, de Marco-Polo, d’Odéric de Frioul et de quelques autres. Mais, à cette époque, on était bien plus en état d’exécuter des courses lointaines que d’en écrire les relations. Aussi le plus grand nombre de ces intrépides voyageurs sont tombés dans 1’oubli; car ils ne nous ont pas laissé Phistoire de leurs cu- rieuses pérégrinations. Cependant, les observations qu’ils purent faire dans les pays élrangers ne furent pas perdues. Do retour dans leur patrie, ils racon- tèrent les choses merveilleuses qu’ils avaient vues : leurs récits étaient sans doute enrichis de quelques exagérations; les objets n’avaient pu manquer de grossir un peu à leurs yeuxétonnés ; mais ils durent, malgré cela, rapporter une foule de renseignements exacts et utiles. Ils déposèrent en France, en Alle- magne, en Ualie , dans les monastères, dans les cha¬ teaux, et jusque dans les derniers rangsde la soeiété, des seraences précieuses qui devaienl germer plus tard. Aussi, pendant que les idées et les arts de l’EJõ-
  • o PAR LES NAV1GATECRS PORTUGAIS. ro|)e allaient étonner les Asiatiques, les connaissances el ’es pi'oduits de 1’Asie venaient, en échange , se manifestei1 à I’Europe surprise etémerveillée. La boussole, la poudre à canon et 1’imprimerie, ces b ois grandes découvertesqui ont donné une si grande impulsion n la civilisation européenne, sont le ré- sultat des rapports que les missions établirent entre 1’Occident et 1’Orient. La polarité de Faimanl avail été reconnue et mise en oeuvre à la Chine dès les temps les plus reculés. Lorsque les missionnaires navi- guaient le long des còtes et sur les grands lacs de I Empire, ils remarquaient certainement à bord des jonques chinoises une petite boite avec une aiguille aimantée et appelée Ting-nan- Tchen, c’est-à-dire aiguille qui fixe le sud. Les matins s’en servent pour s’orienter. II y a -4406 ans, disent les livres chinois, qu’un héros y eut recours pour reconnattre la route du midi, au milieu des ténèbres dont un mauvais génie I avait environné. Ce récit n’est qu’une fable, mais une fable ancienne est en pareil cas une excel- lenteautorité. Les mômes missionnaires avaientdíWoir ilans les armées tartares et chinoises ces machines terribles, nommées ho-pao, ou canons à feu, quilan- çaient, au moyen de poudres inflammables, despierres et des boulets contre les fortifications des villes. Le savant P. Gaubil décrivant, d’apres les historiens chinois , le siége de Kai-Fong-Fou, au commencement du treizième siècle, s’exprime ainsi (1) : « .... On avail dans la ville des pao à feu qui jetaient des I tidubil, JHstoire de la dynaslie (les Mongols, tine de ihisloire ehinoise: Paris. 1739, p. 71,
  • g DE'COCVKRTK l)E IA CHINE « pieces de fer en forme de ventouse. Cette ventouse « était remplie de poudre; quand ou y roettait le teu, « cela faisait un bruit semblable à celuid un lonneile « et s’entendail de cent ly (10 lieuesV L endroit oú « elle tom bait se trouvait brúlé. Si ce feu atteignait « les cuirasses de fer, il les perçait de part en part. « Quand les Mongols se furent logés au pied de la « muraille pour la saper, ilsse tenaieut à couverl dans « des tanièies creusóes sous terre, et de dessus les « murailles on ne pouvait leur nuire. Les assiégés , « pour les dóloger, attachaieut de ces ventouses à « des chaines de fer, et les faisaient desceudre du « haut des murailles. Quand elles parvenaient ou dans « les fossés, ou dans les chambres souterrames, elles « prenaientfeu par une mèche et désolaient les assié- « geants. Ces ventouses de fer et les hallebardes à « poudre et volantes qu’on jetait étaient ce que les « Mongolscraignaient le plus (i). » Les Occidentaux, transports au fond del’Asie, ne durent pas êtremoins frappés des bibliothèques des Chinois que de leur ar- tillerie. Quêl étonnement à la vue de ces livres im¬ prints avec tant de rapidité, de nelteté et d’élégauce, au moyen de planches en bois, sur un papiei souple et soyeux! La premiere éditiondes livres elassiques pa- n’ai pas osé traduire par canon le caraetère pao. 11 est joint au . .ir,, i,n feu et je ne sais pas bien si c’etait un canon comme les nôtres. De même je n’oserais assurer que les boulets dont il est parlé se jetaient comine on fait aujourd hui. . , . Pour ce qui tegarde les pieces de fer eu forme de ventouses, je na. aussi osé mettre le mot bombe. 11 est certain que les Chino.s ont 1 u- ,aee de la poudre depuis plus de 1,000 ans, et jusqu a çe temps-ci on ne voit pas trop l’usage qu’iU en faisaient dans les sieges. (Notedu P. Gaubil.)
  • PAR LtS NAV1GATKURS PORTUGA1S. 7 rul àla Chine en9o8, cinq centsansavant Gutlenberg. Les missionuaires avaient sans doute élé occupés plus d’uue l'ois dans leurs couvents à fabriquer péni- blement des copies de livres; et les imprimeries chi- noises, avec leurs procédés si simples, durent fixer leur attention d’une manière toute particulièro. Les missionnaires trouvèrent encore en Chine les soieries, les porcelaines, les cartes à jouer, les lunettes et une foule d’autres produits des arts et de l’induslrie ignores en Europe. 11s en portèrent les notions en Occident, et dès lors, ditAbel Rémusat(l), on com- mença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea à étudier les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui I’ha- bitaient; et il fut rnôrne question d’établir une chaire de langue tartare dans 1’université de Paris. Le monde sembla s’ouvrir du còté de l’Orient; la géo- graphie fit un pas immense; l’ardeur pour les décou- vertes devint la forme nouvelle que revêtit le ca¬ ractere aventureux des Européens. L’idée d’un autre hémisphère cessa, quand le nòtre fut mieux connu, de se presenter à l’esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance; et ce fut en allant à la recherche du Zipangou (2) de Marco-Polo que Christophe Colomb découvrit le nouveau monde. L’usage de la boussole, l’imprimerie sléréotype, la gravure en bois, l’artiilerie, cesprécieuses découvértes étaient toutes à la disposition des Asiatiques longtemps (1) Melanges asiatiques, t. I. p. 411. (V Le Zipangou de Marco-Polo est le Japon, que les Chinois nomment .le-Pan-Kouo, c’est-a-dire rovaume de Je-Pan ( Japon).
  • O DKCOUVKKTK UK LA CHINK avanl 1’époque oú eiles se inontrèrent en Europe 1 i propagation de la foi chrétienne s’organise. Les mis¬ sion uaires s’acheininont en grand nombre vers I’Asie Les communications s elablissent; eiles se prolongenf pendant un siècle et demi, et, un autre siècle à peine ecoulé, (outes ces inventions se trouvent connues en Europe. Leur source est enveloppée de nuages. Le pays oíi eiles se montrent, les homines qui‘ les onl produ.tes, sont également un sujet de doules; ce ne sont pas les contréeséclairéesqui en sont le théâtre- ce ne sont point des savants qui en sont les auteurs • des gensdu peuple, des artisans obscurs, font coup sur coup briber ces lumières inattendues. La plupari de ces inventions se présentenl d’abord dans l’état d’enlance oú les ont laissées les Asiatiques ; les unes sont immédiatemenl mises en pratique, d’autres de- meurent quelque temps enveloppées dans une obs- cunto qui nous dérobe leur marche, et sont prises a leur apparition pour des découvertes nouvelles. Ioutes, bientôt perfectionnées et commes fécondées pai- le géme des Européens, agissenl ensemble et couimuniquentun prodigieux essor à 1’intelligence hu- maine (i). Ces grandes découvertes, donl ia civilisation mo- derne recueille les fruits doivent eu loule justice, etre attnbuees, pour la plupart, aux religieux du moyen àge. Le catholique aime à voir, avanl tout, <) Lefemeux moine anglais ltoger Bacon, Imventeur de la noudiv a canon, vivait à la mêmeépoque que Rubruk. íl en parle dan- L n,. t*i. rzt,,v“ m * m'“re««»®ac°n.... i;
  • PAR LKS NAVIGATEIKS P0KTUGA1S. 9 dans les missionnaires des apòtres qui s’en vont, la croix a la main, prêchant 1’Évangile aux infidèles, supportant avec joie les privations et les souffrances de leur laborieux ministère, pourvu qu’ils puissenl ga- »ner des àmes à Jésus-Chrisl. Ce zèle ardent pour la propagation de la foi touche peu, il faut en convenir, les homines indifférents, ceux qui sont accoutumés a compter pour rien les intérêts religieux; cependanl on est forcé de reconnaltre que les missionnaires ont clé, par lepassécommeaujourd’hui, les agents les plus utiles à la civilisation ; et, à défaut de sympathie chré- tienne pour les prédicateurs de 1’Évangile, on devrait peul-étre réserver aux propagateurs des idées el des progrès un peu d’admiration elde reconnaissance. 11. Nous avons dit que les missionnaires avaient laissé au fond de I’Asie des traces profondes de lour apos- tolat. Le bouddhisme réformé, établi au Thibet sous la suprérae direction du grand lama, a vivemenl excilé la curiosité des Européens. Les premiers missionnaires qui cn eurent connaissance au dix-septième siècle, ne lurent pas peu surpris de retrouver au centre de I’Asie de* monastèresnombreux, des processions solennelles, des pèlerinages, des fétes religieuses, une cour pon- lificale, des colléges de lamas supérieurs, élisant leur ' *let souverain ecclésiastique et père spirituel des Thi- mtains et desTartares; en un mot, une organisation assez semblable à celle de I’Eglise romaine. Ces re-
  • dkcouvekte he la chine 10 ligieux, pleins de bonne foi etde sincérité, nesongè- rent pas inèmeà dissimulor des rapports si singuliers. 11s les exposèrent avec simplicilé, se bornanl à consi- dérer I’institutiou lamaique comme une sorte de christianisme dégénéré; et les traits qui les avaienl frappés, com me aulant de vestiges dn séjour que les socles syriennes avaient fait autrefois dans ces contrées. Cependant, les philosophes anti-chreliens, Voltaire , Volney, baillv et plusieurs antres, s’emparerent avec ompressement deces analogies, qui étaientà leurs yeux une précieuse découverto. On affirma d’abord au noin de la science que les hommes, avec leurs idiomes, leurs arts et leurs croyances religieuses, descendaient origi- nairement des montagnes du Thibet; que c’était là le berceau des sciences et des religions, qui s étaient en- suite comine écoulées successivement du Thibet dans la Chine, dans l’lnde, dans 1’Égypte et enfin en Eu¬ rope (1). Ce premier point établi au moyen de beau- coup d’audace et dun peu d’erudition superficielle et niensongère, on parla avec une sorte de mystère du bouddhisrne et du grand lama; on publia sur la hiérarchie lamaique une foule de dissertations accom- pagnées de cerlaines réticences en apparence béné- voles, mais porfides au fond; et, comme dans un siècle de lumières il n’éiait pas permis de tonirla vé- rité sous le boisseau, on proclama hardiment que le christianisme procédait du bouddhisrne thibétain, et que le culte cathoiique avait été calqué sur les pra¬ tiques lamaiques. Or il est facile de se convaincre que c’esl précisément tout le contraire qui est arrivé. (l) Voir à ce sujet les opinions des philosophes dans les Voyuges de Thnmberg, t. II, p. 166 et 313, édit. in-4°. ‘
  • J>AK l.KS NAVIGATEUKS P0RTUGA1S. 11 Voltaire et ses partisans oubliaient dans leurs as¬ sertions une chose assez importante, c’était de fixer Fópoque de 1’institution du lamaisme. Selon Voltaire, il est certain que la partie du Thibet ou règne le grand lama était enclavée dans 1’empire mongol, et que le pontile ne tut point inquiété par I chinguiz- Khan. II y a dans une telle affirmation ignorance ou mauvaise foi, car le grand lama n’existait pas encore du temps de Tchinguiz-Khan, il ne fut institué que par ses successeurs. Koubilai-Khan, après avoir soumis la Chine, avait adopté, comme nous 1’avons déjà dit, le bouddhisme, dont la doctrine avait fail des progrès considérables parmi les tribos tartares. Dans 1’annóe 1261, il éleva à la dignité de chef de cette religion do son empire un religieux bouddhiste nomrné Mati, mais plus connu sous le litre de Pakbo Lama, ou suprême lama. II était originaire du Ihibet, et s était acquis les bonnes graces et la confiance de Koubilai, (jui, en lui conférant ce suprème sacerdoce, 1’investit de la puissance temporelle dans le Ihibet, avec le litre de « roi de la grande et prócieuse loi, » et celui « d’instituteur de l’Empire. » Telle fut 1’origine des grands lamas du Thibet. II ne serait pas impossible que 1’empereur lartare, qui avait eu des relations frequentes avec les missionnaires chréliens, ait voulu créer une institution religieuse sur le modelo de la hiérarchie calholique, dont il devait avoir une connais- sance assez exacte. Depuis plusieurs siècles le Thibet ne formait plus une monarchic, et les nombreuses tri— bus de ces contrées obéissaient à des chefs ditférents- Pour mieux établir sa domination sur ce pays, Kou¬ bilai le divisa en provinces, dont les gouverneurs ec-
  • 12 HÉCOOVEKTE 1)E LA CHINE clésiastiques furent subordonnés à 1’autorité du sou- verain pontife qu’il venait de créer. Cent ans plus lard, le lamaísme subit des change- ments imporlanls; il donna àson culte la forme exté- rieure qu’on lui voit encore aujourd’hui et qni pré- sento des analogies si frappantes avec la lilurgie ca- tholique. La réforme lamaíque prit naissance dans la contrée d’Amdo, au sud du Koukou-Noor, oú nous avons séjourné durant six mois, lors de notre voyage au Thibet, en 1845. Ce pays, habité par les Si-Fans, esl d’un aspect triste et sauvage. L’oeil ne découvre de lous côtés que des montagnes d’ocre rouge ou jaune, presque sans végétation, et sillonnées en tous sens par de profonds ravins. Cependant, au milieu de ce sol stérile et désolé on rencontre quelquefois des vallées assez abondantes en pâturages, oú les tribus nómades conduisent leurs troupeaux. Void la curieuse légende que nous avons recueillie sur les lieux mémes au sujet du réformateur du lamaísme (1). Vérs le milieu du quatorzième siècle de notre ère, un pasteur de la contrée d’Amdo, nommé Lombo- Moke, avait dressé sa tente uoire au pied d’une mon- tagne, tout près de l’ouverture d’un large ravin, au fond duquel serpentait sur un lit rocailleux un ruisseau assez abondant. Lombo-Moke partageait avec son épouse Chingtsa-Tsio les soins de la vie pastorale. 1 ls ne possédaient pas de nombreux trou- paux: une vingtaine de chèvres et queiques yaks ou (l) Ln plupart. do cos details ont été dójà publiás dans le tome second do notre Voyage au Thibet. Les conséquences que nous en tirons acquié- rent encore une plus grande evidence après les documents hisloriques que nous venons d’exposor.
  • 13 PAR LBS NAVltiATRtJRS P0RTUGA1S. bond's a long |>oiI étaient loule leur richesse. Depuis plusieurs années ils vivaient seuls et sans enfanls au sein de cetle solitude sauvage. Lombo-Moke con- duisait les bestiaux dans les pâturages d’alentour, pendant que Chingtsa-Tsio, seule dans la tente, s’oc- cupaità préparerleslaitages, ouà tisser, selon l’usage femmes d’Amdo, une toile grossière avec les longs poils des yaks. I n jour, Chingtsa-Tsio étant descendue au fond du ravin pour puiscr de l’eau, éprouva un vertige, et tomba sans connaissance sur une large pierre oil étaient gravés quelques caractères en Fhonneur de Bouddha. Quand Chingtsa-Tsio se releva, elle res- scnlit une giande douleur au côté, et comprit que cette chute l’avait rendue féconde. Dans 1’année de la Poule de feu (1357 ), neuf mois après cet événe- ment mystérieux, elle mil au monde un enfant que Lombo-Moke appela Tsong-Kaba, du nom de la mon- tagne au pied de laquelle il avait planté sa tente de- puis plusieurs années. Cet enfant merveilleux avait en naissant une barbe blanche, et portait sur sa ligure une majesté extraordinaire. Ses manières n avaient rien de puéril. Dès qu’il vil le jour, il fut capable de s’exprimer avec clarté el précision, dans la langue d’Amdo. Il parlait peu, mais ses paroles renfermaient toujours un sens profond touchant la nature des ôtres et la destinée de I’homme. ^ ' a§e lro*s ans, Tsong-Kaba résolut de renoncer 1 monde et d embrasser la vie religieuse. Chinglsa- ">, pleine de respect pour le saint projet de son fils, U' 'afa elle-môme la tóte, et jeta sa belle et longue chevelure à 1’entrée de la tente. De ces cli^eux na-
  • 14 UÉCOUVKRTE 1>K LA CHINK quit spontanément im arbro dont le bois répaudail un parfum exquis, et dout chaque feuille portait, gravé sur sou disque, un caractere de Ia langue sacrée du Thibet(l). Dès lors Tsong-Kaba vécut dans une si grande retrai te, qu’il fuyait méme jusqu’à la présence de ses parents. II se retirait au sommet des montagnes les plus sauvages, au sein des plus profonds ravins, et passait les jours et les nuits dans la prière et la contemplation des clioses éternelles; ses jei'ines élaient longs et frequents. II respectait la vie des plus pelits insectes, et s’interdisait rigourousement 1’usage de toute espèce de viande. Pendant que Tsong-Kaba s’occupait ainsi à purifier son cceur par 1’assiduité à la prière et les pratiques d’une vie austère, un lama, venu des contrées les plus reculées de 1’Occideul, passa par hasard dans le pays d’Amdo, et reçut 1’hospitalité sous la tente de Lombo-Moke. Tsong-Kaba, émerveillé de la science et de la sainteté de 1’étranger, se prosterna à ses pieds et lo conjura de lui servir de maitre. Les traditions lamaiques rapportent que ce lama des contrées occi¬ dentals était remarquable non-seulement par sa doc¬ trine, dont laprofondeur était insondable, mais encore par 1’étrangeté de sa figure. On remarqnait surtoul son grand nez, et ses yeux qui brillaient comme d’un feu surnaturel. L’étrangerétantégalement frappé des qualités merveilleuses de Tsong-Kaba, ne balança point à le prendre pour son disciple. II se fixa done dans le pays d’Amdo, ou il ne vécut que quelques (l) Voir ce que nous avons dit sur cet arbre dans le Voyage an Thibet. t. II, p. 114^
  • PAR UBS NAVIGATKURS POKTCGAIS. 15 années. Après avoir iaitié son disciple a toutes les doctrines admises par les saints les plus renomiués de l’Occident, il s’endormit sur une pierre, au sommet d’une roontagne, et ses yeux ne se rouvrirent plus. Tsong-Kaba, privé des leçons du saint étranger, n’en devint que plus avide d’instruction religieuse. II ne tarda point à prendre la résolution d’abandonner sa tribu, etde s’en aller jusqu’au fond de 1’Qccident puiser à la veritable, source les purs enseigoeraenls de la doctrine. II partit un bâton a la main, seul et saus guide, mais le coeur plein d’un courage surhu- main. II descendit d’abord directement vers le sud, et parvint, après delongues et pénibles courses, jus- qu’aux frontières de la province du Yun-Nan, tout à fait à 1’extrémité de l’empire chinois. Là, au lieu de suivre la même direction, il remonta vers le nord- ouest, en longeant les bords du grand fleuve Yarou- Dsangbo. Ilarriva eniindevant la capitate du Thibet; et commo il se disposait à continuer sa route, un Lha (esprit), tout resplendissant de lumière, 1’arrôta et lui défendit d’aller plus loin. —O Tsong-Kaba, lui dit-il, toutes ces vastes contrées appartiennent au grand empire qui t’a été accordé. C’est ici que tu dois pro- mulguerles riles et lesprières. C’est ici que s’accom- plira la dernière évolution de ta vie immortelle. — Tsong-Kaba, docile à cede voix surnaturelle, enlra dans lepays des esprits (Lha-ssa), et choisit une pauvre demeure dans le quartier le plus solitaire de la ville. Lo religieux de la tribu d’Amdo ne tarda point à s’attacher des disciples. Bientôt sa doctrine nouvelle et les rites inconnus qu’il introduisait dans les céré- monieslamaiques, ne manquèrent pas de causer quel-
  • 16 DRCOUVERTE »E I.A CHINE quo agitation. Enfin Tsoug-Kaba seposa hardiment comme réformateur, et se mit à déclarer la guerre à l’ancien culte. Ses partisans augmentèrent de jour en jour, et furent noiumés lamas à bonnet jaune, par op¬ position aux lamas à bonnet rouge, qui défendaienl l’ancien système. Le Chakdja, Bouddlia vivant et chef de la hiérarchie lamaíque, se préoccupa de cette nouvelle secte, qui introduisait la confusion dans les cérémonies religieuses. II manda en sa presence Tsong-Kaba, afin de s’assurer si sa science ctait aussi merveilleuse et aussi profonde que le prétendaient ses partisans. Le réformateur dédaigna de se rendre à cette invitation. Représentant d’un système religieux qui devait remplacer l’ancien, ce n’etait pas Ini qui devait faire acte de soumission. Cependant la secte des bonnets-jaunes devenaif dominante, et les hommages de la multitude selou r- naient vers Tsong-Kaba. LeBouddha Chakdja, voyanl son autorité décliner, prit le parti d’aller trouver le petit lama de la petite province d’Amdo; car c’est ainsi que, par mépris, il appelait le réformateur des rites. II espérait dans cette entrevue entrer en dis¬ cussion avec son adversaire et faire triompher l’an- cienne doctrine. II s’y rendit avec grand appareil et entouré de tous les atlribuls de sa suprématie reli- gieuse. En entrant dans la modeste cellule de Tsong- Kaba, son grand bonnet rouge heurta le haut de la porte et tomba à terre. Cet accident fut regardé par les religieux et par le peuple comme un signe du triomphe du bonnet jaune. Le réformateur était assis sur un coussin, les jambescroisées, el ne parut pas faire attention à 1’entrée du Chakdja. llnese leva pas pour
  • PAR LES NAVIGATEURS PORTCGAIS. 17 le recevoir et continua à dérouler gravement entre les doigts les grains de sou chapelet. Le Chakdja, sans s émouvoir ni de la chute de son bonnet ni du troid accueil qu’on lui faisait, enlra brusquement en discussion. II lit un pompeux cloge desrites ancicns, et étala tous les droits qu il avail à la prééminence. Tsong- Kaba, sans lever les yeux, l’interrompit en ces ler- mes : — Rends la liberté, cruel que tu es, rends la liberlé à celte pauvre créature que lu tords enlre tes doigts... J’entends d’ici ses gémissements et j’en ai le coeur navré de douleur. — Le Chakdja, tout en prô- nant son propre mérite, avait en effel saisi sous ses habits un insecte dont la piqure 1’importunait, el an inepris de la doctrine de la métempsycose, qui or- donne de respecter la vie de tous lesêtres, il cherchait à lecraser dans ses doigts. Ne sachant que répondre aux sévèrés paroles de Tsong-Kaba, il se prosterna à ses pieds et reconnut sa suprématie. Dès ce moment les réformes proposées [tar Tsong- Kaba ne trouvèreut plus d’obstacles; el les furent adoptées dans tout le Thibet, et dans la suite elles s’elablirent insensiblement dans les divers rovaumes de la Tartarie. Pour peu qu’on examine les réformes et les innova¬ tions introduites par Tsong-Kaba dans le culte la- mai'que, on ne peut s’empôcher d’être frappé de leur rapport avec le catholicisme. Nous avons déjà parlé du gouvernement du grand lama, qui présente de sin- gulières analogies avec celui des États pontificaux. Durant noire séjour parmi les bouddhistes du Thibet nous avons remarqué en outre la crosse, la mitre, la dalmatique, la chape on pluvial, que les lamas T II. ^
  • 18 IíÍÇQUVRRTK HE I.A CHINK supérieurs portent en voyage ou lorsqu’ilsfonlquelque céréraonie hors du templo; I’office à doux choeurs, la psalmodie, les exorcismes, Tencensoir soulenu par cinq chaines, et pouvant s’ouvrir et se former à vo- lonté; les bcnédictions données par les lamas en éten- dant la main droite sur la tète des fidèles, le chapelet, le célibat occlésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, les je&nes, les processious, les lita¬ nies, 1’eau bénite, et une foule enfin d’autres parli- cularités liturgiques en usage chez les bouddhistes comme chez nous. Tons ces rapports sont évidemment d’origine chrétienne. A 1’époque oii les patriarches bouddhistes s’établi- rent dans le Thibet, toutes les contrées de la haute Asie étaient remplies de ehrétiens. Nous avons vu que les missionnaires catholiques avaient fondé de nom- breuses el florissantes missions en Chine, en Tartarie, dans le Turkestan et jusque parmi les tribus nómades du Thibet, qui- furent évangélisées par Odéric de Frioul. Les religieux portaient avec eux, dans leurs courses apostoliques, des ornemenls d’église. Ils célébraienl les cérémonies de la religion devant les princes mon- gols. Ceux-ci lour donnaient asile dans leurs tentes, permettaient qu’on élevàt des chapelles jusque dans I’enceinte de lours palais, et purent ainsi admirer le pompeux appareil du culte chrétien. II esl constant, d’autre part, que les envoyés des conquérants mongols visitòrent plusieurs fois la capitale du monde chrétien, et assistèrent au second concilo occuméniquede Lyon, en 1274. Ces barbares durenl être singulièrement frappés de Téclat du culte eatholique, et ils en empor- tèrent dans leurs deserts des souvenirs ineffaçables.
  • 19 par Uis KAViGATELRi BQaiUUAIS. C es( au milieu de ces circonstances que fut fondé au Thibet le nouveau siége des patriarclies bouddhistes. Doit-ou s’etonner qu’intéressés à augmeuter le nombre de leurs sectateurs, el occupés dans ce but à donner plus de magnificence à leur culle, ils se soient ap- proprió quelques usages liturgiques, quelques-unes de ces pompes chréliennes qui attiraient la foule; qu’ils aienl iutroduit même dans leur organisation et leur hiérarchie quelque chose de ces institutions de l’Occi- denl quo les missionnaires leur faisaient connaitre, et que les circonstances les disposaient à imiter? Celle légende de Tsong-Kaba, que nous avons re- cueilhe sur le lieu même de sa naissance, et de la bouche de plusieurs lamas, n’est-elle pas aussi une pieu\e frappante de 1 emprunt fait au christianisme par la réforme bouddhique ? Après avoir élagué tout le merveilleux qui a été ajouté à ce récit par l’imagina- tion des lamas, on peut admettre que Tsong-Kaba fut un homme remarquable par son génie, el peut-être aussi par sa vertu; qu’il fut instruit par un élranger ■\enu de l’Occident; qu’après la mort du maitre, le disciple, se dirigeant vers Touest, s’arrèla dans le 1 bibet, ou il propagea les enseignements qui lui avaient étc dounés. Cel étranger à grand nez, n’élail-ce pas un Européen, un de ces missionnaires calholiques qui a eette époque pénétrèrent en si grand nombre en Chine, en lartarie et au Thibet? 11 n’est pas étonnanl que les traditions lamaiques aient conservé le souve- uii de cette figure européenne, donl le type est si ífférent de celui des Asiatiques. Pendant notre séjour aus la contrée d’Amdo, patrie de Tsong-Kaba, nous avons entendu plus d’une fois les lamas faire des ré-
  • ,)(J UÉCODVERTE 1)E la chine flexions sur Pétrangeté de notre figure, el dire, sans balancer, que nous étions du même pays que le maitre de Tsong-Kaba. On peut supposer qu’une mort pré- maturée ne permit pas au missionnaire catholique de compléler 1’enseignement religieux de son disciple, qui, dans la suite, voulant lui-même devenir apòtre, sod* qu’il n’eiit pas une connaissance suffisante du dogme chrétien, soit qu’il eút renié ses croyances, s’appliquaseulementàintroduire unenouvelle liturgie. La faible opposition qu’il rencontra dans sa réforme semblerail indiquer que les progrès du chrisliamsme dans ces contrées y avaient déjà beaucoup ébranlc le culte de Bouddha. La coincidence des lieux, celle des époqucs, les témoignages de l’histoire et de la tradition, tout démontre done jusqu’a 1’évidenceque la liiérarchie et le culte lamaiques ont lait des em- prunts considérables au christianisme, et que les as¬ sertions de Voltaire et de Volneynesauraient proven»- que d’une profonde ignorance ou d'uno insigne mau- vaise foi. 111. Les communications entre l’Europe et la haute Asie furerit longtemps interrompues par les guerres san- antes et dévastatrices de Tamerlan. Lorsqu’on fit ensuite de nouvelles tentatives pour renouer des re¬ lations, les difficileset interminables voyages par terre avaient étéabandonnés, et la mer allait étre le hen qu. devait rapprocher les contrées les plus reculées des
  • 21 PAU LES NAV1GATKCRS P0RTCGA1S. deux hémisphères. Ladécouverte de laboussole avail, déjà porté ses fruits; les marins, devenus plus hardis depuis qu’ils étaient en possession d’un moyen súr (le sorienter, osèrent entin lancer leurs vaisseaux bien loin de terre et se frayer une route à travers les immenses plaines de 1’Océan. Après une longue et courageuso navigation le long des còtes d’Afrique, Diaz était renlré dans le port de Lisbonne, en décembre 1487. Comnae il raconlait en présence de la cour les péripéties de son curieux vovage, il dit qu’à 1’extrémité de l’Afrique il y avail un cap si fameux parses tempêtes, qu’il lui avail donné le noin de cap des Tourmentes. « Non , s’ecria “ Jean II, je veux qu’il s’appelle le cap de Bonne- « Espérance, pour servir d’heureux présage aux « avantages qu’on doit retirer un jour de cette grande « découverle. » Dix ans plus lard, cette bonne espérance du roi Jean II commençait à se réaliser. Un homtne d’un génie profond et d’un rare courage allait doubler le cap des Tourmentes,ou s’était arrêté Diaz, et découvrir par mer les Indcs et la Chine. On remarquait à cette époque, non loin do Lisbonne, unechapelle rustique; 1 infant don Henri l’avait fait bàtir sur le bord de lamer en l’honneurde la sainte Vierge, afin d’animer la dévotion des matelots et d’attirer sur eux la pro¬ tection de la mere de Dieu. Un jour, vers la fin de .íuillet 1497, on vit agenouillés danscet hermitage, au pied de la statue de la Vierge, plusieurs hommes dont le teint basané et la physionomie énergique témoi- gnaient qu’ils n’avaient pas loujours vécu dans l’oisj- velée! la mollesse. Ils passèrenl la nuit en prières; ct
  • 22 DÉCOUVERTE DE LA CHINE le lendemain, aprèsavoir entendu la messe, ou ils com- munièrent avec une grande foi, ils s’en retournèrent à Lisbonne, en ordre de procession, tenant chacun un cierge à la main, chantant des hymnes et des psaumes accompagnés deprôtres, de religieuxet d’un immense concours de peuple que Ia nouveauté du spectacle avait attiré de toutes parts. Ces hommes étaient Vasco da Gama et ses compagnons, se préparant à affronter les périls d’une navigation inconnue. Diaz avait donné une idée si terrible du cap des Tourmentes, qu’on regardait tons ces pauvres marins comme autant de victimes conduites à un naufrage presque inévitable • en les accompagnant, on s’imaginait assister à leur convoi funèbre; la foule fondait en larmes, en voyant cetle belle et vigoureuse jeunesse dire adieu à la pa- trie pour courir à un trépas assuré. Ces argonautes chrétiens furent ainsi conduits jus- qu’au port. Là, s’étant mis à genoux, ils reçurent de nouveau Pabsolution générale, comme pour mourir. fls s’embarquèrent ensuite au milieu des cris et des lamentations de tout un peuple, qui ne pouvait s’ar- racherdu rivage. Enfin, ces hardis navigateurs, ay ant mis à la voile par un vent favorable, disparurent dans 1 immensité des mers (1). Un an s’etait à peine écoulé que Vasco da Gama avait déjà arboré sur Ia còte de Malabar la croix du Christ et le pavilion portugais. II ne fut pas peu sur- pris de trouver dans cette contrée des églises avecde nombreuxchrétiens. Les missions nestoriennes, fondées (1) Laiitau, Hisloire des decouvertes et conquetes des Portugal! dans le nouveau mnndr, t. |, p. 50<
  • PAR l*S NAVIGATF.ITRS P0RTUUA1S. 28 dans 1’extrôrae Orient dès les premiers siècles de I’E- giise, étaient encore tlorissantes, et à la mémeépoque oil \ascoda Gama débarquait sur la còte de Malabar, pour former à Goa le premier établissement européeu, lo patriarche Élie envoyait quatre évóques aux Indes ot à la Chine; c’étaient Thomas, Jaballah, Denha et Jacob, tous religieux du monastère de Sainl-Eu- gène, enMésopotamie; ils partirenten '150:2(1), et, par une coincidence assez singulière, ils arrivèrent aux Indes préeisément au moment oil la puissance portu- gaise cherchait à s’établir dans le pays. Ils furent té- moinsde leurs premieres lutles,et il est curieux d’en íetrouver les details dans une lettre qu’ils adressèrent à leur patriarche et qui nous a été conservée dans la bibliothèque orientate du savant maronite Assé- mani. Nous reproduisons ce document, comme un précieux spécimen des relations des missionnaires nestoriens (2). « A notre patriarche, à qui a été donnó, au ciel et sur la terre, la puissance de paitre les troupeaux du Christ; heureux peuple, à qui il a été accordé d’avoir un tel prélat! A Mar Élie, patriarche catholicos de 1 Orient... que le Seigneur le fortifie, I’environne d’honneur et de magnificence pour la gloire de la re¬ ligion chrétienne el l’exaltation des Églises... Amen! “ Vos humbles serviteurs et bien imparfaits disci¬ ples, les pèlerins Mar Jaballah, et Mar Thomas, et Mar Jacob, et Mar Denha, homines pleins d’infirmitds etde misères, adorent I’escabeau de vos pieds purs et saints. Au milieu de leur indigence, ils demandent le (1) Assómani, Bibl. orient., t. Ill, part. 1*, p. 093, (2) Assémani, t. n, p.'/,8n
  • découverte de la chine 24 subside de vos prières efficaces et ils s’écrient à haute voix et avec supplication : Votre bénédiction, Sei¬ gneur ; votre bénédiction! votre bénédiction! « Nous adressons nos salutations à Jean, tabernacle de Dieu, trésorier de son ministère, prince des saints, évêque métropolitain d’Atele; aux moines probes, auxprêtres purs, auxdiacres immaculés, aux fidèles, aux élus, à lous les chrétiens qui résident à Atèle. « Maintenant, nous faisons savoir à votre aimable dilection qu’aidés par la vertu de la gràce divine et le suffrage de vos bonnes prières, nous sommes arrivés sains et saufs aux contrées bénites des Indiens. Nous en remercions Dieu, Seigneur de toutes choses, qui neconfond jamais ceux qui placent en lui saconQance. Nous avous été reçus par les chrétiens au milieu de l allégresse générale. Notro saint pcre Mar Joan esl encore vivant et vous envoie ses salutations. II y a ici environ trente mille families chrétiennes; elles onl avec nous une foi commune et prient le Seigneur de conserver vos jours. Les fideles ônt commence a construire de nouvelles églises, ils abondent en toutes choses, ils sont de mceurs pacifiques et pleins de mansuélude... Que Dieu soit béni! « Le temple de saint Thomas est occupé par des chrétiens qui songent à en faire la restauration. Ils sont éloignés des autres fidèles de près de vingt-cinq jours de marche. Tis habitant les bordsde Ia merdans une vi lie nommée Méliapour, capitale dTine des pro- vincesde l’Jnde. Les hides son tvastes el fertiles; il \ a six mois de route d’un bout a 1’autre, et chaque con- tree a un 110m particulier. La province oil demeurent les chrétiens s’appelle Malabar. Elio a plus de vingl
  • PAK LES XAV1UATEUBS P0BTUGA1S. 25 villes, dont les troisplus importantes sont Cranganor, Palaor et Colam; les autres leur sont peu inférieures. Dans toutes il y a des chrétiens et des églises. Auk environs il y a une grande et opulente ville nommée Calicut; elle est habitée par des idolàtres. « Nous annonçons aussi à nos pères que de puis- sants naviresontété envoyésd’Occident auxlndespai le roi chrétien des Francs (1) qui sont nos frères. Lcui navigation futd’une année entière. Après avoir visite 1’Éthiopie, ils abordèrent aux còtes de 1’lnde... Ayant ensuite acheté du poivre et d’aulres marchandises, ils retournèrent chez eux. Ce roi puissant, que Dieu con¬ servo! ayant découvert et exploró cette nouvelle route, envoya six autres immenses vaisseaux, et après six mois de navigation ces habiles marins arrivèrenl à Calicut. 11 y a à Calicut de nombreux Ismaélites, (jui, poussés par la haine invétérée qu ils portent aux chrétiens, cherchèrent à les diffamerdevant le roi. Ils lui dirent que la ville et la contrée plaisaient beau- coup à ces hommes venus del’Occident; qu’ils avaient le projet de retourner bientôtvers leur souverain pour v prendre sur leursnaviresune armée formidable, que le royaume était done menacé d’une guerre et d un envahissement. Ce roi intidèle ayant ajouté foi aux paroles des ismaélites et suivi leurs conseils, entra en fureur et fit mettre à mort tous les Francs qui se trouvaient dans la ville, savoir : soixante-dix homines et cinq prêtres qui les accompagnaient; carles Francs ne voyagent jamais et nevontnulle part sans prètres. (I) 11 est question des Portugais. On saitqu il a toujours étó d'usage on Orient de designer U-s Europóens par lc nom de Francs.
  • 2ti DKCOIJVERTE 0E l.\ CHINE Ceux qui ètaient sur les navires levèrent 1’ancre aus- sitòt et s’en attèrent avec grande tristesse et en pleu- ranl amèrement. Ilsse rendirent vers nos clirétiens de la ville de Cochin. « Cette conlrée appartient aussi à un roi intidèle. Lorsqu’ilvit cesétrangersplongésdansletrouble et la desolation, il les accueillit avec bonté , les consola et til serment de ne les abandonner jamais. Cette nou- velle étant parvenue aux oreilles du roi impie qui avail mis à mort leurs compagnons, celui-ci leva une arinée considérable et commença les hostilités. Les Francs furent done forcés de se retirer avec lo roi qui leur avait donné 1’hospitalité dans un camp Cor- tifiésnr les rivagesde la mer. íls restòrent là quelques jours j entin le Christ eut pilié d’eux. Plusieurs navires ai-rivèrent de la terre des Francs et firent vigoureuse- inent la guerre au roi de Calicut. Ils lai lancèrent, au moyen de leurs canons, de grosses pierres qui firent un grand ravage dans Farmée de ce roi impie. 11 fut enlin chassé dela contrée avec ses soldats. Les Francs marchèrent alors vers la ville de Cochin , y construi- sirent un camp immense qui fut placé sous le com- mandement de trois cents guerriers de leur nation. Les uns étaient chargés de la manoeuvre du canon et les autres étaient fusiliers (1). On avait dispose cin- quantegrands canons et cent petits; il y avait en outre un grand nombre de fusils. Sur ces entrefaites, le roi ennemi, dont la mómoire pórisse! cherchait à réparer sa défaite, mais il fut vaincu à la premiere bataille par la vertu du Christ. Trois mille de ses soldais fu- l) Allis ad tormehta fcraetauda deputabantur, allis sclopetani orant.
  • PAR LES NAV1GATEURS P0RTCGA1S. 27 rent déchirés par les canons et il fut forcé de s’enfuir dans la ville dc Calicut. Les Francs le poursuivirent par mer, car la ville est bátie sur le rivage; ils s’em- parèrent de sa personae, coulèrenl ses navires et ruinèrent la ville à coups de canon. « Après cette guerre, le chef des Francs alia trouver un autre roi iníidèle, sur la côte de Malabar. 11 lui demanda un lieu dans sa ville, nominee Cananor, oil il leur ffll permis de faire librement le commerce et de revenir tous les ans avec les homines de sa nation. Ce roi les reçut avec joie, les traita libéralement et leur assigna dans sa ville un terrain et une vaste maison. Le chef chrétien lui fit cadeau, en retour, de magnifiques habits brodés d’or ét de pièces d’étoffe do pourpre. Peu de temps après, ayanl pris une grande cargaison d’épices, il s’en retourna dans son pays. « Il y a actuelleinent en la ville de Cananor une vingtaine de Francs. Lorsque nous arrivâmes dans cette ville indienne, nous leur flmes savoir que nous élions chrétiens el nous leur indiquàmes nos litres el noire qualité. Ils nous accueillirent avec grande allégresse, nous donnèrent de leurs habits et vingl drachmes d’or, voulant ainsi, à causedu Christ, rendre hommage à notre mission. Nous demeuràmes deux mois et deini auprès d’eux, et, à certains jours déter- minés, ils nous demandaient de célébrer les saints mystères. Ils possèdent un oraloire oil ils vaquent à la prière. Leurs prêtres font tous les jours les céré- monies saintes de Foblation et du sacrifice; telle est leur habitude. Aussi, le jour du Seigneur, après que leur prétre avaitcélébré, nous étions admis à faire égale- ment nos saints offices; ce spectacle réjouissait lesyeux.
  • -28 UKCOUVERTE UK LA CHINK « Etant partis de la nous allàmes vers nos chré- liens, qui en sont éloignés de huit jours de marche. Les Francs sont au nombre de quatre cents homines. Leur présence a pénétré de crainte et de stupeur les infidèles et les Ismaélites de ces contrées. Leur pays s’appello Portugal; c’est une des regions des Francs. Leur roi se nomme Emmanuel (1), et nous prions le divin Emmanuel de le protéger. « Ne vous plaignez pas, frères, de la longueur de cette lettie. cai ll nous a paru bon de vous com¬ munique!’ ces dótails. Quo le Seigneur soit avec nous tous... Amen. » Tels furent les commencements des rapides con- quétes et de la puissance extraordinaire des Portugal's en Asie. II ostcurieux d’en retrouver les details dans une lettro d’un moine syrien, et d’y voir avec quelle promptitude le génie des Européens avait su tirer parti de la boussole et de la poudre à òanon , de ces deux grandes découvertes dont les Asiatiques avaient élé si longtemps en possession et qui déjà commen- çaient à leur devenir si fatales. IV. A peine les Portugais eurent-ils mis le pied sur la terre des Indes que I’amour du trafic, le gout des ex¬ peditions loinlaineset avenlureuses leur inspira ledésir d’aller à la recherche du Catay, de ce vaste et mvs- (I) Emmanuel le Grand régna en Portugal de 1490 a last.
  • PAR LBS NAVIGATEURS PORTUGAIS. 29 térieux empire dout on avait raconté tant de mer- veilles dans les siècles préeédents. Déjà, d’ailleurs, ils avaient rencontre plusieurs Chinois côtoyanl avec leurs grandes jonques la presqu’ile malaise, et le grand Albuquerque s’était mis en relation avec eux, lorsqu il prit possession de Malacca. Ge fut sur les renseigne- menls de ce guerrier fameux et de ce politique pro- fond que la cour de Portugal résolut de tenter une expédition on Chine et d’y envoyer un ambassadeur. Une escadre de neuf vaisseaux, comrnandée par Fer¬ nand d’Andrada, partit de Lisbonne en 1518. Thomas Pirès, qui avail longtemps résidé dans les Indes, fut désigné pour être le chef de I’ambassade. Aussitòt que les navires porlugais arrivèrent en vue des ties nom- breuses disséminées aux environs de Canton, le man¬ darin de la mer, étonné à la vue de cette étrange apparition, arma ses jonques de guerre et fit voile à I’encontre de la flottille europécnne. D’Andrada, qui était d’un caractère doux et liant, laissa visiter ses vaisseaux, gagna 1’amitié du mandarin, et obtint la permission d’aller jusqu’à Canton, pour exposer au gouverneur de la province le but de sa mission. Us re- montèrent done la rivière du Tigre el purent admirer de tous côtés de riches campagnes, des terres fertiles el bien cultivées, une longue suite de beaux vil¬ lages dont les nombreux habitants se livraient en paix aux travaux de l’agriculture, du commerce et do l’induslrie. Canton, cette grande cité, avec sa popula¬ tion laborieuse, intelligente, aux manières élégantes et polies, avec ses grands magasins oil Ton voyait élalés les millo produits d’une brillante civilisation, tout les jetait dans l’étonnement et Padmiration. Ils
  • 30 DÉCOUVERTE DE CA CHIXE comprireul que la modération et la douceur étaienl les seuls raoyeus de Her des relations avec uue nation si remarquable. D’Andrada s’insinua peu à peu dans les bonnes gràccs des mandarins de Canton et réussit à 1‘aire un traité de commerce qui devait être soumis à la sanction de 1’empereur. Thomas Pirès parlil dès lors pour Péking en qualité d’ambassadeur. 11 arriva dans cette capitale en 1521, s’attendant à trouver la cour bien disposée en faveur de sa nation. Malheureusement, ii survint à cette épo- que même des événements qui firent évanouir toutes les espérances et compromirent cette première am- bassade. On apprit de Canton que Simon d’Andrada, frère de Fernand, y était venu de Malacca avec quatre vaisseaux, qu’il avail élevé une forteresse dans Pile deTa-men, pillé les jonques chinoises, et qu’il s’était abandonné sur la côte avec ses matelols à tous les excès du libertinage et de la piraterie. DTm autre côté, un ambassadeur musulman était arrivé à Nan¬ king, de la part du roi de Bantam , pour représenter à 1’empereUr que sou maítre avait été injustement dépouillé par les Portugais de la possession de Ma¬ lacca, et pour demander qu’à titre de vassal de 1’em¬ pire il pút ôtre placé sous la protection chinoise. Le gouverneur de Nanking avait écouté ces plaintes, et il engageait Pempereur à ue souffrír aucune liaison avec ces Francs avides et entreprenants, dont l’unique af¬ faire était, sous le prétexte du commerce, d’épier le côté íaible des pays ou ils étaienl reçus, d’essayer d’y prendre pied coname marchands, en attendant qu’ils pussent s’en rendre maitres. On voit que dès cette époque on connaissait assez bien dans les contrées
  • pah LES NAVIGaTECRS P0RTUGA1S. 31 orientales de I’Asie le caraclère envahisseur des Eu- ropéens. Ces çonsidérations, auxquelles la conduite toute récente des Portugais dans les Indes, leurs audacieuses entreprises et leurs rapides conquêtes donnaient beau- coup de poids, n’dtaienl pas de nature à favoriser la mission de Pirès. La letlre du roi de Portugal à I’em- pereur de la Chine, letlre dont l’ambassadeur étail muni, fulun nouveau sujetde mécontentement. Cette piece, écrite dans le style ordinaire de la correspon- dance des rois de Portugal avec les princes de l’Orient, no pouvait être reçue sous cette forme à la cour du fils du Ciel, et, par l’effct d’une ruse qu’on attribua auxinusulmans de Malacca, on en avail fait en chinois la traduction la plus exacte et par conséquenl la plus capable de déplaire. II n’en fallut pas davantage pour faire considérer Pirès comme un espion qui avail usurpé le litre et la qualitó d’ambassadeur. L’empereur étant mort sur ces entrefaites, on or- donna que Pirès serait reconduit à Canton , et qu’en attendant les Porlugais seraient obliges de quitter cette ville. Ceux-ci s’y refusèrent, et il s’éleva en con- séquence une rixe dans laquelle ils no furent pas les plus forts. Pirès et les gens de sa suite arrivèrent à Canton immédiateinenl apròs cet événemont et en devinrent les victimes. On les mit en prison el on les menaça de les juger d’après les lois de l’empire, en les rendant responsables de 1’insolence de la lettre du roi des Francs qu’ils avaient apportée, de l’audace qu’avail eue ce roi d’attaquer les vaisseaux de la Chine et de la mauvaise conduite de leurs compa- triotes. De lels griefs auraient justifié aux yeux des
  • 32 KKCOUVKRTK I)F. LA. CHINK Chinois les trai temeu Is les plus rigoureux qu’on eíH pu faire subir à I’ambassadeur. Les historiens por- tugais disentqu’il périt en prison ; mais il est certain qu’il en sortit, après avoir été soumis, ainsi que douze de ses compagtions, à des tortures si cruel les que cinq en moururent. Les autres fu rent bannis sé- parément en différentes parties de 1’empire. Pires, qui était de ce nombre, se maria dans le lieu de son exil, et convertit au cliristianisme sa femme et les enfanls qu’il eutd’elle (t). Telle fut la destinée du premier ambassadeur européen qui osa se hasarder à entreprendre une négocialion avec les Chinois (2). Cependant, les deux d’Andrada avaient fail sur la cote de Chine de si bonnes operations mercantiles que lesPortugais neperdirent pasde vue un paysoii se trouvaient accumulées tant de richesses. En 1522, il y eut une nouvelle expédition de quatre vaisseaux, sous le commandement do Alphonse de Mello. On so doutait bien que les Chinois, irrites contre les étran- gers, leur feraient une mauvaise réception; c’est ce qui eut lieu en effet. Dès qu’on signala 1’arrivée des navires francs, les magistratsde Canton donnèrent ordrede les poursuivre à outrance, de n’dcouter aucune proposition el de les anéantir corps et biens. II y eut une balaille navale, el les Porlugais ne furent pas heureux. Un de leurs vaisseaux sauta en Pair par lo feu qui prit aux poudres; un autre fut capturé; et (1) A. Rómusat, Nouveaux melanges asiatiques, t. 11, p. 205. (2) En 1543 Pinto rencontra on Cliine une femme qu’il reconnut pour chretienne aux premiers mote de l’oraison dominicale qu’elle lui dit en portugais; cetail une lille de Pi rés. (Voyages advcnlureux, etc., ch. xcxi, p. 418.)
  • PAH I.F.S NAVIGATEURS PORTUGAIS. .13 Mello ful obligé do sc sauver, on laissant au pouvoir des Chinois un grand nombre de prisonniers. Plusicurs moururcnt do faiiu dans les prisons de Canton et pré- vinronl par cede morl la sentence do I’empereur qui les condamnail à ólre coupés par morceaux, coinme espions et coinme voleurs. « En quof, dit un auteur “ porlugais, les Chinois leur faisaienl moins d’in- « justice sur le second article que sur le premier. » II y en eut vingt-trois qui subirent la rigueur de ce cruel arrêt. Ce nouveau désastre ne découragea pas les Porlu¬ gais. Poussés par la soif du lucre et le goút des aven¬ tures, quelques armaleurs de Goa entreprirent un commerce interlope sur les còles de Chine. Les man¬ darins , gagnés par des presents, fermèrent les yeux , et il fut enfin permisde trafiquer dans 1’ilede Sancian. Les Portugais y apportaient de I’or qu’ils tiraientd’A- frique, des épiceries des Moluques, des dents d’élé- phantsetdes pierreries de 1’ilede Ceylan. En échange, ils en exporlaient des soies de toute espèce , des por- celaines, desvernis et le thé, qui estdevenuunedenrée presque indispensable aux Européens. V. Pendant que les Porlugais cherchaienl par tous les moyens à établir ot à étendre des relations commer- ciales avecles Chinois, sainlFrançois Xavier propageail le christianisme dans les grandes iles du Japon. Pen¬ dant les discussions fameusesqu’il avail aveclesprèlres T. II. 3
  • 34 UÉCOUVERTE I>E LA CU1NE des idoles, il les entendait souvent avoir recours à 1’autorité des Chinois, ot prétendre que si la vérité se trouvait dans la religion chrétienne, la Chine, douée de tant desciencoet de sagesse, connaltrait certaine- ment les príncipes de cette religion. La merveilleuse renommée du peuple chinois inspira à 1’apòtre des Indes et du Japon le désir d’aller le visiter ; il espérait qu’après avoir vaincu 1’idolâtrie en Chine, il lui serait dès lors facile de s’appuyer sur la conversion des Chi¬ nois, et d’entrainer les Japonais à imiter 1’exemple de ces hommes qui excitaient si fort leur admiration. Les compatriotes de Yasco da Gama n’avaient pas encore fondé leur établissement de Macao, et c’était à Sancian, comme nous l’avonsdit, qu’ils allaient tra- liquer avec les habitants du Céleste Empire. François Xavier s’étant embarqué au JajÇon pour se rendre dans les Indes, passa à Sancian et y trouva Jacques Pereira, célèbre marin et riche commerçant. L’apôtre lui communiqua son projet de pénétrer en Chine; mais, afln d’aplanir toutes les difíicultés qui pourraient surgir, il avait l’intention de proposer au gouverneur et à Pévêque de Goa d’envoyer à Péking une ambas- sade officielle dont il ferait partie. Pereira approuva ce plan et lui promit son navire, sa fortune et toute son influence pour en assurer le succès. Dès qu’il fut arrivé à Goa, François Xavier com¬ muniqua son dessein à dom Alphonse Doronia, vice- roi des Indes, et à Jean Albuquerque, évêque de Goa. L’ambassade fut résolue, et Jacques Pereira en fut inslitué chef. On pressa les préparatifs du départ, ou se procura de riches présents pour offrir à 1’empereur de la Chine, et chacun se iivrait aux espérances que
  • 35 PAR l.KS NAV1GATECRS PORTUGAIS iaisait naitre cette importante onlreprise, au point de vue des intéréts politiques et comruerciaux ; mais le saml el zélé tnissionnaire envisageail par-dessus tout la gloire de Dieu et le salutdes àraes. Pereira se trou- vant alors dans le détroit de la Sonde, il fut convenu qu il irait rejoindre Xavier à Malacca. Un certain Alvarès, gouverneur de la citadelle de -Malacca, ennemi personnel de Pereira et jaloux qu’on lui eítt donné le titre d’ambassadeur, résolut de faire écliouer l’entreprise. Aussitòt que Pereira fut arriv’d, il prétendit faussement quela villedevaitêtre assiégée par les Malais, etqu’ayant peu de mondeà leur opposer, il était dans la nécessité de consigner dans le port lenavirede Pereira avec son équipage; et, afin do donner plusd efficacité a ses ordres, il exigea qu’on lui apportât dans son palais le gouvernail du navire. François Xavier usa vainement de loute son influence pour fléchir la résistance du gouverneur. Il alia jus- qu’a mettre sous ses yeux ses lettres de nonce apos- tolique qu’il avail jusque-la tenues cachées, par modestie, et qui frappaient de la peine d’excommu- nication ceux qui s’obstineraient à 1’entraver dans 1 exercice do sa mission. Le gouverneur de Malacca lui insensible aux menaces comme aux prières. Fran¬ çois Xavier, voyant que les homines, au lieu de lui être eu aide, ne servaienl qu’a lui susciter des obstacles, s abandonnauniquement à la Providence. Il changes de plan, résolut de se rendre comme il pourrait à Sancian , de se faire I’ami de quelque Chinois et puis d aller se jeter, n’imporle ou , sur un point des côtes de 1 Empire. S’il avail le bonheur d’être arrêlé et conduit en prison, du moins pourrait-il annoneer
  • míCOUVERTK RE LA CHINE 30 Jésus-Chrisl aux prisonniers, et déposer ainsi, au sein de cette nation infidèle, un germe de la vraie foi. Le gouverneur de Malacca, ayant réussi à faire échouer l’ambassade, retint Pereira et consentit seule- ment à co quo son navire fit le voyage de Sancian. François Xavier s’embarqua, et après avoir traversé le détroit de Singapore, il arriva en vue des còtes de Chine. Sancian, lie presquc inculte et deserte, n’etait éloignée de la terre ferine que d’une trentaine de lieues. Durant la saison du commerce, les Portugais avaient 1’habitude dese réunir sur le rivage de la mer, ou ils dressaient à la hàte des tentes el des cabanes, avec des rameaux, pour s’abriter contre les ardeurs du soleil. C’étaitlà qu’ils étalaient leurs marchandises, car les Ohinois ne leur avaient pas encore permis de construired.es naaisons sur leterritoire du Céleste Em¬ pire. Ces demeures de quelques jours élaient abandon- nées et. délruites aussitòt quo la mousson favorable leur permettait de se rembarquer pour les Indes. Les Portugais de Sancian, ayant appris que leur infa- tigableet saint missionnaire avail le projet de pénétrer dans rinlérieur de l’empire, cherchèrent à le détour- ner de ce qu’ils appelaienl une dangereuse témérité. Ils lui représentèrenl les obstacles insurmontables qu’il rencontrerait pour s’introduiredans un paysdonl I’entrée était interdite aux étrangers, sous les peines les plus sévères. Mais aucune considéralion d’intérét personnel n’élait capable d’ébranler le courage de l’homme de Dieu. Les privations, les souffrances, la prison, les tortures, lamort même, tout cela était pen de chose aux yeux de ce sublime religieux, préoccupé avanttout du saint de ses frcres. Un marchand cliinois
  • I’AR LES NAV1GATEUUS PORTUGAIS. 37 tie Canton avait promis à François Xavier de le con- duire dans l’Empire, avec le secours d’une jonque oil il n y aurait pour matelots quo ses propres enfants et quelques personnes de confiance. 11 devait lui donner I hospitalité dans sa maison de Canton pendant quel¬ ques jours, et puis Papòtre s’abandonnerail tout seul aux inspirations de son zèle et à la gràce de Dieu. Les Portugais furent effrayés de ce parti. Coniine ils étaient persuadés qu’une tentative si périlleuse échoue- rait, et qu’alors ils seraient exposés à la colère des autoriléschinoises, qui ne manqueraient pas de pren¬ dre ce prétexte pour piller leurs raarchandises et leur interdire à 1’avenir lout commerce avec les habitants de 1’empire, ils conjurèrent le saint missionnaire d’a- bandonuer un projet si téméraire, ou du moins de temporiser et d’attendre, pour le inettre à exéculion, que la bonne mousson revenue leur permit de lever 1 ancre, de repartir pour les Indes et de se mettre ainsi a l’abri de la colère des mandarins. Déjà tous les navires portugais étaient partis, el Xavier pensait avec délices au bonheur de pénétrer entin dans cette terre de promission, ou il espérait gagner des àmes á Jésus-Christ, au milieu des soul- frances et peut-étre au prix de son sang. Mais, lors- qu il n eut plus à redouter la prudence exagérée de ses compalriotes, un nouveau contre-tenips vint en¬ travei- son projet et ajourner le départ. Le marchand chinois de Canton qui devait revenir le prendre avec sa jonque, ne paraissait pas, quoique le temps iixé hit déjà écoulé. Xavier, qui n’avait pu encore étudier le caractere chinois, avail commis l’imprudence de payer par avance son conducteur cautonuais. 11 lui
  • 38 DKCOUVKRTi; 1)E LA CHINK avail donné une quantitó considérable de poivre et d’épices qu’il avait reçue enaumônedes Portugais. Le malin Ghinois était parti avecsa cargaison, bien étonné assuréraent de cette manière un peu naive do traiter les affaires. Pendant que Xavier attendait toujours avec patience et résignation le retour du perfide marchand, le Sei¬ gneur, content du labour et des fatigues de son servi- teur, voulut 1’appeler à lui pour lerécompenser. Depuis quelque temps Xavier était tourmenlé d’une fièvre violente, sans qu’il fót empêché par son étatde souf- france de visiter les malades et de vaquer aux oeuvres du ministère apostolique. Un jour, un Portugais qui était resté dans Pile, le trouva étendu par terre et dé- . voré par les ardeurs de la fièvre. II le prit sur ses épaules et le porta dans sa cabane, sur le bord de la roer, ou il lui prodigua les soins les plus affectueux. Mais le mal augmenta, et le 2 décembre 1552, le saint apòtre des Indes et du Japon rendit son àme à Dieu, en face mème et à Ia vue de ce vaste empire ou il avait tantdésiré porter les lumières de PÉvangile. VI. Dês Pannée 1555, trois ans seulement après la mort de saint François Xavier, Gaspárd de la Croix, originaire d’Évora, et 1’un des douze dominicains qui passèrenl les premiers du Portugal aux Indes, réussit ' à pénétrer dans Pempire chinois. Cardoso nous ap- prond,dans son Mnrtyrobge, qu’il avait lu une rela-
  • PAU LES NAVIGATIONS P0RTUGA1S. 39 tiou, écrite en portugais par ce missionnaire, (le ce qui lui était arrivé en Chine et des espérances qu’au- torisail cette mission si elle venait à être cultivée (1). H parait que ces premieres tentativos de prédication ne furent pas sans bons résultats. Les Chinois, aussi touchés par la force des exemples de Gaspard de la Croix que persuadés par ses discours, abbatirenteux- mêmes une des pagodes consacrées aux idoles. Plu- sieurs demaudèrent le bapteme; quelques-uns le re- çureut; luais les mandarins, effrayés do Finfluence que prenait cet étranger dans le pays, le firent arrê- ler dans le dessein de le mettre à mort. Us n’oserent pourtant en venir à une telle extrémité à l’égard d’un liomme dont la sainteté était manifeste, et ils se con- tentèrent de le chasser de 1’empire. Gaspard de la Croix, cruellement arraché à la nouvelle famille qu’il avait engendrée à Jésus-Christ, passa dans le petit royaume d’Ormuz, ou il opéra de nouvelles conver¬ sions. Usé enfin de travaux, il revint dans sa patrie, et y fit succéder à 1’apostolat un ministère de charilé en se dévouant auservice dos pestiférés de Lisbonne. II mourut dernière victimedu fléau dont il avait prédit la tin. Dans cette nouvelle période de la propagation de la foi dans la haute Asie, saint François Xavier avait essayé de pénétrer en Chine ; mais ce fut un religieux de 1’ordre de Saint-Dominique (2) qui eul 1 honneur d’y entrer le premier et d’inaugurer ces missions célèbres qui ont si vivement excité rintérôt de la religion et de la science. (1) Touron, IHstoirc des homines illustres de 1’ordre de Saint-Domini- í/jie, t. V|, p. 750 Fontana, Monumento dominicanoann. 1555. (2) Lr Quien, Oricns rliristianus, t. Ill, p. 1354.
  • VO DECOUVERTE DE LA CHINK Depuis que les Portugais avaient découvert par nier le Catay de Marco-Polo et des missionnaires du moyen âge, plusieurs années s’écoulèrentavant qu’ils pussent établir d’une manière régulièredes rapports politiques et commerciaux avecce peuplesoupçonneux et jaloux. Les dispositions peu favorables des Chinois étaient foraentées par les inusulmans résidant à Can¬ ton, qui leur dépeignaienl les Francs comine une race entreprenante el audacieuse, dont la puissance irre¬ sistible lendait à subjuguei- lous les peuples. Cepen- dant, le goíit du commerce et la soil’ du lucre agil insensiblement sur 1’esprit des Chinois; leur répti- guance s’affaiblit, et, après avoir permis à ces dange- reux étrangers de venir vendre et aeheter à Sancian, ils tini rent par les autoriser à se rendre à Canton, mais à la condition que ce ne serait que durant une eertainesaison del’ann0e. Ce temps écoulé, le marché de Cantou serait fermé, et les liuropéens devraienl remonter aussitòt à bord de leurs navires, et s’en re- tourner dans les Indes avec leurs bagages. Ce mode de trafiquei- dura plusieurs années, jus- qu’au moment ou les Portugais trouvèrent une occa¬ sion de jeter les iòndements d’uii établissement moins précaire. Un pirate, devenu puissant par ses brigan¬ dages, s’était emparé, non loin deCànton, d’uneile im¬ portante nommée Ngao-Men, d’oii il tenait bloqués les ports principaux de la Chine. Dans leur dótresse, les mandarinsfirent appel aux Portugais, qui avaient quel- ques vaisseaux à Sancian ; ceux-ci accoururent, livrè- rent bataille an pirate et remportèrent sur sa marine une victoire complete. L’empereur, informé du service signaléque les étrangers venaienl de rendre à 1’eiu-
  • !*AK l.liS NAV1GATHCKS POKTUGAIS. VI pire, leur accorda, dans sa muniticence, un pied-à- térre a la pointe orientale de Pile de Ngao-Men. Peu à peu on vit s’élever la ville de Macao, destinée à de- venir le centre d’un immense commerce et le rendez¬ vous de tous les prédicateurs de l’Évangilo dans Pex- trème Orient. A cette époque, le catholicisme et ses missionnaires accompagnaienltoujours, précédaient raême quelque- I'ois les agents de la politique et du négoce dans ces contrées nouvelles. Des religieux do divers ordres ne tardèrent done pas à s’établir dans la colonie por- tugaise de Macao, oii 1’autorité pontificale érigea bièntôt un évêché. La compagnie de Jésus, qui déjà obtenait dans le monde entier un prodigieux dévolop- pement, y fonda une maison et se prépara à etendre encore plus loin son apostolat. Durant plusieurs années Paction des missionnaires lilt circonscrite dans Pintérieur de la colonie portu- gaise, et la propagation de la foi s’exerga settle¬ ment sur les nombreux Chinois qui étaienl venus partager à Macao la fortune de ces aventureux et intrépidos élrangers. Mais enlin arriva le moment lixé par la Providence ou les apòtres de Jésus-Clirist de- vaient de nouveau porter le flambeau de la vérité au coeur même de ce vasle empire, retombé dans les té- uèbres de 1’idolâlrie, el qui allait s’enfonganl de jour en jour dans les ténèbres encore plus épaisses du scep- ticisme. Le P. Alexandre Valignan, jésuite italien, avait été nommé par le général de la compagnie visiteur de toulos les missions des Indes. Pendant qu’il remplis- sail les rudes et pénibíes travaux de sa charge, il
  • 42 DKCOUVERTE 1»E LA CHINE s’arréta quelque temps à Macao avant de se rendre au Japon. Le zèle ardent de co missionnaire ne put sup¬ porter de voir qu’on avail en quelque sorte désespéré de pouvoirentrer dans 1’intérieur de la Chine, et qu’on Iaissait d’innombrables populations plongées dans J’erreur sans venir à leur secours. II médita sur les moyens les plus propres à fonder des missions dans les provinces de l’Empire. Les religieux de Macao étant a peine sulfisants pour I’administration de la colonie, il peusa a iaire venir quelques missionnaires qui sé disposeraieut à pénélrer dans 1’intérieur. II écrivil done à ce sujet au père provincial des Indes, et avaut de faire voile pourle Japon, il rédigea des instructions pour ceux qui seraient envoyés en Chine. Le provincial des Indes se hâta de faire partir pour Macao un père lout récemraent arrivé d’Europe. C’é- tait Michel Roger du royaume de Naples. II débarqua à Macao au mois de juillet 1d79. II lut les instruc¬ tions que lui avait laissées le P. Valignan, et ou il Iui éíait spécialement ordonné de se livrer tout entier à 1’étude dela langue chinoise, de ne pas négliger d’apprendre à déchiffrer et à former 1’écriture bizarro «le ce singulier peuple. Le P. Roger suivit un si sage eonseil el s’appliqua à óludier 1’idiome de Confucius. Loisqu il crut en avoir des notions suflisantes, il songea à pénélrer dans 1’intérieur. La connaissance de quelque haut fonctionnaire chinois lui parut néces- saire pour 1’exécution de sou projel. Dans le but de se metlre ou rapport avec les mandarins, il accom- pagna les marchands porlugais à Canton , aux deux époques de 1’anuée fixées pour les transactions com- merciales. Los Porlugais avaient l aulorisalion de se
  • PAR LES NAV1GATEURS PORTUGA1S. 43 rendre dans les faubourgs de la ville de Canton pour trafiquer avec les habitants. Au soleil couché, ils étaient obligés d’évacuer le territoire du Céleste Empire, et de se retirer à bord de leurs navires, qui station- naient dans la rivière du Tigre. Ils étaient d’ailleurs placés sous la surveillance continuelle de quelques grands mandarins militai res, qui réglaient le commerce des étrangers et faisaient minutieuseraent épier leur conduite. Le P. Roger eut bientòt noué des relations avec ces mandarins, qui, flattés de voir le religieux européen s’appliquer à 1’étude de la langue chinoise, le traitèrent avec distinction el le dispensèrent de s’en retourner tous les soirs à bord des navires. Ils lui of- frirent un logement dans le palais destiné aux mera- bres do Pambassade que le roi de Siam envoyait an- nuellement à Péking. La bienveillance des autorités de Canton pour le P. Roger frappa les Chinois, surtout ceux de Macao, et plusieurs témoignèrent le désir d’embrasser la reli¬ gion chrétienne. Un catéchuménat fut formé, et le P. Roger, lorsqu’il revenait de Canton avec les navires poi'tugais, après la clòture du commerce, donnail tous ses soins à cette mission naissante. Cependanl, comme il était seul pour s’occuper de la conversion el de Pinstruction des Chinois, comme d’ailleurs il allait passer une grande partie de Pannée à Canton, le P. Valignan, instruit de cet état des choses pen¬ dant qu’il était encore au Japon, demanda au pro¬ vincial des hides qu’on désignàt un autre religieux Pourvenir partager en Chine les travaux du P. Roger. Le P. Matthieu Ricci fut 1’élu de la Providence pour cede oeuvfe si difficile; arrivó aux hides avec le
  • u DÉCOUVEUTK DE LA CHINE P. Roger, il élait alors à Goa, oú ii terminait ses études théologiques. Le P. Matthieu Hicci était né à Macérato, dans la marche d’Ancône, en 1552, précisémentdanslaméme année ou François Xavier rendait le dernier soupir, dans une pauvre cabane, sur une ile chinoise. Ainsi, au moment même ou s’éteignait, au fond de PAsie’ Papôtrequi avait conçu le projet de porter la foi chré- tienne dans PEmpire Celeste, Dieu suscitait à 1’autre extrémité de la torre le missionnaire qui devait oxé- cuter ce projet. Le zèle apostolique de Xavier était passé tout entier dans 1 ame de Ricci. Cecélèbre pro- pagateur do la foi avail d’abord été destiné à 1’étude du droit; mais, ayant préféré la vie religieuse, il était entré dans la compagnie de Jésus, en 1571. Celui qui le dirigeadans son nòvicial était ce même P. Valignan, *1 ui lit de si grandes choses dans les Judes qu’un prince de Portugal Pappelait 1’apôtre de 1’Orienl. Après le depart de son mailre pour les missions étrangères, Ricci conçul bienlòt le désir d’aller le rejoindre. II ne resta done en Europe que le temps qu’il fallait pour faire les études nécessairesà une semblable entreprise et il arriva à Goa en 1578. il avait done vingt-sept ans à sou entrée dans la carrière apostolique. Les PP. Roger et Ricci, après avoir supporté en¬ semble les fatigues et les dangers d’une longue navi¬ gation, se trouvaient réunisà Macao, etchoisis Pun et * autre pour Iravailler de concerta la même oeuvre. Pendant qu’ils cberchaient avec anxiété les rnoyens de pénétrer définilivement dans PEmpire, la Provi¬ dence sembla leur en ouvrir les portes par uno cir- conslance assez singulière. Le gouverneur de la
  • FAR IKS NAVIGATEURS PORTUGAIS. 45 province
  • 46 DÉCOOVRRTE DE LA CHINK qu’au lieu des deux véritables autorités civile elecclé- siastique de la colonie, on enverrait au vice-roi deux aulres personnages, qui joueraieut le rôle d’évêque et de gouverneur. Par cette obéissance équivoque et frauduleuse, on parviendrait à mettre à couvert la di- gnité portugaise et à contentei- 1’orgueil du vice-roi des deux Kouang. Le visiteur des jésuites, le P. Valignan, vit dans cette circonstance une excedente occasion pour chercher à s’introduire dans Pintérieur de 1’empire. d fit désigner le P. Michel Roger pour représenter Pévéque, et on envoya à la place du gouverneur un fonctionnaire de la ville nommé Matthieu Pénella. Et afin que ce personnel, qui était un peu frauduleux, pút trouver grâce plus facilement aux yeux du vice- roi , on y joignit do riches présents, auxquels dut contribuer la communauté tout entière des marchands portugais. Car il ieur iraportait granderaent d’a- cheter à lout prix la bienveillance du vice-roi et de 1’empêcher de mettre des entraves à leur commerce. Cette sorte d’ambassade fut reçue à Tchao-King avec la plus grande pompe, c’esl-à-dire qu’il y eut de formidables explosions de pétards, une musique assourdissante et une riche exhibition de satellites et de mandarins à globule de toute couleur. Ce splen- dide appareil était moins pour faire honneur aux représentants des barbares de 1’Occident que pour frapper Ieur imagination par la magnificence de PEm- pire Céleste, et leur inspirer une respectueuse épou- vante. Le vice-roi les reçut en son palais, avec cette « dignité hautaine » si fortement recommandée aux grands dignitaires dans les occasions solennelles. Ce-
  • PAU LES NAVlGATEURS PORTUGAIS. 47 pendant le tier gouverneur des deux Kouang, à la vue des riches et curieux presents qu’on lui appor- tait, modifia aussitôt la rude arrogance de sa phy- sionomie, et lui donna insensiblement une rassurante impression de bienveillance et de mansuélude. II or- donna à son interprète de dire aux étrangers qu’its pouvaient rester dans lour port de Macao et continuer a se livrer à leur trafic, tout en obéissant ponctuel- lement et filialement aux lois des mandarins, qui élaient pères et mères des étrangers aussi bien que des hommes du royaume Central... Puis, après avoir jeté un regard plein de convoitise sur les offrandes des Portugais, il leur fit dire qu’il n’accepterait ces présents qu’à la condition qu’on en recevrait le prix. Ayant alors demandé à Pinterprète la valeur de chaque objet, il fit scrupuleusement payer le tout, séance te- nante. Cette merveilleuse abnégation n’était que pour le public, car il fit ensuite avertir secrètement les Portugais qu’avec cette somme ils dovaient acheter à Macao de nouveaux présents, et les lui apporler eux-mêmes le plus tôt possible. Ce 1 . Roger no manqua pas d’exprimer au vice- loi son vit désird’avoir une residence dans 1’intérie'ur de 1 empire. II lui fit savoir qu’il étudiait avec ar¬ dour la langue du pays, et quo son bonheur serait de passer sa vie avec les Chinois. Le vice-roi parut ecouter cette demande avec grande satisfaction, et donna au missionnaire 1’espérance qu’il pourrait ob- emr cette favour une autre fois, lorsqu’il reviendrait. - am lassade prit done congé du gouverneur des (ouanS, ©I ©He fut reconduile à bord de ses navires au son des tam-tams et au milieu d’un im-
  • DÉCOUVEBTE HE LA RHINE 48 mense concours do peuple, qui voyait sans doule pour la premiere fois ces curieux étrangers auxquels ils ne tardèrent pas à donner le sobriquet de « dia- bles occidentaux (1). » Lorsque les empleltes commandées par le vice-roi furent prótes, on se hâta de les lui envoyer par le même Matthieu Pénella ; mais le P. Roger ne put l’accompa- gner, à cause d’une maladie assez grave dont il fill al- teint quelques jours avant le départ. Ce zélé mission- naire ful d’autant plus peiné de ce contre-temps, qu’il avail le projet d’offrir au vice-roi uno horloge foil belle que le P. Ricci avait apportée de Goa. Le gouver- neurdes deux Kouang pa rut lout attristéenapprenanl la maladiedu P. Roger; mais lorsqu’il entendit parlor de cette merveilleuse machine qui, par le moyen d’un ingénieux système derouages, allait d’elle-même el marquait les heures avec une admirable précision , il ful soudainement tourmenté du désir de voir et de posséder cette horloge. En consequence, il donna ordrc à spn secrétaire d’ecrire immédiatement à Ma¬ cao une dópêchepar laquelleil invitait le P. Roger à venir le trouver à Tchao-King, lorsque 1’état de sa santé le lui permctlrait. L’arrivbe de cette dépóclie à Macao ful lout un évé- nement pour la petite colonic portugaise, et les trans¬ ports de joie éclatèrent de toules parts, surtout à la maison des pères jésuites. La dépôche du vice-roi accueillait favorabloment la requôle que le P. Roger lui avait adressée lors desa premiere visite, et lesreli- gieux étaient officiellenient autorisés, par patente, (OJYaiig-Koui.
  • 1*AK LES NAVIGATEURS PORTUGAIS. 4Í) à avoir dans la ville de Tchao-King une église el une maisou. Le P. Yalignan fut le seul qui ne partageât pas 1’enlhousiasme général. II fut tout interdit par cetle nouvelle si inattendue : « II s’en fallút peu, dit “ Trigault, qu’il no laissâtéchapper cette occasion, si “ eonsenlemenl de tous les autres pères ne lui eut " conseillé de Ia prendre au poil (1). » Pe vice-roi était si impatient de revoir le P. Roger, °u plutòt de posséder l’horloge dont on lui avail parlé, qu’il expédia son secretaire à Macao avec une jonque mandarine pour recevoir le missiounaire et le conduire avec honneur jusqu’a Tchao-King. On ne manqua pas de profiler avec empressement de ces précieuses avances. Le 18décembre 1582, le P. Roger s embarqua avec le P. FrançoisPasio, un autre jésuite qui n’était pas encore prêtre et quelques jeunes Chi- nois. Lesecrétaire du vice-roi fut étonné de le voir ainsi escorté tandis q u’on n’avai tmandé que lui .Mais Ie P. Ro¬ ger répondit que, comme religieux, il n’avait pasl’habi- tuded allerseul, et qu’il avail dú amener deuxmembres de son ordre, l’un qui 1’accompagnerait quand il irait voir le vice-roi, 1’autre qui en son absence garderait la maison. Cette réponse fut acceptée, et Ia jonque mit à la voile avec cette petite colonie de missionnaires, qui emportait les vceux de tous les chrétiens de Macao. Le vice-roi fut dans le ravissement en voyant fonc- tionner 1 horloge que lui avaient apportée les religieux. I dut penser sans dou te, au fond de sa conscience ' e Chinois, que les homines capables de fabriquei- de le les merveilles n’étaient pas tout à fait aussi bar- i.I) Iiigiiult, de (’E.rpédifioii rhrfíifmie, etc., p, 126 T. II.
  • 50 dbcodverte de la chine bares qu’ils en avaient l’air. II voulut leur temoigner sa reconnaissance et leur faire des présents, raais les missionnaires refusèrent courtoisement ses dons. Ils lui exposèrent, dans une requète, que leur seule am¬ bition était d’être autorisés à fixer leur sójour dans I’empire; faisant profession de servir Dieu et de cul¬ tivei- les sciences, et ayant entendu parler do 1’intel- ligence, des lois, des coutumes etdu savoir des Chinois, ilsn’avaient point hésitéà quitter leur patrie et à faire un long voyage de trois ans pour venir s’instruire à leur école, mais que cetto étude leur serait beaucoup inoins facile à Macao que dans 1’intórieur de la Chine. Le vice-roi considéra comme un graud honneur pour les Chinois que de tels homines fussent venus de si loin pour habiter parmieux; et, comme il se piquail d’ail- lours de cultiver la philosophie et les mathématiques, dans lesquelles les missionnaires étaient versés, il souscrivit à leur requête et leur assigna une residence au faubourg de la ville, dans un temple bouddhique. Souvent il leur envoyait des provisions, et les recevail volontiers, dans son palais, en audience particulière. Les fonctionnaires civils et mililaires, tous les per- sonnages important de Tchao-King ne manquèrent pas, soil par curiosité, soil pour faire la cour au vice-roi, de rendre de frequentes visites à la pagode habitée par les religieux catholiques. Des relations s’établissaient peu à peu, etce vaste empire, si hermé- tiquemenl fermé aux étrangers, paraissait s’ouvrir au zèleetaudévouementdesprédicateursdePÉvangile.Le P. Roger avail déjà composé uncatéchisme et Iraduil la Vie des Saints pour commencer à répandre les idées chrétiennes dans les populations. 11 avail obtenu du
  • PAR LES NAVIGATECRS PORTUGAIS. 51 vice-roi qu’il fút permis au P. Ricci de s’étab|ir aussi à la pagode de Tchao-King; tout se préparaitenfin pour assurer le succès de cette première mission, lorsqu’un évenement inattendu vint soudainement anéantir toutes ces espérances. 4.
  • CHAP1TRE II. I Les missionnaires sont contraints d’abandonner Tchao-King. — Re- tour a Macao. — Nouvelles et infructueuses tentatives pour rentrer. _II. i.e vice-roi rappelle les PP. Rogeret Ricci à Tchao-King. — Con¬ cession d’un terrain pour construire une maison et une église. — Tours bouddhiques. — Pagodes. — Succès et esperances des mission¬ naires. — III. Erection d’unechapelle. — Preludes à la predication de PÉvangile. — Moribond recueilli let baptisé. — Interpretation de la charité chrétienne par les lettrés. — Succès et persecution. — IV. I.e P. Ricci s’applique aux sciences et aux lettres. — Singuliére mappemonde dans le goút des Chinois. — Achèvemerd de 1’ègli.so. — Tentatives d’une ambassade espagnole à Peking. — Deux nouveaux missionnaires dans 1’intórieur. — Voyage du P., Roger a Han-1 cheou- F0U._v. Les alcbimistes chinois. —; Fourberies du neophyte Mar¬ ti,,. —Son jugemont. — Nouvellepersécution. — Le calme renait. — VI. Fete des Vieillards. — Mómoire contre les Européens. — Defense du P. Ricci. — Sa' popularity. — Visite solennello du commissaire imperial a la mission de Tchao-King. I. Un jour que les missionnaires s’entretenaient avec bonheur de 1’avenir de la propagation de la foi en Chine, ils reçurent la visite d’un officier du premier tribunal dela ville. Ce messager, tout accablé de tris- tesse, leur annonça que le vice-roi venait d’ôtre destilué el qu’il leur ordonnait d’abandonner aussitòt la ville, de peur que leur séjour à Tchao-King n’étant pas du goiit de son successeur, sa disgrace ne devint par cela
  • PREMIERS MISSIONNAIRES A CANTON. 53 plus considérable. Cette nouvelle, on peut le penser, lut. comnie un coup de foudre pour les religieux. Le vice-roi leur faisait remeltre, pour les consoler, une patente par laquelle il était enjoint aux magistrals de Canton de leur donner un domicile dans la ville. Mais de quelle valeur pouvait étre aux yeux des mandarins de Canton une patente d’un gouverneur destituó? Les missionnaires, cependant, accueillirent avec amour cette lueur d’espérance. Ils s’embarquèrent sur une jonque marchando et descendirent le cours du Tigre jusqu a Canton, ou, comme ils 1’avaient pressenti, on ne (it aucun cas de la patente du vice-roi; il ne leur lut pas même permis de mettre pied à terre. Contrainls dc continuer leur route, ils arrivèrent à Macao, acca- blés de douleur, mais résignés à altendre, dans la re- traite, qu’il plút à la Providence d’ouvrir de nouveau les portes de l’empire chinois à la lumière de 1’É- vangile. U est d’usage en Chine de conserver dans les ar¬ chives des Iribunaux les edits émanés des grands man¬ dai ins, eld écrire au bas s’ils ont étó exécutés ou non. Le nouveau gouverneur des deux Kouang, quelques joins après avoir prispossession de son poste, trouva en parcourant les archives, 1’édit qui avail été adressé par son prédécesseur aux magistrals de Canton pour leur donner ordre de laisser s’etablir dans la ville les icligieux européens. Cet édit était aux archives sans annotation, et par consóquent il était impossible de savoir s il avait été exécuté. Le vice-roi lit écrire aux mandarins de Canton, qui n’avaient aucune connais- sancede 1’édit; ceux-ci prirent des informations auprès du préfet de Hian-Chan (la Montagne des Parfums),
  • 54 PREMIERS MISSIONNAIRES ville de troisième ordre, ayant sous sa juridiclion les Chinois de Macao. Comme le préfet de la Montagne des Parfums ignorait également cette affaire, il euvoya en députation à 1’óvéque de Macao quelques officiers de son tribunal. Ils furenl conduits au collóge des Jésuites, oil on leur montra en effet la patente du vice- roi munie du grand sceau. Aussitôt ils voulurent s’en emparer, sous prétexte qu’un écrit serablable ne pou- vait rester entre les mains des barbares sans avilis- soment pour la dignité de l’Empire Céleste. Les pères du collége furent unanimemenl d’avis qu’it ne fall ait pas se dessaisirde cette pièce importante. Ils exprimè- rent cependant le désir d’aller la porter eux-mêmes au préfet de la ville de Canton, et de lui demander 1’exécution de la promesse qu’elle contenait. Les offi¬ ciers chinois s’irriterent beaucoup et déclarerent qu’une pareille démarche était contraire aux rites et de toute impossibilité. On insista avec force el persévérance, el à la fin il fut convenu qu’on passerait par-dessus les rites, que les officiers chinois conduiraientles porteurs de la patente jusqu’à la Montagne des Parfums, et que là le sous-préfel de la ville se chargerait de leur faire continuer la route par eau jusqu’a Canton. Cette mis¬ sion si délicate fut confiée à la prudence et à 1’ónergie des PP. Roger et Ricci. Après quelques heures de marche dans I’lie de Ngao-Men, dont Macao occupe un rocher, àla pointe de Test, ils arrivèrent à la ville de la Montagne des Parfums, bàtie sur le bord de la mer. Le sous-prélel les reçut très-mal, etleur intima l’ordre de lui remettre la patente pour qu’il lenvoyât lui-méme aux magis- tratsde Canton. Sur lerefus formel des missionnaires,
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 55 il entra en fureur, la leur arracha des mains et la t'ou la aux pieds en sécriant: « Insensés que vousêtes, « que prétendez-vous done faire avec une patente « d un vice-roi destitué? Tenez, reprenez votre inu- " *'*e Papier et retournez promptemenlà Macao, au « milieu des vòtres! » Les pauvres missionnaires prirent congé de cet in¬ solent mandarin, tout contristés de leur mésaventure, mais non découragés. Ils allèrent chercher un peu de repos dans une hôtellerie else déterminèrent à tenter un coup plein do hardiesse. Accompagnés d’un jeune néophyte chinois qui leur servait d’interprète, ils se rendirent résolúment auport, au moment ou lajonque de passage pour Canton allait mettro à la voile. Le capitaine, voyant ces deuxétrangers qui se disposaient à monter à bord avec leur petit bagage, fut saisi do crainte et refusa net de les recevoir. Mais 1’interprète des leligieux seprésenta, et lui montrant avec aplomb la patente du vice-roi munie du grand sceau officiel : lues done fou, mon frère aíné, lui dit-il; comment, tu ne veux pas recevoir dans ton navire des hommes qui ont un passe-port du vice-roi? — Le capitaine, a la vue do cette superbe pancarte, recula respec- tueusement et laissa passer lesétrangers. Ce prompt succès ne mena pas fort loin les mis¬ sionnaires. Les autres passagers, módiocrement sé- duds par 1’exhibition du passe-port, n’étaient préoc- cupés que du danger de se compromettre en voyageant de compagnie avec deux barbares. Ils effrayèrent tellement le capitaine que celui-ci, avant de lever ancre, enjoignit aux missionnaires de débarquer, et afin de ne laisser aucun doute sur rirrévocabilitéde
  • 5(5 I'KKMIKKS MISSIONNAUIBS son intention , il prit lour bagage et le jela sur le ri- vage. II fallut done se résigner encore à cet insuccès el retourner à 1’liôtellerie. Ceux qui ne connaissent pas les Chinois se persua- deraient aisément qu’il n’y avait plus de tenlatives à faire, que le plus court était de retourner à Macao et d’y attendre patiemment une occasion meilleure. Les missionnaires ne se rebutèrent pas. Ayant sans doute suffisamment étudié le peuplo avec lequel ils avaient à trailer, ils jugèrent que, raalgró ces échecs répétés, tout espoir n’était pas encore perdu. Ils s’en- lendirent, moyennant finances, avec un petit manda¬ rin de la localité, qui se chargea de leur faireexécuter ce voyage si désiré. II fit semblanl de les arreter et les envoya, corame prisonniers, au préfet maritime de Canton, en lui disant dans sa dépôche quo ces deux religieux étrangers avaient étó pris dans la ville de la Montagno des Parfums, porteurs de prétendues pa¬ tentes du vice-roi... que ces hommes lui paraissaienl suspects et qu’on les lui envoyait pour être jugés el punis. Ce fut parcesingulier raoyen qu’ils parvinrent, sans nouvel encombre, jusqu’a Canton, ou ils furenl assez bien reçus par le préfet maritime. Ils lui remirent la patente de l’ex-vice-roi, puis une requête dans la- quelle ils disaient qu’attirés par la brillanle renom- mée du Céleste Empire, ils avaient traversé des mers incommensurables et périlleuses, afin d’avoir le bon- lieurde vivre elde mourirdans ce célebre pays; qu ils ne demandaient autre chose sinon un coin de terre ou ils pussent bâtir un temple au Seigneur du ciel, vaquerà la prière etlravaille A se perfectionncr. Le préfet trouva lo projet beau et louable, mais il no
  • DANS LA PH0V1NCE DK CANTON. 57 pouvait prendre sur lui de leur octroyer ce qu’ils de- mandaient; cela dépendait de la volonté du vice-roi. Les missionnaires insistèrent pour qu’on les laissàt au moins séjourner à l’ambassade du roi de Siam el y •dlendre le temps oil les marchands portugais se ren- ‘laient périodiquement à Canton pour leur trafic, espérant qu’avant cette époque ils auraient peut- elre la permission du vice-roi. Le préfel ne fit pas d objection à ce plan, et les missionnaires allèrent s installer, selon leur désir, à l’ambassade du roi de Siam. Avant la fin du jour, pendant qu’ils se felici- taient d’avoir enfin réussi dans leur entreprise, ils re- çurent ordre de retourner sur-le-champ à Macao, sous pretexte que le nouveau vice-roi se disposant à lairo la visile de la province, il y aurait grave inconvénient à ce qu il trouvât à Canton deux étrangers, pendant une saison qui n’etait pas fixée pour leur négoce. 11 fallut done encore une fois céder au reflux et se rembarquer. Ln passant parla vil le de la Montagne des Parfums, les Ro»er et Ricci connurent le véritable motif ° *eui oxl)Ulsion de Canton. On lisait aux portes el dans les principaux quartiers de la ville un edit du nouveau gouverneur des deux Kouang. Après nlu- S|eu|S considérations sur l administration de la pro- v,nce, leditajoutait... « Il se commet en la localité " !,6 NS'a°-Men (Macao) un grand nombre d’abus, et on prevarique ouvertement contre les lois. Cespé- t iés doivent être pour la plupart imputés aux inter- pretes et aux linguistes, qui abusent de leurs fonc- « lions pour induire les barban “ Id'dfier dans le crime. Ainsi, n •ares au mal et les faire , nous sonimes informé,
  • 58 PREMIERS MISSIONNAIKES « en toute vérité, que ces interprètes out persuadé à « quelques religieux étrangers d’apprendre les ca- « ractères et le langage do la nation centrale, et de « demander ensuite un emplacement dans la capitale « de la province pour y bâtir une résidence et une « église. Tout cela est très-pernicieux à 1’empire; il « ne peut lui étre profitable que les barbares y soienl cr admis... » Vers la fin de Pédit, le nouveau vice-roi exborte les interprètes à se corriger de leur mauvaise conduite, sinon il leur fera coupor la tête... II. Ces nombreuses tentatives toujours infructueuses, et surtout le récont édit du vice-roi, lout fit penser aux jésuites de Macao qu’il leur serait bien difficile de jeter les premiers fondements de cetle mission. Mais en Chine, comme ailleurs, c’est le plussouvent l’imprévu qui domine dans les évónements. La Providence ar¬ range tout à son gré; elle ne veut pas que les hommes puissent se vanter de Ia sagesse et de la prudence de leurs combinaisons. Le succès d’une entreprise vient sòuventdu còté oú Ton n’aporcevait que des obstacles. Les missionnaires étaient persuadós qu’il n’y avait aucun espoir de s’etablir dans 1’intérieur de 1’empire, tant que ce nouveau vice-roi gouvernerait la province de Canton, et ce fut précisóment ce vice-roi qui les y appela. Quelques jours s’étaient à peine écoulés, lorsqu’on vit débarquer au port de Macao un ofíicier civil ar-
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 59 rivanl de Tchao-King. II se rendit, précédé du tam¬ tam etaccompagné d’un nombreux cortege, au palais du mandarin qui administrait les Chinois de Macao. De là, il se dirigea vers le collége dos Jésuiles. II élait pot tem dune dépêcho du vice-roi par laquelle les • Roger et Ricci étaient invités à se rendre en la ville de Tchao-King, ou il leur serait permis de cons- tiuiie une maison et une église. Los missionnaires, encore tout accablés de tristesse et de découragement, avaient «le la peine à se persuader de la réalilé d'une si heureuse nouvelle. La «lépêche était cependant claire et précise. On fit à la hàte, et on bénissaut le Sei¬ gneur lespréparatifsindispensables, et lesdeux apòtres de la Chine se mirent en route le coeur plein de joie et d esperance. Ils étaient accompagnés par le même offícier qui leur avaitapporté un si consolant message. Le gouverneur de Tchao-King les reçut avec grande bienveillance et les questionna sur leur pays et les motifs de leur venue en Chine. Les religieux répon- ‘ ncnt qu’ils étaient originaires des conlrées de l’ex~ treme Occident; gu’ayant entendu parler de la gran- 6Ur Ct de ,a cé,ébrité de l’empire du Milieu, ils avaient entreprisim voyage qui avail duré plus de trois ans. Apres avoir visité un grand nombre d’iles et traversé les mors les plus vastes, ils avaient pu se con- vaincre par leurs propres yeux que FEmpire Céleste 311001 e bien au-dessus de sa brillante renommée. «avaient done le dessein de s’y établir jusqu’a Ia ln < e leuis jours, et ils désiraient obtenir un peu de r't'ttn pour y construire une maison et une église a nu y vaquer àFétude età la prière dans laretraite et c recueillement; ce qu’ils ne pouvaient faire à Macao,
  • <>0 PREMIERS M1SSI0NN AIRES a cause du traças et du turnulte perpétuel auxquels donne lieu 1’activité commerciale. Le gouverneur de Tchao-King était douó d’une nature bonne et géné- reuse. II fut flatté de voir ces deux religieux étran- gers venus des extrémités du monde pour avoir le bonlieur de séjourner sur le sol de l’empire. II leur promitde les prendre sous sa protection et les invita à examiner, dans la ville ou aux environs, 1’emplace- menl qui serait le plus à leur convenance. 1 cndant qu ils s occupaient de 1’organisation de cetle mission, les religieux logeaient dans unefamille de la cité, nommée Ny-Ko. Durant leur premier séjour a Ichao-King, les jésuites avaient fait connaissance avcc plusieurs Chinois de distinction que la curiosité attirait chez eux. Le P. Roger s etail particulière- ment lié d’intimité avec un jeune bachelier nommé Ku-Ny-Ko, dont les qualités du coeur et de 1’intelli- gence lui avaient paru remarquables. II s’élait appli- qué à 1’instruire des véritésde la religion chrélienne, qui faisaient une telle impression surl’espritdu prosé- lyte que celui-ci n’avait pas tardé à prendre 1’habilude de réci ter avec foi et recueillement quelques courles prières quelepère luiavait enseignées. Les jésuites, à cette époque, avaient avec eux un autel portatif, sur lequel ils célébraient le saint sacrifice de la messe dans une salleque le bachelier Ku-Ny-Ko avail mise à leur disposition. Lorsqu’ils furent obligés d’abandonner la ville pour retourner à Canton, ils avaient laissé 1’aulel dans cette famille, qu’ils considéraient déjà comine les prémices de la chrétienté de Chine. Aussitôt que le P. Roger fut de retour à Tchao- King, il se rendit avec empressement dans la maison
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 61 de Ku-Ny-Ko, ou il eat la consolation de voir quo le grain evangélique, déposédepuis si peu de temps sur cette lerre de bénédiction, avait heureusement germé et pi omettait une multiplication abondante. Lejeune ac íelier, après avoir salué les missionnaires avec les p us grandes marques de respect et de svmpathie, les conduisit dans une salle ornée à la fois avec élégance et simplicité. C’était là qu’il avait érigé l’autel qu’on ,ui ava*t laissé en dépòt. A défaul de saintes images, d avait placé au-dessus un tableau oil on lisait les deux grands caractèreschinois Tien-Tchou, c’est-a-dire Seigneur du ciel. Aux deux còtés de l’autel et sur le I evant on voyait une profusion de beaux vases à fleurs et des cassolettes en bronze oil brCUaient des parfums exquis. C était dans ce petit oratoire que Ku-Ny-Ko venait tous les jours se prosterner et adresser qnelques prières à ce Dieu qui ne lui était plus inconnu, et qu’il adorait déjà en esprit et en vérité. A la vuo de ce touchant témoignage de la foi du fervent catéchu- mène, caron pouvait bieu lui donner ce nom, les mis¬ sionnaires ne purent retenirleurs larmes, el tombèrent a genoux pour bénir le Seigneur de ce qu’il y avait n un adorateur du vrai Dieu au milieu de ce peuple mnombrable, plongé dans les ténèbres du scepticisme et del ídolâtne. Nous avons déjà dit que le gouverneur de Tchao- Kmg avail invité les jésuites à choisir eux-mémes le leuou lis désiraient construire une église. En ce temps- a, on élevaitaux environs de la ville une deces tours qu on i encontre si fréquemmenl sur toute la surface i e 1 empire et qui sont, avec les pagodes, les seuls mo¬ numents de I’architecture chinoise. A peu de distance
  • PREMIERS MISSIONNAIUES 62 de toutes les villes de premier, de second et de troi- sième ordre, on voit presque toujours une tour plus ou moins élevée, placée à 1 ecart et dans 1 isolement, connne une colossale sentinelle. Selou les traditions indiennes, lorsque Bouddha mourut, on brúla son corps, ensuite on forma huit parts de ses ossements, qu’on renferma en autant d’urnes pour ôtre déposées dans une tour à huit étages. De la vient, dit-on, l’origine de ces sortes d’&lilices si communs en Chine et dans les pays oil le bouddhisme a pénétré; pourtanl le nombre des étages est indéterminé et la forme qu’elles affectent est aussi très-vunable; it y en a de rondes, de carrées, d’hexagones et d’octogones; on en voit en pierre, en bois, en briques, en faience même, connne celle de Nanking; les ornements en porcelaine dont elle est revêtue lui ont fait donner le nom
  • DANS LA PROVINCE DK CANTON. 63 centspiedsdehaut, après plusieursstrophesexprimant Fétonnement et 1’admiration sur le projet et 1’exécution d’un si grand ouvrage, continue ainsi : « Je crains « l’asthme, et je n’ai pas osé me risquer à monter « jusqu’a la dernière terrasse, d’oii les hommes ne « paraissent que comme des fourmis. Monter tant « d’escaliers est réservé à ces jeunes reines qui out « la force de porter à leurs doigts ou sur leur tête les « revenus de plusieurs provinces. » II y a eu, disentles Chinois, des tours en rnarbre blanc, en briques dorées, et méme en cuivre, au moins en partie. Le nombre des élages était trois, cinq, sept, neut el allait quelquofois jusqu’a treize; leur forme extérieure variait beaucoup, ainsi que leur décoration inlérieure; il y en avait qui étaient à galerie ou à balcon, et diminuaient à chaque étage de la lar- geur du balcon ou de la galerie; quelques-unes étaient bàties au milieu des eaux, sur un massif énorme de rochers escarpés, oul’on faisait croitre des arbres el des lleurs, et sur lesquelles on méuageait des cascades et des chutes d’eau. On montait sur ce massif par des escaliers qui étaient taillés grossière- ment, tournaient sur les flancs d’un gros rocher, pas- saient sous un autro, ou même au travers, par des voôtes et des cavernes imitéesde celle des montagnes, et suspendues comme elles en précipices. Quand on était arrivé sur la plate-forme, on y trouvait des jardins ravissants; c’est du milieu de ces jardins que s’élevaient les tours, dont la magnificence devailôtre extraordinaire, à en juger par les beaux restes qui existent encore aujourd’hui. Les pagodes ou temples d’idoles sont, comme les
  • PREMIERS MISSIONNA IRES 84 tours, seinées dans 1’empire chinois avec une profu¬ sion incroyable. II n’est pasde village qui n’en possède plusieurs; il y on a sur les chemins, au milieu des champs, partout. On dit communément que dans la ville de Péking et dans la banlieue le nombre s’élève jusqu’a dix mille. II faut ajouter que la plupartdeces pagodes ne sont le plus souvent que des espèces de chapelles, ou des niches renfermant quelque affreuse idole, ou des vases à brúler des parfums. Cependant il y en a plusieurs qui sont d’une graudeur, d’une ri- chesse et d’une beauté dignes d’attenlion. On remarque surtout, à Péking, les temples du Ciel et de la Terre, et, dans les provinces, plusieurs pagodes célèbres, ou les Chinois font des pèlerinages à certaines ópoques de 1’année. Les ornements et les décorations de ces temples sont, on lecomprcnd, tout à fait dans le goid chinois; 1’oeil n’y découvre guèrc que confusion et bizarreries. Les peintures el les sculptures qu’on y trouve n’ont pas une grande valeur artistique; on sail que le dessin est très-imparfaitcmentcullivé à la Chine. Lcspcintres n’y excellent que dans certains procédés mécaniqucs relatifs à la préparation et à l’application des cou- leurs; dans leurs compositions, ils ne font aucune attention à la perspective, et leurs paysagessont tou- jours d’une uniformité désolante. On voit pourtant quelquefois des miniatures chinoises et des gouaches d’une rare perfection, mais très-inférieures, par le style, aux tableaux les plus médiocres des peintres européens. Les sculptures qu’on remarque dans les pa¬ godes ont de beaux morceaux de détail; mais elles pèchent, le plus souvent , du còté de 1’élégance et de
  • 65 DANS LA PROVINCK DK CANTON. la collection des formes. Les Chinois prétendent que les peintres et les sculpteurs des temps passés, ceux sui out du cinquièmo et du sixième siècle de notre eie, étaient. de beaucoup supérieurs à ceux d’aujour- c ui. On serait tenté de souscrire à cette opinion, epics avoir visité les magasius des clioses antiques, 0U10,1 rencontre en effet des objets d’un mérite réel. On ne trouve pas en Chine des temples d’une grande antiquité. Us ne sont pas d’assez forte cons¬ truction pour résister aux injures du temps et des homines. On les laisse tomber en mine, puis 1’on en eleve de nouveaux. Les Song, dit un proverbe chi- nois, faisaient des routes et des ponts; les Tang des tours; les Ming, des pagodes (1). La tour qu’on construisait en dehors des murs de Tchao-King se uommait la tour Fleurie. Elle devait avoir neufétages,et déjà elle était élevée jusqu’au se¬ cond. On avait aussi le projet de bátir, non loin de la tour, une pagode magnifique, donton avait achevé les fondements et les principals charpentes, 1’autel ma- jeur devait ótre dédié à Bouddha et 1’autre à Confu¬ cius. La tour Fleurie s’élevait sur la rive d’une belle i n iòre, continuellement animée par le passage d’une foule de jonques de loule formo et de toute dimension, qui transportaient dans les provinces intérieures les marchandises de Canton. La campagne était riche et parsemée de nombreuses fermes aux toits recourbés. Les bosquets de bambous, les bananiers aux larges feuilles, les papavers avecleurs énormes fruits jaunes léunis en grappe au sòmmet du trone, les Grangers, (!) Empire Chinois, t. II, p. 127. t. 11.
  • 66 PREMIERS MISSIONNAIRES les grenadiers, et plusieurs autres arbres toujours chargés de fruits et de íleurs , rópandaient une ravis- sante variété sur ce beau paysage. Jin parcourant. les environs de la ville, les missionnaires furent frappés de ce site enchanteur, et ils adressèrent aussitòt une requéte au vice-roi pour obtenir la permission d’y fixer leur demeure. II leur fut répondu qu’on acquies- çait à leur demande, et que le jour suivant ils de- vaient se rendre à la tour Fleurie pour déterminer délinitivement 1’emplacement qui leur serait alloué. Le lendemain, le gouverneur se trouva lui-môme au rendez-vous avec un de ses assesseurs et une commission des travaux publics. Les membres de cette commission n’étaient pas très-favorables au pro- jet des missionnaires. Déjà ils avaient essayé de faire entendre au gouverneur combien il était inconvenant et dangereux de laisser des ótrangers, des barbares, s’établir sur le terriloire du Royaume des Fleurs.... Assurément, disaient-ils, ils appelleront peu à peu les gens de leur nation qui trafiquent à Macao, leur nombre s’accroitra, et dès lors il y aura du danger pour la ville de Tchao-King. Ces insinuations n’ébran- lèrent pas le bon vouloir du gouverneur; cepen- dant il erut devoir avertir les jésuites de bion se garder de faire venir chez eux aucun de leurs com- patriotes, et d’observer filialement partout et toujours les lois paternelles de 1’empire. Les missionnaires promirenl de se conformer en tout aux lois et aux rites de la Chine. Alois il leur fut assigné officiel- lement, non loin de la tour Fleurie, un espace qui parut aux religieux catholiques trop étroit pour y bâtir une église et une résidence. llsen firent Fobser-
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 67 vation au gouverneur qui Jour répondit ; « Cette « place est uniquement pour votre inaison. On s’oc- « cupe ici, vous le voyez, do la construction d’un “ S'and et magnifique temple; vous n’aurez done “ pas besoin d’en élever un vous-mêmes. » En en- tendant ces paroles, les missionuaires comprirenl aussitòt quo le gouverneur avait l’intention de les constituer tout bonnement religieux et desservants d une pagode. Ce n’elait pas là évidemment le but de leur mission et de leur longue atlente. Ils dirent au gouverneur Nous autres, homines de l’Ocei- dent, nous n’adorons ni liouddha, ni aucune idole; nous ne reconuaissons qu’un soul vrai Dieu, le créa- teur el le souverain de tout ce qui existe, e’est le Tien-Tchou, le Seigneur du ciel. En entendant ces paroles, le premier magistrat de Tchao-King regarda les missionnaires avec étonnement, et commo ne comprenanl rien à cette repugnance à suivre le culte usité parmi les Chinois. 11 s’entretint un instant avec son assesseur et les membres de la commission des travauxpublics; puis setouruant vers le P. Roger, d lui dit: « Peu importe votre culte el votre volonté « d honorer le lien-Tchou; on achèvera la pagode et « vous meltrez ensuite dedans tel Dieu qu’il vous « conviendra (1). » Ces paroles expriment assezbien le scepticisme de mandarins, aux yeux desquels les ieligions de toule sorte soul egalement admissibles. De peur qu’on eút la pensée de revenir sur eclle concession, lesjésuites sebàlèrentde mettre la main «I 1 oeuvre; ils íirent immédiatement commencer les (i) “ Nihil admodum refert: fanum exti-uemus; in illud deindequas voluontis doorum eftlgies infer to. » (Trigault, lib. II, p, \^\,)
  • 68 PREMIERS MISSIONNAIRES travaux, et afin de pouvoir eux-mêmes en survciller Factivité, ils louèrent une petite maison tout près de leiir construction, oil ils partageaient leur temps entre les devoirs de 1’apòtre et los soinsde l’architecte. Deux barbares de l’Occident faisant conslruire une maison sur le sol de l’empire central, était chose bardie et heurtant toutes les idées chinoises. La nou- velle s’en répandit bientôt dans la ville et aux en¬ virons. Aussi les avenues de la tour Fleurie étaienl- elles perpétuellement encombrées d’une multitude de curieux, qui voulaients’assurer par leurs propres yeux de la vériíé de cet ineroyablo événement. On arrivait par caravanes de tous les còtés, afin de pouvoir jeler un coupd’oeil sur ces étrangers, qui, disait-on, avaient les figures les plus étonnantes du monde. La mal- veillance ne tarda pas à se méier à tous ces mouve- ments de curiosité. La corporation des lettrés fit entendre des murmures; les fondateurs de la lour Fleurie et de Ia pagode se plaignirent vivement de ce qu’on avail introduit dans leur quartier des élémenls de trouble. On disait de toutes parts que ces étrangers liniraient bientôt par (hire à Tchao-King comme à Macao, ou tous les ans leur nombre augmentait par de nouvelles recrues venues de par delà les mere occidentales, à tel point qu’il serait actuelloment presque impossible de les chasser du poste dont ils s’etaient pen à peu ernparés. Les jésuites n’en confi¬ rm èrent pasmoins leurs travaux. Cependant, toutes ces pelites séditions ne laissaient pas de leur causer quel- que inquiétude; ils allerent done trouver les chefs des émeutiers, et surent si bien gagner leur estime el leur sympathiequ’ils nefuronl plus tracassés par per-
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 09 sonne, si ce n’estpar Ieur pauvreté, qui ne tarda pas a Ieur devemr un sérieux obstacle. l) après Je plan qu’ils avaient adopté, les mis- sionnaires voulaienl construire une raaison à la façon européenne, avecdeux étages et d’unetournure assez 'espectable. ^es ^onii^tallèrent, dotmerun p JgrL I d7 PC'mB llans la suile<'e ■nodeste établissement. " °l>p,imer et reposaiw!!!? “ raV»■»»<•«. bag,les. Ils lurent asses l,euretlx
  • 70 PREMIERS MISSIONS AIRES obtenirdu gouverneur un décrel officicl, dans lequel était indiqué le motif de leur arrivée en Chine, et oil, après un pompeux éloge do lours méritos, il était dit que c’était par autorité du vice-roi que la résidence de Tchao-King leur avait étéoctroyéo, et qu’il était expressément déíéndu, sous peine des châtiments les plus sévères, de leur causer le moindre dommage el de troubler leur existence. Los jésuites firenl encadrer une copie dece décrel, qui fut suspendu, selon lacou- tumedu pays, à la porte de leurmaison. Poude temps après, ils reçurent deux autres pieces officiolles non moins importantes et scellées du grand sceau du gou¬ verneur. L’une contenait 1’acte de donation du terrain sur lequel la maison avait éló construite; I’autro, la permission d’aller à volonté à Canton, a Macao, et de circuler dans tout 1’empire, partout oil bon leur sem- blerait. Munis de ces pièces authenliques, les apòtres de la Chine purent enfin envisager avec sérénité l’a- venir de leur mission, ettravailler avec la grâce de Dieu à la conversion de ce peuple innombrable, qui depuis longtemps avait cessé de croiro aux doctrines de leurs bonzes et de leurs Tao-sse, pour se plonger dans 1’indifférence en matière de religion. III. « En ces commencements, dit le père Trigault, « les nostres pour ne donner quelque ombrage de « soupçon aux Chinois, par la nouveauté de notre re- « ligion, ne parlaienl pas fort clairement d’icelle en
  • DANS LA PROVINCE I)E CANTON. 71 « lours discours; maisplutòt, ils employaient le temps « qui leur restait, après avoir rendu les devoirs et « compliments de civilité à ceux qui les venaient vi- “ Sl,er> a apprendre le langage naturel de ce pays et “ * escriture et coutumes decepeuple. Cependant, ils “ s oHorçaierit de tout leur pouvoir d’enseigner ces “ fidèles avec un moyen plus court, sçavoir par la " saintete de leur vieetl’exempledes vertus, et ainsi « s’acqudrir la bienveillance des Chinois et disposer “ peu à peu, insensiblement, leurs ámes à recevoir i< ce qu ils no leur pouvaient point encore persuader “ IJar Paroles, sans danger de renverser tout ce qui « était commence, soit à cause qu’ils ne savaient pas « encore bien le langage, soit pour le naturel vicieux « de ce peuple... Ils se vestaient d’un habit qui outre « les Chinois est tenu pour le plus modeste, et n’dtait « pas fort différent du nôtre; c’était une robe longue « jusqu’aux talons, à manches fort larges. Ce que « les Chinois approuvèrent fort... (I) » I) après les paroles que nous venons de citer, on voit combien les missionnaires de Tchao-King mirent de prudence a ne pas heurter les Chinois, à ne pas hoisser leur amour-propre, on venant leur dire sans préambule : Jusqu’ici vous avez été dans les ténè- bres et 1’ignorance... voilà que nous vous apportons, nous, la lumière et la vérité... Ils commencèrent par cultivei les bonnes dispositions du premier magistral, des mandarins et des principaux lettrés de la ville. Ils recevaient fréquemment leurs visites, etsouvent dans Ces laPPorls et ces entretiens, dont la politesse et la (1) Trigault, p. hi.
  • I'ltbMIKltS M1SS10NNAIHKS 71 curiosilóétaient, il faut on convénir, lc principal mo¬ bile, ils avaient cependant 1’occasion de déposer dans ces àmes quelques germes de foi et do leur faire en¬ tendre quelques paroles de vérité. II y avait dans leur maison, comme dans celles des Cliinois, la salledes hôtes. Us Pavaient arrangée en forme d’oratoire; c’e- tait là qu’ils célébraieut les saints mysteres et qu’ils vaquaient à la prière. L’autel était disposé au fond de la salle, el on avait placé au-dessus un grand tableau représentant la Yierge tenant dans ses bras l’enfant Jésus. On voyaitsur les murs des inscriptions en grands caractères cliinois, qui exprimaient les vérités fonda- meutales do la religion. « Au souverain modéra- teur de toutes choses. » — « A la véritable source de tous les ôtres, » etc. Ils firent aussi la traduction du Decalogue, Pimprirnèrent à de nombreux exemplaires pour la distribuer à ceux qui venaient les visiter. Cependant le tableau de la Yierge ne demeura pas longtemps dans la chapelle des jésuites. Ils Penlevè- rent et mirent à la place une image du Sauveur des homines. Le bruit s’était répandu parmi le peuple que les étrangers de POccident adoraient une femme. IJne telle opinion, si elle se fót accréditée, n’était guère propre à favoriser la propagation du christianisme; car on sail à quel état d’abjection sont réduites les femmes dans l’empire chinois. A mesure que les PP. Roger et Ricci se perfec- tionnaient dans Pétudedu cliinois, ils s’appliquaient plus particulièrement à donner dans leur chapelle quelques instructions familières sur les vérités les plus élémentaires de la foi. Les mandarins, les lettrés, les personnages les plus recommandables de Tchao-King
  • DANS LA PROVINCE DK CANTON. 73 allaient les écouter avec empressement. Mais, soloa le P. Trigault, « tout ceci quasi se disail avoc plus « d’applaudissement que de fruit (1)... » Les lettrés et les mandarins d’alors, comme ceux d’aujourd’liui, écoutaientparlerde Dieu, dePàme, du salut, par vaine curiosité, pour se distraire un peu le coeur, comme ils disent. II leur arrivait souvent d’avoir 1’extrême courtoisiedetrouver parfaite et irréfutable la doctrine qu’on leur exposait... et au sortir de là ils rentraient inslinctivement dans leur indifférentisme chronique; ils étaient toujours aussi Chinois qu’auparavanl. 11s approuvaient, ils sanctionnaient gravemont la vórité, la beaulé de cette nouvelle doctrine, sans jamais avoir Pair, pourtant, de recevoir un enseigneraenl do la bouche des barbares. Les missionnairos, au lieu de trouver on eux des disciples, dissertaienl, en quelque sorte, en presence d’examinaleurs et de juges pleins de morgue et de fatuilé. La vanite chinoise ne leur permettait pas d’accepter un autre ròle. Or il est écrit: « Dieu résiste aux superbes, mais il donue sa « gràce aux bumbles. » Ln jour les missionnaires rencontrèrent le long des remparts de la ville un homme couché par torre, à peine recouvert de quelques haillons et en proie aux plus grandes souffrances. Ils s’approcherent de lui avec émotion, lui adressèrent quelques paroles pleines dune tendre sympathio, et lui demandèrent pour- quoi il était ainsi abandonné sur la voie publique. Cel infortunésembla se ranimer, en entendant un langage si bienveillant; il ramassa toutcs ses forces et leur dit (1) Trigault, i>. 143.
  • 74 PREMIERS MISSIONNA1KKS d’une voix presque éteinte que depuis longteraps i! était dévoré par une cruelle maladie déclarée incu¬ rable par les médecins; que ses parents, à cause de leurextrême pauvreté, n’avaienlpulegarder chezeux, et qu’ils 1’avaicnt déposé le long des remparts dans l’espérance que peul-êtro quelque homme au coeur compatissanl aurait pitié de lui et voudrait bien le recueillir. A la vue d’une si profonde rnisère, lesreli- gieux, émus de charilé, prennent entre leurs bras ce pauvre moribond et le transportent dans leur rési- dence; on eút dit qu’ils venaient de trouver un riche et précieux trésor. Ils lui prodiguèrent avec amour les soins les plus afiectueux, et s’empresserent de lui faire construire tout à còté de leur maison une cabane ou il pút recevoir en paix les services quo demandail son état. Après quelques jours, il prit un peude forces et il lui fut permis de s’entretenir tout doucement avec les uiissionnaires, qui, pleins de sollicitude pour la gué- rison du corps, avaient surtout à coeur le salut de 1’âme. Le pauvre malade était déjà instruit des points principaux de la foi chrétienne, et un jour, comme le P. Roger lui demandait s’il ne désirerait pas em- brasser la loide Jésus-Christ... — Oui, répondit-il, je veux ôlre chrétien. Jen’ai pas étudié les livres, je suis un ignorant, mais je crois que votre religion est vé- ritable et céleste, puisqu’elle inspire à ses disciples l’amour du prochain et les oeuvres de miséricorde..._ II reçut done le baptéme avec l'oi et reconnaissance, et peu de temps après, sa maladie ayanl fait de nouveaux progrès, il mourut de la mort des justes et des prédes- tinés. Ce pauvre moribond abandonné fut le premier chrétien que Dieu se choisit au milieu de ce vaste et
  • DANS I,A PROVINCE DK CANTON. 75 si populeux empire de la Chine... Ce furent d’abord les bergers qui allèront à la crèche de Bethléem adorer l’Enfant Dieu, et toujours, depuis cette époque, lors- que le christianisme pénètre quelque part, le Sauveur des homines commence par se manifester aux humbles, aux pelits el aux pauvres. Pendant quo ce pauvre malade, touché de la charité des missionnaires, se sentait attiré à leur croyance, re- cevait le baplcme avec simplicité de coeur el passail tout suavement do cette vallée do larmes dans une vie meilleure, il est curieux de voir comment les sa¬ vants, les beaux esprits do la Chine, cherchaient à s expliquer les admirables sentiments de dévouemeul et de miséricorde que les religieux avaient inanilestés en cette circonstance. A force de meltre leur intelli¬ gence à la torture, ils finirent par faire la découverte suivante : Les étrangers de i’extremo Occident, di- saient-ils, ont des secrets qui nous sont inconnus. Ils ont deviné à la seulo inspection de la figure de ce moribond qu’il avait une pierre précieuse caches dans sa tète. Ils ont done prodigue au vivaut les soins les plus assidus, afin que le corpsdu défuul demeurant eu leur possession, il leur fut per mis de retirer tout à leur aise ce joyau d’un prix incomparable... Cette explication parut toute naturelle aux philosophes de la Chine, el cost d ordinaire ce qui arrive aux or- gueilleux lettrés de tousles pays. Aliude se dispenser de croire, ils se jettent dans les crédulitós les plus ridicules; au lieu d’ajouler foi avec simplicité aux choses les plus simples, ils prófèrent admettre d’é- normes absurdités. Les PP. Roger el Ricci ne tardèrent pas à s’aper-
  • 7(> PREMIERS MISSIONNAIRES cevoir qu’ils avaient à óvangéliser un peuple renipli de prétenlions, surtout à l’endroit de la littórature et des livres. Ils ne manquaient done pas de faire con¬ templei' leur petite bibliothèque européenne à leurs visiteurs, etceux-ci, après avoir adrairéla beauté et la richesso des roliures, concluaient très-judicieusement que ces livres devaient renfermer des pensées impor¬ tantes et précieuses, puisqu’on en conservait l’impres- sion avec tant do soin et de recherche. Quelques-uns méme osaientaller plus loin, et s’imaginaient que les peuples chez lesquels la littérature était si estimée pourraientfort bien n’être pas toutà fait enfoncésdans la barbarie. Les missionnaires nese contentèrontpas de prouver aux lettrés de Tchao-King qu’ils savaient lire et écrire dans leur propre langue; ils désiraient surtout leur faire voir qu’ils étaient capables de déchiffrer les livres chinois et d’en composer méme s’il était nócessaire. Ils s’appliquaienl journellement à l’étude, avec le secours d’un habile lettré qu’ils avaient pris à leur service; et comme ils étaient doués 1’un et l’aulre d’une intelligence peu ordinaire, ils firent bientôt de rapides progrès. Ils eurènt enfin acquis assez d’habi- leté dans la connaissance des caracteres chinois pour oser entreprendro d’écrire un traité sur la doctrine chrétienne, considérée au point do vue do la raison et du simple bon sens. Ayant organisé dans leur mai- son une petite imprimerie, ils en dirigèrent eux-mêmes l’impression. Cet ouvrage fut tiré à un grand nombre d’exemplaires et répandu avec profusion dans tout l’empire.Les Chinois, toujours avides de livres, surtout de ceux qui ronferment quelque nouveauté, le lurenl
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 77 avec empressement, et lesdocteurs étrangers furent bienlòt en grande reputation. Le gouverneur de la ville fut si satisfait de leur ouvrage qu’il leur envoya des lettres de felicitation. En Chine, ces lettres sont en quelque sorte des brevets richement enluminés et écrils avec un grand luxe de calligraphic. Les hauls personnages ontl’habitude d’en adresser àceux qu’ils veulent honorer. Les jésuites firent afíicher cet écrit dans leur oratoire, afin que les visiteurs et les cathé- cumènes pussent voir de leurs propres yeux combien ils étaient en faveur auprès des autorités du lieu. Cette éclatanle protection du gouverneur de lchao-Kingn’exerçaitpascependant une bien grande influence sur la population chinoise; elle était tou- jours hostile aux missionnaires. On les insultait, on affichait dans tous les carrefours des placards oil on les représentait comine des hommes fourbes, ambi- tieux, comme des espions, des diables occidentaux; car déjà à cette époque les Chinois avaient donné aux Européens cet insultanl sobriquet. La tour Fleurie qui s’élevait dans le voisinage de la résidence des jésuites avail changé de nom, et on ne l’appelait plus que la tour des Ktrangers. Par cette dénomination, on pré- tendait blâmer la conduite des magistrats, qui ne craignaient pas de favoriser des hommes dont la pré- ence pouvait devenir inquiétanle pour le pays. Le P. Roger ayant été obligé de faire un voyage et un assez long séjour à Macao, les ennemis des mis¬ sionnaires profitèrent de son absence pour les tour- men ter et essayer de les faire chasser. Ils se per- suadèrent que le P. Ricci étant demeuré seul avec quelques domestiques, il leurserait plus facile devenir
  • PREMIERS MISS10NNAIRES 78 à bout do ieurs mauvais desseins. Les pecséculions de tout genre furent alors incessantes, et bientòt elles prirent un tel caractere de violence cjue la sécurilé personnelle du P. Ricci fut sérieusement compromise. On ne se contentait plus de s’ameuter autour de I’eta- blissement chrétien et de proférer des menaces etdes insultes contre lesdiables occidentaux, on leur lançail des projectiles dn haul de la tour, et souvent il arrivait (jue les pierres pleuvaient comme la gróle sur la maison. Un jour, un enfant do Tchao-King s’acharnait à coups de pierres contro la porte de la chapello; un do¬ mestique sortit brusquement, saisit le dròle et Pen traina dans la maison pour lui inlliger une salu- laire correction. Quelques voisins qui s en aperçurenl poussèrent aussilòl les bauts cris, la multitude s a- massa, la maison fut envahie, le jeune garçon en- levé et promené par la ville, au milieu des injures et des malédictions qu’on vomissait contre les Euro- péens. Un lettré s’empara quelques jours après de cette aventure et en til une grosse affaire. 11 dressa un acte d’accusation contre le P. Ricci, auquel il re- prochait d'avoir arrété frauduleusement cet enfant, de 1’avoir tenu au secret pendant trois jours, de lui avoir fait prendre un breuvage ensorcolé, alin de troubler ses facultés, et de l’envoyer en cel é tat à ses compatriotes de Macao pour le faire servir à des operations magiques. Cet acte d’accusation fut envoyé au gouverneur, et il se rencontia une loule de faux tómoins disposes à certifier devant lesjuges que ces assertions étaient conformes à la vérilé. Cette affaire excita un alireux tumulle dans la ville. Le
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 79 procès out lieu, etl’on vit le P. Ricci trainó à la barre du tribunal du gouverneur, qui d’abord crut à la ca- lomnie, taut les faux témoins étaieut nonibreux. Mais Dieu permit que l’intrigue fui découverte. L’accusa- teur et les faux témoins furent fustigés jusqu’au sang, à coups de bambous, et le P. Ricci renvoyé triompha- lemenl dans sa residence, oil il fut reçu par les caté- chumènes avecdes transports de joie. Le jour même le gouverneur publia un édit oil il faisait un grand éloge du P. Ricci, et menaçail des peiues les plus sé- vères les tóméraires qui oseraient à I’avenir troubler sou séjour à Tchao-King. IY. Cet événement qui paraissait devoir être si funeste à la mission lui lit au contraire de nouveaux amis; ses relations devinrenl de plus en plus nombreuses et considérables. Depuisson arrivée à Tchao-King, le • Ricci avaiteu le temps de connaitre le génie de la nation qu ii voulait convertir, et il sentit que le meil- eur moyen de s’assurer l’estime des Chinois était do monlrer dans les prédicateurs de l’Evangiledes hom¬ ines eclairés, voués à l’étude des sciences, et bien dif- erents en cela des bonzes du pays, avec lesquels on etait toujours disposé à les confondre. 11 pensa que le savant lerait peul-être plus d’impression que le re- •gieuxsur cesesprits scepliques, mais pleins de faluité eraue. Prolondément versédans les mathématiques (l .1 geographic, qu’il avait éludióes à Rome sous le cé-
  • 80 premiers M1SSI0NNA1RES lèbre Clavius, il enlreprit de faire pour les Chinois une mappemonde, dans laquelle il comptait flatter un pcu leur vanité, en plaçant la Chine dans le centre de la carle et en disposant les aulres pays autour de l’Empire Céleste (1). Yoici, du reste, de quelle nianière le P. Trigault raconte le fait: « LePère Ricci, bien versé ez disciplines de mathé- matique, lesquelles il auoit appris du père Christophe Clauius, docteur et prince des mathéniaticicns de son siècle qu’il avoit ouy quelques années à Rome, ap- pliqua son esprit à ceste description (mappemonde) qui n’estoit pas malseante à son dessein de prescher 1’Évangile, sçachant bien qu’on ne s’estpas tousiours servi d’un mesme moyen, pour, selon la disposition divine, attirer quelque peuple à la foy de Jésus- Christ. En véritó, par ceste amorce, plusieurs entre les Chinois ont été amenez dans la nassc dc 1 Église. II estendit done cotte description (mappemonde), en un champ plus ample, à fin qu’il peust aisement con- tenir les charactères chinois qui sont plus grands que lesnostres et adjousta non les mesmes annotations, ains d’autres selon l’humeur des Chinois, et convenables à son intention; car, ou il venoil à propos, en divers lieux, trail an I des coustumes et cérémonies de di- verses nations, il discouroit des mystères sacrez de nostre très saincte foy, jusqu’au temps present in- (i) Pour se conformer encore plus complótcment aux idées des Cliinois, Rioci loin de suivre la projection sléréographique ordinaire , d’apres laquelle la partie centrale est vue plus en petit qu’aueune autre, y representa , au contraire, la Chine plus en grand : Ut Since regnum in medio majorem partem occupant, reliqua regna in fmibus mappa ovifor- mis e.rigua apparerent, ( Riccioli, Almagest,, nov. 1051.)
  • WANS LA PROVINCE HE CANTON. 81 cognus aux Cliinois (1), afin que sa renominée s’es- pandit en peu de temps par tout le monde. « Je n’oublierai pas aussi ce qu’il inventa pour gaignerla bonne grâcedes Cliinois. Les Cliinois croient bien que le ciel esl rond, mais toutefois ilz estimcnl que la torre esl carrée, an milieu de laijuelle ilz se font asseuremenl acroire que leur empire est situé. Pourquoi ilz portoienl impatiemment que leur Chine fust par nos géographes rejettée en uu coin de 1’extré- mité d’orient. Et pour autanl qu’ilz n’estoienl pas encore assez capables d’entendre les démonstrations des mathématiques par lesquelles on prouveroit faci- lement que la terre avec la mer l'aict un globe, el qu’au globe, par la nature de la figure circulaire, ne se (rouve ui commencement ni fin, ilchangea un peu nostro project, etrejetantle premier méridien des isles Fortunées aux marges de la description géograplaque, à droite età gauche, il fit que le royaume de la Chine se voyait au milieu de la description à leur grand plaisir el contentemcnt. » Après ces détails, le P. Tri- gault ajoute avec beaucoup de naive té : « Véritable- « ment on n’eust pu, en ce temps-là, trouver une in- « venlion plus propre pour disposer ce peuple à re- « ceyoir les myslères de noire religion (2). » Au fait, cette mappemonde, quoique un peu irré- gulière,pouvaitcependantobtenir un excellent résul- tat, en contribuant à détruire une préoccupation qui a loujours été un des plus grands motifs de la liaine des Cliinois con Ire les élrangers. Dès l’origine, ils ont (i) Nous avons vu combien se trompaitle P. Trigault, en pennant que las PP. Roger et Ricci étaient les premiers apòtres de la Chine. (^Trigault, p. 154.
  • 82 HKKMIKKS MISSIONNAIRKk été persuadós que le but bien arrêlé des Europóen.s, en venanten Chine, était de s’emparer du pays. Or la seule inspection de la mappemonde devait beaucoup diminuer leur crainte, en voyant combien était énorrae la distance qui les séparait des peuples do l’Occident. pa présence de quelques étrangers sur leurs còtes ne pouvait. done être un sujet de bien vives alarmes; le danger n’était pas encore imminent. L’impression produite par la mappemonde sur l’es- prit des Chinois encouragea le père Ricci. II pour- suivit avec habileté ce moyen d’influence, en cornpo- sant des sphères terrestres et célestes, en cuivre et en fer. II fit aussi des cadrans solaires pour marquer les heures, et on fit présent aux premiers magistrate de la ville. l)e la sorte, il s’acquit une imputation prodi- gieuse, etbienlôt il futeonsidéré commel’liomme le plus savant qui eút jamais paru en astronomie, ou , comme disent les Chinois, en littérature céleste (Tien-Wen). Sur ces entrefaites, le P. Roger revint de Macao; de son côté, il avait aussi parfaitement réussi dans son entreprise. Les navires portugais qu’on attendait des Indes et du Japon étaient enfin arrivés, et comme les opéralious commercials avaient été heureuses, il fut possible de faire d’abondantes aumònes à la mission de Chine. Los jésuites reprirent done à Tcliao- King leurs travaux de construction, ot achevèrent de bàtir leurmaison, « laquelle, dit leP. Trigault, encore que petite, n’en estoit pas pour cela moins belle; et les Chinois regardèrent avec beaucoup de plaisir cest ouvrage européen, qui paroissoit différent de leurs bastimens, par les estages et le pavé, et auquel la disposition proportionnée desfenestres adjoustoitbeau-
  • TlANS LA HKOVINCK DK CANTON. 83 coup de grâce. La beauté du basti men l estoilaussi ai- dée par la situation du lieu fort agréable et délioieux. <-ar, d iceluy on pouvoit voir lous les bastimens du •ong de la rivière, toute sorte de vaisseaux et tout ce <íui paroissoit au delà des montagnes et des bois. C’esf pourquoi chacun crovoit qu’il n’y avoit en toule la ville aucun lieu plus plaisant, lequel aussi estoit em- belli de la nouveaulé des choses d’Europe qui attiroit un chascun pour les voir. Pourquoy nostre maison estoit tous les jours fróquentée par les plus grands mandarins, non-seulement de la ville, mais aussi de la province qui venoient souvent vers leur vice-rov , ce qui apportoit de 1’autorilé aux nostres, et aux Chi- nois du profit, et peu à peu du désir de cognoistre nostre religion... (1) » Ces premiers succès des missionnaires causaient une grande joie et une vive émotion parmi les étran- gers résidant à Macao. La nouvelle de ces heureux commencements se répandil vile sur tous les points de 1’extréme Orient ou il y avait des Européens, et sui tout aux des Philippines, ou les Espagnols posse- ( aiout deja une si belle et si riche eolonie. Le gouver- neur de Manille, désireux denouer avee la Chino des relations oommerciales, eut la pensée d’envoyer à Pá king, aunam rle SaMajesléCatholique, une ambassade solennelle. En conséquence, il fu agir les ,-eligieux t omimcains de Manille auprès des jésuites de Macao et surlout de Ichao-King, alin de profiler de leur in- fiuence pour obtenir des autorités chinoises les auto- risations nécessaires à cette ambassade. Les négo- (0 Trisault, p. 155
  • PREMIERS MISSIONNAIRES 8 V cialions, conduites aver zèlé, eurent tout le succès desirable; de riches presents furenl préparés pour rernpereur, et les missionnaires se proniettaient de leur présenee à Péking de précieux avantages pour la propagation de la foi dans ce vaste empire. dependant les autoritésportugaises de !\1acao, ayant eu connaissance des projets des Espagnols, écrivirenf officiellement aux jésuites de Tchao-King pour les adjurer de faire échouer cette ambassade. Ils pré- tendirent que si les Espagnols venaient à réussir dans leur dessein et à s’élablir à còté d’eux sur le mar¬ che chinois, il leur serait impossible de soutenir la concurrence avec nn peuple qui, ayant à sa dispo¬ sition tout 1’or du Pérou, ferail prodigieusement hausser les marchandises chinoises el ruiuerait les né- gociants do Macao. Les missionnaires do Tchao-King, quoique d’origine italienne, devaient pourlant se montrer dévoués aux intérêts des Portugais, qui les avaienl aidés de toutes manières, et surtout par d’abondantes aumônes, à fonder el à soutenir leur mission de Chine. Le recteur du college de Macao manda done à ses confreres de Tchao-King qu’ils devaient abandonner cette affaire el la laisser tomber d’elle-môme. Quoique déjà lout fut arrangé avec les mandarins, on le dérangea si bien qu’on obtint du vice-roi un edit par lequel il défendait formellement l’ambassade des Espagnols. On y lisait en propres termes qu'il ne permettait pas « à de telles gens de « passer outre, mais plutôt qu’il les punirait sévère- « ment s’ils l’entreprenaient. » Toutes ces préoccupations d’ambassade, de cons¬ tructions et de mappemonde, n’empéchaient pas ce-
  • uans la province de canton. ■* 85 pendant les Pp. Ricci et Roger de travailler assidú- men a lenr oeuvre capitale, à la conversion des ' i s eurent la consolation de voir leurs longs C 01 (s cou,,onnés eníin de quelques succès. Ils pu- ien( conférer le haptéme à deux catéchumènes, dont un etait un lettré de la province de Fo-Kien, et l’autre cc jeune bachelier qui avail conservé en dépôt l’autel des missionnaires pendant leur absence, cl qui les avail ensmte si bien accueillis dans sa maison lors de leur relour à Tchao-King. La cérémonie eut lieu utrrrrc ia pius grande p°mPe-1° ^tem- le bap ême t ^ ^ à donner '^me e bap têm e a ces nouveaux chrétiens (I). L’un recut le nora de Paul ct l’autre celui de Jean (2) Í es Chi nois s’entretenaient beaucoup de ces nouveaux rites apportés par les Occidentaux, et ils eurent la cour- oisie et la politesse de ne pas les trouver mauvais. Le ombre des catéchumènes augmenta insensiblement, plusieurs renoncèrent définitivement aux idolos en recevant la régénération baptismale. dos mistr ení efai,tes’ le P- Valignan, visiteur général j. • °"s esJésuitesdans 1’extrême Orient, venait 1 hTT, “lapOT * Macao-11 «PP* avec grande S les benedictions que Dieu répandait sue |es „avf' apostoliques des PP. Roger et Rjcci; à Tcha0.Kj„UX *1* f6 inM8able « deux . 1 S'' , e u délricher le champ immense qui leur con ic, il demanda du secours au provincial des ,K cs, qui luienvoyadenx religieux portugais, Edouard (I) Li LÓrénionie out lion le is déeembre I.i84 (V En I llinois Pan-Inn of Jo-han.
  • g(j r PREMIERS MISS10NNAIRES de Sande etAntoine d’Almeida. Ils arrivèrentà Macao au mois de juillet 1585. Le difficile était de les laire pénétrer dans 1’intérieur, rnalgré la promesse expresse des PP. Roger et Ricci de n’appeler jamais auprès d’eux aucuu autre étranger. On était à chercher quel- (jue bonne combinaison pour concilier 1’entrée des nouveanx venus avec la promesse tie n introduire personne, lorsque la Providence fit naitre, commo it point nommó, uue excellente occasion. Le vice-roi des deux Kouang reçut de Péking une dépêche impériale, par laquelle il lui était ordonné d’envoyer acheter à Macao des marchandises et des curiosités europóennes, puis de les expédier à Péking. Le gouverneur de Téhao-Kiug ayant étó chargé d’exé- cuter les ordres de 1’empereur, envoya à Macao une grande jouque, sous la conduile du P. Roger, qu il pria de veiller à ce qu’on se conformàt exactement aux ordres de Pempereur. Lorsque les emplettes 1'urent lerminées, le P. Roger s’en retourna à Tchao-King avec sa jonque, nòn sans emmener avec lui le P. Édouard de Sande. Le gouverneur ne trouva pas mauvais que ce dernier eíit accompagné les marchandises desti- uées à 1’empereur; mais, après quelques jours de re¬ pos, il lui demanda s’il ne songeait pas à s’en relourner bientòt. — Non, répondit le missionnaire*, demeurer tou jours au milieu des Chinois, voilà mon désir et mon espérance. Sesinstancesfurentsi vives et si pressuutes, qu’il obtint la permission, toujours à condition qu’a I’avenir on ne ferait plus venir personne. Restait ce- pendant le P. d’Almeida, qui allendait à Macao. II paraissail difficile de l’introduire, lorsqu’un autre événemenl vint aplanir toutes les difficultés.
  • DANS LA PROVINCE JJK CANTON. 87 Le gouverneur de Tchao-King qui avait été si i'a- vorable aux missionnaires, fut élevé à uue dignité supérieure. II eut pour successeur Ling-Si-Tao, haul fonclionnaire de lamôme ville, dont les relations avec 6 ^°8er avaieut été pleines d’iutimité. Comme, selon 1 usage, il devait faireun voyageà Péking avast d entrer eu fonction, il proposa au P. Roger de l’em- mener et de le conduire jusqu’a Hau-Tcheou-Fou, dans la province de Tche-Kiang. Lo P. Roger accepta avec empressement uue proposition qui peut-être allait lui permettre de fonder une nouvelle missiou dans 1’intérieur de l’empire. Le P. d’Almeida, qui avail eté prévenu de ce voyage, se trouva à Canton lors de leur passage et fut aussi ennnené par Ling-Si-Tao. Le 23janvier 1586, ils arrivèrentà Han-Tcheou-Fou. Le père de Ling-Si-Tao donna 1’hospitalité aux deux missionnaires, qui disposèrent une de leurs chambres en chapelle. Les plus grands mandarins les invi- terent a leur table, et tous les jours ils expliquaieut a doctrine chrétienne dans leur modeste oratoire. Les ionises eux-mèmes témoignèrent des égards aux reli- ómux, àqui ils demandaientde Feau bénite; car, selon une tradition conservée dans le pays, il y avail eu autiefois un pieux personnage qui, en parcourant la Chine, donnait une eau sainte avec laquello il gué- nssait les malades et opérait de nombreux miracles, n voit quo le souvenir des anciens apòtres de la line ne s était pas entièroment effacé. Les religieux eurent la consolation de conférerle baptême au père te *n8*Si-lao, vieillard de soixante-dix ans, qu’ils avaient suffisaiumentinslruitdes priucipes du christia- nisme.
  • 88 PREMIERS MISSIONNAIRES Le P. Roger, non content de s’être ótabli à Hau- Tcheou-Fou, proíita d’une occasion pour fairc un voyage dans la province du Hou-Kouang, oil il jela les fondements d’une nouvelle mission, non loin d’un t'ameux pèlerinage bouddhiste nommé Ou-Tan, qui altirait à diverses époques de Pannée un nombreux concours de peuple. Ainsi les missionnaires avaient déjà planté des jalons de christianisme dans trois pro¬ vinces de I’empire, dans le Kouang-Si, le Tche-Kiang etle Hou-Kouang. Leurréputation allait grandissantde jour en jour, et tout faisait présager de consolants suc- cès, après tant d’infructueuses tentatives. L’Occident Iressaillait d’allégresse et adressait à Dieu des solen- nellcs actions de gràce, en recevant ces lieureuses nouvelles de la mission de Chine. Le pape Sixte V accorda un jubilé à la Compagnie de Jósus, et le P. Aquaviva, général de l’ordre, écrivil aux religieux do Macao des lettres de félicitation et d'encourage- rnenl, en promettant aux ouvriers apostoliques de Textrême Orient les aumònes et les prières de l’Eu- rope. II leur envoyait en môme temps des tableaux , divers objets de dévotion et plusieurs horloges, donl 1’ingénieux mécanisme ravissait les Chinois d’admi- ration. Au moment oú tous ces témoignages d’intérôt arrivaienten Chine, les missionnairesétaient obliges d’abandonner le terrain sipéniblementconquis. Leurs protecteurs et leurs amis du Tche-Kiang et du Hou- Kouang se refroidirent peu à peu. 11s eurent bientôt peur de s’etre compromis en accueillant si bien des étrangers, etfinirent par les contraindre d abandonner leur position. Ils durent done se replier sur ichao-
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 89 King, qui élail en quelque sorte le bercoau lie la mission. Mais là aussi, au lieude la sympathie d’au- trefois, ils ne trouvèrent plus qu’une indifference affectée. Le gouverneur n’allait plus les visiter; il leignail mème de ne pas les reconnaitre, lorsque par hasard il les rencontrait quelque part. Tout cela pré- sageait un orage qui ne tarda pas à éclator. V. Les Ghinois, comnie tous les peoples, plus inénie que les aulres peuples, se sont oecupés d’alchimie avec ardeur, dans l’espoir de laire d’importantes dé- couvertes. Ils ont recherché longuement, et par mille moyens, I’art de transformer les métaux, do faire de 1'or, de l’argent, et surtout de composer le fameux elixir de longue vie, voire même celui d’immorlalitc. Les alchimistes chinois prétendaient que le mercure pouvail facilement se transformer en argent, à I’aide dune certaine herbe, qui, disaient-ils, existe seu- leinent chez les nations étrangères. Ils ajoutaient que les Poi tugais, ou plutot les diables occidentaux, possé- daient cette herbe précieuse, avec la manièrede s’en servir. Par là, ils s’expliquaient à merveille pour- quoi les navires étrangers achetaienttous les ans une si grande quantite de mercure, et pourquoi à leur re- lour ils rapportaient tant de piastres. Sans ccla, d’ail- leurs, comment comprendre que les missionnaires de 1 ehao-King aient pu conslruire une si belle inaison, entretenir de nombreux domestiques, vivredans I’a-
  • 90 PREMIERS MI SSI O N N A IKES bondanee, se bien vétir, faire des cadeaux aux man¬ darins, alors qu’ils ne travaillaient pas, ne trafiquaient pas et ne cultivaient pas la terre. Évidemment ils étaient en possession du secret de fabriquer do 1’ar- gent avec le mercure. Parmi les Chiaoisque les jósuitesde Macao avaient baptisés, il y en avail uu qui avail reçu le surnom de Martin. C était un assez mauvais chrétien, très-ab- sorbé par le soin d’amasser des sapeques et médio- crement occupé du salut de son âme. II se rendit à Tchao-King, sous prétexte de dévotion, mais en réa- lité alin d exploiter et de piller un peu les mission- naires. LeP. Roger lui fit bon accueil, le chargea ioôme dans lamaison de plusieurs offices importants, espérant par là le ramener à des sentiments plus conformes à sa profession de chrétien. II y avait à Tchao-King deux nouveaux convertis, ardents alchimistes et vivant journellement au milieu des fourneaux, des creusets et des alambics; mais ils n’avaient encore fait aucune importante découverle. Or un jour le Chinois Martin alia les trouver, les mena mystérieusement au fond de leur laboratoire et leur dit, en grande confidence, que le P. Roger savail laire 1’argent, qu’il lui avait promts de lui enseigner le secret, mais a condition qu’il ne le communiquerait a personne. A cetto révélation, les deux alchimistes virent s’ouvrir devant eux comme un monde nouveau, et ils comprirent combien il leur importail de faire la cour à Martin. Martin était pauvre et vaniteux; ils lui achetòrent un habit neuf, un bel habit en soie, l’in- vilèrent à venir Ioger chez eux, oil tousles jours on lui I'aisail faire excellenle chore. Voilà done Martin
  • WANS LA PROVINCE WK CANTON. 91 bienlogé, bieu vêtu, bien nourri. Mais Martin était célibalaire; ils lui achetèrent une femme et le ma- rièrent. A force de présents el de cajoleries, nos deux excellents alchimistesobtinrent de luiqu’il leur trans- mettrait le fameux secret, aussitôt qu’il I’aurait reçu du P. Roger; mais tout cela devait se faire avec une extrôme prudence, parce quesilepère spirituel venait à se douter de quelque chose, tous les plans échoue- raient. Trois ou quatre mois se passèrent de la sorle, et Martin vivail toujours dans l’abondance. Enfin il alia trouver ses généreux confidents, et leur anuonça l’heureuse nouvelte que le jour de la grande mani¬ festation allait arriver. Le P. Roger devait le leude- maiu, sans plus de retard, lui enseigner la recette poui- la transmutation du mercure qu argent, el il s’empres- seraitdelaleurcommuniquer.Le lendemain, Martin ne parut pas chez les chrétiens alchimistes, qui l’atten- daientpleins demotion et d’anxiele. Lesurlendemaiu, point de nouvelle de Martin; on le ehercha par tout sans le trouver nulle part. On sut entin qu’il avait fuide Ichao-King et qu’il s’etait sauvó à Canton, emportant plusieurs objets de prix qu’il avait volés à la mission et des sonunes assez considérables empruntées à di¬ vers neophytes de Tchao-King. Si c’était là la re¬ ceite de Martin pour faire de l’argent, il est évident qu’il n’elait nul besoin d’en faire un mystère; car les Chinois la connaissent el la pratiquem parfaitemenl depuis les temps les plus reculés jusqu’a nos jours. La disparilion de Marlin lit grand bruit en villo, surlout parmi les chrétiens, dont la plupart étaient victimes de ce scóléral. Les mandarins en ayant été
  • 92 PREMIERS MISSIONA A IKES instruits, les raissionnaires furent obligés de convenir qu ils avaient été dévalisés par un de leurs convertis, et un mandat d’arrét fut lancé contre Martin, qui se tenait caché à Canton. On s’empara dc lui ot on le ra- mena chargé de chaines à Tchao-King pour lui faire subir son jugement. Ce mauvais sujet fit distribuer de toute part, en arrivantdans la ville, des libelles dif- farnatoires, dans lesquels il accusait les missionnaires des crimes les plus infâmes. Le jugement, comme ou devait s’y attendre, rait en émoi toute la population de Tchao-King, et l’avenir de la mission eút été entiè- rement compromis, si Dieu n’eút permis que le ma¬ gistral réussit à démôler la vérité. Au milieu des plus affreuses intrigues, Martin fut amplement fustigé à coups de bambou et condamné à une prison perpé- tuelle, avec le supplice de la cangue. Les missionnaires implorèrent inslamment la clémence du juge, et cette conduite si généreuse étonnales Chinoiset excita leur admiration... raais ce ne fut pas pour longtemps. II est bien triste et bien pénible de le dire , mais ce furent les néophytes de Tchao-King qui troublèrent de nouveau la mission et soulevèrent contre elle la mul¬ titude. La mort de Martin leur avait fait perdre tout espoir de recouvrer Targent qu ils lui avaient prèté. Dans leur désolation, ils s’en prirent aux mission¬ naires, et répandirent dans le public des libelles otj on leur reprochai!, de s’ôtre introduitsclandestinement dans I’empire et de causer la ruine du pays. On faisail un appel à la corporation des leltrés, afin d’accuser ofticiollemcnt les jésuites devanl les tribuuaux et de demander lour expulsion. On était dans ces fàcheuses circonstances, lorsque ,
  • DANS I.A PROVINCE TIE CANTON. 93 a Ia sa'ROn 'lfts pluies, la rivièrequi baigne les mure tie Jchao-King, venantà briser ses digues, inonda la campagne et causa partout de grands ravages. Dès que les eaux furent rentrées dans leur lit, on travailla a construire de nouvelles digues plus puissantes que cellcs qui venaient d’ôlre enlevées. Comme le bois n clait pas suflisant, les mandarins décrétèrent, par •in édit, qu’on était autorisé, pour cause d’utilité pu¬ blique, à abattre tous les arbres qui ne portaient pas de fruits, partout ou on en trouverait. Dans de telles cii Constances les Cbinois, autorisés en quelque sorte par les magistrats, deviennent d’impiloyables rava- geurs; ils ne manquent jamais de profiter de ces mo¬ ments de licence pour faire du mal à ceux qu’ils n’ai- ment pas. La multitude ne tarda pas à se ruer dans le jardin de la mission; on coupa, on saccagea tout ce quis’y trouvait. Les domestiques, qui, pour la plupart, étaient des nègres esclaves des Portugais, voulant s opposer à cette dévastation, ne firent qu’augmenter le désordre. La maison elle-méme fut envahie, les poi tes el les fenêtres volèrent en éclals, les meubles furent brisés et dispersés , la toiture elle-môme fut enlevée, et les habitants, forcés de se sauver, étaient poursuivis de tous còtés avec des buées et à coups de piei i es. Après ces exploits, les émeutiers rentrèrent triomphalemenl dans la ville au bruit du tam-tam, lout lieis de la victoire qu’ils venaient de remporter sur les nations occidentales. Le leudemain, le P. Ricci se rendit au tribunal, et demanda le pardon des auteurs de ce désordre, priant simplement le gouverneur de défendre par un édit de molester ii l’avenir les missionnaires. Le P. Édouard
  • PREMIERS MISSIONNA1KKS «4 de Sande, désespéranl de la mission de Tchao-King, s’en retourna à Macao. La position des jésuiles en Chine étail en eftet on ne peut plus précaire. La sécurité et 1’avenir de leur mission étaient nniquement appuvés sur la pro¬ tection de quelques mandarins. Ceux-ci n’avaient qu’à changer de poste, ce qui devait tòt ou tard ar- river, ou bien encore modifier leurs sentiments de hienveillance, et tout était perdu; car les mission- naires avaient contre eux les lois fondamentales de 1’empire, qui leur interdisaienl Pentróe et surtout le séjour dans l’intérieur. Aussi ils étaientjournellement exposés à voir disparaltre et s’évanouir à 1’instant le fruit de plusieursannées de sollicitude et de labours. Afin de travail ler à Ia conversion des Chinois avec espoir d’un succès durable, il leur étáit done néces- saire d’avoir chez eux une existence régulièrement óta- blie,quine fôtpas toujours à la mercide chaque évé- neraent et detous les persécuteurs de bas étage. La mission catholique devait étre connue et approuvée à Péking par le gouvernement de 1’empereur. Les jé- suites ré unis à Macao linrent conseil à ce sujet et fu- rent unanimement d’avisd’obtenir du saint-siége une légation apostolique pour la Chine. On espérait que par lo moyen de cetle ambassado officiello il serait ensuite facile de fonder la mission sur des bases plus stablas et plus solides. Le P. Roger, mieux instruit que les autres mission- naires des moeurs de la Chine, oú il avail longlemps demeuré, fut chargé d’aller négocier à Rome cette affaire importante. Il s’embarqua done à Macao et ar- riva heureuseraent à Lisbonne; de là il se rendit à
  • DANS I,A PKOVINCK UE CANTON. 95 Madrid, pouriniéresser le roi Philippe II àcette grande enfreprise. Mais à Rome il éprouva des retards inter- minables causés par le décès de deux ou trois papes. 'e z ® raissionnaire, épuisé par lant de travaux et de ati.arues, alia terminer sa laborieuse carrière àSaleme. dans le royamne de Naples. LeP-Ricci, reslé longtemps seul dans sa mission de chao-King, sut, par sa prudence el sonaffabilité, cal- fnei les agitations précédentes et réparer le mal qui avail été fait. Ses connaissances en physique et en mathématiques le rendaient recommandable aux yeux « es Chinois, et surtout des lettrés, qui se faisaient un lonneur d’aller le visiter et d’entretonir avec lui des relations d’amitié. 11 avait arrangé dans 1’intérieur de la maison une horloge qui sonnait les heures. Le son
  • 96 PREMIERS M1SSI0NNAIRKS VI. Les Chinois ont coutume de rendre de grands hon- neurs à la vieillesse. Tous les ans on choisit les vieil- lards lesplusvénérables non-seulement par leur grand Age, inais surtout par une vie exemplaire. Pour être élu , il faut n’avoir jamais été accusé ni avoir accuse personne devant les tribunaux. C’est là aux yeux des Chinois le vrai cachet du mérite et de la vertu. f.es magistrals réunissent annuellemenl ces beaux vieil- lardsà barbe blanche, et leur font préparerun splen- dide banquet, oil ils lesservent eux-mémcs avec tous lestémoignagesdun respect tout filial. Or lesvieillards do la province de Canton s’étaienl beaucoup entrete- nus, an jour de leur réunion solennelle, des étrangers de Macao. Ils avaient été vivement émus de ce qu’ils avaienl bu l’audace de faire bâlir à Tchao-King des maisons à plusieurs étages et une tour qui avail coôlé des sommes considérables. Comme nous l’avons dójà dit, la tour Fleurie avail pris le nom de tour des Étrangers, à cause de son voisinage avec la demeure des missionnaires. Aussi le bruit s’était-il répandu de toutes parts qu’elleétait t’oeuvre des étrangers deTchao- King. Cette tour apparaissait aux yeux des vieillards comme une forteresseredoutable, menaçant continuel- lement la sécurité de la province. Après une longue délibération, ils avaient résolu d’adresser à ce sujet une requête au commissaire impérial, visiteur des deux Kouang. Cette pièce cliinoise ayant été conservée, nous allons en donner la traduction :
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 97 " Les lo,s de •’empire permettent aux simples ci- toyens daverlir respectueusement les supérieurs, orsque le peuple est menacé de quelque prejudice. 11 COnséquence, nous, les anciens de la ville do anton, ayant considere les événeiuents, nous avons pensé que le visiteur provincial devait en étre ins- liuit, afin que par son entremise des remèdes con- ' enables soient opposés au mal. « Preincrement, on doit rendre notoire que des barbares demeurent à Tchao-King, et qu’ils sont venus des contrées étrangères pour habiter le royaume du Milieu. II faut craindre les nouveautés : elles sont pornicieuses; un grand mal menace l’empire. C’est ce qui éclate aux yeux de chacun, et ce que nous di- sons n’est que trop évident. « Un amas considérable d’étrangers, partis des terres des barbares, est parvenu au port de Macao, aux confins de la ville de la Montagne des Parfums (Hian-Chan). Us ont fait semblant d’organiser une ambassado vers le Fils du Ciel. Sous ce prétexte, ils voulaient s’ouvrir un chemin dans le royaume des flours pour trafiquer avec les nótres et móler par e commerce les produits de tous les pays. Bien qu’ils n aient pas été autorisés à agir de la sorte, ni admis a faireleur ambassade, ils sont néanmoins demeurés pcle-méle en ce port de Macao. Les années nassées' on les voyait sortir de leurs navires, trafiquer avec nous, sans pourtant pénétrer dans Fintérieur; lorsque a saison des foires était finie, ils faisaient voile et s en í etournaient en leur contrée. “ Maisvoilà quemaintenantils ont báti des maisons et los ont élevées en plusieurs étages; c’est là qu’ils T. II. n
  • 1‘ltKMIKHS MISSIONNAIRES 98 se succèdent les uns aux autres et qu’ils s’assem- blent, comme les abeilles et les fourmis. A cette vue, il n’est personae en toule la province auquel le coeur ne tremble et les cheveux ne se dressent; d’autant qu’on remarque ces étrangers empióter tous les jours davantage, par des moyens pleins de ruse et de four- berie. Ils ont fait bâtir, à leurs Irais, une grande tour, atin de se ménager par cet artifice une entrée dans la ville de Tchao-King, oii ils ont amené avoc eux une foule d’autres hommes méchants, qu’on voit sans cessealler etvenir sur lescanaux et sur les fleuves. a Nous craignons, et non sans cause, que ces bar¬ bares ne soient autant d’espions pour surprendre nos secrets et en instruire les leurs. II est surtout à redou- ter que se liguant peu à peu avec ceux do notre na¬ tion qui sont amateurs do nouveautés, ils ne soiont la source de quelque graude calamité pour Pempire Central, et qu’ils ne dispersent notre peuple sur Ia vasto étendue des mers, comme des poissons et des marsouins. C’est peut-êtro ce malheur que] présa- gent nos livres ou il est écrit : « Vous avez semé des « épines et des orties en une douce terre; vous avez « introduit en vos demeures des serpents et des dra- « gons... » Macao est un danger semblable à un ul¬ cere qu’on a laissé s’engendrer aux pieds et aux mains. Il n’y a pas à trop s’eft'rayer, sil’ou a soin d’ap- pliquer à temps le remède. Mais le mal de Tcliao- King est un ulcère qui a déjà envalii la poitrine et le cceur; la raison veut qu’on pratique sans délai l’o- pération. « C’est à cause do cela que nous, les anciens de Canton, nous avons jugé nécessaire d’avertir le
  • 1>ANS LA PROVINCE DE CANTON. 99 conunissaiie impérial, afin qu’il commando aux ma¬ gistrate de Tchao-King de chassor au plus tòt ces étran- gers, et de les renvoyer avec les leurs à Macao. Quant a Macao, on y pourvoira avec le temps, lorsque le moment d’agir sera venu... En acquiesçant à cetto Joquèie, le commissairo impérial aura rendu la vie « toute la province. Nous confessons à 1’unanimitó que par ce moyen nous recevrons lous un bienfait signalé... » Ce réquisitoire des vieillards de Canton fit grand bruit dans les tribunaux et parmi le peuple; une onquòte fut ordonnée, afin de vérifier l’exactitude de toutes les accusations. Aussitôt quo le P. Ricci eut con- naissance de cette formidable attaquo, il se própara a la repousser. II était suffisamment versé dans les choses cliinoises pour savoir comment il devait s’y prendre afin de conjurer cette nouvolle tempête. Il ré- digea un mémoire dans lequel il s’appliqua surtout a demontrer que les missionnairesn’etaient pour rien dans la construction de cette fameuse tour qu’on lui objectait. La chose n’était pas difficile à prouver, car la ville entière de Tchao-King connaissait parfaitemont la vérité sur ce point. Ce chef supreme d’accusation étant mis à nóanl, tout le resto s’écroulait. Car com¬ ment ajouter foi à des horames qui avaient pu spa¬ rer dune maniòre si grossiòre, et alléguer un fait si notoirement faux? Après avoir ródigé son mémoire d une façon entièrement conformo aux rites ot à la maniòre chinoise, il s’assura de la protection de quol- ques-unsdes principaux mandarins do Tchao-King. Le piocès eut lieu, et le P. Ricci sortit encore viclorieux do cetto nouvello lntte avec les Chinois. Le P. d’Al-
  • 100 PREMIERS MISSIONNAIRKS meiria fut confirmé dans sa residence, et levent lourna si favorablement que le supérieur du collégo de Macao crut devoir en profiter pour envoyer à Tchao-King un religieux de plus; c’était le P. François de Pétris. Les missionnaires purent enfin se livrer en paix à leur apostolat. Tchao-King, ville très-importante au point de vue commercial et politique, est située non loin des bords d’un grand fleuve perpétuellement sil- lonné par un nombre considérable de jonques. C’est le passage de presque lous les mandarins des provinces du midi qui se rendent à Péking ou qui en viennent. La maison et 1’église des jésuiles, bâties en dehors des fortifications de la ville et tout près des bords de l’eau, attiraient facilement l’attentionde tous ceux qui naviguaient sur le Tigre. Presque tous les voyageurs qui passaient par Tchao-King, surtout les mandarins el les lettrés, avaient Fhabitude de faire une visite à la résidence des religieux de l’Occident. Tous étaient curieux d’examiner de près les figures de ces étran- gers, dont on raconlait des choses si étonnantes. On voulait voir ces horloges qui d’elles-mômes sonnaient lesheures, ces cartes de géographie renfermant les descriptions de toutes les nations de la terre, ces ta¬ bleaux peints avec une telle perfection que les per- sonnages paraissaient pleins de vie , et puis ensuite une foule de curiosités inconnues aux habitants du royaume des Fleurs. Les lettrés et les mandarins de bonne foi, après avoir contemplé toutes ces nouveau- tés, étaient forcés de convenir quo les barbares de l’Occident n’dtaient pas absolument dépourvus d’in- telligence, et qu’en dehors de l’Empire Céleste il y avail des peoples qui s’occupaienld’artset d’industrio
  • DANS LA PROVINCE I)E CANTON. JQ1 avec quelquesuccès. LeP.Ricci, quis’était familiarisé avec la langue chinoise, les interessait par ses entre- tiens, et ils étaient encore contraints d’avouer que ce (liable occidental avait presque autant d’esprit qu’un Chinois. 1-cs fréquentes visites donnaient peu à peu du renom aux hommes et aux choses de l’Europe. Les visxteurs se trouvaient par là plus disposés à prèteiv'c I oreille aux instructions religieuses auxquelles les mis/cf sionnaires tâchaient de ramener toujoursla conversa^ tion. Ainsi se répandait lasemence de la divine parole; v avec la grâce de Dieu, elle germa dans plus d’un cceur et porta des fruits de salut. Ce fui à la mission de Tchao-King que plusieurs mandarins, clevenus grands dignitaires de l’empire, reçurent les premières notions duchrislianisme, qu’ilsembrasserent plus tard et pratiquèrent avec ferveur. Nous aurons occasion d’en parler plus d’uno fois dans la suite do cette his- toire. Quelques families importantes de Tchao-King reçurent le baptême, et le nombre des néophytes se ttouvaenfin assez considerable pour qu’on pòt organi¬ se! leculte catholique, etcélébrer les saints offices pu- bliquement et avec régularité. A cette meme époque, la mission de Tchao-King fut visiléo par les ambassadeurs du royaume de Cochin- chine, qui vont tous les trois ans à Péking apporter à I empereur les hommages et le tribul de leur souve- >ain. En sen retournanl dans lour pays, ils prirent avec eux plusieurs livres de doctrine chrétienno que le P. Ricci avait composes et fail imprimer en chinois. Les Annamites se servant des mèmes caractères, ils pu- rentdela sorle s’initier aux principes du christianisme,
  • 102 PREMIERS MISSIONN AIRES en attendant qu’il fút pértnis aux prédicateurs de l’Evangile d’aller vers eux, et de leur faire conuaitro plus à fond la doctrine du Sauveur des horaraes. Le vice-roi des deux Kouang était mort depuispeu de temps, ot son successeur venaitd’arriver à Tchao- King. Les langues malveillantes répandaient déjà la nouvelle qu’il était très-peu favorable aux mission- naires, et qu’il avail le projet do les expulser. On allait jusqu’a dire que le terrain occupó par la mis¬ sion lui avail tellernenl convenu, qu’il voulail y faire construire son palais, attendu que pour des motifs superstitieux il ne voulait pas mettro les pieds dans la demeure de son prédécesseur. II prétendait qu’elle lui porterait malheur, et qu’elle s’écroulerait de fond en comble aussitòt qu’il y serait entré. Sur ces entrefaites, le commissaire impérial, vi- siteur extraordinaire de la province, allait s’en re- tourner à Péking pour y rendre comptode sa mission. Le vice-roi, qui tenait à avoir de bonnes notes de ce grand dignitaire, lui fit rendre à son départ des hon- neurs inusités. II voulut l’accompagner lui-môme, en remontant le fleuve jusqu’à une distance assez consi- dérable. Le jour du départ, la ruilice entière de Tchao- King fut sur pied, et tous les mandarins grands et petits, avec lours globules, leurs plumes de paon et de corbeau, leurs colliers d’honneur et leurs tuniques aux dragons richementbrodés, furent convoqués pour la parade. Le fleuve était encombré de jonques et de nacelles pavoisées et enrubannóes; les pétards retontis- saient de toules parts, et Ia musique la plus infernale du mondo faisait tressaillir les rivages du Tigre, ou se trouvaient amoncolés les bourgeois de Tchao-King,
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 103 repaissant lours petits yeux el lours grandes oreillos do ce bruyant spectacle. Entin, leshautes voiles en forme d’éventail se déployèrent, des railliers de rameurs firent eutondre leur chanson nazillarde, les lêtes de la multitude ondulèrent comme les vagues de la mor, el ces innombrables jonques de toute grandeur et de toute forme se mirent en marche. La mission catholiquo était établie, comme nous l’avons déjà dit, non loin du rivage. Or, pendant que ca brillant convoi remontait le cours do 1’eau, les missionnaires, en compagnie de quelques amis, ins¬ talls aux fenètresde leur maison , regardaient passer cette interminable escadre avec son nombreux el splendide cortege de mandarins. Le cominissaire im- périal et le vice-roi étaient assis sur le pont de la plus belle jouque, fumant majestueusement leur longue pipe, et humant avec la fumée du tabac fes ovations de leurs chers administrés qui criaient à s’égosiller : « Wan-Fou , Wan-Fou! dix mille félicitósl! » Poussés par une douce brise, la jonque de gala remontait len- tement les eaux du Tigre, lorsque tout à coup sa voi- lure oxécute une rapide manoeuvre; on vire de bord, et voilà quo la jonque, so laissant aller au courant, vientjeter l’ancre juste on face de la maison des missionnaires. Le commissaire impérial et le vice-roi débarquent et s’acheminent, abrités sous d’énormes parasols rouges, dans la direction de la mission ca- tholique. On comprond 1’émotion et l’embarras des pauvres religieux, en voyantvenir vers euxdes visiteurs d’une telle importance. Le P. Ricci s’empresse de descendre el les roçoit de son mioux, selon les prescriptions du
  • 104. PREMIERS MISSIONNAIRES rituel chinois. Le commissaire impérial, levice-roi et plusieurs aulres hauls fonclionnaires visitèrent la maison, examinant surtout avec curiosité les objets d’Europe, les horloges, les peintures, les cartes de géographie, plusieurs instruments de physique et d’astronomie dont on leur expliquail l’usage. Le cabi¬ net du P. Ricci, oil il y avail une riche bibliothèque de livres européenset chinois, excita particulièrement leur attention. Enfin, ils allèrent s’asseoir dans une ga- lerie qui regardait le lleuve, et s’entretinrent un ins¬ tant avec les missionnaires des hommes et des choses des contrées occidentales. Ces magnifiques mandarins, enchantés et ravis de ce qu’ils avaient vu et entendu chez les barbares, leur adressèrent des paroles pleines de bienveillance et des témoignages du plus vif et sans doute aussi du plus sincèro in- térèt. 11s s’en retournèrent ensuile pompeusement à bord de I curs junques, toujours accompagnés par les (lots de la multitude et par la musique assourdissante des tam-tam, des hautbois et des pétards. Le coramis- saire impérial continua sa navigation, le vice-roi ren- tra danjs son palais, et les amis des missionnaires s’em- pressèrent d’aller les fóliciter de l’insigne honneur qu’ils venaienl de recovoir. Une telle visite n’avail pas inanqué de produire dans la ville une grande sensation. Ces religioux étran- gers, si souvent molesléset dont la position paraissail hier si précaire, étaient aujourd’hui des hommes con- sidérables. Aussi, chacun se vantait d’ôtre do lours amis. Les avenues do leur habitation étaient encom- brées de palanquins, car lous les fonclionnaires ci- vils et militaires se croyaient eu quelque sorte tenus
  • DANS LA PROVINCE DE CANTON. 105 de faire un peu la coup aux protégés du commissaire impérial el du vice-roi. Les néophytes, qui depuis leur conversion au christianisme n’avaient cessé de vivre au milieu des troubles et des sollicitudes, se voyaient enfin rassurés. Le P. Ricci ne douta plus que le mo¬ ment ne fut venu ou il lui serait. enfin permis de re- cueillir en paix le fruit de sept années de labeurs et tie tribulations.
  • CIIAPITRE III I. Las missionnaires sont chesses de Tchao-King. — Adieux des Chre¬ tiens. — Itefus d’indemnite. — Établissemont à ,Tchao-Tcheou. — II. Monastère do la Fleur du Midi. — Fondateur de ce monastère. — LeP. Ricci refuse de s’y loger. —II fondo un établissement non loin de Tchao-Tcheou. —[Premier et singulier disciple du P. Ricci.— III. Los missionnaires quittent I’habit des bonzes pour prendre celuides lettrés. — Le P. Ricci part pour Peking. — Accidents de la route. — Arriveo à Nanking. — Retour dans la capitale do Kiang-Si. — Travaux scien- tifiques et célébrité de Ricci dans cette ville. — Ses rapports avec le vice-roi. — IV. La mission de Tchao-Tcheou est assiégée par les bonzes. — Le calme se retablit. — Le P. Ricci est nommó supérieur general des missions de Chine. — V. Le P. Ricci part pour Péking avec le president de la premiere cour souveraine. — Agitation do la ville de Nanking. — Canal imperial. — Lo fleuvo Jaunc. — Arrivéc à Pók ing. — Deception des missionnaires. — VI. Les missionnaires sont forces de quitter Péking. — Souffranccs du retour. — Belle Jvillo chinoise. — Fetes du nouvel an. — Retour à Nanking. — VII. Songe du P. Ricci. — Predication par les sciences et les mathématiques. — Obscrvatoire de Nanking. — Explications chinoises des éclipses. — Solennitó littóraire. — Discussion philosophique. — Palais hanté par lesesprits malins. I. Les espérances auxquelles le P. Ricci avait sans doute bien droit de s’abandonner, ne devaient pas cependant se réaliser encore. II devait seiner long- lemps dans les larmes et les douleurs, avanl de venir faire la moisson avec joie el allégresse. Les brillantes
  • LE P. RICCI A NANKING. 107 i'aveurs dont il javait été naguère entouré par le com- missaire impérial, furent comrae ces briilants rayons de soleil qui d’ordinaire précèdent un instant les grands orages. Quelques jours s’étaient à peine écoulés, lorsque les magistrats de la ville de Tchao-King re- çurent un édit du vice-roi, par lequel il leur était en- joint de chasser immédiatement les étrangers de la ville, et de les renvoyer dans leur pays avec soixante piastres d’indemnité pour la perte do leur maison. On leur accordait trois jours [pour faire leurs préparatifs de départ. On notifia officiellement au P. Ricci une copie de cet édit, oil on lisaitleparagraphe suivant: « Encore que Ly Ma-Teou (Matthieu Ricci) ne soil « pas entré dans Tempi re du Milieu à mauvaise in- « tention, et qu’il n’ait rien commis contre les lois, « comme le témoígnent les informations, il est clair « cependant qu’il ne devait pas abandonner ainsi son « propre pays, altendu surtout qu’on peut vivre « religiousement en tout lieu. Or il n’est nullement « convenable que les étrangers séjournent longtemps « en la ville présidiale du vice-roi. C’est pourquoi il « no saurait y avoir ni injustice ni abus en le ren- « voyant chez iui. Quant aux dépenses qu’il a dii « faire pour conslruire des maisons, on ne peut nier « que ce ne soit une sommo notable d’argent. Mais « puisque cet argent lui a étéfourni à litre d’aumònes, « il ne peut pas dire en droit qu’il soit à lui. J’or- a donno, toutefois, qu’il lui soit délivré en tout « soixante piastres, et qu’il soit ainsi renvoyédans son « pays. » Lédit, comme on voil, était formei et très-peu bien- veillant. On fit plusieurs tentativos, onessaya do lous
  • 108 LK I*. RICCI les expédieuls pour se tirer de ce mauvais pas, mais tout fut inutile. II fallut céder à 1’autorité et se pré- parer à rebrousser chemin jusqu à Macao. Le jour du départ, le préfel de la ville fit offrir au P. Ricci les soixante piastres qui luiétaient accordées à tilre d’in- demnité. Celui-ci refusa de les accepter, et en cela il agit avec sagesse et prudence, car il se réservail ainsi pour l’avenir un droit incontestable sur 1’établisse- ment qu’il avait fondó à Tchao-King. A la place de soixante piastres, 1’habile xnissionnaire demanda un écrit officiel qui alteslât que lui et ses cornpagnons avaient toujours vécu à Tchao-King conformément aux lois et aux rites, et que leur expulsion n’était mo- livéepar aucune faulo. On leurdélivra volontierscette attestation, oil on ajouta de magnifiques éloges. Ces pauvros missionnaires durent sentir leur coeur bieu navré de tristesse, au moment oil ils furenl con- traints d’abandonner leur cbère mission. Les néophytes éplorés les conduisirent jusqu’au rivage, et là il y eut uno scène semblable à celle qui est décrite dans le livre des Actes des Apòtres, lorsque saint Paul dil adieu aux chrétiens de Milet : « II se mil à genoux et pria avoc eux lous... « Or tous répandirent d’abondantes larmes; et se u jetanl au cou do Paul, ils 1’embrassaient, « Aftligés surtoul de ce qu’il leur avail dil qu’ils « no le verraient plus, et ils le conduisirent jusqu’au « vaisseau (I). » Les Chinois sout en général pou sus- ccplibles d'une profonde et sincere affection. Cepen- dant les néophytes trouvent du coeur pour s’attacher (1) Actes des Apòtres, cll. xx, v. 36, 37 et 38.
  • A NANKING. 109 à ceux qui les onl éclairésdes lumières de la foi, les out régénérés par le baptôme et les onl fails enfanls deDieu. Quant au missionnaire, ilaime avec tendresse la famille spirituelle qu’il a engendrée à Jésus-Christ, souvent avec tant de peine et au milieu de si grandes souffrances. Lorsquo la persécution vient tout à coup briser ces liens d’une ineffable charité, lorsque le père doit se séparer de ses enfants, leur dire adieu, peut- être pour toujours, et les abandonner à la merci de leurs ennemis; oh! alors il y a dans son âme des dé- chirements inexprimables. II faut avoir été mission¬ naire parmi les infidèles, pour comprendre tout ce que dut éprouver le P. Ricci au moment oú il s’éloignado sa mission, emporté par les eaux rapides du Tigre. Après s’être arrêté deux jours à Canton pour at- tendre que le mandarin de la mer voulút mettre une jonque à leur disposition, les missionnaires de Tchao- King firont voile pour Macao. Avant d’y arriver, ils aperçurent une galère mandarine à deux rangs de rames, portantau hautdu inàt le pavilion jaune, et courant vers eux à toute vitesse. C’était un messager du vice-roi qui leur ordonnait de retourner à Tchao- King. Les religieux n’hésitèrent pas un seul instant, car ils avaient à craindre, en négligeant cette occa¬ sion , de ne plus retrouver la possibilité de renlrer dans rintérieurde l’empire. Ils montèrent done sur la galère mandarine, etreparurentbientòt, au grand éton- nement de la multitude, au poste qu’ils venaient de quitter. A peine arrivés, ils furent mandés au tribu¬ nal du vice-roi, qui, quoique bien résolu à ne pasvou- loir leur permettre de résider à Tchao-King, voulait absolument leur faire accepter une indemnité, afin
  • 110 1.K I*. RICCI de conservei- les dehors do la justice et de n’ôtre pas accusé d’avoir volé la maisou des étrangers. II usa lourà tour de ruses, de cajoleries, demenaces etd’em- portements. Mais le père Ricci, qui savait parfailement son Chinois, se montra ferme et inébranlable. II laissa tem pó ter Son Excellence, se contentant de refuser Pargent et de protester froidement contre son expul¬ sion. II consentit toutefois à faire des concessions, mais à la seule condition qu’on lui permettrait d’aller s’établir dans une autre ville de la province. On traila sur ces nouvelles bases, et Paffaire fut arrangóe. Lc P. Ricci reçut Pindemnité et en môme temps l’auto- risation officielle de transporter sa mission à Tchao- Tclieou, ville importante situéesur les bords du fleuve Kin, un peu avant d’arriver aux frontières de la pro¬ vince de Kiang-Si. Le sous-préfet de Tchao-Tcheou se trouvait alors à Tchao-King; il fit connaissance avec les mission - naires et se chargea de les conduire lui-mêmo jusqu’a la ville donl il avait Padministration. Après huit jours de navigation, en remontant le fleuve vers le nord, ils arrivèrent à un vaste port, ou plusieurs officiers civils ot militaires les attendaient. La ville de Tchao- Tcheou était un peu plus loin, mais on avait l’jnten- tion d’installer les missionnaires dans une grande et célebre bonzerie, ou monastère de religieux boud- dhistes, situé à peu de distance du rivage, au milieu d’uqe belle campagne. Le P. Ricci déclara qu’il n’en- tendait pas se fixer dans une bonzerie, mais bien dans la ville. Cependant, comme il avait souvent en- tendu vauter la bonzerie de Nan-Hoa (Fleur du Midi), il voulut aller la visiter.
  • a Nanking. 111 II. Avant d’arriver à la ville de Tchao-Teheou, on rencontre un magnifique paysage environné de col- lines aux formes les plusvariées et les plus gracieuses; les rizières et les belles cultures d’indigo, de sarrazin et de Cannes à sucre sont perpétuellemenl arrosées par un abondant ruisseau, dont les eaux pures et transpa¬ rentes parcourent en mille circuits cette riche et ra- vissante plaine. Les collines d’alentour sont ornées d’arbres toujours verts et chargés de fieurs el de fruits; car cette contrée, favorisée d’unechaude température, n’a jamais à redouter les rigueurs de l’hiver. Le gre¬ nadier, l’oranger, le liki, le bananier et le papayer y produisent les fruits les plus beaux et les plus exquis. Ces grands massifs d’arbres fruitiers sont çà et là en- tremólés de camélias, de lauriers roses et de plantations d’arbustes à thé, dont les blanches fleurs, assez sem- blables à cel les du jasmin d’Espagne, exhalent un doux parfum. Lo magnifique monastère de Nan-lloas'élève sur le versanl de la principalo colline, et domino la plaine entière, qui fait partie de ses propriétés. Au- jourd’hui cette bonzerie est en quelque sorte deserte et tombe presquo en ruine. Lorsque le père Ricci la vi¬ sita, elleétait très-ílorissante etrenfermait plusde mille bonzes ou religieux bouddhistes. On prétend qu’ello fut fondée vers le huitièmo siècle do notre ère. A cette époque, il y avait en ce lieu une sorte d’er- mite célèbre par la sainteté de sa vie et les austérités
  • I.E P. RICCI H2 aiixquelles il se livrait. La prière, la contemplation el quelques Iravaux manuols étaient son occupation de lous les jours. Ses vêtements étaient très-grossiers, et il portait sur sa chair une chaine de ler qui lui cei- gnait les reins. Cette ceinture lui avait, dit-on, lel- lement meurtri les chairs qu’elles étaient en putréfac- tion et remplies de vers. Suivant les traditions des bonzes de Nan-IIoa, lorsqu’il arrivait qu’un de ces vers tombât à terre, le saint ermite le ramassait avec empressement et le remettait à sa place en lui disanl : Te manque-t-il done quelque chose à ronger? d’oii vient qu’il te prend ainsi fantaisie de t’enfuir?... A la mort de cet anachorète, la vénération des habitants de la contrée lui éleva un magnifique temple, qui ne tarda pas à devenir pour les provinces méridionales un lieu célèbre de pèlerinage. Le monastère renfer- mail plus de mille bonzes, lorsqu’il fut visité par les religieux catholiques. II y avait déjà longlemps que la réputation du P. Ricci s’élait répandue danstoute 1’étendue de l'em- pire chinois. Les religieux bouddhistes de Nan-Hoa avaient entendu parler de cet illustre bonze de l’Oc- cident dont la science était incomparable. Lorsqu’on leur annonça qu’il devait venir se fixer dans leur mo¬ nastère, ils reçurent cetto nouvelle avec grand dé- plaisir, car ils se persuadaient qu’il leur était onvoyé lout exprès pour établir la réforme parmi eux, et les ramener à une vie plus morale et plus régulière. 11 fut done convenu parmi les chefs de la bonzerie qu’on lui cacherait ce qui pourrait lui convenir le mieux pour sa résidence, et qu’on tâcherait tout doucement de lui inspirer le désir de s’en aller ailleurs. Cepen-
  • A NANKING. I to dant le supérieur et les principaux dignitaires le re- çurent très-pompeuseuient et lui serviient, selon les riles, un festin de première classe. Us lui fireut ensuite visiter divers temples dont les PP. Ricci et d’Almeida adtuirèrent la richesse et la somptuosité. On voyait à Nan-Hoa des idoles colossales en bois ou en cuivre doré. Celles de moyenne grandeur étaient en nombre si considérable, qu’en un seul temple on en complait plus de cinq cents. Dans un sanctuaire particulier, tout resplendissant de dorures, de soieries et orné decinquante lampes, on montrait le corps du célebre ermite fondateur du monastère; il était dessé- clié et enduit de vernis cbinois. 1 eudant que les missionnaires exaiuiuaienl avec intérét tous ces curieux monuments bouddhiques, ils étaient eux-mémes pour les bonzes l’objet de la plus vive curiosité. Ceux-ci ne se lassaient pas de scruter, avec leurs petits yeux pleins de finesse et de malice, ces physionomies européeunes dont 1’étrangeté sem- blait les déconcerter un peu. Ce qui paraissait surloul les étonner, c’étail de voir des religieux qui ne don- naient dans leur temple aucun signe de dévotion et de piété. On avail remarqué qu’ils ne s’etaient proslernés devant aucune idole, qu’ils n’avaient pas brúlé de 1’eoçens, ni consulté les sorts; tout cela paraissait fort extraordinaire. Cependant les supérieurs étaient pleins d’anxiété, car ils se disaient : Yoilà des hommes qui vienuent ici pour ôtre les réformateurs et les chefs du monastère. Aussi éprouvèrenl-ils une agréable surprise, lorsqu’ils les entendirent déclarer au sous-préfet de Tcliao- lclieou qu’ils avaient une repugnance invincible à se T. II. 8
  • lit LE P. RICCI fixer dans la bonzerie. Les religieux bouddhistes ne se souciant pas des missionnaires catholiques et les mis- sionnaires catholiques ne voulant pas des religieux bouddhistes, Paccord ne pouvait être plus parfait. 11 fallut done céder à des désirs si clairoment manifestés de part et d’aulre, et le sous-préfet permit au P. Ricci de se rendre à Tchao-Tcheou. Dès leur arrivée dans cette ville, its s’empressèrent de rendre visite au gouverneur, qui parut fort étonné que des religieux no voulussent pas vivre avec des bonzes. Lo P. Ricci lui exprima combien il y avait de difference non-seulement entre les croyances des bouddhistes et la foi des chrétiens, mais encore entre leurs livres de príère. Le gouverneur ne comprenant pas ces variétés de culte et protestant qu’il ne pouvait y avoir dans le monde entier une doctrine et une écri- ture difterentes de celle des Chinois, le P. Ricci lira do sa manche un bréviaireet lui dit : Yoila notre loi el nos caracteres, voyez... Le magistral demeura confondu. Le supérieur de la bonzerie de Nan-Hoa, qui avait par honneur accompagné les missionnaires, certifia de son côté que ces étrangers n’étaient pas de la religion des Chinois. Lorsqu’ils ont visité notre temple, dit-il, ils n’ont pas fait le plus petit acte de dévotion; on no les a pas méme vus se prosterner devant le corps du grand et saint fondateur. D’après tous ces témoignages , il fut permis aux missionnaires de s’établir à Tchao- Tcheou. On leur concéda un beau terrain, dont ils vou- lnrent payer le prix, afin que la propriété en fht mieux assurée, et les travaux de construction furent poussés avec activité. Le P. Ricci se garda bien de faire biitir comine à Tchao-King une maison en stylo européen.
  • A NANKING. 115 L’expérience lui avait malheureusement démontré combien une semblable nouveauté pouvait entrainer de troubles et d’embarras. La maison el 1’église, tout fut disposé à la façon chinoise. Tchao-Tcheou avait perdu depuis peu de temps unc de ses grandes illustrations, le fameux Kiu, savant dislingué, qui avait occupé les postes les plus élevés el exercé durant sa vie une inlluence decisive sur toutes les affaires importa nips de son pays. Son fils Kiu- I'ai-Sse avait suivi avec les plus brillanls succès la carrière littéraire. La dissipation lui avail fail ensuite abandonner ies études sérieuses, el il s’etail lancé dans I alchimie avec une ardour passionuée. Le riche heri¬ tage que son père Lui avait laissó s’en était allé, pour ainsi dire, en fumée, à travers lescreusets, les alam- bics et les cornues de son laboratoire. Ayant aiors adopté la vie nomade, il parcourait les provinces de 1’empire, dressant sa lento partout oil il ren con trait des amis de son père, dont le souvenir lui valait tou- jours un excellent accueil. II avait ainsi séjourné quel- que temps it Tchao-King et avait fait la connaissancc des uiissionuaires, qu’il fréquentait avec beaucoup dassicluité, parco que, comrne nous Pavonsdéjà dil, les étrangers de rOocidont avaient la reputation de savoir transformer les plus vils métaux en or et en argent. Ln jour le P. Ricci était paisibiement occupé dans sa nouvelle résidence do Tchao-Tcheou à traduire en chinois les Elements d’Euclide, lorsque Kiu-Tai-Sse parut devaut lui. II était vêlu de riches liabils de cé- rómonie; plusieurs domestiques qui Paccompagnaient portaient avec solennité des présents rocouverls de
  • 11G LK P. KICC1 fleurs et de rubans. Kiu-Taí-Sse se prosterna , frappa trois fois la terre du front et ditau P. Ricci : Maitre, souffrez que je sois votre disciple. — C’est avec une semblable cérémonie que les Chinois ont 1’habitude de se choisir un maitre. Le lendemain, il y eut un festin splendide, et Kiu-Taí-Sse fut adopté pour disciple. Sa passion pour les sciences occultes et les secrets de 1’alchimie avaient été le principal mobile de sa dé¬ marche. Après avoir fréquenté quelque temps les missionnaires, il s aperçut qu’ils étaient absolument incapables de fabriquer le plus petit morceau d’or ou d’argent, mais qu’ils étaient en possession de la vérité religieuse, de cettepierre philosophale qui peutopérer dans les coeurs et dans les intelligences les transfor¬ mations les plus merveilleuses. Kiu-Tai-Sse s’appliqua d’abord à étudier les matlié- matiques, la géométrie el la mécanique, sous la di¬ rection du P. Ricci. H fit dansces sciences desprogrès remarquables; on rapporte même qu’il devint capable de composer de beaux instruments de physique, et de rédiger sur ces connaissances des ouvrages dont tous les letlrés de I’empire admirèrent la clarté, 1’élégance et la précision. Il ne mit pas moins de soin à 1’étude de la religion qu’a celle des sciences, et il y apporta cette rectitude d’esprit que donnent souvenl les rna- thématiques. 11 avail préparé un grand registre à trois colonnes : sur la premiere étaient consignés les ensei- gnements dogmatiques et moraux du P. Ricci; sur la seconde se trouvaient exposées les objections qui l’embarrassaient; la troisième colonneétait en blanc, pour recevoir les solutions du maitre. II fut enfin ad- mis au baptême, et cette conversion attira à la mission
  • A NANKING. 117 une grande célébrité , car Kiu-Tai-Sse , à cause de sa imputation de savant, exerçait sur l’opinion publique une influence considérable. La mission de Tchao- Tcheou fut bientòt comme le rendez-vous des leltrés et des premiers fonclionnaires de la province. Surcesentrefaites, leP. d’Almeida mourut, ettran- çois de Petris obtint, en 1592, la permission d’aller le remplacer. Deux ans après, ce missionnaire mourut aussi, presque subitement, au moment oil il pouvait déjà s’occuper avec fruit des travaux de la mission; car sous la direction habile du P. Ricci il avait fait do rapides progrès dans l’étude de la langue chinoise. III. Après lant de fatigues elde tribulations, le P. Ricci se trouvait encore seul pour fonder celte oeuvre qu’il voyail de plus en plus hérissée de difficultés. II de¬ manda avec instances un collaborateur, et on lui en- voya le P. Gataneo, récemment arrivé à Goa. Depuis longtemps le P. Ricci nourrissait le projet de faire un voyage à Péking, dans l’espoir d’obtenir une audience de l’empereur. Il était persuadéque les moindres succès à la corn- seraient plus utiles et plus efíicaces à la propagation de la foi en Chine que tous les efforts tentés dans les provinces. L’occasion de réaliser co voyage s’offrit au mois d’avril 1595. Un des principaux mandarins de 1’empire, qui traversal Tchao-Tcheou pour aller dans la capitate, avail eu la curiosité de voir les jésuites et de les consultor sur la sauté de
  • 118 CE r. RICCI son fils. Le P. Ricci répondit qu’il ne pour rail guérir cet enfant pendant le court séjour que le mandarin faisait dans la ville, mais qu’il l’accompagnerait volon- fiers, afin de lui continuer ses soins. L’offre fut ac- ceptée, el l’on fit de part et d’autre les préparatifs du départ. Avant de quitter Tchao-Tcheou etde se mettre en route pour la capitale de la Chine, le P. Ricci opéra une reformo que les supérieurs de Macao jugèrent de la plus haute importance. .Tusque-là les missionnaircs avaient adopté la raise des religieux bouddhistes du pays, se rasanl la tóte et la barbe, portant des robes à grandes manches et dont les larges collets se croi- saient sur la poitrino. Ils étaient en tout point cos- lumés à la façon des bonzes; aussi était-ce le nom que la multitude leur donnait. Uinconvénienl élait grave; car le mépris dont sont en général onviron- nés, en Chine les religieux bouddhistes ne manquait pasderejaillirsur les missionnaires catholiques. Ceux qui avaient des rapports avec eux savaient sans doute les apprécier; mais la foule les enveloppait volontiers avec les habitants des bonzeries dans une reprobation commune. IIs renoncèrent done au cos¬ tume des bonzes, adoptèrenl 1 ’habitdes lettrés et lais- sèrent pousser les choveux et la barbo. Après avoir confié la mission de Tchao-Tcheou au p. Calaneo, le P. Ricci, accompagnédedeux jeunes novices de Macao, se mil en route avec le grand man¬ darin militaire qui devait le conduire jusqu’a Péking. lis allèrent d’abord par eau jusqu’a Nan-Hioung, oil ils furent cordialemenl accueillis par quelques neo¬ phytes qui étaient vénus étudier la doctrine à Tchao-
  • A NANKING. 119 Tclieou. En sortant de Nan-IIioung, ils commencèrent à gravir les flaDcs âpres et escarpés du Mei-Ling, qui sépare la province do Canton decellede Kiang-Si. Nous avonseu occasion de francliir plusieurs fois celtemon- lagne, sillonnée de nombreux chemins qu’on ne se donne pas la peine de choisir, parce que tous pré- sentent à peu pròs les mémes difíicultés. Cette raulti- plicité de senders vient du norabre considérable de voyageurs et de portefaix qui sont obligés de francliir cette montagne. C’est en effet le seul passage pour loutes les marchandises que le commerce de Canton déverse continuellement dans les provinces inté- rieures de l’empire. On ue peut voir,' sans éprouver un serrement de coeur, tous- ces malheureux, cliargós d’dnormes fardeaux, se trainer péniblement sur ces routes tortueuses et presquo perpendiculaires. Ceux que la misère condamne à ces travaux forcés, vivent, dit-on, peu de temps. Cependant lorsque nous traver- sàmes le Mei-Ling, en 1852, nous remarquâmesparmi ces longues files de portefaix quelques vieillards courbés sous leur charge, et pouvant à peine soulenir leur marche chancelante. De distance en distance on rencontre des hangars en bambou, ou les voya¬ geurs vont se mettre à l’ombre, boire quelques tasses de thé etfumer une pipe de tabac pour se don- ner un peu de courage. On voit au sommet de la mon¬ tagne une sorte d’arc de triomphe en pierre, ayant la formed un immenseportail; d’un còtéíinil la province de Canton et de l’autre commence celle de Kiang-Si. Après avoir traversé le mont Mei-Ling, on penetre dans la province de Kiang-Si en suivant le cours du lleuve Kan, fameux par ses nombreux récifs et par
  • 120 LE I*. KICCI la rapidité de ses eaux. l)ès lo premier jour de navigation, la jonque qui portait la femme et les en- fants du mandarin lit naufrage et fournit au P. Hicci I’oecasion de montrer son courage et son dévoueruent. Ce fut gráce à son activité et à son intelligence qu’on n’eut à regretter la perle de personne. Le lendemain, un affrenx coup de vent lança contre un récif le na- vire oil se trouvait le P. Ricci; il sombra, et tous les passagers furent précipités au fond de I’eau. Le zélé fondateur des missions de Chine fut tout providentiel- lement sauvé de ce prochain danger de mort. En se débattant au milieu des llots, il eut le bonheur de rencontrer sous sa main un gros cordage qui lui servit à remonter au-dessus do I’eau et à grimper sur la jonque toujours renversée sur le llanc. Un des jeunes novices que le missionnaire avail emmenés fut moins heureux el demeura enseveli au fond du fleuve. 11 se noramait Jean Barrados. Effrayé de tous ces accidents, le mandarin refusa de continuer une si périlleuse navigation. Il débar- qua et résolut d’aller par ter re jusqu’a Peking, ac- compagné seulement des domestiques qui lui étaient absolument nécessaires. Convaincu que la présence du religieux européen lui portait malhem1, il ne vou- lut plus 1’avoirà sa suite et lui conseilia de retourner à Tchao-Tcheou. Cependant, cédant à ses instances of à ses supplications, il lui permit d’aller à Nanking, ct lui donna mêmedes lettresde recommandation pour les officiers civils et militaires qu’il rencontrcrait sur son chemin. Voilà done 1’intrépide apôtre de la Chine lance maintenant, seul et sans protection, au milieu de cet
  • A NANKING. 121 empire immense. Heureusement qu’il connaissait par- laitement la langue et qu’il était au courantdes moeurs et dcs habitudes du pays qu’il parcourait. II continua sa route par eau, sans mettre pied à terre, jusqu’a Nan-Tchang-Fou, capitalede la province de Kiang-Si. II s’arróta là quelques jours dans une pagode célèbre, oil les bonzes voulurent l’obliger à se prosterner de- vant leurs idoles. Sur son refus formel, on excita la multitude qui était accourue pour voir le savant étran- gor, et il y eut une petite sédition.... Mais le P. Ricci ne se laissa pas intimider; les autorités intervinrent et ne trouvèrent pas mauvais qu’on laissâl à l’illustre étranger le droit d’honorer la divinilé comme il le ju- gerait convenable. En quittant Nan-Tchang-Fou, le P. Ricci se rembar- qua pour entrer dans le lac Pou-Yang (1), qu’on ne peul guère traverser à moins de deux jours de navi¬ gation et sans apercevoir la terre. Lorsqu’on fait le voyage, il est difficile de se persuader qu’on est au centre de 1’empire chinois. Cette immense étendue d eau, ces longues vagues soulevées par le vent, ces nombreux et gros navires qui voguent dans tous les sons, tout semble indiquer une véritable mer piutot qu un lac. Le mouvement des jonques innombrables qui sillonnent continuellement la surface du Pou- Vang offre à la vue un spectacle vraiment ravissant. Les diverges directions qu’elles suivent donnent à leur ^oilureet à leur construction une variété de formes infinies; les lines, allant vent arrière, étalent lours argcs nattes et avancent avec une imposante ma¬ il) Le lac Pou-Yang est formé parle confluent de quatre vières; il a trente lieues de circuit. grandes ri
  • U5 P. RICCI 122 jestéd’autres luttent péniblement contre la brise et les flots , tandis qu'un grand nombre, courant par le (ravers et en sens inverse, ressemblent à des monstres marins encourrouxet qui chercheraient à se précipiter les uns contre les autres. Les évolutions de toutes ces machines flottantes sont si rapides et si multipliées, (jue le tableau se moditie et change à chaque ins¬ tant (1). Après avoir traversó heureuseinent le lac Pou-Yang, la jonque qui portait leP. Ricci entra dans le Yaug- tse-Kiang « fleuve enfant de la mer, » et aborda eníin sous les murs de Nanking. Cette ville fameuse dans les annales de 1’empire fut à plusieurs époques la ca- pitaleou résidèrent les empereurs avec leur brillante cour. Ses nombroux palais, ses grandes pagodes, sa tour si célebre dans le monde entior, sa triple enceinte de remparts, tout donne à Nanking un aspect gran¬ diose et digne de son illustration passée. Le lleuvc Bleu, qui roule à ses pieds ses ondes majestueuses, est incessamment sillonné par de nombreuses jonques qui conduisent dans 1’intérieur de la ville, par plu¬ sieurs canaux artificieis, leschinois opulonts de toutes les provinces, désireux de couler leurs jours sous un beau ciei, an milieu du luxe et de la magnificence. Lorsque la conr abandonnait Nanking, qui cessait alors d’être le centre de la politique et des affaires, cette cité devenait le séjour de prédilection des litté- ralenrs et des rentiers. Le P. Ricci se choisit un modeste logement dans un faubourg de la ville, résolu d’attendre là, dans le (1) Empire chinois, 1.11, p. 214.
  • A NANKING. 123 calme et la retraite, que la Providence lui fournlt une occasion de se produire en public, et de procla- mer, au milieu de cetle population de lettrés et de sceptiques, la bonne nouvelle de 1’Évangile. II ne tarda pas à apprendre qu'un des principaux magis¬ trals de Nanking était un de ses anciens amis de Can¬ ton , le grand mandarin Hiu, auquel il avait fait ca- deau d’une sphère et de quelques cadrans solaires. II alia lui rendre visite, espérant qu’il n’aurait pas ou- blié leurs anciennes relations el sa bienveillance d’au- trefois. Le grand mandarin Hiu reçut le P. Ricci avec uno conrtoisie mcsurée et tout au plus conforme aux rites. 11 lui demanda par quel hasard il se trouvait à Nanking, et quelle affaire importante I’y avail amenéw Je me suis souvenu de vous, répondit gra- cieusement le P. Ricci, et je me suis laissé entrainer par lo vif désir de venir vous faire une visite. Voici les lettres officielles du grand intendant militaire qui m’a autorisé à vous venir voir à Nanking. En enten- dant ces mols, et surtout en voyant les lettres du grand intendant do la guerre, le mandarin lut tout a coup houleversé; il ne put comprimerson mécon- tenlement et fit entendre de bruyantes lamentations. — Quelle témérité! s’écria-l-il, quelle folie! ton occur a égaré ta raison... A Canton je t’ai traité avec bonté, et tu viens me perdre h Nanking! Nanking n’est pas une \ille oúpuisse résider un étranger... Ta prósence excitera ici du lumulte, tu seras le sujet d’une grande agitation, et on m’accusera d’on être la cause. Mes ennemis me désigneront à mos chefs coinme un liomme qui entretient des relations secretes avec les peuples du dehors, et qui cherche à les altirer dans
  • 124 LE P. RICCI l’empire du Milieu. . Mon avenir est ruiné... jeserai irrévocablement perdu à cause de toi... Et pour con¬ clusion à ces amers reproches, le grand mandarin do Nanking metlait à la porte le P. Ricci, l’abjurait do quitter immédialement la ville et de se réfugier n’im- porle oil... Le pauvre missionnaire s’en retourna à son logis, tout déconcerté de cette dure réception. A peine y fut-il arrivé qu’une escouade de satellites vint s’em- parer du propriétaire de la maison et 1’entraina au tribunal. L’ancien ami du P. Ricci fit tomber toute sa colère sur ce malheureux Chinois; il ordonna qu’on le fustigeàt jusqu’au sang à coup de bambous. II lui dit qu’en entretenant des relations secrètes avec les étrangers, il avail commis un crime prévu parje code et qu’on punissait de la peine de raort. 11 ajouta quo s’il voulait atténuer sa faute, il n’avail qu’a expul- serde chez lui ce barbare, dont la presence serail la source des plus grands malheurs. Lo P. Ricci ne pouvait certainement pas résister à un si violent orage. 11 y céda avec résignation, ets’dloi- gnant pour le moment de Nanking qui le repoussait, il remonta lefieuve Bleu pour regagner Nan-Tcbang- Fou, capitale de Kiang-Si. « II tourna done la proue, « dit le P. Trigault, vers la province de Kiang-Si, et « recommença de ramer non moins contre le cours « de la riviere que contre son désir (I). » Après une longue et pénible navigation, il arriva à Nan-Tchang-Fou. Cette ville, unedes plus belles et des plus commerçantes de l’empire, est spécialement re- (1) Trigault, de VExp. chrest., p. 255.
  • A NANKING. 125 nommétí pour le norubre et le mérite des lettrés qu’elle renferme. En 1847, deux cent cinquante et uu ans après le P. Ricci, nous entrions, nous aussi, daus la raème ville, escortés par des mandarins qui par ordre de l’empereur nous reconduisaient à Canton; et nous allions nous installer au palais des compositions iitté- raires. Le P. Ricci n’était pas dans les mêmes condi¬ tions. Errant et persécuté, il ne savait oil aller deman- der 1’hospitalité; il n’avait pour compagnons qu’un jeune novice portugais de Macao et quelques Chinois nouvellement convertis qui, moitié par dévouement el moitié peut-ètre par intérét, s’étaienl attachés à sa personne. Pendant qu’il cherchait un asile oil il pill s’abriter sans compromettre personne, il se souvint qu il y avait dans la ville un médecin célebre donl il avail reçu de fréquentes visites durant son séjour à 1 chao-1 cheou. Il n’hésita pas à le chercher et à lui exprimer son embarras. Le docteur chinois reçut le missionnaire avec une sincère cordialité et lui offrit dans sa maison une généreuse hospitalité. Comme il jouis- sait d une grande réputationau point de vue littéraire et médical, il vivait dans 1’intimité des plus hautsfonc- tionnaires de la ville et même du vice-roi de la province. Plein d’estime et de vénération pour le P. Ricci, il usa de toule son influence auprès des magistrals pour qu’il ne fdt pas persécuté à Nan-Tchang-Fou. Cràce à cette cordiale et puissante protection, le zélé et savant religieux ne tarda pas à ètre favorablemenl connu dans la haute sociétó chinoise. On pariah par- tout avec éloge de ses rares connaissances; mais sa íenommée n’eutplus de bornes, lorsqu’il publia deux ouvrages qu’il avail déjà ébauchés les années pré-
  • 126 CK P. RICCI códentes et qu’il acheva à Nan-Tchang-Fou. Cétait un Vraité de la Mémoire artijicielle ou Mnémoteclmie, et un Dialoguesur 1'Amilié, à 1’imitation de celui de Cicéron. Les Chinois ont toujours regardé ce dernier ouvrage comine un modèlequeles plu6 habites lettrés auraienl de la peine à surpasser. Le Trai té de la Mémoire arti- ficieUe excita égaieraent I admiration générale. Le P. Ricci, ayant lougtemps pratiqué la mnémoteclmie, était capable de réciter de lougues séries de caracteres chinois, en les prenanl iudifféremmenl soil par le commencement soil par la fin. Ces experiences, qu’il répétait volontiers en prósencc des lettrés, lui firenl un grand nombre d’arais. Le vice-roi de la province avail beaucoup enlendu parlor de Matthieu Ricci, pendant qu’il exorçait une haute magistrature à Canton. Tout ce qu’on lui racon- tait du savant étranger récemment arrivé à Nan- Tchang-Fou lui donna à penser que c’étail peut-étre cefameux Ly-Ma-Teou (Matthieu Ricci) qu’il connais- sait de répntation depuis lougtemps. Un jour que Je P. Ricci donnait des leçons de mnémoteclmie à son docteur chinois, il reçutunedépêehe sur papier rouge qui lemandaitau palais du vice-roi. Ricci, qui encoro n’avait presque rencontré que tribulations dans ses rapports avec 1’autorilé chinoise, ne put sempéaher de croire à une nouvelle perséculion. Cependanl il se trompait. Le vice-roi ayant reoonnu que c’était bien le savant roligieuxdontil avail entendu parler à Canton, le traita avec une bienveillanoe toule particuliòrc; il considéra comine un grand honneur de posséder dans sa province un personnage si distingué et Fengagea à s’y fixer pour toujours.
  • A NANKING. 127 Le zélé missionnaire ne deraandait pas mioux. II fit liommageau vice-roi des ouvrages qu’il avait composés, et voulut aussi lui offrir un tube à verre triangulaire qui décomposait la forme et la couleur des objets qu’on plaçait dedans. Cette espèce de jouet inconnudes Cliinois, excitait leur surprise et leur enthousiasme au delà de toute expression. Le vice-roi avait granddésir de lo posséder; cependant, pour faire honneur à sa dignité, il le refusa magnanimement. « II est écritdans « nos annales, dit-il au P. Ricci, qu’un religieux des « temps passés avait une pierre du plus grand prix. « Un \ ertueux personnage alia visiter ce religieux « qui lui ottritsa pierre précieuse. 11 l'accepta, et la « lui ayant aussitòt rendue : —Ce joyau, dit-il, sera « toujours en votre possession... car vous no l’offrirez « jamais qu’a un hommede bien, et celui qui voudra « être estimé verlueux ne l’acceptera sans doute ja- « mais. Ainsi elle vous restera toujours. — Ceci s’ap- « plique à vous et à moi, maitre Ly, car noussuivons « tous les deux les senders de la vertu. » II faut convenir que ce vertueux vice-roi n’était pas très- modeste. Cependant il était réellement bon et góné- roux. Quoiqu’il eut refusé le petit présentdu P. Ricci, il lui accorda franchement sa protection et le traila avec beaucoup debienveillance. Son exemple fut d’un heureux effet, et les Chinoisdequalités’empressèreut d’aller visiter le missionnaire catholique. Le peuple et les mandarins de Nan-Tchang-Fou paraissant très-favorables au P. Ricci, celui-cisongea a s occuper activement de la propagandereligieuse. Il écrivil à Macao pour demander un confrère el quel- ques secours pécuniaires, afin de pourvoir aux frais
  • 128 LE I». RICCI d’un établissement. On lui envoya le P. Jean Soerius, Porlugais, qui arriva lout a propos pour les fôles de Noél de 1’année lo9o. La soinmo qu’il apportait n’etait pas considérable, elle était pour tan l suffisante pour louerune maison qu’on disposa convenablemenl pour y pouvoir célébrer l’office divin. Le P. Ricci, qui s’était déjà acquis une grande célébrité littéraire par ses ouvrages sur la mnémotechnie et 1’amilié, publia encore un catéchisme chinois. Dèslors, dans la ville entière et aux environs, lous les espritsfurent occupés des religieux étrangers el de la doctrine nouvelle qu’ils ótaient venus propager parmi les sec- tateurs de Confucius, de Lao-tze et de Bouddha. Deux princes de la famille impériale, qui résidaient à Nan- Tchang-Fou entourés de lous les prestiges de leur naissanee, s’attacherent aux missionnaires el les proté- gèrent de leur crédit. IV. Pendant que la mission de Nan-Tchang-Fou s’éla- blissail sous d’aussi fa vocables auspices, celle de Tcliao- I'cheou, a pros avoir travailléavec paix et benediction a la conversion des âmes, était obligee de soutenir un violentassaut centre les habitants d’un bourgvoisin. Quelques letlrés, excites par les bonzes, voyaient avec jalousie la chapelle catholique plus élevée quo leur pagode, etfréquentée par une foule de visiteurs qu’at- tirait le désir de s’instruire des priucipes de la religion clirétienne, ou d’examiner les curiosités de FEurope,
  • A NANKING. 129 étalées dans la grande sal le de réunion. Une nuit, pen¬ dant que la mission étail dansune paix profonde, les ha¬ bitants dubourg voisin célébraientbruyammentunede leurs fetes superstitieuses. Lorsqu’ils eurent lecerveau bien échauffé par les vapeurs du vin de riz, ils parti- 'ent en tumulte pour aller faire le siege de la demeure (lcs étrangers. D’abord ils firent pleuvoir sur la mai- son une grêle de pierres, qu’ils accompagnaienl de cris sauvages et de malédictions. Les serviteurs du P. Cataneo se levèrent à la hâte, s’armerent de bam- bous, el un vaillant nègre de Goa se mettant à leur tôte, ils se précipitèrent sur les émeutiers qu’ils for- cerenl de se rélugier dans les barques stationnées le long du fleuve. Maisle bourg ayantenvoyé un renfort consumable de combattants, la bataille recommença jusqu’au matin. Les provocateurs, qui n’avaient pas cté les plus forts et dont la plupart avaient reçu de vigoureux coups debambous, se répandirentdans la ville de Tchao-Tcheou, poussèrent des cris effroya- bles, et allèrent frapper à tous les tribunaux pour domander justice contre les diables occidentaux, qui avaient voulu, disaient-ils, les assassiner. Les grands tribunaux restèrent sourds à leurs plain- tes. Mais il se trouva un petit mandarin qui les ac- cueillit favorablement, parce que le P. Cataneo, quel- ques jours auparavant, avail refusé de lui donner un a< i an solaiie. No voulant pas laisser échapper cette onne occasion de se venger, il envoya ses satellites a a mission et fit arréter deux domestiques qu’il con- t amna à recevoir cinquante coups de bambou. Un fròre trib.mlr^ noraméSébaslie'L crutdevoir serendre au T. 1f30Ur parler en lenr fnveur; aussitòt qu’il
  • LE P. RICCI 130 parut, les émeutiers, qui encombraient |a salle d’au- diançe, s’écrièrent quo c’était là lo plusméchanl et ce- lui qui était 1’autour de leurs blessures. Aussitòt le mandarin lui fit donner cinquante coups de bambou et le chargea ensuite d’une lourde cangue. On sait que la cangue est une énorme piece de bois, percée au milieu pour faire passer la lête du condamné, et qui pese de tout sou poids sur ses épaules, de façon que cet atroce supplice réduit un homme à n’etre plus, en quelquo sorte, que le pied ou le support d’une lourde table. Le frère Sébastien demeura exposé avec cot af- freux instrument de supplice devant la porte du tri¬ bunal. On lisait sur la cangue 1’inscription suivaute, en gros caractères rouges : « Condamné pour avoir « oulragé et baltu des bacheliers... » Lesennemisde la missiou, après avoir reçu celte sorte de satisfaction, oublièrent les coups de bambou qu’on leur avait assé- nés et rentrèrent fiers et glorieux dans leur bourg. Le P. Cataneo, qui rcdoutait les conséquences de semblablesémeutes, eut recours pour les prévenir à un expédientquilui réussit merveilleusement. Comme il avait remarqué qué 1’élévation de sa petite église donnait de l’ombrage aux Chinois, il la fit démolir, ne réservant pour les cérémonies religieuses qu’une sim¬ ple salle, sansornemont, etdont il avait íait disparailre les tableaux et les curiosités qu’on aimait tant a vonir admirer. Quelques jours après, plusieurs mandarins supé- rieurs passant par Tchao-Tcheou, exprimèrent lo désir d’aller visiter la résidence des étrangers. Le gouverneur de la ville s’empressa de conduire ses bòtes à la mission catholique, ou il ne troava guère
  • A NANKING. 131 que des mines et rien qui fút digne de fixer l’atten- tion de ses collogues. A la vue de cette devastation générale, il exprima son étonnement et ses regrets au P. Cataneq, qui lui fit le récit des derniers événe- ments. Le gouverneur blàma sévèrement la conduite du petit mandarin qui avait provoqué ce désastre , et, afin de remédier au mal, il fit publier le jour môme un édit oil, après avoir fait uu grand éloge des missionuaires, il menaçait des chalimenls les plus sévères ceux qui oseraienl Iroublev |eur séjour à Tcbao-Tcbeou. Les magistrals parurent dès lors ani- més de si bonnes dispositions à 1’égard de la mission , qu’on en profita pour faire venir de Macao deux nouveaux prédicateurs de PÉvangile. Ce furent les PP. Jean de Rocha èt Nicolas Lombard. Les supé- rieurs du collége jugèrent à propos de rappeler le malheureux frère Sébastien, qui avait reçu cinquantc coups de bambou et subi la peine infamante de la cangue. Il y avait plusieurs années qu’on avail eu le pro¬ jet d’envoyer à Péking une ambassade solennelle , car on pensail toujours que c’était le seul moyen efficace de fonder d’une raanière solide la mission de la Chine. On n’a pas oublié peut-ôtre que le P. Roger avait fail tout exprès un voyage en Eu¬ rope, afin d’intéresser le souverain ponlife el les cours d’Espagne et de Portugal à cette grande entre- prise. La mortde cezélé missionnaire, et puis divers obstacles vinrenl entraver la réalisation de ce projet. En apprenant les heureux succès des missionuaires éta- blis à Tchao-Tcheou età Nan-Tchaug-Fou , le visi- teurgénéral des missions do la Chine et du Japon fut
  • 132 LE P. RICCI d’avis qu’on renonçât à 1’ambassado projetée, parce qu’elle ne pouvait désormais avoir la même impor¬ tance qu’on lui avait d’abord supposée. Les raission- naires déjà établis depuis longtemps dans rintérieur de Pempire chinois, connaissaient parfaiteinent la langue et les usages du pays. Ils s’étaient acquis une grande expérience, au milieu des tribulations qu’ils avaient traversées, et n’avaient plus besoin du douteux auxiliaire d’une ambassade officielle; ils n’avaient plus qu a s abandonner a leur zèle pour étendre la pi opagation de la foi parmi ces nombreuses popula¬ tions. Telle était l’opinion du visiteur général, qui com- prit en même temps que pour assurer le succès et les progrès de T oeuvre, il était nécessaire d’appor- ter quelques modifications à ce qui avait été établi dès le commencement. Le recteur du collége de Ma¬ cao était à la fois supérieur des missions de l’inté- rieur. Cette organisation ne présentait pas de sérieux inconvénients, tant que les’missionnaires étaient for- cés de se borner à quelques excursions dans la ville do Canton ou aux environs. Mais actuellemont qu’il y avait des chrétiens à Tchao-Tcheou et à Nan-Tcliaug- Pou, bien avant dans 1’intérieur et loiu de Macao, le centre de 1’autorité no devait plus être au collége de cette ville. Son influence ne pouvait plus s’exercer à une aussi grande distance sans s’affaiblir ou se per- dre. D’ailleurs, les travaux des missions avaient continuellement besoin d’une initiative prise sur les lieux mêmes et sans délai. Ceux qui ne connaissaient que très-imparfaifoment les événements étaient impro- pres à leur donner une bonne direction.
  • A NANKING. 133 II fut done arrélé qu’on nommerait tin supérieur general des missions de la Chine, muni de tons les pouvoirs du visiteur provincial et autorisé à décider en (einiei ressort toutes les questions. Le P. Ricci P acc à ce poste important. Son zèle éclairé, son experience, son habileté dans les sciences de l’Europe et la literature chinoise le rendaient digne à tous p S. \fCetle slllH‘r*0r*t(^- Toutefois, la mission con- besoins i aCa° Un Procureur °hargé de pourvoir aux es importantes ne lui avaient jamais fait perdre de Z£r7Td6Vrire- PékÍnS6t la c°ur ótaierd o yours son point de mire. 11 était persuadé que lo «TS.V W Té 4 Ce“6 hauteur "íon-endl les provtl íPa"
  • LE P. RICCI 134 leur part serait considérée comme un acte d’usurpa- tion; que 1’empereur se défiait desesproches parents , qu’il ne leur confiait aucune charge importante et qU’jl les tenait toujours éloignés de la capitale et des affaires. 11 n’était que trop évident, d’après toutes ces considerations, qu’on devait renoncer à avoir les princes impériaux pour introducteurs à la cour; il fallait avoir recours à une protection moins brillauto et plus efíicace. V. Pendant qne le P. Ricci dirigeait la mission de Tchao-Tcheon, il avait fait connaissatíce d’un grand dignitairede 1’empire, noinmóKouang, qui se rendait alors, en qualité de commissaire, à Hai-Náti, grande ile située au sud de la Chine. Un jour le P. Ricci lut dans le MOniteur de Péking que son ancien ami le grand mandarin Kouang venait d’ôtre nomine prési- dentde la premiere cour souvcraine, et qu’il devait se remire au plus tôt à Péking. La premiere coursouve- raine, ou cour des emplois publics (Li-Pou), a pour attribution la presentation des magistrats à la nomi¬ nation de 1’empereur, et la distribution des emplois civils et liltéraires dans tout 1’empire; elie a quatre divi¬ sions, qui règlent I’ordredes promotions et mutations, tiennent des notes sur la conduite des officiers, dé- terminent leurs appointements, leurs congésen temps de deuil, et distribuent les diplomes de rangs pos- thumesaccordés aux ancôtres des officiers admis dans
  • A NANKING. 135 les rangs de la noblesse. Nulle protection ne pouvait done être comparable à celle da president de la pre¬ miere cour souveraine, qui tientsous sa juridiction tous les mandarins de l’empire. Aussitôt que le P. Ricci eut vu au Moniteur de Pé- king la nomination du nouveau président du Li-Pou, il s’empressa d’expédier un courrier à Tchao-Tcheou, pour annoncer cette importante nouvelle au P. Cata- neo, et luidire combien il serait nécessaire de visiter à son passage le grand mandarin Kouang. Ce haut di- gnitaire ne tarda pas en et't'et de quitter Hai-Nan el d’arriver à Tchao-Tcheou . 11 reçut la visite du P. Ca- taneo, lui demanda des nouvelles de son ami Li-Ma- Teou (Matthieu Ricci), et appritavecplaisir qu’il avait fondé un établissementà Nan-Tchang-Fou... — Nous nous verrons à Nan-Tchang-Fou, dit-il, je le pren- drai avec moi jusqu’a Nanking, jusqu’à Péking même; car j’ai besoin de lui pour corriger le calendrier de l’empire et réformer le tribunal des mathématiques... Ces paroles comblèrent de joie le P. Cataneo, qui se rendit immédiatement à Nan-Tchang-Fou auprès du P. Ricci pour se concerter avec lui sur les moyens à prendre atin de metlre à profit ces excellentes dispo¬ sitions. Le président Kouang n’oublia pas sa promesse. Le2S juin 1590, les deux missionuaires s’embarque- icnt avec lui sur le lac Pou-Yang, et arrivèrent quel- ques jours après à Nanking. La ville de Nanking était en ce moment en proie à une vive agitation. Les navires de guerre encoui- braienlles ports, les soldats remplissaient les rues, et les mandarins, courantde tribunal cn tribunal, parais- saient être sous la préoccupation de quelque grand
  • 136 LE P. RICCI évéuement. A cette allure si animée et si guerrière, le P. Ricci avait de la peine à reconnaitre Nanking, la ville des lettrés, le rendez-vous des riches Chinois aimant la tranquillité, le luxe et les plaisirs. Mais il ne tarda pas à comprendre la cause de cette profonde transformation. Les Japonais, après avoir préparé lou- guement et en secret une formidable expédition, s’é- taieut précipités sur le royaume de Corée pour en faire la conquôte. A la nouvelle de cette soudaine irrup¬ tion, les Chinois avaient pris les armes pour défendre un peuple tribulaire de 1’empire, et repousser une agression qui pouvait devenir menaçante pour eux- mêmes. Le gouverneinent chinois réunissait done ses forces de terre et de mer pour aller délivrer la Corée de 1’invasion japonaise. On venait d’afficher dans les rues de Nanking un édit par lequel il était enjoint à tous les ofíiciers civils et militaires, au peuple même, de surverller et d’arrêter les individus qui, par leur physionomie et leursmanières, paraitraientêlreétran- gers. Car il y avait peu de jours qu’on s’était emparé de plusieurs espions japonais qui s’étaient introduits daus la ville. La publication de cet édit était pour les raission- naires un malheureux contre-tcmps. Le president Kouang leur conseilla de ne pas paraltre en public, de rester enfermés dans leur bateau, de peur d’ôtre pris pour des Japonais. Pour lui, il se rendit au pa¬ lais qu’on lui avait préparé, en attendant 1’époque íixée pour se rendre a Péking. Le P. Ricci, qui avait grand intérêt à se lenir au courant des affaires, se hasarda à lui faire plusieurs visites, maison cachette et de façon à no pas ôtro découvert. 11 allait toujours
  • A NANKING. t37 en palanquin, soigneusement fermé de (ouscòtés, atin de n’ètre aperçu de personae. Ces precautions n’empe- chèrent pas cependant qu’il ne fftt un jour reconnu pai des satellites, au moment ou il passait furtive- ment de sa barque dans le palanquin qui l’attendait au r’vage* On était sur le point de le trainer en pri¬ son, ou même de le massacrer comme Japonais, lors- qu il déclara qu’il se rendait chez le president Kouang. Dès ce moment les missionnaires purent aller et venir en toute liberté, car personne n’eut osé molester les amis du président du Li-Pou. Après de nombreuses contrariétés, le voyage de Peking íut enfin décidé. Les jésuites allaient done entrer dans cette capitale du plus ancien et du plus vaste empire du monde. Le but que s’était proposé le P. Ricci, depuis son arrivée en Chine, serait bientôt atteint; il pourrail se presenter à la cour, voir l’erape- reur, et obtenir la liberté de prêcher encore 1’Évangile a ces populations si obstinées à repousser lafoichré- Uenne, pour demeurer ensevelies dans leur indifférence ■ eligiouse. Le président Kouang devant arriver à jour fixo à Péking, pour assister à la fôte solennelle de 1 empereur, prit la route de terro. Mais les mission¬ naires avaient à calculer avec leur bourse. Leur pauvreté ne leur perraettant pas d’entreprendre ce lon0 \o\agoen palanquin, ils louèrent deux cabines sm la jonque qui transporlait par eau les bagages de eur protecteur, et s'embarquerontsur le canal impérial qui, après avoir fait communiquer lofleuve Bleu avec e lleuve Jaune, se continue jusqu’a Péking. Lc P. Ricci ne manqUa pas d'admirer le long de
  • LE P. H1CC1 138 la route la magnificence de ce canal, capable de porter de gros navires et qui, Par moyen de nombreuses éduses construites d’une manière aussi simple qu’in- géníeuse, dissimule les inégalités de terrain. La cana¬ lisation de Pempire a toujours été 1’objet de la solli- citúde du gouvernement chinois. On voit dans les annales de la Chine qu’à toutes les époques chaque dynastie s’en est occupée avec le plus grand intérôt; mais rien n’est comparable à ce qui fut exécuté par 1’empereur Yang-Ti, de la dynastie des Tsin, qui monta sur le trône l’an 60S de l’ère Chrélienne. La première année de son règne, il fit creuser de nouveaux canaux ou agrandir les anciens, pour que les barques pussent aller du Hoang-Ho au Yang- tse-Kiang, et de ces deux grands fieuves dans les princlpales rivièrds. Un savant, nommé Siao-Hoai, 1 ui présenta un plan pour rendre toutes les rivières navi- gables, dans tout leur cours, et les faire communiquer lesunesaux autres par des canaux d’une nouvelle in¬ vention. Son projet fut adopté et exécuté, de manière qu’on fit, refit et répara plus de mille six cents lieues de canaux. Cette grande entreprise exigea des travaux immenses, qui furent partagés entre les sol- dats et le petiple des villes et des oampagnes. Chaque I'amille devait fournirun homme âgéde plusde quinze ans et de moins de cinquante, à qui le gouvernement ne donnait que la nourriture. Les soldats, qui avaient eu en partago le travail le plus pénible, recevaienl une augmentation de paye. Quelques-uns de ces ca- naux furent ròvétus de piorres de taille dans toute leur longueur. Pendant nos voyages nous en avons vu des
  • A NANKING. 139 restes qui atlestent encore la beauté de ces ouvrages. Le canal qui allaildelacourdu nordà celledu midi (1) avait quarante pas de large, el sur les deux bords il y avait des plantations en ormeaux et en saules. Celui qui allait de la cour d’orient à celle d’occidcnt étaitmoins magnifique, mais bordé également d’une double rangée d’arbres. Les historiens cbinois out fiétri la mémoire de l’empereur Yang-Ti qui, pendant son règne n’a cessé d’écraser le peuple de corvées, pour satisfaire son goCit effréné du luxe et du Taste. Us reconnaissent cependant qu’il a bien mérité de tout 1 empire par 1’utilité que le commerce intérieur a retiré de ses canaux. Les missionnaires entrèrent, après plusieurs jours de navigation, dans le fleuve Jaune, si different du Yang-tse-Kiang par 1’impétuosité de son cours el la leinte bourbeuse de ses eaux. Le Hoang-Ho prend sa source dans les montagnes du Thibet, et traverse le Koukou-Noor, pour entrerdans la Chine par la province do Kan-Sou. II en sort, en suivant les pieds sablón- neux des monts Aléchan , entoure le pays des Ortons, et après avoir arrosé la Chine, d’abord du riord au midi, puis d’occident en orient, il va se jeler dans la mef Jaune. Les eaux du fleuve Jaune, pures et belles à leur source, ne prennent une leinte jaunàtre qu’a- piès avoir traversé les sablières des Aléchan et des Oi tous. Elies sont presque toujours de niveau avec le sol qu’elles parcourcnt; cl c’est à ce défaut général d eiicaissement qu’on doit attribuer lés inóndations si désastreuses de ce fleuve. (1) A cette ópoque il y avait quatre cours impériales.
  • 140 LE P, RICCI Le lit du Hoang-Ho a subi de nombreuses et no¬ tables variations. Dans les temps anoiens, son em¬ bouchure était si tuée dans le golfe du Pé-Tchi-Li, par 39 degrés de latitude. Actuellement, elle se trouve au 34° parallèle, à cent vingt-cinq lieues de distance du point primitif. Le gouvernement chinois est obligé de dépenser annuellement des sommes énormes pour contenii le fleuvo dans son lit et prévenir les inon- dations. En 1779, les travaux qui furent exécutés pour l’endiguement coútèrent 42,000,000 de francs. Malgró ces précautions, les inondations sont toujours liéquentes. Car le lit acluel du lleuve Jaune, dans les provinces du Ho-Nan et du Kiang-Sou, sur plus de deux cents lieues de long, est plus élevé que la presque lolalilé de 1’immense plaine qui forme sa vallée. Ce lit continuant toujours à s’exhausser par 1’énorme quan- tité de vase que le lleuve charrie, on peut prévoir pour une époque peu reculée une catastrophe épou- vantable, et qui portera la mort et le ravage dans Jes contrées qui avoisinent le Hoang-Ho. Ces grands lleuves et ces nombreux canaux entre- tiennent, surtoute la surface de l’empire, une activité prodigieuse et bien faite pour étonner des étrangers, surtout au seizièmo siècle, à une époque oú 1’Europe n oftiait rien do semblable. On ne saurait s’imagincr le nombre de jonques de touto forme et de touto gran¬ deur qui sont perpétuellement en circulation pour transporter d’une province à l’autre les marchandises et les voyageurs. Le canal impérial a été creusé prin- cipalement pour conduire à Iacapitale les tributs, qui, dans la plupart des provinces, se payent en nature. Les environs de Péking étant très-peu fertiles, Pim-
  • A NANKING. mense population de cette grande ville doit élre ali- mentée par les produits qui arrivent du dehors. Le gouvemement entretient de nombreuses jonques pour e transport des revenus impériaux, et les marchands - í aCU*^ de *os affréter souvent à très-bas prix; o» i résulte que la ville la plus pauvre en produits en quelque sorte la mieux approvisionnée. Les s et les légumes du midi, les poissons, les viandes, y aiii\ t a\ ec profusion; on rencontre de distance en distance, le long de la route, des glacièresabondantes qm permettent de conserver frais, jusqu’a Pékine les aliments les plus délicats. q S’ q,,e les P°rtugais s-étaiem établis à Macao n sétait peu a peu habitué en Europe a 1’iH^o ’ cette vaste Chine, récemmentdécouvertepar lesnayf gateurs, était ce fameux empire deCatayque les voya- gems du moyen age allaient visiter par terre, et dont d0nnaient a leurs conlemporains de si curieuses descriptions. Le P. Ricci, en arrivant à Péking fit deS lecherches importantes et ne douta plus qu’il était Ians cette même grande ville que Marco-Polo avail le°Catv drb MU‘UCé,èbrÔ VénÍtÍen avait 'ésidédans ,nnp| y d“rant la conquéte des Tartares mongols, qui appelaient la capitale Khan-Balik, c’est-a-dife nZl du khan ou de l’empereur. Après l’exnnkir, i Aussiw'd ’ T™Nank>ng veut dire cour du midi. kin„ i° qu® 6S ra,ssi0nnaires furent arrivésà Pé- Knnn S SG 110111 conduire au palais du président à loger^chez ' lui ^ Un’8racieux accueil et les invila ne tarda nas eU,UiqUe de la c°ur P ■ à vemr les visiter, pour négocier la
  • LE P. RICCI U2 grande affaire de la présentalion à l’empereur. On examina avec soin et on admira beaucoup les pein- tures, les horloges el diverses curiosités d’Europe que les jésuites devaient offrir au pijs du Ciei. L’eunuque parutsatisfaitdes cadeaux, mais il futbien désappointé lorsque le P. Kicci lui déclara, en toute franchise, qu’il ne possédait nulleinent le secret de transfor¬ mer les métaux en or el en argent. Cette reputation singulière, qui des le commencement avail été faite aux missionnaires, pendant qu’ils ptaient a Ichao- King, s’étail tellemenl pvopagée, qu’elle était par- venue à Péking, à la cour móme, et qu’on cpmptail beaucoup sur les talents du P. Ricci pour solder les armées de terre et de mer que le gouvernement chi- nois allait envoyer au secours de la Corée contre les Japonais. Les missionnaires ne sachant pas tabriquer 1 or et l’argent, on ne vit plus en oux que des étrangers, des barbaros. Le bruit se répandait mórae de toutes parts qu’ils étaient des homines suspects, des espions des Japonais. Le president Kouang fut alarméde ces rumeurs, et connneil devait bientòt retourner à Nan¬ king , il leur conseilla de repartir avec lui et d’atlendro une occasion meilleure pour essayer de se faire pré- senter à l’empereur et de s’établir à Péking. Çe con- seil ne fut pas trop gouté du P. Ricci; il fut d’avis de laisser partir seul le président, el de ne pas s’éloigner si vito et à la premiere conlrariété de cette capitale, oú ils étaient enfin parvenus après tant d’efforls et de fatigues.
  • A NANKING. 14-3 VI. Lorsque le protecteur des missionnaires eut quitté Peking, ceux-ciue lardèrentpasà remarquer la froideur et 1’indifférence de lews nouveaux amis. Les rnanda- lins se retirerent peu à peu et ne vinrent plus les visiter; bientôt môme ils refusèrent de les recevoir ehez eux. Le P. Ricci, sans pourtant se décourager, crut alors qn’il serait prudent desonger à la retraiteel de se replier sur Nanking. La chose la- plus impor¬ tante, c’était de ne pas se compromettre lout à fait dans la capitale et de se ménager pour l’avenir une porte de rentrée. On avait beau dire et répéter à satiété que les jé- suiles savaient faire de 1’argent avec le plomb et lo mercure, íl n’en était pas moins vrai que |eur bourse était vide, et qu ils ne savaient trop comment payer les frais de leur voyage. Ils venaient de recevoir du pro- eureur de Macao une letlre qui leur donnait avis qu’on aVait comPlé à une maison de commerce de Canton un somme assez considérable, romboursable à Pékiim moyennant un billet payable à vue que le procurem- envoyaiten même temps. On chercha dans tout Pékhm mais vainement, le correspondam de ce marchand , ® | ^t0nill. n’existait personnedu nom indiqué dans ». 6 le' 'idemment le trop confiant procureur de f ^Cao ava^ ^ victime d’une fourberie insigne. II u one s embarquer pauvrement sur un bateau de passage, ma^ant presquede tout e. n'ava„»“^
  • 1U LE P. RICCI très-petites journées. On mil un ínoisde Pékingà Lin- King, ce qni par terre eut tout an plus demandé huit jours. Pour comblo de malheur, ou fut contraint de s’arrêler là. La marche de cette déplorable jonque avail été d’une telle lenteur, que les grands froids de 1’hiver ayant eu le temps d’arriver, le canal impérial se trou- vait glacé et la navigation interrompue. II fallait done attendre patiemment le retour du printemps. Après les premiers jours de ce triste hivernage à bord d’une misérable petite jonque, le P. Ricci, considérant qu’il pourrait peut-être mieux utiliser un temps si précieux, résolut de s’en aller par terre, commo il pourrait, jusqu’a Nanking; pendant ce temps, le P. Cataneo attendrait avec les bagages la fonte des glaces et viendrait ensuite le rejoindre. De quel cou¬ rage et de quelle énergie devait être doué ce zélé missionnaire, pour supporter depuis son entrée en Chine tant de travaux, tant de fatigues, tant de dé- ceptions! II dit done adieu et à revoir à son compa- gnon, et le voilà en route pour Nanking, au milieu de difficultés incompréhensibles pour quiconque n’a pas eu rhonneur de voyager dans cet Empire Céleste, dans ce royaume des Fleurs, oiiassurément toutn’est pas roses, tout n’est pas bleu ciel. * Chemin faisant, il vint en pensée au P. Ricci d’aller joindre son ami, ledoctour Kiu-Tai'-Sse, qui lui avail rendu de si bons services à Nan-Tchang-Fou et qui se trouvait actuellementàSou-Tcheou. II se dirige done de ce côté, et, après avoir longtemps erré, tantòt à pied et quelquefois en bateau, caren descendant versle midi les rivières et les canaux n’étaient plus glacés, il arriva enfm à Sou-Tcheou. Le docteur n’y était pas:
  • A NANKING. 145 il habitait une petite ville peu éloignée. Le P. Ricci s y rendit etretrouva enfin son ami, qui lui prodigua toules les marques de la plus cordiale hospitalité. ant de fatigues et de tribulations avaient enfin J| isé les forces du P. Ricci; à peine arrivé il lomba maa.e* Heureusement que la divine Providence, u*env°yant cette nouvelle épreuve, lui accor- ait en même temps la grâce d’avoir à côté de lui jin medecm habile et expérimonté, donl les soins ne i lent point défaut durant un mois entier quo • «lura cette dangereuse maladie. Après avoir traversé courageusement cette crise, le P. Ricci recouvra en- íerement la santé et ses forces premières. Il alia dès ors visiter, avec son ami le docteur Kiu-TaT-Sse la belle ville de Sou-Tcheou, pour voir s’il ne serait pas avantageux d’y fonder une mission. Sou-Tcheou, que nous avons eu occasion d’habiter assez longtemps durant notre séjouren Chine, est peut- 3 Vll'6tIla pluS °Pulenle > la plus agréable de mpne. Llle est presque enlièrement bâtie sur pi- 2°C?Pe 13 circonfé™ce d’un immense lac ali- Cfill Tv es eaux Peuve Bleu. Les rues, comme e emse, sont de magnifiques canau.v oil 1’011 voit circular li’nmombrables petiles jonques aux phis '.vcs couleurs et vermes en laque. Pendant la null susnlf8 8°1d0leS Chin0ises- avec leurs lanlernes I ues a pcoue et à la poupe, produisent, par n. 11U)Uvcnient continuei, le spectacle le plusgai, le vi-ablu'^flqUe qU'°n puisse ima8iner. Les rues na- lance on dtl'mce “'’"I" Vi"° ^ 'le ,lis- . *ance, par des ponls nombroux en nienw enbrique, en hois, lo plus souvent d’uuo seule arclioi 10
  • U6 LE P. RICC1 mais toujours d’une architecture bizarre et pleine d’originalité. Durant les belles nuits d’été, les riches habitants deSou-Tcheou out I’habitudede fairede lon¬ gues promenades sur leurs magnifiques jonques, ou ils étalent tout le luxe de leurbrillante parureet la richesse de leurs équipages nautiques. Certains quartiers sont le rendez-vous de la fashion chinoise et comme les Champs Élysées de cette voluptueuse cité. Los habi¬ tants du Céleste Empire ont l’habitude de dire : «Les « bienheureux ont le paradis dans le del; les « homines ont Sou-Tcheou sur la terre Le docteur Kiu-Tai-Sse engageait vivement le P.Ricci à fonder unemission à Sou-Tcheou. II tenait beaucoup à ce projet, parce que Sou-Tcheou était sa patrie et qu’il avait là ses parents et ses amis. II lm semblait d’ailleurs qu’une ville calme et paisiblo, ou Ton ne lrouvait guère que des lettrés et des marchands, présentait moins de difficultés que Nanking, avec ses innorabrables légions de mandarins civils et militaires, race toujours un peu jalouse et hostile. A cette époque, les six cours souveraines résidaient à Nanking, pen¬ dant que l’empereur el la cour habitaient la capitate du nord. Kiu-Tai-Sse prétendait qu’au milieu de ce concours immensode fonctionnairesde tout grade, il serait impossible aux missionnaires d’obtenir lataveur de tous, sans exception, et que 1’hoslilité d’un seul mandarin suffirait pour les faire chasser tòt ou tard do Nanking. Cependant, avant d’adopter un plan dé- finitif, on voulut attendre quelques jours, afin de bien peser’les avantages et les inconvénientsqu’il pourrait y avoir de partet d’autre. D ailleurs, les Idles du pie mier de Pan élaient là; etl’onsait que les Chinois n’onl
  • A NANKING. 147 pas 1 habitude de trailer les affaires sérieusesdu ran l ce temps de réjouissances. Le P. Ricci alia passer les premiers jours de l’an- née chinoise avec son ami Kiu-Taí-Sse, à Tching- Kiang-Fou, ville située sur les bords du fleuve Bleu, et fiue *es Anglais prirent d’assaut en 1842, pendant la guerre qu’ils firent à la Chine. II se décida ensuite a se rendre a Nanking, qu’il trouvadans un étal plus paisible qu au moment desa dernière visile. On y etail mums a la guerre, et le cliquelis des armes ne s’y laisail plus entendre. La Chine ne redoutait plus 1’inva- sion des Japonais, qui, repoussés vigoureusement par les Coréens, avaient été obligés de remonter sur leurs nav.res etde regagner leurs lies. Le P. Ricci, .assure et encouragé par la physionomie toute pacifique de Ia vdle, se présenta au palais du président Kouang, qui I accueilht avec amitié et i’engagea à se fixer à Nan¬ king. Le grand nombre de mandarins quiséjournaient dans la ville n’dtait à ses yeux qu’un motif de sécu- iite. « Maitre, dit-il au P. Ricci, vous ne trouverez parim nous tous qne des protecteurs et des amis. » jjt comm® ce haut personuage se disposait à donner ues teles a l’occasion du nouvei an, il in vitale P. Ricci a venir passer trois jours dans son palais... G était au mois de février 1599. •••^etaitau Us Chipois, comme lous les peoples de la terre, cé- 'lenl 111 “ouvelle année par des fétes el des réjouis- sauces . chacun se revêt deses habits de parade; on se ,6n<, d0s visites cérémonieuses et do pure étiquette • IT,™16 l'“ellll0,lll0MI0"lt'es cadeaux, on assisle à’ el le, oscmlrn V“ T' C°l“édie’ l8s “Mmbmques escamotem,,. Le temps se passe aiosi en diver- 10.
  • le p. kicci 148 tissements ou les pétards dies feux d’artifice jouent loujours le plus grand ròle. Les Chinois ont toujours été passionnés pour la poudre, dont ils connaissaient 1’usage longtempsavant les Européens; mais leur gout est moins prononcé pour la poudre de guerre que pour celle des feux d’arti¬ fice. Ayant été artificiers avant d’être artilleurs, on voit que leur premiere inclination ne s’est pas dé- mentie, et que dans leur estime le pétard 1’empqrte de beaucoup sur le canon. 11 entre dans toutes les fòles, dans toutes les solennités. Les naissances, les manages, les enterrements, les réceptions de man¬ darins, les réunions des amis, les representations théâ- trales, tout cela est animé, vivifié par des détona- lions fréquontes. Dans les villes, les villages môme, à chaque instant du jour et de la nuit, on est síii do voir quelque fusée ou d’cntendre quelque pélaid. On dirait que 1’empire chinois n’est qu’une immense fa¬ brique de pyrotechnie. Dans les hameaux les plus pauvres et les plus dépourvus des choses nécessaires à la vie, on est toujours assuré de trouver au moins à acheter des pétards (1). Les trois jours do féte que donna le présidonPdu Li-Pou furentd’unesplendide magnificence. Le P. Hicci n’en fut point un des ornoments les moins curieux. Les hauts dignitaires des six corns souveraines paru- renl heureux de faire connaissanco avec le savant élranger dont ils avaient vu les cartes de géographie et lu les livres do mathématique cl de morale. Le jour memo oil le P. hicci rentradans la modesto (1) Empire Chinois, t. I, p, 318.
  • A NANKING. 149 habitation qu’il avait louée, il reçut la visite du presi¬ dent Kouang, qui seprésenta dans tout loluxc de Fé- tiquette chinoise. Les jours suivanls, le pauvre ro- ligicux eul l’honneur de recevoir dans sa cellule les presidents des cinq autres cours soúveraines, qui lous arrivèrent successivement, au bruit des fifres et des tam-tams, et avec leur nombreux cortége de petits mandarins et do satellites. On sail que les Chinois sonl les hommes les plus visiteurs de la terre, aussi les rites se sont-ils occupés minutieusement de la manière d’exécutor cet acte, si souvent répété, do la vio pu¬ blique. Celmqui veut rendre uno visito doit, quelques houres auparavant, envoyer, par son domestique , un billet a la personne qu’il a dessoin de voir, lant pour s informer si elle est chez elle, que pour l’inviter à ne pas sortir si elle a le loisir d’acccpter la visite : e’est une marque de déférence et de respect pour ceux que I’on veut aller voir chez eux. Le billet est une feuillo do papier rouge, plus ou moins grande, suivant lo rang et la dignité des personnes et le degré de res¬ pect qu on desire leur témoigner. Ce papier est aussi pliéen plus ou moins de doubles, et Fon n’dcrit quo quelques mots sur la seconde page, par exemple : « Votre discipleouvotre frère cadet, un tel, est venu pour baisser la tête jusqu’à terre dovant vous el vous ottnr ses respects... » Cette phrase est écrile en gros caiactèies, quand on veut mèler à Fexpression de sa politesso un certain air do grandeur; mais les carac- tèics diminuent et deviennont petits à proportion de mtérôt qu’on peul avoir à se montrer véritablemenl humble et respectueux. Les grands dignitaires des cours soúveraines do
  • LK P. RICCI 150 1’empire ne se hornèrent pas à 1'aire des visiles d’éti- quette et do pure cérémonie au P. Ricci; ils le pres- sèrent instammenl de demeurer à Nanking, et afin de le bien convaincre de la sincérité de leur désir, ils lui oífrirent pour résidence un superbe palais devenu vacant par la retrai te d’un assesseur de la cour dos domaines. Le P. Ricci craignant, avec raison, d’exci- ter la jalousie des petits mandarins, n’accepta pas celle offre si brillante; il trouya d’ailleurs qu’une semblable habitation serait peu en hannonieavec 1’état modesto et pauvre d’un religieux. Cependanl il se détermina à rester à Nanking au lieu d’aller à Sou- Tcheou. II y fut d’autanl plus porté qu’une circon- stance assez singulière lui donna la conviction qu’il ferail en cela la volonló do Dieu. VII. On n’a pas oublié que le P. Ricci était déjà venu à Nanking avec 1’inlention de s’y établir, rnais que les bruits de guerre et les agitations de la ville I avaienl forcé do séjourner dans une jonque sur les bords du lleuve Bleu, de peur d’êtro pris pour un espiou japo- nais. Or, une nuit, il crut voir en songe que Dieu le conduisait dans une grande ciló de 1’empire chinois, oii il pouvait librement circuler dans les i ues, s entrc- tenir avec les habitants et vaqueren paix aux oeuvres saintes de son ministère, el pendant qu’il parcourail ainsi dans sa vision les quartiers de cette ville cé¬ lebre, Dieu lui dit que c’était là qu’il devait se íixer,
  • A NANKING. 151 pour iravailler à I’oeuvre de la propagation de la foi. A son réveil, le P. Ricci fut frappé de ce songe et de- meura longtenips préoccupé de ce qui s’ótait passé. Lorsqu’il retourna ensuite à Nanking, et qu’il eut la liberte de circuler dans la ville, il fut grandement sur- pt'is de reconnaitre les rues, les palais, les monuments, (out ce qu’il avait vu en songe : il ne douta plus un instant que Dieu avait voulu lui manifester sa volonté. Dès lors toutes les difficultés qui d’abord s’etaient pré- sentées à son esprit, s’évanouirent,et, aidé par les conseils de son ami Kiu-Tai-Sse, il loua une maison modeste et convenable pour s’y établir. Cbacun ap- préciera à sa manière le fait précédent, qui est rapporté pai le P. Trigault, d après les Mémoires mêrue du P. Ricci (1). Le P. Cataneo était venu rejoindre Ricci à Nanking. Lorsqu’ils furent installés et bien assurés de la protec¬ tion des magistrats, ilsso livrèrent à la prédication de 1 Évangile, mais d une manière un peu détournée et en prenant la chose dun peu loin. I Is cherchèrent d abord à se donuer du crédit par le sec ours des ma- thématiques. « Dieu, dit lo P. Trigault, ne s’est pas “ toujours servi d’un même moyen, en la suite de « tant de siècles, pour attirer les homines à sa loi. « Ainsi il ne faut pas s’étonner si les nôtres (les jésuites) « out offert cetle amorce pour attirer les poissons « en leur nasse. Gar qui voudrait bannir do cetle * ®Sbse chinoise la physique , mathémalique el phi- “ losophie morale, ne connalt pas asse/, le dégoút des « esprits chinois, qui ne peuvent prendre aucun mé- (I) Trigault, de Exped. chrisl., lib. IV, p. 301.
  • 152 LE P. RICCI « dicament salutairo, sans êtro adouci avec cet ap- « prèt. Or le P. Matthieu Ricci n’a avcc aucunc autre « chose tant rempli d’étonnement toute la troupe des « philosophes chinois qu’avec la nouveauté des « sciences d’Europe confu-mées par des raisons très- « solides (1). » Le P. Ricci ayant trouvé les Chinois enfoncés dans les erreurs les plus grossières en astronomie, en physique et en géographio, s’était dit qu’en faisant toucher du doigt à ces lettrés orgueilleux les absurdi- tés de leurprétendue science, il lui serait ensuito facile de les amener à concluro qu’en religion ils n’étaient pas plus avancés que dans les sciences naturelles, et qu ils avaient besoin d’êtroinstruits. Une telle méthode était spécieuse et d’une facile exécution. Les Chinois adraottaient que le ciei estrond, mais la terre carrée. ils expliquaient les éclipses de diversos manières. Les uns prétendaienl que la lune étanl effronlément fixée par lesoleil, setroublaitetavait tellementpeur qu’ello finissait par devenir ténèbreuse. D’autres assuraient qu’il y avail un gros trou au milieu du soleil, elquo lorsque la lune se trouvail, à une certaine distance, justo en faco do co trou, elle ne pouvait recevoir los rayons du soleil. Les Tao-Ssé, ou docteurs de la rai¬ son, enseignaient tout bonnemont qu’il y avait dans les cieux une déesse gigantesque qui n’avait qu’à étendre Ia main droite pour cacher le soleil, et Ia gauche pour cacher la lune; les éclipses n’étaient pas autre chose. Quant aux éléments, ils en admettaient cinq, qui s’engendraient mutuellement les uns les (l) Trigault, tie Exped. Christ., lib. IV, p. 304.
  • A NANKING. I53 autres, savoir : le métal, le bois, le feu, l’eau ol la lerre. 11 n était pas assurément bien difficile au P. Ricci de dómontrer aux lettrés chinois que leur fatras scien- tifique n avait pas le sens commun. II publia plusieurs 11 ai (és oil il combattait victorieusement toutes ces absurdités, mais malheureusement il n’avait pas tou- jours des vérités bien incontestables à mettre à la place. Ainsi, après avoir rejeté les cinq élémenls des J Uno,s ’ ll leur en donnait quatre qui ne valaienl guere davantage. Les missionnaires de nos jours so rouvent sou vent assez embarrassés, lorsquo les chré- iens cllin0IS viennent leur parler des quatre élémenls df oer«me8 thé0neS qui lour ont été enseignóes pai le 1. Ricci, et qui.se trouvent entremélés dans ses ouvrages dogmatiques et moraux. Qnoi qu’on puisse dire des avantages ou des incon- vements que présentait la méthode adoptéo par les premiers apòtres de l’empire chinois, ce qu’il y a de >ien certain, c’est qu’cllefut pour eux la source d’un giand crédit Elle leur attira d’abord la considération, nrin.’l-,1 • ‘'“l ° dir<3 ’ la jalo,,sic des savants et des ™ndarms. Tout ce qu’il y avait à Nanking do Chi- 11018 qU(elque Peu letlrés se feisait un honneur d’dtre en relation avec les docleurs, les grands maitres de Occident. On ne parlait plus qu’astronomie, géoma- £! oalhérUqUeS* EUClk,e -aitdétrôn^Cont- 0 ’ mftta,t volontiers de côté les livres classi- el dec p0".1 soccuPer a faire descartes, dos sphères manic S°‘aires- G’étaifc véritable mono- Nanking avait un observaloire élevé sur une mon-
  • 154 LK P. RICCI tagno, à une desextrémités de la ville, en dehors des remparts. Sur les flancsde la montagne il y avait de magnifiques habitations ou résidaient les « littérateurs célestes, » car c’est ainsi que les Chinois désignent les • astronomes. Pendant la nuit tout entière, ils devaient faire sentinelle à tour de rôle au haut de 1’observa- toire, surveiller la conduite des astres et avertir 1’em- pereur des phénomènes extraordinaires qui se présen- taient. Lorsque le P. Ricci visita l’obsorvatoire de Nan¬ king, il nefut pas peu surpris d’y trouver des spheres en métal et de grandeur colossale, des cadrans, des astrolabes et plusieurs instruments de malhémaliques qui, quoique. essentiellement défectueux, accusaient néanmoins de véritables notions scientifiques dans ceux qui les avaient fabriqués. Les Chinois assuraient que ces curieuses machines remontaient au temps de 1’occupation mongole, c’est-à-diroau treizième siecle. II est très-probable que ce furent encore des étrangers, des Européens ou des Árabes, qui furent les auteurs de ces ouvrages remarquables. L’observatoire de Pé- king avait aussi des instruments semblables à ceux de Nanking, de la même matière et de la mêmc dimen¬ sion. Le P. Ricci élait convaincu qu’ils avaient éló fails à la môme époque et par la méme personne. Le P. Ricci ne tarda pas à exercer une inlluence roinarquable sur Pespritde la haute classe de Nanking; j| était en quelque sorte de mode d’ôtre son partisan et son apologiste. Les lettrés en particular n’hésitèrent pas ci se déclarer pour lui, parco que, dans ses dis- cours, il attaquaitavec un succès complet les doctrines des bonzes et des docteurs de la raison (Tao-Sse), que, d’autre part, il professait loujours un profond
  • A NANKING. 155 respect cl une grande admiration pour les enseigne- ments de Confucius. Le docteur européen était à leurs yeux un vrai membre de la corporation des leltrés, un Confucéen, un partisan de leur doctrine, un ennemi des superstitions des bouddhistos et des rêveries des sectateurs de Lao-Tze. I n jour qu’ils devaient célébrer une sorte de sacri¬ fice solennel dans le temple de Confucius, ils invi- tèrent à la cérémonie le P. Ricci, qui nc fit aucune difficulté d y assister, parce qu’il était persuade que les honneurs rendus au grand philosophe de la Cbiuo étaient purement civils. II se trompait, sans douto, en cola, puisque plus tard Rome décida le contraire cl condamna ces pratiques. Après lacérémonieau temple de Confucius, il y out, selon I’usage, un splendide festin, oil furentconvoqués les principaux leltrés de Nanking et quelques bonzes do grand savoir, parmi lesquels il y en avail un dont la réputation était prodigieuse. Ayant exerce long- temps les plus haules magistratures, il s’élail rasé la tète et la barbe pour se faire religieux de la socle de -io-'ly.e. Philosophe, orateuret poete, on lui donnail c noui de mailre par excellence. L’illustre docteur de la raison, qui désirait entrer en lice avec le P. Ricci se pi aça en face de lui et le provoqua à une discussion plnlosophique. Alin deprocéder avec méthode, luidil le • fieci, il faudrait partir d’un point inconteslé; quelle vo*lc °P'n‘on sur le premier principo du ciel et de i «re? J admets, répondit le docteur de la raison , existence de ce premier príncipe , mais je ne m’en °l CU*)e ')as ’ car *l n’u aucun pouvoir spécial; qui fiue nous soyons, vous, moi, nous lui sommes touségaux;
  • 156 LE P. RICCI nous no Iui cédonsen rien; notre intelligence est son intelligence, notre puissance ostsa puissance. — Lo P. Ricci combaltit ce systòme pantliéisto aux applau- dissements des auditeurs, et la discussion ne cessa quo pour se raettro à table. Chacun prit la place qui lui fut assignée par le maitre des cérémonie^ et, vers lo milieu du repas, tous ces beaux esprits chinois se mi- rent à disserter sur une question dont on aime beau- coup à s’occuperdansleurs livres philosophiques. Que faut-il penser de la nature humaine? Est-elle bonne d’elle-môme? et alors d’ou vient le mal? Si elle est au contraire essentiellement mauvaise, comment peul-elle produire le bien ? Si elle n’est ni bonneni mauvaise, d’oi'i vient qu’elle produit tantôt le bien et tantòt le mal ? Telle était la these. Chacun disserta avec plus ou moins de subtililé et de divagation sur ces diverses ques¬ tions, sans que le P. Ricci y prit la moindre part. Lo chef des lettrés lui demanda au nom de 1’assemblée d’exposer co qu’il pensait sur cette importante malière. II prit alors la parole, au milieu du plus profond si¬ lence, et, après avoir résumé avec netteté et précisiòn co qui venait d’étre dit, il exposa la doctrine chré- tienne sur la nature de Phomme. — « Dès l’origine, dit-il, la nature de l’homme était sainte. » Jcn-Tzc- Tsou-Sin-Pen-Chan. — C’est par ces mots que com¬ mence le livre élémentaire que l’on onseigno aux en- fants dans vos écoles... Cette nature originairement sainte, ajouta-t-il, a été pervertie par le péché... Puis il parla de la liberté humaine, de la chute originelle, de la concupiscence qui onavait été la suite, de la rédemp- tion, de la grâce et de la liberté. Il expliqua, au point devue catholique, comment Phomme étanl libre pou-
  • A NANKING. 157 vail faire le mal, en s’abandonnant à la concupiscence, et faire le bien avec la grâce de Dieu. L’bloquent mis- sionnaire excita les applaudissements unanimes do 1’assemblée et fat proclamé lo vainqueur de celte lutle philosophique. Sa reputation allaitainsi toujours gran- dissant, et les zélés religieux s’en réjouissaient en Dieu, parce qu’ils voyaient dans cette estimo universelle comme un germe heureux de nombreuses conversions a la foi chrétienne. Un événement assez bizarre vint encore augmenler le credit que le P. Ricci s’dtait acquis par sa science. Peu de jours après la discussion solennelle dont nous venons de parler, le president de la cour des travail x publics vint visiter les missionnaires. Lorsqu’il eut complimenlé le P. Ricci sur le triomphe qu’il avail obtenu en présence des lettrés, il lui exprima com- bien les magistrais de Nanking désiraient le voir se fixer pour toujours dans leur ville. Tels élaient aussi les voeux du P. Ricci, et, pour les réaliser, il n’attondail que 1 occasion d’acheler une maison à sa convenance. De présidenl des travaux publics lui dit alors qu’il lui vendrait volontiers, au nom de 1’État, un palais qu’il avait tail construire depuis quelques années pour la résidence d’un magistrat, mais qui jusqu’a ce jour avail été inhabité, parce qu’il était hanlé par les Kouy ou esprits malins. Les bonzes et les docteurs de la raison s’y étaient rendus plusieurs fois pourypra- • iquer leurs ceremonies d’exorcisme; diverses personnes •naient ossayé d’y habiter, mais elles avaient été loicces de déloger bien vile, parce qu’on y ontendait des bruits élranges, des voix plaintives, et quo pen-
  • LK P. RICCI 158 dant la nuit, il y avait des apparitions d’epouvantables fantòmes. La viíle entière savait que ce palais était devenu la demeure favorite des Kouy, et tout le voisi- nage en était consterné de terreur. Le P. Ricci dil au président des travaux publics qu’il irait visiter cette rósidence, et que, si elle était àsaconvenauce, il ue ferait pas difficulté de I’acheler, parce qu’il était persuadé que les malius esprits, s’il y en avait, s’en- fuiraient aussitòt qu’il y aurait placé (’image du vrai Dieu. Ce palais, tout récemmenl conslruit, pouvail loger dix missionnaires, et la distribution des apparlements convenait merveilleuseraent à une maison religieuse. Le prix de vente ayant été fixé à la moitié des frais de construction, le P. Ricci ne balança pas un instant à en faire l’acquisition, sans se troubler nullement des apparitions diaboliques. Outre le bon marclié, il était d’un immense intérôt pour la sécurité de la mission d’avoir un établissement vendu, par acteaulhentique, au P. Ricci lui-même, par le président de la cour souveraine des travaux publics. Ce fait seul valail une aulorisation légale, et coupait court aux chicanes à venir des pelils mandarins et des lettrés malveillants. Le contrat de vente fut signé et scellé par le ministre des travaux publics, et les missionnaires s’installerent très-à 1’aisedans ce palais, non sans l’avoir auparavant bien aspergéd’eau bónite. On n’y entendit ni bruits ni gémissements, on n’y vit pas même l’ombre d’unfan- tòme. Dès lors on parla dans tout Nanking non plus seulement de la science des docteurs étrangers, mais encore de lour puissance sur les esprits et de la sain-
  • A RANKING. 159 leté de leur religion, puisque leur présence seule suffisail pour faire taire et s’enfuir touleune annéede démons. Cet événement fit une profonde sensation parmi lesChinois, etne contribua pas peuàles disposer en favour des religieux européens. 1
  • CHAPITRE IV. I. Modo d’enseignement adopté par le P. Ricci. — Zele des Portugal's pour les missions. — Le P. Ricci part pour Peking. — Influence des eunuques dans le gouvernement. — II. Voyage de Nanking à Peking. — L’eunuque Ma-Tang. — Les missionnaires captifsdans un port de mer. — III. Arrivée du P. Ricci à Peking. — La cour des rites. — Rivalitó entro les mandarins et les eunuques. — Palais des ambassadeurs. — Hommages au Fils du Ciei. — IV. Diversos requôtes adressées à l’empereur. — Relations entre les missionnaires ct les magistrais. — Conversion d’un membro de 1’Àcadémie des Han-Lin. — Un apologue. — Grand succès des horloges à la cour. — V. Mis¬ sions des provinces. — Fraternité entre les Chretiens de Chine. — Superstitions chinoises. — Procession en l’honneur de 1’idolc des yeux. — Las missionnairas joués sur les tréteaux. — VI. Succès de la predication chrétionno.— Profession de foi d’un Chrétien. — Clergé indigene. — Academic das Han-Lin. — Conversion dans la familln imperials. — VII. Insurrection des Chinois de Macao. — Le P. Cala- neo aceusé de chercher à se fairo prodamer empereur. — Armement formidable à Canton. — Marty re d’un séminariste chinois. — La paix se rétablit. I. I.’admiration des Chinois pour la science et les vertus des missionnaires n’etait pas pour tous un sen¬ timent slérile ct sans résultat. Plusieurscomprenaient que cos homines, venus du bout du monde à (ravers mille dangers, avaient un autre but que celui de faire paraded© quolquescounaissancesen mathématiques et en géograpbie. Au milieu de ces masses scoptiques et
  • A PEKING. 161 plongées dans le matérialisme, ily eut quelques âmes privilégiées auxquelles Dieu donna l’intelligence de la véritable mission des apôtres du christianisme. Un mandarin militaire fat le premier à Nanking qui eut le bonheur d’ouvrir les yeux à la vérité; il reçut avec le baptême le nom de Paul. Peu de temps après, son fils obtint la même grace, et bientôl la famille tout entière fit publiquement profession du chris¬ tianisme. La pagode domestique de la maison fut convertie en chapelle, les saintes images prirent la place des Pou-Ssa, et le P. Ricci eut la consolation de célébrer l’auguste sacrifice de la rédemption- des liommes dans le lieu môrne oil naguère on brfilait de 1 encens au pied des idoles. Ces murs retenlissaient des louanges de Dieu; il y avail dans cette immense et célebre ville de Nanking des chrétiens, au coeur plein de foi et de ferveur, qui chantaient dans la languodeConfucius: «Notre Père, quiélesauxcieux... Je crois en Dieu, le père tout-puissant..., » cette prière que le Sauveur des liommes enseigna à ses disciples, cc symbolo que les apAtres dirent pour la premièro fois a Jérusalem, et qui depuis seize siècles ótait répété sur toutela surface de lalerre. Quelleséraotions pour le coeur du P. Ricci, lorsqu’il entendait ces prières catholiques chantées à Nanking par ses chers neo¬ phytes! Depuis 1’époque oil il s’était dévouéà sa dure et péniblemission, que de voyages, que de privations, que de peines, que de souffrances de tout genre; ma‘s aussi quelle consolation lorsqu’il pouvail ensuite célébrer les saints mystèresau milieu do ses nouveaux chrétiens, el entendre leurs chants de foi, d’espérance et de charité! v T. II. 11
  • í 62 LE P. RICCI Le P. Ricei avait adopté pour ses néophytes un genre de predication à la ibis simple, instructif et bien capable de captiver 1'attentiop de ses auditeurs. II Jeur racontait de quelle maniòre Je christianisme était professé en Occident et I’influence qu’il exerçait sur la société et dans la famille. II leur parlait du nombre, de la grandeur et de la magnificence des églises, de la pompe des ceremonies, de 1’immense concours des fidèles aux jours de grande solennité, oil I’ou voyait presses et confondusau pied des autels, les riches et les pauvres, les princes, les magistrais et le peuple; la hiérarchie ecclésiastique, ^’organisation des diocèses et des paroisses, la vie des religieux et des religieuses dans les monastères, le soin des pauvres et.desmaiados dans les hospices; lous ces points ótaient trailés tour à tour de maniòre à intéresser et à iustruire les nouveaux eonverlis. C’élail en quelque sorte le christianisme en action que le P. Ricci faisait passer sous les yeux de son auditoire, dans une série de ta¬ bleaux ou 1’on voyait se dérouler les diverses phases de la vie chrótieune. Pendant que le P. Ricci évangélisait av.ec zèle et affection les habitants de Nanking, le P. Cataneo fit un voyage à Macao pour porter Ia bonne nouvelle de ces consol a n Is suecès à la colouie portuga ise, qui s’in- léí'essait si vivemenl à la mission de Chine. II était besoin d’ailleurs de faire quelques collectes, afin de fournir aux irais de ces nouveaux établissements qui ne pouvaient guère compter sur la générosité des néophytes, auxquels il eut été peut-ètre dangereux de demand er des aumònes. On comprend avcc quel enlhousiasme et quelle émotion durenl être accueillis
  • A PEKING. 1,63 à Macao les curieux récitsdu P. Cataneo. Un homme qui arrivaitde Peking, qui avait navigué sur le canal Itnpérial, sur le ileuve Jaune, sur le lleuve Bleu , qui avait séjourné à Nanking au pied de la Cameuse tour de porcelaine, et s elail trouvé en relation avec les six. oours souveraines de Pom pi re, un homme enfin qui venait de traverser la Chine d’un bout à 1’autre, ne pouvail manquer d’exciter au plus haul point 1’intérêt de ses compatrjotes. A cette époque, les colonies eu- ropéennes qui se formaient dans toutes les parties du monde, n’etaient pas uniquement soucieuses de tra¬ fiquei- et de gagner de I’argont. La question religiouse les préoccupait vivement; on les voyait fondre en larmes et lomber à genoux pour remercicr Dieu, lors- qu’on leur racontait la conversion des idolàtres. Ces histoires atlachantes vivifiaient leur foi et encoura- geaient leur dévouement pour la propagation de 1É- vangile parmi les infidèles. Le voyage du P. Cataneo à Macao eutd’henreux résultats; d’abord il ranima la piété des vieuxchrétiens et puis il iutéressa leur charité en favour des neophytes ehinois. Le missionnaire repar- tit avecd’abondantesaumones et une petite collection d objots d’Europe, des tableaux, des vases en verre, des étolfes de lin, des inontres, des cartes de géographie, des sabliers, des miroirs; « toutes choses, dit nai've- « ment le P. Trigault, fort nécessaires aux connnen- « cements, et qui servent d’huile pour frotter les roues « des affaires, afinqu’elles roulent plus doucemeut(l).» I^orsque le P. Cataneo fut de retour à Nanking, le P. Ricci, à la vue de ces curiosités parmi Jesquelles il (l) Trigault, p. 328. 11.
  • 164 £E P. RICCI y avait des objets bien'dignes de fixer 1’altention des Cliinois, forma le projet d’entreprendre de nouveau le voyage de Péking, pour offrir à 1’empereur quelques chefs-d’oeuvre des arts et de Pindustrie de 1’Europe. II y avait alors à Nanking le prender censeur de l’em- pire, donl 1’influence est très-considérable à la cour. Le P. Ricci, qui avait fait sa connaissance, alia le trouver, et lui demanda ses conseils au sujet de son projet.,Le censeur 1’approuva, et ajouta même qu’il était absolument nécessaire de le mettre à exécution parce que le bruit s’ótant répandu de toutes parts qu’il avait des raretés d’Europe destinées à 1’empereur, on devait en ótre déjà instruit à Péking; il y aurait de 1 inconvénient a ne pas réaliser les espérances de la cour. La difficuité d’avoir des lellres d’introduction se- rait facilement aplanie, attendu qu’en sa qualité do censeur il était chargó de cet office, et qu’il était tout disposé à fournir au docteur de 1’Occident les moyens de faire réussir son entreprise. Des dispositions si bienveillantesdépassaient toutes les espérances du P. Ricci. 11 ne songea done plus qu’à les mettre immédiatement à profit. On fit un clioix des objets qu’on voulait offrir à la cour. Lo P. Didacus fut appelé pour ôtre du voyage, parce que le P. Cataneo devait resler à Nanking pour piendio soiu de la mission. Le censeur rédigea, selou sa promesse, une requêle à 1’empereur et 1’envoya, au jour íixé, aux missionnaires, avec plusieursleltres de recommandation pour les préfets des villes qu’ils devaient traverser en se rendant à Péking. II y avait à Nanking un des premiers eunuques du palais se disposant* porter à la cour le tribul en soieries des
  • A PEKING. 165 provinces méridionales; six grandes jonques mouillées dans le port étaienl à ses ordres. II offrit aux mission- nairesde les accompagner, et rnit généreusement une jonque à leur disposition. Tous les préparatifs étant terminés, on leva l’ancre, les six jonques impériales déployèrent lours voiles et voguèreul rapidoment sur le fleuve Bleu. C’était au commencement de I’an- née 1600. La Chine se trouvait a une de ces ópoques, si fre¬ quentes dans son histoire, ou le gouvernement était tombe entre les mains des eunuques. Les armements considérables ordonnés sur toute la surface de l’em- Pire Pour repousser l’invasion des Japonais, avaient épuisé le trésor public. On avait doublé les impòts, et afin d’en exiger le recouvrement, l’empereur avait envoyé dans chaque province des eunuques avec des pouvoirs absolus, indépendants même de 1’autorité du vice-roi. Ces bandes de tyrans parcouraient le pays, s’abandonnant aux exactions les plus abomi- nables pour assouvir leur insatiable cupidité. Partout *'s ^a‘sa‘enl trembler le peuple et les magistrats, sans que personne osát leur résister. Car l’influence qu’ils exerçaienl sur l’empereur était si grande, qu’un seul motde leur part suffisait pour causer la ruine de tout mandarin qui avait eu le malheur de leur déplaire. II L eunuque qui avait pris sous sa protection I’arn- bassade catholique, ful pour les PP. Ricci et Didacus
  • LK lr. RICCI 1&6 plein de courtoisie et de bienveillance. II aimait à s’entretenir avec eux. Les conversations roulaient tantôt sur les nations do 1’Occident, tantôt snr les nioéurs et les habitudes des Chinois de Péking; sou- vetit aussi on dissertait stir la religion , la philosophic otles sciences de 1’Europe. De cette sorte, te voyage se faisait saíis ennui, ce qui est très-rare e» Chine. D’ordinaire la navigation sur le canal Impérial est souinise à d’insupportables lemeiirs, car il y a tou- jours des jonques en si grand nombre qu’on est oblige quelquel'ois de s’arrêter plusieurs jours aux écluses, a tin d’attendre son lour de passer. Mais quel mandarin eíit osé causer le moindre retard à un eunuque, alors surtout qu’il porlait sur ses navires des soieries, des cadeaux pour Femporeur ? Le voyage ôtaitdouc rapide et agréable, et les magistrats qui se trouvaient le long de la route s’einpressaient de venir rendre visite au lameux Ly-Ma-Teou, quiapportail à lacour des mer- veillesde l’Occident. Après avoir traversé le lleuve Jaune, la flottille ren- tra dans le canal Impérial etarrivadanspeude jours au port de Tsing-Ning, ville de premier ordre, oil résidait le vice-roi do la province de Chan-Tong. L’eunuque, toujours attentif à ce qui pouvait être agréable aux missionnaires et accrottre leur réputation, avait en- voyé par avance une estafette au vice-roi pour le prévenir de 1’arrivée des célebres Occidentaux. Aus- silôl que les jonques eurent jeté I ancio dans le port, on vil apparaitre sur le rivage un palanquin magni¬ fique, entouré d’une brillante escorte. Ce palanquin étnif envoyé au P. PicCi, avec une invitation d’aller se reposer au palais du vice-roi; il s’y rendil accompa-
  • A PEKIN&. 167 gné de 1’eunuque. Le vice-roi désira voir sa requéte à 1’empereur, et ne Payant pas trouvée à son gré, il en rédigea une autre lui-même, et tit en outre diverses lettres pour recommander le P. Ricci à plusieursde ses amis qui occupaionl à Péking des charges impor¬ tantes. Les protecleurs, comine on le voit, ne man- quaient pas aux missionnaires, et, à ne considérer les chosesqu’au point de Vue hurnain, leur entreprise ne pouvait manquer de réussir. Au moment ou on était sur le point de lever Pancre, le vico-roi vint en grand appareil rendre sa visite au P. Ricci et lui souhaiter dix mille prospérités; puis la petite escadre se remit en route. L’eunuquo compli- inenta les missionnaires sur les succès qu’ils venaient d’obtenir; il redoublait de soins, d’amabilités, et sem- blait craindre de voir trop lòt tinir uu si charmant voyage. Après quelques jours, on arriva à un port oú se tenait, comme en embuscade, un terrible euuuque nommé Ma-Tang, dont les exactions et les brigan¬ dages désolaient la province de Chan-Tong. Àussitôl que les six jonques eurent mouillé , Paimable conduc- teur des missionnaires descendit à terre, et bienlòt le P. Ricci reçut 1’ordrc de se présentcr à Peunuque Ma-Tang, et de faire débarquer les présents destines à Pempereur, parce qu’ils devaient ètre examinés. Le conducteur des missionnaires, cet homme qui depths le départ de Nanking s’était toujours montré si bom et si dévoué, iPétait au fond qu’un traitre et un scélérat. Après avoir vanté à Peunuque Ma-Tang les richesses des étrãngers et excitó sa convoitise, il avait profité du moment ou le P. Ricci était à terre , pour faire dé¬ barquer ses bagages et les gens de sa suite, puis il
  • 168 LE P. RICCI avait ievé 1’ancre et s’était mis on route, en abandon- nant les religieux catholiques à la merci d’un insigne voleur. L’eunuque Ma-Tang avait le projet de s’emparer des présents des missionnaires. II proposa d’abord au P. Ricci de se charger de les faire parvenir lui-mêmo à l’empereur. Son offre fut repoussée, et, après do lon¬ gues contestations, l’eunuque fit embarquer de force les missionnaires avec leurs bagages à bord d’une jonque, et donna ordre de les conduire à Tien-Tsing , portcélèbre peu éloigné de Péking, à l’embouchure du Péi-Ho. En mómo temps, il expédia à la cour une dépéche, par laquelle il prévenait le Fils du Ciel qu’il avait arrêté sur le canal Impérial des étrangers qui apportaientdes présents, parmi lesquelson remarquait des cloches de diverses grosseurs, sonnant les heures d’elles-mômes, des images semblablos à des ôtres vi- vants, et plusieurs autres choses précieuses venues de par delà les mers occidenlales; que lui, l’humble Ma-Tang, avait fait conduire ces étrangers au port de Tien-Tsing, pour y attendre les ordresde SaMajesté. Les infortunés missionnaires eurent à supporter . dans ce port demer les plus dures épreuves qu’iis aient jamais rencontróes en Chine. Loin de leurs amis et de leurs protecteurs, ils attendaient toujours vainement qu’il leur arrivàt de la capitate quelque nouvclle fa¬ vorable. L’eunuque Ma-Tang, persuadé que sa dé- pôche ólait complement oubliée, et ne craignantplus de se comprometlre, essaya d’effrayer ces pauvres étrangers et de les renvoyer clandestinementà Macao, par la voio de mcr, afin de s’emparer ensuite de leur cargaison, qu’il convoitait avec tant d’ardeur. Pour
  • 169 A PÉKING. parvenir à ses fins, il écrivit à Tien-Tsing et fit ré- pandre le bruit que ces étrangers avaient voulu se rendro à Péking, dans le dessein de faire mourir l’em- pereur par lo moyen de sortiléges. II parlait mysté- rieusement d’une image affreuse qu’ils portaient tou- jours sur eux, et qui rcprésentait un êlre cloué à une croix par les quatre membres; cette image devait causer la mort de l’empereur aussitòt qu’elle lui se- rait présentée. II ajoutait ensuile dans sa leltre que, par mesure de súreté publique, il fallait se saisir de ces homines pervers et les faire reconduire à Canton, chargés de chaines. Ces bruits se répandaient parmi le peuple avec mille commentaires, et y prenaient tant de consistance, que les personnes les plus favorables aux missionnaires leur conseillaient de s’enfuir, bien- hcureux de sauver encore leur vie en sacrifiant leurs bagages. Les PP. Ricci etDidacus, pleins de confianco en Dieu, ne se laissèrent pas ébranler. 11s résolurent d’attendre à Tien-Tsing quo la bontéde la Providence vint les retirer du precipice oil les avait jelés la malice des homines. Il y avait six mois qu’ils élaient dans celle dou- loureuse position, lorsque un jour l’empereur, on- louré d’une troupe de courtisans, dit tout à coup : Oil est done cette cloche merveilleuse qui sonne d’elle- mdme les lieures, et qu’uit étranger de 1’extréme Occident m’apportait?.. Les courtisans se regardèrent saisis d’etonnement. Oui, rópéla I’empereur, oil est cette cloche merveilleuse dontm’avait parléPeunuque Ma-Tang? — Un des courtisans, qui élait au couranl de cette affaire s’approcha do l’empereur, se pro¬ sterna, frappa trois fois la terre du front el dit : Une
  • 170 LE P. RICCI requéte concernant cet étranger est montce jusqu’au trône du Fils du Ciei, mais le pinceau impérial n’a rien écrit au bas; qui done eúl osé, sans les ordres du Fils du Ciei, iutroduire un étranger dans la capilale? L’étranger est encore à Tíen-Tsing. L’empereur demanda cette requéte, et aussitót un courrier extra¬ ordinaire partil pour Tien-Tsing, avec ordre de faire venir à Péking les étrangers, et, comine on élait en hiver, la glace s’opposanl à ce qu’ils pussent faire route par eau, on leur alloua huit chevaux et trente portefaix pour les conduire par terre avec leurs ba- gages. 111. Ce fut au mois dejanvier 1601 que les PP. Ricci et Didacus ontrèrent à Péking, sur un ordre exprès de l’empereur. Comrne nous 1’avons déjà fait remarquer, les eunuques avaient une telle influence dans le gou- vernement, ils avaient si complement envahi les avenues du palais qu’eux seuls avaient le privilége d’approcher l’empereur. Les plus grands dignitaires do l’empire, les ministres d’Etat , les présidents des cours souveraines ne pouvaient trailer les affaires que par leur intermediate. Ce voluptueux potentat do la haute Asie ne voyait personne; il n’était en- touré que de ses femmes ou do leurs ignobles valets. Los présents du P. Ricci furent envoyés à la cour, et excilèrent I’admiration générale. Audire des eunuques, les grands tableaux à I’huile causèreul un pou de
  • A PEKING. 171 IVayeur, tanton trouvail naturelle la physionomie des personnages, leurs yeuxsurtout pleins d’animation et de vie. Les montres piquèrent au plus haul point la curiosttêde I’cmpereur et de sacour. Malheureusement, el les étaient un peu détraquées et ne marchaietit pas avec une parfaite régulavité. Trois eunuques furenl désígíiés pour apprcndre la manière de les inonter, et ils furent revélus d’une diguité qu’on créa tout exprès. On avait assigné aux missionnaires un logement peu éloigné du palais, parce quo, bien qu’ils ne fussenl pas adfnis en présence du Fils du Ciel, l’empcreur ai- mait beaucoup à s’entretenir aveceux, à lesquestion- ner sur les moeurs et les habitudes des Europeans; mais ces singulières conversations se faisaient toujours par 1’intcrmédiaire des eunuques, ce qui nécessitail des allées et des venues sans fin. Le P. Ricci, pour fa ire com prendre à la cour, tnioux que par des expli¬ cations verbales souvent rnal rapportées, une foule de details sur les usages de (’Occident, envoya à Ferape* reur une collection d’iniages représentant les costumes des souverains et des grands hommes de I’Eurdpe, avec les vues des monuments les plus célebres. II y avail entre autres l’Escurial d’Espagne et Saint-Marc de Venise. Un des eunuques dit aux missionnaires que I’cmpereur, en voyantces edifices si élevés, tut pro- fondément ému de compassion, en peasant aux nnd- hcureux soil de ces pauvres monarques, qui étaient contrainls de grimpcrsur des échelles pour arrive'! all haul de leurs apparleuients. Un tel exercice lui paruis- sailpeti amusantet fort dangereux. Oil reste, les plans de nos villes, avec leurs constructions à plusieurs étages, prodilisent en général sur les Chinois une
  • 172 LE P. RICCI impression très-peu favorable. Ils se disent que les contrées do 1’Occident doivent ôtre Irès-pauvres et très-rétrécies, puisque le peuple est obligé de s’amon- celer ainsi, et de placer les maisons les unesau-dessus des autres. Parmi les objets offerts à 1’empereur, il y avait une épinette, mais sans méthode, sans indication pour en jouer. Les missionnaires durent s’astreindre à donner dos leçons à quelques eunuques. Ils composèrenl même un recueil de poésies chinoises, avec des airs adaptés au goôt du pays. Ce recueil fui imprimé sous le litre de Chansons de 1'épinetle, et devint assez populaire dans la capitalo de 1’empire chinois. Comine on le voit, ces infatigables prédicaleurs de 1’Évangile étaienl perpétuellement absorbés par des occupations de tout genre, avec ces légions d’eunuques. Ils leur donnaient tour à tour des leçons d’horlogerie, de géo- graphie et de musique; comme le grand Apôtre des nations, ils se faisaient tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Parmi les six cours souveraines de 1’empiro, il en est une qu’on nomine Ly-Pou, cour des rites. Elle est chargée des cérémonies et solennités publiques, dont les détails minutieux sont si importants aux yeux des Chinois. Elle a quatre divisions, qui s’occupcnt du cé- rémonial ordinaire et extraordinaire à la cour, des rites des sacrifices adressés aux âmes des anciens sou- verains et des hommes illustres, des règlements, des fêtes publiques, de la forme des habits et des coiffures pour les employés du gouvernement. Celte cour sur- veille les écoles et les académies publiques, les exa- mens litléraires , le nombre, le choix et les priviléges
  • A PEKING. 173 des lettrés des diverges classes. La diplomatic exté- rieure est aussi de sonressort; elle prescrit les formes à observer dans les rapports avec les princes tribu- taires et les monarques étrangers; elle détermine lout ce qui peut avoir rapport aux ambassades. Un bureau spécial, nommé Ly-Fan-Yuen, office des colonies, est chargé de surveiller les étrangers du dehors; c’est ainsi qu’on désigne les princes mongols, les lamas du I hibet, les princes mahométans du Turkestan et les chefs des districts voisins de la Perse. Les principaux raagistrats de Peking, jaloux de l’in- fiuence excessivo que les eunuqucs exerçaient au dé- triment do leur propro autorité, ne manquaient jamais, lorsque la prudence le leur permetlait, de réprimer leur usurpation. Le président de la cour des rites cruttrouver une bonne occasion de faire une dérnons- tration contre les eunuques au sujet du P. Ricci, qu’ils avaient entiòrement accaparé. Un jour une dou/.aino de satellites envahirent la demeure des missionnaires et les sommèrent de se rendre au Ly-Fan-Yuen, office des colonies. Sur leur refus d’obtempérer à cet ordre, on leur passa la corde au cou et ils furent violemment trainés au tribunal, oil on leurannonça qu’ils auraient a comparaitre le lendemain devant le président de la cour des rites, et, afin d’ôtre bien assuré de les avoir à sa disposition , le chef du Ly-Fan-Yuen les fit en- fermer sous clef dans une salle de sa maison. Les eu- nuquesayant appriscetle nouvelle, et comprenanl bien que la violence exercée sur les missionnaires était au lond dirigée contre eux, excitèrent une émeute et allèrent briser les portes du Ly-Fan-Yuen, pour déli- vrer les prisonniers. Mais le P. Ricci, qui désirait
  • r,E P. HLCCI m depuis longlemps se souslraire à la protection Itumi- liante etrlangereusedeseunuques, refusade les suivre ; il préféra voir ses inlérêts entre les mains des magis¬ trais. Le lendemain, les PP- Ricci et Didacus furenl con- duits par le chef du Ly-Fan-Yuen en présence du president de la cour des rites, qui les reçul avec beau- coup de sévérité. — Je suis president du Ly-Pou, leur dii-il, el parconséquent chargé des affaires des étran- gers. Vous avez manqué aux lois fondamentales de 1’empire, en faisant parvenir vos offrandes à 1’empe- reur par le moyen des eunuques. Depuis que vous ôtes ici, vous ne voyez que des eunuques et vous mé- prisez mon autorité. Une telle conduite esl subversive des rites et doit être sévèrement j-éprimée... — Ue P. Ricci lui répondil : Nous sommes pénétrés de respect et de soumission pour la cour des rites ; mais nous avons été malgré nous circonvenus pai les eu¬ nuques. Peut-on s’étonner qu’il nous ait été impossi¬ ble de nous souslraire à leur domination, alors que les plus grands dignitaires de 1’empire sont forcós de la subir? Depuis que nous sommes ici, nous avons tou- jours été occupés au palais par ordre de I’cmpereur; nous désirions nous préseuter à Ia cour des rites, et les eunuques nous en ontempêchés... II nous semble, d ailleurs, que nous ne devons pas être traités comme des élrangers, attendu que depuis plusieurs années nous avons vécu en diverses provinces de 1’em pire, que nous observons vos lois et vos usages, que nous portons votre costume et que nous parlous voire lan- gage. —Le président fut content de celte íéponse- II dit aux missionnaires qu’il ne leur serait lait am un
  • A PEKING. 175 mal, qu’il adresserait à leur sujetune requète officielle à l’empereur, et qu’en attendant la réponse, il fallait se con former aux rites, en allant loger au palais des ambassades élrangères. Ce palais des ambassades étrangères est un im¬ mense établissement ou sontcasés, tant bienque mal, tous les individus des pays tributaires qui viennent à Péking, sous prétexLe d’apporler des tribute ou des présents à I’empereur. Les cliefs de ces sortes d’am- bassades sont assez conyenablement logés et traités; mais le nombreux personnel qui les accompagne est entassé par cbambrées, dans des réduits sans meu- bles, oil on leur distribue journellement unemaigre ra¬ tion de riz. Du reste, ces légions d’attachés d’ambas- sade sont pour le moins aussi bien là que dans leur propre pays. Pendant que les PP, Ricci et Didacus étaient au palais des étrangers, il arriva une nombrcuse légation de musulmans venus du nord du Thibet, de Ladak et de Kachemire. Ils portaient en tribut une quantité considérable de lapis-lazulli, de muse, de rhubarbe et de jade, sorte de pierre précieuse extrdmoment dure dont les Cbinois fabriquent une foule de bijoux, surlout des embouchures de pipe, des magols et des bracelets. D’apres les renseignements que le P. Ricci put prendre auprès de ces Asiatiqucs, il se convainquit de plus en plus qu’il élait bien dans l’empire du Catay et dans le Kambalu de Marco-Polo. Il écrivit mòme à ses confreres d Europe de corrigcr les cartes de géographie, ou Ton avait l’habitude, de- puis peu d’années, de faire do la Chine et du Catay deux pays tout different; car on plaçait le Catay au
  • 176 LE P. IUCCI nord de la grande muraille, dans la Tarlarie rnon- gole. Apròs trois jours de detention au palais des étran- gers, les missionnaires furent avertis qu'ils seraient adraisà rendre hommage à 1’erapereur, conformément aux rites ótablis pour les réceptions des ambassadeurs. Cette cérémonie a lieu ordinaireraent dans une salle immense, qui, au dire des Chinois, peut contenir au moins trente mille personnes. De nombreux satellites, aux vôtements bariolés de toutes couleurs, sont placés à 1’entour, armés de piques, de grands sabres et d’instruraents aux formes les plus bizarres et les plus menaçantes. Deséléphants, venusduroyaumede Siam et montês par des cornacs fièrement équipés, en gardent les quatre portes principales. Au fond de la salle est un tròne magnifique, ou s’étale dans toute sa pompe.Sa Majesté Chinoise, entourée des princes impé- riaux, des ministres d’Etat, des présidents des six cours souveraines et des plus hauls fonctionnaires civils et militaires. Leurs riches vôtements desoie, brodés d’or ct d’argent, donnent à ces brillantes pa¬ rades tout le prestige des pompes orientates. Pen¬ dant qu’uno musique d’equivoque harmonic ébranle cotto vaste salle du tròne, ceux qui sont appelés à rendre hommage à 1’erapereur, so mettcnt solennello- ment à genoux et frappent trois fois la terre du front; puis ils se relèvent à un signal donné, et so prosler- nent de nouveau, pour frapper encore la terre du front- enfin, ils se relèvent et recommencent pour la troisième fois celte agréable cérémonie. Tout bien comp té, on se prosternc trois fois et on frappe neuf fois la tôte contre le pavé du temple impérial, pendant
  • A PICKING. 177 (jue le Fils du Ciel vous regarde faire avec une ma- jesté incomparable. Chaque prostration, cliaque battementde tôte s’exé- cutent avec gravité, lenteur et précision, au signal ilonné par le grand maitre des cérémonies, qui serail t rès-sé vèrement puni, si la plus petite faute venail, par malheur, à se glisser dans une affaire de cette importance. Aussi, avant de se hasarder à faire com- paraitre les étrangers, on les exerce minutieusement, on les dresse, on fait de nombreuses répétitions, alin qu il neleur arrive pas, à ces barbares, de commettro quelque mouvement moins respectueux en présence decelui qui règne sous le ciel. Lorsque les mission- naii es jésuites eurent bien étudié et bien compris les rites pour la prestation d’hommage, ils furent con¬ duits dans la grande salle des réceptions et admis à I’honneur insigne d’executer les trois prostrations et les neuf battements de téte, en présence de cette nom- breuse et brillantecour. La cérémonie fut complete, et il n y manquaqu’une seule chose... c’élait l’empereur. Comme nous l’avons déjà fait observer, le monarque alors regnant en Chine s’était laissé absorber par les eunuques. Coulant ses jours dans la luxure et la mol- lesse, au fond de son palais, il ne paraissait jamais en public; ses ministres mémes ne le voyaient pas. Ce- pendant, comme d’après le rituel ondevait, à cer- taincs époques de 1’année et dans des circonsiances particulières, rendre hommage à Sa Majesté Impériale, les eunuques avaient décidé qu’il suffirait de prati- quer les cérémonies devant le tròne vide; que cela reviendrait parfaitement au méme, parce que lecon- lenant entrainait nécessairement 1’idéedu contenu. T. U. 12
  • 178 LE P. RICCI IV. Après avoir rendu hommage au Iròne du Fils du Ciel, les missionnaires durent, pour se conforraer à Fétiquette, se presenter chezle premier ministre, llsse lirenl prócéder, selon l’usage, d’une carte de visite oil ils annonçaienl qu’appartenant dans leur pays à l’ordre des lettrés, ils se présenteraient en costume de lettrés. Le premier ministre les reçut avec courloi- sie et bienveillance; il leur demanda quel avait óté leur dessein, en quittant leur pays pour venir dans I’empire du Milieu ? — Nous avons été envoyés par nos supérieurs, répondirent-ils, pourprêcherla loi du seul véritable Dieu , créateur du ciel et de la terre. C’est ce que nous avons fait depuis que nous sommes parvenus dans l’Einpire Céleste. Nous avons désiré offrir quelques modestes présents à l’empereur, pour lui reudre hommage; mais nous no demandons ni récomponses ni charges publiques. Nous implorons une seule chose, c’est qu’on daigne nous permettre de rester à Péking el d’y prêcher libremenl notre sainte religion... Le ministre avant demandé qu on lui fit connaitre celte nouvelle doctrine, le P. Kicci lui remit tout ce qu’il avait déjà fait imprimer touchant la doctrine chrétienne Le premier ministre adressa une requete a 1 empe- reur oú, après avoir fait Féloge des ótrangers, il de- mandait qu’on leur payàtavec libéralité leurs présents et qu’on les fit ensuite reconduire honorablement jus
  • A PEKING. 179 qu’à Canton, pour de là être expétliés dans leur propre pays par la première occasion... L’empereur ne répondit rien à cette requéte. Les politiques en concluaient qu’elle n’avait pas étó du goét dela cour. A un mois d’inlervalle, lo premier ministre envova une nouvelle requéte conçue à peu près dans les ménies termes. Elle eut le même sort que la première et u’obtint pas plus de réponse. II était dès lors évi- dent que la conclusion déplaisait à Temperem- el qu’il ne voulait pas renvoyer les étrangers, maisque, pour se conformei-aux lois de L’empire, il neles autorise- lail. officiellemenl à rester a Peking qu’aulanl que les ministres luien feraient la demande. Los eunuques chargés, de monter les horloges étaient surtoul fort désireux de voir les raissionnaires demeurerdans la capitale. Que deviendraient-ils, après leur départ, si quelque chose se détraquait, par malheur, dans ces merveilleuses machines? L empereur était tellement ravide ces horloges que les eunuques racontèrentà cesujetune anecdote assess singulicre. L’impératrice mere ayant enlendu parler
  • LE I*. 1UCCI 180 le ressorl de la sonnerie. L’impératrice mère n’enten- daut jamais sonner les tse-ming-tchoung, les trouva Irès-peu amusanles et les renvoya à son fils. Les deux premieres requêles à l’empereur n’ayant pas eu de réponse, le P. Ricci, d’après le conseil de plusieurs de ses arois, prit le parti d en adresser une lui-même. Quelques jours après, le premier eunuque de la cour vint lui dire officiellement de la part de l’empereurqu’il était autorisé à rester à Péking, et que Sa Majesté verrait avec peine qu’il retournâl dans son pays, ou môrae qu’il quittàt l
  • A PEKING. 181 se trouvait honoré de 1’éclat de sa presence. Durant plusieurs jours, ce nefurentque fêtes, banquets, ova¬ tions de tout genre. Mais le P. Ricci tâcha des’affran- chir insensiblemenl de ces exigences cérémonieuses,. absorbant un temps précieux qui devait etre consa- cré à la predication de 1’Évangile. II établit dans sa maison des conferences régulières, ou les lettrés les plus fameux de Péking venaient I’entendre développer les vórités du christianisme. La haute position qu’il s était acquise ne lui lit pas oublier cependant qu’il se devait tout à tous, et quoiqu’il reçúl toujours avec civilité et bienveillance les mandarins et les lettrés les plus distingués, on remarquaqu’il était plein d’af- íabilité pour les visiteurs de la classe inférieure, et qu’il aimaità prolonger avec eux ses entretiens. L’enseignement oral auquel il s’appliquait journel- lement ne lui fit pas oublier combien les livres pou- vaient avoir de l’influence sur un peuple qui aime tant à lire, el oil la littérature a toujours été si honorée. Aidé de quelques lettrés fameux dont il était devenu l ami, il rédigea plusieurs ouvrages qui font encore aujourd’hui l’admiration des Chinois. Il donna surtoul des soins particuliers au catéchisme qu’il avail déjà composé, et qu’il voulait encore perfeclionner avant d’en publier une édition nouvelle. Un membre de la tameuse Académie des Han-Lin, qui travaillait souvent avec lui, le pressait de ne pas retarder la publication de ce livre important; mais le P. Ricci demandait à le retoucher encore, afin qu’il ne laissàt rien à désirer sous le rapport de la precision des idées et de l’élé- gance du style. Un jour 1’académicien lui dit: Maitre, il y avait dans mon pays un homme atteint d’une
  • LIS P. K1CC1 182 maladie affreuse qui allait le conduire au tombeau; son état était désespéré. Un habile médecin vint à passer par cet endroit; il vit le malade, etdit à ses pa¬ rents età ses amis, qui fondaient en larmes : La mort de cet intbrtúné esl imminente; mais je possède un reinède infaillible, et je promets de le guérir. — Le re¬ mede! le remède! s’écria-t-on aussitòt; vite, docteur, le temps presse; donnez-nous ce remède. —■ Non, reprit le médecin, je vais retourner chez moi et j’é- crirai en beau langage, en magnitiques caractères, la receite qui doitguérir le moribond. — Peu nous importe une belle recette, s’écrièrent les parents et les amis du malade, c’est le remède qu’il nous faut, sans re¬ tard... •— Ce malade, ajouta 1’académicien, c’est lana- tion centrale, dout la santé a été détruite par les dro¬ gues des bonzes et des docteurs de la raison; vous, raattre, vous possédez le remède, vous avez la doctrine qui nous peut guérir; donnez-nous au plus lòt cette doctrine; pourquoi vous préoccuper de l’exprimer en beau langage? — L’apologue pint au P. Ricci qui s’empressa de publier son catéchisme, dont la pre- mière ligne est la solution de ce grand problème : « Pourquoi as-tu embrassé la religion ? Pour honorer « Dieu et sauver mon time. » Confucius et tous les sages de 1’antiquité n’avaient pas même soupçonné cette vérité à la fois si simple et si sublime. L’empereur de la Chine, ce puissant monarque qui tenait sous sa domination plus de trois cent millions d’hommes, sans compter les peuples tributaires, était loujours dans une merveilleuse admiration en presence de ses tse-ming-tchouug. Enfermé au fond de sou palais, il se délectait à entendre sonnor les heures et
  • A PEKING. 183 à voir marcher les aiguilles sur le cad ran. Célail à coup sur le plusheureux potentat de la terre. Mais, se- lon un vieux proverbe chinois, « Les hommes meu- « rent, et les choses dépérissent:—Jen-You-Sse; Ou- “ ^ou-Houai. » Or il arriva que les horloges, à force 'l filler, s’arrêtèrent, et les eunuques qui étaient pré- posés à leur marche ne surent plus que devenir. Sa Majeslé Impériale étant plongée dans la tristesse, ou envoya chercher le P. Ricci, dans l’espoir qu’il pour- rail rendre le mouvement aux horloges, el, du méme coup, la lelicilé au Fils du Ciei. Le P. Ricci calma les inquiétudes morlelles de la cour, et après avoir neltoyé les rouages des tse-ming-lchoung, les aiguilles se remirent en marche et les cloches sonnèreut, à la plus vive satisfaction de l’empereur, des eunuques, des dames d’honneur, de tous les habitants du palais. Dès lors, atin d’obvier au retour d’une semblable ca- lamité, il fut décrété que les mission uai res auraienl lour entree libre à la cour, pour surveiller l’enlretien des horloges. Cette nouvelle faveur lit grand bruit dans Péking elaugmenla encore la consideration donl les jésuites étaient entourés. V. Pendant que la mission de Péking développait ses oeuvres avec calme et indépendance, cedes de Nan¬ king, do Nan-Tchang-Fou et de Tchao-Tcheou, après avoir langui durant quelques années au milieu de rindifférence ou du mauvais vouloir des populations,
  • 184 LK P. RICCI semblaient enfm prendre uu nouvel essor. Les heu- reuses nouvelles qui arrivaient de la capitate ne con- tribuaient pas peuà favoriser leur action. Lorsque los mandarins entendaient dire que lesétrangers du grand Occident prêchaient librement leur religion à Peking, et quils étaienl devenus en quelque sorte les pro¬ teges do 1’empereur et de ses ministres, il n’en fallait pas davantage pour leur faire prendre envers les mis- sionnaires les dehors les plus bienveillants. A Tchao- Tclieou, les magistrats visitaientassidúmont le P. Lom¬ bard; ceux mêmesqui avaient été les plus hosliles au P. llicci montraient encore plus d’empressement quo les autres. Plusieurs families se convertirent et reçu- rent le bapteme. Cependant ce premier élan se ralentit. Ces popula¬ tions, entièrement adonnées au trafic et aux intéróls matériels,- se préoccupaient bien peu du salut dc 1’àme et des biens éternels. Le P. Lombard ayant pense que les habitants des campagnes seraient peut-ètre mieux disposes pour recevoir la parole de Dieu, résolut d’é- vangéliser les environs de Tchao-Tcheou, et il ne tarda pas à remarquer qu’en effet les homines simples et rustiques etaient bien plus près du royaume des cieux que les lettrés, les mandarins etles riches marchands. Lorsqu’il voulait évangéliserun village, il y envoyait quelques jours auparavant un zélé néophyte pour annoncer 1’arrivée du missionnaire et préparer un peu le terrain à recevoir la semence évangélique. Le pèrc alors sc présentait, exhortait la multitude qui l’entou- rait, lui expliquait sommairement le Décalogue et les principaux articles de la foi chrétionne. Ceux qui avaient rinlentiondes’occupersérieusementdedevenir
  • A PEKING. 185 chrétiens, donnaient leur nom qu’on inscrivait sur uu registre; puis on dressait un autel, au-dessus duquel on plaçait une image de Notre-Seigneur Jésus-Chrisl, on allumait des cierges, on chantait quelques prières; les catéchuinènes venaient recevoir un catéchismo de la main du missionnaire et promettaient de renoncer aux idoles et aux superstitions. Jusqu’au moment de leur baplême, ils s’appliquaient avec zèle à 1’étude de la doctrine, à l’observance des commandemenls do Dieu et des préceptes de 1’Église. Célait, en quelque sorte, comme un essai de leurs forces, uu apprentis- sage de la vie chrétienne qu ils se proposaient d’em- brasser. Le jour fixé pour la réception du baptéme, on donnait à la cérémonie le plus de pompe et de so- lennité qu’il était possible. On convoquait lous les néophytes des environs, et, lorsque la fête était ter- minée, on reconduisaitlesnouveaux baptiséschezeux, avec accorapagnement de musique et au milieu d’un cortége d’apparat semblable à celui dont s’entourent les mandarins. Ces petites manifestations donnaient.de I’enlrain à ces populations chinoises, toujours si avides de cérémonieset de fétes. Le catholicisme, parce qu’il esl universel et qu’il doit étre la religion de I’huma- nité lout entière, n’est pas exclusif, et se plie merveil- leusemenl a ce quc les mocurs des peuples peuvent avoir de bon et de légitime. La religion ne détruit pas plus le caractere des nations que celui des individus, elle ne tail que le sanctifier et le perfeclionner. Les succès quc le P. Lombard obtenait au milieu des paysans, réagirent sur la ville et électrisèrent un peu lescitadins. Le registre cbrétien dela mission de Tcliao-Tcheou vit bienlòt grossir ses listes de caléclm-
  • 186 LK I*. UICCI mènes et de néophytes. Dès lors on eut sous les yeux un spectacle inusité parmi les Ghinois. Lorsqu’il y avail une grande fêle, qu’on la célébrât à la ville ou à la cainpagne, les riches et les pauvres, les ignorants et les lettrés, los paysans et les mandarins, se réunis- saient, prenaient les repas les uns chez les autres, et passaient la journée dans une douce et cordiale fra- ternité, parco qu’ils venaient de prier en commun et de s’agenouiller ensemble devant celui qui esl le père du riche, du pauvre, du lettré, de (’ignorant, du paysan et du mandarin. L’égalité pent seulement setrouver parmi les homines qui savent dire du foud du coeur : Notre Père, qui étes aux cieux... Cette fraternité, qui se développait parmi les néo¬ phytes, contrastait avec ce froid égoísme qui générale- ment a desséché les àiues des Chinois. Cette fusion intime des range les plus opposés de la société était peut-ôlre la plus efíicace des predications. Dans un vil¬ lage, tous les membres d’une famille considérable avaient embrassé le christianisme, maigré la vive opposition de leurs conciloyens, qui leur avaient sus- cité plusieurs querelles pour les intimider et leur faire abandonner la foi. Ils leur reprochaient d’avoir embrassé une religion étrangère, et ne cessaienl de les menacer de la colère des dieux chinois. Un jour le feu prit à la maison de ces nouveaux chrótiens. Les voi- sins, au lieu d’accourir à leur secours, demeurèrent immobiles, et se plaisaient à conleinpler 1’incendie dévorer la demeure des chréliens. ils voyaient là comine une terrible punition de ce qu’ils appelaienl une apostasie. Dans peu de temps, il ue resta plus qu’un monceau de cendres et de ruines.
  • A PEKING. 187 Lorsque leschrétiens ties environs apprirent Ja nou- velle de ce désastre, ils se cotisèrent sponlanément et se mirent aussitòt à l’oeuvre pour reconstruirá la maison de leurs malheureux frères. lis apportòrent les matériaux nécessaires et trávaillèrent eux-mêmes à la construction. Ou vit, en quelques jours, une maison plus belle que la premiere sortir, comme parenchan- tement, de ces ruines encore fumantes. Elle futornée, par les dons voloutairesdes néophytes, de nouveaux meubles et de tous los ustensiles de méuage, de sorte que les paiens purenl admirer combien lo feu de la charité chrétienne avail eu d’activité pour réparer ce que les flammes de 1’incendie avaient consume. Les habitants de Tchao-Tcheou el des villages en- vironnauts connaissaient la religion chrétienne et voyaient les beaux exemples de dévouement dout elle élait la source. Quelques àmes d’élite atlaient lous les jours grossir le nombre des serviteurs de Dieu, mais les masses demeuraienl insensibles. 11 n’y avail pas d’entrainement religieux : les Chinois en paraissent iucapables. L indilíérenlisme et la superstition, deux choses qui paraissent incouciliables et qui pourtant vont très-bien ensemble, les lenaient éloignésdu chris- tianisme. Ces homines, sceptiques au suprème degré, ne peuvent pas sedéfaire d’unefoule de pratiques ri¬ dicules et extravagantes, auxquelles cependant ils no croient pas le moins du monde. Ce n’est pour eux qu’une manifestation extérieure et purement menaon- gòre. Ils observent ces superstitions antiques sans y ajouter foi... Ce qui a été fail dans les temps passes, ils tiennent à le pratiquer encore et toujours, par la
  • 188 LE P. RICCI seule raison qu’il ne faut pas changer ce que les an- côlres onl établi. Les Ghinois de la mission de Tchao-Tcheou eussen t admis volontiers le Dieu des ehrótiens, sans rejeter toutefois leursidoles, surlout cel les qu’ils possèdent à domicile, dans une petite niche,el devant lesquelles ils entretiennent une lampe et font brúler des batons d’odeur. Ce n’est pas qu’ils éprouvent pour elles une bien vive affection, mais ils craignent de s’en défaire, ils ont peur de quelque fâcheux résultat, et puis I’ha- bitude est là! II ne faut pas expulser le dieu domes¬ tique... autrement, que ponseraient les ancêtres ? Ces nombreuses superstitions qui empóchent les Ghinois d’embrasser le christianisme, sont pour les nouveaux convertis une source de tracasseries et de persécutions. A tout propos on vient les tourmenter et oxiger d’oux des contributions pour faire des pro¬ cessions, ériger des pagodes, ou jouer la coraédie dansle butd’obtenir la pluieou le beau temps. Comme il n’est pas permis aux chrétiens de parliciper à ces pratiques, il en résulte toujours des querelles et des vexations, incapables assurément d’émouvoir des âmes bien trempées, mais bien suffisantes pour éloi- gner de la religion ces natures lymphatiques et pusil- 1 animes. Un jour le P. Lombard se trouvait, aux environs de Tchao-Tcheou, dans un bourg considérable oil il avail fondé une petite residence poursoignerquelqucs néophytes. Les habitants de la contrée promenaient, avec pompe et fracas, une idole à qui ils voulaient construire une pagode. Selon la mythologie chinoise,
  • A PEKING. 189 cetlo divinité avait pour spécialité la conservation des yeux : aussi la représentait-on avec un gros oeil sup- plémentaire qu’elle portait au beau milieu du front. La procession qu’on faisait en son honneur avait pour but de recueillir, dans chaque famille du district, des offrandes qui pussent fournir aux frais de la pagode. En passant devant la résidence du P. Lombard, le cortége entra tambour battant, et eut bientòt envalii lacour intérieuro. Le P. Lombard sortit en toute liàle et fut fort surpris de voir dans sa maison celte espèce de cyclope chinois que huit bonzes porlaient en triomphe. II va droit au president de la cérémonie et lui de¬ mande ce qu’on vient faire chez lui... D’abord lous les membres du cortége parurent vivement blessés do ce que le religieux européen n’avait donné aucun signe de respect en présence de leur dieu oculisle. Dans toutes les maisons ou il était entré, on s’etait prosterné devant lui, on avait allume des cierges et bríklé des parfums. — Nous venons, dit le président, prélever la contribution pour élever un temple au Hao-Kouang. — Yotre zèle religieux, répondit le P. Lombard, me touche profondément; mais je suis affligé de voir que vous ne connaissez pas le seul Dieu qui mérite les hommages et les adorations des homines; pour moi, j’adore ce Dieu véritable; vos idoles ne sont rien pour moi, et je ne puis contribuor à leur culte... Aces mots, la multitude fit entendre des murmures et se mit bientòt à réclamer à grands cris I’offrande prescrite. Un lettré quelque peu ami du P. Lombard, désireux de le tirer de cet embarras, s’approcha et lui dil : Maltre, vous ôtes étranger sur cetle lerre, vous recevez 1’hospitalité, pourquoi re-
  • 190 le p. nica fuser au peuple ce qu’il vous demande? — Vous le savez, dit le missionnaire, toutes les fois qu’on a ré- clamé des contributions dans un but utile et conforme à ma conscience, pour soulager les pauvres, réparer les routes, construire des ponts et paver des rues, je n’ai pas manqué de générosité; mais aujourd’hui ce scrait outrager mon Dieu que de faire une offrande à votre idolo. — Le lettré, qui savait bien que le refus du P. Lombard ne provenait pas d’avarice, lui dit : Nous comprenons vos scrupules; mais il y a un moyon de tout concilier. Endonnant votre offrande, nepensez pas à 1’idole, dirigez votre intention vers le peuple... Le P. Lombard ne voulant pas admettre la subtile distinction du casuiste chinois, la procession s’en re- tourna en vociférant des injures et des malédictions conlre les diables occidentaux. Les chrétiens de Chine sont perpétuellement exposés à dos tracas- series de ce genre, et lorsque les mandarins ne leur sont pas favorables, ce ne sont pas seulement des ma¬ lédictions et des injures qu’ils ont à redouter, mais la spoliation, la prison et la cangue. Une persécution bien pénible pour le P. Lombard et ses néophytes, et qui paralysa quelque temps les progrès de la mission, fut suscitée d’une manière asaez bizarre et à laquelle òn était assurément très-loin de s attendre. C’était jour do foire à Tchao-Tclieou. En Chine, comme ailleurs , les foires attirent un concours considérable non-seulement de vendeurs el d’ache- teurs, mais encore une foule de gens dont la prome¬ nade et les divertissements sont I’unique but. Les foires chinoises sont très-bruyantes, pleines d anima¬ tion, à cause du grand* nombre de saltimbanques, de
  • A PEKING. 191 jongleurs et de comédiens qu’on rencontre presque à chaque pas. II y avait à la foire de Tchao-Tcheou une troupe de bateleurs qui attirait la population tout entièreet excitait, parses représentations, les rires inex- tinguibles des speclateurs. Ces comédiens arrivaient de Macao. Les pièces qu’ils jouaient avaient pour but de ridiculiser les Portugais, ou pour mieux dire les Européens, les diables de l’Occident. La scène était entourée d’immenses tableaux peints par les Chinois, et représentant en caricature les costumes et les moeurs des étrangers de Macao. On donnait de ces tableaux des explications si pleines de verve el de raillerie qu’a chaque instant Porateur était interrompu par d’im¬ menses éclats de rire. Les Chinois ne pouvaient se lasser de contempler ces habits étriqués, ces figures rouges, avec de grands yeux ronds et des nez inter- minables. Après l’exhibition des tableaux, on repre¬ senta des scenes ignobles, ou les acteurs, déguisés en Portugais, jouaient des ròles tour à tour atroces, in- fâmcs et ridicules. Les cérémonies chrétienues étaient également parodiées etlivrées à la risée de la multitude. Ces mascarades hideuses et burlesques, dont les Chi¬ nois aimaientà se repaitre les yeux et les oreilles, en- travèrent beaueoup les succès des missionnaires. Ce- pendant, cetle fâcheuse impression s’effaça peu à peu. Les Chinois de Tchao-Tcheou avaient au milieu d’eux des Européens, et il leur était facile de juger par eux- niémes que ces hommes iPétaient ni méchanls ni ri¬ dicules.
  • 192 LE P. RICCI VI. Ces étrangers que d’indignesbateleurs cherchaientà livrer au mépris et à Ia risée de la multitude, avaient pourtant triomphé, à force de zèle et de perseverance, des nombreuses oppositions qu’ils avaient rencontrées dans l’empire chinois. L’Europe et le christianisnic commençaient enfin à étre connus de ces populations qui, jusqu’alors, n’avaient voulu croire qu’cà elles- mômes. Les missions deTchao-Tcheou, deNan-Tchang- Fou, de Nanking et de Péking étaient comme quatre grands pitares d’oii la lumière de 1’Évangile rayonnait déjà stir les provinces dunordetdu midi. Les mission- naires eomposaiont et imprimaient avec activilé dos caléchisiúes, des apologies de la religion, des livres de science et de géographie qui se répandaient de tous côtés. Les lettrés et les hontmes du peuple les lisaient avec une avide curiosité, et les Chinois, nourris dans les vieilles idées de leur civilisation antique, tombaienl dans 1’étonnetnent le plus profond, en apprenant qu’il existait sous les cieux, par delà les mers occiden- tales, de grandes nations oil les arts, les sciences et les lellres étaient en honneur, el dont la doctrine religieuse sur laDivinité et 1’Ame humaino surpassait les notions de leurs anciens philosophes. La plupart, il est vrai, se bornaient à conslater cette curieuse nouveauté, se repliaient ensuite sur eux-mêmes et laissaient là le christianisme, sous prétexte que cette religion, sans doute fort belle el excellente, n’était pas chinoise,
  • A PEKING. 193 qu’elle venait de 1’étranger et que les ancôtres ne l’a- vaient pas connue. Cependant il y avait aussi quelques àraes privilé- giées qui, avec la gràce de Dieu, avaient la force de passer par-dessus ces absurdes préjugés nationaux, d’étudier sérieusement cette doctrine de salut, de s’y attacher, de renoncer aux superstitions et de suivre sincèrement la loi de 1’Évangile. Tchao-Tcheou, Nan- Tchang-Fou, Nanking et Péking voyaient le nombre des croyants augmenter de jour en jour. Ces cbré- tientés naissantes rappelaient, par le zèle et la ferveur dont elles étaient animées, le touchant tableau des íidèlesde la primitive Église, qui n’avaient tous qu’un coeur et qu’une àme. Les premiers adorateurs du Sauveur des hommes avaient été des bergers, de même, en Chine, ceux qui tout d’abord embrassèrent le christianisme furent des gens simples et rusliques; mais les néophytes ne tardèrent pas à se recruter aussi dans tous les rangs de la société. Des mandarins de tout ordre et des lollrés fameux se mêlèrent aux pauvres, aux humbles et aux ignorants, et vinrent humilier au pied de la croix l’or- gueil des richesses, des dignités et de la science. De nombreuses chapelles furent construites dans les villes et dans les villages, et, après un long silence de plu- sieurs siècles, cette terro retentissail de nouveau des louanges du vrai Dieu. Les cérémonies duculte catho- lique se faisaient parlout avec pompe, surtout cedes du baptôme des adultes. On avait élabli l’usage que le catéchumène, avant de recevoir le premier sacrement, fit amende honorable des péchés desa vie antérieure.
  • 194 LK P. RICCI II y avail des formules pour les pefsoiltios illettrées et incapables d’exprimor convenablemellt leurs senti¬ ments; les autres composaient elles-mêmes 1’acte, et quelquefoiscette pratique donnait naissance à des pro¬ fessions de foi pleines d’intérêt. Le P. Trigault nous a conservécelle d’un célèbre lettró de Péking, nommé Ly-Paul. Nous la reproduisotis, parce que dans la suite nous aurons à parlei* de ce zélé et fervent chré- tieh , qtti devint en quelquo sorte un des apòtres les plus influents de la Chine. « Moi, liomihe pécheur, Ly-Paul, je désire em- « brasser de tout tnon coeur et avec une entière sin- « cérité la loi très-sainte de Jésus-Christ. C’est pour- « quoi j’élève, autant qu’il est en moi, moil àmô on « haut vers le Seigneur du ciei, et je le conjure de ne « pas dédaigner d’entendre ma prière. « Je confesse dortc, moi, hoinme pécheur, qu’étant « né en cette ville impériale de Péking, je u’ai jamais « oui parler durant les années passées de la loi du
  • A PEKING. 195 « salut du monde. Pourquoi ferais-je difficulté d’ein- « brasser de loute mon âme cette loi divine, de la « suivre et de l’observer? « Mais je considère que depuis 1’époque de ma jeu- “ Qesse jusqua mon âge dequarante-trois ans, ayant « ólé plongé dans l’ignorance et les ténèbres, je suis « tombé en une infinité d’erreurs et de péchés. Je " prio done le Père des miséricordes de daigner user « à mon égard de commisération et de clémence, de « me pardonner mes injustices, mes tromperies, mes « impuretés, mes médisances, mes calomnies, mespa- « roles téméraires, mes désirs pervers, et uussi mes « autres péchés grands et petits, que je lesaie commis « de propos délibéré ou par inadvertence. Je forme « lebon propos qu’al’avenir, dès cette lioure, lorsque « j’aurai reçu la purification sainte, je m’amenderai « el je fuirai le péchój j’adorerai lo Seigneur du ciel « en esprit eten vérité; jo m’appliquerai à observer « los dix préceptes. « Jo renonce done à ma conduite dépravée; j’abjure ies erreurs du siècle el je condamne tout ce qui n est Pas conforme à la loi divine; et comme e’est aujourd’hui le commencement et I’apprentissage d’une nouvelle vie, comme la doctrino dont je fais profession renferme des choses sublimes el subtiles que je ue comprends pas assez, je vous en conjure, f èie de bonté, créateur tout-puissant et eonserva- leur miséricordieux du ciel et de la terre, daignez me donner I’intelligence de ces choses, auxquelles 1 esprit de l’homme ne peut atleindre... Accordez- moi la gràce de réduire en pratique ce que vous m’aurez enseigné, afin que, viyant el mourant 13.
  • le i>. iucci 196 « exempt tio fraude et d’erreur, j’aille jouir aux cieux « de votre divine présence. Souffrez qu’apres avoir « reçu votre loi je la publie partout, comme font vos « servi teu rs dans le monde entier, et que je persuade « aux hommes de 1’embrasser. Ce voeu queje forme, «je l’ai conçu dans mon àme, et je vous prie de « 1’exaucer. « Prononcé au royaume de la grande dynastie des « Ming, la trentième année du règne de Wang-Lié, « le sixième jour de la huitième lune. » Le nombre des chrétiens ayant sensiblement aug- menté depuis que le P. Ricci était venu à bout de fonder une mission dans la capitale même de 1 empire, les ouvriers évangéliques devinrent partout insuffi- sants. Le visitcur des Indes envoya done un renfort considérable d’apòtres, et de plus on s’occupa avec beaucoup d’activité, au collége de Macao, de la for¬ mation d’un clergé indigene. On élevait là, dans le calme et la retraite, plusieurs jeunes Chinois deslinés à l’état ecclésiastique. Ceux qui avaient reçu les saints ordres accompagnaienl les missionnaires dans 1’intérieur, aíin dc se former sous leur conduite à la vie apostolique. On a beaucoup reproché aux jésuiles d’avoir négligé, dans la pluparl do leurs missions, la formation d’un clergé indigene, sous prétexte, disail- on, de se rendreperpétuellement nécessaires, de gou- verner àleur gré etsanscontròle cesÉglises naissantes. Un motif semblable est trop indigne pour qu’on puisse le supposer dans des hommes qui se dévouaient tout entiers au salut des ames. Le reproche est d’ail- leurs dementi par les renseignements qui nous res- tent sur les promières années de leur apostolat en
  • A PEKING. 197 Chine. A peine le P. Ricci eut-il fondé la mission de manière à présenter des garanties de stabilité, qu’on se liàta d’établir à Macao un séminaire pour les Chinois, et si le clergé indigene n’a pu encore ótre constitué dans ce pays au point de pouvoir se passer lies missionnaires européens, cela tient à des causes particulièresdontnousparleronsailleurs, et nullement au mauvais vouloir des ordres religieux. Les remarquables ouvrages de science et de religion que le P. Ricci publiaità Péking avaient défiuilivemenl fixé I opinion publique en faveur des missionnaires, surlout dans la classe des mandarins et des lettrés. Plusieurs conversions éclatantes eurent lieu parmi les premiers magistrals de la capitate et jusque dans le collége impérial des Han-Lin. On sait que cette fameuse académie est composée de lettrés du premier degré. Elle fournit les orateurs pour les fêtes publi¬ ques et les examinateurs des concours de province; elle doit encourager les études et favoriser les progrès de toutes les connaissances. Dans son sein il y a une commission chargée de la redaction des documents officiels, et une autre do revoir les ouvrages chinois, tartares et thibétains publiés aux frais du gouverne- ment. Ses deux présidents habitent avec Temperem el surveillent les études et les travaux des académi- ciens. Le collége des historiographes et le corps des annalistes dépendentde TAcadémie des Han-Lin. Les premiers sont occupés à rédiger Phistoire de tel regno ou do telle époque remarquable. Les annalistes, au norabrc de vingt-deux, écrivent jour par jour les annales de la dynastie régnante, qui no peuvent étre publiées que lorsque une autre lui a succédé. 11s sont
  • LK P. nicci 198 appolés à tour de ròle, quatre par quatro, à so tenir auprès de 1’erapereur et à I’accompagner dans tons les voyages, pour noter ses actions et ses paroles. On comprend combien doit être grande Pinfluence et l’au- lorité de cette acadómie. Ses membres sont considórés dans tout l’erapire comme des lumières et des oracles. Lorsqu’on apprit que deux d’entre eux avaient reçu le baptême, les chrétiens furent traités partout avec respect etconsidération. Personue n eíH osé cen- suror ouverteraent une doctrine qu’avait embrassée le docteurSçu, le fameux académicien qui avait obtenu le premier rang dans tous les concours. En 1605, la mission de Péking comptait déjà plus de deux cents néophytes. Cette même année lut mar- quée par plusieurs conversions qui donnèrent au P. Ricci les plus belles espórancos pour les progrès de la foi dans touto 1’étendue de 1 empire. Un piiuce impérial reçut le baptême et fut nommé Joseph. Ses exhortations altirèrent bientôt plusieurs de ses parents, el son frère ainé, qui avait déjà étudié avec soin les livres chrétiens, demanda à être mis au rang des ca- téchumènes. Deux de ses cousins suivirentson exem¬ ple , et ils furent tous trois baptisós solonnellement le jour do riípiphanie, en commémoraison des rois mages qui étaient venus adorer le Rédempleur des homtnes. Les trois princes chinois roçuront les noms de Mel¬ chior, do Gaspard et de Balthasar. La mère du prince Joseph était très-adonnée aux superstitions des bonzes. Depuis plus de dix ans elle était entrée dans la secte des abstinentes. Les femmes qui s’enrôlent dans cettc conlrérie font voeu de ne ja¬ mais manger ni viande, ni poisson, niceufs, rien eniin
  • \ PEKING. 199 de ce qui a vie, de se nourrir simploment de legumes. Elles pensent qu’après lamort leuràme transmigrera dans tin autre corps, et que si elles ont lidòlement ob- servé le voeu des abstinentes, elles auront le bonheur de sortir de la condition de femmes et de renaitre hom¬ ines. L’espoir d’obtenir un semblable avantage les aide à supporter des mortifications journalières, et les soutient au milieu des peines et des contradictions que les hommes leur font endurer. Elles se prometlent sans doute un ample dédommagement après leur mé- tamorphose, et ce ne sorait peut-être pas faire un ju- gemont léméraire , en supposant que quelques-unes d entre elles savourent déjà par avance un petit avant-goút de vengeance, dans le cas ou elles vien- draient à trouver leur mari transformé en femme. A diverses époques de 1’année, les associées de la con- frérie des abstinentes font des processions à certaines pagodes en renom. On voit ces pauvres femmes, ap- puyées sur un long bâton et clopinanl avec leurs pe- tits pieds de chèvre, exécuter de pénibles pèlerinages, dans 1’espérance de prendre après leur uiort une bonne revanche sur les hommes (1). La vieille princesse de la dynastie des Ming accom- plissait avec beaucoup d’assiduité et de déyotion les rites les plus assujettissanls de la sociélé des absti¬ nentes. Sesfils, étantdevenus chrétiens, eurcnt le bon¬ heur de lui ouvrir les yeux et de lui prouver que ses nombreuses mortifications étaient des pratiques inca- pables de lui procurer la félicitó qu’elle rêvait. Ello rompit done son long jeúne et se disposa à embrasser (I) Empire Chitiois, t. II.
  • 200 LE P. RICCI le christianisme. Le P. Pantoja tut chargéde 1’instruire. IVlais comine les femraes cliinoises, surtout celles de Ia classe la plus élevée, ne peuvenlpas, d’après les moeurs du pays, se produire en public, elle recevait les ins- tructions du missionnaire à travers une porte fermée au moyen d’un grand voile. Le jour de la cérétnonie étant arrivé, au lieu d’une seule femme à baptiser, il y en eut un grand nombre, car les amies et les ser- vantes de la princesse avaient suivi avec assiduité les explications du catéchisme que le P. Pantoja croyait adresser à une seule porsonne. VII. A 1’époque oil le christianisme pénétrait jusque dans les rangs de la famille impérialo, il se formait à Macao un sombre orage qui menaçait de ruiner la colonie portugaise et les missions catholiques do la Chine. Les Hollandais, jaloux des hardies et glorieuses expéditions des Portugais dans les Indes, envieux surtout des richesses qu’ils y amassaient, avaient arrné de nombreux navires pour exercer la piraterie dans les mers de Pextrême Orient. Ces forbans audacieux portáient la désolation dans les Moluques et dans les íles du détroit de la Sonde. Non content de ces riches pillages, ils équipèrent une flottille et tentèrent de s’emparer de 1’ile de Formose. Ayant été vigoureu- sement repoussés par les Chinois, ils jetèrent les yeux sur la petite colonie de Macao. Les Portugais, qui avaient connaissance de leurs projets hostiles, sou-
  • A PEKING. 201 gèrent à se fortifier. Ils construisirent avec ardeur une épaisse muraille sur les bords escarpés de la mer, afin de repousser plus facilement les attaques des pirates hollandais, s’ils se présentaient. Les Chinois, toujours ennemis des étrangers, profitè- rent de cetle occasion pour se soulever. Ils préten- daient que les Portugais voulaient s’emparer de l’em- pire; qu’ils avaient déjà élevé plusieurs citadelles, car ils appelaient ainsi les églises récemment cons- truites, et que mainlenant ils se fortifiaient du còlé de la mer. Ils allaient jusqu’a dire que le P. Cataneo avait été désigné pour étre empereur. Ce missionnaire, qui depuis quelque temps était retourné à Macao, avait conservé le costume chinois, et ou eu concluait qu’il se tenait prêt à se mettre en campagne. Ses capitaines et ses nombreux partisans étaient déjà dans 1’intérieur et occupaient des points stralégiques d’une grande importance. On voulaitparler des résidenceschrétiennes de Tchao-Tcheou et de Nan-Tchang-Fou, de Nanking et de Peking. Ces bruits ridicules ayant été malicieu- seinent répandusde tous còtés, la populace s’insurgea, s’arma de piques et de bambous, et courut assiéger 1’église portugaise, que les Chinois s’obstinaienl à con- sidérer comme une forteresse. On y mit le feu et on la pilla. Un Portugais ayant arraché à un Chinois un tableau de Ia Yierge qui avait été mis en lambeaux, en Gt une sorte d’étendard et parcourut la ville pour exciter ses compalriotesà la vengeance. Les Portugais, les nègres surlout, à la vue de la sainle image, se formèrent en bataillon, et le zèlo religieux exaltant leur énergie et leur courage, ils se précipilèrent sur les paiens et les mirent en fuite. Usant ensuite de re-
  • 202 LE P, RICCI présailles, ilsallèrentsaccager le palais dosmandarins, else saisirenldu principal agent de la sédition, qu’ils emprisonnèrent dans lo collége, après 1’avoir accablé de coups de bambous. Les magistrais de la ville voi- sine, nommée Llian-Ghan, Montagne des Parfuins , se concertèrent avec 1’autorité portugaise, et 1’ordre fut rétabli. Cependant le feu couvait toujours sous la cendre, et un lettré trouva moyen de rallumer 1’incendie. II publia un écrit sur la future invasion des élrangers. Dans ce roman plein de fiel et de malice, Ie P. Cataneo était loujours représenté comme prétendant à l’em- pire. II avait visilé à dessein les principals villes de la Chine, depuis Macao jusqu’a Péking. Les routes par lerre et par eau lui étaient parfailement connues, il savait la langue chinoiso, et durant plusieurs années il s’était habitué aux moeurs et aux usages du pays. II avait déjà dans 1’intérieur un grand nombre de par¬ tisans, et il n’attendait plus pour agir que 1’arrivée d’une flotte considérable partie depuis longtemps de 1’Occident, Les Japonais et les Malais de la Sonde devaient ètre ses auxiliaires. Ces armées formidables allaient arriver au premier jour, et e’en était fait des pauvres Chinois de Macao; le peuple aux chevoux noirs serait réduit en servitude et le royaume des Fleurs tomberait entre les mains des barbares. Ce livre, ré- pandu avec profusion et dévoré par la multitude, excita une terreur paniquo parmi la population de Macao. Chacun fit ses malles et ses paquets, et bientòt loules les families chinoises, horames, femmes eten- fants, toutdisparutet se sauva à Canton. La mer était sillonnée de jonques faisant le sauvetage de ce mal-
  • A PEKING. 203 heureux peuple. On se pressait, on criait, le rivage ótait encorabré de meubles de toule sorte; on eht dit que la fameuse flotte était en vue et qu’on n’avait plus le temps de se inettre à I’abri. Dans quelquos jours il ne resta plus à Macao que les Portugais et leurs esclaves nègres. Lorsque ces bandes de fuyards arrivèrent à Canton, elles communiquèrent à la ville entière 1’épouvante dont ellos étaionl bouleversées. Les magistrals, les mandarins do terre et de mer, le peuple, tous les ha¬ bitants de la ville, depuis le vice-roi jusqu’au dernier des portefaix, tout le monde fut couvaincu qu’on allait bientòt devenir la proie des diables oceidentaux. On convoqua la milice, on arma les jonques de guerre, on renforça les corps de garde qui veillent jour et nuit au haul des remparts, et, afin de mieux.se préparer à la défense, on fit abattre toutes les maisons bàties en dehors des murailles du còté du fieuve. 11 y en eut, dit-on, plus de mille qui furent démolies de fond en comble. Pour plus de súreté on fit murer à granit el a chaux les portes de celte partie de la ville, et I’on pu- blia dans tous les quartiers un édil par Icquel il ótait expressément défendu à tout citoycn do recevoir dans sa maison aucun habitant de Macao, « parce que, « ajoutait I’edit, I’on d’eux, nomraé Ko-ti-niou (Cata- •< neo), veuts’emparer del’empire. »Le vice-roi, uese contentant pas deces formidables précautions, expedia une estafette à Péking, pour averlir l’empereur du danger qui le menaçail. Les missionnaires do la capi- tale eurent beaucoup à souffrir de cette élonnante af¬ faire, qui Tut sur le point d’anéantir toutes les missions de la Chine.
  • 204 LE P. RICCI Les Portugais tie Macao étaient dans la situation la plus critique. Non-seulement leur commerce avec les Chinois avait cessé, mais ils étaient encore menacés de mourir de faim, car Macao étant un roclier stérile, les habitants de la colonie n’ont pour s’alimenter d’autrcs ressourcesque les provisionsapportées paries Chinois de Hian-Chan et de Canton. Les autorités por- tugaises prirent done le parti d’envoyer à Canton une très-humble ambassade, pour exposer au vice-roi combien ils étaient éloignés des vues ambitieuses qu’on leur supposait. 11 ne leur fut pas difficile de prouver qu’une poignée de marchands ne pouvait songer à s’emparer de l’Empire Céleste. II y eul dès lors un rap¬ prochement, et il fut permis à quelques Chinois de re- tourner à Macao à titre d’essai et pour examiner les affaires sur les Iieux mômes. Aussitôt que la nouvello de cette réconciliation cir¬ cula dans la ville de Canton , il y eut parmi le peuple un mouvement séditieux, car on se plaignait amère- ment que, sur un vain prétexte, le Hai'-Teou, ou grand chef maritime, eiit fait abaltre taut de maisons. On ré- clamait à grands cris des indemnités, on voulait en- chalner le Ha'i'-Teou et l’envoyer à Péking pour y ôtre jugé et condamné. Celui-ci soutenait, pour se tirer d’embarras, qu’on n’avait pas cédé à une vaine ter- reur, et que les étrangers avaient réellement le projet de bouleverser 1’empire et de renverser la dynaslie. Sur ces enlrefaites arrive à Canton le frère Mar¬ tinez, de la mission de Nan-Tchang-Fou. Ce jeune Chi¬ nois, natif de Macao, avait fait ses études au collége pour entrer dans 1’état ecclésiastique. Après avoir reçu les premiers ordres, il avait été envoyé dans l’in-
  • A PEKING. 205 térieur, afin de so former, en la compagnie des mis- sionnaires, à la vie apostolique. Le recteur de Macao l’ayant* rappelé depuis quelque temps, il arrivait à Canton au milieu de 1’affreux désordre que nous ve- nons de raconter. Martinez était tourmenté par une fièvre violente. Au lieu de continuer sa route jusqu’a Macao, il voulut s’arréter un peu chez les chrétiens de Canton pour se reposer et attendre que les affaires prissent une tournure plus pacifique. Un néophyte devenu apostai, et par conséquent fu- rieux ennemi des chrétiens, ayant appris 1’arrivée du frère Martinez, alia le dénoncer au grand chef mari¬ time , en disant que ce Martinez était le lieutenant et I’espion du P. Cataneo, le prétendant à l’empire, qu’il avait été préparer l’insurrection dans l’intérieur, et qu’il arrivait pour tracer la route aux armées étran- gères attendues à Macao. Le grand chef maritime, qui cherchait à se disculper aux yeux du peuple de la dé- molition des faubourgs, fut enchanté de recevoir une semblable accusation, et envoya ses satellites s’ompa- rer, pendant la nuit, du frère Martinez. Ce pauvre conspirateur était dans son lit, accablé par un violent accès de fièvre. 11 fut contraint de se lever, ainsi que les autres chrétiens de lamaison. On leurlia les mains derrière le dos, et on les conduisit, à lalueurdes torches et avec d’horribles vociférations, jusqu’au tribunal du Hai-Teou. Aussitòt qu’ils furent arrivés, on les appli- qua tous à la torture, c’cst-a-dire qu’on leur pressa étroitement les pieds entre deux poutres et qu’a chaque question les bourreaux frappaient sur les poutres à coups de gros maillets. Le frère Martinez endura hé-
  • 206 LE P. RICCI roíquement cet horrible supplice, et ne cessa de pro¬ testor de son innocence. Le juge était sur le point de le renvoyer absous , lorsque son accusaleur, lo néophyte aposlat, se pré- senla et dit que Martinez était réellement un dange- reux conspirateur; qu’à son arrivée à Canton il s’etait empreâsé d’acheter de la poudre, ot qu’un en¬ fant de la maison ou il logeait pouvait en tómoignor. Cette nouvelle accusation ranima la colère du ma¬ gistral. On fit venir l’enfant et on l’interrogea. Dans la langue chinoise, le tnênie caractere, yo, pcut si- gnifier à la fois poudre à canon ou poudre de inede- cine, il suffit pour exprimer Pun ou l’autre d’une lógère différence dans Pintonation. Lc juge demande à Penfant ce que Martinez a aclietó en arrivanl à Canton. II répond naiveinent qu’il a achetó du yo (do la poudre de módecine ). Vous Penteudez, s’écrie Paccusateur, il aachelé du ye (dela poudre à canon ). Martinez se défend et explique qu’il avail en effet aclieté des médicamenls pour se délivrer de la fièvre. Le témoin, inlerrogé de nouveau, confirme ce que vient dedire Paccusé; mais le juge ayant fait serrer lesdoigts de Penfant entre deux bambous et le inena- çanl des plus cruelles tortures, le força do déclarer que le yo on question était offectivement do la pou¬ dre à canon. L’accusó fut alors soumis à une cruel le flagellation et condamné à mort. Avant de Bubb¬ le dernier supplice, il devait être encore interrogé et torture par le vice-roi. Mais son corps avait óté si impitoyablement déchiré qu’il ne présenlait qu’une seule grande plaie tout ensanglanlee. Pendant qu’on
  • A PEKING. 207 lo tratnait au tribunal du vice-roi, il expira sur la voie publique, le 3i mars 1006, à 1’heure môme oil le Sauveur des hommes était mort sur la croix pour le salut du inonde. Les craintes d’une invasion étrangère ne s’étaienl pas encore apaisées. Le vice-roi commanda au gé- néralissime des troupes de la province de meltre sur pied son armée et d’aller faire le siége de Macao. Lo prudent généralissime, avant de se mettre en cam- pagne, jugea à propos d’envoyer un de ses lieutenants visiter officiellement la colonie portugaise et exa¬ miner 1’état des affaires. Cehaut fonclionnaire, homme sage el modéré, s’acquitta sincèrement de sa mission. En arrivant à Macao, il se rendit au collége des jé- suites, ou il demanda à voir ce redoutableKo-ti-niou qui aspirail à devenir empereur du Céleste Empire. Le P. Cataneo, qui avait une physionomie assez débon- naire, lui fit visiter la maison, afin de bien le con- vaincre que ce n’était pas un arsenal rempli de mu¬ nitions et de machines de guerre... Voilà, dit-il en lui montrant les livres de la bibliothèque, les armes avec lesquelles j’ai le projet de soumettre l’empire. — Le mandarin sourit et ne parulpas très-effrayé. L’ayant ensuite introduit dans la salle d’étude, ou il y avait quelques séminaristes silencieusement occupés à lire et à écrire : Voilà, dit-il, 1’armée qui doit com battre sous mes ordres et m’aider à monter sur le trône im- périal. — Le lieutenant fut tout à fait rassuré. Après avoir visité les églises, les monastères et les divers établissements de Macao, il s’en retourna à Canton, bien convaincu quo 1’histoire de cette formidable et prochaine invasion n’dtait qu’un roman. Ayant rendu
  • 208 LE P. RICCI A PEKING. compte de sa mission aux autorités dc Canton, le dé- sarmement s’effectua peu à peu, lapaix serétablit, el les relations commerciales entre les Chinois et les Portugais reprirentleur cours habituei. Le P. Cataneo lui-raôme obtint des passe-ports et retourna paisible- ment à sa mission de Nanking.
  • CHAPITRE V. • Le Cathay et la Chine. — Le P. Goès se rend des Indes à Péking par terre. — Lâeheté das sotdats indiens. — Brigands du désert. — Bataille entre la caravane et lcs voleurs tartares. — Diflícultés de la route. — II. Ville de Yarkand. Pierres de jade. — Excursion de Goès aux carrières de jade. — I^es musulmans de Yarkand veulent 1’assassiner. — Rencontre dedeux caravanes au milieu des steppes. - Nouvelles de la rn.ss.on dePekmg. _ Courageuse profession de foi de Goès. _ III Marche dans ^ steppes. - Désert de Gobi. _ Arrivée aux frontiéras ~ La fande muraille- ~ Entente des marchands et des mandarins pour tromper 1’empereur. — IV. Le P. Goès ne peut se rendre a Peking. - II écrit au P. Ricci. - On 1’envoie chercher. - — Mort du P. Goes. - Son compagnon arrive à Peking, puis retourne. aux Indes. — V. Mort du P. Soérius. — Caractère des lettrés chinois. — Le docteur Paul. —Mission de Schang-Hai. — Influence et travaux du P. Rica. — VI. Mort de Matthieu Ricci. — Ses funérailles. — Con¬ cession d un terrain pour la sepulture du P. Ricci. - Opposition des bonzes. — Éloge du P. Ricci. I. Malgré les nombreuses vicissitudes qui, tantòt sur un point, tantôt sur tin autre , venaient contrariei- oeuvre de la propagation de la foi, le christianisme aisait des progrès dans toutos les classes de la société c inoise. A cette époque des grandes découvertes des spagnols et des Portugais, d’innombrables prédica- teurs de 1’Évangile, pleins de zèle et de dévouement parcouraient les nations étrangères la croix à hi
  • 210 UN M1SSIONNAIRE RES INDES main, et. fondaient au sein du paganisme et de 1’infidé- lité de ferventes clirétientés. Les missionnaires des diverses contrées se communiquaient les joies et les douleurs de leur apostolat; et ces précieuses corres¬ pondences soutenaient leur courage au milieu des épreuves, ranimaient leurardeur, et leur permettaient quelquefois de s’aider mutuellement dans la grande oeuvre de la conversion des peuples. Les récits concernanl les heureux succès de la mis¬ sion de Chine avaient pénétré dans les Indes. Les mis- sionnaires répandus sur les bords du Gange, suivaient avec le plus vif intérêt les travaux de leurs confreres, qui déjà avaient élevé de nombreuses chapelles sur les rives du lleuve Jaune et jusque dans la capitale de 1’em pire. Pendant que les lettres de Macao les en- tretenaient de la Chine et de Péking, ils avaient sou- vent occasion de rencontrer dans les Indes des mar- chandsmusulmans qui, après avoir parcouru la haute Asie, leur racontaient la grandeur el les richesses d’un immense royaume qu’ils nommaient le Cathay. Ils leur parlaient des maiurset des habitudes des Cathayens, et d’après la description qu’ils faisaient de certaines cé- rémonies religieuses qu’ils avaient vues, il était permis de conjecture!" que dans ce pays il y avait un nomb.re assez considerable de chrétiens. Les missionnaires de 1’Inde étaient très-désireux de savoir au juste ce que c’était que ce royaume de Cathay, si vantéau treizième siècle par Marco-Polo, et dont les marchands musul- mans rapportaient des notions si curieuses. Le P. Ricci avait bien écrit plusieurs lettres pour prouver que Ia Chine et Péking élaient positivement le Cathay et le Khanbalu des voyagcurs du moyen àge, mais on n’é-
  • A LA RECHERCHE 1)0 CATHAY. 211 tail pas entièrement persuadé de 1’idenlité des deux pays. Dans cet élat de choses, les religieux qui évangé- lisaient les Indes résolurent, pour faire cesser cette in- décision, de remonler les chemins de la haute Asie et d alter voir par eux-mêmes les Cathayens. 11s écrivi- rent par la voie de Macao au P. Ricci, et lui annoncè- rent que des missiounaires essayeraient de le joindre à Péking eu suivant la route de terre, d’après l’indi- cation des ambassades indiennes qui allaient trafiquer dans le Cathay. Unjésuite portugais, le P. Benoit Goès, fut chargé de cette aventureuse exploration. Plein de force, de courage et d’énergie, il connaissait d’ail- leurs parfaitement les divers langages de I’lnde. Afin de voyager plus commodément et pour no pas éveiller les soupçons des indigènes, il adopta le costume ar- ménien, et prit le nom d’Abdula IsaT, c’est-a-dire mai- tre chrétien. Un prélregrec appelé Léon, un marchand du nom de Démétrius, et un certain Izaac, Arméuieu, élabli depuis iongtempsdans le royaumede Labor, vou- lurent lui servir de compagnonsde route. Muni de plu- sieurs leltres de quelques rois de Linde, il partit le 6 février 1603, avec uno bonne escorte do musulmans convertis au christianisme. SaMajestéCatholique avail commandé au vice-roi de l’Inde de pourvoir aux frais de cette intéressante expéditioD. La caravane arriva sans encombre jusqu’au royaume do Labor, oh elle fulobligée de s arrôter pour prendre du renforl, car elle allail s’engagor dans un pays in- festé de voleurs el de brigands. Le roi de Lahor, ami des jésuitos, mit à la disposition du P. Goès cinq cents soldats indiens. On s’arma de pied en cap, puis 0n so 14.
  • 212 UN MISSIONNAIRE DES INDES mit bravement en route, avec la ferme résolution d’exterminer tous les brigands qui paraitraient. Le moment d’utiliser lant de courage ne tarda pas à s’of- frir. Pendant que la caravane cheminait paisiblement lelongd’une vallée, quelques cavaliers débouchent tout à coup d’un ravin, en poussant de grands cris et en brandissant. de longs sabres. Ils fondent avec im- pétuosité sur les soldats indiens, qui sedébandent aus- sitòt et se sauvent au galop et en tumulte dans une forêt voisine. Le P. Goès et ses compagnons de route n’eurent qua suivre l’exemple de leurs défenseurs et coururent aussi se sauver dans d’épais fourrés. Les brigands s’élant retirés, il fallut plusieurs jours pour réorganiser la caravane, car les cinq cents sol¬ dats du roi de Labor avaient pris la fuite avec une telle énergie qu’ils s’étaient enfoncés bien avant dans Pintérieur de la forêt. Plusieurs même ne reparurent pas et manquèrent à l’appel lorsqu’il fallut se re- mettre en route. Cette première.aventure fit comprendre au P. Goès qu’il n’avait pas à compter sur sa nombreuse, mais peu vaillante escorte. Heureusement que les bandits de la contrée eurent le bon esprit de ne pas reparaltre, et la caravane arriva sans combat, mais épuisée de fatigues, dans le Caboul, ou la mauvaise saison les força de fairo un long séjour. L’escorte fournie par le roi de Lahor s’en retourna sans trop exciter les regrets du P. Goès. La façon don telle s’était conduile à la premiere alerte élait une démonstration plus que suffisante de sa complete inutilité. Le prètre grec nonnné Léon, ayant trouvé peu de son goút un sem- blable voyage, jugea à propos de profiter de l’occa-
  • A LA RECHERCHE DC CATHAY. 213 sion et de s’en retourner avec l’escorte. Le marchand Démétrius fut forcé, à causo de soa négoce, de s’ar- réter longtemps dans le Caboul, de sorte que le P. Goès se trouva réduit à n’avoir plus qu’un seul compagnon de voyage, 1’Arméaien Izaac. Mais ce néophyte aimant le niissionnaire d’une tendresse toute liliale, sou dé- vouement était sans bornes et son courage inébran- lable. Après sept mois d’attente dans le Caboul, une ca- i avane de marchands s’était enlin organisée. Le P. Goès se remit en route, accompagné de son tidèle Izaac. Les chemins ne présentèrent d’abord que peu de difficul- tes; mais à mesurequ’on avançait, les dangers et les latigues augmentaient aussi; bientôt on ne trouva plus devant soi que des montagnes escarpées, de grandes rivières et des torrents impétueux qu’il fallait franchir au péril de ses jours. La crainte des voleurs ne tarda pas à se joindre aux nombreux dangers de la route. La caravane venait de camper non loin de Samar¬ kand (1), lorsque legouverneur de la ville fit pré- venii les voyageurs qu’une horde do Tartares s’élail r V° lée et désolait le pays par le pillage et la dévas- tation. II lesengageait à se retirer dans la ville pour se mettre en súreté, leur promettant de les escorter lui-méme avec ses soldats et de les mettre à 1’abri de toute attaque. Les Tartares révoltés n’ayant pas de c ícvaux à leur disposition, il craignait qu’ils nes’em- parassenl de ceux de la caravane et qu’ils ne devinssent ainsi dans la suite plus redoutables pour la contrée. (í) Samarkand, à 1’est de Boukliara, de Tamerlan. fut la capitale du vaste empire
  • 214 UN M1SSIONNAIRK DES I.MlES Les marchands voulurent partir immédiatement pour fuir au plus tôt ce repaire de bandits. Le gouver- neur étant vivement intéressé à erapôcher les ré- voltés de s’emparer des chevaux de la caravane, n’hésita pas à 1’accompagner avec une nombreuse milice. A peine fut-on éloigné des murs de la ville, qu’on vit apparaitre au loin de fortes bandos do Tar- tares, qui avançaient d’un air menaçant. A cc spec¬ tacle, le gouverneur de Samarkand courut en loute hate avec ses soldats se cacher dans la ville. Les marchands, empêchés par 1’énorme quanlité de leurs bagages, ne purent adopter la tactique des militaires indiens. Ils songèrent done à repousser vaillamment 1’atlaque de 1’ennemi. Ayant réuni tous leurs ballots de marchandises, ils en firent des barricades, derrière lesquellos ils se retranchèrent, avec un amas conside¬ rable de cailloux qui devaient leur servir de projec¬ tiles lorsque les flèches de leurs carquois seraient épuisées. A la vue de ces soudaines fortifications, les Tartares envoyèrent des parlementaires pour donner I’assurance à la caravane que, bien loin de venir dans un but degression, ils étaient au contraire disposés à les accompagner pour les défendre contre toule al- taque. Ces protestations étaient évidemment trop bienveillantes pour qu’on pút s’y tier. Pendant que les parlementaires s’en retournaient vers leur camp, les marchands tinrent conseil entre eux, et décidèrent bravement qu’il fallait profiler de cet instant de tréve et s’enfuir comme on pourrait. A peine prise , cetto résolution fut exécutéo, et il y eut un grand sauve qui peut. Les marchands s’esqui- vèrent dans les bois voisins, abandonnanl leurs mar-
  • A LA RECHERCHE DU CATHAY. 215 chandisesaux bandits, qui emportèrent tranquillement (out ce qu’ils purenl. Comme ils revenaient pour prendre le reste, un chef de tribu vintleur faire làcher prise, favoriserle ralliementdes marchands, réorgani- ser la caravane ot la mettre en état de reprendre son chemia. Les voleurs du desert ayant été intimidés par la présence de ce vaillant chef de tribu, n’oserent plus attaquerouverlementles voyageurs. Ils secontentèrent de harceler 1’arrière-garde et de piller les retarda- laires. Uu jour que le P. Goès s’était un pen éloigné de la troupe, qualre brigands sortirent brusquement d’une embuscade et s’élancèrent sur lui pour le dé- pouiller. Mais le rnissionnaire trouva un bizarre et ingéuieux moyen de se tirer d’embarras. II leur jeta son riche bonnet persan, et pendant que les voleurs couraient après el so dispulaient cette magnifique au- baine, il pressa son cheval eteut le temps de regagner le gros de la troupe. La marche de la caravane fut une lutte perpétuelle centre les voleurs, les inondations, les monlagnes et les noiges. Avant d’arriver dans le royaume de Kasch- ghar, ces pauvres voyageurs eurent à escalader péni- blement durant six jours entiers une haute montagne, ou ils faillirent tous périr do froid et de misère; plu- sieuis liommes lurent gelés et quelquos-uns eusevelis sous des avalanches de neige. En longeant sur un étroit sen tier la rive escarpée d’un torrent, le íidèle compagnon du P. Goès, 1’Arménien Izaac, fit un faux pas et roula dansPablme. lleureusemenl qu’on put le retirer; mais il était si meurtri et si transi par le froid que durant six heures on locrut mort; les soins pleius
  • 216 ON MISSIONNAIKIJ DES INDES de tendresse quilui prodigua le P. Goèsle rappelèrent à la vie. Après le passage de la montagne, la route, au lieu de s’améliorer, devint si affreuse, si eucombrée de rochers anguleux incrustes de glace el de neige, qu’il élail presque impossible d’avancer. Six chevaux du P. Goès périrent à la peine. La caravane, profondé- ment découragée, n’avait plusdevantles yeux qu’une inort inévitable; car déjà la faim et le f'roid commen- çaient à lui faire sentir toutes les horreurs d’une déses- pérante agonie. Le P. Goes seul ne se laissa pas abat- tre. Plein de confiance en la miséricorde divine, il s’arme d’un courage surhumain et se traine en avant de ses malheureux compagnons de voyage. Après des efforts inoui's, il a le bonheur d’arriver à Yarkand, capitale du Turkestan ; aussitòtil s’empresse d’envoyer des chevaux et des vivres à la caravane, qui, ranimée et fortifiée par ce secours inattendu, put continuer sa route et parvenir jusqu’a la ville, oil l’attendait l’in- trépide missionnaire, Elle y arriva vers la fin de no- vembre 1603, dix mois après son départdu royaume de Labor. II. Yarkand, capitale du Turkestan, était à cetle épo- que une grande et llorissaute ville. 11 s’y faisait un immense trafic, et malgré l’effroyable difficulté des chemins, les marchands s’y rendaient de tous les points de l’Asie. Ceux qui avaienl le projet de pour-
  • A LA RECHERCHE DU CATHAY. 217 suivre leur route jusqu’au Cathay devaient s’arrêter là quelque temps et organiser une nouvelle caravane. Le roi du pays avait le monopole de ces sortes d’ex- pédilions. II vendait à très-haut prix le titre de chef de caravane, ou plutòtd’ambassadeur. Celuiqui avait acheté ce privilége avait le pouvoir de commander *
  • 218 UN MISSIONNAIRE 1)ES INDES sonime importante que lui devait une princesse de ces contrées. Nous avons oublié de dire qu’en traver- sant le royaume de Labor, le P. Goes avail rencontre une reine rausulmane qui revenait de faire un pèle- rinageà laMekke. Ayantétédétroussée par lesvoleurs, elle ótait, avec les gens de sa suite, réduite aux der- nièresextrémités etdans I’impossibilitede pouvoir re- gagner ses États. Le P. Goès, éinude compassion, avail mis généreusement à son service ies ressources donl il pouvaitdisposer, espérantque laloyauté musulmane saurait apprécier le dévouementet la charité du mis- sionnaira catholique. Peu de jours après son arrivée à Yarkand, le P. Goès, ayant confié ses bagages à son compagnon Izaac, s’était mis à la recherche de cette princesse, mèrodu roi de Khatan (1). Un mois s’etait déjà écoulé, et Goès n’avait pas encore reparu à Yarkand. On répandait le bruit qu’il avail élé massacré dans le Khatan par de fana- tiques musulmans, qui, furieux de nepouvoir le con- traindre à rendre hommage à Mahomet, I’avaient mis en pieces. Ces nouvelles plongèrent dans la désolation le pauvre Izaac; il était inconsolable de la perte de son maitre et passait les journées entières à verser des larmes. Les religious bouddhistes de Yarkand étaienl au contrairedans la joie, parco que, d’après les usages du pays, ils étaienl héritiers des merchandises et des bagages des voyageurs qui mouraient dans leur ville, sans y avoir de parents. Mais 1’arrivée subite de Goes vint tout à coup tarir les larmes d’lzaac et arréter la cupidité de ses prétendus héritiers. Son (1) Province du Turkestan.
  • A LA RECHERCHE DO CATHAY. 219 voyage, quoique long, avait été heureux. II rapportait non-seulement la sorame d’argent qu’il avait prélée à la reine, mais encore un magnifique cadeau du plus beau jade qu’il y eút dans le pays. C’était de quoi faire dans le Cathay une belle fortune. Huranl le long séjour que le P. Goes fut obligé de faire à Yarkand, il fut souvent en danger de perdre la vie par le fanatisme desmusulmans.Un jourun honime furieux entra brusquement chez lui, et lui appuyant son cimeterre sur la poitrine, le menaça de I’en per- cer sil ne rendait immédiatement horn mage au pro- phète Mahomet. Le courageux missionnaire le regarda avec un sang-froid accablant, écarta doucement son sabre et lui dit : Va-t’en, je ne connais pas Mahomet. Une autre fois on le fit assister à une discussion reli- gieuse, oil sa profession de foi chrétienne excita une telle fureur qu’on voulut le metlre en pieces. Son calme imperturbable et quelques paroles prononcées avec dignité suffirent pour calmer la tempôte. Enfio, la grande caravane qui devait partir pour le Cathay fut définitivement organisée. Elle avait à sa t^te un riche marchand de la villc qui avait acheté du roi le litre de capitaine des voyageurs. Lc P. Goès s’élait abstenu par prudence de manifester son projet de faire partiede (’expedition. Le capitaine, quidésirail beaucoup avoir en sa compagnie un homme d un caractere à la fois si énergique et si sage, alia io trou- 'er et lui demanda s’il ne voudrait pas êtredu voyage. n ne pouvait faire à Goès une proposition plus agi cable; cependant il voulut se faire prior, et s’ar- rangea de façon qu’il parut, aux yeux de la caravane avoir accordé une favour plutòt qu’en avoir accepté
  • 220 UN MISSIONNAIRE DES INDES une. II témoignadone peu d’empresseraent, fit méme bieutòt lantde difficultés, quele capitaine eutrecours à I’intervention du roi pour le décider à se mettre en route. II consentit eníin à faire le voyage, mais à condition que le roi lui donnerait des lettres spéciales de protection pour toute 1’étendue de ses États. Les amis que le P. Goes s’était fait durant son long séjour à Yarkand cherchèrent à le dissuader d’entre- prendre un si périlleux voyage. Ils lui Grent un ta¬ bleau effrayant des dangers inévitables auxquels il s’exposait. A les entendre, il avait mille chances de périr, tué par le froid, par la faim ou par le fer des brigands; ils lui prédisaient méme qu’il serait assas- siné par ses compagnons de route, musulmaus fana- tiques, qui n’auraient pas la patience de voyager longtemps avec un chrétien. Toutes ces considérations furent incapables d’ébranler le courage du P. Goès. Il avait promis de rejoindre ses confreres de Péking, de voirde ses propresyeux si le Cathay de Marco-Poío n’était pas la Chine des Portugais. Il devail done aller jusqu’au bout de son entreprise; la mort seule pouvait 1’arrêter. La paravane se mit en route et ne tarda pas à s’en- foncer dans ces steppes immenses de la Tartarie, oix la so¬ litude la plus profonde avait remplacé le long et terrible fracas des grandes guerres do Tchinguiz-Khan. Nous ne nous arróterons pas à décrire les bizarres ou dou- loureuses péripéties d’une semblable pérégrination. Nous avons essayé ailleurs de faire le tableau des épreuves et des misères que le voyageur rencontre à chaque pas dans ces contrées inhospitalières. Un jour que la caravane cheminait lentement dans
  • A LA RECHERCHE DU CATHAY. 221 une large vallée, on aperçut à l’horizon comme une multitude d’hommes et de chevaux se mouvant sur les flancs d’une colline et paraissant se diriger vers la caravane. La vue des homines dans les steppes de la lartarie au lieu de rassurer est au contraire une source d effroi, car on pense toujours avoir affaire à des en- nemis. Ledéfiance s’empara en même temps des deux troupes, et elles s’arrêtèrent pour observer leurs mou- vemenls réciproques. Comme on se faisait peur mu- tuellement, il était à présumer que les deux troupes etaienl composées de gens honnôtes, et non de bri¬ gands. On avança done de part et d’autre, et bientôt les deux caravanes, celle qui allait au Cathay et celle qui en revenait, se trouvèrent môlées ensemble et s’ac- cablèrent de questions sans que personne prlt grand soin defaire les réponses. La vallée étant spacieuse et pourvue d’assez abondants pàturages, on campa en¬ semble, afin de pouvoir raconter à loisir les nouvelles de 1’Orient et de 1’Occident. Le capitaine des marchands qui revenaient du Ca¬ thay s’entretint longuement avec le P. Goes. II lui raconta que durant son séjour à Khanbalu il avail logé dans 1’hòtel des ambassadeurs avec un savant religieux de 1’Occident nommé Li-Ma-teou (Matthieu Hicci). On sait qu’en effet le P. Ricci à son arrivée à Peking avait habilé avec des étrangers venus de j Indo et du lurkestan. II n’y avaitdonc plusdedoute; ° Cathay, c’était la Chine, et Khanbalu était Péking. Le capitaine des marchands donna au P.Goès des détails p eins d intérét sur 1’inlluence dont les missionnaires jouissaient à la cour; il lui dit qu’ils avaient offert à 1 empereur une horloge, une épinette et plusieurs
  • 222 UN MIS9I0NNAIRE DKS 1NDES autres objets de cufibsité qu’ils avaient apportés de I’Occident; quo les princes, les magistrals e( lepeuple los avaient en grande estime et vénération , et qu’ils faisaientà Khanbalu de nombreus prosélytes. II montra enfin au P. Goès une lettre qu’il conservait précieuse- mentdans une bourse; il I’avait ramassée aux envi¬ rons de la résidence du P. Ricci, parmi un las de ba- layures et de débris de papier. II la gardail pour avoir à montrer à ses amis un spécimen de 1’écriture en usage parmi les étrangers nouvellemenl établis dans le royaume de Cathay. La lettre était écrite en portu- gais. Ces précieuses nouvolles comblèrent de joie le P. Goès et son fidèle compagnon Izaac. Ils sentirent leur courage se fortifier, et tout leur fit espérer de voir bientôl à Péking lours confrères, el de so reposer dans la mission catholique do leurs longues fatigues. La nuit presque tout entière s’étanl écoulée en causeries, aussitôt que le jour parut, on plia les tentes, les ba- gages furent placés sur les bôtesde somme, et les deux caravanes se séparèrenl pour reprendre chacune leur route, l’une vers la Chine et l’autre vers les Indes. A Tourphan , villa célebre de la haute Asie, la ca- ravane de Goès dut s’arrêter plusieurs jours, afin de taire de nouvelles provisions et do prondre des passe- ports pour la Mongolia. Le souverain de cette contrée s’entoura d’un pompeux appareil pour dislribuer aux marchands leurs passe-ports. II avait réuni dans son palais tous les liauts fonctionnaires de la ville, et lors- qu’il fit dresser par sou premier secretaire la liste des voyageurs, il s’arréta au nom d’Abdula-Isai, nom arménien qu’avait adopté le P. Goès, et qui signifie
  • A LA RECHERCHE DTJ CATHAY. 223 maitre ehrétien. Tous les membres fie 1’assembléepro- fessaient I’islamisme : aussi leurs visages s’animerent aussilôt, et leurs yeux enflammés de courroux se fixè- rent sur Goès comme sur un ennerai. Le souverain conserva plus de calme et se contenta de faire observer an missionnaire calholique qu’ayant à traverser des pays habités par des disciples de Mahomet, il ne lui serait pas prudent d'adopter le tilre de ehrétien. Je vaisécrireton nom , dit-il, veux-tu queje retranche ta qualitédeehrétien. —Non, s’écria Goès avec fermeté, écrivez queje suis ehrétien; e’est un titre dont je suis honoré, je 1 ai toujours porté, et nul danger, même la certitude de la mort, ne saurait me le faire abandon- ner... A ces mots un vónérable vieillard se leva, prit son bonnet et le jeta à terre en s’écriant : Honneur au íidèle croyant, à I homme courageux qui ne craint pas de publier sa foi! Se tournant ensuite vers le P. Goès, il lui fit une inclination profonde, et 1’assem- blée tout entière parut partager les sentiments du vieillard. Une foi sincère et courageuse excite toujours, sinon la sympathie, du moins l’admiration des gens de cceur. Le respect humain, au contralre, scandalise même les incroyants et fail mépriser ceux qui en onl la faiblesse. III. Ge Tourphan la caravane se rendit à Hamil, et de íiamil elle descendit le plateau de la haute Asie en se dirigeant vers le sud pour gagner les frontières de la
  • 224 VN MISSIONS AIRE DES INDES Chine. Durant ces longues courses à travers les vastes plaines de la Tartarie, on rencontrait assez souvent des cadavres de voyageurs massacrés par les brigands dont le pays était infesté. On ne pouvait s’engager dans les steppes qu’en grande troupe, et encore fallait-il user de précautions pour ne pas se laisser prendre à l’improviste. Pendant que le gros de la caravane s’en allait le long des vallées , de nombreux cavaliers par- couraient en éclaireurs le liaut des inontagnes, scru- taient attentivement le désert, et donnaient l’alerte à la moindre apparition suspecte. Souvent mênie on n’o- sait pas voyager pendant le jour; on attendait que la nuit fút close, alors seulement on quittait le campe- raent et on avançait sans bruit et à la faveur des té- nèbres. Une nuit le P. Goès tomba de cheval, et, coniine il était un peu écarté de la troupe, personno ne s’en aperçut. Sa chute fut si violente qu’il en éprouva un évanouissement et ne put se relever. Cependant la caravane allait toujours, et ce fut seulement longtemps aprèsque 1’Arménien Izaac s’aperçut que le cheval de son maitre était sans cavalier. II rebroussa chemin, plein d’anxiété, et chercha le P. Goès sans trop savoir ou il devait diriger ses pas, car dans ces vastes soli¬ tudes il n’y a pas de route tracée, et l’on peut facile- ment s’égarer. Enfin il entendit une voix qui invoquait en gémissant le nom du Sauveur; il se précipita de ce côté et trouva le pauvre missionnaire qui se trainait péniblement et avait déjà perdu l’espoir de rejoindre ses compagnons. Izaac le prit en croupe, etaprès avoir longtemps erré, ils purent, quand le jour parut, re- connaitre les traces de la caravane et gagner le cam- pement.
  • A LA RECHERCHE DD CATHAY. 225 La caravane no tarda pas à s’engager dans les dé- serts de Gobi, immenses plaines sablonneuses oil on no rencontre pas un brin d’herbe, pas une source d’eau vive. Nous avons nous-mêmes traversé cette mer de sable mouvant et tellemenl fin, qu’en le touchant on le sent couler entre ses doigts comine un liquide. L’as- pecl triste et monotone de ces iuimeuses sablières n’est interrompuquepar les vestiges de quelques petits insectes, qui,dansleursébats capricieuxet vagabonds, décrivent mille arabesques sur ce sable blanchâtre, et d’une si grande lénuité, qu’on pourrait suivre tous les tours et détours d’une fourmi sans jamais en pordre les traces. Après avoir supporté durant plusieurs jours les horribles tourmentsde la soif, lo P. Goes arriva enfin a Kia-yu-Kouan, ville frontière de l’empire chinois, située vers la pointe nord de la province du Kan-Sou, à l’endroit môme oil finit la grande muraille. Get ou- vrage fameux, dont on a tant parlé , sans pourtant le connaitre suflisamment, mérite que nous en disions quelques mots. On sait que 1’idée d’élever dos mu- railles pour se forlitier contre les incursions des en- nemis n’a pas été parliculièro à la Chine ; 1’antiquilé nous offre plusieurs exemples de semblables travaux. Outre ce quifut exécuté en ce genre chez les Syriens les Égyptiens et les Mèdes, une muraille futconstruite en Europe, au nord de la Grande-Bretagne, par ordre de l’empereur Septime-Sévère. Cependanl aucune nation n’a rien fait d’aussi grandiose que la grande muraille élevée par Tsin-Che-Hoang-Ti, l an 214 de Jésus-Christ; les Chinois la nommcnt an-Li-lchang-l'ching, le grand mur de dix mille 15
  • 226 PN MISSIONNAIRE DES INDES lieues. Un nombre prodigieux d’ouvriers y fut em- ployé, et les travaux de celte entreprise gigantesque durèrent pendant dix ans. La grande mnraille s’étend depuis le point le plus Occidental de la province du Kan-Sou jusqu’à la mer Orientale. [/importance de cet immense travail a été différetnraentjugée par ceux qui ont écrit sur la Chine. Les uns 1’ont exalté outre mesure, et les autres se sont efforcés de le tourner en ridicule; il est à croire que celte divergence d’opinions vient de ce que chacun a voulu juger de 1’ensemble de 1’ouvrage d’après l’é- chantillon qu’il avait sous les yeux. M. Barròw, qui vint en Chine en 1793 , avec lord Macartney, en qua¬ lity d’hisloriographo de l’ambassade, a fait le calcul suivant : II suppose qu’il y a dans l’Angleterre et l’Ecosse dix-huit cent mille maisons. En estimant la maçomierie de chacune à deux mille pieds cubes, il avance qu’elles ne contiennent pas autant de maté- riaux que la grande muraille chinoise, qui, selon lui, suffiraient pour construire un mur capable do faire deux fois le tour du globe. Évidemment M. Barrow a pris pour base de son calcul la grande muraille telle qu’il a pu la voir au nord de Péking; la construc¬ tion en est réellemenl belle et imposante; mais il ne faudrait pas croire que cette barrière élevée conlre les irruptions des Tartares, est dans touto son étendue également large, haute et solide. Nous avons eu oc¬ casion, durant nos voyages dans la haute Asie, de la traversersur plus de quinze points différents, plusieurs fois même nous avons suivi sa direction des jours enliers sans jamais la perdre de vue; souvent au lieu de ces doubles murailles crénelées qui existent aux
  • A LA HECHERCHE DD CATHAY. 227 environs de Péking, nous n’avons rencontré qu’une simple maçonnerie, el quelquef'ois qu’un modeste mur eu terre; il nous est même arrivé de voir cette fa- meuse muraille réduile àsa plus simple proportion el umquement composee de quelques cailloux amon- celés. Quant aux fondements dont parle M. Barrow, et qui consisteraient on grandes pierres de taille cimen- tées avec du mortier, nous devons avouer que nulle part nous n’en avons trouvé de vestige. On doit con- cevoir dailleurs que Tsin-Clie-Hoang-Ti, dans cette grande eutreprise, a dfi ualurellement s’appliquer à fortifier d une manière spéciale les environs de ia ca¬ pitule de 1 empire , point sur loquol se porlaienl tout dabordles hordes tarlares. On pourrait encore sup- poser que les mandarins charges de faire executor le plan dos fortifications , ont dii diriger consciencieuse- ment les travaux qui se faisaient, en quelque sorte, sous les yeux de i’empereur, et se contentor d elever un simulacre de muraille sur les points les plus éloi- gnés, et qui, du reste, avaient peu à craindre des Tarlares, comine par exemple les frontières de 1’Or- tous et du Kan-Sou, suffisamment protégées par le fieuve Jaune et le grand desert de Gobi (1). Dès que le P. Goès fut arrivé à Kia-yu-Kouan, il n’eut plus à redouter les bandits du Turkestan et de la Tartarie. La soif, la faim, le froid, loutes les mi- sères de cel épouvantable etlong voyage avaient dis- paru; il se trouvait au milieu d’uu peuple plein d’ur- banité el de courtoisie, dans une ville opulenle, oil abondaient les divers produits des arts, do Tindustrie (1) Voyage au Thibet, t. Il, p. 53. ' 15.
  • 228 UN MISSIONNAIRE DES INDES et de l’agriculture. Tout le conforlable de la civili¬ sation avail remplacé la vie sauvage. et aventureuse du désert. Malgrécette notable transformation, le temps du calme et du repos n’dtait pas encore arrivé. Goès n’avait plus à craindre, il est vrai, d’être arrêté dans sa marche par les montagnes et par les fleuves, ou de se voir audacieusement attaqué et détroussé par les brigands, mais il était à la merci d’une bande de vo- leurs aux manières élégantes et polios, qui ailaient es- sayer de le piller adroitement et de lui créer mille petiles difficultés pour rémpécher d’arriver au terme de son voyage. Kia-yu-Kouang était le rendez-vous de tous les étrangersqui ailaient par terre dans le Cóleste Empire. Cette grande ville était, comine aujourd’hui Khiaktha du còté de la Sibérie, divisée en deux parties distinc- tes; daiis l’une résidaient les Chinois^ et dans 1’autre les étrangers. Pendant le jour on se réunissait pour trafiquer et trailer les affaires, et aussitòt que le soleil était couché, chacun se retirait dans sa ville. L’am- bition des marchands étrangers était de traverser I’empire, d’aller vendre leurs merchandises à Péking et de rapporter au retour des produits chinois. Les ambassades seules avaient le droit de faire ce voyage; elles étaieut défrayées en route, hébergées gratuite- ment dans lacapitale et dispensées des fraisdedouane, parce qu’elles étaient censées apporter le tributà l’em- pereur. Aussi tous les marchands del’Asio quise ren- daient à Kia-yu-Kouang cherchaient-ils à s’organiser en ambassades pour profiler de ces nombreux privilé- ges. Les mandarins chinois nedemandaient pas raieux que d’enlrer dans leurs vues, pourvu qu’on les payâl
  • A LA RECHERCHE DD CATHAY. 229 généreusement et qn’on leur fit une large part dans les profits. Ils fabriquaient, de concert avec les mar- chands, des lettres de créance; souvent ils inventaient a plaisir des souverains et des royaumes qui n’avaient jamais existé, et lorsque tout était bien organisé con- formément aux rites, on envoyait une dépôche à Pé- king pour informer I’empereur qu’un monarque étran- ger avait envoyé une ambassade et qu’il implorait la faveurd offrir Ietributau Fils du Ciel. L’empereur, qui aimait à se considérer comme le suzerain de tous les rois de Ia terre, ne pouvait qu’être extrémement flatté de ces hommages; il accueillait noblement ces ambas- sadeurs de conlrebande, les faisait traiter avec dis¬ tinction, etne manquait jamais de lescombler de riches présents en retour du prétendu tribut qu’ils avaient apporté, de telle sorte que c’élait la cour de Péking qui en réalité était devenue tributaire des étrangers. Mais ces arrangements flattaient son orgueil et ser- vaient en même temps d’une manière merveilleuse la cupidité des marchands et des mandarins. IV. Le P. Goes eut à Kia-yu-Kouan de nombreux ren- seignements sur la position de ses confreres de Péking et sur la mission florissante qu’ils y avaient fondée; il brulait du désir d’aller les rejoindre et de se reposer un peu de ses longues fatigues dans le calme de leur résidence. Mais les mandarins étaient impitoyables, et
  • •230 UN MISSIONNAIRE DKS WllES ne voulaient lui vendre qu’a un prix exorbitant le privilege de continuer sa route à force de sacrifices. II obtint pour tan t la permission d’aller jusqifà Sou- Tclieou, ville importante du Kan-Sou, mais encore éloignée de Peking de plus de trois mois de marche. Ayant eu à Sou-J'cheou do nouvelles difficultés avec les mandarins, il prit le parti d’eorireau P. Ricci pour le prévenir de son arrivóe et le prior de lui obtenir, par son credit, I’autorisation d’aller le rejoindredans la capitale de I’empire. Malheureusemont ces letlres n’arrivaient pas à leur destination, et le P. Goès se morfondait à Sou-Tcheou dans une longue et dou- loureuse altente. De leur còté les missionnaires de Péking étaient en proie à de cruelles inquiótudes, car ils avaient appris, par une lettre du supérieur de la mission deslndes, que le P. Goès eu était parti au mois de février 1603 pour aller les rejoindre. En 1606 on n’avait encore reçu aucune nouvelle de cette péril- leuse expédition. Au mois de novembre de la même année une lettre du P. Goès arriva onfin à la residence des mission¬ naires do Péking. On comprend quelle ful leur joie en apprenanl que cet intrépide confrere, qu’ils croyaienl moi l depuis longtemps, était dans la province du Kan- Sou, et qu’ils pourraient bientôt recuei I lirdesa bouche les détails intéressants de cette mémorable pérégrina- tiou. Le P. Ricci s’empressa de lui envoyer le frère Ferdinand, jeuue Chinois qui avait fait son noviciat à Péking et était entre dans I’ordro des Jésuiles. II était accompagné de ijuelques néophytes qui devaient laire au missionnaire uno petite escorte et l’emraener à Péking. Le p. Ricci avait pensé que, pour jilus de sé-
  • A LA RECHERCHE DU CATHAY. 231 curité, il valait mieux l’envoyer prendre par un con- frère chinois que par un Européen. Le Irère Ferdinand se mil en route pour la province du Kan-Sou, et il chemina avec assez de célérité jus- qu à Si-ngan-Fou, capilale du Chan-Si. Là un des néophytes qui l’accompagnaient se sauva, sans qu’on put se mettre sur ses traces, et comme il était plus chinois que chrélien, il avait emporté la bourse de la communauté. Sans^irgent il u’est pas aisé de voyager, surtout en Chine, oil 1’hospitalité esl très-peu en hon- neur. Le frère Ferdinand dul done s’ingénier, et à force de patience, de mortifications et de savoir-faire, il arriva à Sou-Tcheou vers la fin de mars 1007.11 y avait près de quatre mois qu’il était parti de Peking. Le P. Goès n’avait pu résister plus longtemps à ce long enchainement de souffrances et de tribulations. Le frère Ferdinand le trouva étendu sur un grabat, épuisé par une cruelle maladie et prètà rendre le der¬ nier soupir. L’Arméuien Izaac, toujours plein de dé- vouement pour son maitro, était à ses ctyés, plongé dans une amòre désolation. Aussitòl que le moribond entendit qu’on le saluait on portugais, qu’on lui par- lait de ses confreres de Péking, il sembla se réveiller d’une profonde léthargie, et ses forces se ranimèrent peu à peu. Cette langue de la patrie, qui résonnait à son oreille, était comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son àme pour I’illuminer et la vivifier. Ferdinand lui ayanl présenlé la lettre du P. Ricci, il la lul avec une douce émotion , puis lorsqu’il eut fini, d versa d’abondantes larmes, des larmes de joie et de cousolatiou. Les détails qu’il venait de lire sur les succès apostoliques de ses írères allégèrenl ses souf-
  • 232 UN MISSIONNAIKE 1>ES INDES Irances, lui Hrent envisager la mort avec une douce sérénitó, et il s’écria comme le vieillard Siméon : « Maintenant, Seigneur, vousrenvoyez votre serviteur « en paix selon votre parole, parce que mes yeux ont « vu votre salut. » Ses yeux, en effet, avaient vu dans la lettre de 1’apòtre de la Chine que la lumière de TÉvangile se révélait aux nations les plus reculées et que le jour de la rédeinption semblait luire pour cespeuples du Cathay qu'il étaitvenu chercherdes ex- trémités de l’lnde. Cette vive émotion, qui I’avait ra- nimé un instant, acheva de lui enlever le peu de forces qui lui restaient; bientôt il n’entendit plus les paroles de Ferdinand, il ne pouvait plus méme relire la lettre du P. Ricci, mais il la garda pressée sur sa poitiine, et mourut ainsi avec les plus vifs sentiments d affection pour les apôtres qui travaillaient avec tant de zèle à la gloire de Dieu et au salut des âmes. II avail accompli avec une porsévérance et un courage inébranlables la mission qui lui avait été conhée; son voyage avait mis hors dedoutePidentité du Cathay et de la Chine, de Khanbalu etdePéking. De nos jours, de savants orienlalistes ont fait à cesujet de longues dis¬ sertations qui ne valent assurément pas la démonstra- tion du P. Goes. 1 endant la maladie de cet intrépide missionnairo, plusieurs habitants de Sou-Tcheou lui témoignèrent beaucoup d’intérét et le soignèrent avec une remar- quable assiduilé. Mais leur charité n’elait ni bien pure ni bien désintéressée. lis le pillèrent avec d’autant plus d’effronterie qu’ils voyaient sa maladie faire plus de progrès. Ses meilleurs morceaux de jade disparu- rent, et ce qu’il y eut surtout d’a jamais regrettable ,
  • A LA RECHERCHE DC CATHAY. 233 c’est qu’on lui enleva son journal tie voyage, oil se trouvaient sans doute, sur les pays qu’il avait par- courus, des notions précieuses et du plus vif intérét. Les quelques détails que nous avons rapporlés ont été recuei 11 is par le P. Ricci de la bouche mêrae de l’Ar- niénien Izaac, qui continua sa route jusqu’à Péking en compagnie du frère Ferdinand. Cel infatigable corapa- gnon du P. Goès se reposa un mois auprès du P. Ricci, puis il reprit son bâton de voyageur et traversa l’em- pire chinois tout entier du nord au sud jusqu’a Ma¬ cao. De la il s’embarqua pour les Indes; chemin faisant il fut pris el fait prisonnier par un corsaire hollandais; les Portugais de Malacca le rachelèrent, et lui fourni- rent les moyens de retourner, après mille vicissi¬ tudes , auprès des missionnaires qui l’avaient choisi pour accompagner le P. Goes. Aujourd’hui on estplein d’admiration pour ceux qui ont pu surmonter quel¬ ques difficultés en parcouranl les pays étrangers, raais que sont-ils en comparison de ces hommes d’autre- fois, dont la Constance et 1’énergie étaienl loujours invincibles et que la mort seule pouvait aballre ? V. A la mème époque oil le P. Goes terminait sa labo. licuse carrière aux fronlières de 1’empire chinois, un autre missionnaire rendait aussi son àme à Dieu dans la mission de Nan-Tchang-Fou, oil il avait résidé pendant plus de dix ans : c’était le P. Soerius, dont le zèle tout apostolique avait amené à Ia connaissance du
  • 234. UN MISSIONNAIRK DKS 1N1)ES vrai Dieu un grand nombre de Gbinois. Sou corps fut transporte à Macao pour être enseveli dans la sepul¬ ture des jésuites, au collége de cette ville. Ceux qui 1'urent chargés de conduire le cercueil eurent à eu- durer en route des peines et des difficult, connue si on ehtétéau temps d’une persecution générale. Chose étrange, pendant méme que les missionnaires étaienl publiquement établis sur plusieurs points de I’empire et qu ils élaient connus de tout lo monde, des manda¬ rins com me du peuplo, jamais ils no jouissaient d’une paix parlaite et assurée. Quoique protégés ouverte- ment par les premiers magistrals, ils avaieut toujours a lutler contre des ennemis qui apparaissaient soudai- nement au moment oil on s’y attendait le moins. La classe des lettrós ruinés et affamés était celle qui se montrait la plus hostile. Le nombro des bacheliers est tròs-considérable en Chine; mais faute de ressources, soit pécuniaires, soil intellectuelles, il en est très-peu quipuissent parvenir aux grades supérieurs, et par suite aux fonctions publiques. Ceux qui sonl dans 1’aisance jouissent à loisir du bonheur incomparable de porter un globule doré au haut de leur bonnet et de se distinguer ainsi do la foule. Ils aiment les reunions, les parades et les cérémonies publiques, oil ils se font ordinairement re- marquer par un grand étalage de prétentions. Quel- quefois ils s’occupentdelittérature pardésoeuvrement, composent quelques petits romans ou des pieces de poásie, qu’ils lisent à leurs confrères, dont les éloges ne tarissent jamais, à condition, bien entendu, qu’on leur rendra la pareille. Quaniaux lettrés pauvres etsans emploi, ils formeut
  • A LA RECHERCHE HU CATHAY. 235 dans I’erapire une classe à pari et mènent une exis¬ tence indéfinissable. D’abord tout travail pénible ost en dehors de leurs goúts et de leurs habitudes; s’oc- cuper d’industrie, de commerce ou d’agriculture se- rait trop au-dessous de leur mérile et de leur dignité. Ceux qui tiennenl le plus à gagner sérieusemenl leur vie se font maitres d’école et medecins, ou chercheut à remplir quelquo emploi subalterne dans les Iribu- naux; les autres mènent une vie Irès-aventureuse, on exploitant le public de mille manieres. Ceux des grandes villes ressemblent beaucoup à des gentils- hommes ruinós ; ils n’ont d’autre ressource que de se visiter les unsles autres, pour s’etinuyer à frais com- muns ou se concerter sur les moyens à prendre pour ne pas mourir de faim. 11s s’en tirent ordinairement en faisant des avanies aux riches et quelquefois aux mandarins pour leur extorquer de l’argont. Comme ces derniers ont souvent de gros péchés d’adminislra- tion sur la conscience , ils n’aiment pas trop à avoir pour ennemis des bacheliers inoccupés et afíamés, et toujours disposés à ourdir quolquo intrigue, à dres¬ ser quelque guet-apens. Los procès sont encore une de leurs grandes ressources; ils s’appliquenl à les fo- menter, à envenimer les parties; puis ils se chargeut, moyeunant une honnéte rétribution, de leur parler la paix, comme ils disent en leur langage, et de leur fairedes commentaires sur le droit. Ceux dont 1’ima- giuation n’est pas assez vivo et féconde pour leur lournir tousees moyensd’industrie, cherchent a vivre do leur pinceau, qu’ils manient, pour la plupart, avec une admirable habileté. Ils exploitent un petit com¬ merce de sentences, écrites en beaux caracteres sur
  • 236 UN MISSIONNAIUE DES INDES des bandes de papier peint, et dont les Chi hois font une prodigieuse consummation pour orner lcurs portes el 1’intérieur de leurs appartements. II serait superllu d’ajouter queles litterateurs incompris du Céleste Em¬ pire sont naturellement les agents les plus actifs des sociétés secrètes et les agitateurs du peuple en temps de révolution. La proclamation, le pamphlet et lo placard sont des armes qu’ils manient pour le moins aussi bien que leurs confreres de l’Occident (1). Tels étaient les ennemis implacablesdes missionnai- res. Ils lançaient contreeux des libelles passionnés, oil ils atlaquaient violemment leur religion ou tout sim- plement leur qualité d’étrangers. On inventait des calomnies habilement arrangées, on surexcitait l’es- prit jaloux et soupçonneux de la multitude, et de là naissaient une foule d’embarras et de procès qui ra- lentissaient le progrès des conversions. Les catéchu- mènes craintifs et pusillanimes s’éloignaient de peur d’etre compromis, et les néophytes chancelaient sou- vent dans leur récente profession de foi. Malgré ces obstacles de tous les jours, 1’Église de Jésus-Christ prenait en Chine d’heureux accroisse- ments. La semence évangélique, quoiqu’elle ne rap- portât pas encore au centuple, ne tombailpas toujours sur une terre inféconde, et tout faisait espérer qu’a force de persévérance et de labour le temps de la grande moisson arriverait. Les premiers champs qui avaient été cultivés s’agrandissaient et se fertilisaienl. Quelquefois, lorsqu’une bonne occasion se présentait, on allait s’occuper du défrichement de quelque terre (1) Empire Chinois, t. II.
  • A LA RKCHERCHK DU CAT11AY. 237 inculte. Tolle fut l’entreprise du P. Cataneo àSchang- Hai, oil l’appela le docteur Paul. Nous avous déjà dit quo cet illustre et fervent néophyte avait été obligé de quitter Péking, oil il était membre de 1’Académie des Han-Lin, pour aller passer trois années de deuil dans sa famille à cause de la mort de son père. On sait que pendant ce temps les Chiuois ne pep yen t exercer aucun office public. Un mandarin est obligé de quitter sa charge, uu ministre d’Etat de renoncer a I administration des affaires, pour vivre dans la re- traite elpleurer ses morts. II ne doit rendre aucune vi¬ site , et ses relations officielles avec le monde sont in- terrompues. La dynastie actuelle a réduit le grand deuil à vingt-sepl mois en faveur des fonctionnaires du gouvernement. Hiu-Paul était de Schang-Hai, ville de troisiòme ordre située sur le bord de la mer, en face des lies du Japon. De tout temps ce point a été très-imporlant pour le commerce. Au moyen Age les navires arabes se rendaient en grand nombre dans ce port, eton sail que de nos jours il a été ouvert au commerce de l’Oc- cidenl, et qu’il a acquis une très-grande importance par la construction d’une ville européenne qui s’est élevée en peu de temps à còté de la cité chinoise. Le docteur Paul ayant prié le P. Cataneo de venir évan- géliser son pays natal, la famille Hiu tout entièro ne ‘arda pas à se convertir au christianisme. La resi¬ dence princière de cet éminent personnage était si¬ tuée aux environs de la ville, sur le bord d’un canal ailificiel qui communique avec le fleuve Bleu, dont 1 embouchure est à Schang-Hai. On avait fait Cons- truire dans cette riche habitation une chapelle, ou les
  • UN M1SSI0NNAIRE DES INDES 238 offices se faisaient avec pompe et attiraient lous les Chinois distingues do la ville. Le docteur Paul exer- çait par sa haute position, etsurtout par sa science et sa verlu, une si grande influence sur ses concitoyens, quesamaison devint bientôt le centre d’une chrétientó florissante... Deux siècleset demi plus tard, en 1850, nous avons eu occasion de visiter les descendants de cette illustre famille... Quelle triste et douloureuse transformation! Nous les trouvámes obstinés dans 1’apostasie et plongés dans la misère la plus abjecte. Nous aurons à en parler dans la suite de cette his- toire. Les ouvriers évangéliques répandus dans PEmpire Céleste travai I laient tous avec ardeur et dóvouement à la mission qui lour avait été confiée; mais on peul dire que Poeuvre èntière de la propagation de la foi reposait plus particulièremcnt sur le P. Ricci. Ses relations avec la cour et les grands dignitaires de Pern- pire exerçaient une immense iufluence sur tous les succès que ses confrères oblenaient à Schang-Hai, à Nanking, à Nan-Tchang-Fou, à Tchao-Tcheou et à Peking. Dans tous les démélés que les missionnaires avaient avec les mandarins, ilsn’avaieut qu’a pronon- cer le nom de Lv-Ma-Teou (Matthieu Ricci), et les difficulty cessaient. On redoutait de faire de l’oppo- sition à des hommes qui avaient à Peking un si puissant protecleur. Mais co n’etail passeulement par I’inlluence de sa position que le P. Ricci faisail pros- pórer les missions do Chine, it était lui-même le mis- sionnaire le plus actif et le plus infatigable. Catéchiser les catécbumènes, exhorter les néophytes, instruire les infidèles, étaient ses occupations de tous les jours.
  • A LA RECHERCHE DO CATHAY. 239 II composait en outre des livres admirables, et faisait construire unegrande église dont il dirigeait lui-môme les travaux. Sa correspondance incessante avec ses confrères dont il était le supérieur, ses relations assu- jettissantes avec la cour, taut d’occupations diverses et de sollicitudes épuisèrent promptement ses forces. VI. be 3 inai 1610, le P. Matthieu Ricci fut obligé de s alitor. Ses confrères pensant qu’il avail seule- ment un accès de migraine, conime il en éprouvait souvent, il leur déclara avec sang-froid qu’il était atteint niorlellement. Le raal, en effet, fit de rapides progrès, et le sixiènie jour il se disposa à recevoir le saint vialique. Quoiqu’il fât très-affaibli et en proie à fie grandes souffranees, anssitòt qu’il vit entrer danssa chambre le saint sacrement, cet apòtre, dont la foi avail toujours été si vive et le courage si ardent, se précipita hors de son lit et se jela à genoux pour com- •nunier; les assistants fondaient en larmes. Après avoir reçu le pain des forts avec une lendre dévotion il tomba dans le délire et toute la journée il s’enlre- llnt de ses chers néophyles, de la conversion des Chi no is, et des espérances qu’il avait toujours noun'ies ainener à Jésus-Christ I’empereur lui-môme. Le len- 1 eniain il bénit ses qualre confrères agenouillés de- Vai't son ht el leur donna divers conseils pour fairo prospérer la mission. L’un d’eux iui dit : « Compre- « nez-vous bien, mon père, en queMieu vous nous
  • 24-0 UN MISSIONNAIIU; 1>ES INDES « abandonnez? — Oui, répondit-il, je vous laisse de- « vant une porte ouverle à de grands mérites, ruais « non sans beaucoup de travaux et de perils... » Le llinai 1610, ilrendit tout doucementsonâmeàDieu, à 1’âge de ciuquante-huit ans. La mort du P. Ricci fut un grand deuil pour toutes les missions de Chine. Les néophytes de Peking le pleurèrent amèrement, carils senlaientqu’ils venaient do perdre un père qui les avait engendrés à la foi chrétienne, qui les avait aimés de toute son áme el de toutes ses forces. La ville tout entière sembla prendre part à leur douleur; dans les rues on n’entendait que ces paroles... « Le saint de l’Occidenta salué lo sie- « cle... Le grand saint est monté au ciel... » Les mandarins civils et militaires, leslettrés, les membres de 1’Académie des Han-Lin , les hauls dignitaires des cours souveraines, tous se pressèrent aux funé rail les de cet illustre missionnaire pour rendre hommage à sa verlu el à sa science. Son corps fut déposé dans un magnifique cercueil. Un riche néophyteen fit les frais, et on le conserva, selon l’usage chinois, dans une salle de la residence des missionnaires, en attendant 1’époque de la sépulture. Les corps des missionnaires mortsdans les provinces méridionales avaient été transportes à Macao pour ôtre ensevelis dans la maison des jésuiles. Peking était trop éloigné do la colonie portugaise; on désirait d’ailleurs conserver en Chine même les reliques du vaillant apòtre qui avait été le fondateur de la mis¬ sion. On pensait done à acheter un champ aux en¬ virons de la capitale pour y élever une tombe à sa mémoire, lorsqu’on eut l’heureuse inspiration d’a-
  • A LA RECHERCUE DU CATHAY. 241 dresser une requête à Pempereur etde lui demander un peu de terrain pour y déposer les restes de ce re- ligieux de POccident, dont il avait su apprécier les mérites. Le P. Pantoja, aidé de quelques lettrés chrétiens, rédigea cette requête, qui nous a été con- servée, et dont void la traduction : « L’humble Jacques Pantoja, sujet du royaurne du grand Occident, offre une respectueuse requête en iaveur d’un autre sujet du royaume étranger, main- tenant décédé. « Je demande très-humblement à Votre suprême Clémence un lieu pour sa sépulture, afin que votre munificence impériale s’étende à tout le monde et embrasse les étrangers des régions les plus reculées. Ayant été ému par 1’éclat et la renommée du très- noble et très-céleste Empire, j’ai employé trois années entières à passer les flots de la mer, parcourant plus de six mille lieues de chemin, avec des fatigues et des dangers perpetueis. Eufin la vingl-huitième année du 1 <“gue de W an-Lié, dans ladouzième lune, nous sommes arrivés à la cour avec Matthieu Ricci, et il nous a été permisd’offrir quelques pelits présenls de nos conlrées. Depuis ce temps la favour impériale nous a fait ac- corder une pension alimentaire. Les sentiments de votre gratitude ne peuvent être contenus dans notre cceur, et nous ne saurions reconnaitre, mémepar 1’effu- sion de notre sang, un bienfait si signalé. « La vingt-neuvième année de Wan-Lié, nous avons présehté une humble requête, demandant une rési- cnee afin de faire éclaler au grand jour la miséri- coide impériale à Pégard des étrangers. II v a olu- T. II. J * 1G
  • 242 UN MISSIONNAIRE T)ES INDES sieurs années que uous attendons la manifestation de votre volonté jusqu’a ce jour; cependant la pension alimentaire ne nous a jamais manqué, quoique notre mérite soit réellement nul. a La trente-huitième année de Wan-Lié et le dix- huitième jour de la troisième lune, Matthieu Ricci, déjà avancé en àge, est rnort de maladie, et moi je suis demeuré orphelin, et digne peut-élre que chacun ail pitié de ma douleur et compassion de mes souffrances. La route pour retourner en raon pays est fort longue, et les marins ont crainte de porter des corps morts dans leurs navires (1). C’est pourquoi il ne m’est pas possible de prendre avec moi son cercueil et de re¬ tourner avec lui dans ma contrée. Mais consideram que nous vivons dójà depuis plusieurs années sous la protection de Votre Majesté, nous pouvons ôtre comptés au nombre de vos sujets; ainsi, Votre Clé- mence, comme celle do Yao (2), ne sera pas bornée à FEmpire Central, mais s’étendra aussi à tous les royaumes étrangers. Puisque durant notre vie nous sommes nourris par la muniflcence impériale, nous espérons qu’étant morts elle nous accordera un peu de terre pour recouvrir nos corps. Notre espérance est d’autant plus grande que Matthieu Ricci, depuis son entrée dans l’empire, a étudié avecsoin les lettres et s’est appliqué aux vertus que les livres enseignent. Jour et nuit il allumait, avec une grande pureté d’es- (!) 11 est d’usage en Chine que les corps de ceux qui sont morts loin do lour pays soient transportes cliez eux pour ètre ensevelis dans la sépulture de famille. (2) Fondateur de la monarchic chinoise.
  • A LA RECHERCHE DC CATHAY. 243 prit etde corps, des parfums sacrés à l’autel da Sei¬ gneur du ciei; i| récitait d’ardentes prières pour la santé et la prospérité de Vofre Majesté. « Moi, Jacques Pantoja, et mosaulres compagnons, nous sommesd’un royaumeétranger... Comment done oserions-nous espérer plus qu’il n’appartient à notre petitesse? Ce nous est une grande tristesse de ne pos- seder pas un peu de terre pour inhumer noire con- frère défunt. C’est pourquoi nous vous supplions avec d abondantes larmes do daigner nous octroyer une place pour ensevelir le corps dun homme étran- ger. Nousqui lui survivons, nousobserverons toujours udelement les pratiques de notre confrere; nous pric- rons le Seigneur du ciel d’accorder à voire more et à vous mille ans de vie, afin que nous puissions jouir, comme de très-petites fourmis, de la paix, de la conso¬ lation et du repos de votre grand empire... Nous at- teudons humblement une réponse impériale. » Cette requéte dut ôtre apostillée, selon l’usage, par le ministre des finances. L’empereur, apròs en avoir pris connaissance, la renvoya au président de la com- des ritos, avec ordro dc lui fairo un rapport sur cette af¬ faire. Ce rapport a été conservé, et nous allons en donner la traduction, parce qu’il est bien propre à faire connaltre le style el les formes de la chancel¬ lery chinoise. Après avoir reproduil tout au long la requéte que nous venons do citer, le président de la cour des rites continue ainsi : “ ••• A|0l,'e Majesté ayant ordonné que la cour competente jugeftt de cette cause, elle est parvenue a ma connaissance. J’ai compulsé les lois el or- donnances de 1’empiro, j’en ai trouvé une de cette 16.
  • 244 UN MISSI0NNA1RK I)ES 1NDES teneur : — Si quelqu’un des étrangers qui onl 1'ha- bitudo de venir cn cel empire, meurt en chemin avant d’être arrivé à la cour, l’intendant de la pro¬ vince oil il sera mort lui assignera un lieu de sépul- ture; sur sa tombe on élèvera une pierre oil 1’on fera graver le nom du défunt el les motifs de son voyage. 11 y a de plus une autre loi qui dit : — Si 1’étranger meurt après qu’il sera dans la capilale, et s'il n’a pas encore reçu , selon I’usage, les effets de la munifi¬ cence impériale, le gouverneur de la ville lui fera faire un cercueil; mais si l’empereur lui a déjà ac- cordé ses bienfaits, il sera enseveli à ses frais... « Or maintenant, quoique Matthieu Ricci ne fút pas un sujet envoyé par le roi de son pays, il était néanmoinsvenud’une contrée très-éloignée, attiré par la renommée et 1’éclat du Géleste Empire. Votre Majesté lui avaitoctroyé durant plusieurs années une pension alimentaire; maintenant il est mort de vieil- lesse. II y a très-loin d’ici à son royaume, et pour cetle raison son cercueil ne peut être transporté dans son pays. Ce corps mort exposé à la surface de la terrene serait done pas digne de commisération ?S’ilen est digne, n’est-il pas juste d’accorder quelque chose à la demande de Jacques Pantoja, et de trouver une interprétation favorable aux lois que je viens d’in- diquer? Ne peut-on pas lui donner lo champ qu’il de>- mande, afin que par ce moyen Votre Majesté ajoute de nouveaux bienfaits aux anciens ? « Lorsque cette requête est parvenue entre raes mains, j’ai vu et j’ai considéré que la grande renommée des vertus du Fils du Ciei et de son gouvernement attire les peuples des royaumes les plus éloignés.
  • A LA RECHERCHE DU CATHAY. 245 Voilà quo des hommes qui n’dtaient jamais venus dans l’Empire durant les siècles passés, attirés main- tenant par nos lois et par nos moeurs, accourent do toutes parts, comme nous levoyons par l’exemple de Matthieu Ricci et ses compagnons. Après avoir par- couru une étendue démesurée de chemin, ils sont parvenus à lacour de Votre Majesté pour luioffrir des presents. Ils ont joui de vos bienfaits pendant plu- sieurs années. Matthieu Ricci a été soigneux de s’ins- truire; profitant peu à peu, il a appris beaucoup de choses, il a mis en lumièredes livres renomméset enfin il a salué le siecle. Quel estcelui qui n’aurait pas com¬ passion du corps mort d’un étranger venu do si loin- tains pays ? Jacques Pantoja, son compagnon, demande un petit champ pour l’ensevelir. Qui pourrait laisser le corps du défunt sur la terre, sans sépulture? Jacques Pantoja et ses compagnons désirent qu’apres comme pendant sa vie vous lui fassiez éprouver votre impé- riale miséricorde, qui embrasse les morts aussi bien que les vivants. Je supplie done Votre Majesté qu’il lui plaise d’envoyer un ordre au gouverneur de cette ville, par lequel il lui soit enjointde chercher une pa¬ gode déserte et inhabitée et quelques arpents de terre pour la sépulture de Matthieu Ricci et le logement de Jacques Pantoja et de ses compagnons, afin qu'ils puissent observer leur religion comme il leur plaira, adorant le Seigneur du ciel et priant pour Votre Ma- jesté. Il est digne de la grandeur de Votre Majesté d étendreses bienfaits surle bois sec( les corps morts), de traiter les étrangers avec bénignité et miséricorde ce qui les excitera de plus en plus à publier à jamais la renommée de votre empire. J’estime que c’esl chose
  • 246 UN MISSIONNAIRK DE» 1NDKS juste de leur accorder leur demande; mais je n’ose rien ordonner de ma propre autorité. C’est pourquoi je supplie Yotre Majesté de commander ce qu’elle ju- gera le plus convenable à son service. « Fait la trente-huitième année du règne de Wan- Lié (1610), le vingt-troisième jour de la quatrième lune (1). » L’empereur ayant reçu ce rapport, 1’envoya, selon I’usage, au premier ministre pour qu’il y joignit son avis. Celui-ci écrivit qu’il lui semblait qu’on devait en adopter les conclusions, puis il le renvoya à I’em- pereur, qui pritle pinceau et traça de sa propre main, en vermilion, lecaractèreofficiel de l’approbation, eke, e’est-a-dire, qu’il soit fait ainsi. Aumilieududeuiloccasionné parlamortdu P. Ricci, celte heureuse nouvelle fut le sujet d’une immense consolation. Elle fut accueillie par les chrétiens avec de vifs transports d’allégresse. C’était un melange inoui de joie et de tristesse, de bonheur et de désolation. Le grand propagateur du christianisme en Chine n’etait plus, mais à leurs yeux le décret impérial venait de donner à son ceuvre des fondements impérissables. Les autorités s’occupèront aussitòt de chercher un en- droit dont on pul faire concession au P. Pantoja, con- lòrméraent a la volonté de l’empereur. On s’arrdta à unepagodeenlourée d’un boi enclos, et qui étaitdevenue la propriété d’un eunuque actuellement condamné à morl etdétenu dans les prisons publiques. Comme on objectail au gouverneur de Péking que cette pagode appartenait à un eunuque et que de plus elle étail ha¬ lt) Trigault, p. 541-642.
  • A LA RECHERCHE l)U CATHAY. 247 bitée par des bonzes, il prit son pinceau et écrivit les paroles suivantes : « Le temple de la Discipline et de « la Bonté n’appartient à personne, puisque son pro- « priétaire estcondamnéà mort par I’empereur. Quant « aux bonzes qui 1’habitent, qu’ils en soient chassés, “ et que 1’établissement soit livré sans délai à Jac- « ques Pantoja et à ses compaguons. » Les missionnaires furentdonc installés officiellenient dans la pagode de la Discipline et de la Bonté. Peu de jours après, quelques bonzes, profitant de l’absence du P. Pantoja, suscitèrent une éiueute, envahirenl la pagode et en pillèrent les meubies , sous prétexte qu’on avait simplement fait concession du bàtiment, et non des objets qu’il pouvait renfermer. Lorsqu’ils eurent bien pillé à leur aise sans que personne s’y opposàt, plusieurs d’entreeux s’assirent dans le temple et se mirent à causer avec un néophyte attaché à la mission on qualité de domestique. Ton mailre est bien puissant, dit un bonze; il doit assurémenl posséder des drogues pour enchanter lescoeurset subjuguer les volontés des grands mandarins.—La vertu, les livres, la loi du Seigneur du ciei, répondit lo néophyte, voilà les médecines dont use mon maitre pour obtenir la bienvoillance des grands. — Puisque tu es son disci¬ ple, répliqua le bonze, conseille-lui done de se f'aire assigner une pagode plus grande et plus belle que eelle-ci, quelque chose qui soit digne de lui. — Mon maitre est modeste, il ne demande pas ce qu’il y a de mieux... Le bonze se leva, et s’ adressant à une grande idole dorée qui trònait sur un autel, il lui fit. une révérence, et lui dit d un ton un peu railleur : Adieu, adieu pour la dernière fois; il ne me sera plus permis
  • 248 UN MISSIOJÍNAIKE DES INDUS désormaisd’entrer dans cette salle, adieu.—Quelques bonzes prirent conge de leurs dieux avec moins de courtoisie. Ils se retirèrent en leur lançant des injures etdes malédictions : — Puisque vous avez eu la là- chete de vouslaisser envahir et dominer par des étran- gers, vous n’étes que des ceufs de tortue, et nous vous maudissons. Après quelques difficultés que les magistrals s’em- pressèrent d’aplanir, les missionnaires liabitèrent paisiblement leur nouvelle demeure. On fit un im¬ mense búcher des nombreuses idoles de bois qui se trouvaient dans la pagode, etles Chinois non chré- tiens se donnaient le plaisir de les voir brfiler et de quolibeter à leurs dépens. Lorsqu’on eut terminé dans l’enclos de la mission le mausolée destiné à recevoir les restes précieux du P. Ricci, on lui fit des funé- railles solcnnelles ou assistèrent les principaux ma¬ gistrals de Péking. Les missions de Nanking, de Nan-Tchang-Fou, de Tchao-Tcheou et de Schang-Hai envoyèrent des députations, le concours des chrétiens fut immense, et le P. Pantoja voulut qu’on déployât on cette circonstance toutes les splendeurs du culte catholique. C’était moins uno cérémonie de deuil qu une pompeuse féte; c’était le triomphe du chris- lianismo dans la capitate de 1’empire chinois. Quelques jours avant lamaladiequi tormina sa car- rière apostolique, le P. Ricci avait dit à ses confreres les paroles suivantes : « Mes pères, lorsque je réflé- « chis aux moyens par lesquels je pourrai propager « la foi chrétienne parmi les Chinois, je n’en trouve « pas de meilleur et de plusefficace que ma mort... » Ce grand missionnaire avait sans doute alors un
  • A LA RECHERCHE DU CATHAY. 249 pressentiment de ce qui devait arriver à force de pa¬ tience et de courage. II avait réussi à faire germer la semence évangélique sur ce sol ingrat, il avait fait luire la lumière au milieu des ténèbres, il avait enfin fait connaitre le vraiDieu à ces nombreuses popula¬ tions, et l’on peut dire que son aposlolat avait été couronnéde succès, car déjà dans plusieurs provinces on comptait de nombreux et fervents néophytes. Ce- pendant sa mort devait en quelque sorte venlr mettro un sceau à ce qui avait été fait. Par sa sépullure il legalisait le chrislianisme en Chine. Ce terrain ac- cordé par l’empereur lui-môme, avec 1’approbation des six cours sou veraines, des ministres et des premiers magistrats, était aux yeux de tout l’empire un éclatant témoignage en faveur du christianisme. Cette base etant solidement établie, les ouvriers évangéliques mirent avec ardeur la main à l’ceuvre, a(in de cons- trmrecet édifice conçu par l’ardente charité de Fran¬ çois Xavier, et dont le zèle infatigable de Matthieu Ricci avait jeté les fondements. La mission de Chine était enfin fondée, et le lecteur a pu voir, en suivant le cours de notre récit, tout ce qu il on couta detravaux, de souffrances et de tribu¬ lations au chef de cette sainte et glorieuse entreprise Tout roulait sur lui; il fallait veiller sur toufes les chrétientés, former des novices capables de perpétuer ^ on ne faisait Rue de commencer, catéchiser, cultC er'i con^esser> visiter les malades, continuer à 1Ver es sc'ences, donner des leçons de mathéma- Baet e géographie, répondre aux doutes, aux taChT e"voyai
  • UN M19S10NNAIRB UBS INDEfi 250 des grands, fournir à la subsistance des missionnaires et des pauvres, ôtre tout à tous, et s’oublier sans cesse soi-même pour ne s’occuper que de Dieu et de son oeuvre J telle fut la charge de Malthieu Ricci du- rant son long séjour en Chine. II la remplit toujours avec exactitude, el, comme nous 1’avonsdéjà observé, il trouva encore le temps de composer en chinois d’ex- cellents ouvrages sur la morale et sur la religion. Celui qul est intitulé Tien-Tchou-Che-Y, ou Veritable demonstration du Seigneur du ciei, est regardé en Chine même comme un modèle pour sa netteté et 1’élégance du style. Le succès prodigieux qu’il eut parmi les lettrés, prouve que les Chinois sont capables de suivre les raisonnements les plus subtils et les plus déliés. Ce livre est une refutation des erreurs principales qui règnent on Chine et une sorte de pre¬ paration à 1’Évangile. L’auteur y ótablit solidement 1’existence de Dieu, 1’immorlalité de l’àme, la liberte de l’liomme; et, en détruisant tous les systèmes du paganisme et de 1’irréligion, il prépare les esprits à la connaissance d’un Dieu créateur et libérateur. Le zèle courageux, infatigable, mais sage, patient, circonspect, lent pour étre plus etlicace, et timide pour oser davantage, devait ôtre, dit le P. d’Orléans, le caractere de celui que Dieu avait destine pour étre 1’apòtre d’une nation délicate, soupçonneuse, et natu- rellementenuemie de tout ce qui est étranger et ne nait pas dans son pays. II fallait ce coeur vraiment magna- nime pour recommencer lant de fois un ouvrage si souvont ruiné, et savoir si bien profiter des moiudres ressources. Il fallait ce génie supérieur, ce rareet pro- fond savoir, pour se rendre respectable à des gens ac-
  • A LA RECHERCHE DC CATHAY. 251 coutumés à ne respecter qu’eux-mêmes,et enseigner une loi nouvelleà ceux qui n’avaientpascru jusque-làque personne pút leur rien apprendre. Mais il fallait aussi une humilité et une inodestie pareilles à la sienne, pour adoucir à ce peuple superbe le joug de cette su- penorité d’esprit, auquel on ne se souraet volontiers que lorsqu’on le reçoit sans s’en apercevoir. II fallait eniin une aussi grande vertu el une aussi continuelle union avec Dieu que celie de rhomme apostolique, pour se rendre supportables à soi-môme, par I’onction de Pesprit intérieur, les travaux d’une vie aussi pé- mbio, aussi pleine de dangers que Pétait celie qu’il avail menée depuis qu’il était à la Chine, oil Pon peut l iie que le plus long martyre lui aurait épargnó bien des souffrances.
  • CHAPITRE VI. I Question des rites. — Deux écoles. — Consequences de ces discussions. II. Conversions éclatantes parmi les lottrés. — Les docteurs Léon et Michol. — Mission do Han-Tcheou-Fou.— III. Violento persécution. — Mémoiro centre les chrétiens.—Apologies par les docteurs chrétiens. — Edit contre lo christianisme. — Courage des néophytes. — Empoi- sonnement, flagellations et tortures. — Mort de deux néophytes. — Missionnaires enfermes dans des cages. — Nouveaux établissements. IV. Anciennes missions au Thibet et en Tartarie. — Lo P. d’Andrada part, en 1624, pour le Thibet. — Montagnes. — Avalanches de neige. — Pagodo de Badid. — Fables des lamas. — Halte dans la vallée de Mana. — Leroi de Sirinagar veut faire arrêter d’Andrada. — V. Af- freux voyage du P. d’Andrada. — Immense mer de neige. — D’An¬ drada rebrousse chemin. — Reunion à la caravane. — VI. Arrivée au Thibet. — Le roi de Caparanguo. — Décret on faveur des mission¬ naires. — VII. Depart de d'Andrada pour les Indes. — Retour au Thibet. — Details sur les Thibétains. — Lo roi veut se faire Chrétien. — Opposition des lamas. — Discussion religieuse. — Défaut de ren- seignements sur cette mission. — Conjectures d’apres les historiens tartares. I. Malthieu Ricci avail désigné le P. Nicolas Lombard comme son successeur en qualité de supérieur gé- néral des missions de la Corapagnie de Jésus en Chine. Ce missionnaire, né en Sicile, d’une famillepatricienne, était arrivé en Chine en 4597. II avait d’abord exercé son apostolat durant plusieurs années dans la province de Kian-Si. II n’eut longtemps avec lui dans sa mis-
  • MISSIONS AC THIBET. 253 sion qu’un frcre coadjuteur chargé de pourvoir à sa nourriture, tandis qu’il parcourait en apòtre les villes et les catnpagnes. II opéra des conversions si nom- breuses, que la jalousie des bonzes lui suscita de vio¬ lentes persécutions; il se vit même poursuivi par les accusations et les calomnies les plus injurieuses; il se présenta devant les magistrats, convainquit ses en- nemis de rnensonge, et eut la générosité de leur par- donner. La sagesse, la patience et la force d’àme qu’il avait montrées dans l’exercice de son ministère avaient lellement frappé le P. Ricci, qu’il n’avait pas hésité a le désigner pour son successeur. Le P. Lombard, plein de respect et d’adrairalion pour la mémoire du fondaleur de la mission, n’accepta pas cependant toutes les appréciations du P. Ricci sur les doctrines philosophiques et religieuses des Chinois. Le P. Ricci, dès son début dans l’apostolat, après avoir étudié lo caractère et le génie de la nation qu’il était appelé à évangéliser, avait pensé que le moyen le plus sàr d’amener les Chinois à la vérité était de sous- crire en partie aux éloges que la nation et le gou- vernement ne cessent de donner à Confucius, re- gardé comme le sage par excellence, le maltre de la grande science et le législateur de l’einpire. II crut avoir découvert que la doctrine de ce philosophe sur la nature de Dieu se rapprochail beaucoup et ne dif- férait pas essentiellement de celle du christianisme; que le Tien ou Ciei, préconisé par les lettrés, n’était point le ciei matériel et visible, mais le vrai Dieu, le Seigneur du ciei, 1’Èlre supréme, invisible et spirituel dans son essence, infini dans ses perfections, créateur et conservateur de toutes choses; le seul Dieu, eníin
  • 254 PERSECUTIONS EN CHINE. dont Confucius prescrivait 1’adoration et le culle à ses disciples. Quant aux honneurs que les Chinois rendent aux ancôtres, le P. Ricci avail suivi le méme ordre d'i- dées et les avail jugés du même point de vue. II s’é- lait persuade et avail essayó de persuader aux autres missionnaires que les sacrifices offerts aux ancètres étaient des hommages purement civils, etque, d’après la doctrine de Confucius bien entendue, ces córémo- nies n’avaient aucun caractère religieux et sacre; que le motif en était uniquement fondé sur les sentiments de vénération, de piété filiale, de reconnaissance et d'amour que les Cliinois out eus dans tous les siècles pour les auteurs de leurs jours, et pour les sages qui out répandu dans l’erapire les bienfaits de la science et de la civilisation. Ricci en concluait que ces sacri¬ fices et ces fêtes nationales, ramenés à leur source el aux vrais príncipes du philosophe chinois, n’étaient pas un culte de superstition et d’idolatrie, mais un culte civil el politique, qui pouvail étre perrnis, à re¬ gard de Confucius et des ancètres, aux Chinois con- verlis au christianismo... Telle fut 1’opinion constante du P. Ricci et du plus grand nombre de ses confrèros. Ce système, il faut en convenir, oftVaitde grandes facilitésaux missionnaires et leur assurait de rapides progrès dans la propagation de la foi chrétiénne. L’antique et soule religion des Chinois avait toujours été bornée au culte du Tien (Ciel), des sages et des ancètres. Lesrêveries des Tao- Sse et les superstitions des bonzes les avaient captivés à diverses époques, sans jamais pourtant s’enraciner dans leurs croyances et obtenir 1’adhésion de leur foi.
  • MISSIOMS AC THIBET. 255 En déclaranl que l’adoration du Ciel se rapportait au vraiDieu, et que le culto des ancótres et de Confucius était un hommage légitime de la piété filiale envers les chefs de famille et les bienfaiteurs de la patrie, les raissionnaires favorisaient beaucoup les idées chi- noises au lieu de les heurter, et ne pouvaient manquer par là de devenir très-populaires, surtout dans la classe des lettrés, qui leur abandonnaient volonliers les croyances des bonzes el des Tao-Sse. Le P. Lombard considórait tous ces usages chi- nois sous un aspect bien différent. L’eslime qu’il poi tait aux talents et aux vertus du I*. Ricci avait sus~ pendu son jugement et ses scrupulos sur le système et la pratique de cet homme apostolique; inais se voyant à la tôte de la mission et responsable de tous les abus qui pourraient s’y cominettre, il crut de son devoir d examiner de plus près ces questions impor¬ tantes. 11 se mit à lire les ouvrages de Confucius et de ses plus céièbres commentateurs, il consulta les lettrés qui pouvaient lui fournir des luniières et lui inspirer le plus de conliance. Plusieurs autres mission- naires jésuites agiterent entre eux ce sujet de contro- verse : les sentiments furent partagés. Le P. Lombard composa à cette occasion un ouvrage oil la matière hit trailée à fond. Les conclusions en étaient que la doctrine de Confucius et celle de ses disciples étaient plus que suspectes de matérialisme et d’athéisme *, quo es Chinois ne reconnaissaient, en réalité, d’aulre ■vinite quo le Ciei et sa vertu naturelle répandue dans tous les étresde l’univers; que 1’àmen’était, dans eur ®yst^me, qu’une substance subtile et aérienne- et qu enhn leur opinion sur 1’imraortalité de Pâmc
  • 256 PERSECUTIONS EN CHINE. ressemblait beaucoupà la Ihéoriedo la mélempsycose, qui leur était venue ties philosophes indiens. Considérés sous ce point de vue, les usages de la Chine parurent à Lombard et aux missionnaires qui se déclarèrent pour lui une idolalrie des plus carac- térisées, qui ne pouvait s’allier avec la sainteté du christianisme; une pratique criminelle, dont il fallail faire sentir 1’impiété aux Chinois que la grâce de Dieu appelait à la lumière de PÉvangile, et qu’il fallait interdire absolument à lous les chrétiens, quelles que fussent leur condition et les places qu’ils occupaient dans l’empire. On leur défendit môme d’employer les mots Tien etchang-ti, par lesquels les Chinois enten- daient désigner la Divinité. La rigoureuse orthodoxie du P. Lombard s’éloignait beaucoup, commo on voil, de l’excessive tolérance du P. Ricci. Tel fut le commencement de cet antagonismo qui devint plus funesto à la prospéritó des missions que les persécutions les plus violentes des mandarins. II naquit au sein même de la socióté de Jésus et avanl 1’arrivée en Chine de missionnaires appartenant à d’autres instituts. Nous le verrons plus tard se déve- lòpper et prendre les déplorables proportions d’une lutte acharnée. La discussion sur les rites chinois, sui- le culto des ancôtres et de Confucius ne sera plus ren- ferméedans les limites de 1’EmpireCélesto, elle devien- dra pour l’Europe, comme pour l’Asie, une controverso pleine d’aigreur et de passion. On rópandra avec pro¬ fusion des dissertations et des mémoires qui, au lieu de dégager la vérité, ne serviront au contraire qu’a Pen • velopper do plus épaisses ténèbres, jusqu’a ce qu’enfin 1’Église, avec sonautoritésouveraineelabsolue, vienne
  • MISSIONS AU THIBET. 257 terminer cette longue lutte et rendre aux missions de Chine la paix , qui cette fois, il faut bien le dire, n’a- ■vait pas été troublée par les pai'cns. II. Les premières années qui suivirent la mort du P. Ricci furent pour les missions de Chine des années d’unemerveiReuse prospérité, etleP. Nicolas Lombard maugura sa supériorité sous les plus heureux auspices. Cette nouvelle résidence au fronton de laquelle on Iisait: Libérakté imperiale, cette pagode converlie on eghse catholique, ces splendides funérailles du chef desmissionnaires, ce mausolée élevé en quelque sorte avec les débris des idoles bouddhiques, en face móme des magistrais et du peuple, tout cela avait fait grand bruit à Peking et dans les provinces. On s’inforrnait de ces religieux étrangers qui venaient de conquérir une célébrité inouie dans la capitale de l’empire; on eludiait les livres qu’ils avaient publiés, on vantait leur doctrine, etde toutes parts on sentaitdans les po¬ pulations un heureux entrainement vers le christia- nisme. Les conversions furent nombreuses, et on en compta plusieurs dans les rangs de la haute magis- ture; la plus éclatante fut celle d’un mandarin célèbre ^U1 avait exerce durant sept ans la charge de gouver- neui dans la province de Nanking : c’était le docteur ans, 1 un des littérateurs les plus éminents de l’p- poque. On sail que le P. Ricci avait déjà fait de précieuses 17
  • 258 PERSECUTIONS EN CHINE. conquôtes parrai les membres les plus illuslres de 1’Académie des Han-Lin. Nous avons cité le docteur Paul et le docteur Léon, dont le zèle et la ferveur se- condaient merveilleusement l’apostolat des mission- naires. Ce dernier ayant été obligé de se rendre au sein de sa famille pour présider aux funérailles de son père et passer dans la retraite le temps de deuil present par les rites, avait emmené avec lui un mis- sionnaire, dans l’espoir de convertir ses parents et de fonder une mission dans sa ville natale, à Han-Tcheou- Fou, capitalede la provinceduTche-Kiang. Nous avons vu, daprès le récitdes voyageurs arabes, qu’au hui- tième siècle il y avait eu dans cette ville un affreux massacre de chrétiens. Nous avons également constate qu’au treizièrae siècle les religieux de 1’ordre de Saint- François avaient fondé dans la même ville une mis¬ sion ílorissante, placóe par Jean de Monte-Lorvino sous la juridiclion d’un de ses évòques suffragants. Cette chrétienté de Han-Tclieou-Fou avait complétement disparu, et au commencement du dix-septième siècle on n’en retrouvait pas les moindres vestiges. Le docteur Léon devait ètre 1’apôtre suscité par la Providence pour rallumer le flambeau de la foi chré- tienne dans sa ville natale. Dès son arrivée à llau- Tcheou-Fou, le docteur Léon eut de frequentes re¬ lations avec le célebre Yang, 1’un de ses proches parents, le plus riche habitant de la ville, et qui avait renoncé à sa haute position dans la magistrature pour se livrer à 1’étude des letlres et de la philosophie. Zélé partisan du bouddhisme, il avait fait construire dans 1’intérieur deson palais une magnifique pagode, oil il entretenait à ses frais plusieurs bonzes auxquels il
  • MISSIONS AU THIBET. 259 était tout dévoué. Coinme les questions religieuses préoccupaicnt par-dessus tout cette intelligence d’é- lile, dès sa première entrevue avec son parent le doc- teurLéou, il entamaune discussion sur le bouddhisme et le christianisme. Elle se continua plusieurs jours desuite avec une égale ardeur de part etd’aulre. EnQn le sectateur de Bouddha, qui recherchait la vérité avec droiture et sincérilé de coeur, fut frappé de la dittérence immense qui existait entre les deux reli¬ gions en litige. l)’un còté il voyait d’innombrables superstitions, des divinités multiples et des croyances incohérentcs variant à l’infmi, selon l’influence des bonzes el des locaiités; de I’autre, au eontraire, il trouvaitun seul Dieu, une seulo doctrine, un seal sa- cerdoce, un seul cube. Cette admirable unitósubjugua son esprit, et il n’hesitu pas à se declarer chrétien. Apròs s’eli'o suffisamment iustruit des mystères de la religion, il fut baptisé sous le nom de Michel, congé- dia les bonzes qu’il avait à son service et con verti t sa pagode en chapelle calholique. Par cette importante conversion les chrétiens chi- nois comptaient dans leurs rangs trois des docleurs les plus célebres de la corporation des lettrés : c e- taient les docleurs Paul, Léon et Michel, qui, durant leur vie entière, se signalèrent par un zèle ardent pour la propagation de la foi et par un dévouemcnt sans bornes envers les missionnaires, La grande im¬ putation de science et d’honnêteté dont ils jouissaient ansi empire, surtoutparmi les mandarins et les lettrés attnait a la religion el à ses ministres des adhesions S° en“el[es et qui no s’étaienl jamais manifeslées ius- que- a. Les bacheliers de plusieurs villes formèrent des 17.
  • 260 PERSECUTIONS EN CHINE. comités el rédigèrenttles pétitions chargées (Fungrand nombro de signatures, par lesquelles ils demandaient aux supérieurs des missions de Nanking el de Péking de leur envoyer des predicaleurs, pour leur enseigner la vérilable doctrine du salul. Ainsi il y avait d’un bout de Fempire à l’autre comme un élan merveil- leux vers l’Evangile; on fondaitdenouvelles missions, les anciennes s’agrandissaient et se fortifiaient dans la foi; celle de Nanking, qui comptait déjà huit mission- naires, rivalisait avec celle de Péking par le nombre et la ferveur de ses néophytes. Le P. Semedo, qui fai- sait alors partie de la mission de Nanking, et qui fut témoin de ces fruits abondanls de salut, exprimait en ces tenues son enlhousiasme et ses espérances : « L’hi- « ver des tempêles et des persécutions est passé, « écrivait-il, et le printemps pousse des fleurs dignes « du parádis deDieu, ou, pour mieux dire , il semble « que la moisson soit múre et qu’elle n’atlende plus « que la faucille (1). » Le P. Semedo ue tarda pas à voir que c’étail au contraire le temps des grandes épreuveset des grandes tribulations qui allait bientòtcommencer. La moisson étail mure en efl'et, et la faux de la persecution pou- vait passer surelle. Voici de quelle manière sc forma et éclala ce violent orage. (I) Alvarez Semedo,'Wsloire universelle du grand royaume dcla Chine, p. 303.
  • MISSIONS AO THIBET. 261 III. fin 1615, le gouvernement de l’empereur envoya a Nanking un mandarin de premier ordre nomine Kio- 1 chin, pour être assesseur da Li-Pou, ou cour souve- raine des rites, qui, entre autres attributions , connait des coulumes et des sectes des étrangers adtnis dans 1’empire. Outre que ce personnage aimait peu les chré- tiens el les missionnaires , il avait plusieurs raisons particulières de leur vouloir du mal. Un de ses amis intimes, bonze inslruit, bonécrivain etplein de vanité, avait publié contre le christianisme un livre auquel, disait-il, il n’y avait rien à répondre. Le docteur Paul en fit la léfutation, mais d’une façon si vive el si éciasante, que le pauvre bonze ne put survivre à sa défaite; il en mourut de chagrin. Kio-Tchin fut très- sensible à cet événement. Il avait d’ailleurs été battu lui-môme personnellement et d’une manière hurni- liante par les docteurs Paul et Michel dans certaines conlérences qu’ils avaient eues sur la religion. II mé- dilaitdonc un plan de vengeance contre les chrétiens lorsqu’il apprit que deux des principaux magistrate avaient présenté une requête à l’empereur pour l’in- 'itei à faire traduire en chinois, par les missionnaires, lesmeilleurslivres européens, afind’enrichir parla lo tiésor de la littérature nationale. Comme il avait la pretention de devenir colao, ou premier ministre il crut utilo à son ambition de se poser ouvertemént comme le défenseur zélé des croyances de 1’antiquité
  • 262 PERSECUTIONS EN CHINE. et l’adversaire des innovations et des étrangers. Ces motifs eussent étó peut-être insuffisants pour déter- miner l’assesseur de la cour des rites à déclarer la guerre au christianisme. Mais, malheureusement pour los missions, il vint s’enjoindreun autre bien puissant et auquel il est très-difficile à un Chinois de résisler. Les bonzes do Nanking, effrayés de voir leurs pagodes el leurs cérémonies de plus en plus abandonnées et méprisées des populations, firent un effort génércux pourse sauverd’uno ruinecomplète. Ils se cotisèrent, firent secrètement des collectes chez les dévots boud- dhistes, et offrirent à l’assesseur dix mille onces d’ar- gent pour prix de I’expulsion des missionnaires. La haine et la colère de Kio-Tchin étant à leur comble_, une telle somme jetéo à propos devait nécessairement les faire déborder. Avant d’accuser les missionnaires officiellenient do- vant I’empereur, l’assesseur Kio-Tchin arrangea avec beaucoupd’adresse son plan d’attaque. Il se fitadrcs- ser par les bacheliers de Nanking un mémoire oil l’on réclamail son intervention pour faire chasser ces dan- gercux étrangers, qui s’élaient furtivoment introduils dans I’empire, avec lc projet d’y opérer une involu¬ tion. I)es hommes honnôtes et vcrtueux, disaient-ils, abandonnent-ils ainsi leurs families et leurs biens pour s’en aller courirle monde et vivre dans des contrées inconnues? Un voisin de la résidencedes missionnaires déclaraitque plusieurs fois pendant l’annéo il se tenait dans la maison des étrangers, sous prétexte de reli¬ gion et de prière, des assembles d’urie multitude con- sidérable d’hommes etde femmes, qui s’en retournaient ensuite chez eux avant lejour; qu’on donnait à tous
  • MISSIONS AD THIBKT. 263 les nouveaux convertis cinq onces d’argent, qu’on les couchait sur un registre sous des noms étrangers etinconnus, qu’on les formait à tracer sur le front un caractère particulier qui devait ôtre un signe de reconnaissance et de ralliement au moment de (’in¬ surrection , qu’enfiu leurs maisons étaient remplies d’armes et de munitions. Le mandarin Kio-Tchin recueillit avec soin toutes ces insinuations, et en composa un mémoire à la fois violent et peffide qu’il adressa à l’empereur le mois de mai Hit6, en sa qualité d’assesseur do la cour des rites; il insistait sur l’introduction frauduleuse d’uno religion contraire aux croyances des ancêtres et des sages de l’antiquité, et il concluait qu’il fallait mcttre à mort les missionnaires et leurs partisans avant que leur nombre et leur force ne s’accrussent dans 1’empire. Ce mémoire, quoique présentéà l’empereur fort se- crètement, nedemeurapas inconnu aux chrétiens. Un mandarin, ami de l’assesseur Kio-Tchin et du docteur Michel, en informa ce dernier, qui s’empressa d’en instruire les missionnaires et de leur donner des con- seils sur la conduile qu’ils avaient à tenir pour conju¬ rer I’orage qui grondait sourdement sur la mission. II écrivit lui-même à plusieurs mandarins influents et à I’assesseur lui-même pour détruire les fausses accu¬ sations qu on pouvait alléguer contre les chrétiens et leur doctrine, sans toutefois témoigner avoir aucune connaissance du mémoire qui avail été présenté à I empereur. Dans son dévouement plein de sollicitude poui les missionnaires, il les invita tous à se retirer, en casde danger, dans sa raaison de Han-Tcheou-Fou, et d y attendro, à I’abri de sa protection, que la tempète
  • 264 PERSECUTIONS EN CUINE fiit apaisée. Lo docteur Léon, qui était à deux jour- nées do Nanking, accourut aussi de son còló * il fit imprimor et circuler dans la villc une apologie de la religion chrélienne el de ses ministres; il y adressait aux chrétiens de chaleureuses exhortations pour les temps de persécution. La nouvelle des dangers qui menaçaient les mis¬ sions se répanditbienlòt parmi les néophyles et excita partout une vive émotion. On les voyait s’agiter, aller ot venir pour se communiquer leurs craintes et leurs esperances; ils redoublaient de prières et se prépa- raient par la reception des sacrements à la lutte peut- être sanglante qu’ils allaient soutenir. L’un d’eux, plein de courage et d’énergie, fit arranger, comme si la guerre eút été déjà déclaróe, quatre étendards qu’il arbora au-dessus de la porte de sa maison. Sur chacun d’eux il àvait fait peindre séparément, on gros carac- tères, son nom de famille, son nom de baptórae, sa qualité de Chinois et son titre de chrélien. II voulait par là encourager ses frères et se prémunir lui-móme contro tout sentiment de pusillanimité. Trois mois s’etaient écoulés sans qu’il fát fait au- cune réponse à la requête de 1’assesseur. Ce fougueux dénonciateur, au lieu de se dócourager, en composa une secondo plus violente que la première, engagea un de ses confreres de la cour des rites d’en écrire une autre de son côté et de la joindre à la sienne, pour qu’elles fussent présentées ensemble à l’empe- reur. Un membre du bureau des mathématiques, qui avail ou des rapports d’amitié et de science avec les raissionnaires, ayant entendu parler de ces complots, se procura une copio des deux nouvelles requêtes et
  • MISSIONS AO THIBET. 265 les expédia prompteraent au docteur Paul. Ce zélé chrétien, le premier homme d’Etat et 1’un des plus grands écrivains de son époque, passa la nuit à com¬ poser une réfutation de ces requétes et une apologie du christianisme, afin de les avoir toutes prétes à être piesentées à l’empereur lorsque le moment serait venu. II envoya ensuite à la cour des rites un deses disciples, mandarin plein de finesse et d’habileté, pour prévenir le président de cette cour des intrigues tramées par ses subordonnés, lui faire connaltrc la véntó et 1’engager à no pas favoriser les demarches haineuses de son assesseur Kio-Tchin. Le président fit donner au docteur Paul 1’assurance de tout son dévouoment; mais ayantpeur de paraitre moms zélé que son assesseur, il s’empressa de rédiger un mémoire ou il déclarait que les plaintes de Kio- Ichin étaient justes et conformes au bien de 1’État; que pour lui il croirait faire une action louable et com- mandée par les devoirs de sa charge si, sans même attendre les ordres de l’empereur, il expulsait les étrangers de toutes les provinces de l’empire. II ex- ceptait pourlant de cette mesure ceux qui résidaient à Peking, o parce que, disait-il, ces hommes y étaient trop puissamment protégés. » Par ces derniòres pa¬ roles le président de la cour des rites semblait jeter mdirectement le blàme sur les hauts fonctionnaires qm favorisaient les missionnaires et sur l’empereur nu-même. Les lequótes du président et de son assesseur furent en\oj[;eson mêmetempsàla courle 15 aoút 1616, et e -0 duméme mois des courriers extraordinaires n ir- tirent de Poking à franc étrier pour porter dans toutes
  • 266 PERSECUTIONS EN CHINE. les provinces l’ordre d’arréter les missionnaires et de los niettre en prison, « Qui no s’estonnera, dit le P. Semedo, du changernent de ce peuplo estourdy, et qui pourra concevoir comment trois des premiers mandarins ayent pu concerter la ruine de ceux que toutle royaume avait eu en admiration, etque la plus- part des doctes avoient honoré de leurs visites et de leurs recommandations : sçachant très-bien d’ailleurs que los accusations formées contre eux n’estoient que pures calomnies (1)? » L’ordre parti de Péking le 20 aoút parvint à Nanking dans la nuit du 30. Les missionnaires al- lèrent aussitòt à 1’église se prosterner aux pieds des autels et offrir à Dieu le sacrifice de lour vie; ils en- levèrent ensuite les images et les vases sacrés que l’on cacha dans la maison d’un chrétien. Au point du jour, ies PP. Lombard, supórieurgénéralde la mission, et Jules Léni partirent en toute hàte pour Péking, afin de rémedier par leurs démarches à ce subit dé- sastre. Les PP. Alphonse Vagnon et Alvarez Semedo altendirent dans la maison que les satellites se pré- sentassent pour exécuter ia sentence de 1’empereur. Trois mandarins ne tardèrent pas à arriver; ils signi- Gèrent aux missionnaires qu’ils avaient ordre de les chasser de 1’cmpire; bientòt ils furent suivis d’une bande de soldais qui envahirent la maison et en gar- dèrent toutes les issues. On procéda à 1’inventaire des meubles et on y apposa le sceau officiel. Le P. Al¬ varez Semedo, qui était alors malade, fut laissé dans uno chambre bien fermée avec une sentinelle à ia (1) Alvarez Semedo, p. 307.
  • MISSIONS AH THIBET. 267 porte, et le P. Vagnon fut portéen litière au tribunal de 1’assesseur de la cour des rites, au milieu des flots de la populace qui faisait retentir les airs de vociféra- tions et de grossiers outrages. La foule était si com¬ pacte que les satellites ne pouvaient s’ouvrir un chemin qu’à coups de bambous et de rotins. Les chrétien s de Nanking firenl éclater en ce mo¬ ment d’épreuves leur ferveur et leur dévouement; dès qu ils surent 1’emprisonnement du P. Vagnon, ils coururcnt à la résidence des missionnaires, afin de rendre publiquement témoignage de leur foi el pro¬ tester de leur sympathie pour leurs pères spirituels. On remarqua surtout 1’intrépidité de Jean Yao, qui marchait à la tôte du cortege, tenant d’une main un drapeau indiquant son nom et sa qualitéde chrétien, et de 1’autre une grande pancarte ou étaient écrits en gros caracteres les commandements de Dieu et de l’Eglise. Les satellites, étonnés de la nouveauté de cc spectacle, lui demandèrent ou il courait ainsi et ce qu’il prétendait faire. — Je viens pour mourir, ré- pondit-il avec calme etdignité, jo viens pour verser mon sang avec mes pères. — Les satellites lui liòrent aussitôt les mains, luimirent une chaino au cou et le trainèrent au tribunal. Les mandarins lui ayant de- mandé qui il était, il répondit, toujours avec le môme sang-froid, qu it était chrétien et tout prét à rendre raison de sa foi, si on voulait bien 1’entendre. Une tuHe assurance, peu commune en Chine en présenee des magistrais, étonna le mandarin, qui donna ordre de lui òter sa clialne et de le faire asseoir. Copendant 1’assesseur Kio-Tchin ayant appris qu’on avait laissé un missionnaire dans la maison, fit éclater
  • 268 PERSECUTIONS EN CHINE. sa colère contre les eraployés de son tribunal. Le lendemain leP. Semedo, lefrère Sébastien Fernandez et quelques chrétiens qui deraeuraient avec eux allè- rent rejoindre le P. Vagnon en prison, ou on ne tarda pas à les isoler les uns des autres. Pendant que le P. Lombard, arrivé à Péking et se- condé par le P. Jacques Pantoja el le docteur Paul, s’efforçail en vain de faire parvenir un mémoire à l’empereur, la perséculion s’envenima à Nanking. « Je ne m’arresteroy point, dit Semedo, à raconter par le mesme, les indignitez, les afronts et les outra¬ ges quo nous souffrismes en ces passades d’un tribunal a l’autre. Les uns nous cliargeoieut de coups de piedz, les autres de coups de poing : icy lessoufflets voloiont sur nos joues commo des tempostes, là nous estions poussés comme des ondes; on nous couvroit le visage do fange et de crachats; ceux-cy nous arrachoient la barbe, ceux-là nous tiroient par le poil, avec mille autres insolences qui sont inévitables aux crimineis, s ils n ont la bourse bien ferrée pour se redimer de ces vexations, et achopter un peu d’humanité des mi¬ nistres de justice; ceque les chrétiens ne purent faire, à cause de leur pauvreló (J). » Après avoir été traínés de tribunal en tribunal et partout cruellement maltraités, les confesseurs de la foi parurent enfin au prétoirede l’assesseur de la cour des rites, de celui qui avait soulevé contre les chré¬ tiens celte longue perséculion. Lejuge les tint durant six heures entières dans une posture douloureuse, agonouillés sur des ehaines, pendant qu’il leur faisait (I) Alvarez Semedo, p. 314.
  • MISSIONS AU THIBET. 269 subir un interminable interrogatoire, dans l’espoir do les prendre par leurs propres paroles, et de trouver malière à les faire flageller et torturer par ses bour- reaux, qui, debout etarmésd’horribles instruments de supplice, n’attendaient qu’un signe du tyran pour accabler cespauvres victimes. II leur demanda quelle doctrine ils professaient et enseignaientau peuple; par quel moyen ils étaient entrés en Chine; quel genre de vie ils menaient; quels étaient leurs moyens d’exis- tence; quelles étaient les relations quo les mission- naires de l’empire entretenaient avec ceux de Macao, et une foule d’autres questions auxquelles les accusés répondirent avec tant de sagesse el un tel accent do vénté, que lejuge cut la douleur de n’avoir à infliger ni baslonnade ni torture. S’adressant ensuite au frère Sébastien, il lui demanda par quelle audace et quelle impudeur il 'prétendait faire adorer comme un Dieu un criminei judiciairement condamnéà mort... L’intrépide confessem-de la foi ranima ses forces presque épuisées par de précédenles ilagellations, et développa avec une sainte ardeur le mystère de rédemption opéré sur la croix par la mort du Christ. Le tableau saisissanl qu’il fit de la passion du Sauveur et des bourreaux persécuteurs de l’inno- cence, parut au tyran trop significatif. « Il no pust souffrir, dit Semedo qui était présent à ce beau mais doubureux spectacle, il ne pust souffrir cette géné- enor>C nerl^’ commanda qu’on luy deschargeast • ,,6 Vln8l coups de baslon, pour amortir ce feu . fermées^efies C°mme Se$ playes n’estoient Pas Wen > CS se renouvellèrent toutes avec des don lews mcroyables, „ le sa„s qui ensorlitj
  • 270 PERSECUTIONS EN CHINE. l’eau ties tuyaux, rejaillistjusques aux pieds du juge. » A i’exception du P. Semedo, que le délabremenlde sa santé tit épargner, tous ces généreux confesseurs do la foi iurent sounds à d’affreuses tortures et abíinés decoups; on les traiuaensuiledansuue liideuseprison, ou on les luissa croupir durant trois uiois , la chaine au cou et aux pieds, sans qu’il fdl permis à leurs pa- rents et à leurs amis d’apporter le moindre soulage- menl à leur misòre. Leur nourrilure consistait en une petite ration de mauvais riz cuit à 1'eau et en un peu d’herbes sans assaisonnemeul. Le P. Semedo et le fròre Sébastien recevaient, à cause de leur maladie el pai’ une faveur extraordinaire, chaeun une moilie d’oeuf dur et salé, en place du plat d’herbes. « Si les cbrótiens leur portoient quelque aumosne, dit Soinido, les gardiens de la prison, qui sonl coin me das guespcs autoiir des ruches, on déroboient une bonne partie et le plus souvent tout. » Deux de ces pauvres prison- niers avaient été tollement affaiblis par les tortures qu’ils ne purent résisler à celte affreuse nourrilure; ils moururent en quelque sorte de Mm et de misère au fond de leur noir cachot, dans uu isoleinent coni- plet, mais bien consolés par la pensóe qu’ils avaient rempli bravemeut leur devoir de Chrétien. Pendant ce temps les euncinis des iuissionnaires travaillaient à Pekingavecun redoublementd’activité, atin d’obteuir de l’einpereur une sentence de bannisse- ment contre tous les Européens. Le P. Lombard et le docteur Paul échouèrent dans toutes leurs tentatives pour fairc parvenir à la cour un mémoii-e apologéti- qucdu christianisme. Toutes les avenues étaient si bieu gardóes par les euuuques, jaloux du credit des mission-
  • MISSIONS AD THIBET. 271 naires, que 1’empereur n’entendaut qu’une accusation sans défense signa enfin 1’arrôt suivant de condamna- tion : « Ayant été pleinement informé par I’assesseur do la cour des rites que certains étrangers cherchaient a loriner des établissements clandeslins dans les di- verses provinces de l’empire; nos mandarins nous ayant humblement supplié que les étrangers Yagnon, Pantoja et leurs compagnons fussent envoyés dans lour pays, pour avoir prêché une loi inconnue, avoir troublé, sous prétoxte de religion, le repos de notre peuple, et machinésourdeinent une révolte parmi les cent families et un soulèvement général dans l’em pire ..En conséquence, nous avonsordonnóà la cour des lites, siégeant à Nanking, d’averlir les magistrals ile I’empire que, en quelque lieu qu’on trouve ces étrangers, on les fasse conduire et escorler sous bonne garde en la province et cite de Canton, et que de la ils s’en relournent chez eux, laissant lo royaume Cen¬ tral en repos. L année derniere, sur 1 avis qu’on nous donna quo ces étrangers n étaient entrésdans l’empire que pour notre service, et que Jacques Pantoja et ses com¬ pagnons étaient capablesde travailler à la correction du calendrier impérial, nous les avions agrégés au nombre des mandarins. Nonobstantcetle agrégation, nous voulons qu’ilssoieut cougédiéset renvoyés dans eui pajs... Qu on obéisse à cet ordre foraieJ. » tleito sentence reçut partout sou exéculion, mais nu e part avec aulanl de rigueur qu’a Nanking. Là es missionnaires furent conduits, le G mars 1610 la cordo au cou, devant l’assesseur de la cour des riles •
  • 272 PERSECUTIONS EN CHINE. corame le P. Semedo ne pouvait marcher, on l’y porla sur une table. Le persécuteur prononça que, bien qu’ils eussent encouru la peine capitale pour avoir prêché une religion nouvelle à la Chine, néanmoins l’emporour, dans sa bonté, leur accordait la vie, se contentant de leur faire appliquer à chacun dix coups de bâton et de les renvoyer dans lour pays. Semedo raconte avec simplicity quela bastonnade lui futépar- gnée à cause du mauvais état de sa sanlé. « La ma- ladie extrêmedu P. Semedo, dit-il, l’exemptade ces coups; mais le P. Vagnon les reçut si rudement, qu’il on lut plus d’un mois incommodé sanspouvoir guérir ses playes. Ensuite de la mesme sentence on exécula nostre maison, nos meubles, et particulièrement nos livros, les exécuteurs criant que nous étions indignes de porter le nom de letlrés. Puis on nous mit dans uno cage de bois fort eslroite, dont on se serf pour transporter les crimineis condamnez à mort d’un lieu à l’autre, avec une chaisne au col, les fers aux mains, les cheveux longs, les habits mal adjustez, en té- moignage que nous estions des estrangers et des bar¬ bares, et, ainsi renfermez comme des bestes, on nous porta le trentiesme d’avril de la prison à un tribunal, pour faire sceller nos cages du sceau del’empereur... “ Je ne sçaurais dire le bruict que faisoient avec leurs chaisnes de fer les sergens et les autres ofliciers qui nousconduisoient. II me suffit de vous représenter qu’on portoit devant nous trois grands écriteaux, avec la sentence de l’empereur, escrile en grosses lettres, qui défendoit à tous les Chinois d’avoir aucun com¬ merce avec nous; et qu’en cet équipage nous sortis- mes de Nanking, renfermez dans nos cages l’espace
  • MISSIONS AD THIBET. 273 de trente jours, jusqu’à ce que, estans arrivés à la première ville de la province de Canton, nous fusmes présen tez au gouverneur, qui, après nous avoir ai- grement repris de ce que nous avions esté si osez que de prescher une nouvelle loy à la Chine, nous mit enlre tes mains des mandarins, lesquels noustraisnè- rentpar tous leslribunaux avec un concours de peuple qui a peine est croyable, el nous jettèrent hors de leur 'ille pour prendre la route de Macao, ou nous arri- vasmes après quelques journées de chemin. « Les chrestiens détenus en prison après nostre sortie, usez et demymorts des misères qu’ils avoient enduré, furent enfin condamnez, à soixante-dix coups de baton chacun. Les deux frères, parce qu’ilz estoienl nalurels de la Chine, après avoir été cruellementbat- tus, furent condamnez, 1’un à servir les massons aux murailles des Tartares, et I’autre à tirer à la corde les vaisseaux de l’empereur, comme font les chevaux et les bceufs. On ne peut dire autre chose de tous les chrestiens, si ce n’est qu’ils tesmoignèrent universel- lement une grande Constance, et firent paroistro sur leur visage, au grand étonnement des payens, lo plaisir qu ils sentoienl dans leurs àmes de souffrir pour Jésus-Christ (1). » Les ennemis du christianisme qui avaient suscitó cette violente persécution et obtenu la proscription genérale des missionnaires furent cependant frustrés | ansleui attente, car, excepté à Nanking età Péking, 6s jésuites trouvèrent partout asile et secours chezles m ‘Stínes convertis. A Péking tnôme, deux frères (i)«Alvarez Semcdo, p, 325, 326. T. II. 18
  • PERSECUTIONS EN CHINE. 274 coadjuteurs, Chinois de naissance, et à ce titre non compris dans la sentence de bannisseraent, continuè- rent d’habiter le local assigné par l’empereur pour la sépulture des missionnaires ot oil reposaient les restes du P. Ricci; ce n’est pas que l’eunuque et les bonzes, anciens propriétaires de cetétablissenient, ne fissent tous leurs efforts pour y rentrer; ils accablèrent d’avanies les frères coadjuteurs, mais le docteur Paul était là pour les protéger; il fit valoir 1’inviolabilitó de la donation iinpériale et surtout le respect que l’on doit aux tombeaux; cette pieuse destination de la maison et du jardin fit échouer toutes les entreprises des bonzes et des eunuques. La résidence de Han-Tcheou-Fou , la dernière que les jósuites eussent fondée jusque-là, fut pour eux le port le plus sdr au milieu de cette tempóte. On sait que le docteur Michel avail courageusement offert aux missionnaires de les recevoir dans sa maison , en cas de persécution. Plusieurs allèrent y chercher une relraite, et lorsque la sentence de bannissement fut publiée, ils sortirent en plein jour accompagnés des principaux chrétiens, afin de montrer qu’ils obéis- saient à i’ordre de l’empereur; mais ils rentrèrent bientôt après en secret et retrouvèrent dans la maison de leur généreux neophyte un asile avec une cha- pelle pour la célébration des saints offices. Aux en¬ virons de Schang-Hai, le docteur Paul donna égale- rnenl 1’hospitalité à d’autres missionnaires. On avait voulu frapper les pasteurs afin de disperser le trou- peau plus facilement; mais, comme aux premiers temps du christianisme, la ferveur des apòtres et des fidèles triompha de la méchanceté des perséculours.
  • MISSIONS AU THIBET. 275 On se réunissait en secret et en silence dans des mai- sons particulières, tantòt ici et tantôt là, pour ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi. On avail mille in- gémeux stratagèmes pour déjouer la surveillance des mandarins et des satellites. Les chrétiens pouvaient amsi, à force de prudence et de courage, assister en- coie au saint sacrifice et remplir en commun lours f e\oiis teligieux. Cétait un touchant souvenir des catacombes. Ibeu, qui aime souvent à tirer lebien du mal, permit quo ce temps d’epreuves et de soulfrances fút pour la mission de Chine une occasion d’accroissemenl et de progres. Les nnssionnaires etles chrétiens, obligés do se cacher pour se soustraire à la persecution, durent se disperser et choisir de préférence les endroits oil ds étaient le moins connus. Ils furent ainsi amends a former de nouvelles résidences, et le calme succé- ,fnt Peu à Peu à la tempéte, il leur fut permis exercer autour d’eux la salutaire propagande des bons exemples. Ils fondèrent môme, sans bruit, non lorn de la ville de Nanking, un collége oil plusieurs jeunes Clnnois se préparaient, par 1’étude de la reli¬ gion^ et des lettres, à devenir un jour des prédicateurs de I’Evangile parmi leurs compatriotes. Trois ans s’dtaieut à peine écoulés que les confesseprs de la ioi exilés à Macao, essayèrent de rentrer secrètemeut dans leur mission, pour reprendre avec une nouvelle ardeur leurs travaux apostoliques. Le P. Alvarez Semedo (ut le premier à tenter son retour en Chine. Son entreprise ayant été couronnée de succès, le . A agnonne tarda pas à imiter son exemple, etbientòt non-seulement tous les anciens, mais encore de nou- 18.
  • 276 PERSECUTIONS EN CHINE. veaux missionnaires allcrent porter d’abondantes consolations à celle chrétienté si longtemps désolée. Telle est la destinée des serviteurs de Dieu sur la terre : quelques jours de sérénité et beaucoup d’o- rages et de tempêtes; une longue série d’épreuves entremèlées d’un peu de paix et de rares consolations. La vie n’est qu’un combat, et c’est à bon droit que la communauté chrétienne est appelée 1’Égliso militante. Pendant que la mission do Chine, après s’étre re- trempée au milieu des tribulations, rentrait dans la lice avec une nouvelle ardeur, un intrépide athlète de la foi luttait avec une persévérance héroíque contro la malice des homrnes et contre les éléments déchaí- nés, dans 1’espoir de íaire pénétrer la lumière do 1’Évangile dans la capitale du bouddhisme, au èoeur môme du Thibet. IV. Les missionnaires du moyen âge, on l’a déjà vu, s’étaient répandus dans les contrées les plus impéné* trabies de la haute Asie pour y porter les lumières et la civilisation du christianisme; ils avaient prêché en Chine, en Tartarie, au Thibet; do nombreuses églises s’étaient élevées au milieu de ces peuples si longtemps inconnus aux Européens, et 1’Évangile y avait fait des progrès considérables. II n’y eut pas à cette époquo une seule région de 1’extrême Orient, si cachéeet si reculée qu’elle fút, ou quelque moine intrépide ne portât ses pas. Les prédicateurs de PÉvangile se fai-
  • MISSIONS AU THIBET. 277 saient nómades avec les Tartares du désert; ils péné- traient rneine jusqu’au coeur do ces hautes montages du Thibet, ou le bouddhisme s’était en quelquo sorte retranché comine dans un fort inexpugnable. °us avons vu au treizième siècle ce religieux infa- tigahle, Odéric de Frioul, parcourir à lui seul tous ces lointams pays, la Chine, laTartarie et le Thibet, se- niantpartout dans ses courses apostoliques la doctrine du salut, et enròlant sous la bannière du Christ des hommes de toute langue et de toute tribu. A la fin du seizième et au commencement du dix- septiemo s.ecle, lorsque de nouveaux apòtres repa- iinen i ans ces pays, ils ne retrouvèrent plus les Chretiens dumoyenâge. Ces missions, qui déjà promel- taient une abondante récolte, avaient été ravagées par les orages ou s’étaient desséchées d’elles-mèmes faute de séveet les ronces et les épines avaient de nou¬ veau envahi le champ du père de famillo. Lorsque le P. Ricci arriva à Péking, la nombreuse et lloris- sante chrétienté de Jean de Monte-Corvino avait com- plétement disparu; il n’en restaitpas mêmeune trace, pas un souvenir. Le P. Goès n’en vit pas davantage en parcourant la Tartarie. II ne rencontra dans son long voyage que des musulmans et des bouddhisles. Les pratiques religieuses de ces derniers, empruntées comme nous l’avons dit, au cultecatholique, avaient donné le change aux caravanes de l’Inde, et leur avaient fait dire qu’ils avaient renconlré de nombreux chrétiens en se rendant au Cathay. Des renseignements analogues ayant fait croire aux inissionnaires de l’Inde qu’il y avait des chrétiens dans Ie Thibet, l’un d’eux, le P. d’Andrada, Portugais, *
  • 278 persecutions e8 Chine. forma le hardi projet d’y pénétrer. Le 30 mars 1624 il partit d’Agra avec le P. Marquez pour accompagrier le Grand Mogol qui so rendait á Kachémire. On salt qu’à cette époque les jésuites étaienl tfès-populaires dans les Indes et qu’ils exerçaient une grande in¬ fluence sur le souverain. Lorsqu’iis fureiil arrivés à Dehly (1), ils apprirent qu’une caravahe de dévots bouddhistes se disposait à faire un pèlerinage à une fameuse pagbde éloignée d’Agi-a d’un inois et demi de chemin. «Comme depuis vingtans, dit d’Andrada, nos pèfes ne cessaient de répéter qu’il se trouve des États chrétiens dans ceScontróes, voyant queje pou- vais avoir compagnie, je résolus de connaitre un peu le pays par rnoi-mónie, avec d’autant plus de facilité qu’il suflisait au Grand Mogol d’avoir un seul de mes compagtiohs pour aller à Kachemire. Je me mis eti roiite pour le Thibet avec un frère et deux va¬ lets... (2)» D’Andrada sortit de Dehly de très-grand matin, re- vêtu dè la tunique indienne qu’il porlait habituelle- meht; mais il avait eu soin de mettl'e le costume thi- bétain par-dbssous, dcsoi teque, lorsqu’il Fut en dehors des portes de la ville, il n’eut qu’à Se dépouiller de sa tunique pour être complétemetít déguisé. II ron- contra plusieurs chrétiens el des gens de la suite dii Grand Mogol, qui ne le reconnurent pas. Il s’écarta de la grande route et alia rejoindre, par des chemins de traverse, des pèlerins bouddhistes qui campaienl aux frontières de l Hindoustan. La caravâne se mit en route et traversa les États (1) Dehly était aim's la capitals du vaste empire du Grand Mogol. (2) Relation de d'Andrada, p. 5.
  • MISSION'S AU THIBET. 279 de Sirinagar (i), ou d’Andrada et ses compagnons furent arrêtés comme fugitifsdes terresdu Grand Mo- gol. Ils allaientétre chargés de chaines et renvoyés à leur souverain, conformément aux conventions in- ternationales des deux pays; mais ils exposèrent leur position et le but de leur voyage avec tant de fran¬ chise et de loyauté qu’on les laissa passer. Du royaume de Sirinagar, ils arrivèrent au pied des monts Hy- malaya... « Nous commençàmes, ditd’Andrada, à gravir ces hautes montagnes, qui n’ont peut-étre pas leurs pareilles sur le globe. II suffit de dire qu’il faut marcher plus de deux jours entiers pour on franchir une seule. Dans certains endroits, le passage est si étroit, que nous ne pouvions mettre qu’un pied de- vant l’autre, etil faut marcher de cette manière une bonne partie du chemin, tantòt passant de còtó, tan- tôt s’accrochant au rocher avec les mains, de manière que si Ton faisait un faux pas on serait stir d’etre abímé et mis en pieces. Ces rochers sont si droits qu’on les croirait tirés au cordeau. Le Gange coule à leur pied comme dans unablme, et l’immensequan- lilé d’eau qu’il roule parmi ces rochers et ces préci- pices fait un bruit affreux, répétó par les échos, ce qui augmente encoro 1’effroi du voyageur tremblant sur ces élroits senders. Si l’ascension est difficile, la descente est encore plus périlleuse, car on ne sail ou se retenir. Nous fdmes contraints plusieurs fois de marcher à reculons et do mettre un pied après I’aulro, comme si nous descendions une échello; mais, ajoute (1) Sirinagar (ville du bonheur),capitalo de la province de Kache-
  • 280 PERSECUTIONS EN CHINE. lo missionnaire, nous avionssous les yeux des genlils qui bravaientces difficultés pourhonorer lours dieux. Parnii eux il s’en trouvait plusieurs avancés en àge, qui so trainaient sur la route, et dont l’exemple nous invitait à vaincre tous ces obstacles pour un bien autro motif que lo leur... (1)» Ces courageux pèlerins cheminaient ordinairement I’un après l’autre, car le sender trop étroit ne leur permettait pas de marcher deux de front. Lorsque celui qui était en téte de la colonne rencontrait un danger, il prononçait à haute voix et en chantant le nom de la pagode qu’on allait visiter, et cette invoca¬ tion était répétée successivement par tous les voya- geurs. Ces contrées montagneuses étaient en général dépourvues d’habitants. On ne rencontrait dans les défilés que des troupeaux de yaks sauvages et des daims musqués qui exhalaient en fuyant les fortes émanations de leur énergique parfum. De temps en temps on apercevait aussi dans de profonds ravins des temples bouddhiques placés dans les sites les plus pittoresques, et dont les richesses étonnèrentle P.d’An- drada. Les lamas attachés au service de ces temples fixèrent aussi son attention; mais il s’en faut bien qu’il les trouvât d’aussi belle apparence que les pa¬ godes. « Leur mine seule, dit-il, annonçait qu’ils étaient ministres de Satan. Nous en vimes un entre au- tres déjà fort vieux, avec les ongles et les cheveux énormément longs et une moustache affreuse. Cet ôtre monstrueux; immobile comme une statue, recevait tous les hommages des pèlerins sans ouvrir la bouche. ((I) delation, p. 4.
  • MISSIONS AU THIBET. 281 Ceux-ci se prosternaient devant lui et lui baisaient les pieds avec un profond respect. » Après avoir franchi plusieurs montagnes, dont quel- ques-unes étalaient toutes les magnificences d’une luxuriante végétation, la caravane arriva à Sirinagar. Les autorités de celte ville se préoccupèrent de la pré- seuce du P. d’Andrada, qui n’avait ni le train ni les allures d’un marchand. On lui fit subir un interroga- loire sévère, pour savoir d’ou il était et quel étaitle but de son voyage. Le missionnaire déclara qu'il était Portugais et qu’il allait dans le Thibet à la recherche d’un de ses frères qui, depuis plusieurs années, s’étail égaré par delà les montagnes neigeuses (l’Himalaya). En visitant son bagage, on trouva des soutanes noires, co qui fut un grand sujet d’étonnement pour des hommes qui n’usent pas d’habits de cette couleur et de cette forme. Mais leurs soupçons se dissipèrent lorsque le missionnaire leur eut expliqué qu’il avait préparé des vêtements de deuil à la mode de son pays, pour le casoii il auraitle malheur d’apprendro la mort de son frère. a 11s ajoutèrent foi à nos discours, dit d’Andrada, et nous laissèrent aller au bout de cinq jours (1)... » A mesure que les voyageurs avançaient, le sol s’é- levait toujours et la température devenait de plus en plus formidable. Ils traversèrent plusieurs fois des bras du Gange au moyen de ponts en corde, sur les- quels ils devaient se laisser glisser, au risque de se précipiter dans des abimes; bientòt ils gagnèrent des montagnes entièrement recouvertes d’épaisses couches (I) Relation, p. 9.
  • 282 PERStíCtlflONS EN CHINE. cle neige, sous lesquelles on entendait grander avec fracas des torrents impétueux. II est étonnant, dil d’Andrada, que les eaux, étant si fortes et si rapides, n’entrainent pas la neige. La inontagne voisine, à la vérilé, se dócharge sur les torrents d’une partie de la neige qu’elle reçoit; elle tombe si abondarament et s’accurnule sur I’eau en telle quantité, qu’elle y forme des montagnes, avec des ouvertures, dispersées çà et là, par lesquelles on voit 1’eau coúler avec un bruit épouvantable. Le malheureux voyageur doit errerau- dessus de ces gouffres, sans pouvoir s’assurer de la solidité de la neige, au risque de voir à chaque ins¬ tant sa tombe s’entr’ouvrir sous ses pas et 1’engloulir tout vivant. Un mois et demi après son départ de Sirinagar, la caravane rencontra la fameuse pagode de Badid, ou se rendent èn pèlerinage les dévots bouddliistes de toules les contrées de l’Asie. II y a dans le voisinage un vaste monastère pour les nombreux religieux de la contrée. La pagode Badid est bàtie au pied d’une mon- lagne d’ou sort une source d’eau bouillante qui se di¬ vise en trois canaux et va se jeter dans trais étangs d’eau froide. Le mélange des eaux forme un bain tiède oú se plongent les pèlerins, avec la ferine persuasion que cette eau a la vertu de purifier 1’âme de toutes S6S souillures. Aussi entreprennent-ils de longs et périlleux voyages pour aller chercher dans ces bains > si salutaires Ia rémission de leurs péchés. Les religieux du monastère expliquèrent au P. d’An¬ drada 1’origine de cette source d’eau bouillante. fIs lui direntquejadis 1’élémeutdu feu, touché de repentir à la vue des crimes nombreux qu’il avait commis, en
  • MISSIONS AU THIBET. 288 bríilant tant de maisons, de villes, de foréts, en ra- vageant tanl de campagnes, alia demander pardon à la puissante divinité de Badid. Celle-ci ordonna au grand coupable de se mettre à ses pieds, afin de recè- voir la remission de ses iniquités. Le feu se sentit si heureux de se trouver aux pieds de cettebienfaisanle pagode qu’il s’y fixa définitivement, et dès lors la source d’eau qui jaillissaiten cet endroit devint bientôt bouillante. Le P. d’Andrada crut devoir faire une ob¬ jection à la merveilleuse théorie des religieux boud- dhistes. II leur demanda pourquoi le feu, aprèsunesi remarquable conversion, retombait encore si souvenl dans les mômes égarements; pourquoi encore tant d’incendiesdans le monde, si le feu étaitbien sincère- ment contrit et repentant au pied de la pagode de Badid ? — Cette objection fui loin d’embarrasser les lamas. Us lui répondirent tout uniment que le feu qui dévastait encore le monde n’était que la quinzième partie de cet élément; que les quatorze autres étaient subjuguées sous les pieds de Badid; et que si, par mal- beur, elless’en échappaient, on verraitbien autre chose dans l’univers en fait d’incendies. Les lamas ajoutèrent que la pagode avait la verlu de transformer en or tous I es mélaux qii’on en appro- chait; mais que cette transformation ne s’opérait plus acluellement, parce quela divinité, indignéede l’ava- rice d’un certain serrurier qui avait jeté une immense quantité de fer dans l’eau qui bouillonne à ses pieds, avail depuis lors supprimé le miracle. « Hs mb ra- contèrent encore, dit d’Andrada, uue foule d’imperti- nentes impostures de cette nature; tout ce qu’il y a de certain, c’est que les religieux de ce monastère
  • 284 PERSÉCUTIONS EN CHINE. recueillent des offrandes immenses, tant en or qu’en pierres précieuses. » La pagode et le monastère de Badid sont ensevelis sous la neige durant neuf mois de l’année. Alors les villages voisins sont déserts. Les habitants et les reli- gieux se retirent à trois ou quatre journées de là, dans une profonde vallée, ou le froid est raoins rude et ou la neige tombe en moins grande abondance. Les gens de cette contrée mangent le moulon cru, à me¬ sure qu’ils 1’ont écorché; la graisse et les nerfs des pieds sont des morceaux friands; ils déchirent les en- trailles et les dévorent sans trop se mettro en peine qu’elles soient suffisamment neltoyées. Quelquefois il leur arrive de faire cuire la viande, mais très-peu; car ils prétendentque lorsqu’elle est entièrement cuite elie perd son goút et sa saveur. Avánt d’aller plus loin, la caravane dut s’arrêter dans un village de la vallée, afin d’attendre le mo¬ ment favorable pour traverser un désert qui conduit au Thibet. On ne peut s’y engager que durant deux mois de 1’année; le reste du temps les chemins sont entièrement obstrués et impénétrables. Ce désert est coupé d’énormes monlagnes, qu’on ne peut franchir en moins de vingt jours. On n’y trouve ni habitations, ni arbres, ni herbes, rien en un mot que des rochers presque toujours couverts de neige. Durant les deux mois ou les chemins sont praticables, on n’est pas pour cela délivré de la neige, mais elle est dure et solide comme du marbre. Les chevaux mêmes ne lais- sent pas dessus les traces de leurs pas. Comme on ne trouve sur ce sol impitoyable ni bois ni aucun aulre genre de combustible, les voyageurs en sont réduits
  • MISSIONS AO THIBET. 285 à manger journellement del’orge grillée et de la neige. II faut avoir une santé trempée à toute épreuve pour résisterà une pareille traversée, même dans le temps le plus favorable. V. Pendant quo la caravane attendait 1’époque du passage, il arriva dans la vallée des émissaires du roi de Sirinagar, avec ordre de se saisir du P. d’An- drada et de ses compagnons etde les lui amener pieds el mains liés. A cette nouvelle, d’Andrada prit la ré- solution un peu téméraire de s’échapper secrètement et de traverser le désert, quoique ce ne fút pas en¬ core le moment. II passa done la nuit à prendre adroi- tement les renseignements nécessaires, et se mit en route avant le jour, avec deux domestiques chrétiens et un homme du pays qui devait lui servir de guide. Le frère qui l’accompagnait étant gravement malade, persuadé d’ailleurs qu’il ne lui serait fait aucun mal, préféra altendre le départ de la caravane. Les quatre voyageurs s’en allaient done , un long bâton ferré à la main, et portant sur le dos une be- sace remplie d’orge grillée. Durant les deux premiers jours, ils pressèrent le pas de peur d’ôtre poursuivis par les émissaires du roi de Sirinagar. Mais la neige, venant à tomber en grande abondance, ralenlit leur raarcbe. Dans la matinée du troisième jour, ils virent courir derrière eux trois homines qui ne tardèrent pas à les alteindre. Ils les sommèrent de rebrousser che-
  • 286 PERSECUTIONS EN CHINE. inin, les menaçant des chàtiments les plus graves en cas de désobéissance. Ils annoncèrent au guide que sa fenune et ses enfants élaient déjà emprisonnés, et que ses biens avaient été confisqués par les chefs de la tribu. Ces nouvelles ébranlèrent la résolution du guide, qui retourna sur ses pas. Mais d’Andrada, ne tenant aucun compte des menaces que lui adressaient ces émissaires, passa outre et continua son chemin avec ses deux domestiques, sans que personno eíit le courage de les en empêcher. « Alors, dit-il, nous nous engageâmes dans le dé- sert avec d’autant plus de difíiculté, que de temps en temps nous enfoncions dans la ueige, tantòt jus- qu’à la poitrine et tantòt jusqu’aux épaules. Pour l’ordinaire, nous en avions jusqu’aux genoux ; sou- vent nous fumes obligés de nous trainer de toule noire longueur sur la neige, comme si nous nagions. Tels élaient les travaux du jour; la nuit n’était pas propre à nous reposer. Obligés d’étendre un de nos manleaux sur la neige, nous nous couchions dessus, el nous nous couvrions d’un autre le mieux que nous pouvions. La premiere nuit il neigea si fortement que, pour ne pas rester ensevelis sous la neige., nous étions obligés de nous lever et de secouer nos man- teaux. Le froid était si violent que nous avions perdu le sentiment dans différentes parties du corps , prin- cipalement aux pieds, aux mains, au visage. Une fois, en voulant prendre quelque chose, il me tomba une phalange du doigt; je ne le sentis pas et ne m’en aperçus qu’en voyant le sang couler le long de ma main. Nos pieds s’enflèrent et devinrent si engourdis que nous n’aurions pas senli un fer chaud. Nous che-
  • MISSIONS AC THIBET. 287 minâmes de cette façon jusqu’a ce que nous arri- vâmes au sommet de ces hautes montagnes, d’ou l’on aperçoil les sources du Gange et d’un autre grand lleuve (1) qui arrose les terresdu Thibet. Nousavions presque perdu la vue; mais j’avais moins souffert que mes deux valets, à cause des soins que j’avais pris. Cependant je restai plus de vingt-cinq jours sans pouvoir lire une lettre de mon bréviaire. » Le lecteur trouvera peut-être ce tableau un peu exagéré, chargé de couleurs trop sombres. Pour nous, qui avons parcouru les mêroes contrées et subi plus d’une I’ois les inconvénients d’un seniblable voyage, noussavons parexpérience quelerécitduP. d’Andrada est encore au-dessous de la réalité. II est des misères el des souffrances que nulle expression ne saurait rendre; pouren avoir uneidée exacte, il faut les avoir éprouvées soi-même. Lorsqu’on a toujours inené une vie facile et confortable au foyer domestique, il est inalaisé de comprendre toutes les horreurs de la soif, de la faim et du froid , au milieu des déserts. Du haut de ces grandes moutagnes les trois voya- geurs découvrirenl devant eux une immense plaine, qui s’btendait à perte de vue jusqu’a 1’horizon. Mal- heureusement, leurs yeux éblouis et fatigués par la neige ne pouvaient rien distinguer, pas môme ces longues perches noires qu’on aélevées de loin en loin dans les steppes pour guider les caravanes. Cette plaine incommensurable leur paraissait toute blanche, et semblable à une mer de neige. Comment continuer un tel voyage, aiors surtout qu’on était à bout de forces (I) C’est sans doute le Varou-Djambo.
  • 288 PERSECUTIONS DE CHINE. et de provisions ? La situation était affreuse et déses- pérante. D’Andrada qui voulait avant tout sauver la vie de ses deux domestiques, leur conseilla de re- tourner au village d’Ana, oil ils avaient laissé la cara- vane; n’ayant qu’à descendre, ils pouvaient y arriver facilement dans six jours, et sans crainte de s’égarer, puisqu’ils n’avaient qu’a reprendro la route qu’ils avaient déjà parcourue; pour lui, il allait chercher dans quelque anfractuosité de rocher un recoin oil il se blotlirait à l’abri du vent et de la neige, en atten¬ dant 1’arrivée de la caravane. Il avait encore assez d’orge grillée pour huitou dix jours; plein de résigna- tion à la volonté de Dieu, il comptait sur sa provi¬ dence. Ce plan ayant été adopté, ils étendirent leurs manteaux et essayèrent de prendre un peu de repos. Aussitòt que le jour parut, d’Andrada pressa ses deux domestiques de se mettre en route; 1 exiguité des provisions exigeait qu’on no perdlt pas un seul instant. Mais, soit par peur, soit par affection, ces mal- heureux fondirent en larmes et déclarèrent qu’ils ne voulaient point se séparer de leur mallre, qu’ils ne se mettraient pas en route sans lui. D’Andrada eut beau les encourager, il ne put vaincre leur résistance et fut obligé de partir avec eux, quoiqu’il lui en coíuát de retourner dans ce village oil il était menacé d’être retenu prisonnier. Ils repassèrent tous par les endroits oil ils avaient déjà enduré tant de fatigues et de souf- frances, sansaucuneutilité.«Lechemin, ditd’Andrada, me paraissait d’autant plus aisé qu’il n’y avait qu’a descendre. Cependant mes valets eurent beaucoup do mal, les ampoules de leurs pieds les empêchaient de marcher. Nous nous trainàmes ainsi durant trois jours
  • MISSIONS AC THIBET. 289 et demi consécutifs. Vers la fin du jour, nous enlen- dimes la voix d’un horame qui criait dans le désert, et, quoiqu’il nous fút impossible de l’apercevoir, nous dirigeàmes nos pas vers l’endroit d’ou cette voix par- tait. Nousrencontrâmesun paysan qui nous donna de bonnes nouvelles. » D’abord le compagnon de d’An- drada, ce frère qui était resté àMana, à cause du mauvais état de sa santé, était entièrement rétabli et se disposait à partir avec la caravane. Les autorités du district étaient mieux disposées envers le mission- naire, car au liou de vouloir le faire prisonnier, elles luienvoyaient quelques provisions, de la farined’orge, du miei et quelques fourrures pour le défendre contre le froid; comme on avait jugé qu’il lui aurait été im¬ possible de traverser, dans cette saison, la vaste plaine du désert, ou avait fait partir un émissaire pour le ramener et lo guider vers un endroit stlr, ou il pour- rait attendro la caravane. Le P. d’Andrada, réconforté par les bonnes paroles qu’il venail d’entendre, s’abandonna avec confiance à la conduite de son guide, et arriva, après trois jours de marcho, dans une gorge de monlagne habitée par des bergers qui leur donnèrent sous leur tente une franche et cordiale hospitalité. La caravane qui était partiede Mana ne tarda pas à les rejoindre, et d’Andrada eut la consolation de revoir en bonne santé le frère qu’il avait laissé swmalade. 11 avait lui-môme retrouvé ses forces; quelques jours de repos et les bons laitages des montagnes avaient suffi pour lui rendre toute sa vigueur. « Alors, dit-il, je me portais mieux que jamais, etje n’avaisd’autreincommodiléqu’une grande
  • 290 PERSECUTIONS EN CHINE. faiblesse d’yeux qui no me permettait pas de sup¬ porter la lumière. » VI. La caravane s’arréta un mois et demi dans ce cam- pement pour attendre la fonte des neiges, puis elle se mil déíinitivement en route et suivit le chemin que le P. d’Andrada avait déjà parcouru avec si peu de suc- cès; mais il était alors plus praticable. Un courrier avait, selon l’usage, précédé la cara¬ vane pour avertir le souverain du Thibet de son ar- rivée et lui donner des renseignements sur le per¬ sonnel des voyageurs, D’Andrada fut sans doute désignó comme le personnage le plus important de la troupe, car on expédiu trois chevaux à sa rencontie, aiin qu’il pút faire son entrée dans la ville d’une façon un peu solenuelle. « Trois jours avant notre arrivéo nous reçúmes trois chevaux, pour moi, pour mon compagnon et notre domestique. Us ne pouvaienl venir plus à propos; car, à notre arrivée dans la ville, le peu pie se précipilail en foule autour de nous, et toutcs los femmes étaient aux fenêtres pour nous voii comme des objets extrômement rares et curieux. Le roi ne se montrait pas; mais la reine était sur un bel- védère de son palais; nous lui fimes une profonde ré- vérence en passant, et nous allâmes descendre dans une maison disposéo pour nous recevoir. Le roi s’i- maginait que nous étions des marchauds; on lui avail
  • MISSIONS AU THIBET. 291 dit que nous apportions des bijoux d’un grand prix; en outre, il était loin de penser qu'il y eút un autre motif que le gain, capable de nous déterminer à en- treprendre un voyage si pénible; cependant il fut bientòl détrompé, ce qui apaisa un peu 1’excès de sa joie, et il différa deux ou trois jours de nous donnor audience. Néanmoins il nous fit demander quel était le motif de notre voyage. Je répondis que je n’étais pas venu au Thibet pour vendre ni pour acheter, puisque je n’étais pas négociant, que j’dtais tres-re- connaissant des offres qu’on m’avail faites de sa part, availt mon arrivée, mais que jo le suppliais de m’ac- corder uno beure daudience, pendant laquelle jo lui exposerais les raisons qui m’avaienl ainené dans ses États; je l’assurais d’avance qu’il les apprendrait avec la plus grande satisfaction. » Le roi ne tarda pas à faire appeler le P. d’Andrada ; il lui fit l’accueil le plus affectueux et s’entretint Iona- temps avec lui par Tintermédiaire d’un interprete musulman de Kachemire. Le P. d’Andrada lui dit qu’il avait entrepris ce long et périlleux voyage pour s’as- surer s’il y avait, comnie on le pensait, des chrétiens dans le Thibet; qu’autrefois les prédicateurs de la vraie religion avaie*nt pénélré dans le pays; qu’il était à craindre que la foi se fitt affaiblie, qu’elle eíit mêmo perdu sa pureté. II était done venu pour lui exposer les véritables principes du christianisine et détruire les superstitions qui avaient cours dans ses États. Le roi parut très-peu com prendre le sens de ce discours, parce que 1’interprèle, en sa qualité de musulman, trouvait pen agróable de travailler aux intérêts du ebristianisme. Le P. d’Andrada s’en étant aperçu, le 19.
  • 292 PERSECUTIONS KN CHINE. menaça, s’il n’était pas plus exact dans son interpo¬ lation, de le faire punir et d’employer un pa'i'en. Le roi fit prolonger l’entretien, afin que la reine, qui était venue se cacher derrière un rideau, put écouter la conversation. « Mais, dit d’Andrada, celte princesse, cédant autourment de la curiosité, envoya dire au roi qu’elle voulail absolument nous voir, et bientôt ello parut; elle nous adressa de nombreuses questions, et depuis ce moment elle assista régulièremenl à toutes les audiences qui nous furent accordées. » II est à regrelter que le P. d’Andrada n’ait pas jugé à propos de consigner dans sa relation les entretiens qu’il eut avec lo roi et la reine du Thibet. Ces entre- vues entre un missionnaire calholique et un prince bouddhiste durent offrir assurément des particularités pleines du plus vif intérót. Tout ce que nous savons, c’est quo le P. d’Andrada réussit à conquérir l’estime et la sympathic du roi et des principaux personnages de la ville. II fut autorisé à se présenter à la cour aux heures qui lui conviendraiont, avec 1’assurance d’être toujours bien accueilli. On ne manquait jamais de lui envoyer journellement des provisions, du riz, des moutons, de la farine, dubeurre, des raisins et du vin. D’Andrada fait remarquer que les raisins étaienl do deux sortes: les uns fort petits et noirs, mais très-doux; les autres, gros, blancs et fort aigres. Ils venaient d’un endroit éloigné de la ville de dix ou douze jour- nées. Ces détails peuvent aider à fixer la position de la ville ou était le P. d’Andrada et qu’il nomme Capa- rangue. Cetle ville ne se trouve mentionnée sur au- cune cario de géographie, et jamais nous n’en avons
  • MISSIONS AU THIBET. 293 ontendu parler durant noire séjour dans le Thibet. Cependant nous avons fait connaissance avec les rai¬ sins dont parle le missionnaire du dix-septiòme siècle. II y en a beaucoup à Lha-Ssa, et nous siimesqu’on les apportait de Ladaket de Hamil. La ville deCaparangue devait probablernent se Irouver entre Kachemire et Ladak, vers 1’extrémité nord de la chaine des monts Himalaya. Le P. d’Andrada ne lit pas un long séjour à Capa- rangue. II avait promis d’aller rejoindre le Grand Mogol, dont il s’etait séparé pour entreprendre co voyage. De peur do Irouver plus tard la route ob- struée par la neige, il voulut profiler do la bonne saison et demanda au roi son audience de congé; on le pressa beaucoup de rester dans le pays, et on ne consentit à le laisser partir qu’autant qu’il s’enga- gerait par serment à revenir 1’année suivanle. D’An¬ drada, qui avait remarqué à la cour et parrui le peuple de bonnes dispositions à recevoir les lumières de l’Evangile, accueillit avec empressement la proposi¬ tion qui lui était faite. Il promit de revenir, mais en stipulant cinq conditions, que le roi accepla et qu’il fit consigner dans le décret suivant : « Nous, roi du graud royaume du Thibet, ayant éprouvé un plaisir extrême de 1’arrivée du P. An¬ toine d’Andrada, Portugais, pour enseigner la saiute loi dans notre pays, et le regardant comme notre maítre, luioctroyons pleino etentière puissance et fa- culté de prêcher librement et enseigner à nos peuples la dite loi, défendons à qui que ce soit de le troubler dans cet exercice. « Ordonnons de plus qu’il lui sera accordé un
  • 294 PERSECUTIONS EN CHINE. emplacement pour y construire une église. Consen- tons que, s’il arrive chez nous des marchands étran- gers, le dit religieux et ses compagnous ne se mê- lent ni de leurs achats ni de leurs ventes, a(in qu’ils no f'assent rien d’incompalible avec la diguite do leurs functions. « Promettons en outre de n’ajouter foi à aucun des rapports qui pourraient nous être fails sur leur compte par les musulmans, étant bien certain que ceux-ci suivant une loi pleinc d’erreurs, leur plus doux plaisir est de contrarier ceux qui professent la vraie religion. « Nous demandons surtout avec les plus vives ins¬ tances au grand provincial des fndes de nous envoyer de nouveau ledit pore Antoine pour I’instruction de nos sujets. « Donné à Gaparangue, scellé de nos armes (1). » Le P. d’Andrada, après avoir cite dans sa relation le lexte môme de ce décret tel que nous venous de le reproduire, ajouteque le roi ini remit encore plusieurs lettres pour le recommander aux princes de Kache- mire, d’Agra et do Labor. II donna ordre, en outre, qu’on le fit voyager dans tons ses États « exempt des « impositions et taxes dont on estecrase. » En retour de ces bienfaits, le P. d’Andrada fit cadeauau roi d’un beau tableau peintsur cuivre, représentantla Viergc el I’enfant Jésus. « II était aisé de voir, dit d’Andrada, combien le roi et loute sa cour claienl fàchés de noire depart; en nous disant le dernier adieu , il nous recoinmanda bien de revenir lo plus tòt possible, parce (I) Relation, etc., p. 26.
  • MISSIONS AO THIBET. 295 quo « nous emportions son coeur avec nous. » II nous tit accompagner non-seulement jusqu’aux extrémités de sonroyaume, rnais môrne jusqu’au dela du desert, en recommandant secrèteraentque partout on eulsoin de nous fournir gratuitement et à discretion de la viande, du riz et du beurre. Trois jours après noire depart, nous vimes a rriver de sa part trois hommes qui nous apporlaieut dans des paniers plus de deux mille pèches, petitesà la véritó, maisd’ungodt extre- meiucnt agréable. 11s nous direut que cesti uit3 avaient été envoyés au roi d’une ville étoignée de ouze ou quiuze journées de cheinin. » Ces pêches sont, à Lha- Ssa, l’objet d’un commerce cousidérable; ellesont en effet un godl exquis, et viennent, comine les raisins, de la contrée de Ladak. Cette nouvelle circonstance vient encore confirmer I’opinion que nous avons déjà émise sur la situation probable de Caparanguo. VII. Le P. d’Andrada se trouvant dans des conditions plus favorables, put refaire sa route avec moins de fatigues etde souffrances. Après avoir rejoint le Grand Mogol, il se rendit à Agra, oil il était attendu de ses confrères avec une vive anxiété. 11 leur raconta les péripéties de son avenlureuse expedition; le bon ac- cueil qu’il avail reçu des Thibétains, le caractere pro- fondément religieux de ce peuple et ses précieuses dispositions à recevoir la foi chrétienne. Lorsque les missionnaires d’Agra virent le décret du roi do Ca-
  • 296 PERSECUTIONS EN CHINE. parangue et qu’ils surent que le P. d’Andrada avait promis d’y rotourner, tous brúlèrent du désir de l’ac- compagner et d’al ler consacrer leur zèle à cette mission. Le provincial des Indes, désireux de faire prospérer les germes de salut déposés sur cello terre envahie depuis longtemps par Jes superstitions bouddhiques, s’empressa de faire repartir le P. d’Andrada, auquel il donna pour compagnons quatre autres missionnaires. Cette nouvelle colonie d’apòtres se mit en chemin au commencement dejuin 1625. «Nouseúmes, dit le P. d Andrada, bien des obstacles à surmonter, quoi- qu ils ne fussent pas comparables à ceux de mon pre¬ mier voyage. Nous arrivàmes au Thibet dans lecourant du mois d’aotit. Notre retour fit un grand plaisir au roi, car d envoya à quatro journées au-devant de nous des liommes et des chevaux cliargés de présents, avec des ordrespourqu’on nous rcçíit avec honneurdans tous les lieux ou nous devions séjourner. Arrivés à la ville de Caparangue, nous fòmes‘logés dans une maison voisine de celledu filsdu roi. Quelques jours après, le roi, éfant obligé de partir pour une guerre très-impor- tante, nous fit appeler et nous pria de lui donner la benediction. Cette expédition dura un mois et demi. Des qu’il fut cle retour, il résolut de s’instruire des piincipaux points de la religion chrétienne, mais il lallut atlendre que nous sussions la lartgue du Thi¬ bet... » Le P. d’Andrada nous a Jaissé dans une deses lettres, datée du 15 aoútl626, quelques détails curieux sur les moeurs et les habitudes des Thibétains. II les a vus tels que nous les avons retrouvés deux siècles plus tard, et que nous avons essayéde les décriro dans noire i.
  • MISSIONS AD THIBET. 297 Voyage au Thibet. II remarque avec raison quo chez ce peuple le sentiment religieux domine et absorbo tous les autres. II ne prend de I’industrie, de 1’agri- culture et du commerce tout juste que ce qu’il en faul pour salisfaire aux exigences les plus rigou- reuses de la vie matérielle, et se considère ici-bas commc en un lieu de passage, accomplissant un triste et court pèlerinage vers un monde meilleur. Ce sen¬ timent est si profond que les hommes en général por¬ tent dans leur langue le nom de voyageurs, ou plutôl de marcheurs. Ils comptent la terre pour si peu de chose, que, pour demander à un élranger le nom de son pays, ils ont 1’habitude de dire : sous quel mor- ceau du ciel marchez-vous?... C’est surtout à celte profonde conviction religieuse qu’on doit attribuer le nombre prodigieux de lamas qu’on voit dans le Thibet. II n’est pas de famille qui n'en ait plusieurs. Souvent, sur trois frères il y en a deux qui embrassent la vie religieuse (1). Le roi de Caparangue aimaitbeaucoup les lamas avant 1’arrivée du P. d’Andrada; mais insensiblement il s’dloigna d’eux pour se rapprocber des missionnaires. Il se plai- sait à leur entendre développer les principaux points de la doctrine clirétienne; il étudiait les prières calho- liques et les récitait fréquemment avec une véritable dévotion. « II vient souvent chez nous, écrivait d’An- drada, quoiqu’il n’aille dans la maison d’aucun par- ticulier. Aussitòt qu’il est arrivé, il va à 1’église faire sa priòre, et me répète souvent que dès qu’il sera suf- (1) "ir sur les lamas et les monastêres du Thibet, le deuxièmo volume des Voyages dans la Tartarie el le Thibet.
  • •298 1'EHSÉCtmONS few CHIME. fisammentinstruit, il veutsefairebaptiseret embrasser la religion chrétienne (1). » Ce prince, en effet, manifestait ouverlement son inclination pour la nouvelle doctrine et sa sympathie pour les missionnaires. Lorsque ceux-ci commencè- rentla construction deleur églisu, ils firent une grande cérémonie pour la pose de la preruière pierre. Ce fut le roi lui-mème qui présida à cette fête inusitée parmi les Thibétains. Ces manifestations publiques ne man- quèrent pas d’alarmer les lamas. Ils tinrent une as¬ semble générale, oil deux des principaux membres de la hiérarchie lamaique, dont l’un était le frère même du roi et l’autre son oncle, furent chargés, au nomde la religion do Bouddha, d'user de leur influence pour le détourner du christianismo et lui faire aban- donner sa résolution de recevoir le baptème. 11s lui représentèront combien il serait honleux que des étrangers, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulemenl, pussent le déterminer à quitter les an- ciennes croyances de la patrie, pour en embrasser de nouvelles qu’il connaissait à peine. Ils s’appliquerent surtout à lui faire envisager les graves dangers aux- quels sa conduite ne manquerait pas d’exposer ses Ktats; étant déjà en guerre avec plusieurs petits rois voisins, il avait a craindre d’irriter ses propres sujets et de soulever contre lui la classe nombreuse des lamas, dont l’inlluence sur l’esprit des grands el du peuple était irrésistible. Les menaces d’une revolution générale ne paru- ront nullement ébranler la résolution du roi. Les lamas, (1) Relation, etc., p. 62.
  • MISSIONS AU THIBET. 299 le voyant inaccessible à la crainte, essayèrent d’em- ployer des moyens de persuasion. Ils 1’engagèrent à venir passer quelque temps dans leur monastère, espérant que la retraite, la méditation et la prière ap- porteraient un changement dans ses idées. Le prince consentit à aller vivre pendant deux mois chez son frère, qui était le grand lama du monastère boud- dhique le plus renommé de la contrée. Lorsqu’on le crut sui'fisamment premuni contre la religion des ólrangers,on fit proposerau P.d’Andrada une confe¬ rence publique, pourdiscuter, en présence du roi, sur le mérite du bouddhisme et du christianisme. Les conferences furent nombreuses. On disserta principalement sur la nature de Dieu et sur le sys- tème de la métempsycose. D’après d’Andrada, les lamas admettaient un Dieu à la fois triple et unique. Les noms des trois personnes de la trínitó divine si¬ gn ifiaient source ou origine pour la premiere personne; livre par excellence pour la seconde; intention et amour pour la troisième. Le dogme de l’incarnation était un des principaux points de leur symbole. Quant à la métempsycose, les lamas admettaient que Dieu ayant créé toutes choses dès le commence¬ ment, ne crée plus rien; il y a seulement des renou- vellemenls, des transformations. Le monde contient uno certaine quantité d’àmes qui, selon leurs bonnes ou mauvaises actions, transmigrent dans des corps plus ou inoins parfaits. D’Andrada ayant objeclé que, d après celte doctrine, il faudrait admcttre dans les animaux un discernemont parfait et le libre arbitre, un docteur émérite lui réponditque les animaux étaient doués d’intelligence, et par conséquent capables de
  • 300 PERSECUTIONS EN CHINE. bien et do mal. Le loup commet un péclié en Uiant labrebis; le chat en mangeant la souris; 1’araignée en étouffantla mouche... « Ne voyez-vous pas, dil- il, le tigre préférer la chair à l’herbe, tandis que les moutons périraient de faim auprès d’un cadavre ? Qui apprend aux animaux à fuir les passantsqui peuvent les prendre ou les tuer?... » Le P. d’Andrada se contente de nous dire, dans sa lettre, que, muni des armes de la religion, il lui fut aisé de réfuter les subtilités des lamas d’une manière vic- torieuse (1). II est à regretter qu’il ne nous ait pas laissé sur ces conferences si intéressantes des délails plus circonstanciés. « Les naturels du Thibet, dit-il en terminantsa relation, ont beaucoup de piété et de douceur. Depuis plusieurs mois que je suis parmi eux, je n’ai entendu parler d’aucune contestation. Ils ont presque toujours le chapelet à la main, et s’entre- tiennent volonliers des choses du ciei. Ils sont très- civils, et traitent les étrangers avec la plus grande affection. Les femmes sont continuellement occupées à filer ou bien à ourdir de la toile; quelques-unes cultivent móme la terre. La reine partago son temps entro la prière et le travail; son occupation favorite estde filer. Les hommes travaillent peu, parce que dans 1’élé la plupart vont à la guerre; et quand ils n’y vont pas, ilss’exercent chez eux à tirer de fare, au maniement des armes, à la lutte, à laquelle ils sont fort adroits. L’unique désagrément que nos missionnaires trouveront ici, e’est le défaut de popu¬ lation, en comparaison de l’Hindoustan, qui regorge (I) Relation, p. C8.
  • MISSIONS AU THIBET. 301 d’habitants. Mais si les villes sont moins peuplées et raoins marchandes, elles sont plus propres aux tra- vauxapostoliques, caril ya moinsde corruption etde vices. En outre, ce royaume est la porte d’une iníinité d’autres plus grands de la mêine secte et oix Ton parle à peu près le méme langage... » Ces dernières observations du P. d’Andrada sont d’une remarquable exactitude; malheureusement sa relation s’arréte là,et nous sommes privés de rensei- gnements ultérieurs sur 1’état de celte mission nais- sante. Cependant l’histoire tartare de cette époquo nous permet de conjecturer que ses succes, d’abord consumables, furent la cause de saruino, par la ja¬ lousie qu’ils excitèrent dans la classe des lamas. Lo prince protecteur des missionnaires perdit lui-méme la vie dans une révolution que son attachemenl au chrislianisme avait suscitée. Tout porte à croire qu’il s’dtait fait chrétien, ou du moins qu’il avait compléle- ment rompu avec le bouddhisme, et qu’il manifestait bautement sa résolution de se faire bapliser. D’après les hisloriens tartares, ce prince se nommait Tsan- Pa-IIan, et c’est peut-ôtre sonnom qui, par une mau- vaise transcription, a servia désignerla ville qu’il ha- bitait; car Caparangue ne se trouve indiqué dans aucunegéographie. LesÉtats de Tsan-Pa-lIan étaienl situés à l’ouest de Lha-Ssa, et comprenaienl une grande partie du Thibet jusqu’aux sources du Gange. Les his- toriens tartares disent que ce prince avait abandonné la loi des lamas, qu’il voulait la détruire pour y subs- lituer une religion étrangère, etque, pour cette raison, le tvpa, ou premier ministre gouverneur du royaume s entendit avec le Télé-lama, souverain pontife boud-
  • 302 PERSECUTIONS EN CHINE. dhistequi régnailà Lha-Ssa, pour s’opposer aux projols de Tsan-Pa-Han. Ils appelèrent à leur secours le prince des Mongols du Koukou-Noor, personnage entièrement dévoué aux lamas. Celui-ci leva une armée consi- dérable et s’avança dans le Thibet. II y eut une ba- taille sanglante ou Tsan-Pa-Han fut défait et tué. Le prince du Koukou-Noor laissa son armée dans lo Thi¬ bet, dont il fut proclame ban, ou souverain, par le pontife de Lha-Ssa, qui exerce une autorité immense sur les populations bouddhisles de la haute Asie (I). Ce fut sans doute par suite de cette révolution que les missionnaires furent contraints d’abandonner cette partie du Thibet, oíi ilsavaient pénétré après tant de peines et de difficullés. On sail que d’Andrada re- tourna à Goa, ou il mourut empoisonné le 6 mars I634-. (1) Hecueil do lettrcs étlifiantes, t. XXIV, p. 11.
  • CHAPITRE VIT I- Caractère róvolutionnaire des Chinois. — Sociétés secrètes. — Insur¬ rection de la secte du nónuphar blanc. — Édit contre les sociétés secrètes. — Chrétiens persecutes. — Mémoire en leur faveur. — Chute du premier ministre. — Le docteur Paul. — II. Les Tartares mant- clious attaquent (’Empire. — Leur chef jure d’exterminer la dynastie des Ming. — Premiers succès des Tartares. — Mort de 1’empereur Wang-Lié. — Curieuse requéte dos chrétiens. — Les jésuites appelés à Peking pour fondre des canons. — UI. Découverto du monument de Si-ngan-Fou. — Témoignage du P. Semedo. — Progrès des conver¬ sions. — Sincérité et piété des néophytes. — Belle conduite d’un général chrótien. — IV. Mort du docteur Léon. — Détails biogra- phiques sur cet illustre chrétien. — V. Le docteur Paul, premier ministre. — 11 favorise les chrétiens. — II fait donner aux jésuites la charge de reformer le calendrier. — Les PP. Schall et Rho arri- vent á Péking. — Ils sont places à la téte du Bureau de la littérature celeste. — Mort du docteur Paul. — Misére et abjection de ses des¬ cendants. I. La révolution qui, en 1626, fut cause dans le Thi¬ bet de la chute et de la mort de Tsan-Pa-Han, ne pa- rait pas avoir été un fait isolé. Cet événement se trouvait sans doute intimement lié à cette formidable insurrection qui, à la même époque, bouleversait Fem- pire chinois, et devait amener le renversement de la dynastie des Ming pour y substituer la domination des souverains tartares mantchous.
  • 304 REVOLUTION On s’est fait d’étranges idées en Europe sur la pré- tendue immobilité des Asiatiques. Des écrivains très- habiles ont recherché fort savamment comment le gouvernement chinois avait pu subsister sans altéra- tion pendant quatre mille ans. Les raisons qu’ils assi- gnent à ce phénomène sont assurément doctes etbien imaginées; mais le fait dont ils rendent un comple si judicieux n’est pas vrai, etle même malheur n’arrivo que trop souvent aux explications philosophiques. Les Chinois ont changé de maximes, renouvelé leurs ins¬ titutions, essayé diverses combinaisons politiques, et, quoiqu’ii y ait des choses dont ils ne se sont pas avi- sés, leur histoire présente à peu pros les memes phases quele gouvernement des homines a parcouru partout ailleurs. La Chine, qui certainement n’a rien à envier aux aut res peu pies quand il est question de changemenls et de variations, pourrait fort bien exciter la jalousie de plusieurs à I’endroit des révolutions, des guerres civileset des renversements tragiques de dynasties. Oil en serait l’amour-propre de nos plus fameux révo- lulionnaires d’Europe, si Ton venait leur dire qu’ils ne sont encore que des écoliors, des enfants, à còté des Chinois, dans Part do bouleverser la société ? Pour- tant rien n’est plus vrai; 1’histoire de ce peuple n’est qu’uno longue suite do catastrophes désorganisanl toujours l’empirede fonden comble. Tel fut le carac- tère de la révolution qui, dans la première partie du dix-septième siècle, fit tomberle pouvoir en des mains étrangères et entraina les missions catholiques en vi¬ cissitudes si diverses. Un trait assez singulier du caractère de la nation
  • EN CniNE. 305 cl ií noise et qui rend parfaitement compte de ses nombreuses révolutions, c’est son goôt prononcé pour les sociétés secrètes. Pendant que les prédicateurs de I Evangile, animés d’un ardent prosélytisme, parcou- raient les provinces, fondaienl des missions et cher- cliaient à établir solidement dans tout l’empire le regne de Jésus-Christ, d’autres missionnaires, inspires par 1’esprit du désordre, travaillaient à renverser lo gouvernement, et recrutaient de toutes parts avec persévérance et activité leur armée d’ambitieux et de mécontents. Lavaste association appeléePé-Lien- Kiao, ou sectedu nénuphar blanc, était organisée dans toutes les villes de l’empire, el ses ramifications s’é- tendaient déjà dans lescampagnes. Elle avait ses chefs, ses mots d’ordre, ses réunions clandestines durant la nuit, ses imprimeries secrètes répandant parmi le peuple les diatribes les plus violentes contre le gou¬ vernement et ses mandarins. Elle n’attendait qinin moment favorable pour agir et fairo éclater ouverte- mont 1’insurrection qu’elle tramait dans 1’ombre. Les mandarins veillaient et cherchaient à paralyser les projets des conspirateurs. En 1622, un des chefs les plus redoutés de la secte du nénuphar blanc fut arrôté dans la province do Chan-Tong. Une immense agitation se manifesta aus- sitòt parmi les membres de l’association ; car le gou¬ vernement avait donné ordre aux magistrats d’arra- cher à ce chef, par toutes les tortures imaginables, la iévélation des principaux agents de Ia conspiration. Ly-Kong, tel était le nom de ce révolutionnaire chinois, garda un silence absolu sur ses complices Ceux-ci pourtant étaient peu rassurés; ils craignaient T. II. 20
  • 306 REVOLUTION quo, vaincu par la violence des lourraents, leur chef ne se laissàt aller à des indiscrétions capables de les pordre tous. Ils résolurent done de voler à son se- cours et de sauver en môme temps l’existence du Né- nuphar blanc. llsenvahirentàrimprovistele tribunal, ou ils mirenttout sens dessus dessous. Plusieurs man¬ darins furent massacres, Ly-Kong délivré et promené triomphalement aux acclamations de ses amis. Apres une manifestation semblable , il n’dtait plus permis à Ly-Kong et à ses partisans de reculer. Ils se déclarèrent en état d’insurrection, firent appel aux mécontents, aux vagabonds et aux voleurs de la province, et, avec ces éléments peu difíiciles à réu- nir, ils orgauisèrent une petite armée. Après avoir pillé plusieurs villages sans rencontrer la moindre résistance, ils s’emparerent de deux villes de troi- siòme ordre, oil ils se fortifièrent du mieux qu ils purent. L’alarmeayant été donnée à Péking, qui n’elail pas très-óloignó, le gouvernement s’empressa d’en- voyer des troupes considérables, afin d’etouffer 1’in¬ surrection availt qn’elle no prit des proportions plus considérables. II y eut plusieurs combats avec divers siíccès de part ct d’aulre. Les robelles, malgré leur audace, n’etaient pas-cependant assez forts pour résis- toraux noinbreuses bandes de soldats quiarrivaient do tous les còlés; ils abandonnèrent done les postes dout ils s’étaient empa rés et se replièrent vers la province de Nanking, entrainant sur leur route des escouados de scélérals qui venaient se joindre à eux. Ils ne manquòrent pas, en longeaul le canal lmpérial, de capturer et de piller les grosses jonques qui portaienl à Péking le tribut des provinces.
  • EN CHINE. 307 Le gouvernement, juslement alarmé de 1’efferves- cence populairequi se manifestait sur plusieurs points à la fois, donna ordre aux mandarins grands et pe- * tits de faire, dans le ressort de leur administration, les recherches les plus actives pour découvrir les membres de la secte du nénuphar blanc et de les trailer impi- toyablement. Les ennemis des chrétiens saisirent avec empressement cette circonstance pour renouveler leurs accusations contre les missionnaires et leurs neo¬ phytes. Sous prétexte qu’ils avaieut 1’habitude d’a- voir des assembles secrètes, on affecta de les con- fondre avec les partisans de ^insurrection, et dès lors les chrétiens furenl de nouveau abandounés à la malveillance el àla haine de leurs persécuteurs. L’as- sesseur Kio-Tchin, que nous avons vu daus la précé- dente persécution déployer taut d’animosité contre les chrétiens,occupait en ce moment, pour comble de mal- heur, le posle eminent do colao, ou de premier ministre. II compose el lit publier daus toutes les provinces de l’empire un manifeste foudroyant contre les sociótés secrètes. II faisail ressortir la perversitéde leur but el de leurs moyens, c’est-a-dire le renversement de toute aulorité, enprêchant la dósobéissance aux magistrals el à l’empereur. Après avoir tracé un lugubre tableau des calamités que ces secies provoquaient contre le gou\ernement et le peuple, il signalail spécialement à la reprobation des hounêtos gens la secte du nenu¬ phar blanc et celle du Seigneur du ciel, c’est-a-dire es chrétiens. Pourpreuve, disait-il, que les membres 0 ces ^eux associations marchent également vers un but détestable, c’est qu’ils sont anin^és du mômc esprit d insubordination envers les ordres de 1’erape- ?.o.
  • 308 11 EVOLUTION reur. Les étrangers qui étaient venus propager dans Perapire du Milieu la secte funesle du Seigneur du ciei ont été expulsés par uu décret de Pautorité sou- veraine, et cependant ces étrangers n’ont tenu aucun compte de la volonté impériale. 11s habitent encore leurs anciennes résidences, répandant dc tous còtés avec la même audace lo poison do leur mauvaise doc¬ trine... Le manifeste du premier ministre concluait ile la manièro suivante : « La loi du Seigneur du ciel est fausse, elle aveugleles hommes, elle les encourage à tenir des assembles secretes. Les années précé- dentes, les magistrats avaient présenté à l’empereur quelques mémoires contre les partisans de celte secte, et on en avait sévèrement prohibé Pexercice. Au- jourd’hui coux qui professent cette mauvaise doctrine sont convaincns de n’avoir pas obéi à la volonté de l’empereur. Suivant les lois de l’empire, il serait nécessaire de poursuivre avec rigueur cette sorle de gens et de les punir sévèrement. Mais ces hommes étant ignorants et de peu de valeur, ils ne méritent pas’ toute la sévérité des lois. Quant aux étrangers, qu’ils soient contraints de sortir de Pempire, et que les in¬ digenes soientemprisonnés pendant unmois et chargés do la cangue. Ils seront ensuile conduits devant leur tribunal respectif, oil on leur fera une exhortation sur Pobéissance à Pempereur et sur Péloignement des mauvaises doctrines (1). » II iPétait pas besoin assurément d’un semblable manifesto pour prouver aux mandarins qu’ils feraienl une chose agréable au premier ministre en persécu- (0 Alvarez Semedo, p. 339.
  • EN CHINE. 309 lant à outrance les chrétiens. Les sentiments de Kio- Tchin étaient bien connus; on savait que Io meilleur moyen de faire la cour à ce personnage, c’était de se déclarer ennemi des adorateurs du Seigneur du ciei. Les missions furent done envahies par les émissaires des tribunaux, qui ravagèrent partout les chapelles et les oratoires particuliers. On enleva les images, les livres, les croix, tous les objets de dévotion , aíin de les faire servir comme pièces d’accusation. Tous les chrétiens dont on put se saisir furent chargés de chaines et tralnés en prison. On recherchait surtout les chefs ou catéchistes, dont la fonction est d’instruire les catéchumènes et de présider à la prièro et aux exercices religieux en Labsence du missionnaire. Dans la seule mission de Nanking, il y en eut une quarantaine qui devinrent la proie des mandarins et de leurs satellites. On les abreuva d’outrages, on les accabla de mauvais Iraitements pour leur faire avouer des crimes imaginaires, pour leur faire confesser qu’ils étaient afliliés à la sectc du nénuphar blanc et parti¬ sans de 1’insurrection. Un vieillard, nommé André, eut le corps tellement déchiré do coups de rotin qu’il mourut sur place, en plein tribunal, en face de ses juges ou plutòt de ses bourreaux. Pendant celte nouvelle tourmente, les mission- naues furent obligés de reprendre le chemin de 1’exil ou de se cacher dans les endroits les plus solitaires, au fond des bois et dans les creux des montagnes. II > en eut qui n’eurent d’autre ressource que de chcr- c ici un asile dans les cimetières et de vivre parmi les tombeaux sous la protection des morts. Quoique la terreur fét générale, les chrétiens ce-
  • REVOLUTION 310 pendant ne furent pas tout à fait abandonnés à la mercide leurspersécuteurs. Ledocteur Léon conserva à Han-Tcheou-Fou une attitude pleine de courage et de dignité. 11 s’opposa au départ du P. de la Roque, supérieur de la mission, il voulnt le garder chez lui pour qu’il y remplit en toute liberte et sans contrainte les devoirs de son ministère. Ayant convoqué dans sa maison ses amis, lesdocteurs Paul et Michel, il rédigea de concert avec eux et le P. de la Roque un mémoire pour démontrer la profonde difference qui existail entre les sectateurs du nénuphar blanc et les adora- teurs du Seigneur du ciei. II attaquait vivement le manifeste du colao Kio-Tchin, et prouvait que ses ac¬ cusations contre les chrétiens étaient sans bonne fot et ne pouvaient provenir que de la liaine. Lorsque le mémoire fut rédigé , le docteur Paul se chargea de le porter lui-même à Péking, et d’user de son immense influence à Ia cour et parmi les grands dignitaires pour Io faire présenter à 1’empereur. Aussitôt que le premier ministre connut 1’arrivée du docteur Paul dans la capilale, il devína facilement le but de son voyage ; ses espions ne tardèrent pas à lui donner connaissance du mémoire qu’il essayait de faire parvenir à 1’empereur. Kio-Tchin jugea qu’il n y avait pas de temps à perdro; il dressa un acte d ac¬ cusation spécialement dirigé contre les docteurs Paul, Michel et Léon, les représentanl comine les chefs d’une sociélé secrète ayant pour but de changer le gouvernement et de bouleverser I’empire. Cette affaire pouvait devenir désastreuse et ruiner complétement les missions; mais la Providence ne le permit pas. Au momentoíi le premier ministre Kio-Tchin se croyait
  • EN CHINE. 311 le plus assuré dans son pouvoir, il fut subitement renversé par un de ces coups inattendus, et terribles comme la foudre, auxquels sont toujours exposés les grands mandarins du Céleste Empire. La disgrâce du persécuteur des cbrétiens fit luire pour les missions de Chine 1’espérance de jours meilleurs. L’horizon parut d’autant mieux s’embellir que lo docteur Paul ne tarda pas à êlre élevé au poste suprôme de colao de 1’empiro. II. Cependant ce pouvoir imperial, qui foudroyait à son gré les hommes d’Etat, était lui-même attaqué et miné de toutes parts. L’administration arbitraire des eunuques, les exactions des mandarins avaient telle- ment exaspéré les populations et brisé les liens de 1’autorité, que 1’esprit de révolte, soufflé par les so- ciétés secrètes. se manifestait ouvertement d’un bout de 1’empire à 1’autre. La dynastie desMing, après avoir ruiné la puissance mongole fondée en Chine au com¬ mencement. du douzième siècle par Tchinguiz-Khan , paraissait elle-même avoir aussi fini sgn temps. Elle n’était plus capable de lutter à 1’intórieur contre les ennemis domestiques, et de repousser en rnóme temps sur ses frontières les agressions d’un peuplo belliqueux et entreprenant. Les Tartares mantchous, longtemps errants et vaga¬ bonds, à la suite de leurs troupeaux, sur les rivos de 1’Amour etdu Songari, étaient sortis depuis quelques
  • 312 REVOLUTION années de leur obscuriíé. Les chefs deshuit bannières, après s’étre fait les uns aux autres une guerre achar- née, s’étaient enfin réunis pour obéir au plus fort et fonder une monarchic. Le gouvernement de Péking, loujours habitué à trailer en souverain absolu les Etats voisins, avait vu demauvais oeil les progrès do la puissance mantchoue; aussi ne négligeait-il aucun moyen d’entraver son commerce et de contrarier ses alliances. II eut méme l’audace de s’emparer par ar¬ tifice du chef qu’elle s’était choisi pour roi et de le faire mourir. Ce prince, par bonheur pour les Tartares mantchous, avait un fils en âge de lui succéder. Pour monlrer qu’il en était digne, il voulut commencer son règne en entreprenant de venger la mort de son père. A peine a-t-il été reconnu pour chef qu’il convoque les guerriers des huit bannières, organise rapidemenl une armée, et, faisant une irruption subitedans la province de Leao-Tong, il s’empare de Moukden et jette 1’épou- vante dans la contrée. II eôt pu continuer sa route et aller jusqu’a Péking, dont il était peu éloigné, de- mander compto à 1’empereur chinois de 1’assassinat de son pèro; mais il sutse modérer et se contenta d’y envoyer un ambassadeur avecune leltre respectueuse, dans laquelle il priait 1’empereur d’attribuer aux trans¬ ports d’une juste douleur I’irruplion faite dans ses États; il attribuait la mort de son pore à ses ministres, et il était tout disposé à évacuer lo territoire dont il s’était emparé, si 1’empereur voulait lui-même punir l’al- lentat de ses sujets. Le Fils du Ciei, soil mépris, soil autre motif, no lut pas cette lettre et en renvova la connaissance à ses ministres, qui, loin de so mettre
  • EN CHINE. 313 en devoir de satisfaire ce souverain offensé, trouvèreut fort mauvais qu’il eút eu la liardiesse de se plaindre d’eux à leur maltre. Le roi des Tartares manlchous, irrité avec raison et du ruépris de 1’empereur et de 1’insolence de ses mi- uisties, jura la ruine de l’empire de la Chine. II fit pai venir à la cour de Peking un hardi manifeste, dans lequel il récapitulait les principaux griefs dont les Man l- chous avaientà se plaindre, et qu’il terminait par ces paroles laconiques : « Pour venger ces sept injures, « je vais réduire et subjuguer la dynastie des Ming. » Et afin que la vengeance suivit immédiatement la me¬ nace, d monte à clieval, assiége , prend les villes du Leao-Tong, et après avoir ravagé cette province, il passe dans celledu Pe-Tchi-Li et s’avance jusqu’asept Iieues de Péking, après avoir mis tout à feu et à sang sur son passage. Satisfait d’avoir raontréaux Chinois, dans cette premiere campagne, ce dont les Mantchous etaient capables, il retourna dans son pays, chargé desdópouillesde deux riches provinces, et prit auda- cieusement le litre d’empereur dela Chine, avec le sur- nom significatif de Tien-Ming, c’est-a-dire I’Ordre du ciel. Le gouvernement de Sa Majesté Impérialo comprit un peu tard corabien il avait eu tort de faire peu de cas de ces Tartares, naguère paisiblement occupés à faire paitre leurs troupeaux. 11 résolut doncde ne pas eui, *a‘sser temps de se fortifier davantage et de éc iaser au plus tôt avec une armée considérable, pom n avoir pas dans la suite l’embarras de lutter en mome temps contre les ennemis du dedans et ceux du dehors. L’empereur fit partir pour la Mantchourie
  • RKVOrXTION’ 314 une arraée de six cent mille hommes; mais à la pre- mière bataille elle fut complótement miso en déroute, et il resta sur place plus de cinquante mille hommes. Les fantassins chinois, épuisés par de longues marches, ne purent tenir un seul instant devant 1’ardente cava- lerie des Tartares mantchous, qui poursuivirent les fuyards jusque sous les murs de Péking. Après cet éclatant avantage, Tien-Ming, au lieu de faire le siégo de la capitale de 1’empire, qui était saisie d’épouvante, s’en retourna une seconde fois dans ses États. II com- prenait qu’avant d’entreprendre de grandes conquêtcs il lui était important de prendre son temps pour bien organiser son peuple, et avant tout soumettre com¬ plement leshuit bannières de la Mantchourie. Sur ces entrefaites mourut 1’empereur Wan-Lié, après un règne de quarante-sept ans. Ge prince, dont I’histoiro du christianisme doit conserver le souvenir, gouvernad’abord I’empireavecsagesse ethabileté. Le P. Ricci et les autres missionnaires lui durent les fa- veurs dont ils jouirent dans 1’empire. II les accueillit dans son palais, leur accorda longtemps une pension alimentaire, leur permit de prôcher librement 1’Évan- gile dans la capitale etdans les provinces, et leur donna enlin, aux environs de Péking, un vaste et magnifique emplacement pour en faire un lieu de sépulture. L’histoire lui reproche de s’ôtre laissé dominer par les eunuques et de leur avoir abandonné dans sa vieil- lesse toute son autorité. Ce fut dans les dernières années de son règne qu’éclatèrent contre les chré- tiens les persécutions dont nous avons parlé et que les missionnaires furent chassés de 1’empire. Wan-Lié mourut assez tót pour ne pas être témoin de l’ef-
  • EN CHINE. 315 froyable révolution qu’il avail en quelque sorte pré- parée lui-méme par son excessive faiblesse, et qui eut pour résultat la destruction complete de sa famille et 1’asservissement de sa patrie à un joug étranger. Wan-Lié eut pour successeur Tai-Chan, qui ne régna que quatre mois, et laissa le pouvoir à son fils Tien-Ki, qui eút été capable de réduire les ennemis de 1’empire et de rétablir Pordre, s’il eút gouverné plus longtemps la Chine. II sut ranimer les courages abattus et inspirer à tous 1’espoir de soumettre les insurgés et de repousser les Tartares. Comme Tien-Ki accueillait favorablement toutes les propositions qui avaient pour but d’améliorer 1’étatde ses troupes et de leur donner des chances de succès contre les Tartares, les chrétiens eurent la pensée de profiter de cette circonstance pour faire rappelerles missionnairesréfugiésà Macao et rendre la liberte (à ceux qui se tenaient cachés dans les pro¬ vinces. Ayant été bannls par un décrel de 1’empe- reur, la volonté seule du souverain pouvait leur per- mettredô reparattre. Une semblable autorisatiou élail difficile à obtenir; cependant on essaya, car il faut quTine affaire soit bien désespérée pour que des Chinois se résignent à 1’abandonner. Les chrétiens les plushabiles se concertèrent entre eux, et leur féconde imagination leur fit trouver le moyen suivant. Ils dé- cidèrent qu’on ferait parvenir à 1’emporeur un mé- moire touchant la guerre que les Chinois avaient à soutenir contre les Tartares mantchous. Les docteurs chrétiens furent chargés de la rédaction de cette pièce, ou d’abord ils firent une peinture émouvante
  • 316 REVOLUTION des horribles calamilés que la guerre avail entrainées après elle : le ravage des campagnes, le carnage des homines, la destruction des villes, la ruine des provinces, du commerce, des arts, de I’industrie, sans qu’ilait été possible depuis plusieurs années darréter le cours de ces désastres, malgré les énormes sacrifices d’hommes et d’argent supportés par l’empire. A la suite de ce sombre et lugubre tableau, ils essayèrent de faire ressortir la faute commise par le gouverne- ment en chassant les étrangers européens. Outre quo ces hommes étaient vertueux, savants et capables de trailer avec succès les plus grandes affaires, ils pos- sódaient au suprême degré la connaissance des rna- thématiques, et sans doute ils avaient des secrets particuliers, des inventions extraordinaires qu’on pourrait utiliser pour le bion de 1’État, si par bon- heur ces hommes étaient encore, comme autrefois, dans 1’Empire Céleste. Ces habiles lettrés ajoutaient enfin que peut-être ces étrangers européens n’étaienl pas lous partis, qu’il n’était pas possible que tant de personnes eussent en si peu de temps traversé un si vaste empire, par des chemins si étroits et si diffi- ciles; que Pempereur devait, dans sa sagesse et sa sollicitude pour le bien deses peuples, donner Pordre qu on recherchát soigneusement de toules parts si I on ne pourrait pas en rencontrer quelqu’un, el le faire venir à Péking, pour donner des conseils sur la manière de faire la guerre aux Tartares et présider à la fonte des canons, art dans lequel ils excellaient d’une manière toute particulière. Tel étail ce singulier mémoire, qui est attribué par
  • KN CHINE. 317 Adam Schall au P. Lombard lui-même(I). Maisd’après le P. Alvarez Semedo, co furent les docleurs chinois qui en furent les auteurs. II paralt même que les mis- sionnaires no goulèrent pas fort ce slratagème. « Nos peres, dit Semedo (2), firent de grandes oppositions aux moyens qu’on prenoit pour leur restablissement, veu qu’ils estoient ignorans aux clioses de la guerre, ties armes et de Part militaire, et qu’il estoit plus à propos de trouver un autre prétexte. Le docteur Léon, qui estoit un des principaux acteurs de cette comédie, respondit à cette objection comme il I’entendoit. _ Mes pères, dist-il, ne vous faschez point, s’il vous plaist, si I’on vous propose pour des guerriers , vous vous servirez de ce titre, comme le cousturier de son aiguille, qui ne luisertqu’a passer son filet; el quand Pestofe est cousue et Phabit achevé, il la quilte n’en ayant plus besoin. Faites seulcment que vous puissiez rentrer dans Pempire par l’ordre de Perapereur, et puis il sera fort aisé de changer les armes du combat en des plumes d’estudos, et au lieu de corabattre, d’escrire pour la defense de la religion de Jésus-Christ, contre la superstition des infidèles. « Enfin, dit Semedo, le mémoire se fit comme il falloit, et comme le docteur Léon en savoit Part et la perfection , et fut présenté à la chancellerie des mé- moires, oil il passa à la faveur de nos amys. Il vint cnsuite entre les mains de Pempereur si heureuse- 1 orrecto supplici libello, quo facultatem adeundi curiam, in i aque commorandi rogabat, ad exhibendam artem quam qu® seferebat ormt n rum ffineorum... (Histórica narrutio missionis Sinensis, ex lilt/» ris P. Adami Schall, cap. i, p. /,.) " (2) Alvarez Semedo, p. 345.
  • 318 REVOLUTION meat, qu’il ful respondu comme nous souhaitions et remis au miuistère de ia guerre, qui noa-souiement le vérifia, mais adjousta de plus qu’il croyoit certai- nemenl que les pères pourroient si Lien enchanter les Tar tares par les secrets de lours mathématiques, qu’il leurseroit impossible de manier les armes... Elensuile il fut ordonué qu’au plustost on les chercheroit, mais il ne fallut pas beaucoup courir pour les trouver, et ceux qui avoient cette charge, sçavoient bieu ou ils estoient (1). » Cet heureux événement fut pour tous les chréliens de Chine un grand sujet d’allégresse. Il ne fut pas difficile, en effet, de retrouyer les missiounaires. Lo P. de la Roque, supérieurde la mission de Han-Tcheou- Fou, qui était cache aux environs de la ville, dans une maison du docteur Léon, fut averli officiellement do se rendre à la cour, avec deux aulros confreres de son choix. Les PP. Dias et Lombard, supérieur général dcs missions de Chine, ayant été désignés, firentà la bate ieurs préparatifs et parlirent pour Péking, oh ils entrerent publiquement et comme en triomphe, sui- vis d’un immense concours de peuple. Ils se rendireut chez le ministre de la guerre qui les avaitfait appeler. On les reçutavec de nombreux témoignages de sym- pathio, et un logement leur fut offert dans I’inlerieur memo du palais de la guerre. Les missiounaires s’ex- cusèrent de l’accepter, en alléguant qu’ils n’avaient encore rendu à l’Etat aucun service qui méritât une telle faveur. Ils préféròrent reprendre leur ancienne résidenco, ou ils avaient une église et une maison (I) Ilisloire universelle du grand roijaume de la Chine, p. 346.
  • EN CHINE. 319 convenablement adaptée à leur genre de vie. Leur rentréedans leurancien établissement était d’ailleurs, aux yeux du public, comme une réhabilitation et un désaveu de leur bannissement. Aussitòt qu’ils furentins¬ talls à Péking, les naissionuaires s’empressereut assez peu de fabriquer dos canons et des machines de guerre pour exterminer les insurgés et les Tarlares, ils revi- rent leurs chers néophytes et se livrèrent avec zèle à leurs travaux apostoliques. III. Pendant que les missions de Chine reprenaient parloul une nouvelle vie, la Providence permit qu’une découverte des plus remarquables vint favoriser en¬ core leur développement et leur prospérité. Ce fut à cette époquc qu’on déterra à Si-ngan-Fou le monu¬ ment lapidaire dont nous avons donnó la traduction au commencement de cette histoire, et qui prouve d’une manière si évidente que le christianisme avait élé très-florissanl en Chine durant le septième siècle. Le P. Alvarez Semedo se trouvail en Chine lorsqu’on découvrit cette importante inscription, qu’il a vue lui- môme et examinée à loisir. II nous a paru qu’il ne serait pas hors de propos de reproduire ici ce qu’ii a écrit au sujet de ce curieux événement. “ L’an 1G25, dit Semedo, comme on creusoit les fondements d’un édiQce près la cité de Si-ngan-Fou, capitale de la province de Chan-Si, les ouvriers ren-
  • 320 REVOLUTION contrèrent en béchant, une table de pierrede la lon¬ gueur de plus de neuf empans, de la largeur de quatre, de 1’épaisseur d’un et davantage. Uno des extremitez aboutissoit cn íigure de pyramide, dont 1’esguille avoitdeux empans de haut et la base un autre. Sur la face de cette pyramide estoit une croix bien forméo, les bouts de laquelle íinissoient en fleur de lys, sem- blable à cello qu’on trouva gravée sur le tombean do l’apostre saint Thomas en la ville de Méliapor, ot comme on les peignoit autrefois en Europe. « Cette croix estoit couverte et entourée de certains nuages avec trois lignes escrites au bas, horizontale- ment, en caractères dont on se sort coinmunément en Chine, si nettement et distinctement gravés qu’on les pouvoit facilement lire. Toute la surface de cette grande pierreestoit aussi gravée desemblables lettres, quoique toutes ne fussent pas d’une mesmo grandeur etqu’il y en eustquelques-unes d’estrangères, dont on n’eut pas silost la cognoissance. « A peine les Chinois eurent-ils découvert et nettoyé ce pretieux thrésor de la vénérable antiquité, que poussés d’une curiosité qui leur est naturelle, ils cou- rurent promptement à Ia maison du gouverneur, pour lui en donner advis. II se transporta au plustost au lieu oii estoitceste croix, il la vit, la considéra avec attention, la fit élever sur un beau piédestal et couvrir d’un toict appuyé sur des piliers par les costez, pour la conserver des injures du temps, et néanmoins la tenir exposée à la vue des regardans, qui ne pou- vaient assez considérer un si auguste tesmoignage de la religion de leurs ancestres. II voulut de plus que co riche depost fust mis et conservé dans l’enceinte d’un
  • EN CHINE. 321 temple de bonzes assez proche du lieu oil il avoit esté trouvé. « On ne sauroit compter le grand nombre de peu- ples qui vint de toutes parts voir ceste pierre, les uns l’admirant pour son antiquité et les autres pour la nouveauté des caractères, qui leur sembloient estran¬ ges. Et comme la lumière de l’Evangile et la cognois. sance de nostre religion est maintenant assez répan- due par tous les endroits de l’empire, un payen fort intime amy du docteur Léon, ayaut ouy parler des myslères cachés soubz ceste escripture, crut obliger son amy, de luy en envoyer une coppie, quoiqu’ils lussent éloignés l’un de l’autre d’un mois et demy de chemin; le mandarin clirestien demeurant en la villo de Han-Tcheou-Fou, oil nos pères s’estoient quasi tous réfugiés, à cause de la dernière persécution... « Trois ans après, en 1629, quelques uns de nos pères passèrent en la province de Chan-Si avec un mandarin chrestien , nommé Philippe, qui voulut les avoir en sa compagnie, durant une mission donl il fut chargé dansce pays. Ils n’y furent pas longtemps, sans bastir une église et une résidonce à Si-ngan-Fou, capitate de la province; parce que Dieu qui avail mis au jour un si riche tesmoignage de la possession, que les piédicatcurs de sa loy avoient autrefois pris en son nom d un si florissant empire, voulut encore s’en servir pour la confirmation de ses sujets et pour ren- trer plus aysément dans ses anciens droits. Le bonheur 'oului pour moy que je fusse un des premiers des¬ tines pour avancer les affaires de cette nouvelle église et de cette petite maison que j’estime une des plus heureuses à cause de la commodité qu’elle procure de T' 21
  • REVOLUTION 322 voir cette inscription que j’ai vue, lue et considérée à Ioisir... « Parmi les lettres chinoises, il y en a plusieurs qui représentent les noms des presires et evesques qui florissaient eu ce temps-là dans l’empire. II y en a d’autres qui ne furent pas sitost cognues, pour estre grecques et hébraíques. Elies ne disent et conliennent autre chose que les noms de ces mesmes personnages. Je fus à Cranganor, dans les Indes, pour consulter le P. Antoine Fernandès sur l inlerprétation de ces let- ires, sçachant combien il est versé dans la lecture des livres des premiers chrétiens de saint Thomas. Il m’assura que c’estoient des caractères syriaques sem- blables à ceux dont ilz se servent encore à pré- sent(l)... » La découverte du monument de Si-ngan-Fou fit grand bruit dans toutes les provinces de l’empire et ne contribua pas peu aux succès des missionnaires. Les chrétiens, qui avaient eu à subir tant d outrages et d’humiliations dans.les dernières persécutions, jouis- saient de la considération des mandarins et du peuple, surtout depuis que le plus iilustre des néophytes, lo docteur Paul, avaitété élevéau rang de colao, ou de premier ministre. Cétail aux yeux des Chinois un puissant argument que de voir à la téte du gouverne- nientun adorateurdu Seigneur du ciel. A cette époque, les conversions furent nombreuses; plusieurs mission¬ naires vinrent partager les travaux des anciens apò- tres; on fonda de nouvelles églises, et, malgré les troubles dont l’empire était agité, la chrétienté (l) llistoirc universelle du grand royaume de la Chine, p. 219.
  • EN CHINE. 323 de Chine prenail de inerveilleux accroissements. En 1627, on coniptait treize mille chrétiens dissé- ininés dans sepl provinces diverses (1), savoir : le Kiang-Si, le Tche-Kiang, leKiang-Nan, le Chan-Tong, le Chan-Si, le Chen-si et le Pe-Tche-Ly. Ce nombre s accrut si rapidement que dix ans plus tard il s’é- levait à plus de quaranle mille. Ce chiffre est pen de chose, sans doute, eu égard à l’imraense population de la Chine; mais si l’on considere quo cos résultals furent obtenus en moins de quarante années, après des riifficultés monies pour s’dtablir dans Pintérieiir, au milieu des traverses de tout genre et de sanglant.es persecutions; si l’on fait attention, en outre, qu’on avaità évangóliser le peuple le plus anti religieux du monde, on sera force de convenir que les succès des missionnaires furent considerables, et qu’il est possible, à force de zèle et de persévérance, de fertiliser le sol le plus ingrat, le plus rebelle à la culture. Durant les premières annóes de la prédica lion de l’Evangile en Chine, les néophytes ne so recrutaient pas dans les rangs les plus élevés de lasociélé. Nous avons raconté que le premier Chrétien, parmi les Chi- nois, availétéun pauvre moriboud abandonné dans les champs par sa famille, recueilli par le P. Roger, et qui rendit le dernier soupir peu de temps après son baptême. Selon la frivole estime du monde, le debut iTétait pas brillant, mais, aux yeux de la foi, c’etait le triomphe de la charité chrétienne, c’était la conquête de l âmed’un pauvre, aussi précieuse devant Dieu quo celle d’uu riche et puissant colao. L’Eglise, en accueil- (1) Martino-Martinio, de Stain et qualitate christianorum in Sina St.
  • 324 REVOLUTION lant d’abord les malheureux avec amour et pré- dilection, veut proclamer haulement la sainte égalité des enfants de Dieu et se déclarer la mère adoptive de ceux que le monde repousse. Cependantelle reçoit aussi avec teudresse les grands de la terro. II est même bon et raisonnable que le predicateur de l’É- vangile, en se faisant toujours tout àtous, s’attache quelquefois do preference à la conversion de ceux qui, par leur position élevée, peuvent exercer une influence efficace sur la foule. « Car, dit saint Bona- venture(i), la conversion d’un riche est souvenl plus utile que celle de plusieurs pauvres. La religion du pauvre n’est profitable qu’à lui-môme, mais celle d’un hoinme puissant est avantageuse à la multitude. La conversion de l’empereur Constantin a élé plus utile à 1’Église que celle d’un grand nombre. » Ce furent de semblables considérations qui portèrént Matlhieu Ricci à faire de constants efforts pour s’éla- blir à Peking. Après lui, les missionnaires poursui- virent le même but, et s’appliquèrent à faire péuétrer la lumière de 1’ÉvangiIe dans les rangs les plus élevés de la sociéfé chinoise, d’oii elle pút ensuite se ré- pandre facilement sur le peuple. Les conquêtes de leur apostolat turentnombreuses, malgré les violentes persécutions dont ils furent perpétuellement assaillis. Nous avons déjà cité Paul, Léon et Michel , trois néophytes illustres et dont les noms sont chers à Ia chrétienté de Chine. Paul était premier ministre de fempereur, et les deux autres, présidents de cours souveraines. Outre ces trois grands dignitaires de (i) Quaestione í3, in determinationibus quffistionum circa Rcg. sancti Francisci.
  • EN CHINE. 30- l’empire, on coniptait encore, à celto époquo, au nombre cies chrétiens chinois, quatorze mandarins de premier ordre, et dans Ia classe des lettrés dix doc- leurs, onze licences ettrois cents bacheliers (1). Le christianisme avait également fait de nombreux pro¬ selytes parmiles membres de la famille impóriale. Les missionnaires en avaient baptisé plus de cent qua- iante, et quoique ces petits princes n’eussent aucune position officielle dans le gouvernement, cependant. )ls ne laissaient pas , à cause de leur naissance et de eur digmté, d’avoir une certaine influence dans les an-an-es. Une quaranlaine des prtacipaux eunuques allaches au service de I'empereur s’dtaientaussi coil- vertis au christianisme. Les néophytes chinois, qu’ils fussent mandarins, let- tiés, princes ou peuple, étaient sincèrement attachés a a religion et en remplissaient les devoirs avec fi- i élité. Ayant embrassé le christianisme après en avo.r étudié la doctrine et les obligations pratiques qui en découlent, il est certain qu’ils prenaient au seneux leur litre de chrélien. Nul ne les contraignail de renoncer aux habitudes peu gônantes du scepti- cisme ou de 1’idolâtrie, pour adopter une crovance qm allait enchalner toutes leurs mauvaises passions. , cun mtérêt mondain ne pouvait être le mobile dê leur conversion; il n’y avait, en se faisant chrétien, ni c lesses ni dignités à aequérir; bien au contraire, 1 ne Pouvaient avoir en perspective quo la haine de rs parents et de leurs amis restés dans 1’infidélité ^ pers cutions du gouvernement, avec la prison, les (1) M. Wartime, SrtoU relalio dc rebus Sinensibus, p. 20.
  • REVOLUTION 326 tortures, l’exil ot la mort. Des homines assez généroux pour fouler aux pieds toutes ces considérations hu- juaines, ue voyaient évidemment dans leur conversion que leur conscience, Dieu et 1’éternité. Les détailsqui nousontété conservés surlesnéophy- lesclxiuois, nous les montreut, eneffet, d’une conduite pieuse, régulière, et remplissant avec une égale fer- veur leurs devoirs envers Dieu etenvers le procliain. La Constance et la fermeté qu’ils montrèrent, pour la plupart, dans les perséculions, sont une preuve de la sincériié de leur foi et de leur attachement au chris- lianisme. Ce qu’ou voyail de plus remarquable dans les missions, c’était la charitó fralernelle que les nouveaux chréliens avaienl les uns pour les autres. Ces hommes, naguère pleins de convoitises, égolsfes, durs et impitoyables envers leurs semblables, avaienl tout à coup trouvé dans leur poitrine un coeui bon, généreux , presquedésintéressé. Un Chinois s’oubliant lui-mème pour se préoccuper du bien et des intérels de ses frères, c’é(ait là un beau miracle opéró par l Évangile. Un jour un navire portugais, faisant voile de 'Macao au Japou, alia se briser contre un rocher, non loin de la province de Fo-Kieu. Les marins et les passagers périreut dans les llots, à 1 exception de douze personues qui eurenl le bonheur de se réfugiet dans la chaloupe. Lo ciei étant chargé de ténèbres et la mer violemment agilée par les vents, ils errerent longtemps pendant la nuit au gré de la tem pêlo. Les vagues les jetèrent entiu sur la cote de Cliine, ou ils s’échouèrent. Ils ue tardèreu t pas à êtreentourés par une multitude insolente qui, au lieu de leur procuier des vivres et des vèlemeuts, les accablait d outrages.
  • EN CHINE. 327 Les satellites du tribunal voisin arrivèrent à leur tour, et comine à cette époque les Hollandais, embusqués dans Tile de Formose, exerçaient une odieuse piraterie sur les côles du Fo-Kien et du Tche-Kiang, les mal- heureux naufragés furent pris pour dès voleurs de mer et jetés en prison. On permit volon tiers au peuple d’aller les voir comine un objet de curiosité, et la foule ne discontinuait pas autour d’eux, sans que personne songeàt à soulager leur misère. Quelques néophytes des environs allèrent aussi visiter les étran- gers, et avant remarqué qu’ils priaient sur un cha- pelet, ils reconnurent qu’ils étaient chrétiens, furent émus de compassion et songèrent à les soulager. Commeil était défendu deles traiter autrement qu’en ennemis, la charité, toujours industrieuse, inventa les moyons de les assister et de les pourvoir abondam- ment de ce dont ils avaient besoin. Afin de leur pro¬ curer des vétements, ils entraient dans la prison avec plusieurs habits 1’unsur 1’autre, et, avant de se retirer, ils laissaient couler adroitementcelui de dessous, sans que les gardiens s’en aperçussent (1). Ils travail- lèrent ensuite à leur faire trouver grâce devant les mandarins, qui les renvoyèrent à Macao. L’influence de la religion avait heureusemenl trans- formé le caractere des Chinois, non-seulement dans les actions ordinaires de la vie, mais elle servait en¬ core à leur inspirer de grands et nobles sentiments dans les circonstances les plus graves et les plus difficiles. Pendant que les Tartares mantohous faisaient de per- pétuelles incursions sur le territoire de 1’empire, la (1) Alvarez Somedo, p. 351.
  • 328 REVOLUTION province de Leao-Tong, limitrophe de la Mantchourie, étail placéo sous le gouvernement militaire d’un man¬ darin chrétien, du général Soung. II avait remporte, dans plusieurs rencontres, des avantages considérables sur les Tartares, et il eítt pu rendreà FÉtatd'éclatants services s’il eíit étó mieux secondó par le gouverne¬ ment; mais on ne lui envoyait pas d’argent pom- payer ses soldats. S’étant fait une loi de ne jamais acheterpar desprésents la faveurdes chefs, il n’avait guèro que des ennemis et des envieux au Ping-Pou, ou ministère de la guerre. Il avait eu beau exposer par écrit 1’état d’insubordination ou se Irouvait son armée, faute de paye, on ne lui avait jamais fait de réponse. Comme il était aimé des soldais, il comprima longtemps par son autorité l’espritde sédition qui fer- mentaitsourdementet n’osait encore semanifester que par des murmures. La patience des troupes étant enfin poussée àbout,'elles se mutinèrent et s’emparèrent d’une villo dont elles pillèrent les habitants. Après ce coup de violence, les chefs de la rébel- lion comprirent qu’ils avaient perdu leur général, et qu’il n’y avait plus de salut pour lui qu’en se décla- rant ouvertementcontre l’empereur. Ils n’omirent rien pour le pousser dans ce parti désespéré, lui promet- tanl de le suivre partout et jurant de ne mettre bas les armes qu’ils ne 1’eussent placé sur le trône impé- rial. L’esprit révolutionnaire soufflait alors sur la nation chinoiso, et Ton voyait s’agiter dans les pro¬ vinces plusieurs prétendants à Fempire. Lo général Soung comprenait, ainsi que ses soldats, quesa perte était inévitable; il savait bien que pour sau- ver sa teto il n’y avait pointd’autre parti à prendre que
  • EN CHINE. 329 celui qu’on luioffrait. Mais il était chrétien, et la tra- hison ne pouvait se concilier avec ses croyances. II exprima énergiquement à ses capitaines combien le crime qu’ils lui proposaient lui faisait horreur. Ayant ensuite repris sur eux tout son ascendant, il eut le courage de punir les auteurs de la sédition. Uno lelle vertu, qui excital’admiration de tout l’empire, no trouva que des censeurs à Peking. Aussitòt que la nouvelle de ce qui venait d’arriver fut parvenue à la cour, le ministère de la'guerre dépêcha un courrier à Soung pour le sommer de venir rendre compte de sa conduite dovant 1 empereur, et en mómo temps on lui envoyait un successeur dans le gouvernement militaire de la province. A cette nouvelle, la consternation fut générale dans 1’armée; tous unanimement conseillèrent au général de nepasobéir.—Restez au milieu denous, luidisail-on, nous saurons vous défendre contre vos envieux. — Pendant que lessoldats tenaient ce langageà leur gé¬ néral, le souverain tartare, averti de ce qui sepassait, lui envoya offrir un asile auprès de lui, et l’assurer de sa protection s’il voulait embrasser son parti. Au milieu de tentalions si pressantes, ce général chrétien n’ecouta quo sa conscience. Ilessaya de persuader àses soldats d’imiter sa fidélité; puis, s’arrachant à leur af¬ fection, il alia se mettre héroiquement entre les mains de ses ennemis, qui, sans élre touchés d’une si noble action, condamnèrent impitoyablement à mort un homme si digne de vivre (1). (I) Le P. Dorlóans, Wstoire des deux conquérants tartarcs, p. /(O.
  • 330 REVOLUTION IV. Peu de jours s’étaient écoulés après la raort si glo • rieuse du gónéral Soung, lorsque la chrétienté de Chine eut encore à déplorer la perle d’un de ses plus illustres néophytes; nous voulons parlor du docteur Léon. Commeóet éminent personnage n’a jamais cessé pendant sa vie de faire éclater un dévouement sans homes pour les missions, nous avons pensé qu’il serail jusle pour sa mémoire, et peut-ètre aussi intéressant pour le lecteur, de luiconsacrerquelques détails bio- graphiques. Le docteur Léon prit uaissauce à Han-Tcheou-Fou, capitale de la provincedeTche-Kiang. Ayantparcouru, avec un remarquable succès, le cours de ses eludes lilléraires et obtenu dans son pays les diplòmes des deux premiers degrés, il alia recevoir à Péking le litre de docteur, quine seconlere jamais que dans la capitale de 1’empire. II y exerçait une charge importante lors- qu’ii connut le P. Ricci, et sut apprécier les grandes qualitésdu vertueux et savant Européen. Notre jeune docteur, doued’un espritvil et pénétrant,étaitpassionné pour 1’étude. Le désir d’agrandir ses connaissances et d’en acquérir denouvelles le liaintimement avec les missionnaires, dont il admirait le savoir et la vertu. L’étude de la géographie eut d’abord pour lui un at- trait tout particulier, sans pourtant lui (aireoublier celle de la religion, qu’il jugeaitde la plus haute importance. « 11 cultivait, selon l’expression un peu recherchée
  • EN CHINE. 331 « de Semedo, la science de Dieu conjoinctement avec « la science humaine, et, mariantle ciei avec la terre, « ii apprenoit la situation des royaumes du monde, et « les loix du royaume de Jésus-Christ (4). » La doc¬ trine du christianismeavait pour lui tant d’attrait qu il aimait à aider les missionnaires dans la correction du catéchisme qu’ils voul aien t faire réimprimer. Quoiqu il n’eòtpas encore la foi, il no pouvait cependant se las- ser d’admirer 1’ensemble, la merveilleuse harmonie des vérités chrétiennes. 11 avait coutume de dire que si la religion n’était pas véritable, il fallail du naoins convenir qu’elle était sagement inventée, et combinée en tous ses points de manière à donner pleine satis¬ faction à la raison humaine. Son admiration pour le christianisme lui avait inspiré une vive et sincère af¬ fection pour les missionnaires. II les aidait de sescon- seils et de son autorité; il fut le premier à les en- courager à bàtir une église à Péking, et il porta son dévouement jusqu’a leur choisir lui-méme un empla¬ cement qu’il achela â ses frais. Notre docteur était encore paíen. Mais ses bonnes oeuvres et la droiture de son cocur dans la recherche de la vérité lui attiròrent ces graces spéciales de Dieu qui font germer la foi dans les àtnès. Son intelligence, éclairce de la lumière d’en haut, découvrit toutes les splendeurs divines de la religion de Jésus-Christ. II comprit dès lors les vérilables relations de I’hommo avec Dieu, de la créature avec son Créateur; il fut chrétien et demanda le baptème avec instances. On fut obligé ile lui retarder cette faveur, à cause d’un (1) Alvarez Semedo, p. 356.
  • 332 INVOLUTION empêchementdepolygamie dont malheureusement los Cliinois sont souvent liés. Cependant une grave ma- ladie, qui le conduisitsur lesbords de la tombe, déter- mina les missionnaires àlui conférer on méme temps le sacrementde la régénération et celuides mourants. Les eaux du baptême et l’huile sainte des infirmes opérèrent un tel changement dang le docteur Léon qu’il s’écria lui-même qu’il n’était plus le méme homme. Son corps avait recouvréla santé, et il trouva dans son âme une force toule surnaturelle pour se con- former sans restriction à la loi de Dieu. Peu de temps après cette miraculeuse transforma¬ tion, le docteur Léon retourna à Han-Tcheou-Fou, au sein de sa famille. A peine y fut-il arrivé, qu’il s’em- pressa d’enlever les nombreuses petites idoles en bois doré qui ornaient son temple domestique et do les brider dans la corn- inlérieurede sa maison. Un de ses parents, qui fui témoin de cette action, en fut surpris el scandalise; il lui reprocha méme vivement ce qu’il appelait une impiété. Mais le docteur lui ayant expose avecson éloquence ordinaire les motifs de sa conduile, celui-ci fut tellement émerveillé de tout ce qu’il entendit, qu’il voulut étudier à fond une religion qui déjà lui paraissait entourée d’une clartéquene possédaient pas les doctrines si confuses des letlrés, des bonzes et des docteurs de la raison. Le néophyte Léon, qui avait le zèle ardent d’un apôlre, catéchisason ami avec affec¬ tion, lui développa mélhodiquement les vérilés du chrislianisme, et eut le bonheur de faire passer dans son àme les convictions dont il était lui-même si pro- fondémont pénétré. Le P. Trigault, qui se trouvait alors à Han-Tcheou-Fou, compléta l’instruction du fervent
  • EN CHINE. 333 caléchumène, qui fut bientôt admis à recevoir la gràce du baptéme. Lo docteur Léon fui son parrain et lui donna le nom de Michel. Léon et Michel élaient liés dès l’eufance d’une étroite amitié. lis avaient étudié ensemble et par- couru 1’un et 1’autre avec un égal succès tous les degrés de la carrière littéraire. Ce fut le mêtne jour qu’ils conquirent à Péking, dansun brillant concours, le litre de docteur. Une même foi religieuse vint ajouter encore comrne un lien sacré à ceux de Ia parenté et de l’amitié, et durant leur vie on les vit loujours sou- tenir de concert, comine deux inébranlables colonnes, 1’édiiico naissant de la chrétienté de Chine. Au temps des orages et des tempêtes qui agitèrent les missions, leur maison de Han-Tcheou-Fou fut pour les mission- nairesun portassuré contre lafureurde la persécution; dans les jours calmes et sereins elle élailen quelque sorte un foyer de propagande chrétienne, un cénacle d’oii les disciples de Jésus-Christ s’élançaient pleins d’ardeur à la conquôle des ámes. Le docteur Léon, dans la vie privée et dans la vie publique, sut toujours user avec zèle de son influence de mandarin et de lettré pour répandre autour de lui la lumière de 1’Évangile et favoriser l’ocuvre des propagateurs de la foi. II était surtout remarquablc par les vives et franches allures de son caractère, qui 116 permetlait jamais de transiger avec les nom- bieuses superstitions dont la vie chinoiseestperpétuel- lement environnéo. Inaccessible au respect humain, il n hésitait pas à faire éclater sa foi publiquement et sans délour, lorsque sa conscience le lui demandail.
  • KKVOLUTION 334 Les gens du peuple, les lettrés, les mandarins, per- sonne ne 1’intimidait. Peu de temps après sa conversion au chrislianismo, il fut envoyé, en quaiité de préfet, dans une ville de premier ordre. Lorsque les mandarins prennent pos¬ session d’un nouveau siége, l’usage veut qu’ils en- trentd’abord dans la pagode de leur palais, pour se prosterner devant les idoles et se mettre sous leur protection. LedocteurLéon se renditofliciellementdans son palais, suivant toutes les prescriptions du rituel. II était précédé d’un nombreux cortége qui, musique entéte etenseignes déployées, sedirigeasoleunellement vers la pagode. Les satellites et les officiers du palais se rangèrent sur deux lignes des deux còtés de la porte, et le nouveau préfet fit son entrée dans le temple domestique au son du lam-tam et aux acclamations des curieux qui élaient venus voir la cérémouic. Le docteur Léon se trouvant en face des idoles, se tourna vers les satellites de son palais, et leur montrant du doigt les statues dorées, il leur donna ordre de les renverser, de les trainer hors de la pagode et d’y mettre le feu. « Ge palais devient aujourd’hui ma « maison, ajouta-t-il, et je ne veux pas chez moi des « idoles auxquelles je ne crois pas. » Ge comman- demenl iiupróvu sembla d’abord pétrifier les satellites, qui demeuròrent un instant bouche béanlo et immo- biles... Mais il était donné avec un tel accent d’au- torilé qu’après ce premier élourdissement ils se mireut à I’oeuvre, en se disant tout bas les uns aux autres que leur nouveau préfet était saus doute un adorateur du Seigneur du ciel.
  • EN CHINE. 335 Lo docleur Léon adraettait jusqu’a un certain point qu’un besoin irrésistible de foi et de croyances put araener les hommes à se prosterner aveuglément devant des idoles; mais demeurer opiniàtrémenl at- taché à de vaines superstitions ou plongé dans le sceplicisme après avoir connu la doctrine de 1’Évan- gile, c’était là une chose qu’il ne pouvait concevoir et qui le mettait hors do lui. 11 était persuade que ceux qui aimaientla lecture des livres sérieux nepou- vaient manquer de se passionner pour les sciences de 1’Europe, et d’ôtre amenés par ce raoyen à la con- naissance du vrai Dieu. II avait une conviction si profonde de l’immense influence des livres et de la lit- lérature, qu’il ne cessait de presser vivement les mis- sionnaires de travailler avec ardeur à la traduction des bons livres de l’Occident. II était persuadé que c’était là le moyen le plus efíicacc de propager la foi parmi les Chinois, qui toujours ont professé une estime et un goút particulier pour les livres et pour les hommes versés dans la littérature. La prédication par les livres était à ses yeux une chose si importante, que durant les trente dernières années de sa vie qui suivirent sa conversion, il se con- sacra à ce genre d’apostolat avec un zèle inouí. Ses occupations journalises consistaient à composer des ouvrages ou à traduire ceux d’Europe à 1’aide de quelque missionnaire suffisamment versé dans la lit¬ térature chinoise. « II se livroit à ce travail, dit Se- medo i avec (ant d’application et d’assiduité, qu’à la \ille, aux champs, aux visites et aux festins ordi- (1) Histoire universelle du grand royaume de la Chine, p. 353
  • 336 REVOLUTION naires , il n’estoit jamais sans avoir quelque livre en sa pochète, non pas môme quand il estoit seul en sa litière porté sur les cspaules de ses [serviteurs, ou il lisoit et escrivoit, bien qu’il fust extrêraement incom- modé de la vue, ayant perdu un ceil et ayant l’autre fort foible, de sorte que pour lire et escrire, il falloil qu’il eust le visage collé sur son papier... » Cettepersévérance dans 1’étude, jointe à une intel¬ ligence d’élite, avait rendu le docteur Léon si habile dans toutes les counaissances de l’Europe, qu’il étail peu de matiòres dont il ne pút parler pertinemment et en véritable savant. 11 savait très-bien les six premiers livres d'Euclide et les avait traduils en chinois; il avait si bien approfondi les diverses parties des mathéma- tiques qu’il composa sept volumes sur ce sujel. II avait traduit une foule d’ouvrages d’astronomie, entre autres les livres d’Arislote et ceux qui étaient en usage à cette époque à Ia célebre faculté de CoTmbre. Sa vie fut si remplie, il écrivit sur des sujets si divers, qu’après sa mort il laissa plus de vingt volumes de manuscrits lout prôts à ôlre livrés à 1’impression. Les diverses curiosités de 1’Europe, dont la nouveauté at- lirait tant les Chinois, étaient pour lui sans attrait. La vue d’un livre nouveau le faisait tressaillir; il lo lisailavec avidité, etsouvent on 1’entendit se lamenter de ce que la vieillesse nc lui permettrait bientôt plus de se livrer avec la môme ardour à la traduction des livres étrangers. Lorsqu’il allait rendre visite aux mis- sionnaires, son premier soin était de s’inforiner dos ouvrages qu’ils composaient. 11 aimait à corriger leur style et à les aider de sa longue expérience en littéra- luro. « Jo puis assurer sans mentir, dit le P. Alvarez
  • EN CHINE. 337 Semedo, que de cinquante livres que nos pères ont déjà mis en langage chinois, tant de la religion que des sciences, dont il y en a quelques-uns de plusieurs volumes, à peine en est-il un seul qui n’ait passé par ses mains, pour le revoir, le corriger, l’enrichir de prefaces et de quelques additions. Le plus grand pré- sent qu’on lui pouvoit faire étoil de luy offrir un livre nouvelleraent traduit en chinois (1)... » Le zèle extraordinaire du docteur Léon pour les livres ne provenait pas d’une ardeur purement itté- raiie et scientifique. li ne voyait là qu’un moyen de travailler plus efficacement à la conversion de ses compalriotes. La propagation du christianismeen Chine ótail sa passion dominante. II s’en occupait et s’en préoccupait sans cesse. Lorsqu’il considérait d’un côlé un si vaste champ à défricher et de Pautre un si petit nombre d’ouvriers évangéliques, il ne pouvait sem- pôcher de gémir et de se plaindre aux missionnaires de ce qu’on leur envoyait rarement des collabora- teurs. — Vousêtesdéjà vieux, leur disait-il avec can- deur et simplicity; la langue chinoise, vous le savez, présente de grandes diflicultés pour les étrangers, aurez-vous le temps et les forces de former ceux qui viendront de nouveau ? — Un jour, le supérieur des jésuites du Portugal lui écrivit pour lui faire offre des plus belles raretés de I’Europe. II lui répondit qu’il ne souhaitait autre chose de sa bienveillance, sinon qu’il cnvoyat en Chine un grand nombre de prédicateurs de 1’Évangile. Le désir qu’il avail de voir arriver de nouveaux (1) llistoire universelle du grand royaume de la Chine n .v.q t. li. ’1' * 22
  • 338 REVOLUTION missionnaires doit faire comprendre combien il était rempli d’une affectueuse sollicitude pour les anciens. Leursanté, leurs études, lours progrès dans la langue, leurs travaux apostoliques, tout 1’intéressait. II visitait lui-mêine leurs chambres el examinait si elles étaienl bien pourvues de toutes les choses nécessaires. Durant I’hiver, il passait une revue minutieuse de leurs ha¬ bits, afin de bien s’assurer qu’ils n’auraient pas à souffrir du froid. Lorsqu’ils étaient malades, connue les Chinois et surtout les lettrés sont toujours plus ou moins médecinset pharmaciens, il préparait lui-méme les remèdes, sous prétexte que le manque de soin faisait perdre la force aux médicaments et par suite privait le malade de soulagement. A Parrivée d’un nouveau missionnaire, il s’informait de ses qualités et s’efforçait de gagner sa confiance et sa sympalhie. Quoiqu’il ressentit pour lous on général une vive affection, il avail cependant pour les plus jeunes des attentions particulières. Touché des peines qu’ils étaient obligés de se do'nner pour apprendre la langue du pays, il cherchait à lour aplanir les difficultés, et ne manquait jamais de les encourager lorsqu’ils commen- çaient à bégayer le chinois. Il leur enseignail la fa- çoii de converse!’, les termes, les compliments el les cérémonies qu’il fallait observer pour être bien venus auprès des gens du pays. Plus tard, il les dirigeait dans leurs études, leur traçait une méthode et leur indiquait les livres qui pouvaient leur être le plus pro- fitables. Quel trésor devait être ce savant et débon- naire vieillard pour de jeunes missionnaires trans¬ ports tout à coup dans un monde nouveau, ou ils étaient obligés de se transformer completemenl, de
  • EN CHINE. 339 prendre un autre langage et des habitudes nouvelles ! Nous avons vu combien avait été intrépide Ie dé- vouement du docteur Léon pour les missionnaires, en temps de persécution. Nous avons parlé de ce mémoiro Sl rema,'quable qu’il adressa à l’empereur, pour faire lentrer et appeler à Péking ceux qui avaient été exilés. bes mandarins, envieuxde la gloire etde la popularité du docteur Léon, exploitèrent cette circonstance pour le perdre. Ils 1’accusèrenl à la cour d’avoir des rela¬ tions intimes el secrètes avec les étrangers, de favo- risor leurs monées dans I’empire, de s’étre déclaré partisan et propagateur d’une, religion opposée aux lois de 1 htat et aux maximes des sages de 1’antiquité. Cette accusation tut poussée avec tant d’acharnement que Léon fut disgracié. La privation du mandarinat fut pour ce généreux chrétien uno épreuve assez légère. II se consola faci- lemenl par la pensée qu’il avait perdu sa position en voulant assurer celledes missionnaires. Cependant il ne demeura pas longtemps privé de sa charge; nous avons dit que le docteur Paul occupait dans le gou- vernement de 1’empire le poste suprême de colao, ou de premier ministre. Les grandes affaires de la poli¬ tique et de 1’administration, très-compliquées en ces temps difficiles, ne lui faisaienl pas oublier les intéréts «le la religion et I’oeuvre de la propagation de la foi. lin de donner plus de crédit et d’autorité aux mis» sionnaires, il songeait à leur faire obtenir, par un tecici souverain , la commission de reformer le ca- en rier de I’empire. Convaincu qu’il ne saurait mieux ctre secondé dans un tel projet que par son ami |e docteur Léon, ilont il avait su apprécier le courage, 22.
  • REVOLUTION 340 la science 61- 1’habileté, il lo fit rétublir dans sa chaigc de vice-president de la cour des rites. Ledoctenr Léon n’élait pas ambitieux. Une inodeste existence parlagée entre 1’étude et la prière lui plaisail davanlage que les agitations souvent infructueuses de la vie publique. 11 reçut pourtant avec plaisir la nou- velle de sa nomination; car il pensait que dans sa charge il pourrait encore être plus utile aux missions, surtout avec la coopération si fervente et si dévouée du premier ministre. II se mit done en route pour Péking; mais, outre les infirmités de son grand àge, la longueur du voyage el la rigueur de l’hiver 1 aflai- blirent tellement que peu de jours après son arrivée il tomba malaçte. Le mal fit des progrès si rapides qu’il fut bientòt réduit à 1’extrémité, et que les méde- cins vlésespérèrent de prolonger ses jours. Le Père do famille appelait à lui, pour le récompenser, ce servi- teur tidèle qui avail si bien rempli sa tâche. On comprend avec quelle piété el quel esprit de foi cet excellent chrétien reçut les derniers sacrements de 1’Église. Trois missionnairesalors présentsà Péking 1’assistèrent en ce moment suprême; il était entouré des néophytes les plus notables de la capilale, a la téle desquels se trouvait le docteur Paul, colao de I’empire. Lorsqu’il s’approcba du malade pour se re- commander à ses prières, le docteur Léon recueillit loutes sesforces, lui prit affectueusement la main et le remercia de toutes les attentions qu’il avait eues pour iui, et particulièrement en cetle derniòre circons- tance. Mon frère, lui dit-il, je passe à la vie élernello et je m’en vais content, puisque je vois nos missions et nos pères protégés par votre autorité... Vous in’aviez
  • EN CHINE. 341 appelé à vous seconder dans une affaire importante pour le bien de la chrétienté, mais mes péchés m’ont rendu indigne de participer à cette oeuvre; souffrez qu en mourant je vous confie l’avenir de nos chores missions. — Après ces paroles, qui causèrenl à lous une profonde émotion, le docteur Léon rendit le der¬ nier soupir; c’était le 1" novembre 1630. « Sa mé- « moire, dit le P. Alvarez Semedo, qui 1’avait beau- « coup connu, vivra éternellement dans le cceur des « ouvriers de nostre compagnie, et les exemples de « ses vertus ne mourront jamais dans les ames gé- « néreuses de la noblesse chinoise (1). » V. En recevant le dernier soupir du docteur Léon, le premier ministro de 1’empire avait aussi recueilli, comme un héritage sacré, son zèle et sa sollicitude pour les missions. A cette époque , le gouvernement se préoccupait beaucoup de la reformation du calendrier qui fourmillait d’erreurs. Le docteur Paul crut avoir uno occasion favorable de servir en même temps les intérèts du chrislianisme et de son pays, en proposant à l’empereur de charger de la révision du calendrier, les rnissionnaires européens, dont la science astrono- mique était bien supérieure à celle des Chinois et des musulmans. II adressa à ce sujet une requôte à l’em- (1) Hisloire universellc du grand royaume de la Chine, p. 303.
  • 342 IV EVOLUTION pereur, qui en approuva le contenu, et donna 1’ordre de faire appeler à la cour les deux Européens les plus capables de remplir lesfonclionsqui leur seraient confiées. Le choix tomba sur les pères Jacques Rho et Adam Schall. Le premier, Italien d’origine et habile mathématicién, ayant dft 6’arrêter à Macao, à cause de la persécution suscitée en Chine contre les chrétiens, protégea cette ville, en 1622, contre uue invasion hollandaise, en apprenant aux habitants à se servir de leur artillerie ; il la mit ensuite à 1’abri de loute tentative par de nouvelles fortifications. Lorsqu’il out pénétré dans le Céleste Empire, il parvint en peu de temps à parler et à écrire le chinois aussi facile- ment qu’un lettré aurait pu le faire. Il alia fonder une mission à Si-ngan-Fou, capilalede la province du Chan-Si, en 1627, deuxans après la découverte, dans cette. ville, de la fameuse inscription dont nous avons parlé. Le P. Adam Schall, natif de Cologne, étail éga- lemetit entré en Chino en 1622. II fut aussi envoyé dans la mission de Si-ngan-Fou, oil il s’occupait à la lois du minislere apostolique et de 1’étude des sciences qui ont rapport à Fastronomie. Il s’dtait acquis en peu de temps une si grande popularité qu’une église dont il dirigea la construction fut bàtie, non moins avec le secours des infidèles, auxquels ses connaissances ma- thómatiques avaient inspiró de 1’intérôt, qu’avec celui des indigènes convertis. Ce fut la imputation scientiti- que de ces deux missionnaires qui les fit appeler à Péking. Aussilòt qu’ils furent arrivés dans la capitale, on les plaça à la léte du bureau de la liltérature céleste, et le docteur Paul s’empressa de faire préseuter à la
  • EN CHINE. 343 cour tous les ouvrages d’astronomie el de physique qui jusqu’h ce jour avaienl été publiés par les mis- sionnaires de Chine. Dès leur début dans leurs fonc- tions, les PP. Rho et Schall eurent à soutenir de nombreuses luttes conlre les astronomes officiels du gouvernement, qui ne pouvaient voir sans jalousie des étrangers placés à la tête de leur académie. Us ré- pandirent de toutes parts des pamphlets et des libelles pour dénigrer la méthode astronomique des Euro- péens. Les lettrés, qui ne comprenaient rien à ces questions, furent précisóment ceux qui poussèrent les plus vives clamours.Maisl’empereur, soutenu parson premier ministre, ne se laissa pas influence!’ par toutes ces intrigues. Le docteur Paul lui suggéra un excel¬ lent moyen pour savoir d’une manière certaine de quel côtése trouvait la supériorité et la vraie science. Comme une éclipse devait avoir lieu prochaineraent, il fut ordonnéque les astronomes de la Chine et ceux de I’Europe feraient leurs calculs séparément, el qu’ils enverraient à la cour les résullats de leurs travaux. Lorsque le moment de 1’éclipse arriva, les observa¬ tions ayant été faites avec la plus minutieuse attention, toutes les prévisions du P. Adam Schall furent réa- lisées point par point, au lieu que les calculs des as¬ tronomes chinois se trouvèrent complement en défaul. Us furent publiquement convaincus d’igno- rance et d’incapacité; mais ce ne fut pas pour eux 11 ne raison de renoncer à leurs prétentions de supé- norité. Us n’en conçurenl que plus de jalousie et de haine contre les missionnaires. Sur ces entrefaites mourut le docteur Paul, le plus illustre et le plus distingué de tous les Chinois qui
  • 34 V REVOLUTION erabrassèient la religion chrétienne. II fut im grand ministred’Etalot uu des écrivainsles pluscélèbres de son temps. La religion en avait fait un homme d’une franchise et d’uno modestie admirables, deux verlus qu’on rencontre assez rarement parmi les Chinois. On raconte qu’un jour 1’empereur demanda à ses ministres, reunis en conseil, un éclaircissementsur un point de législation. Personne ne put résoudre la dif- ficulté proposée par le souverain. A Tissue du con¬ seil, un des collègues du docteur Paul lui demanda ce qu’il ponsait sur cette question. Alors celui-ci dis¬ serta avec beaucoup de clarté et d’drudition sur le point proposé et donna la solution de la difficult. Chacun s’dtonna qu’il n’eút pas fait parade de sa science en présence de 1’empereur. Pourquoi, lui dit¬ on, n’avez-vous pas prononcé ce discours quand le conseil était réuni? — Je me suis tu, répondit-il, parce que n’ayant pas été interrogé personnellement, j’ai voulu laisser aux autres le méritede Ia réponse... Les emplois de premier ordre qui furent confiés au docteur Paul ne lui firent jamais négliger ses devoirs de chrétien. II avait dans son palais un petit oratoire, orné avec goút et simplicité, oú il aimait «à se retirer dans ses moments de loisirs pour vaquer à la prière. Tous les matins, avant d’aller présider la cour des rites, il avail l’habitude de se rendre à son oratoire et d’y passer uno demi-heure en prière el en médi- tation. Il eut la consolation à son heure dernière d’être assisté par le P. Adam Schall, pour lequel il avait une tendresse toute filiale_Durant noire sé- jour en Chine, nous avons visité, aux environs de Schang-Ha'i, non loin des rives du lleuve Bleu, la
  • KN CHINE. 345 sépulturo dudocteur Paul; c’estun immense tumulus recouverl de gazon, s’élevant en pyramide au milieu d’un champ rempli de ronces et de plantes grimpantes. Autour de ce tertre grandiose qui renferme les osse- ments du célebre Sçu-Colao, on voit, gisant sur le sol et à moitié enfoncés dans la terre, des fragments de colonne et des pierres sculplées qui jadis faisaient partie d’un arc de triomphe et d’un monument funèbre aujourd’hui écroulés. On ne trouve pas méme une inscription qui indique le nom du mort couché sous le tumulus. Nous fussions passé avec indifférence à còté de ces reliques, si un néophyte de Schang-Hai, qui nous accompagnait, ne nous eút arrôté en disant : Voilà la sépulture du fameux chrétien Sçu, grand colao du dernier empereur de la dynastie des Ming... Nous nous agenouillâmes sur un vieux tronçon de granit, el pendant que nous récitions une prière pour le dé- i'unt, nous vimes passer tout pres de nous quelques paysans chinois qui revenaient do travailler dans les rizières; c’est du moins ce que nous pensâmes, eh voyant leurs méchants habits retroussés et leurs jambes recouvertes d’une vase noirâtre. Ils nous regardèrent avec étonnoment, et se dirent d’un air moitié mali- cieux et moitié niais : — C’est un mailre des adora- leurs du Seigneur du ciel qui prie pour les morts... Les paysans chinois qui parlaient ainsi étaient les descendants du docteur Paul. Cette famille était en¬ core très-norabreuse, mais elle était tombée depuis longtemps dans l’apostasie, la misère et l’abjection. ^nus aperçúmes à peu de distance un groupe de pauvres maisons qui portaient lenom deSçu-Kia-Wei cest-à-dire hameau de la famille Sçu. Ce spectacle
  • 3&6 REVOLUTION EN CHINE. était navrant, et nous nous éloignàmes le coeur acca- blé de tristesse. II y a peu d’années(l), lorsque les jésuites raodernes sont rentrés dans les missions de la Chine, ils onl eu l’heureuse pensée d’acheter un peu de terrain à Sçu- Kia-Wei même, etde construire leur premier établis- sement et leur première chapelle à còlé de la tombe du docteur Paul. Nous pensons qu’ilsonteu le bon- heurde ramener à la foi chrétienne les descendants de colui qui protégea avec tant do zèle, an connnence- ment dudix-seplième sièclo, les travauxapostoliques des enfants de saint Ignace. (i) En 1842.
  • CHÀPITRE VIU. *• ^ P- Schall fabrique un clavecin pour l’empereur. — Le christianisme dans le harem imperial. — Les Tartares appelés au secours de 1’em- pire. — Lo P. Schall établit une fonderie de canons. — Reconnais¬ sance de l’empereur. — n. Progrès de l’insurrection. — Ly-Koug, chef des rebelles. — II attaque Péking. — Mort tragiquede l’empereur. — Caractere de ce prince. - Les insurgés à Péking. - Adam Schall devant le tribunal révolutionnaire. — III. Premier acte du gouverne- ment de by-Kong. — Adhésions des lettrés et des magistrats._IV. Héroisme du général Ou-San-Koui et de son père. — Ou-San-Koui' jure determiner Ly-Kong. — II appello les tartares. — Deroute des insurgés. Horrible incendie u Péking. — La mission catholiquo est sauvée. — Dévouement du P. Schall. - V. Las Mantcbous maitras do la capitale. — Caractere de leur politique. — Requête du P. Schall. — II est nommé président du bureau des mathématiques. — Astronomes ofticiels.— VI. Les Mantchous favorisent les missionnaires. — Le P. Martini et un chef tartare. — Le tyrau Tchang-Hien ravage et de- peuplel e Sse-TchoUen. —Aventures des PP. Buglio et Magaíhans.— Le P. Scball à Péking. Après la mort du docteur Paul, les prétendus as¬ tronomes chinois recommencèrent leurs cabales contre les missionnaires. Ils espéraient toujours qu’a force de mensonges et de calomnies ils iiniraient par les peidie dans l’opinion publique et dans I’esprit de I empereur. MaisDieune permit pas qu’ils réussissent; leurs accès dehaine et de jalousie ne servirent souvent
  • 348 INVASION qu’à faire éclater au grand jour la perversitéde leurs intrigues. Les missionnaires n’en élaient que plus en- lourés d’estime et de considération. On était à la treizième année du règnede Tchoung- Tching, lorsque 1’on retrouva par hasard, dans un coin du palais, cette fameuse épinette que Matthieu Ricci avait apporlée à la cour, etqui alors ne servit pas peu à le mettre en faveur. Après avoir excité quol- ques jours d’enthousiasme, cet instrument était tombé enoubli, etdurant les règnesde Wan-Lié, deTaí-Chan et de Tien-Ki le temps ne lui avait pas épargné ses injures. L’empereur Tchoung-Tching ayant eu l’heu- reuse chance de retrouver le clavecin de son bisai'eul, donna ordro au P. Adam Schall de le restaurer et môme d’en fabriquer un neuf. Par bonheur qu’à cette époque les zélés apòtres de la Chine n’etaient pas plus étrangers aux arts qu’auxsciences. Adam Schall se mit à l’ocuvre, restaura le vieux clavecin, en fit un neuf, ot compose même quelques airs de musique un peu adaptés à la bizarre harmonie des Chinois. Ce savant mathématicien, soutenu par I’esperance de faire pénétrer le christianisme à la cour de Peking, passait tour à tour de l’astronomie à Ia musique, de la controverse religieuse à la peinture et à la sculp¬ ture..., ou plutòt ce n’était jamais que la gloire de Dieu et le salut des âmes dont il était préoccupé : il faisait servir tous les moyens aux fins de son apos- tolat. Lorsqu’il envoya son nouveau clavecin à la cour, il fit offrir en môme temps à l’empereur un magnifique album représentant les principaux traits de la vie de Jésus-Christ avec une explication en ca¬ racteres chinois; il y joignit aussi une Adoration des
  • DES TARTARES MANTCHOCS. 349 Rois mages, avec tous les personnages figurés] en cire eteóloriés avec art. Cesobjets plurent tanta Tchoung- Tcbing qu’il les fit placer avec distinction dans un cabinet intime, et permit aux dames du palais d’aller les visiter à volonté, duranl dix jours entiers. On saitque les potentats de 1’Asie sont, en général, plongés dans un abject sensualisme. llsnourrissent an lond de leurs palais un nombro considerable de iemmes qu’on décore des tilres de reine de premier, de second et de troisième ordre. Elies ont pour les servir des essaimsde lilies de distinction etdes légions d’eunuques. L’empereur de la Chine, à Pépoque dont nous parlous, avaitdeux millefemmesdans son harem, et les eunuques atteignaient le chiffre effrayantde dix mille. Ils étaient employés au service du palais et exerçaient en outre d’importants emplois dans les diverses administrations. Cette sorte d’hornmes, af- franchis des preoccupations de la volupté, sont per- pétuellement dévorés par les feux d’une ardente ambition. Intrigants et cabaleurs au dela de toute expression, les eunuques passent leur temps à in¬ venter mille moyens pour s’emparer de toutes les influences et s’insinuer dans les postes les plus émi- nents de 1’administration. Cependant il arrive quel- quefois qu’on rencontre au milieu de ces bandes ab- jectes et dégradées des natures d’élile et accessibles aux sentiments les plus purs et les plus généreux. lusieurs eunuques embrassèrenl le christianisme, et pai leur moyen la foi do Jésus-Christ pénétra jusque pai mi les femmes du harem de Tchoung-Tching. Le palais de 1’empereur de la Chine, situé au centre de la ville de Peking, est entouré de trois fortes mu-
  • 350 INVASION railles. Dans les deux premières enceintes sont logées les troupes préposées à la garde de l’empereur, les ministres, les eunuques, et un nombre considérable d’officiers civils et militaires. La troisième enceinte, beaucoup plusspacieuso que les deux autres, renferme, outre les demeures impériales, des lacs, des jardins etdes pares d’une magnificence reraarquable. C’est là qu’liabite le Filsdu Ciel; nul ne peut jamais y pónétrer, si co n’est les eunuques et les femmes altachés au service du palais. Unefoisque les femmes sont entrées danscette brillante prison, elles ne peuvent plus en sortir. Toutes leurs relations avec le monde extérieur sont brisées à jamais. On comprend combien il était difficile de faire pónétrer les lumières de I’Evangile au fond de ces demeures, ou personne ne peut avoir accès. Mais l’espritde Dieu souffle oil il lui plait, et il n’esl pas de puissance humaine qui puisse lui résigter. Les dames du palais, dont l’existence est tròs-mono- tone, ne manquèrent pas d’aller chercher un peu do distraction dans la salle ou l’empereur avait fait expo- serà leur curiosilé les images et les bas-reliefs en cire du P. Schall. Il y avait parmi les eunuques un excel¬ lent chrétien, nommé Joseph, qui leur expliqua en délail les sujets religieux dont elles admiraient les peintures. Ce qui n’avait été d’abord qu’un frivolo amusement, un spectacle de vaino curiosité, devint bienlôt une véritable prédication de 1’Évangile. Plu- sieurs de ces dames ayant été touchées intérieurement par la grâce de Dieu, l’eunuque Joseph s occupa avec zèle de leur instruction religieuse et fut autorisé à leur conférer lui-même le baptême. Trois de ces nou- velles cbrétiennes de la cour avaient le titre de reine
  • DES TARTARES MANTCHOUS. 351 de premier ordre. Elles reçurent les noms d’Agatbe, d’Hélène et de Théodora. Comme ces pieuses néo- phytes ne pouvaient sortir du palais pour aller assister auxcérémonies religieuses, elles s’en dédommageaient en vaquant plus iongueinent à la prière, dans 1’in- térieur de leurs appartements. Elles aimaienl à con- sacrer leurs heures de loisirà broder des nappes d’au- tel, a faire des ornernents et des (leurs arlificielles qu elles envoyaient à la mission, heureuses du moins de pouvoir contribuer à la magnificence de ces córé- monies dont elles étaient privees. En 163Q, on comp- tail déjà trente-huit chrétiennes dans le palais imné- rial (1). 1 Pendant que la religion faisait partout des pro- grès et avait même commencó à exercer à la cour son influence salutaire, 1’esprit révolutionnaire, dont la Chine élait alors agitée, avait gagné du terrain, el les insurrections se multipliaient dans toutes les provinces deTempire. L’empereur, qui sevoyait d’au- tre part vivement attaqué par les Tartares mantchous, chercha à se les rendre favorables, en les appelant à son secours contre les insurgés. Les courtisansadmirè- rent cette politique, et trouvèrent qu’il y avait beau- coup d’habileté à se servir du fouetde 1’étranger pour châtier les ennemis domestiques. Les Tartares se hâlèrent de répondre à 1’appel de 1’empereur; ils alta- quèrent les rebelles, les battirent en plusieurs rencon¬ tres, et, dans I’enivroment de leurs succès, ils laissè- rent percer leur ambitieux projet de faire la loi aux (í) M. Martinio, Brevis relaiio, otc., p. 39.
  • 352 INVASION Chinois; partout oil ils arrivaient, ils se conduisaient moins en tribus auxiliaires qu’en conquéranls. Le gouvernement de Péking regretta dès lors amèrement d’avoir appelé à son secours ces amis redoutables.. mais il n’élait plus temps. Déjà le bruit se répandait de toutes parts que les Tartares victorieux viendraient bientòt assiéger la capitale. Le danger élait si grave que l’empereur s’occupait à la fois et de la désertion et dela défense de la ville. Un jour, un des principaux ministres del’empereur vint trouver le P. Adam Schall et l’entrelint des perplexités du gouvernement au sujet de l’invasion prochaine des Tartares. II lui parla des moyens de dé¬ fense et des avantages que pourraient offrir des canons de gros calibre coulés avec habileté. Ce ministre avail été. envoyé pour sonder Adam Scball et voir si cet homme si expérimenlé dans toutes les sciences no pos- séderait pas aussi l'art de fabriquer des canons. Le savant missionnaire disserta si bien sur la meilleure méthode à -employer pour avoir de bons canons, que le ministre exliiba aussitòt un décret de l’empereur, par lequel il était ordonné à Tang-Jo-Wan (Adam Schall) d’organiser immédiatement une fonderie. Di¬ vers aulres décrets étaient déjà tout préparés pour mellre à sa disposition I’airain, le fer, 1’élain et tous les matériaux qui lui seraient nécessaires. On lui donnait en môme temps l’autorisalion de choisir pour Paider tous lesouvriers dont il aurait besoin. Le pau- vre missionnaire eut beau protester qu’il ne savait pas fabriquer les canons, qu’il ne connaissait de cet art que ce qu’il en avaitlu dans les livres, et qu’il y avail
  • DES TARTARES MANTCnOCS. 353 loin de la théorie à la pratique... Toutes ses réclama- tions furent vaines, et le ministre, pour louteréponse, lui montra 1’ordre formei de 1’empereur. Adam Schall dut done se résigner et mettre la main à Poeuvre. La fonderie fut établie tout près du palais, afin que la cour pút s’amuser à suivre les opérations. Lorsque l’airain fut en fusion et sur le point cPétre jelé dans les moules, les nombreux ouvriers qui avaient été adjoints au P. Schall se disposèrent à offrir un sacrifice solennel à 1’esprit du feu. Mais le mission- naire se háta de prévenir leurs superstitions; il fit dresser un autel au-dessus duquel il plaça une image du Sauveur et de sa sainte Mère; puis, revôtu du surplis et de 1’étole, il adressa à Dieu ses prières, en pré- sence d’une foule immense, et lui demanda de donner sa bénédiction à l’oeuvre qu’il venait d’entreprendre dans le but de procurer sa plus grande gloire. Le succès fut complet; et les historiens rapportenl qu’on coula vingt canons excellents, dont la plupart étaient d’un calibre assez fort pour lancer des boulets de qua- rante livres. Le P. Adam Schall trouva un grand nombre d’ad- mirateurs, mais aussi beaucoup d’envieux. Après les canons de grand calibre, il coula des coulevrines pro- pres à être placées, en affut, sur les épaules de deux soldais ou entre les bosses d’un chameau. Absorbé deux ans entiers par les travaux de sa fonderie, il íut encore durant ce temps obligé de lutter perpé- tuellement contre les voleurs de PÉtat, qui ne man- quaient jamais de demander pour la fabrication d’un canon trois fois plus de matière qu’il n’en fallait. La peste qui envahit subitemeut la capilale, vint encore T. i,. 23
  • 354 INVASION lui causer d’énormes embarras, car sur trente ouvriers qu’il avait formés lui-môme, il eut la douleur d’en voir vingt-cinq cmportés par l’épidémie. L’empereur Tchoung-Tching se montra reconnais- sant do taut de services. II envoya à la rósidence des missiounaires deux inscriptions écrites de sa propre main et en vermilion. Sur l’une, il faisait un magni¬ fique éloge de la science et des vertus du P. Schall; ' sur l’autre, il rendait publiquement hommage à la re¬ ligion chrétienne, dont la doctrine, disait-il, óloignait les hommes du mal et les conduisait au bien. Aux yeux des Chinois, rien ne saurait égaler un semblablo témoignage de la faveur impériale. Ou s’empressa d’envoyer dans les provinces des copies de ces deux inscriptions; cequi ne manqua pasd’augmenter l’in- fluence des missionnaires et d’encourager les néo- phytes. Lorsque ces deux écrits impériaux arrivèrent à Macao, ce fut pour la colonie portugaise comine une grande fôte nationale. Les canons du port et de la citadello saluèrent par des salves dallégresse cette heureuse nouvelle, et, durant huil jours entiers, la mu¬ sique el les acclamations ne cessèrent de se faire en¬ tendre dans los principaux quartiers de la ville. IF. Les canons et les coulevrines que l’empereur vonait de faire couler ne purent cependant le dófendre contre les insurgés, dont le nombre et la puissance augruen- taienl de jour on jour. Du nord aumidi, 1’empireenlier
  • DES TARTARES MANTCUOCS. 355 était bouieversé, et le bruit des armes retenlissait de toutes parts. Chaque province avait un chef d’aventu- riers qui se proclamait Fils du Ciei et ne visait à rien moins qu a fonder une dynastie. Les nombreux esca- drons tartares qui, sous prétexte de défendre 1’empe- reur» c°mbattaient pourleur propre compte, augmen- taientencore ledésordre et la confusion; à Péking, les soldats s’agitaient et couraient aux remparts; les ci- toyens vociféraient dans les rues; les mandarins se sauvaient ou se cachaient; et les principaux eunuques entretenaient des intelligences secrètes avec les in- surgés, avec les Tartares manlchous et avec les mi¬ nistres du gouvernement, tout disposós à arborer le drapeau du vainqueur quel qu’il fht, et à proclamei- cette terrible sentence des révolutions : Malheur aux vaincus! Lo Plus considérable des chefs de Pinsurrection était un certain Ly-Koung. Ayant d’abord été à la têto d’une troupe de voleursde grand cherain, il avait attiré à lui, par 1’appàt du pillage, des bandes innom- brables de vagabonds et de scélérats. Ses succès avaient été rapides, prodigieux, etdéjà sa domination s’étendail sur six provinces qui, bien qu’elles n’ac- ceptassent pas encore tout à fait son autorité, n’o- béissaient plus cependant au gouvernement de l’cm- pereur. Ly-Koung, résolu à terminer cette longue lulte jiat un coup décisif, ramassa toutes ses forces et les lit marcher contre Péking. II comprenait qu’avec un gouvernement despotique et fortement centralisé la prise de la capitale était la conquête de l’empire. Quoique Ly-Koung disposât d’une armée nom- breuse et aguerrie, il ne crut pas prudent d’atlaquer i3.
  • 35G INVASION Péking de vive forco. Cette grande ville n’était pas facile à prendre; outre sa vaste étendue, elle était encore très-bien forlifiéed'épais remparts, munis d’une forte artillerie. Le seul palais impérial, de plus d’une lieue de circuit, était défendu par trois murailles , au- tant de fossés, et une foule de forts détachés dont on ne pouvait se rendre maitre que séparément. En pré- sence de ces difficultés, le chef de 1’insurrection jugea à propos d’appeler à son aide la fraude et la trahison, doux choses extrômement aisées à combiner pour un esprit chinois. II fit acheter à prix d’argent et par des cadeaux de grande valeur les principaux eunuques et les officiers les plus importants de Ia cour. Après ces premières dispositions, qui no demandèrent pas de longs efforts, il fit partir pour Péking les plus vail- lantset les plus dévoués de ses capilaines, déguisés en marchands, avec de nombreux commis qui étaient autant de soldats éprouvés. Ils devaient ouvrir des boutiques, y étaler les riches marchandises qu’ils emportaient avecnux, seconduire, en un mot, comme des hommes plus préoccupés de leur trafic que des chances de la guerre. Lorsque Ly-Koung eut adroitemenl disposé toutes choses, il fit avancer son armée jusque sous les murs de Péking. L’empereur ne s’élait pas même douté do l’imminence du danger; ses courtisans, vendus aux rebelles, le lui avaient caché, et ne l’entretenaient journellenient que des ridicules présages do 1’astro- logie. A peine lui eut-on annoncé que Ly-Koung était là, avec sa nombreuse armée, qu’il se vit aussitòt abandonné de lous ceux qui I’entouraient; porsonno niême n'osa se présenter pour lui donner un conseil.
  • DES TARTARES MANTCHOUS. 357 Retrouvaut alors, à cette heure suprême, toute son énergie, 1 empereur monto à cheval, se met à la tôle ile quelques soldats et court à la porte de la ville par oii devaient se présenter les insurgés... Mais il était train par celuiqui devait défendre ce poste, et du haul des remparts on lui envoie une forte décharge d’ar- tdlerie, avec les canons mêmes qu’il venait de faire couler depuis peu de jours, et dout il attendait un si puissant secours. Son cheval est tué sous lui, et la troupe qui 1’accompagnait ayant pris la fuite, le mal- heureux prince est obligé de retourner seul à pied dans son palais. Il court aux appartements de l’impé- ratrice; il lui annonceque tout est perdu et Texliorte àsarracherelle-môme la vie. IIconfie ses troisjeunes entants a un serviteur dévoué. Il n’avait qu’une filie d un âge nubile. En la voyant, il songe aux outrages et aux malheurs qui la menacent; il saisit alors son glaive pour la tuer, mais cette pauvre enfant se dé- tourne pour éviter la mort, et son père lui abat une main. Cet inforluné monarque tout hors de lui et ne sachant plus que devenir, sort de son palais et s’en \a errer dans le vaste pare qui l’environne. II gravit une colline d’ou naguère il admirail le P. Schall lorsqu’il coulait ces canons qui devaient se tourner contre lui. Il s’arrete, et après un instant de méditation, il se perce le bras gauche avec la pointe de son glaive, puis saisissant un piuceau il le trempe dans son sang et écritles paroles suivantes sur le bord do sa tunique : « Salut au futur empereur Ly-Koung... Ne fais pas de mal à mon peuple; ne te sers pas de mes ministres. » Puis s’approchant d’un grand arbre, il écrivit sur l’écorce : « Lorsque l’empire sue-
  • 358 INVASION combe, I’empereur doit mourir. » Alors il dénoua sa ceinture et se pendità une des branches de cetarbre. C’est ainsi que Gnit à l’âge de trente-six ans ce prince, qui était à la téte du plus grand empire du monde. Avec lui disparut la dynastie de Ming, qui avait oecupé le tròne impérial deux cent soixante-six ans. Doué de beaucoup d’intelligence et d’un coeur excellent, Tchoung-Tching eut la faiblesse de se laisser dorainerpar les eunuques, qui le précipitèrenl dans 1’ablme. Entièrement déveué au cultede Boud- dha et aux superstitions des bonzes, il ne laissa pas de proteger sincèremenl la religion chrétienne et les missionnaires. Son aieul Wan-Lié avait accueilli le christianisme à Péking et à la cour dans la personne du P. Ricci; Tchoung-Tching l’entoura des mêmes favours; il en faisait 1’éloge et voyait avec plaisir les progrès qu’il faisait dans 1'empire. LeP. Adam Schall, qui nous a fourni presque tons les délails que nous venous de donner, a écrit dans une de ses lettres qu’il avait lu dans un vieux livre ohinois tout ce qui devait arriver à Tchoung-Tching : la revolution qui óclala dans 1’empire, I’invasion des Tartares et le genre de mort de l'empereur. 11 existo on Chine des livres de prophétie extrémement curieux, oil sont racontées les histoires passées, présentes et futures de touteslesdynasties. Les Chi noisy ajoutont une grande foi, et c’est pout-être à cause de eela qu’on voit sou- vent les événements s’accomplir d’une manière con- forme aux récits un peu énigmatiques de ces vieux livres. Le jour qui suivil la mort de I’empereur, les insur- gés enlrèrent dans Péking, au nombre de plus de
  • DES TARTABES MANTCUOUS. 359 trois cent mille hommes. C’était comme un torrent qui allait tout ravager. Le chef de ces scélérats courut au palais impérial, oil it fit chercher vainement l’em- pereur. Ayant promis une somme énorme à celui qui le découvrirait, on trouva enfin son cadavre auquel on fit subir les traitements les plus indignes. Les vainqueurs remplirent la ville de carnage; lous les habitants qu’on rencontrait, hommes, femmes ou enfants, étaient aussitòt égorgés. Enfin les chefs pu- blièrent un édit qui ordonnait de mettre un termo au saccagement de la ville. Au milieu de cette épouvan- table boucherie, la maison des missionnaires se trouva protégée d une manière toule providentielle. Pendant que le sang coulait à (lots dans les rues de Póking, le P. Schall s’ótait retiré avec les gens de sa maison dans la chapelle, et là , au pied des autels, ils atten- daient dans la prière et la resignation le sort qui leur sorait fait. Les insurgés se présentèrent, et le P. Schall leur ouvrit toutes les portes. Après avoir scruté l’óta- blissement tout entier, sans faire du mal à personne et sansrien voler,ils s’en retournèrent tranquillement, laissanl cette pieuse famille de chrétiens rendant gràces à Dieu de la protection qu’il venait de leur ac- corder. Quelques instants après, on trouva au-dessus de la principale porte d’entrée un écriteau par lequol il élait rigoureusement défendu de faire le moindre mal à la maison de Tang-Jo-Wan (Adam Schall). On ne putconnaitre 1’auteur de cet écriteau. Après les premiers massacres, qui se firent à tort et à traversdans les rues, sur les places publiques et jusque dans Pin tórieur desmaisons, legouvernement insurrec- tionnel chercha à régularisor un peu les assassinais.
  • 360 INVASION 11 institua une sorte de comité de salut public, présidé par le frère de Ly-Koung. On trainait là tous les suspects, c’est-à-dire ceux qui étaient soupçonnés de tenir pour la dynastie déchue. Après quelques vaines formalités judiciaires, on les mettaità mort. Le sabre et la po- tence étaient en permanence. Un jour, trois satellites de ce tribunal révolutionnaire se présentèrent à la mission, et dirent au P. Schall qu’il était invité à se rendre au prétoire du frère du nouvel empereur. Le but de 1’invilation ne parut pas douteux : — Ou sont vos chaínes, dit Adam Schall, avec calme etdignité? Voici mes mains et mon cou à votre disposition. Au- jourd’hui on n’adresse plus d’invitations; nous sommes au temps de la violence et de 1’oppression... Ayant dit ces mots, le missionnaire suivit ces messagers de mauvais augure. Adam Schall trouva les avenues du prétoire en- combrées d’une multitude de scélérats à figure sinistre qui l’accueillirent par de féroces acclamations. Voici le grand chef de la loi du Seigneur du ciel! voici le maitre des chrétiens! Et c’étaient d’affreux éclats de rire, des cris et des trépignements de joie. II était facile.de voir que cette bande de voleurs croyait avoir entre les mains le possesseur d’immenses riehesses. Le président do ce hideux tribunal était entouré de bourreaux armés de tous ces bizarres et affreux ins¬ truments de torture etde supplice que t’infernal génie des Chinois a su inventer; en face du tribunal, il y avail une sorte de théàlre, oil une troupe de courti- sanes jouaient la comédie et chantaient des airs las- cifs pour distraire et amuser les juges. Aussitòt que le P. Schall parut avec son air calme et majestueux,
  • DES TARTARES MANTCHOUS. . 361 il sembla s’opérer tout à coup un merveilleux chan- gement au fond de ces âmes altérées de sang. Le pré- sident donna ordre defairedisparaitre lescomédiennes; puis ii s’approcha respectueusement du missionnaire, le prit par la main, et 1’invita à s’asseoir avec lui à une table ou 1’on apporta bientôt du thé, du vin, du riz et de nombreuses friandises. Après avoir reçu I’accueil le plus bienveillant et l’assurance qu’il ne serait fait aucun mal à la mission, le P. Schall fut renvoyé en paix, au grand déplaisir de cette bande de bourreaux, dont les figures s’assombrirent et les doigts se crispèrent en voyant s’échapper une si riche proie. Durant cette affreuse tourmente, le P. Adam Schall fut 1’ámeet la providence dela chrétienté de Peking. Au milieu du sauve qui peut général provoqué par 1’arrivée de cette armée de bandits, les autres mis- sionnaires s’étaient dispersés et avaient cherché un abri dans les provinces oú il régnait encore un peu d’ordre et de tranquillité. Adam Schall crut devoir rester au milieu de ses ouailles, et ne pas laisser sans pasteur son bien-aimé troupeau , au moment ou tant de loups affamés arrivaient pour le dévorer. Sonzèle et sa sollicitude s’étendaient à tous les néophytes; il ne les abandonna pas un seul instant. II allait de l’un à l’autre, le jour et la nuit, apportant à tous des paroles d’encouragement et de consolation , leur en- seignant à compter sur la protection divine et à n’envisager, à travers les misères, les dangers et les révolutions de ce monde, que le salut de l’àme et les bien impérissables de la vic future.
  • 362 INVASION III. Ly-Koungnes’était pas plus tôtvu maltre’de Péking, qu’il avail été s’installer avec empressement dans le palais impérial, oil il se fit solennellement proclamor Fils du Ciel, empereur souverain du grand royaume du Milieu. Aussitòt après cette prise de possession du tròne impérial, il envoya ordre à tous les mandarins civilset militairesdedonner leursnomset leursqualités, atin, disait-il, de pouvoir leur assigner les empiois qu’il jugerail à propos, dans son nouveau gouverne- ment. On vit alors à Péking plusieurs magistrals des plus considerables, fidòles à la mémoire de leur sou¬ verain et pleins do mépris pour le tyran Ly-Koung, s’armer d’un barbare courage et imiter le triste exemple que leur avait donné I’empereur Tchoung- Tohing. Plutôt que d’aller en suppliants solliciter les grâces de l’usurpateur, ils préférèrent se donner la mort. Les uns se coupèrent la gorgeou s’étranglèrent, d’autres se précipitèrent au fond des puits. Le nombre de ces Catons du Céleste Empire ful, dit-on, assez con- sidérable. Quant à i’immense majorité des mandarins, ils ne furent pas d’avis de se montrer si zélés pour la mémoire de Tehoung-Tching. Ils s’empressèrent de donner leurs nomsau nouvel empereur, dans la pensée qu’une prompte obéissanco leur vaudrait les faveurs du gouvernement. Mais ilsse trouvèrent bien frustrés dans leur espérance; Ly-Koung méprisa leurservilitó, et, au lieu de leur accorder des empiois, il les con-
  • DES TARTAHES MANTCHOUS. 363 damna à lui payer d’énormes sommes d’argent, sub vant l’importance de la charge que chacun d’eux avait exercée précédemment. II prétendait qu’étant héritier de 1’empire, les mandarins devaient lui restituer ce qu’ils avaienl volé à son prédécesseur. Tous les serviteurs de la dynastie déchue qui avaient montré un empressement si vif à se rallierau nouveau régime, se trouvèrent ainsi impitoyablement condamnés à 1’amende. Ceux qui ne pouvaient four- nir leur somme au temps voulu étaient décapilés. Tous les jours on en exécutait un grand nombre, sans que Ly-Koung se trouvàt satisfail. Les enfants des suppliciés étaient condamnés à payer, sous les mêmes peines de mort, les taxes que leur père n’avait pu acquitter. Ainsi pórirent la plupart de ces cupides mandarins qui, par leurs abominables exactions, avaient excité le mécontentemenl du peuple et préci- pité 1’empire dans cette affreuse revolution. Les insurgés restèrent raaitres de Peking durant trente jours. C’était bien plus de temps qu’il n’en fal- lait pour tout mettre sens dessus dessous et couvrir les quartiers de la capilalo de mines ensanglantóes. Les cruautés de Ly-Koung n’empôchèrent pas qu’il ne reçútbientôt de nombreuses adhósions. On trouve en Chine, encore mieux qu’en Europe, deshommes qui montrent toujours un merveilleux empressement à courir s’ahriter à l’ombre de tous les drapeaux imagi- nables, et qui sont les servileurs inévitables de tous les gouvernements. Tout pouvoir les fascine et les attire d’une manière irresistible. Les savants de Pé- king se hâtèrent de venirse prosterner aux pieds du chef des insurgés et de lui décerner le titre de Fils du
  • INVASION 364. Ciei. « Les mathématiciens, dil Adam Schall dans une « de ses lettres, furent les premiers qui déployèrent « leurs voiles pour prendre la nouvelle brise : Primi « turn vela capiendo novo vento explicuerunt mathc- « matici. » On sait combien est grande en Chine l’importance du calendrier. L’empereur l’envoie, en signe de sa puissance, dans les provinces de l’empire et dans les royaumes tributaires. Ne pas accepter le calendrierde l’empereur, c’est se déclarer ouvertement en ét&t de rébellion. A peine les insurgés étaient-ils entrés dans Péking que les membres du tribunal des mathé- matiques et les astronomes qui avaient si longtemps prédit la bonne aventure à l’empereur défunt, s’or- ganisèrent en députation, se rendirent processionnel- Iement au gouvernement provisoire, etoffrirent à Ly- Kouiig un nouveau calendrier, ou ils avaient supprimé le nom de la dynastie des Ming pour y substituer le sien. Les astronomes lui donnèrent la certitude que les astres lui étaient favorables et que le ciei s’était pro- noncé pour lui. Ils le sollicitèrent même de choisir un jour heureux pour s’asseoir solennellement et suivanl les rites sur le tròne impérial, et lancer dans l’univers le calendrier du nouvel empire. C’était, disaient-ils, le voeu le plus ardent de tous les bons citoyens. Ly- Koung ne demandait pas mieux, mais il trouva que les représentants de la littérature céleste étaient trop pressés, et il jugea à propos d’attendre encore avanl d’expédier le calendrier. Les savants et les lettrés s’en retournèrent pleinement satisfaits de leur démarche, et rentrèrent chez eux, sans doute pour rédiger une seconde adresse en favour des Tartares, qui n’étaient
  • DES TARTARES MANTCI10US. 365 pas loin et qui allaient chasser de Péking les insurgés pour se mettre à leur place. IV. 11 était resté à la dynastie des Ming un serviteur fidèle et dévoué, au milieu de la défection universelle du peuple, des magistrais, des letlrés et des soldats. C’était le brave général Ou-San-Koui, dont le nom est resté populaire dans tout I’empire chinois. Sa belle et héroíque conduite est encore, depuis plus de deux cents ans, chantée par les poetes, célébrée sur tons les théâtres. II n’est pas en Chine de pauvre village ou les paysans ignorent le nom de Ou-San-Koui, de ce modèle de la fidélité aux princes malheureux. II est consolant pour 1’humanitéde retrouver, même en Chine, ces beaux caractères, et de les voir honorés par des populations qui ont peu 1’habitude, il faut en conve- nir, d’apprécier ce qui est grand, généreux et désin- téressé. Lorsque les insurgés se rendirent maítres de Péking, Ou-San-Koui occupait une place forte dans le Leao- Tong, au nord de la capitate del’empire. II avait juré que, lui vivant, elle ne serait jamais au pouvoir des ennemis de son empereur. Ly-Koung, après avoir pris quelques jours pour organiser tant bien que mal son gouvernement révolutionnaire, rassembla toutes ses forces pour aller assiéger Ou-San-Koui. II comprenait que cetintrépide et incorruptible guerrier pourrailêtre, tant qu’il lui resterait quelque puissance, comme un
  • 360 INVASION drapeau autour duquel se rallieraient iasensiblemeat les partisans cachés de ladynastiedéchue. Quelle que fut Popinion des savants et des lettrés, il ne voulait pas expédier le calendrier avant d’avoir vaincu Ou- San-Koui. II fit done avancer son armée dans leLeao- Tong, et comme il pensait que ses nombreux batail- lons n’étaient pas une garantie suftísante de succès, avant d’attaquer la place oil était enferme Ou-San- Koui, il voulut essayer de livrer un assaut au coeur de ce brave défenseur de la pa trie. S’étaht emparéde son vieux père, qui était à Péking, il le fit garrotter et trainer sous les niurs de la ville que défendait son fils. Il envoya aussitòt un courrier dire à Ou-San-Koui que son père était là et qu’on allait l’appliquer, sous ses propres yeux, aux plus affreuses tortures, si, par une prompte soumission, il ne venait au secours de Paiiteur de ses jours. A cette nouvelle, Ou-San-Koui s’élance sur les remparts et voit son vieux père entre les mains des bourreaux qui s’apprôtentà le torturer. Le coeur ému, mais sans pourtant donneraucun signe de faiblesse, ce grand homme se précipite à genoux el conjure son père de lui pardonner s’il le laisse met- tre à mort par Pinfàme Ly-Koung. —Mon devoir, s’écria-t-il d’une voix ferme, mais oppressée par une immense douleur, mon devoir, à cette heure suprême, m’oblige de songer plutòt au salut de l’empire qu’aux jours de mon père... Mon père, ajouta-t-il, la vie est sans doute un grand bien, et ce brigand peut vous Paccorder... Mais cette vie serait à jamais désho- norée, si nous Pachetions en pactisant avec le traitre Ly-Koung. — Le père répondit avec calme et ma- gnanimitó : Mon fils, faites voire devoir; je suis prét
  • DES TARTARES MAKTCHOCS. 367 à mourir... Votrepère est fier des sentiments qui vous animent. — A ces mots le láche Ly-Koung fit expirer ce noble et généreux vieillard au milieu des plus affreux supplices. Ou-San-Koui, à la vue du cadavre de son magn⬠nimo père, jura, dans sa juste colère, d’exterminer 1’oppresseurdesapatrie, quiétait devenutoutà 1’heure 1’assassin de I’auteur de ses jours. Nous avons déjà dit que 1’empereur Tchoung-Tching avait appelé à son secours les Tartares mantchous contre les rebelles de l’empire. Ou-San-Koui voyant que ses troupes étaient insuffisanles pour lutter contre 1’armée for¬ midable de Ly-Koung, envoya uncourrier au cheftar- tare pour lui demander du renfort. Celui-ci se rend aussilòt dans la ville défendue par le général chinois et se concerte avec lui sur les moyens de faire lever le siége à 1’ennemi. L’armée tartare était en grande partie composée de cavalerie, et ce fut à sa brusque intervention que fut attribuó le succès éclatant ob- tenu par Ou-San-Koui contre les troupes ehinoises, accoutumées à faire la guerre à force de ruses et de stratagèmes. Les escadrons tartares arrivant au grand galop et avec l’impétuositéd’un torrent sur les soldats del’insurrection, lesmirentendéroute complète. Ceux- ci furentsaisisd’une telle terreur paniquequ'ilscouru- rent à toutes jambes jusqu’a Péking. Les cavaliers tar¬ tares en firent un si épouvantable massacre, qu’il resta sur le champ de bataille plus de cent mille hommes. Ly-Koung se sauva et eul le temps d’arriver à Péking. La ville, enlourée de hautes et fortes muraillos, pour- vue de canons, de munitions de lout genre, de vivres et de nombfeux combattants, pottvait soutenir un long
  • 368 INVASION siége. Cepondant, l’empereur de la revolution était encore tellement bouleversé par la terrible charge des escadrons tarlares, qu’il jugea à propos de continuer sa course el de fuir jusque dans la province de Chan- Si, d’oii il était parti pour marcher sur Péking. Avant de se sauver, ce valeureux guerrier eut la précaution de recommander à ses compagnons d’armes d’incen- dier Ie palais impérial et la ville tout entière. Les soldats de Ly-Koung ne furent pas si mal avisés que de brúler Péking, cette ville immense, ou se trouvaient accumulées tant de richesses; ils aimè- rent rnieux la piller et puis s’en aller chargés de butin retrouver leur digne chef dans la province de Chan-Si. Ils eurentbeau se mettre à l’ceuvre avec tout l’empressementet toute 1’énergie dont ils étaient capables, les Tartares arrivèrent bientòt et ne leur laiséèrent pas le temps de conduire jusqu’au bout leur entreprise; il fallut décamper au plus vite. La cavalerie mantchoue les poursuivit à outrance et les tailla en pièces dans les champs et le long des grands chemins. On prétend que sur toute la route de Péking à Si-ngan-Fou on ne rencontrait que des monceaux de pièces de soie, de vêtements brodés, d’ustensiles de tout genre et d’une grande valeur. On eút dit que le pays avait élé traversé par des bandes de mar- chands à qui la pour avait fait abandonner leurs marchandises. La province de Chan-Si est une des plus vastes et des plus riches do la Chine. Sa capitale, Si-ngan- Fou , était le foyer de l’insurrection qui bouleversait l’empire. Il y avait dans cette ville une mission flo- rissante dont le P. Nicolas Trigault avait été le fon-
  • DES TAUT ARKS MANTCHOUS. 369 dateur. Le P. Adam Schall en avait été chargé du- rant plusieursannées,etil ne l’avait quitté que pour se rendre à Péking, ou l’avait appelé un ordre de l’empe- reur, afinde reviser le calendrierel d’organiser l’aca- démie des mathématicienset desastronomes. Pendant qu’à Péking tout était à feu et à sang, plusieurs des principaux chrétiens, qui comptaient peu sur la pro¬ tection des Tar tares, désiraient émigrer dans le Chan- Si. Its sollicitèrent le P. Adam Schall d’adopter celte resolution. Vous le voyez, disaient-ils, Peking ne peut plus vous offrir assez de paix et de tranquillité pour Lravailler à 1 oeuvre de Dieu; retournez dans votre première mission, oil vous attend votre ancienne f'a- mille de chrétiens; celle de Péking vous accompa- gnera. Les brebissuivronl le pasteur partout ou il ira. Le P. Schall résista doucement à leurs sollicitalions et ne voulut pas abandonner la capitale, quoiqu’il y fut continuellement exposé à mille dangers. 11 pen¬ sai t que Dieu n’avail pas permis que cetle mission fut fondée d’une manièro en quelque sorle mira- culeuse, pour qu’on renonçâl, sous prélexte de fuir le danger, aux avantages qu’elle pouvait presenter. II se remit enlièrement entre les mains de la Pro¬ vidence ,etrésolut, quoi qu’il advlnt, de raster à Pe¬ king. Dieu récompensa bientòt la grande foi de ce fervent apòtre et lui prouva qu’il n’avail pas complé en vain sur sa protection. Pendant quo les Tartares poursui- vaient les pillards sur la route du Chan-Si, quelques ban des d’insurges, qui étaient restes cachés dans Pé¬ king, incendièrent la villo. Lesdouze portes des rein- parls étaient surmoutées de grands kiosques en bois T. li. 24
  • INVASION 370 sculpté et peint des plus vives couleurs. A un signal donné, le feu fut mis à tous ces monuments, et ne tarda pas à se communiquer aux palais des grands digni- taires, aux tribunaux civils et mililaires, aux acadé- mies, aux cours souveraines, aux principaux quar- tiers de la ville. Les incendiaires avant eu soin de cacher, de distance en distance, de grands amas de poudre, la capilale de 1’empire chinois fut bientôt comme un immense búclier dout les débris étaient projetés de toutes parts avec d’effroyables détonations. Le palais impérial fut le premier monument que dévora cet affreux incendie. En Chine, les pagodes, les tri¬ bunaux , tous les grands édifices sont construits en bois, avec des charpentes gigantesques, entièremenl recouvertes de dorures, de peintures, puis enduites de ce brillant vernis auquel les Européens ont donné le nom de Iaque. Ces constructions grandioses sont sou- vent d’une richesse et d’une magnificence extraordi- naires. Le palais impérial était soutenu par soixanle- douze colonnes reposant sur des assises en marbre. Aussitòt que le feu eut dévoré les colonnes, fédifice entier s’écroula avec un tel fracas que la ville enlière en fut saisie d’épouvante. Pendant que 1’incendie promenait ses ravages dans cetle immense ville de Péking, l’habitation du P. Schall demeura intacte. Trois incendiaires y avaient déjà pónétré, mais le P. Schall lessalua avec calme el dou¬ ceur, en les priant de s’en retourner sans lui faire du mal. Ifs allaient franchir le seuil de la porte, lorsqu’on remarqua une bande de forcenés qui, après avoir fait uno large ouverture à un mur de la clòture, se pré- cipitaient dans fintérieur avec des torches allumées.
  • DES TARTARES MANTCHOUS. 371 Le courageux missionnaire court à eux. — Cette ma- nière d’entrer dans les maisons d’autrui, dit-il, est la méthode des voleurs, et non des soldats. Sortez; je vais vous ouvrir la porte et vous empécher de vous déshonorer... — Ces quolques paroles caluièrent ces misérables, qui se retirèrent sans avoir exéculé leur sinistre projet.... Et cependant le feu dévorait des quarliers enliers avec une effroyable rapidité. On n’en- tendait que le fracas des maisons qui s’écroulaient, les cris des victimes, le pétillement de la flaiume et les brusques detonations des amas de poudre qu’on avail cachée dans I’inlerieur des grands édiflees. Pt4- kingétait semblable à une immense fournaise. La cha- leur était si ardente que les plantations des grands arbres qu’on admiraiten dehors des murs d’enceinte, eurent les feuilles et les branches calcinées. Aux en¬ virons de la ville, la végétation fut étouffée, et la cam- pagne prit un aspect triste et désolé, comme au coeur de 1’hiver. Au milieu de ces épou vantables scenes de desolation, le P. Schall fit des prodiges de charité : il savait que les Chinois, en de telles catastrophes, s’ahandon- naient facilement au désespoir el finissaient souvent par se donner la mort. Entrainé par I’ardeur de son zèle, il parcourait la ville et pénétrait dans les mai¬ sons qui n’avaient pas encore été envahies par les flammes, dans 1’espoir d’avoir quelques malheureux à sauver. II a raconté lui-inêine dans ses lettres qu’il avail rencontré des families entières pendues dans 1’intérieur de leur demeure. II sauva plusieurs mal¬ heureux qui n’avaienl pas encore rendu le dernier soupir. et lesconduisit à la mission, qui, par une pro-
  • 372 INVASION lection touto providentiello, était demeurée intacte, quoiqu’elle fút, durant plusieurs jours, entourée do flammes et jonchée de lisons embrasés. Le P. Schall raconte que sa bibliothèque et ses instruments de physique et d’astronomie furent également préservés. Coninie il n’avait pas assez d’espace à la mission pour renfermer ses livres et ses instruments, il avait loué dans le voisinage uue maison qui lui servait de biblio* llièque et de cabinet de physique. Cétait là qu’il con- servait les précieux ouvrages composés par le P. Hicci et les aulres missionuaires. Il y avait aussi les nom- breux écrits qu’il avail rédigés lui-ménie sur 1’aslro- nomie. Si 1’incendie avait pénétré dans cette maison, la perle aurait été grande et irreparable; mais Dieu ne le permit pas. Le feu, après avoir tout dévoré au- lour de la bibliothèque, s arréta aux murs qui renfer- inaienl ces richesses littéraires, scientiíiqueset théolo- giques. On n’eut pas à regrelter la perte d’un seul volume, pas un instrument ne fut endommagé... Ce fait extraordinaire fut remarqué par les Chinois. Le bruit s’en répandit jusque dans les provinces les plus reculées de I’empire; on disait que le ciel avait pro- tégé à Peking les livres de la doctrine chrélienne et les travaux aslronomiques de Tang-Jo-Wan (Adam Schall). V. Les Tartaresmantchous, après avoir vaincu et mis en déroule les bandes révolutionnaires de I.y-Koung,
  • DES TÀRTARES MANTCHOCS. 373 réunirent leurs troupes en un seul corps d’armée, et marchèrent sur Péking, qui n’offrait guère, sur plusieurs points, que des amas decendres et de ruines. Néanmoins, Péking était toujours la capilale de 1’empire et le siége du gouvernement, qui avail essayó dc se reconstituer après 1’expulsion des insurgés. Jusque-là les Tartares avaient été censés combattro de concert avec le bravo Ou-San-Koui pour le comptede la dynaslie des Ming, dont il reslait encore un représentant, un des jeunes fils de 1’empereur défunt, qui vivait reliré, disait-on, dans une province du Midi. Tchoun-Té, le chef do la race mantchoue, no cachait pas son intention d’aller s’installera Péking, avec son armée viclorieuse, pour y fonder une dynastic tartare. Ses compagnons d’ar- mes venaient de parcourir en conquérants une partie du royaume des Fleurs; ils avaient déjà trempé leurs lèvres à la coupe des jouissances de la civilisation chi- noise, et il leur paraissait bien dur de s’en retourner sur les bords du Songari et du Sakhalien, pour v reprendre leur éternelle vie nómade, à la suite de leurs troupeaux; ils se sentaicnt capables de devenir pasteurs et gardiens du peuple chinois. Ce fut done avec ces idées que les Tartares manl- chous s’avaucerent vers Péking. Leurs projets de conquéte n’étaient pas sans doute un mystère, car avanl d’entrer dans la ville ils virent arriver vers euxunenornbreusedéputation, composée desmembres les plus influents de la classe des lettrés, de la ma- gislrature et de la bourgeoisie. On les felicita sur leur victoire, et on les accompagna triomphalement jusque dans la ville. Chemin faisant, Tchoun-Té s’entretinl a vec les principaux mombres de la deputation; il leur dc-
  • 374 INVASION manrla s’ils les recevaient comme des hôtes, ou s’ils voulaient à 1’avenir étre gouvernés par les Tartares... Ces interpellalions n’obtinrent que des reponses peu précises. iMais, lorsque le cortége fut arrivé dans P enceinte de la ville Jaune ou résidence impériale, il se fit une acclamation universelle : VVan-Suy, Wan- Suy! dix mille années, dix mille années! s’écria la multitude; c’est le cri par lequel on salue, en Cliino, le chef de I '15tal. Après cette ovation si chaleureuse et si spontanée, les homines politiques de Péking purent se dire : L’empire tartare est fait!... Le général Ou- San-Koui fit bien quelques protestations, mais il étail trop tard. II avait donné des maítres à sa patrie, en croyant ne lui avoir trouvé que des défenseurs. Le prince mantchou ne survécut pas longtemps à son triomphe. Quelques jours après son arrivée à Péking, il fut emporté par une violente maladie. Avanl de mourir, il proclama son fils, le jeune Chun-Tchi, empereur, nomma trois de ses frères régents de l’em¬ pire , et leur recommanda une grande union, s’ils voulaient assurer le brillant avenir de leur race. Les princes tuteurs du jeune monarque étaient grands guerriers et profonds politiques, surtout 1’ainé, nommé Ama-YVaqg, qui, joignant la sagesse et 1’habileté de I homme d'Etnt aux plus belles qualités inilitaires, doit étre regardó comino le véritable fondateur de la puissance des Tartares mantchous en Chine. II sut user envers les Chinois d’une énergique fermeté, sans pour taut leur faire sentir trop vivement le joug qui leur ótait irnposé. II eut pour système de fondre en¬ semble les deux peuples, de manière à n’en former qu’un seul. Durant les premières années, cependant,
  • DES TARTARES MANTCHOCS. 375 i| s’appliqua d’une raanièrc particulière à bien établir l’autorité de la race conquéranle. Tel fut le caractère d’un des premiers actes du nouveau gouveruemenl. Les troupes tartares étaient tellement nombreuses, qu’elles ne pouvaient être con- tenues dans 1’intérieur de la capitale en mème temps que les Chinois. On proclama un édit par lequel il étaitordonnéà cesderniers d óvacuer la villeet d aller s’installer en dehors des murs d’enceinte. On leur accordait trois jours pour effectuer leur déménagement. Les Chinois obéirent sans réclamer à cet ordre un peu sévère, et assez étrange de la part de ceux mémes qui, la veille, semblaiont demander si on étaitdisposé à leur accorder 1'hospitalité. Du reste, le déménage¬ ment putse faire assez lestement, car lesincendiaires et les pillards de Ly-Koung 1’avaient rendu extréme- ment facile. La plupart de ces malheureux habitants u’avaient guère à transporter que leur corps affamé et recouvert de débris de vôtements. L’ordre d’émigrer fut un coup terrible pour Adam Schall, car il y voyail la destruction et la mine de sa chère mission, qui availéchappé si providentiellemenl au pillage et à l’incendie. Comment abandonner un établissement qui n’avait été fondé qu’après tant d’aunées de travaux el de sollicitude? Cétait remettre eu question tous les priviléges déjà obtenus, et rétro- grader jusqu’à 1’époque oil le P. Ricci entra pour la première fois à Pékiug. Le P. Schall crut qu’il n’y avail pas de temps à perdre, s’il voulait prevenir le desastre dont était menacóe la mission qui lui avail été conGée. 11 met
  • 376 INVASION done le pinceau à la main, et rédige une requéte oil il expose qu’il esl religieux européen, el que depuis plusieurs annéos il prêcho au people la loi de Dieu; qu’il possède dans la capilale un temple, des images sacrées, un grand nombre de livres, et tout ce qui lui est nécessaire pour exercer les fonclions de son ministère apostolique. Trois jours lui sont insuf- fisants pour transporter ailleurs son établissement. Étant en outre charge, d’après l’ordre de l’empereur défunt, de réformer 1’astronomie chinoise et d’expur- ger le calendrier des nombreuses erreurs qui s’y étaient glissées, il conserve dans sa rósidence les travaux et les computations déjà gravés sur des plan¬ ches de bois pour l’impression ; vouloir emporter ces documents au dehors, e’est s’exposer à les faire périr, et par conséquent causer un grand dommage à la chose publique. Il conjure done los glorieux étrangers, au- jourd’hui maitres de 1’empire, de lui permettre , à lui, étrangercomme eux, de se fixer pour toujours dans la capital e. Après avoir rédigésa requôte de son meilleur style, et dans le sens que nous venons d’exposer, Adam Schall se rend au siégo du gouvernement, ou on avail improvisó une sorte do sénat compose de Chi- nois et de Tartares, en nombre égal. II trouva aulour de cet aréopage ce qu’on rencontre toujours dans les antichambres do tout pouvoir nouveau, des es- saims de solliciteurs. Ils étaient tons proslernés à deux genoux, élevant leurs pétitions des deux mains, avec de profonds soupirs. A part quelques satellites, qui de temps en temps allaient leur appliquer des
  • DES TARTARES MANTCIIOUS. 377 coups de bainhou et de rotin, lorsque 1’encombrement était trap considérable, personne ne paraissait s’oc- cuper d’eux. Le P. Adam Schall, qui, depuisla chute de la dy- nastie dos Ming, n’avait plus de caractere officiel, se prósentaen habit ordinaire et se mit à genoux comino les autres. Gependant, sa longue barbe, son air digne et inajestuoux, le firent bientôt remarquer. Le prési- dent de 1’assemblée ayant fixé sur lui des regards pleins de bienveillance, lui fit signe d’approcher et de presenter sa requête. Après en avoir rapidemenl par- couru le contenu, il demanda au missionnairc de quel temple il entendait parlor. — C’est le lieu ou los chrótiens vont adorer le vrai Dieu, créateur de loules choses. — Pourquoi ne donnez-vous pas à ce temple le nom de Miao (pagode)?— C’est afin de distinguor notre religion des autres cultes... Le président lui parla ensuite du calendrier et lui demanda s’il avail quelque emploi dans le tribunal des mathématiques. — Je suis à la tête de ce tribunal, répondit Adam Schall... A ces mols, le président Pinvita à se lever, lui parla avec affabilité, lui dit de retourner en paix à son domicile et de se presenter de nouveau le jotir suivanl. 11 le fit accompagner par deux mandarins eu tenue de cérémonie, d’abord pour lui rendre honneur, puis pour examiner rélablissement du missionnairc et voir s’il était conforme à ce qu’il en avail dit. Le lendemain, Adam Schall fut reçu avec les plus grands témoignages de vénération; on lui remit aus- sitôt un décret qui 1’autorisait à rester à Pélcing, et un édit par lequel il était enjoint aux. Tartares de trailer Tang-Jo-Wan avec respect et de ne le troubler
  • 378 INVASION eu rien dans sa denieure. On I’engagea « afficher cel édil à la porle de sa maison. Cet édit n’é(ait pas inu¬ tile, car, en rentrant chez lui, Adam Scliall trouva sa résidence encombréede Tarlares qui venaienl s’y ins¬ taller et le mettre à la porle. II se contenta de leur lire 1’édit qu’il avait en main, et aussitòt tous s’en allèrenl chercher un gite ailleurs. On put encore, par ce moyen, couserver à la mission 1’élablissemeut si- tué en dehors de la ville et ou était la sépullure du P. Ricci. On a vu aveccombieu de zèle et de ferveurle corps des astronomes et des mathématiciens avait présenlé un nouveau calendrier au chef des insurgés, le jour méme de leur entrée à Péking. Ils ne voulurent pas non plus étre en retard auprès du gouvernement tar- tare. Lamêmedéputation se mil done de nouveau en marche et avec un semblable cérémonial. On leur de¬ manda quelle offre ils venaient faire au maitre de I’empire. Nous apportons, répondirent-ila, revu el corrigé, I’antique calendrier de I’Empire Céleste, qui, par bonheur, est deveuu le vôtre. — Nous savons, dirent lesTartares, que voire calendrier fourmille d’er- reurs. On nous a dit qu’il avait óté mis en ordre par Tang-Jo-Wan, le célèbre astronome de 1’Occident; qu’on fasse appeler Tang-Jo-Wan. — Ce n’était pas là ce que demandaient les employés officiels de la lillérature céleste. Ils espéraient supplanter Adam Scliall, dont la supériorité leur causait depuis long- temps del’ombrage. Ilseurent la douleur de l’entendre proclamer le réformateur de leur calendrier. II y eut cette anuée I6J4, au mois de septembre, une éclipse de soleil qui mit en évidence la science incontestable
  • DES TARTARES MAXTCHOCS. 379 iles missionnaires européens et 1’ignorance des pré- tendus astronoraes officiels de 1’empire. Les Tartares, après avoir altentivement examiné 1’éclipse , procla- mèrent par un décret solennel que les supputations de Tang-Jo-VVan avaient seules étó exactes. En con- séquence, il futnommé maitreet présidenlde loutcequi concernait la littératurecéleste. Le décret fut rédigé et présenté par la cour des rites et signé par le jeune empereur Chun-Tchi, dansle inois de février I64o. VI. La charge à laquelle le P. Schall venait d’être élevé par le nouveau gouvernoment des Tartares, était une des plus considérables et des plus rechor- chées. Ce religieux, devenu grand dignitaire de l’em- pire, pouvait user de l’influence de sa position pour f'aire avancer I’oeuvre de la propagation de la foi en Chine. Le credit dont il jouissait à Péking Ini perinel- tait de protéger ses confreres répandus dans les pro¬ vinces et de lutter avec succès contre les mandarins persécuteurs. Durant ces temps de trouble et de con¬ fusion , les missionnaires eurent sans douto à souffrir comiue les autres de tous les maux que la guerre entraine après elle. On peut dire cependant quo, pour la plupart, ils furent bien traités par les Tartares, el qu’ils n’eurent pas trop à regretter, au pointde vue de leur apostolai, ce changementde dynastie. Le P. Martini, à qui t’Europe dut, à cette époque, les premiers et les meilleurs renseignements sur les
  • 380 N VA SION événements de ia Chine, se trouvait dans une mission de la province de Tché-Kiang, lorsquo le bruit se rópandil tout à coup que 1’armée tartare approchait. A cette nouvelle, une lerreur panique s’étant emparée de la population , tous les chrétiens allèrentse réfdgier dans la résidence du P. Martini. Le missionnaire les reçut avec bonté, ranima leurcourage, et leur apprit à compter sur la protection de Dieu. LesTartares étaient sur le point d’enlrer dans la ville, lorsquo le P. Mar¬ tini lit écrire en gros caractères sur la principale porte de la mission, les paroles suivantes: « Un docteur de « laloi de Dieu, venudu grand Occident, habite ici. » Puis il disposa sous le vestibule de la inaison des tables chargées de livres chinois et européens, des lunettes d’approche et divers instruments de physique et d’as- tronomio. Au-dessus de la table, il éleva une belle image du Sauveur des hommes. Les Tarlares furent frappés de ce spectacle, et leur chef envoya chercher le missionnaire, qu’il traita avec beaucoup d egards. On sait que les Tartaros, à mesure qu’ils gagnaient du terrain dans Pintérieur de i’empire, imposaient aux Chinois 1’obligalion de seraser la léte (l)et d’adopter le costume de la race mantchoue. Cette mesure, qui d’abordpeutparaitreassezbizarre, avaitcependantune grande portée politique. Par cette marque de soumis- sion, il était facile de reconnailre ceux qui étaient ralliés ou non au nouveau gouverncment, et puis, cette uniformité de costume devait contribuer à fondre en- (1) L’insurrection qui bouleverse aujourd’hui la Chine parait avoir adoptó un système analogue, car elle oblige scs partisans á laisser croitre les cheveux, et a revenir ainsi á l’ancienne mode chinoisc, qui «vait été abolie par les Tartares.
  • DES TABTARES MANTCHOOS. 381 semble les deux races et à faire disparaitre 1’immense supériorité numérique des Cliinois sur les Tartares. La domination étrangère paraitrait peut-être moins odieuse, lorsque les yeux ne seraient plus blessés par la diversité exlérieure des vainqueurs et des vain- cus. Les Chinois se révoltèrent avec une énergie in- croyable contre cette mesure; une telle marque de servitude leur parut bien plus insupportable que la servitude mêrne. On vit alors ces homines, en quelque sorte indifférenls à leur indépendance nationale el defendant leur lête assez mollement, combattre pour leur chevelure et la forme de leurs robes avec tout le courage du désespoir. Plusieurs aimèrenl mieux mourir que de vivre sans cheveux. Lechef tartareayant demandé au P. Martini s’il ne lui conviendrail pasde faire tomber ses cheveux et de secoiffer à la modedesMantchous, le missionuaire, qui n’avait aucun motif de partager l’engouement pas- sionné des Chinois pour les longs cheveux, consenlit volontiers à se Cairo raser la téte. L’opdration eut lieu immédiatemenl avec une certaine solennité; et conime le P. Martini faisait observer en riant quo son habit chinois n’dtait pas eu harmonie avec sa toilette tar- tare, le chef mantchou pril lui-môme sa tunique officielle, son bonnet et ses bottines, et en revêtil le P. Martini, qu’il fit ensuite reconduire dans sa resi¬ dence par une escorte de solda ts. Le uouvel empire eut assez tòt pacifié les provinces du nord, mais 1’agitation continuait dans le midi et dans l’ouest dans des proportions gigantesques. La province de Sse-Tchouan, l’une des plus riches el des plus belles de (’empire, était tombée au pouvoir d’uu
  • 382 INVASION fameiix chef do rebelles, nonimé Tchang-Hien , dont le brigandage et lescruautésdépassôrent tout ce qu’on pent imaginer. Comme il marchait sur Tching-Tou, capilale de la province, pour s’y faire proclamer em- pereur, la plupart des habitants, effrayés à son ap- proche, abandonnèrent tout ce qu’ils possédaient et allèrent se cacher dans les montagnes des environs. Cette fuile précipitée les sauva, car le tvran Tchang- Hien, à peine entré dans la ville, ordonna de mas- sacrer sans pitié tous ceux qu’on y trouva, homines , femmes et enfants; il se fit ensuite proclamer empe- reur, au milieu du sanghumain et d’un amas hideux de cadavres. Quelques temps après ccs innombrables égorgements, Tchang-Hien avant apprisqu’un nombre ronsidérabled’habitantsde Tching-Tou s’dtaientenfuis dans les montagnes, envoya des soldats à leur re¬ cherche. On en ramena plusieurs, parmi lesquels se trouvaient deux missionnaires, les PP. Buglio et Ma- galhans, qui, depuis quelques années, avaient fondé une mission dans la capitale du Sse-Tchouan. Les missionnaires furent Irainés, la chaine au cou, en présence de ce féroce tyran, qui venait de se faire proclamer empereur parune armée de bandits. 11s ne pouvaient douter qu’ils allaient être aussitôt égorgés. Mais, chose singulière, aussitôt que le sanguinaire Tchan-Uion les eut aperçus, il donna ordro qu’on les délivrâtde leurs chaines, et lesreçutavecdeshonneurs extraordinaire». 11 leur parla avec une aménité sur- prenante, et leur promit qu’aussitôtqu’il seraitpaisible possesseur de 1’empire, il ferait élever dans toutes les provinces de magnifiques églises en 1’honnenr du Seigneur du ciei; et, afin de leur prouver que ses
  • DES TARTARES MANTCHOUS. 383 promesses n’étaient nullemenl fallacieuses, il leur donna une grande maison, oii ils érigèrent une cha- pelle et purent vaquer en toute liberté aux exercices de leur saint ministère. Une telle bienveillance de la part d’un homme, l’effroi de toutesles provinces de l'ouest, étail quelque chose de bien surprenant. Les missionnaires profi- tèrent de ces bonnes dispositions, sur lesquelles ils avaienl si peu compté, pour travailler à la conversion des intidèles; ils baptisèrent plusieurs personnes et entre autres le beau-père môme de Tchang-Hien, qui se raaintint quelque temps dans son usurpation, et gouverna la province avec beaucoup d’équité, au grand étonnement du peuple, qui s’était accoutumé à ne voir en lui qu’une béte féroce. La modération de Tchang-Hien nefut pas de longue durée. 11 ne tarda pas à se laisser aller à tous les mau- vais instincts de sa nature sanguinaire. Ayant appris que sur divers points on s’élait insurgé contre son au- torité, il ordonna des massacres qu’on ne peul lire sans fréiuir dans les annales de la Chine. L’insubor- dination d’un seul particulier entrainait la mort de tous les habitants de sa rue ou de son quartier. Un religieux bouddhiste ayant eu l’imprudenco do cen- surersou administration, il fit arréler et égorger iui- médiatement tous les bonzes de la province; il en périt plus de vingt mille. Les habitants d’une ville dans laquelle on comptait plus de six cent mille indi- vidus, furent tous impitoyablement mis à mort, sans qu’ont fit grâce à un seul. « Bientôt, disont les annales « chinoises, un fleuve de sang couvrit la lerre... Le « tyran fit jeter les cadavres dans la rivière, afin que
  • 384 INVASION « les habitants des contrées qu’elle arrosait, fussent « avertis par Je spectacle de ses eaux changées en « sang et des corps qu’ello charriait, du sort affreux « qui les atlendait eux-mômes.... (1) » Ce monstre de cruauté se disposait à marcher sur la province de Chan-Si pour en faile la conquôte; mais, avant de se mettre en campagne, il voulut enlever à la province de Sse-Tchouan la possibilité de se révolter pendant son absence. En conséquence, il ordonna des exécu- tions générales dans tous les districts. Après avoir choisi les troupes qui lui étaient nécessaires pour son expedition, il fit massacrer les autres au nombre de cent quarante mille. La vue du sang et des membres palpitants causait de telles jouissances, un tel eni- vrement à ce monstre, qu’il aimait à assister lui- môme à ces horribles exécutions, et qu’il suggérait aux bourreaux des raftinements de cruauté. Ses soldats étaient suppliciésde diverses rnanières. Les uns étaient dépecés en quartiers, les autres écorchés vifs, d’au- tres coupés tout doucement par petits morceaux; il y enavait qu’il ne voulait pas qu’on achevât, et qu’on laissait tout mutilés. Un jour il prescrivit à tous ses soldats de couduiro leurs femmes dans une vasle plaine, sous prétexte de leur distribuer une solde pour subsister pendant l’absence de l’armée; il voulut donner lui-môme l’exemple et arriva au lieu désigné accompagné de son nombreux sérail. Lorsque ces malheureuses se trouvèrent réunies, il les fit toules égorger. Ces incroyables détails sont rapportés par tous leshistoriens du temps, qui ajoutontque Tchang- (I) ilistoire generate de la Chine, t. XI, p. 24.
  • DES TARTARKS MANTCHODS. 385 Hien laissa la grande province deSse-Tchouan presque entièrement dépeuplée (1). Les PP. Buglio et Magallians ne pouvaient conti¬ nuer de vivre sous le gouvernement d’un tel canni- bale. N’osant pas pourtant quitter sans sa permission la residence qu’il leur avait assignée, ils lui adressè- rent une requôte, pour lui demander l’autorisation d’aller chercher ailleurs un lieu moins exposé au tu¬ multo de la guerre et oil il leur fiit possible de vaquer on paix aux exercicesde leur saint ministère. Le tyran fut tellement irrité de cette demande, que deux heures aprcs il envoya chercher les domestiques des mission- naires; il leur reprocha d’avoir inspiré cette ponséo do fuite à leurs maítres, et les condamna ensuite à ôtre écorchés vifs. A cette nouvelle, les missionnaires tout hors d’eux-mêmes courent au tribunal dans I’espoir de sauver la vie à ces malheureux nóophytes; ils dé- clarenl que ces hommes ne sont pour rien dans leur résolution, et qu’ils n’avaient pas même connaissance (I) « Ce tigre altérê de sang exerça sa rage surlesanimaux qui avaient « échappé au massacre général des habitants : chevaux , boeufs, mou- « tons, tous lestroupeaux furentégorgés parson ordre. Ilnerestaitplus « à ce monstro destructeur que de mettro cette province dans un état h « ne pouvoir étre repeuplée. Il y réussit en faisant abattre palais, « maisons, murailles de villes, edifices publics et particuliers; rien ne « fut épargné, et ses troupes renversèrent tout de fond en comble. — « Je veux, fit-il ensuite publier dans son armée, óteindre jusqu’au nom « de cette province et éterniser ma vengeance. Jo trouverai ailleurs des « palais, et mes soldats des maisons plus commodes et plus magnifiques; « qu’ils soient done insensibles aux regrets, en voyant tout absolument « détruit; et puisque cette province doit rester a jamais un désert, de « quelle utilitó y seraient les arbres et les forêts mêmes ? Que le feu « acliève de me venger, et qu’un incendie universel consume tout ce qui « peut litre la proie des fiammes. » (Histoire générale de la Chine, t. XT, p.25. ) T. II. 25
  • 386 INVASION do leur projet de quitter la province. Le tyran, au lieu d’accorderla grâce qu’on lui demandait, donna ordre de conduire les missionnaipeg eux-mêmes au lieu du supplice. On était sur le point de les mettre en pièces, lorsque le fils du féroce Tchang-Hien arrôta le bras du bourreau, déjà prêt à frapper, et lui arracha ses vic- tiines. Le tyran se laissa désarmer par les supplica¬ tions degon fils, qui connaissait et aimait les mission- naires. Néanmoins les PP. Buglio etMagalhans furent enfermés dans un cachot, ofi on leur fit souffrir toute sorte d’outrages. II y avait un mois que ces pauvres missionnaires se cqnsumaiúnt de misère au fond de leur noire pri¬ son , lorsqu’on les en fit sortir pour les trainer en pré- sence de Tchang-IIiep. Ils ne doutèrent pas que leur dernière heure ne fút venue, car cet homme sangui- naire présidait en ce iqqment à une affreuse exécu- tion; déjà la yaste salje oil il siégeait était ruisselante de sang liumain et jonchée de çadavres. Le bourreau se dirigeait vers le P. Magalhans, lorsqu’une senti¬ nel le s’écria qu’on apercevait dans la campagne la cavalerie tartare. Le tyran ne parait pas ajouler foi à cette nouvelle; il se lève cependant, et se dirige ac- compagné do quelques soldats hors de son camp, afin de s’assurer par lui-môme s’il y avait du danger. II se Irouva bientòt en présence de quelques cavaliers de I’avant-garde tartare. A la premiere attaque le fé¬ roce Tchang-Hien tomba le cceur percé d’une flèche. Une terreur panique s’empara aussitòt de 1’armée des insurgés, et les missionnaires, profitant du désordre, qui était général s’échappèrent des mains de leurs bourreaux et coururent chercher un refuge vers le
  • DES TARTARES MANTCIIOUS. 387 camp cies Tartares. Mais en voulant fuir un danger, ils se précipitèrent dans un autre; car, ayant élé pris pour des espions, ils furent cbargés par un escadron de cavalerie et tombèrent percés de flèches. Le P. Ma- galhans eut le bras droit traversé de pari en part, et le P. Buglio reçut une large blessure à la cuisse droite, ou resta le fer de la flècbe. Les pauvres mission- naires cberchèrent à se soulager l’un 1’autre et à panser mutuellement leurs blessures; pendant que le P. Ma- galhans travaillait à arracber avec ses dents le fer qui était reste bien ayant dans la blessure de son com- pagnon, voilà que des cavaliers fondent sur eux; un Tartare avail saisi le P. Magalbans par les cheveux et s’apprôtait déjà à lui trancber la tète, lorsque son cbef ayant remarqué, par hasard, la grande barbe du missionnaire, arrôte le bras du soldai et demande à Magalbans s’il connait Tang-Jo-Wang (Adam Schall)... C’est mon frère ainé, répondit le P. Ma¬ galbans... A ces mots, les cavaliers entourèrent avec bienveillance les deux missionnaires et les transpor- tèrent à la tente du général tartare mantcbou, qui, ayant appris leur accident et connu qui ils étajenl, les lit soigner avec une grande sollicitude. II les garda avec lui dans satente, fit panser leurs blessures, et, lorsqu ils furent guéris, les mena avec lui à Péking, oii ils trouvèrent le P. Adam Schall entouré des fa- veurs du souverain tartare, et jouissant d’un crédit considérable auprès du nouveau gouvernemenl. Ils comprirentdès lorsà quelle influence les missionnaires des provinces étaient redevables des bons traitements qu’ils recevaient des Tartares. Les missions de Chine, en effet, jouissaienl d’une 25.
  • 388 INVASION plus grande liberlé, depuisquelo P. Schall avait élé placé à la létedu bureaudes sciences mathématiques et astronomiques. Cependant, les fonctionsauxquelles il était journellementassujctli, oulrequ’ellesn^taienlpas toujoursen parfaiteharmonie avec ses habitudes de re- ligieox, ne lui laissaient que très-peu de temps pour s’occuper directement des intéróts si précieux de son ministère. Les présentations quotidiennesau palais im- périal, les yisites aclives et passives, la présence aux cérémonies officielles, une tenue de grand mandarin avec une escorie nombreuse de domestiques et de satellites, tout cela était très-génant et souvent com- promettant pour un missionnaire. Le P. Schall, qui avant tout était un religieux, un apòtre, ne tarda pas à s’en apercevoir. Aussi s’empressa-t-il d’adresser uno requôte au jeune empereur Chun-Tché, dans laquólle il lui exposait que son ministère sacré lui imposant des obligations de prière et de prédicalion, que sa conscience ne lui permellait pas de négliger et qu’il no pouvait cependant toujours concilier avec sa nouvelle charge, il le priait de le dispenser des exigences honorifiques et cérémonielles de ses fonc- lions... L’empereur acquiesça à sa demande. D’apres un ancien usage, les membres nouvellement élus du tribunal des mathématiques abandonnaient la pre- mière année de leurs emoluments au président; Adam Schall renonça par désintéressement à ce privilége. II supprima en outre le luxe et le faste dont ses prédé- cesseurs aimaient à s’entourer, et réduisit de beau- coup le nombre de ces concierges ou plutòt de ces cerbères qui encombrent les avenues des tribunaux, pressurent lepeuple, et rempèchent d’avoir recours
  • DES TARTARES MANTCHOUS. 389 aux mandarins... Et cependant, malgré toules ces réformes, cede dignité fut, comme nous le verrons plus tard, pour le P. Scball, la source de grands traças et de mortelles solliciludes. La haute posilion ofíicielle que les jésuiles onl quclque temps occupée à Peking les a beaucoup aidé, dans plusieurs circonstances, à procurer le succès de leur mission; mais il faut convenir aussi qu’elle leur a souvent fait beaucoup de mal. Le tribunal des ma- thémathiques était composéde soixante-dix membres et de cent surnuméraires. Lorsqu’une place élail va- canle, c’elait le P. Schall qui, en sa qualité de pre¬ sident, était chargé de désigner un titulaire. Tous ceux qui étaient écartés devenaient, avec leurs pa¬ rents ct leurs amis, les adversaires acharnés de la religion et de ses ministres. En général, il n’est pas bon que les hommes de Dieu se mòlent trop des choses de ce monde. Tout mandarinat exercé par des prétres ne pent qu’étre très-nuisible à la gloire do Dieu et au salut des âmes. Cela est vrai dans tous les pays et surtouten Chine, oiiles habitants, d’un naturel jaloux et cupido à 1’excès, ne pouvaient s habiluer à voir des étrangers occuper des charges importantes au preju¬ dice des lettrés du pays.
  • CHAPITRE IX I. Legende sur l’origine desTartares mantcbous. — Le P. Schall el le roi des Goréens. — II. Folle entreprise du regent de l’erapire. — Ama- Wangécoule les eonseils du P. Schall.—Influence dececélèbre mission- naire. —III. Les prétendants de l'ancienne dynastie. — Leui- sympa- tbie pour le christianisme. — Divisions entre fes prétendants chinois. — Ils sont détruits par Ama-Wang. — Mort de cet illustre Tartare. — IV. Majorité du jeune empereur. — Requétes du P. Schall. — Sescon- seils à 1’erapereur. — V. Intimité entre le P. Schall et l’empereur. — Chun-Tché aime et favorise le christianisme. — Progrès des mission- naires. — VI. Construction d’une belle église à Peking. — Ferveur des cbrétiens. — Associations religieuses. — VII. Titres accordés par I’empereur au P. Schall et à ses ancétres. — VIII. Maladie de Chun- Tché. — Exhortations du P. Schall. — Mort de l’empereur. — Ses fu- nérailles. I. Le nouvel empire chinois ne tarda pas à être soli- dement organisé par 1’énergie et aussi, on peut le dire, par l’habileté de la race tartare mantchoue. Ces hom- mes, qui jusque-là avaient été uniquement adonnés à la chasse et à la pêche, dans leurs vastes forêtset le long de leurs grands fleuves, se trouvèrent plus aples qu’on ne le supposait à faire de bons gouverneurs de provinces et de sages administrateurs. La foi ardente qu’ils avaient en leur avenir contribua beaucoup à augmenter, à consolider leurs succès. Ils étaient per-
  • PR0GRÈS DC CHRISTIANISME, ETC. 391 suadés que leur nation, descendue miraculeusementdu ciei, était destinée à opérer de grandes choses dans le monde. Le véritable conquérant de 1’empire, Ama-Wang, orícle du jeune etnpereur Chun-lché, s était lié d une étroite amitié avec le P. Adam Sòhall; il aimait beau- coup à s’entretenir familiòrement avec liii. Un joui il lui raconta de quelle manière merveilleuse sa lainille tirait son òriginè des astres. Dix générations âe sbnt écoulées, lui dit-il ,dcpuis que troisjèunes filies descendi- rentduciel, pour se baigner sur lesbords du Songan; elles se nommaient Argile, Changule òt Fégula. Uii magnifique fruit rouge, venu on nesait d’oii, setrouva placé sur la rive du fleuve à róté de ia tunique de Fégula. Fégula ayant aperçu ce fruit, le trouva bead et le inangea. Ses deux compagnes, après être sorties du fleuve, reraontèrent au ciei; mais Fégula ne put les suivre, elle était devcnue enceinte et n avail pas la force de se détacher de la terre. Elle donna nais- sance h un bei enfant, qu’elle allaita et déposa ensuite dans une petite íle formée par les eaux du fleuve. Elle lui recomraanda d'attendre là celui qui devait 1’élever et qui ne tarderait pas à venir dans file pour pêclier. Ayant dit ces paroles à son fils, elle s’éleva au ciei d’oú elle était descendue. Les choses se passèrent ensuite comme Fégula l'a- vait annoncé. L’enfant ayant grandi devintun homme valeureux et d’une force prodigieusé. 11 eut des fils et des petits-fils, qui peu à peu furent puissants dans la contrée. Après cinq générations, ils curent a soute- nir une terrible guerre, qui les anéantit. Ils furent lous mis à mort, à l’exception d’un seul qui prit la luile à
  • 39a PROGRÈS DU CUR1STUNISME tracers lo désert. Commc il était accablé de lassitude et dans 1’impossibilité de continuer sa course, il s’assil à terre, au grand danger de recevoir la mort de ceux qui le poursuivaient. Mais la divine Fégula veillait sur lui; elle dirigea le vol d’une pie, qui alia se reposer sur sa tôte. Les ennomis ayant cru que celte pie était perchée sur un trone d’arbre, s’éloignèrenl; et e’est ainsi que fut sauvé par une assistance céleste rhéritierde la race que Fégula avaitraiso aumonde (1). II devint la souche de la nation tartare mantchoue, et e’est de lui qu’est descendu, en droite ligne, le fon- datour de la dynastie qui occupe aujourd’hui le trône impérial de Péking. Les Tartares mantchous croyaient à cette légende, et cette conviction do leur origine céleste ne contribuail pas peu à leur inspirer cette grande confiance qui souvènt est l’àme du succès. Doués d’ailleurs d’un caractère très-superstitieux, ils savaient trouver en loutes choses des pronosties de leur grandeur future. Ainsi, la réforme du calendrier et de 1’astronomie, donl on s’occupait depuisun grand nombre d’années, avait été terminée juste au moment même oú ils s’étaient rendus maitres de 1’empire. C’était là évidemment un excellent présage; ils en concluaient volonliers que leur dynastie durerait éternellemenl. Cette lieu- reuse coincidence do la réforme du calendrier avec la fondation de l’empire larlaro mantchou donnait au P. Schall une grande célébrité. Le nom de Tang-Jo- Wang jouissait à la cour et dans les provinces d’une (i) Co futen souvenir de ce prodige que le gouvernement tartare mantchou défendit à Peking, sous les peines les plus sévères, de détruire les nids do pie.
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. 393 immense popularité. Car il était en quolque sorle as¬ socie à la fortune de la dynaslie nouvelle. Le jeune empereur Chun-Tché envoya à Adam Schall une ins¬ cription gravée sur une table demarbre, ou il rendail hommage à la religion du Seigneur du ciei et célébrait la science etles vertus de Tang-Jo-^ang. II était fier de ce que le jour mème ou les Tarlares étaient entrés cn triomphateurs dans les murs de Péking, le nou¬ veau calendrier de l’empire leur avail été presente. « (Jue personne ne soil surpris, disait-il, de ce que « j’honoreTang-Jo-Wanget de ce que je lui lémoigne « une bieuveillance loute particulière. Car aussitót ■< q.ue le ciei m’eut accordó l’empire, il m’envoyaen « mème temps cet liommo extraordinaire; je l’ai reçu « comine un bienfait céleste. » A cede époque, le roi des Coréens était à Péking. Tombé au pouvoir des Mantchous à la suite d’uue guerre, il avail étéemmené à Moukden, capitalo de la Mantchourie, et le cheftartare lui avaitpromis de lui rendre la liberté dès qu’il serait maitre do 1’empire chinois. Aussitót que Chun-Tché fut proclame empe¬ reur, il tint parole à son illustre caplif, qui, avant de relourner dans ses Élals, voulut aller remercier son li- béraleur. Durant son séjour à Péking, le roi de Co- rée (1) fit connaissance avec le P. Adam Schall. II aimait à le visiter familièremenl dans sa résidence, et le recevait lui-même dans son palais avec grande bienveillance. Il cherchait ainsi a faire profiler de ses (1) La Corée, appelée Kao-Li parles Chinois, est une grande péninsule qui s’étend entre la Chine et le Japon. Sa longueur, du nord au sud, est d'environ 200 lieues, et salargeur moyenne de GO. — Quoique sous la mème latitude que 1’Italie, la Corée estexposéeà un climat trés-froid.
  • 394 PROGRÈS DC CÍIRÍSTIANISME conversations inslructives les Coréens de distinction qu’il avait à sa suite, espérant qu’ils rápporteraienl dans leur patrie de précieuscs notions d’astronomie et de mathémaliques, sciences dans lesquelles ils n’étaient pas très-avancés. Le missionnaire, de son côté, ne inanquait pas de profiter de ces relations fréquentes pour instruire des vérités du christianisme ses nou- veaux amis, qui sans doule déposeraient ensuite sur leur terre infidèle ces germes de Ia vraie foi. Ils se liè- reut ainsi, insensiblement, les uns les autres d’une si étroite amitié, qu’ils ne purent se séparer sans un sin- cère regret. Comine le roi des Coréens avail du goút pour les lettres chinoises, le P. Schall lui envoya, quelques jours avant son départ de Péking, un exemplaire do tous les ouvrages de science et de religion composes par lesjésuites. II y joignit une sphere célesle et une belle image du Sauveiir. Cet envoi fut si agréable au roi, qu’il écrivit lui-même au P. Schall une lettre en caractere chinois, pour lui exprimer ses sentiments de reconnaissance. Voici la traduction do ce précieux document. « Hier, dit le roi de Corée au P. Schall, pendant que je considérais le don inattendu que vous m’avez offert : l’image du Dieu-Sauveur, la sphere céleste, les livres d’astronomie et tant d’autres qui renfermenl les sciences et Ia doctrine du monde européen, j’étais ravi dejoie, et mon obscur langage.ne saurait exprimer la vivacité de ma reconnaissance. « En parcourant quelques-uns de ces livres pré¬ cieux, j’ai remarqué qu’ils renfermaient une doctrine capable de perfectionuer le coeur et de Forner de
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. 395 loules les vertus. Jusqu’a ce jour, cette sublime doc¬ trine a été ignorée dáns notre patrie, ou les lumières de 1’intelligence sont très-obscurcies. L image sainle est d’une telle majesté, que lorsqu elle est appendue au mur, il suffit de la conlenipler pour sentii son âme en paix et purifiée de toute souillure. La sphere et les livres d’astronomie sont des ouvrages si néces- saires dans un État, que je ne sais par quelle bonne fortune ils sont parvenus en ma possession. II en existe bien du même genre dans mon royaume, mais je dois convenir qu’ils sont remplis d’erreurs, el que depdis plusieurs siècles its s’cloignenl de la vérité. a Puisque vous m’avez enrichi, pourquoi mon coeur ne se réjouirait-il [>as? Lorsque je serai de re¬ lour dans ma patrie, ces ouvrages seront placés avec honneur dans mon palais, je les ferai graver et li- vrer à l’impression pour les communiquer auxhommes studieux et amis des sciences. Par là, mes sujels pourront dans la suite apprécier la bonne fortune qui les a fait passer du désert dans le temple de 1’érudition, etles Coréenssauronl que c’estaux letlrés de 1’Europè qii’ils doivent un tel bienfait. « Et nous deux, originates de royaumes différents, partis de contrées si éloignées et séparées par les grandes eaux de 1’Océan, nous nous sommes ren¬ contres sur une terre étrangère, et nous nous sommes aimés mutuellement comme si nous étions unis par un contrai de sang. Je ne puis comprendre par quelle énergie occulte de la nature tout cela est arrivé. Je suis force d’avouer quelesámesdes hominess unissenl par 1'étude, quelque éloignées d’ailleursqu ollessoient lesuuesdes autres sur cette terre. Maintenant, je ne
  • 396 PROGKÈS DD CHJUSTIANISME pense qu’au bonheur do pouvoir emporter avec moi, dans ma patrie, les livres et l’image sacrée. Mais lorsque je songe qne mes sujets n’ont jamais entendu parler du culte divin, et qu’ils peuvenl offenser la majesté du Seigneur du ciei, par des pratiques erron- nées, mon cceur est plein d’inquiétude et d’anxiété. C’est pourquoi j’ai pensé de vous renvoyer, si vous le permettez, cette image sacrée , car je serais cou- pable d’une grande faute, si Ton manquait de lui rendre la vénération qui lui est due. « Si je trouve dans ma patrie quelquo chose qui soit digne de vous, je vous 1’offrirai en (émoignage de gratitude. Ce sera un petit don cn retour des dix mille que j’ai reçus de vous. » Le roi des Coréens, en exprimant à la fin de sa lettre Fintention de renvoyer 1’image du Sauvour, agissait d’apres les rites de 1’urbanilé chinoise. Ce n’étail là qu’une formule de convenance et de modestie. Lors- qu’on reçoit un présent multiple, il est de bon goút de renvoyer ce qu’il y a de mieux. Le P. Schall pria le roi de garder 1’image, et lui demanda en môrno temps s’il ne voudrait pas emmener avec lui un de ses caléchistes pour prêcher la religion du vrai Dieu aux Coréens. Le roi répondit qu’il acceptait avec joio lo présent tout entier. « J’aimerais mieux, ajoutait-il, avoir avec moi un do vos compagnons européens, pour nous instruire; cependant, quel que soit cclui que vous enverrez, il sera considéré comme volro représentant. » Quoique si biendisposé pour accueillir la vraie foi, ce roi coréen ne put obtenir à cede époque des pré- dicateurs de 1’Évangile, dont le nombre était encore
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. 397 peu considérable en Chine. Plus tard, la politique des empereurs lartares mantchous défendit touto com- munication entre les Coréens et les Chinois. Les sujets des deux États ne purent avoir des rapports qu’à des époques déterminées, par le moyen de cer- laines ambassades réciproques, dont les membres étaient comptés el désignés par avance. Ils ne pou- vaient séjourner et traíiquer à 1’étranger que durant un temps très-limité. Desreligieuxde l’ordre de Sainl- François firent dans la suite plusieurs tentatives par terre el par mer pour pénétrer en Corée; mais elles furent toujours infruclueuses, jusqu’au moment oil un membre de l’ambassade coréenne viendra lui-même à la mission de Péking chercher la préciouse semence de 1’Évangile, pour la répandre dans sa palrie. Nous aurons occasion d’en parler de nouveau dans la suite de notre narration (1). II. Le jeune empereur Chun-Tché grandissait dans le palais de Péking, pendant que son oncle Aina-Wang, le véritable fondateur de l’empire, organisait l’admi- • (1) Nous avonsdéjà parlé d’uno expedition des Japona is-en Corée dans les premieres années dudix-septième siècle. Les chefs de 1’expédi- tion étaient des princes japonais convertis au christianisme. Plusieurs missionnaires jésuites les suivirent Uansce pays, etbeaucoup de Coréens se firent baptiser, « plus touchés encore, dit Charlevoix, des exem- « pies de vertu que leur donnaient leurs vainqueurs, qu’ils n’dtaient « persuades par íes discours des ministres de 1’Évangile. »(Hisloire el description generate du Japon , t. I, p. 009. )
  • 398 PROGRÈS DC CURISTIANISME nistration des provinces, et lutlait dans le Midi contre les partisans de i’ancien régime qui, tantòt sur un point et tantòt sur un autre, faisaient éclaler des len- talives de contre-involution. Chun-Tché était d’une intelligence reniarquable pour son áge. (Juoique u’ayant pas encore atteint sa inajorilé, il s’occupait avec assiduité des affaires publiques; il montrail une énergie et une capacité qui donnaient de 1’ombrage à ceux qui avaient intérôt à voir se prolonger la ré- gence de ses oncles. Ama-Wang, sincèrement dévoué au tròne de son neveu, aimait cependant le pouvoir. Accoutumé depuis plusieurs années à etre seul maitre de 1’einpire, il était préoccupédes progrès rapides du jeune empereur; il sentait avec peine que les rênes du gouvernement lui échappaient des mains, et que bientòt il n’aurait plus qu’à obéir à sou pupille. AQn de prolonger le plus longtemps qu’il serait possible son autorité absolue, il voulul se soustraire au con¬ trole déjà un peu gônant du précoce empereur. En con- séqueuce, ilrésolut de fonder non loin de la capitale une grande villeoiiilse relirerait avec les mandarinsel les six cours souveraines, laissant à Péking le jeune Chun-Tché avec la population des marchands, des lellrés et des bonzes. L’exécution de ce plan gran¬ diose demandait des sommes énormes. II vida done le trésor public, greva le peuple d’impols extraordi- naires^et fit prendre danschaque l'amille des ouvriers condamnés à travailler gratuitement. On les enrôlait par milliers pour cette sorte de travaux forcés. Tel était l’aveuglement auquelse laissaitentraiuer, par un amour excessif de la domination, un liomme d’ailleurs plein de sagesse et doué des plus éminentes qualités.
  • SODS LA DYNASTIE TARTARE. 399 Sur ces entrefaites, les partisans de la dynastie dé- chue cherchèrent à s’organiser et émigrèrenl en grand nombre vers les provinces du Midi, ou, disait-on, vivait dans la retraite uu rejeton de la i'amille impé- riale des Ming. Le peuple, exaspéré par les impòts exorbitants dont on venait de l’accabler, faisait éclater son mécontentement, et il était à craindre que la race mantchoue ne perdit 1’empire, quelques jours à peine après l’avoir conquis. Ama-Wang était tel- lement redouté que personne n’osait le prévenir du danger et l’exhorter à renoncer à sa folle entreprise. Cependant il y eut à Peking un homrae qui, profon- dément ému de compassion en présence de la misère du peuple, etcraignantdevoir serallumertous les feux de la guerre civile, eut le courage de faire entendre sa voix et de rompre le silence adulateur qui se faisait autour du puissant Ama-Wang. Cet homme était un missionnaire catholique, le P. Adam Schall. Appuyé sur le crédit et Pautorité que lui donnait son titre de president de la littérature céleste, il osa adresser au prince régent un monitoire ou, apres lui avoir fail connaitre les signes affrayants qui apparaissaient au ciel et sur la terre, il disait que pour rendre la paix au peuple, il fallait renoncer au malheureux projet de fonder cette grande cilé dont la construction bou- leverserait I’empire... Depuis plusieurs jours lestravaux so poursuivaient avec activité, et les futurs magistrals de la nouvelle ville étaient réunis dans le palais d’Ama- Wang, lorsqu’on lui remit le monitoire du P. Schall. Le ré¬ gent lut rapidemenl et à haute voix ces courageuses remontrances; mais la colere I’emportant, il ne put
  • 400 PROGRÈS DU CIIR1STIANISMK aller jusqu’au bout... Pourquoi, s’ccria-t-il, Tang-Jo- Wang a-t-il l’audace do me parler de Ia sorte? — Get Européen , réponditun ministre qui étaitlà, n’excède pas les limites de sa charge et les devoirs de ses fonc- tions. Si vous trouvez qu’il a été trop loin, si vous Io blàmez, il gardcra dans la suite un silence absolu, et l’empiro sera privé de ses conseils... Ama-Wang se calma et se mit à réfléchir profondément. Le lendemain il fit appeler le P. Schall; il lui dit qu’il avait rempli les devoirs d’un digne président de la littéralure cé- leste, en lui faisant entendre desavertissements pleins de prudence et de sagesse. Il abandonna son projet, donna ordre aussitòt de faire cesser les travaux et de renvoyer les ouvriers au sein de leurs families. Cot événement fit une salutaire impression sur 1’espritdes Tartares et des Chinois, et procura un grand honneur à la religion chrétienne et à ses ministres. Le jour même ou parut la proclamation par laquelle Ama-Wang annonçait qu’il abandonnait son projet, il y avait encore dans les prisons de Péking plus de sept cents malheureux qu’on avait arraché à leurs travaux et à leur industrie pour les envoyer aux chantiers de la nouvelle ville. Ils gémissaient entassés dans d’affreux cachots, lorsqu’on vint lout à coup briser leurschaínes et les rendreà la liberte. Desqu’ils surent que ce bienfait leur avail été obtenu par Tang- Jo-Wang, prédicateur de la religion du Seigneur du ciel, ils coururenten foule vers 1’églisede la mission, puis se proslernant à deux genoux, ils frappaient la terre du front, en signe de reconnaissance. Les rues environnantesétaient remplies de ces pauvres ouvriers, qui tendaient leurs bras vers 1’église et remerciaient
  • \ SODS Í.A DYNASTIE TARTAKE. UM à haute voix le saint do l’Occidont do lour avoir fait rendro la liberlé. Lo P. Schall dut éprouvor au fond du coeurdo bien douces émotions, lorsqu’il cntendait do sa cellule les actions de gráces do cette multitude de jeuneshommes qu’il avail en quelquesorto rappelés à la vie et rendus à leurs families. Certains esprits ont sévèrement reproché aux jésuites d’avoir cherché à plaire, à la cour do Péking, par une trop grande appli¬ cation aux arts et aux sciences; mais il nous semblo qu’on eút dú étre plus juste à lour égard, on voyant tout lo bien qu’ils opéraient par lour influence. Un acto do charité vaut mieux souvent pour la propaga¬ tion do la foi que la prédication la plus éloquento. Lo nom de Tang-Jo-Wang était dans toutes los bou- ches. Les grands et les petits, les Chinois et les Tartares publiaient partout ses louanges. Les hommes les plus importants du gouverneinent se faisaiont un honneur d’aller lo visiter et de l’entendre discourir sur les sciences et la religion. Sans douto tous ces visiteurs n’embrassaiont pas le çhristianisme, mais la célébritó dorillustremissionuairocontribuait toujours beaucoup à la gloiro de Dieu et ausalut dos Ames. Plusieurs dcs amisdu P. Schall furent nommés gouverneurs do pro¬ vince, et le souvenir de lours anciennes relations avec lo chef de la religion du Seigneur du ciel les portait à favoriser les chrétiens soumis à leur juridiction. Tang-Jo-Wang était connu dans tout I’empiro, ot sou¬ vent ce nom était pour les missionnaires eux-mómes comme un bouclier contro lequel venaient se briser les traits de leurs ennemis. Un jour lo P. François Ferrari, ayant été traduit dovant le mandarin do son district, allait être condamnéà la flagellation, comme T. II. 2G
  • 402 PROGRKS DO CURISTIAN1SME propagateur de mauvaises doctrines, lorsque quel- qu’un s’écria dans le tribunal qu’il était compagnon du célèbre Tang-Jo-Wang. Aces mots, le mandarin se lève, fait ses excuses à Taccusé, et ordonne de le re- conduire jusqu à sa résidence avec une escorte d’hon- neur. Nous avons déjà vu que le nom seul du P. Schall avait sauvé la vie à deux missiounaires, aux PP. Bu- glio et Magalhans, qui étaient tombés percés de flè- ches au milieu d’un escadron tar tare. III. Pendant que les missionnaires joussaient, dans le nord de l’empire, de la faveur et de la protection des Tartares mantchous, les ouvriers évangéliques, ré- pandus dans les provinces du midi, étaient accueillis avec sympathie par les membres de la dynastie chi- noise, qui faisaient de vains efforts pour ressaisir le pouvoir. Nousavons vu la fin tragique de 1’empereur Tchoung- Tching, qui se péndit à un arbre de son pare, après avoir essayé, par une barbare tendresse, de dormer la mort à sa filie. Cet infortuné monarque avait laissé trois fils, dontles deux plus jeunes furent massacres par lesbandesférocesdu révolutionuaire Ly-Koung. L’ainé, âgé de dix-huit ans, réussit à se sauver. II erra long, temps sous divers déguisemenls dans les provinces du midi. Ayant enfin trouvéà se placer comme serviteur dans la maisou d’un riche rentier, il adopta cette dou- loureuse existence, et l’histoire raconte qu’il s’adonna
  • SOPS LA DYXASTIE TARTARE. 403 alors à la culture ties lettres et de la poésie. II com- posait, contrelesusurpateursdutrònede ses pòres, des satires qu’il chantait en s’accompagnantde la guitare, aimant ainsi à se consoler par des chansons de la perte de ses Élats. Son maltre, cependant, qui avait eu l’intention de prendre à son service un travailleur etnon un poete, le traita avec une telle dureté que ce raalheureux prince fut obligé d’aller chercher ail- leurs une autre retraite. II se rendit chez un ancien mandarin que l’empereur Tchoung-Tching avail com- blé de biens et de faveurs, espérant que le souvenir de la munificence impáriale vaudrait à un prince pauvre et fugitif une bienveillante hospitalité. Mais il ne savait pas qu’on doit peu s’attendre à la recon¬ naissance, lorsqu’on n’est plusen état d’accorder des bienfaits. Le vieux favori de la dynastie des Ming ne voulut passecompromettre; il ferma impitoyablement sa porte à 1’héritier de son ancien maitre, de crainte que, venant à être découvert, il ne fdt lui-môme en- veloppé dans sa ruine. Le pauvre proscrit repritdone sa vie errante parmi les montagnesdu Chan-Si. Rientòt, réduit à la dernière extrémité, accablé de faim et de misère, il se décida à aller demander asile chez son grand-père maternel, vieillard inoffensif dont les Tartares avaient eu la généro^ité de respecter la solitude et les cheveux blancs. II pénélra dans une gorge profonde, enlourée de hautes monlagnes, et trouva dans une modeste habitation un vieillard vénérable, et à ses còtés une jeune femme qui tressaillit à son approche. C’etait sa propre sceur, celle que 1’empereur Tchoung-Tching avait voulu tuer avant de se donner la mort, et à
  • 404 PROGRÈS DU CHRISTIANISME qui son coup mal assuré avait seulemcnt fait toinber une main. Ces deux enfants avaient grandi ensemble dans le palais du plus puissant souverain de l’Asie, au milieu du luxe, des richosses et des plaisirs, eni- vrés de leur destinée, rôvant sans doute le plus brillant avenir... Et les voilà maintenant 1’un et l’autre errants et fugitifs, se retrouvant par hasard dans une contrée sauvagc, ou ils viennent chercher un abri contro los coups terribles et sanglants des ré- volutions. On comprend combien dut étre émouvante une semblable rencontre; elle fut à lafoisune source de consolations intimes et de profondos douleurs. Un vieillardà barbe blanche, une jeune princesse mutiléo par un oxcès de tendresse paternelle, un jeune liommo héritier du trône de la plus grande monarchic du mondo, el puis une humble habitation cachée dans uno forôt au milieu des moutagnes, tel était lo tableau simplo et majestueux de. cetto grande infortuno. Tous les membres de la dynaslie déchue n’avaient pas accepté avec une semblable résignation le pou- voir usurpateur des Tartares mantchous. Plusieurs petits princes, noveux ou cousins de l’empereur Tchoung-Tching , avaient mis les armes à la main et rallié autour d’eux les partisans de la nationalité chinoise. L’un d’eux, après avoir concentré des forces assez considérables dans la province de Kouang-Si(l), s’dlait fait proclamer empereur sous lenom de Jun- Lié. II avait sa cour déjà complétement organisée, et (1) C’est dans cetto memo province qu’a commence l’insurrection qui de nos jours a delate en Chino, et dont le hut est do chasser les Tartares mantchous.
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARK. 405 Ton voyait un empire de la reslauralion s’élover eu face de celui de la conquète (1). Ou sait que les premières tentatives do propagando chrétienne, au dix-septième siècle, avaient été faites dans Ia province de Kouang-Si, et que les PP. Roger et Ricci, après de nombreuses difficultés, étaient enfin parvenus à bâtir une maison et une église à Tchao- Tchoou, tout près de la Tour Fleurie, qui avait pris lo nom do Tour des Étrangers. Nous avons raconté les luttos soutenues par les missionnaires, tantôt contre les,'mandarins et les lettrés et tantôt contre le peuple; les vicissitudes nombreuses qu’avaite eu à subir cello preraière mission catholique fondée dans 1’empire chi- nois par les religieux de la compagnie de Jésus. A force do soins et de persévérance, le christianisme avait fini par s’y acclimater, età 1’époque dont nous parlons le Kouang-Si comptait un nombre considérable de néophytes et plusieurs prédicateurs de 1’Évangile. Les membres do la dynastie des Ming, réfugiésdans cette province, avaient connu autrefois à Péking le P. Ricci, lis avaient écoutéses instructions religieuses, lu les livres qu’il avait publiés, et avaient ététémoins des progrès de la foi chrétienne. Placés alors au faite de la grandeur, entourés du faste éblouissant de la puissance impériale, ils avaient fermé les yeux à la lumière, et n’avaient pas trouvé bon peut-être do s’humilier au pied de la croix. Mais maintenaot que le trôno de leurs ancêtres s’était écroulé, et qu’ils étaient menacés de perdre pour toujours lour royaume do ce (I) Jun-Lié fut proclame empereur, on 1647, dans le Kouang-Si, et vit bientòt son autorité rcconnue dans les provinces de Kiang-Si, de Ilo-nan et de Fo-Kien.
  • 406 PROGRÈS DU CHRIST IAN1SMK monde, lout en coinbattant vaillammenl pour le re- conquérir, ils songèrent en inême temps à se pré- parer une place dans celui de l’éternitó. La miséri- corde de Dieu est infinie et combine merveilleusement toutes choses pour le salul de ses élus! Les missionnairesrépandusdansrempire du Milieu eurent la prudence, en ce temps de revolutions, de ue «’engager dans aucun parti politique. De mème que ceux de Peking étaient francbement soumis au gou- vernement des Mautchous, ceux du Kouang-Si obéis- saieut Gdèlement à l’empereur Jun-Lié, et de part et d’autre, laissant les homines se livrer de sauglantes batailles pour la possession de l’empire, ils travail- laient aveczèle, mais pacifiquement, à laconquéte des àmes. Danslenord, leP. AdamSchalI,ainidesTartarcs, jouissaitdes faveursde l’empereur Chun-Tché; et dans le midi, le P. André Koffler, ami des Chinois, était ho- noré de la bienveillance de 1’empereur Jun-Lié et de sa cour. II s’occupa de leur conversion avec tanl de ferveur et de Constance qu’il eut le bonheurde con- férer le baptéme à plusieurs princes et princesses, entre autres à 1’impératrice elle-méme et à son jeune fils, du consentement de Juu-Lié. L’impératrice prit le nom d’Hélène et donna à son fils celui de Constan¬ tin, deux magnifiques noms, qui, hélas! ne réalisèrent pas les grandes esperances qu’ils firent alors conce- voir. Ces illustres néophytes étaient cependant pleins de piété. Ils observaienl avec une sincère devotion les devoirs de la religion qu’ils avaient embrassée , et pa- raissaicnt poursuivre la conquéle du royaume des cieux avec plus de zèle et de confiance que cede de l’hmpire chinois. L’impératrice Hélène, désireuse d’ol-
  • SOBS LA DYNASTIE TARTARE. 407 frir au souverain pontife 1’hommage de sa piété filiale, chargea le P. Boym, jésuite polonais, de ses lettres pour Alexandre VIII, qui occupait alors la chaire de Saint-Piorre. Mais ce missionnaire sétait à peine éloi- gné des côtes de la Chine que de nouveaux événements politiques vinrenlruiner coinpléternent les espéiances de la dynastie des Ming, et firenlévanouir les géné* reux projets de 1’impératrice Hélène pour la propaga¬ tion de la foi chrétienne. La reaction qui s’opérait dans le Kouang-Si en fa- veur de la légitimité chinoise, avait faild’assez grands progrès pour donner de sérieuses inquiétudes aux couquérants tartares. Heureusement pour eux qu’un autre prince de la dynastie des Ming vint diviser et affaiblir le parti chinois, en se faisant proclamer em- pereur à Nanking. Les ennemis des Mantchous perdi- rent dès lors leur centre d’opération. Ne sachanl au- quel des deux drapeaux se rallier, ils allaient tour à tour de Nanking au Kouang-Si, et du Kouang-Si à Nanking, suivanl quel’un des deux prétendantsoffrait plus de chances de succès. Cette confusion ne tarda pas à se compliquer encore par l’apparilion d’un troisième prétendant. Celui-ci était le plus légilime; c’était le propre fils, le véritable héritier du dernier empereur. Nous avons déjà vu que ce jeune prince avait été chercher un asile dans la inaison de son grand-père maternel, oil il avail retrouvé sasoeur. II paraissait vi- vre tranquillement dans 1’obscurité et laretraite, lors- qu’il apprit que deux de ses parents essayaient de rallier les partisans de sa lamille et travaillaient a reconquérir I’empire pour leur propre compte. Cette nouvelle produisit dans son àme comine une comino-
  • '♦08 PBOGKÈS DU CHRISTIAN1SME tion électriquo, II sontil bouillonner lo sang imperial qui coulait dans ses veinos, ct ce jeune homme, qui s’élait résigné à 1’usurpation des étrangers, ne put songer sans indignation à cede de sos propres parents. La pensée de voir un de ses sujets assis sur son tròne luicausa|dus de peine qu’il n’en avait eu en y voyant monter un conquérant tartare. II dit done adieu à sa sceur, etmarche vers Nanking, ou il s’annonce aussitòt comino íils de 1’empereur Tchoung-Tching, comme soul héritior de Ia dynastie des Ming. Cette apparition inaltendue acheva de plonger le parti chinois dans la confusion. Les uns se prononcèront pour, les autres contre ce prince impérial. Le prétendant, qui déjà s’é- tait fait proclamer emporeur à Nanking, refusa do ro- conuaítre son souverain légitimo; il donna ordre de 1 arrêter commo un imposteur, etle fit jeteren prison. Aussitòt que ces nouvellos arrivòrent à Péking, le gouvernement tartare jugea qu’il n’y avait avait pas do temps à perdre. II résolut de profiler do 1’anarchie qui régnait dans le camp ennemi, pour frapper un coup décisif, et exterminer dans une seule campagne tous les prétendants. L’habile et intrépide Ama-Wang so mit à la tête d’une armée considérable, marcha sur Nanking, traversa lo íleuve Jaune sans obstacle, et fit camper ses troupes sur les rives du Yang-Tse- Kiang. Après plusieurs combats acharnés, les Tartares passèrent ce largo íleuve, et la villo de Nanking fut prise d’assaut. Les deux prétendants qui se dispu- taiont le pouvoir de cette capitale du Midi, tombèrent vivants entro les mains d’Ama-Wang, qui les envoya à Péking, oú ils furont mis à mort avec les princi- paux de lours partisans.
  • SOUS LA DYNASTIE TAIITARE. 409 Pendant quo le gouvornoment tarlare so débarras- sait do ses ennemis par do sanglantes oxécutions, 1’infatigable Ama-Wang poursuivait le cours do ses victoires. De Nanking, il alia tomber prompt ctlerrible comine la foudro sur le troisièmo prétendant du Kouang-Si. Cette autre restauratiou éphémère de la dynastic des Ming fut écrasée au premier choc de la cavalerie tartare. L’empereur Jun-Lié fut tué dans son palais avec son jeune fils Constantin, et 1’impéra- Irice Hélène fut emmenée captive à Péking, ou ello trouva dans la pratique de la religion un grand adou- cissement à son infortune. Le P. Schall allait souvent lui apporter les consolations do son ministère, et les lellres de ce missionnaire nous apprenneut que cetto princessesut toujours supporter avec grandeur d’amc, avec un héroísme tout chrétien, les rigucurs de sa malheureuse destinée. Ama-Wang rentra à Péking onvironné de gloirc el aux acclamations de la villo enliero, car les Chinois, aussi bien que les Tartares, étaient pleins d’admiralion pour la valour et les qualités éminentes du premier regent. Peu do jours s’étaient écoulés après cet écla- tant triomphe, lorsque la mort vint frapper cel homme illustre, qui avail étéà la fois lo conquérant, le pacificateur et le premier organisateur de 1’empire.
  • HO PROGRÉS DC CHRIST 1AMSME IV. A la rnort d’Ama-Wang, lejeune empereur Chun- Tché atteignait sa quatorzième année; ilétait par con- séquent majeur, d’après les loisde l’empire. Locoiiseil dcrégence fit quelques ten tatives pour tenir encore quel* que temps en tutelle le jeune monarque; mais il dul céder à l’opinion publique, qui demandait à grands cris que Chun-Tché prit au plus tòt les rênesdugouverne- ment. Ce jeune horn me, en effel, s’était fait remarquer par unegrande précocité,par desqualités bien au-dessus de son age. Plein d’intelligence, d’activité et de cou¬ rage, il étonnait surtout par la maturité de sa raison et par une fermeté inébranlable. Il avait pris en grande affection le P. Schall, et dans les longs entreliens qu’il avait avec lui, il se plaisait à l’entendre dis¬ cou rir sur des sujets sérieux et utiles. Ses fréquentes relations avec 1’éminent missionnaire ne pouvaient manquer de développer les précieuses qualités dont il était naturellement doué. Dès qu’il eut atteint sa majorité etqu’on sutque les régents avaienl le projet degarder encore entre leurs mains 1’aulorité suprême, il se fit à Péking une manifestation dont on n’avail pas eu d’exemple jusque-là. Les ministres, les pre¬ sidents des cours souveraines, tous les mandarins de la capitale, se rendirent solennellement au palais im¬ perial et déposòrent à la porte les attributs de leurs dignités, en protestant qu’ils ne les reprendraient qu’aulant que le jeune empereur se mettrait à la téte
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. ill du gouvernement et oxercerait lui-méme 1’autorilé suprême. Chun-Tché, ayant déclaré que la régence n’existait plus, se saisit hardimentdes rênes de Pernpire. II con- voqua les princes larlares et les grands dignitaires de 1’État en une asseinblée solennelle, et leuradressa une allocution dont 1’énergie et 1’habileté excita i’ad- miration des vieux politiques chinois et des guerriers tartares. On y remarqua un bei éloge de 1’Européen Tang-Jo-Wang. Le P. Scball, qui, au milieu des honneurs et des preoccupations de sa charge, ne perdait jamais de vue le but sacré de sa mission, proíita des bonnes disposi¬ tions de 1’empereur à son égard pour lui adresser deux requótes. Dans la premiere il demaudait la restaura- tiou des remparts de la ville el du palais imperial bríllé par les bandes révolutionnaires de Ly-Koung. Cette requéte fut accueillie avec applaudisseinent, et la cour souveraine des travaux publics reçut ordre de s’oc- cuper immédiatement de ces réparations. La secoude requête du P. Schall avait un objet plus délicat et plus difficile à obtenir. L’impératrice mere, étaut très- adonnée aux superstitions du bouddhisme, s’etail ap- pliquée à faire pénélrer ses sentiments dans I'espril et dans le cceur du jeune empereur. EUe n’y avait que trap réussi, etaussitòt après lamort d’Ama-Wang, les bonzes s’étaient empressés de circonvenir le jeune Chun-Tché. Non contents d’avoir obteuu de lui la promesse de faire éleverdans 1’empire un nombrecou- sidérable de tours en l honueur de Bouddha, ils vou- laieut 1’amener à se déclarer ofíiciellemenl et solen- uellement leur disciple. Ils avaient poussé ieur audace
  • 412 PROGRKS DD CUR1STIAMSME jusqu’a lui prédire quo s’il no so rendait pas à leurs désirs, il mourrait dans 1’année, pendant la huiliemo lunc. LeP. Schall, désolé do voir l’empereur s’engager dans uno voie si déplorable, lui exprimait franche- ment dans sa requête 1’idée qu’on devait se faire des bonzes et des superstitions bouddhiques. II serait hon- teux, disait-il, de reruettre les destinées do l’empire ontre les mains des bonzes, qui nesont ni assez savants ni assez vertueux pour avoir la prétention de devenir les précepteurs de l’empereur. II ne faut pas croire à leur puissance sur les démons. Les petits drapeaux qu’ils plantont au haut des murs et des toits des mai- sons sont le jouet des vents, et voilà tout. Its n’ont aucune influence sur les esprits, qui sont uniquoment soumis à la toule-puissance de Dieu. Ces petits dra¬ peaux ne sauraient les arrêter, car ils peuvent passer à travers les murs, ramper dans les enlrailles de la terro ot voler dans les airs, si Dieu lc leur permet. II n’y a pas d’obstacle pour eux: les corps seuls peuvent arrêter les corps, mais les esprits vont et viennent sans que les bonzes puissenl s’y opposer. Les bonzes sont également impuissants à connaitre l’avenir: la vie et la mort dépendent do Dieu seul... L’empereur, après avoir lu attentivement 1’écril de son président de la littérature célesle, dit à ceux qui l’entouraient : Je sais que ce sage vieillard m’a toujours dit la vérité. Quel malheur qu’il ne m’ait pas plus tôt averti. — L’empereur en effet avait déjà pris des engagements avec les bonzes, déjà il avait fait construire une tour bouddhiquo et donné des sommes énormes pour on élevor de nouvelles. La requête du P. Schall lui inspira des regrets, mais il
  • SOUS LA DYNASTIE TARTAKE. 413 ne voulutpas revenir sur ses pas, sans 1’avis do l’im- péralrice mere. II lui envoya Ia requôte, et aussitòt qu'ellc en eut pris connaissance, elle baissa la téte, sans proférer une seule parole. La démarche du P. Schall n’eut pas loutle succèsqu’il désirait; cepen- dant, quoique sa requête n’ait pas obtenu la sanction formelle dc l’empereur, la cour des rites, qui avait à se plaindre des bonzes, profita de cette circonstanco et lourdéfenditde continuer leurs travaux pour l’érec- tion des tours. Le P. Schall exerçait une grande influence sur l’esprit du jeune empereur, qui s’était habitué à lui donner le nom de Maffa, termo mantchou qui peut se traduire par vénérable vieillard. Le zélé mission - naire usait de cette influence avec une sage liberte, pour donner des conseils salutaires à ce jeune prince, doué d’excellentes qualités, mais dont Yentourage 1’entraínait parfois à une vio trop dissipéo. Ses fonc- lions lui fournissaient souvent lo prétexte de I’entro- lenir des vertus nécessaires au chef d’un si vasto empire, de lui fairo comprendro combien Pamour des plaisirs, de la chasso et de la bonne chèreétaiont incom¬ patibles avec cette sollicitude dont il devait êlre sans cesso animé pour le bonheur et la prospérité de son peuple. Un jour qu’ils s’entretenaient ensemble fami- lièrement des moyens d’organiser une bonne admi¬ nistration : — Maffa, dit l’empereur, d’ou vienl quo les magistrats et les préfets des villes montrent tant de négligence dans l’accomplissement de leur devoir? Je les traite pourtant avec beaucoup de bonlé; quelle peut étre la cause de cette négligence? —Prince, répondit le P. Schall, les mandarins ont remarqué
  • 414 PROGRÈS DU CHR1STIAN1SME sans doute que souvent Votre Majesté agissait comme si elle n’avait nullement à s’occuper des intéréts de I’empire; ils cherchent done à conformei- leur con¬ duce à celle de Yotre Majesté : voilà la cause de la négligcnce des mandarins... Cette réponseétait peut- être un peu trop dure. L’empereur en fut tellement ému qu’il se leva brusquement et partit. II ne fut pas offensé cependant do cette sévère admonestation, car il fit presque aussitòt servir des rafralchissements à Maffa, qui craignait déjà d’avoir été un peu trop loin (1). Chun-Tché aimait beaucoup la chasse, et il s’y livrait avec toute l’ardeur d’un empereur de seize ans,dont la puissance était telle que d’un geste il mettait en mouvement tous les grands de 1’empire, tou- jours empressés à favoriser toutes ses inclinations. Cette passion était du reste celle de la race mant- choue tout entière, qui, n’ayant pas encore été amollie par les raffinementsde la civilisation chinoise, conser- vait le goíit des rudes exercices auxquels ont coutume do se livrer les peuples pasleurs et nómades. Ces grandes chasses se faisaient comme une expédition militaire, ou étaicnt convoqués les rois mongols et les chefs des huit bannières. Ils se rendaient à Péking par caravanes, avec un immense cortége de gcns à cbeval et de chameaux chargés du bagage. Cette armée de chasseurs portait ordinairement le ravage et la dévastation parlout oii elle passait. Un jour Chun-Tché avait décrété qu’il ferait une chasse au dela de la grande muraille. A cette nou- (0 llistoire des deux conquérants furtares, p. 113.
  • SODS LA DYNASTIE TARTARE. 415 velle, les populations qui habitent les pays situés entre la capitale et la Tartarie furent plongées dans la de¬ solation ; car c’était leur ruine qu’on venait de leur annoncer. II n’était personne qui ne comprit que cette chasse allait devenir, pour de nombreuses fa¬ milies, uue source de malheur etde désespoir; maisnul n’osait le dire. Déjà les préparatifs de cette tumul- tueuse féte donnaient aux environs de Péking I aspect d’un vaste camp, avec une armée ennemie se dispo- sant à faire le siége de la ville. La charité du P. Schall s’émutà la pensée detoutes ces misères. II va trouver l’empereur, et, sans prendreaucun détour, il lui dit avec une franchise toute apostolique que cette chasse serait une véritable calamité publique, et qu’on devait s’en abstenir. L’empereur parut étonné. — J’ai tenu con- seil à ce sujet, répondit-il, avec les princes et les grands de l’empire, et tous sans exception ont donné leur assentiment. — Si Yotre Majesté, repril Adam Schall, a témoigné par avance le désir de faire cette chasse, qui edt été assez osé pour parler contre votre intention? II fallait demander conseil aux pauvres po¬ pulations dont on va ravager les campagnes... On n’eiit pas roncontré uu seul homme qui approuvát cette expedition à main armée. Je supplie Votre Ma¬ jesté de se laisser émouvoir par la considéraliou du bien public. Au lieu de s’en aller en tumulte dans la Terre des Herbes, et d’écraser le peuple sur la route, no vaut-il pas mieux rester au palais et s’occuper de (’administration de I’empire... Chun-Tchéne répondit rien à cette harangue. Le P. Schall se retira, et en se rendant à la mission , il rencontra de nombreux es- cadrons de cavalerie tartare. Ayant demandé ce quo
  • 416 PROGRKS DD CIIR1ST1ANISME cola signifiait, on lui répondit que c’étaient les chefs des trihus tartares qui regagnaient les steppes de la Mongolie, parce que 1’empereur avait contremandé la chasse. D’après une ancienne loi tartarc, si un prince vient à ótre lué à Ia guerre, tous les chefs de 1’armée sont condamnés à mort, à moins qu’ils ne prouvent, d’une inanière évidente, qu’ils étaient occupés ailleurs par ordre du prince, et qu’il leur était absolument impos¬ sible do le défendre. En 1653, une expédition était partie pour soumetlre dans le Midi une insurrection considérable. Un prince tartare était à la téte des troupes, et, comine il était plein de courage et désireux d’avoir pour lui seul la gloire de cette campagne, il prit les devants, avec quelques soldats d’élite, espé- rant ainsi n’avoir aucun autre chef à associer à sa Victoiro. II ne tarda pas à rencontrer 1’ennemi, qui lui présenta la bataille. Ses forces étaient insuffisantes pour engager la lutte; mais craignant d’ôtro accuse do lâcheté, s’il reculait pour attendre le gros do Pexpédition, il s’élança avec sa cavalerie contro les bataillons des insurgés. Après s’étre longtemps battu comme un lion, il fui enfin accablé par le nombro et tomba percé de plusieurs flèches. II était déjà mort, lorsquo ses compagnons arrivèrent, fondirent sur les insurgés déjà victorieux, en fuèrent plus de vingt mille et mirent le reste en complete déroute. La bravoure de ces soldats devait sans douto plaider en leur favour. Cependant, à leur rotour à Péking, deux cents des principaux officiers furent chargés do ehaines, puis condamnés à mort. Ils attendaient dans leurs cachots 1’époquc do 1’exécution, et quoiqu’on
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. VI7 s’intéressât vivement à eux, personne cependant n’osait demander leur grâce, de peur d’dnerver la discipline mililaire. Un missionnaire catholique, le P. Adam Schall, vint au secours de ces héros infor- tunés. II se présente devant Temperem-, et à peine a-t-il lu quelques mots de sa requôte, que Chun-Tché tout ému Pinterrompt en lui disant : — Tu es done le seul, Maffa, à me tenir un langage si en harmonic avec les sentiments de mon coeur. Je désirais accorder la vie à ces guerriers, mais je ne pouvais prendre Piniliative. Car je suis jeune, et je paraitrais ne pas comprendre Timportance d’une sévère discipline mi- litaire. J’attendais qu’on me demandát grâce... Ces malheureux furent tous sauvés; on se contenta de les abaisser de quelques degrés dans la hiérarchie militaire, pour nepas porter atteinte à cette Ioi de res- ponsabilité, qui sert en quelque sorte de baseal’orga- nisation de 1’armée chez les Tartares mantchous. V. Nous avons cité au hasard ces divers traits, pour raontrer de quelle manière le P, Adam Schall savait user de son influence auprès du jeune empereur. Cétait toujours la charité qui agissait en lui; il cher- chait à faire du bien à tous, afin de s’attirer leur con- fiance et de les amener tous à la connaissanco el à la pratique do la religion chrétienne. Lorsqu il était à la corn- et qu’il s’enlretenait longtemps avec l’empe- reur, on répétait do toules parts : Tang-Jo-Wang est t. n. 27
  • 418 PROGRÈS DC CHR1STIANISME avec le raaitre; il s’occupe sansdoute du bonheur du pauvre peuple. Chun-Tché disait quelquefois à ses ministres: Vous autres, vous ne savez queme proposer Pambition et la vaine gloire. 11 n’en est pas ainsi de Tang-Jo-Wang; dans les mémoires qu’il m’adresse, c’esl loujoursson cceur miséricordieux qui parle, et je ne puis le lire sans verser des larrnes d’altendrisse- ment. II avait Phabitude de conserver précieusement les mémoires du P. Schall dans un coffre; il s’en fai- sait accompagner dans ses voyages, car il aimait à relire souvent les écrits de son cher Maffa. Cette con- duite était assurément un grand éloge du beau ca¬ ractere du P. Schall; mais il faut convenir aussi qu’elle faisait honneur à Chun-Tché, qui, si jeune en¬ core, savait si bien apprécier Ia verlu et le mérito des homines. C’est un beau spectacle de voir ce pauvre religieux, dans un pays étranger, toujours en présence des plus hauls personnages de deux races différenles : Pune remarquable par son urbanité, son obséquiosité, sa finesse, ses habitudes diplomatiques el rusées; l’autre, au contraire, à moitié barbare, de moeurs âpres et guerrières, encore plongée dans l’enivrement de la conquéte du plus vaste empire du monde... Il est beau, disons-nous, de conlempler ce missionnaire vivant au milieu de ces vaniteux Chinois et de ces tiers Tartares, et sachant s’altirer la vénération et la confiance de tous, par son désintéressement, sa fran¬ chise et sa charité. Le jeune Chun-Tché cherchait à s’éloigner de la pratique des empereurs chinois, en se rendant facile- ment accessible. Avant Pavénement de la dynaslie
  • SOUS LA DYNASTIF. TARTARE. 419 tarfaremantchoue, leseunuques veillaient nuit el jour à Ia porte du palais, et le matin ils recueillaient les requêles qui étaient adressées à l’empereur. C’étail aussi à la porte du palais que lesastronomesou littera¬ teurs célestes venaient déposer les leurs, avec cette dif- férence qu’il leur était permis, mème ordonné, de les présenter non-seulement le matin, mais aux heures oil ils auraient observé quelque phénomène. Ce privilége fut encore augmenlé en faveur du P. Adam Schall; l’empereur lui permit de venir le trouver à volonté et dans quelque lieu qu’il flit. Aussi lui arrivait-il rare- ment de présenter ses requêles en commun avec les autres. Que l’empereur fut dans son palais, dans ses jardins, ou chez 1’impératrice mère, le P. Schall était toujours admis en sa présence. II lui arrivait fré- quemment d’y aller le soir, el souvent la conversation se prolongeait bien avant dans la nuit. Alors Chun- Tché avait 1’attention de le faire reconduire chez lui par six de ses gardes, de peur qu’il ne lui arrivàt quelque accident, en allant à cheval dans les rues de la capitale. II avait toujours soiu de recommander à ses gardes de ne pas aller trop vile, et de ne rien faire qui pút effaroucher son cheval. II le rece- vait dans son palais comrae un ami intime et le trai- tait toujours avec cordialité. II lui faisait préparer pour s’asseoir des coussins recouverts de peaux de marte zibeline, afin qu’il ne se fatiguâl pas, en res- tant les jambes croisées à la façon des Tartares. II passait souvent des journées entières en sa compa- gnie, prenantdes leçonsd’astronomie et de malhéma- tiques, quelquefois s’occupant d’opéralions chimiques et manipulant des drogues médicinales, pour en faire 27.
  • 420 PROGRÈS DU CHRTSTIANISME dês pilules. Alors, il 1’invitait à diner avec lui. Un jour le P. Schall alia lui présenter une requète pendant qu’il chassait à cheval dans le beau pare qui est at- tenant au palais impérial. Maffa, dit 1’empereur en sourianl, je lirai cela ce soir; puis, avisant un liòvre qui bondissait à travers les taillis, il le perça d’une flèche, tout heureux de faire voirson adresse a Maffa. L’empereur Chun-Tché ne se contentait pas de rece- voir le P. Schall dans son palais avec celte cordiale familiarité, il allail souvenl le voir chez lui. 11 aimait à se rendre à la mission, sans faste, sans appareil, sans même se faire annoncer à l’avance. II agissait comine un ami de la maison , causant avec les mis- sionnaires, visitant tour a tour la chapelle, le rélcc- loire, les jeunes Chinois qu’on formait à 1 état ecclé- siastique, et lejardin, oil il cueillait lui-mème des fleurs et des fruits, dont il vantait gracieusement la beautó. Les divers travaux des missionnaires, leurs études, leurs exercices religieux, tout oxcitait vivement son intérèt. II s’informait de leurs habitudes, de leur règle et de leur manière de vivre en commun. Parfois, lorsqu’il avait passé de longues heures à s’entretenir avec leP. Schall, il lui disait en souriant: \oila déja bien longtemps, Maffa, que je suis ici, et tu ne m as rien offert contrc la soif et la faim...; et alors il accep- tait, sans façon, une petite collation, dont il avait tou- jours le bon goút de faire 1’éloge. Un empereur de la Chine étant le Fils du Ciel, le représentant de la Divinité sur la terre, sa personne est l’objet d’un véritable culte. Les choses dont il se sert sont en quelque sorte sacrées, et les rites ne pei- mettent pasqu’elles soient employées à des usages vul-
  • SODS LA DYNASTIC TARTARE. 421 gaires. Les caracteres dont se compose son petit nom ne peuvent pas être employés, sous peine des chàli- ments les plus sévères, dans les écrits privés ni dans les livres imprimés. Le siége môme dont s est servi l’empereur, hors du palais, est aussitot considéré comme une précieuse relique. Siquelqu unavait l au- dace de s’y asseoir, il serait regardé comme un in¬ digne profanateur. On le rocouvre avec respect d une piece de tafetas jaune, et les simples mortels qui se trouvent en présence de ce siége sacré doivent ílé- chir les genoux et se prosterner, comme s’ils étaienl devant la personno de l’empereur. Or Chun-Tché, lors- qu’il allait visiter la résidence des missionnaires, avait 1’habitude de s’asseoir parlout indistinctement, tantòt ici, tantòt là, suivant les seules impulsions de sa fantaisie. Cela ne laissait pas de devenir extréme- ment embarrassant et ruineux pour 1’établissement, car il n’y avait déjà presque plus de siége qui n’edt élé mis à l’index parla majesté impérialo. Un jour le P. Schall, fléchissant le genoux devant l’empereur, lui dit: Sire, il n’est presque pas ici de siége ou Votre Majesté n’ait daignés’asseoir..., et nous,maintenant, ou nous assiérons-nous ? — Comment, Maffa, répon- dit gracieusement Chun-Tché, est-ce que, toi aussi, tu serais superstitieux? Fais comme moi et assieds-loi partoutoubon te semblera(l). — Il faut en convenir, il y avait du Henri IV dans ce Tartare mantchou. Ces relations fréquentes et familières du P. Schall avec le jeune empereur qui tenait entre ses mains les destinées de plus de trois cents millions d’individus, (1) Histone des deux conquérants de In Chin?, p. 117.
  • 422 PR0GRÈS DD CHRISTIANISME faisaient naitre 1’espérance de voir le christianisme s’implanter enfin et s’enraciner pour toujours sur cette terre jusque-là si inféconde, malgré les longs travaux et les abondantes sueurs des ouvriers évan- géliques, à diverses époques. Les missionnaires de la Chine adressaient au del d’ardentes prières pour la conversion de ce prince doué de qualités si précieuses. On se plaisait à le considérer déjà comine le Cons¬ tantin de 1’empire chinois, et le P. Schall, autantque la prudence et les convenances pouvaient le lui per- mettre, ne négligeait aucune occasion de faire pénétrer dans son esprit et dans son coeur les lumières de la vérité catholique. Un jour qu’il lui avail expliqué dans une longue promenade le Décalogue etl’histoire abrégée du christianisme, l’empereur parut singuliè- reqient ému et frappé de tout ce qu’il avait entendu. Dans la soirée, il fit appeler le missionnaire, et lui exprima le désir d’avoir par écrit un résumé des enseignements qu’il lui avait donnésde vive voix. Un secretaire était là, le pinceau à la main , avec ordre d’écrire sous la dictée de Maffa. Le P. Schall ayant ditalors que plusieurs livres sur la religion chrétienne avaient été composés en langue chinoise et livrés à l’impression, l’empereur voulul les voir. On les en- voya aussiuk chercher à la mission par un officier du palais. Chun-Tché les ótudia avec soin ; il trouvait surtout un charme particulier dans la lecture de I’Evangile et de la Vie des Saints. Un jour, il avait lu I’histoire de la Passion de Notre-Seigneur et il en était tout ébraulé. Il fit venir le P. Schall, et lui demanda de lui parlerde ce grand mystère. En commençant cet entretien si touchaut et si solennel, l’empereur se pros-
  • SOCS LA DVííASTIE TARTARE. 4-23 lerna à deux genoux, en signe de respect. Le véné- rable missionnaire prit aussitòt la même attitude, à còté de son intéressant caléchumène, et ce fut ainsi qu'il lui parla avec une émotion profonde des soul- frances et de la mort du Sauveur des homines. Chun* Tché s’appliquait, du reste, assez souvent à raeltre en pratique les enseignements qu’il entendait ou qu il lisait dans les livres chrétiens. Unjour il s exerçait, le catéchisme à la main, à former le signe de la croix; mais un des principaux eunuques étant surveuu à 1’improviste, il rougit et lit semblant d’étre occupé à autre chose. Le respect humain avait un grand em¬ pire sur ce caractère d’ailleurs plein de loyauté, et 1’empôchait souvent d’agir ouvertement comme il 1’eôt désiré. L’amitié que 1’empereur Chun-Tché avait pour le P. Schall, s’étendait en quelque sorte à tous les mis- sionnaires répandus dans les diverses provinces de la Chine. La religion étant honorée et protégée à Peking par le chef de 1’État et par les grands dignitaires de 1’empire, lesouvriers évangéliques pouvaientdès lors travailler en paix à I’oeuvre de la propagation de la foi. Les Chinois n’avaient pas à redouter les perséeu- tions des mandarins; ils étaient libres de se faire baptiser et de pratiquer publiquement leurs devoirs religieux, sans craindre le bambou, la spoliation, 1’exil ou la mort. Lorsque les hommes n’ont pas assez de force et d’énergie pour écoutor coúle que coúte la voix de la conscience, et s’occuper persévéramment des intérôts de l’àme, en dépit des contradictions de la vie présente, e’est déjà un grand point que de pouvoir leur dire : Faites le bien, occupez-vous de
  • 424 PROGRÈS BU CHRISTIANISME votre félicité étcrnelle, et vous no serez pas plus mal- heureux ici-bas... L’homme estsi faible, qu’il ne faut rien négliger de ce qui peut légitimement le soulenir et le fortifier. II est incontestable que la position excep- tionnelle du P. Schall à Péking avaitunesalutaire in¬ fluence sur le succès des missions. Les prédicateurs arrivaient en plus grand nombre et pénétraient libre- ment dans 1’intérieur de l’empire. Us pouvaient, sans crainte, se mettre en rapport avec les populations, détruiro leurs préjugés, les éclairer, les instruiro, leur faire connaitre et aimer la religion de Jésus- Christ. Aussi le nombre des néophytes augmentait-il rapidement dans toutes les provinces. II se formait de toutes parts, dans les villes, dans les bourgades, le long des fleuves, une foule de petites chrétientés fer¬ ventes, ou Dieu était servi avec esprit de foi; la reli¬ gion du Seigneur du ciei n’était plus une nouveauté en Chine. L’Evangile, lo Catéchisme, rimilation de Jésus-Christ, la Yiedes Saints, plusieurs autres livres de piétéet de doctrine, étaient traduits, imprimés et répandus dans le public avec profusion. La croix était peinle au-dessusdelaporledesmaisonsdeschréliens, et gravée sur les pierres de leurs tombes. Denombreuses chapelles recevaient les fidèles pour les cérémonies religieuses, et les belles prières de 1’Église catholique se chantaient enidiomechinois d’un bout de l’empire à ' l’autre. On a reproché au P. Schall son titre de man¬ darin; on a blàmé ses rapports avec la cour; on lui demandait pourquoi il perdait ainsi son temps auprès d’un empereur qui ne cherchait qu’à satisfaire sa curiosité, et non à s’instruire sincèrement des vérités du christianisme, dontau fond il se souciait assez peu.
  • SOCS LA DYNASTIE TARTARE. 425 Ces reproches nous paraissent injustes. Si le P. Schall n’a pu faire de Chun-Tché un chrélien, il a du moins le mérite d’y avoir travaillé avec zèle et persévérance; cl toujours est-il qu’ayant réussi à rendre le gouver- nement favorable à la religion , il a facilité par là la conversion et le salut d’un grand nombre de Chinois. VI. 11 y avait quatre-vingls ansque Matthieu Ricci était enlré en Chine. Depuis cetle époque, les chrétiens s’é- taientbeaucoup multipliés, etle culle catholique avait élé parlout organisé d’une manière satisfaisante. Cependant, on n’avait encore construit aucune église qui pút être ouverle au public. Les chrétiens, trop peu nombreux dans chaquc localité, n’avaient pas des ressources sufflsantes pour une entreprise de cette importance. La protection du gouvernement n’élait pas, d’ailleurs, assez solidement établio pour qu’on pút exercer le culle publiquement, sans s’exposer aux insultes des infidèles et aux persécutions des mandarins. Les néophytes avaient 1’habitude de se réunir dans des maisons particulières, ou l’on avait arrangé des chapelies et des oratoires décorés dans le goút chinois et entretenus par les offrandes libres des chrétiens. On y admettait les catéchumènes et quelques paiens animés de bonnes dispositions. En 16ò0, le P. Schall fit jeter à Péking les fonde- ments d’une grande église, non loin de sa résidence, et sur un vaste terrain dont l’empereur lui lit la con-
  • 426 PROGRKS DU CHRISTIANISME cession. La capitule était encore encombrée de matériaux de tout genre. C’étaient les ruines des édifices incendiés et démolis, les années précédentes, par les insurgés. II était done facile de se procurer à peu de irais du bois , des pierres et des briques. On mit la main à l’oeuvre, sous la direction du P. Schall, et bienlôl on vit s’élever, au milieu de Péking, un monu¬ ment qui dominait tous les autres par sa hauteur. L’église avail Ia forme d’une croix latine, et tous les détails d’architecture et d’ornemenlation étaient dans le style européen, ingénieusement combiné avec le goút chinois. II y avait un beau maitre autel et quatro chapelles Iatérales, oú 1’on avait suspendu de magni¬ fiques tableaux représentant le Sauveur, la Vierge, les Apòtres, saint Ignace el saint François-Xavier. Les niurs étaient décorés par des inscriptions, en grands caractères chinois, exprimant lo Décalogue, les huit béatitudes et les principaux articles de la doctrine chrétienne. Au-dessusdu portail, il y avait une grande plaque en marbre ou on lisait 1’inscription suivante, en chinois eten tartare mantchou... « La foi ayant été d’abord apportée en Chine par « 1’apòtre saint Thomas, fut propagée de nouveau « dans Pempire, sous la dynastie des Thang. Sous la « dynastie des Ming, saint François-Xavier, Matthieu « Kicci et plusieurs religieux de la sociélé de Jésus « préchèrentla religion par la parole et par des livres « écrits en chinois. IIs travaillèrent avec grand zèle; « mais les fruits furenl peu abondants, à cause de « 1’instabililé de la nation. L’empire étant échu aux « Tartares, et les religieux de la méme société ayant « corrigé et publié le calendrier de l’empire, ce temple
  • SODS LA DYNAST1E TARTARE. 427 « a été élevé publiquement et consacré au Dieu très- « bon et très-grand, l’an mil six cent cinquante, « Ia septième année de Chun-Tché... » Un arc de triomphe en marbre blanc et en forme de portique, avec de nombreuses sculptures représenlant divers sujets allégoriques, fut élevé en lace de 1 église. Sur le côté qui regardait le portail, on lisait une in¬ scription qui faisait en quelque sorte le pendant de celle que nous venons de ciler, elle était conçue en ces termes : « En l’an de la restauralion du calendrier a grégorien, le P. Matthieu Ricci, Italien, fut le pre- « mier des religieux de Ia sociétó de Jésus qui péné- « Irèrent dans 1’empire et arrivèrent jusqu’a Peking. « II publia les Éléments d’Euclide el un Traité des ma- « thématiques. II laissa dans la capitale et dans les « provinces plusieurs confrères venus de divers « royaumes de l’Europe. L’an mil six cent vingt-trois, « arrivèrent presque en môme temps Jean Térence o et Adam Schall, qui entreprirent la correction du « calendrier cbinois. Jean Térence étant mort, on lui « donna poursuccesseur Jacques Rho... Peu de temps a après, ce dernier mourut aussi, et Adam Schall resta « seul chargé de ce grand travail. Après vingtannées « de fatigues et de luttes contre la jalousie des hommes, « il publia le calendrier corrigé et perfectionné par « une nouvelle méthode. Les affaires de la religion « chrétienne ayanl ainsi oblenu de la stabilité, le « temple a été construit. Cel arc de triomphe a été « élevé en signe de reconnaissance, et dédié a Dieu « el à la sainle Vierge, 1’an de gràce mil six cent « cinquante-deux... » Sur la façade extérieure de Pare de triomphe, il
  • 428 PROGRÊS DC CHRISTIANISMK y avait quatro grands caracteres on or, donnés par I empeieur, et faisant 1 éloge du christianisuie. A gauche, il y en avait qualre aulres de dimension infé- lieure, envoyés par le soixante-sixième descendant de Confucius. Le P. Schall avait tenu à cet hommage rendu a la religion par lafamille de ce fameuxmortel, dont 1’influence était encore si prodigieuse dans J’em- pire, après trois mille ans. Le côté droit de 1’arc était orné par un éloge du Seigneur du ciei, composé par le premier ministre, president du tribunal des riles et chargé des affaires qui regardent les cultes et les étrangers. L’érection de cette église, qui surpassait en grandeur et en beauté les pagodes les plus renom- mées de la capitale, produisit une heureuse impres¬ sion sur 1 esprit des Chinois. La magnificence des images, la majesté des cérémonies religieuses, et les diverses inscriptions qui étaient comme un abrégé de la doctrine chrétienne, attiraient journellement un giand concours d’infidèles. Plusieurs qui n’allaient visiter le temple du Seigneur du ciei que par curio- sité, y trouvaient à leur insu des grâces et des lu- mières qui louchaient leur coeur, éclairaient leur intelligence et en faisaient d’excellents chréliens. C était la réalisation du vceu exprimé dans un distique qu on lisait au-dessus de 1’image du Sauveur et de sa sainle Mère : « Qua monstrat Salvator iter cum Virgine matre, « China diu amissam concita carpe viam (1). » La ferveur des néophytos se trouvait en quelque i 0)0 Chine, reprends avec courage cette route longtemps perdue et qui t est indiquée par le Sauveur et par la Vierge mère.
  • SOUS LA DYNASTIE TAKTARE. 429 sorte excitéo par 1’éreclion de ce magnifique temple, qui était pour eux une grande nouveauté et dont ils se montraient fiers. Dès le grand matin, lorsque les portes étaient encoro fermées, on voyail les artisans qui se rendaientàleur travail, s’arrôterdevant 1’église, déposer leur petit bagage et se prosterner pour faire leur prière, en face de la maison du Seigneur duciel. La foule était souvent nombreuse, car les paíens se mólaient volontiers aux chrétiens, persuadés que cetle pieuse manifestation ne pouvait manquer de leur porter bonheur. Les jours de dimanche, les néophytes des environs de Péking se rendaienl avec empresse- ment à leur chère église; et aux principales fétes de 1’année, les fidèles des missions les plus éloignées arrivaient par nombreuses caravanes, après avoir bravé quelquefois les fatigues et les incommodités de sept à huit jours de marche. Deux chrétiens avancés en âge se tenaient en permanence dans 1’église, pour instruire ceux qui en- traient et désiraient connaitre la religion chrétienne. Le P. Schall faisait aussi lui-mômc un cours d’instruc- tion religieuse. II s’élait adjoint, pour cet important exercice, un néophy te fervent, zélé, et qui avait obtenu avec distinction les grades littéraires; il portait le titre de caléchiste. Cette fonction est confiée dans les missions de Chine aux chrétiens les plus instruits et dont la conduite est irréprochable. Les catéchistesont toujours été d’un immense secours aux missionnaires pour la propagation de Ia foi. Ce sont eux qui d’ordi- naire exhortent les paiens et leur donnent les pre- mières notions du christianisme; ils sont également chargés de Pinstruction des catéchumènes. On com-
  • 430 PROGRÈS DD CURISTIAMSHE prend que les naturels du pays, parlant leur propre langue et connaissant parfaitement le fort et le faible du caractère cbinois, sont plus propres à s’insinuer dans 1’esprit de leurs compatriotas que des étrangers, quelquefois tout récemment arrivés et Irès-peu versés dans 1’idiome et les mceurs du pays. Un de ces caté- chistes, dirigé parleP.Schall, avaitconverti à lui seul, dans la ville de Péking, plus de cinq miile paíens. La Chine, nous 1’avons déjà dit ailleurs (1), est le pays par excellence des associations. Les Chinois ne demeurent jamais isolés, et ils ont une aptitude remarquable pour former ce qu’ils nomment des hoiii, ou corporations. II y en a pour tons les états, pour lous les genres d’industrie, pour toutes les entreprises et toutes les affaires. Les raendianls même, les voleurs, tout le monde s’organise en associations plus ou moins nombreuses. C’est comme un instinct qui rapproche certains individus et les sollicite à mettre en commun ce qu’ils peuvent avoir de ressources pour les faire valoir ensemble. 11 arrive quelquefois que des citoyens se réunissent spontanéraent pour veiller à l’obser- vance des lois, dans certaines localités ou 1’aulorité se trouve trop faible ou trop insouciante pour main- tenir l’ordre. Les missionnaires ne manquèrent pas de tirer parti de cette remarquable inclination des Chinois pour les associations. Aussitôl que le christianisme fut assez développé à Péking et dans les provinces, ils instiluèrent des congrégations de l’un et de I’autre sexe et qui se réunissaient tous les mois, à des jours (I) Empire chinois, t. II, p. 80.
  • SOPS LA DYN ASTIR TART A HE. V31 fixes. II y en avait trois principales pour les hommes. La première portait le nom de confrérie du Mont-de- Piété, elle avait pour butde veiller aux besoins des pauvres et des malades, au soulagement de toutes les misères de la chrétienté; Ia deuxième était instituée pour reciter des prières et pratiquer certaines bonnes oeuvres enfaveur des àmesdu purgatoire; la troisième s’occupait des pompes funèbres, point de la plus grande importance parmi les Chinois. Les paiens ne cessaientde calomnier le christianisme, en prétendant qu’il n’avait aucun souci des morts; que les adora- teurs du Seigneur du ciei oubliaient complétement les parents et les amis défunts, qu’ils les ensevelissaient sans pompe, sans solennité, qu’ils n’allaient jamais leur rendre aucun devoir au lieu de leur sépulture. Ce fut pour détruirele mauvais effet de ces accusations injustes que fut instituée la confrérie des pompes fu¬ nèbres. Ces trois associations existaient pour les femmes cornme pour les hommes. On se réunissait séparément aux jours indiqués, on désignait les membres chargés à lour de ròle de recueillir les enfants abandonnés et de leur procurer le baptéme, de faire la visite des malades, de les assister à leur heure supreme, de distribuer des aumònes aux pauvres, d’assister enfin aux funérailles. Lesmissionnaires s’appliquèrentsurtout à introduire dans le culte public beaucoup de régularité et d’exac- litude. Cela n’étail pas difficile, au milieu d’un peuple oii l’observance des rites estsi souvenl recommandée, et ou les maitres des cérémonies sont des personnages si importants. De là vient qu’on peut remarquer en Chine, dans les églises et les chapelles, plus de gravité,
  • 432 PROGRÈS DC CHRTSTIANISME de décence et de modeslie que parmi les chrétiens d’Europe. On ne se permettrait pas de rire, de se livrer à des conversations, surlout en présence du saint- sacrement. Durant les offices, on s’assied, on se lève, on se met à genoux, on exécute tous les mouve- ments presents par le rituel_, avec autant de précision et d’ensemble que dans une communauté religieuse. Les paiensmôme, qui vont par curiosité assister aux córémonies, ne manquent pas de se conformer à l’ordre et à la bonne tenue qu’ils admirent parmi les chrétiens. L’érection d’une église publique donna un nouvel élan, non-seulementaux néophytes de la capitale, mais encore à ceux qui étaient répandus dans les diverses provinces de l’empire. Les missionnaires devenaient de jour en jour plus nombreux, et, grace à la liberté dont ils jouissaienl de prêcher parlout l’Evangile, la religion faisait de rapides progrès, et toutdonnail I’es- péranceque ces populations immobilisées dans I’indif- férentisme, s’ébranleraient enfin et embrasseraient en masse la foi chrétienne. II semblait aux missionnaires, qu’après la gráce de Dieu, tout dépendait de la con¬ version de l’empereur, et que la nation tout entière ne manquerail pas de suivre un si éclatant exemple. Aussi demanda-t-onà Dieu, dans toutesles chrétientés, cette importante conversion, qui, du reste, paraissait avoir quelques chances de succès. L’empereur élail ins- truit, il connaissait la religion et il avail sans cesse à côté de lui un apòtre plein de zèle, dont les exhorta¬ tions ne lui faisaient jamais défaut. II avait de l’affec- tion et de l’estime pour le P. Schall, et il aimail à lui en donner des témoignages publics.
  • SOCS r.A DYNASTIE TARTARK. 433 VII. L’annéo méme ou fut faite à Péking la dédicacede 1’église catholique, 1’empereur voulut honorer lui- móme le chef de la mission d’uno manière toute par- ticulière. Après 1’avoir élevé d’un degré dans la hiérar- chie des hauts fonctionnaires de 1’État, il lui envoya un diplòme dont la teneur futinsérée dans le Moniteur de Péking, afin que 1’illustration do Tang-Jo-Wang fúl répandue dans tout l’empire. Voici la traduction de cet écrit impérial : « D’après Pordre du ciei..., décret en fa veur d’Adam Sch all. « Lorsque le ciel destine au monde un homrae re¬ ft marquable par sa probité et sa íidélité, il a soin, en « méme temps, d’envoyer un souverain qui puisse uti- « User ses services et les récompenser. C’est pourquoi « j’ai voulu mentionner le mérite d’un tel homme et « faire qu’il se réjouissede m’avoir servi... « Cet homme remarquable, c’est toi, Jean-Adam « Schall, grand et illustre mandarin. Nourri dès ton « enfance dans les sciences mathématiques, tu es ar- « rivé ici, après avoir traversé des mers inlinies, et de¬ ft puis plusieurs années tu vis au milieu de nous. Nous « aussi, venant en temps opportun , nous avons pu « entendre parlerde toi et te connaítre. Ayant admiré « les ouvrages scientifiques que tu as publiés, nous « t’avons recherché pour te placer à la tête du tribu- « naldesmathématiques. Enfin,malgrétarépugnance, T. II. 28
  • 434 PR0GRÈS UU CHRISTIANISME « tu as accepté cette cliarge. Tes calculs astronomi- « ques se sont toujours accordés avec les lois célestes. « Les règles des anciens étaient souvent incerlaiues « etsans fondement; tu lesas disculées, corrigées, et « dès lors la science qui t’avaitétéconfiée s’est trouvée « épuróeetdilatée. « En conséquence, nous avons jugé nécessaire de « te conférer un office plus élevé en dignité, savoir, « celui de Ta-Chan-Ssedu grand tribunal; car nous vou- « Ions, par cette distinction, exciter ton zèle el te porter « à nous communique!' fidòlement tes découvertes. « Nous te plaçons, en outre, au norabre de nos fami- « liers et nous te promettons une sincèrebienveillance. « Le nouvel empire étanl pour lous une occasion de « se réjouir, il ne faut pas que tu sois privé de cetle « allégresse commune. Nous voulons au contraire que « tu puisses partager notre joie. C’est pourquoi nous « joignonsà ta dignité le titrede Ton-houi-Tai-Fou(1), « qui appartient aux grands de I’empire. Nous ordon- « nons que le présent écrit en fasse foi. « Courage done, et ce bienfaitdú à ton seul mérite « s’élèvera encore. Plus tongénieetta science sema « nil'esteront, plus s’accroitront aussi les recompenses « et lesdignités. Pour prixde tes favours, nous vòulons « seulement que ta science, ta probilé, ta fidélité et ta « vertu éclatent dans le monde entier. Dans la « huitième année du règnede Chun-Tché. » Ce diplôme faisait entrer Adam Schall dans la pre¬ miere aristocratie de l’empire. L’empereur, voulanl aussi anoblir sesancêtres, lui adressa deux diplômes (1) Mattre saro et pénétrant.
  • SOUS I.A DYNASTIE TARTARE. 435 spéciaux pour conférerdes litres à son père et à sa tnère. Nous avons dil ailleurs (1) que les principaux mandarins civils et militaires qui se sont distingués dans ('administration ou dans la guerre reçoivent des litres tels que koung, heou , phy, tze et nan. Ils peu- vent correspond re à ceux de due, marquis, comte, baron et chevalier. Ces titres ne sont pas héréditaires et nedonnent aucun droit aux fils des individus récom- pensés; mais, ce qui parait fort peu en harmonie avec nos idées, ils peuvent dtre reportés sur les ancêtres. Cette coulumo a été introduite en vue des cérémonies funèbres et des litres que tousles Chinoisdoivent adres- ser à leurs parents défunls. Un officier élevé en grade par I’empereur ne pourrait accomplir un rite fu- nèbre d’une manière convenable, si les anedtres n’é- taient pas décorés d’un litre correspondant. Supposer quele fils estplusqualifié que lepère, ceseraitboule- verser la hiérarcliie el porter une grave atteinte au principe fondamental deTômpire. Une noblesso, non- seulcment viagère, mais remontant aux anedtres et ne pouvant être transmise aux descendants, étonne par sa bizarrerie. Cependant il serait peut-dtre in- téressanl d’examiner si, en réalité, il n’y a pas plus d’avantages et moins d’inconvdnients à faire rejaillir I’illustration d’un individu sur le père que sur les . enfants. Lesdiplòmes que l’empereur Chun-Tchó envoya au P. Schall pour anoblir ses parents, nous ont été con- servés, et nous en donnons volontiers la traduction, parce quede tel les pieces nous paraissent bien propres (I) Empire rhino is, t. I, p. 9o. 28.
  • 436 PR0GRÈS DU CHRISTIAMSME à jeter du jour surlesmoeurs et les opinions du peu- ple chinois : « Pour le père de Jean Adam Schall. « Les hommes qui sont doués de vertus et de per- « fections les ont ordinairement reçues de leurs pa- « rents. Cette vérité est connuedans le monde entier. « Ainsi, vous qui vous glorifiez d’être les fils de bons « parents, vous devez faire remonter jusqu’a eux votre « réputation et votre renommée, parcequec’est d’eux « que vous les tenez. Maintenant, Adam Schall, en <> examinant les biens qui le sont venus de ton père, « il est convenable de lui confórer une grande faveur; « c’est pourquoi, au commencement de ce nouveau « règne, nous avons jugé à propos de lui conférer « le titre de la dignité que tu as obtenue. Ainsi, toi, « Henri Schall, père du Ta-Chan-Sse, préfet du tribu- « nal des mathématiques, toi qui as su le distinguer « dans le royaume que tu habites, par la manière d’é- « lever tes enfants, tu t’es acquis une grande célé- « brité. Tu ne dois pas avoir de regret, car tu as « établi ta renommée sur une base éternelle. Encon- « sidérant le mérite de ton tils, qui ayant été utile à « toi et à nous, a propagé ainsi ta réputation, nous « t’accordons volontiers le litre d’homme d’une rare « piété, avec la dignité de Ta-Chan-Sse. Nous teCen- a voyonsdans cel étui impérial. « Courage done; instruis et élève bien tes enfants, « puisque par ce moyen on augmente sa réputation. « Ton fils s’est entièrement dévoué à notre service et « à celui de l’empire. Ce n’est done pas sans motif « que nous t’envoyons ce diplôme, en faisant des voeux « pour que tes jours soient doux et tranquilles, pen-
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARS. 437 « dant quo ton fils est ici glorifié à cause de toi. » « Pour la mère de Jean Adam Schall. « Toutempire bien constilué, lorsqu’il découvre un « homme de mérite, doit, par tous les moyens, recher- « cher son origine. Dans cette recherche, c’est à l’o- « béissancede ton fils que j’ai dá les renseignements « queje demandais. Marie Schaiffart de Merode, mere « de Jean Adam Schall, préfet du tribunal des mathé- « matiques, c’est par ta diligence et ta sollicitude que « tu as obtenu un résultat admirable. Par ton ingé- « nieuse industrie, tu asexcité cet enfant àTétude, et, « en réalité, c’est plus à tes soins qu’a ses travaux a qu’il doit ses succès. II est done convenable de te « gratifier de quelque titre, afin que ta vertu soit « connuede tous. Maintenant, à cause de la rénova- « lion de notre empire, nous ne saurions trop te louer « de 1’éducation que tu as donnée à ton fils, dès son « bas age, et nous te décernons le titre de femme d’unc a sainteté remarquable. « Courage done; ton fils se souvenantdes vertueux « encouragements qu’il a trouvés dans ses études, se « glorifié de la mère qui a guidé ses premiers pas et « rend hommage à tes mérites. Cet horn mage nous te « le rendons aussi, selon les usages de notre pays, « parce que tu nous as accordé un fils qui est une il- « lustration pourl’empire lout entier ; tes louanges se- « root publiéesdans tous lessiècles, et tous diront que « tu as été une mère douée d’une rare vertu... » « Donné lahuilième annéedu règnedeChun-Tché. » Le P. Schall ayant été élevé plus tard jusqu’au mandarinat de premier ordre, 1’empereur conféra de nouveaux litres à son père et à sa mère, et les étendit
  • . 438 l’ROURKS DU CURiSTIANISMK jusqu’it son trisaieuL Cette manière de faire retluer les honneurs et les dignités aux ancétres peut nous pa- raitre bizarre, raais, au fond, elle nest pasmoios belle et raisonnable que 1’hérédité de la noblesse. VIII. (1 n’y avail pas longtemps que Chun-Tché venait de coinbler d’honneur sou cher Mafia, lorsqu’il lomba nialade. Des chagrins inlérieurs et des inquiétudes politiques ue tardèrent pas à envcnimer le mal et à faire craindre pour les jours de ce jeune enipereur. L’ein- pire n’etait pas encore tout à fait renais de ses der- nières commotions; les gouverneurs de province an- nonçaientde nombreux soulèvements, tantótde la part des insurgés, tantôt du eòté des partisans de I’ati- cienne dynastie. Les astronomes apercevaient dans les eieux des phénomènes de mauvais augure et ne manquaient pas de les divulguer à la cour et dans le public. Le P. Schall profila avecempressementdetoutes ces circonstances pour faire de nouvelles tentatives auprès de l’empereur et essayerde lo conduire à Dieu. II 1’exhortait à ne pas se montrer sourd à tous ces avertissements du ciei. II lo pressait de ne pas resistor davantage aux inspirations de Dieu et de sa con¬ science ; il le conjurait de se dévouer sincèrement au salutde l’empireetdeson àme. Unjourque Chun-Tché était étendu sur son lit et plus tourmenté qu a I’ordi- naire par la maladie, il appela un deses principaux eu- uuqueset lui dit: Va trouver Mafia, etdis-lui que dans
  • SOUS LA UYKAST1K TARTARK. 439 la requéte qu’il m’a envoyée hier, il y avaitdes clioses elfrayantes. Je sais ou vent en vonir Mafia. II fait ce que mil autre n’oserait; il m’exhorte à me corriger de mes défauts; je coimais sa íiilélilé et sa franchise ; il me serait impossible de trouver dans Fempire uu homme qui agisse à inon égard avec plus de droiture. Depuis la septième luue, ma santé est mauvaise; les guerres et les sédilions agitent les provinces, le ciel cstirrité, e’en est fait do moo empire, et je pense qu’il n’y ad’espoir quo dans ma mort. Je voudrais pourlant qu’on ne me fit pas connaitre ces phónomènes si¬ nistres. Quoique je fasse, les astres m’annongent tou- jours des mallieurs; que Mafia vienne à mon secours, et qu’il m’avertisse par ses conseils de la conduite que je dois tenir. Je sais que le ciel m’a constiluó maitre de Fempire; j’ai servi selonmes forces le ciel et Fempire. J’ai imposé des privations à mon corps; je Fai revétu de vêtements grossiers etje n’ai eu qu’un mets unique sur ma table. Que dois-je faire de plus? je suis disposé à tout; raais je n’aime pas qu’on me mette sans cesse devant les yeux les menaces du ciel. Si les astres sonl terrifiants, que Mafia me le laisse ignorer. Le P. Scliall répondit à Feunuque : L’empereur ne doit pas se laisser abattre; je serai toujours là pour lui conseiller cordialement ce qui me paraitra en har- inonie avec son bonheur. Je lui serai fidèle jusqu’a la linde mes jours. Cependantje rempliraimon devoir, etje prierai Dicu qu’il vienne en aide à Sa Majesté au milieu de ses tribulations. — En prononçant ces pa¬ roles, le bon vieillard ne put s’empécber de verser des larmes. Aussilòt quo Feunuque eut rendu compte à Cbun-Tché de sa mission : — Il est done bieu vrai,
  • 440 PROGRÈS DD CHRISTIANISME s’ecria I’emporeur, quo le coeur de MaíTa est plein de tendresse pour moi. Retourné auprès de lui et dis-lui que je ne redoute pas la raort; elle peut venir aujour- (1 liui ou demain. Je ne sais ce qui mo reste encore à faire pour le soulagement de l’empire. II n’est per- sonne dans le palais qui me donne des avertissemenls comme Maffa. S’il connaít par quel moyen je puis étre encore utile au peuple et mériter la protection du ciei, qu’il me le dise. J’accomplirai avec exactitude ce qu’il me conseillera. Jel’ai toujours traité avec uno amitié sincère et cordiale, qu’il agisse aujourd’hui envers moi de la même manière. Quelques jours s’étaient à peine écoulés, et ce mal- heureux prince, oubliant 1’avenir de 1’empire, le salut du peuple, ses promesses au P. Schall, tout, jusqu’a la maladie cruelle dont il était dévoré, s’occupait avec une folio sollicitude des funérailles d’une de ses femmes. Chun-Tché s’était passionné depuis quelquo temps pour une jeune veuve. D’après les lois de l’em- pire, il est défendu au souverain de recevoir des veuves dans le harem; mais le jeune empereur, emporté par la ibugue de son amour, avait audacieusement foulé aux picds cet antique usage. Non-seulement il avait épousé cetle femme, mais il lui avait encore douné le second rang après sa légitime épouse. Cette femme 1 absoihait entièrcmenl, et comme elle avait une dé- votion fanatique pour les superstitions bouddhiqucs, elle avait insensiblement éloigné 1’empereur du chris- tianisme pour le livrer aux bonzes. Elle lui avait fait promeltre de leur ótre toujours dévoué et de s’aban- donner aveuglément à leur conduite. Cette femme, que Cliun-Tché aimait d’un amour si immodéré, et à
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. 441 laquelle il eút volontiers sacriíié l’empire tout entier, mourut presque subitement. Cet événement plongea l’empereur dans une telle désolalion, qu’il s’aban- donna dans sa douleur à de véritables actes de folie. On eul toutes les peines du monde à 1’empècher de se tuer lui-méme, et il fallut que 1’impératrice mère se jelât sur lui, pour lui arracher des mains le glaive dont il allait se percer. Les profondes commotions qu’il éprouva furent la cause de sa maladie. II était jour et nuit dominé par la pensée de cette femme, à laquelle il accorda solennellement après sa morl le litre pos- thume d’impéralrice. II lui fit faire des funérailles d’une pompe inouíe. II renouvela en sa faveur la bar- barecoutumedeslartares, qu’ils avaientabolie depuis leur entrée en Chine, et qui consiste à sacriíier des officiers et des esclaves sur le tombeau des princes, comute pour leur rendre dans l’aulre vie les rnêmes services qu’ils leur ont rendus dans celle-ci. D’apres 1’ordre de Chun-Tché, plus de trente personnes se donnèrent la mort sur Ia tombe de l’impératrice pos- thume (1). Les funérailles furent surtoul remarquables par uu immense concours de bonzes; il eu vintde lous les còlés, et dans 1’intérieur du palais on en compta bientôt plus de deux mille. Le inalheureux empereur, à qui la douleur avail bouleversé l’esprit, leur rendait les honneurs les plus extravagants. II leur faisaitdis- tribuer de riches habits brodés, et s’abandonnait en- tièrement à leurs caprices. La chose alia si loin qu’il so lit raser la tóteà leur manière, adopta leur costume et se déclara publiquement disciple des bonzes. (I) Uistoire tics deux conqucranls de la Chine, p. 132.
  • I M2 PKOGKÊS DU CUB1STIAMSME Les grands de l’empire, les ministres, les ceuseurs, ue manquèrent pas d’adresser à l’empereur des rae- moires pour blàmer cette folie conduite. Le P. Scliall, surtout, 1’avertil avec un courage tout apostolique. 11 lui représenta souvent avec iudépendance et énergie I’abime oil étaient tombés les souverains qui s’étaienl abandonnés à la superstition et à leurs passions. Mais Chun-Tché en avait pris son parti. — Mafia, lui disait-il, je ne te comprends pas. Comment, toi qui es reli- gieux, peux-tu me reprocher ce que ma religion me fail faire? Ne trouverais-tu pas mauvais si je voulais m opposer à l’exercice de ta religion, pourquoi done veux-tu m empècher de pratiquer la mienne? Je le pardonne, Maffa, parce que tu agis ainsi par affection pour ma personne. Je supporte volontiers les invec¬ tives d’un ami... (1) » L empereur ne mit bientòt plus de bornes à ses re¬ grets , et afin de s’étourdir au milieu de ses accès de douleur, il s’abandonnait avec les bonzes à (ant de superstitions ridicules, qu’il finit par exciter le mé- pris et l’indignation, non-seulement des Chiuois, mais encore des Tartares. On le voyait, en dépit de sa maladie, courir les rues de Peking comme un insensé, allant tantôt dans une pagode et tantòt dans uue autre, se piosternant devant toutes les idoles qu’il rencon- trait et psalmodiant des prières bouddhiques. Une troupe innombrable de bonzes, de satellites et d’eu- nuques 1’accompagnaient, pour étendre des tapis sur sou passage et arrêler la circulation du peuple. Ces bandes de forcenés insultaient les passants, pillaienl (1) Uistoire des deux conquérants dela Chine, p. 135.
  • SODS LA DYNASTIE TARTARE. U3 et foulaient aux pieds les marchandises qu’ils reucou- traient étalées dans les rues. Leur brigandage alia si loin que le commerce futen quelque sorte interrompu; car les marchands aimèrent rnieux ferrner leurs raa- gasins et rester cachés chez eux que de s exposer an pillagedu cortége de l’empereur allant faire ses dévo- tions. Le peuple inurmurait liautement, et on répétail de loutes parts ce vieil adage chinois : Lorsque la cir¬ culation des vendeurs et des acheteurs est intercep- tée depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soil- jusqu’au matin , l’empire est sur le penchant de sa ruine. Chun-Tché ne put résister longtemps à ces intem¬ perances de tout genre. Une íièvre violente s’empara delui et lo précipita sur son lit de mort. Le P. Schail alia le voir; mais le malade se contenta de lui faire servir flu thé, et ne lui parla pas. Comme il senlait sa fin approc.her, il ne voulut admettre aucun étranger en sa présence. II parut s’abandonner quelques ins¬ tants à de profondes reflexions; puis, demandant un pinceau, il écrivit douze décrets par lesquels il ac- corda une amnistie générale à tous les prisonniers, à I’exception de ceux qui étaient accusés des crimes de rebellion et de parricide; il éleva en dignité les grands mandarins et fitdislribueraux aulres des recompenses pécuniaires; il exempla le peuple des impòtselcoinbla de bienfaits tous les serviteurs du palais. Enfin, il fit appeler les quatre grands dignitaires de l’empire, les noinma régentsdurantla minorité de son successeur, el lit ensuite, en leur présence, une sorte de confession générale, qui fut iusérée au Moniteur de Péking, pour 1’édification des peuples et des monarques de la terre.
  • 444 PROGRÈS DU CHRISTIANISME Chun-lché s accusa : 1" d’avoir mal gouverné Pempire que les ancétres lui avaient confie et de ne Iui avoir pas procuré une paix solide; 2° de n’avoir pas profité des occasions favorables pour honorer les princes qui lui étaient unis par les liens du sang; 3o de n’avoir pas écoulé les conseils que sa mère lui donnait pour le bien de 1’empire; 4o de n’avoir pas rendu des hommages suffisants à son père, à son aieul et aux guerriers qui avaient bien méritéde 1’État; t>° d’avoir récompensé parcimonieusement les officiers et les sol- dats; G d avoir traudé les mandarins et les magistrals de lours émoluments, afin d’amasser des richesses el d’assouvir sa cupidité; 7° d’avoir recherché les choses curieuses et do s’étre abandonné pour cela tà do folies dépenses; 8o d’avoir traité ses sujets comine des étrangers, et non comme ses enfants, lorsqu’ils étaient opprimés par les mandarins; t)° d’avoir admis dans son palais et favorisé, contrairemenl aux conseils des homines sages et prudents, la race méprisable des eu- nuques; 10° d’avoir aimé d’un amour désordonné 1 impératrice défunte et de 1’avoir pleurée de manière à se rendre importun à lui-méme et à ses sujets... J ai un fils, ajoula-t-il, âgé de huit ans (1); quoiqu’il no soit pas l’ainé, sa rare intelligence me fait espérer qu il gouvernera bien 1’empire; qu’il soit done mon successeur. C est à vous quatre, dont la fidélité m’est connue, que je le recommande avec confiance... Ayant ainsi parlé, le monarque moribond fit aux quatre régents de l’empire, en signe de respect, unc inclination de tôte, et demanda ensuite son vêtement (l) C’utait celui qui donna à son règne le nom de lihang-hi.
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARE. 445 impérial. II revêtit une robe ornée de dragons brodés en or, et après avoir croisé ses jambes et ses bras : Yoilà, dit-il, que je in’en vais; et peu de temps après il expira (1). L’empereur Chun-Tché mourut à minuit. Aussitôt que le jour parut, on mit tous les bonzes à la porte du palais et Pon chassa également ceux qui avaient été leurs partisans. Yers midi, on plaça ledéfunt dans son cercueil, et il fut pleuré par une multitude im¬ mense quis’était rendueàla cérémonie. Le lendemain, les quatre régents íirent monter sur le tròne impérial lejeune prince âgé de huit ans, qui donna à son long et glorieux règne le nom de Khang-hi. Les régenís, les princes impériaux, les généraux, les présidents des cours souveraines, tousles grands mandarins présenls à Péking, fléchirent trois fois le genou devant leur nouveau souveraiu et frappèrent neuf fois la terre du front. « Chose étrange et digne d’admiration, dit le P. Schall, les Tartares mantchous avaient su com¬ biner en peu de temps les éléments divers de la na¬ tion chinoise et se les attacher si étroitement, qu’on ne rencontra pas le plus petit embarras, la plus légère opposition, lorsqu’i! fallut faire asseoir un enfant sur le tròne impérial (2). » Le lendemain de la mort de Pempereur, tous les Tartares les plus rapprochés de Péking arrivèrent par grandes caravanes, avec leurs femmes et leurs enfants, pour pleurer la mort de leur maitre. Ils élaient divi- sés en huit bannières, et venaient par groupes nom- (t) En pareille circonstance 1’expression chinoise dit que 1 empereur s’est écroulé. (2) De slain religionis Christ , p. J37.
  • 44G PROGRÈS DD CHRISTIAN1SME breux faire entendre leurs lamentations autour du cercueil impérial; les pleurs devaient, selon les rites, durer trois jours entiers. Au milieu de la préoccupa- tion générale, les adminislrateurs de la ville ne peu- saient pas que la douleur de ces étrangers, quelque grande qu’elle fòt, ne pouvait être pour eux une ali¬ mentation suffisante. Com me personne ne songeait à leur procurer les approvisionnements nécessaires , le P. Schall eul pitié de ces malheureux affamés et pré- senta une requôte aux régents de Pempire, II leur exposait lessouffrancesde ces pauvresTartares, parmi lesquels se trouvaient des femmes et des vieillards incapables de rósisler aux fatigues excessives de cette longue córémonie. II les conjurait de leur per- mettre de retourner cliez eux , ou de pourvoir à leur subsistance. Les régents louèrent la prévoyance et lasollicitudedu missionnaire, elpublièrent un édit par lequel leshuit bannièresétaient aulorisées à retourner dans leurs cantonnements. Les Tartaresquivoudraienl resler pour les grandes funérailles seraient nourris aux frais de l’État. Le quatorzième jour de la première lune on prêta solennellement ser men t de fidélité au nouvel empe- reur. Les princes du sang, les six cours souverainos, les divers tribunaux, les mandarins de premier et do second ordre, tons les grands dignilaires, furentintro- duits dans le palais et placés d’apres 1’ordre de leur dignité. Le cercueil de 1’empereur défunt était élevé sur une magnifique estrade. Après qu’on eut pleuré en sa presence, un des régents lut la formule de ser- menl, on la brílla ensuite sur le cercueil dans une urne en or, et fous les assistants se prosternòrent trois
  • SOUS IA DVIfASTIE TAHTARE. 447 foisen frappant laterredu front, commopour prendre 1’empereur défunt à témoin deleur fidélité. Ils se ren- dirent de là à une pagode du palais, pour ratifier leur serment en présence des idoles. Le P. Schall, qui ne pouvait prendre part à cet acte religieux, s’approcha des régents et leur dit qu’dtant adorateur du Sei¬ gneur du ciei, il ne lui était pas perrnis de fléchir le genou devant les idoles; qu’il demandait done I au- torisation de remplir son devoir dans sa chapelle. Maffa, lui direnl les régents avec affabilité, lors même que tu ne prêlerais aucun serment, personne ne dou- terait jamais de ta fidélité et de ton dévouemenl en- vers 1’empereur. Cependant, puisque tu désires ac- complir ce rile, que cesoit dans la maison ou ailleurs, com me tn 1’entendras. Lorsque les grands de I’empire eurent prété ser- ment au jeune Khang-hi, on s’occupa des funérailles de Chun-Tché. On déploya une magnificence qui sur- passa toutce qu’on avait vu jusque-là dans la capitale. A la pompe solennelle et somptueuse des rites chinois vinrenl se joindre les usages extraordinaires et encore barbares des Tartares mautchous. II y eut des scènes tragiques, oil de nombreux serviteurs de 1’empereur défunt se donnèrent la mort, afin d’aller dans I’aulro monde reprendre leur service accouturné auprès de leur maitre. 11 est dit dans les Annales de la Chine que 1’impératrico mere apercevant un jeune prince qui avait été l’ami intime, le favori de Chun-Tché, lui exprima avec une émotion profonde son étonne- ment et sa douleur. Est-il possible, lui dit-elle, que vous soyez encore envie? Mon fils vous a aimé; il vous attend, sans doute; hâtez-vous done d’aller le
  • 448 PROGRÈS DU GURI STIANISME rejoindre et de lui prouver que votre affection élait sincère et généreuse... Courez dire adieu à vos pa¬ rents, puis ayez le coeur de mourir...; votre ami, raon íils, vous tend lesbras... Ces paroles, dites avec un accent à la fois doux etsévère, portèrent la désolation dans 1’âme de ce pauvre jeune homrne. II affection- nait Chun-Tché, mais il aimait aussi beaucoup la vie, et la pensée de mourir lui causait d’horribles fris¬ sons... II élait au milieu de sa famille éplorée, qui lui conseillait de se soustraire par la fuile à cet affreux sacrifice, lorsque 1’impératricemère lui envoya, dans une boite ornée de pierreries, une corde d’arc pour s’étrangler. L’infortuné jeune homme hésitait encore; il ne pouvait se résigner à mourir volontairement au plus bei âge de la vie, et, d’autre part, les préju- gés barbares de sa nation lui en faisaient un devoir. Les deux officiers qui lui avaient apporlé le fatal présent de Pimpératrice mère mirent un terme à son hésitation; car ils avaient ordre de suppléer à son courage et de 1’aider à se donner la mort, Le cercueil de 1’empereur défunt fut transporte à la sépulture de la nouvelle dynastie régnante, à vingt- quatre lieues au nord de Péking, et jamais sans doute il n’y eut au monde un cortége comparable à celui qui accompagnait en Mantchourie les restes do Chun-Tché. Une multitude immense faisait entendre tout le long de la route des pleurs et des lamentations; car ce prince, dont on avait paru si fatigue durant les derniers jours, de sa vie, fut profondément et sincère- ment regrelté. « Pour moi, écrivait leP. AdamSchall « à ses amis d’Europe, je dois à l’empereur un deuil « tout particulier. Durant les dix-sept années de son
  • SOUS LA DYNASTIE TARTARli. 449 « règne, ll n’a cessé de m’entourer de hienveiilauce « et d’affection. Sur mos instances, il a fait beaucoup « de bien à 1’empire, et il en eút fait encore bien i< davantage, si une mort prématurée n’dtait venue « enlever, à 1’àge de vingt-quatre ans, ce jeune « homnie doue d’une perspicacité et d’un génio in¬ ti croyables. » FIN DU TOME SECOND. T. II 29
  • TABLE OKS MATIÈRES DU TOME SECOND. CHAPITRE PREMIER. P»g« I. Influence des missions catholiques du moyen âge sur la ci¬ vilisation européenne. — II. Origine de la hiérarchie lama'i- que ot des cérémoníes du culto bouddhique. — III. Vasco da Gama double to cap do Bonne-Espérnnce. — Établissement portugais sur la cite de Malabar. — Premieres conquêtes des Portugais racontoes par un moine syrien. —IV. Les Portugais vont à la découverte du Catay de Marco-Polo. — Us abordent à Canton. — Ambassade de Thomas Pirès à Peking. — Déplo- rable issue do cette entreprise. —V. François-Xavier prend la resolution d’aller évangéliser les Chinois. — Aprés de nom- breuses contra riétés, il arrive á Pile de Sancian. — Mort de saint François-Xavier en vue de la Chine. — VI. Gaspard de la Croix, premier missionnairequi pénètre dans l’Empire Céleste. — Relations commerciales des Portugais avec les Chinois. — Éta¬ blissement de Macao. — Le P. Roger. — Le P. Matthieu Ricci. — Premiere mission dans la province de Kouang-Si. i CHAPITRE II. 1. Les missionnaires sont contraints d’abandonner Tcbao-King. — Retour à Macao. — Nouveltos et infructueuses tentatives pour rentrer. — II. Le vice-roi rappelle les PP. Roger et Ricci à Tchao- King. — Concession d’un terrain pour construire une maison et une église. — Tours bouddhiques. — Pagodes. — Success et esperances des missionnaires. — III. Erection d’unechapelle. — Preludes a la predication de l’Evangile. — Moribond recueilli et ' baptise. — Interpretation de la charitó chrétienne par les let- trés. — Succès et persecution. — IV. U' P. Ricci s’applique aux sciences et aux lettres. — Singuliére mappemonde dans to goto des Chinois_Aebèvement de 1’église. — Tentativas d’u ne ambassade espagnole à Peking. — Deux nouveaux mission-
  • 452 TABLE DES MATIERES. paces- naires dans 1’intérieur.— Voyage du P. Roger á Ilan-Tcheou- Fou. — V. Les alchimistes chinois. — Fourberies du neophyte Martin. — Sonjugement.—Nouvellepersecution. — Le calme renait_VI. Fete des Vieillards. — Mémoire contrc les Euro- peens. — Défense du P. Ricci. — Sa' popularity. — Visite so- lennelle du commissaire impérial á la mission de Tchao-King... 02 CHAPITRE III. I. Les missionnaires sont chasscs de Tcbao-Iving. — Adieux des chrétiens. — Hefus d’indemnite. — Établissement à Tchao- Tcheou.— II Monastèrede la Fleur du Midi. — Fondatour dece monastère. — Le P. Ricci refuse de s’y loger. —II fonde un éta- blissement non loin de Tehao-Tcheou.— Premier et singulier disciple duP. Ricci.— III. Les missionnairesquittentl’liabitdes bonzes pour prendre celui des lettrés. — Le P. Ricci part pour Peking. —Accidents de la route. — Arrives} ii Nanking. — Re¬ tour dans In capitale de Kiang-Si. — Travaux scientifiques et célébrité do Ricci dans cette ville. — Ses rapports avec le vice- roi. — IV. La mission de Tchao-Tcheou est assiógée paries bonzes. — Le calme se rétablit. — Le P. Ricci est nommé supó- rieur general des missions de Chine. — V. Le P. Ricci part pour Peking avec le president de la premiere cour souveraine. — Agitation de la ville de Nanking. — Canal imperial. — Le fleuve Jaune. — Arrivée à Peking. — Deception des missionnaires. — VI. Les missionnaires sont forcés de quitter Peking. — Souf- franccs du rotour. — Belle ville chinoise. — Fetes du nouvel an. — Retour à Nanking. — VII. Songe du P. Ricci. — Predi¬ cation par les sciences et les mathématiques. — Observatoire de Nanking. — Explications cliinoises des éclipscs. — Solennité littéraire. — Discussion philosophique. — Palais hanté par les ■ esprits malins. IOC CHAPITRE IV. I. Mode d’enseignement adoptépar le P. Ricci. — Zèle des Por - tugais pour les missions. — Le P. Ricci part pour Peking. — Influence des eunuques dans le gouvernemenf. — II. Voyage de Nanking à Peking. — L’eunuque Ma-Tang. — Les mission¬ naires captifs dans un port do mer.— III. Arrivée du P. Ricci h Peking. —La cour des rites. —Rivalité entre les mandarins et les eunuques. — Palais des ambassadeurs. — Hommages au
  • TABLE DES MATIÈRES. Fils du Ciel. — IV. Diversas requétes adresséesà l’empereur_ Relations entre les missionnaires et les magistrats. — Conver¬ sion d’un raembre de 1’Academic des Han-Lin. — Un a|iologue. — Grand succès des liorloges à la cour. — V. Missions des pro¬ vinces. — Fraternitc entre les chrétiens de Chine. — Supersti¬ tions chinoises. — Procession en l’honneur de I’idole des yeux.— Les missionnaires joués sur les tréteaux. — VI. Suc¬ cès de la predication chrétienne.— Profession defoi d’un Chré¬ tien. — Clerge indigene. — Académiedes Han-Lin. — Conver¬ sion dans la famille impériale. — VII. Insurrection des Chinois de Macao. — Le P. Cataneo accusé de chercher à se faire pro¬ clamei- empereur. — Armement formidable à Canton. — Mar- tyre d'un séminariste chinois. — La paix se rétablit. CHAPITRE V. I. Le Cathay et la Chine. —Le P. Goes se rend des Indes à Peking par tcrro. — Ldcbeté des soldats indiens. — Brigands du desert. — Bataille entre la caravaneet les voleurs tartares. — Diflicultés de la route. — II. Ville de Yarkand. — Pierres de jade. — Excursion de Goès aux carrières de jade. — Les musulmans de Yarkand veulent l’assassiner. — Rencontre de deux caravanes au milieu des steppes. — Nouvelles dela mission de Péking. — Courageuse profession de foi de Goès. — III. Marche dans les steppes. — Désert de Gobi. — Arrivóe aux frontières de Chine. — La grande muraille. — Entente des marcbands et des man¬ darins pour tromper l’empereur. — IV. Le P. Goes ne peut se rendre à Péking. — II écrit au P. Ricci. — On l’envoie cher¬ cher. — Mort du P. Goes. — Son compagnon arrive à Péking, puis retourno aux Indes. — V. Mort du P. Soérius. — Carac¬ tere des lettrés chinois — Ledocteur Paul.—Mission deSchang- Hai. — Influence et travaux du P. Ricci. —VI. Mort de Matthieu Ricci. — Ses funérailles. — Concession d’un terrain pour la se¬ pulture du P. Ricci. — Opposition des bonzes. — Éloge du P. icci. CHAPITRE VI. I. Question des rites. — Deux écoles. — Consequences de ces dis¬ cussions — H. Conversions éclatantes parmi les lettrés. — Les docteurs Léon et Michel. — Mission de Han-Tcheou-Fou. — III. Violentepersécution. — Mémoire centre les chrétiens.—Apo¬ logies par les docteurs chrétiens. — Edit contre le christia- 453 Papes. 160 209
  • TABLE WES MAT1KRES. 'iãk iiisnie. — Courage des néophytes. — Empoison nement, flagel- lations et tortures. — Mort de deux néophytes. — Mission- naires enfermes dans des cages. —Nouveaux ótablissements. — IV. Anciennes missions au Thibet et en Tartarie. — Le P. d’An- drada part, on 1624, pour le Thibet. — Montagnes. —Avalan¬ ches de neige. — Pagode de Badid. — Fables des lamas. — Halte dans la vallée de Mana. — Le roi de Srinagar veut faire arrêter d’Andrada. — V. Affreux voyage du P. d’Andrada. — Immense mer de neige. — D’Andrada rebrousse cbemin. — Réunion à la earavane. — VI. Arrivée au Thibet. — Le roi de Caparangue. — Décret en faveur des missionnair&s. — VII. Départ de d'An- drada pour les Indes. — Retour au Thibet. — Détails sur les Thibótains. — Le roi veut se faire Chrétien. — Opposition des lamas. — Discussion religieuse. — Défaut de renseignements sur cette mission. —Conjectures d’après les historiens tartares. ÇHÀPITRE VII. I. Caractère révolutionnaire des Chinois. — Sociótés secrétes. — Insurrection de la secte du nenuphar blanc. — Édit contre ' les sociétés secrétes. — Chrétiens persécutés. — Mémoire en leur faveur. — Chute du premier ministre. — Le docteur Paul. — II. Les Tartares mantcbous attaquent l'Empire. — Leur chef jure d’exterminer Ia dynastio des Ming. — Premiers succèsdes Tar¬ tares. — Mort de 1’empereur Wang-Lió. — Curieuse requéte des chrétiens. — Les jésuites appelós à Peking pour fondre des canons. — III. Découvertedu monument de Si-ngan-Fou. — Témoignage du P. Semedo. — Progrès des conversions. — Sin- córité et piété des néophytes. — Belle condnite d’un général chrétien. — IV. Mort du docteur Léon. — Détails biographi- ques sur cet illustre chrétien. — V. Le docteur Paul, pre - mier ministre. — II favorise les chrétiens. — 11 fait donner aux jésuites la charge de réformer le calendrier. — Les PP. Schall et Uho arrivent á Péking. — Ils sont places à Ia téte du Bureau de la littérature céleste. — Mort du docteur Paul. — Misére et abjection de ses descendants CHAPITRE VIII. I. Lo P. Schall fabrique unclavecin pour 1’empereur. — Lechristia- nisme dans le harem impérial. — Les Tartares appelés au sc- cours del’empire, — Le P. Schall ótablit une fonderie de ca- 252 303
  • TABLE DES MAT1ERES. Page». aons. — Reconnaissance de I’empereur. — II. Progres de I’insurrection. — Ly-Koung, chef des rebelles. — Ii attaque Peking. — Mort tragique de l’empereur. — Caractere de ce prince. — Les insurgés à Péking, — Adam SchaU devant le tri¬ bunal revolutionnaire. — III. Premier acte du gouvernement de Ly-Koung. — Adhesions des lettrés et des magistrats. — IV, HéroYsme du general Ou-San-KouY et de son pére. — Ou- San-Kouijured’e\ terminer Ly-Koung. — II appelle les Tartares. — Déroute des insurgés. — Horrible incendie h Péking. — La mission catholique estsauvée. — Dévouement du P. Schall. — V. Les Mantchous maitres de la capitale.—Caractere de leur po¬ litique. — Kequéte duP. Schall. — II est nommé president du bureau des mathematiques. — Astronomes ofliciels. — VI. Les Mantchous favorisent les missionnaires. — Le P. Martini et un i’hef tartare. — Le tyran Tchang-Hien ravage et dépeuple le Sse-Tchouen. — Aventures des PP. Buglio et Magalhans. — Le P. Schall à Peking.. 347 CHAJHTRE IX. I. Légende sur 1’origine des Tartares mantchous. — Le P. Schall et le roi des Coréens. — 11. Folie entreprise du régent de l’em- pire. — Ama- Wangécoute les conseils du P. Schall.— Influence dece célebre missionnaire. — III. Les prétendants de 1’ancienne dynastie. — Leur sympathie pour le christianisme. —Divisions entre les prétendants chinois.— 11s sont detraits par Ama- Wang.— Mort de cet illustre Tartare. — IV. Majorité du jeune empereur. — Requétes du P. Schall. — Ses conseils a l’empereur. — V. Intimité entre le P. Schall et 1’empereur. — Chun-Tchó aime et favorise le christianisme. — Progrès des missionnaires. — VI. Construction d'une belle église à Péking. — Ferveur des chrétiens. — Associations religieuses. — VII. Titres accor- dés par l’empereur au P. Schall et à ses ancétres. — VIII. Ma- ladie de Chun-Tché. — Exhortations du P. Schall. — Mort de I’empereur. — Ses funérailles
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