LE CHRISTIANISME EN CHINE EN TARTARIE ET AU THIBET
OUVRAGE8 DD MÊME AUTEUR. SOUVENIRS D’UN VOYAGE DAIS LA TARTAIE, LE THIBET ET LA CBIIE PENDANT LES ANNÉES 1844-, 1845 ET 1846 PAR M. IIITC Anclen misslonnaire apostolique cn Chine. 2 VOL. IN-8u, 12 FR. —LE MF.MF. OUVRACE, 2 VOL. IN-12, 7 FR. L’EMPIRE CHINOIS FAISANT SUITE A L’OCVRAGE 1NTITULÉ SOUVENIRS D’UN VOYAGE DANS LA TARTARIE ET LE THIBET PAR M. IIUC Ancien missionnairc apoatolique en Chine. OUVRACE COURONNÉ TAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE 2 ml. gr. in-8°, imprimes à l imprimerie irapériale, aiec une carie. 16 (r. LE MÊME OUTRAGE, 2C EDIT., 2 VOL. IN-8fc, AVF.C UNE CARTE, 12 FR. TYFOCRAPHIK DE II. FIRMIN DIDOT. — MESNII. (EURE).
EN CHINE EN TARTARIE ET AU THIRET PAR M. HUC Ancicit miuionnaire npo.itoliqae en Chine. ^'-rõhi t(T^ 'íXZ-ri r/ 6S^ ^ri'i ■ f ~/ -ST-rCV-r-/» Oh! qu’il est difficile de cooverlir las homnies! (l.es V2 articles de rEnsrignemciit de Rouddli».) tome second """" A*■'«•ao» oh oap dí n»ii.|»íll9 D* LA BíjUSTir TARTARK-MA*TCH ' PARIS _ GAUME FHÈRES, LIBRAIRES-ÉD1TEURS *[0 RUE CASSETTE, 1 1857 L'auteur et lediteur ** féscrvent le droit de traduction et de reproduction à Ictrnnger.
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LE CHRIST! A.NISME KN CHINE, EN TARTARIE ET AU THIRET. CHAP1TRE PREMIER. Espérance. _ Établissement portugais sur la còte do ’remières conquêtes des Portugais racontées par un — 1\. Les Portugais vont à la dérouverte du Catay de Marco-Polo. — Ils abordent à Canton. — Ambassade de Thomas Pires á Peking. — Deplorable issue de cette entreprise. —V. Fran¬ cois-Xavier prend la résolution d’aller évangéliser les Chinois. — Apivs de nombreuses contrariétés, il arrive á 1’ile de Saneian. — M»rt de saint François-Xavier en vue de la Chine. — VI. Gaspard de la Croix, premier missionnaire qui pónétredans 1’Empire Célesfe. — Helations eommerciales des Portugais avec les Chinois. — Établisse- nienl de Macao. - Le P. Roger. — Le P. Matthieu Ricci. — Premiere mission dans la province de Kouang-Si. I. Le.s missions calholiques flu moven Age, don I nous avons essayé d esquisser le tableau, n’eurent pas tous les résultats qu onétait peut-être en droit d’attendre, après les etíorts si persévérants des nombreux mis- sionnaires qui ne cessèrent à cette époque d’évan- géliser les populations de 1’extréme Orient. f,es chré- T. II. i
2 DÉCOUVERTE DE LA CHINE tientés fondées au prix d’immenses sacrifices par les religieux des ordres de Saint-François et de Sainl-Do- minique, assez florissantes dès 1’origine, ue jetèrent jamais sur ce sol ingrat des racines profondes et eapables de résister aux persecutions. Ces peuples, aux yeux desquels la lumière de 1’Évangile avait un ins¬ tant brillé de tout sou éclat, retombèrent bientôt dans leurs ténèbres et s’égarèrent encore loindu sender qui mèue a Dieu, c’est-à-direà la vérité et àla vie. Cepen- dant, il taut le reconnaítre, les nombreuses tentatives de propagande -religieuse, les constants efforts de 1’Églisepourconvertiretciviliser las nations paíennes, eurent des résultats qui peut-étre n’ont pas été assez remarqués. Les travaux des missionnaires contribuè- rent puissamment à préparer les prodigieux dévelop- pemenlsde la civilisation européenne, et laissèrent en mêmo temps dans 1’extréme Orient de curieux sou¬ venirs de la prédication catholique. Les peuples de la haute Asie étaient demeurés pen¬ dant de longs siècles complement inconnus à 1’Occi- dent. Le monde romain ne soupçonnait pas même qu’il existàt au fond de cet Orient mystérieux un empire immense, semé de grandes et riches cités, avec d’in- nombrables habitants tròs-avancés dans les arts, I industrie, 1’agriculture et le commerce. Ainsi, deux systèmos de civilisation s’étaient établis aux deux exlrémités de I’ancieu continent; ils avaient grandi et s’étaient développés depuis des siècles sans com¬ munication, saus influence mutuelle. Cliacun exploi- tait et faisait vatoir son propre fonds. Mais voilà que tout à coup des guerres gigantesques, inouies, mettent eu contact ces deux grands corps. L’expansion prodi-
PAR LES VAVÍGA.TEURS EOKTEGAIS. 3 gieuse des races tartares fait déborder les vieilles civi¬ lisations de I’Asie vers 1’Occident, en même temps que les croisades vont communiquer à 1’Orient les idées nouvelles qui fermentent en Europe. II y eut alors une môlée incroyable; des communi¬ cations de tout genre s’établirent entre les descendants de Sem et ceux de Japhet, entre ces enfants d’une môme famille qui avaient vécu si longlemps séparés. On fit de part et. d’autre de nombreuses tentatives d’ailiance et de fusion. Vingt ambassades furent en- voyées par les Tartares en Italie, en Espagne, en 1*rance, en Angleterre. De leur côté, les princes chré- tiens, les papes surtout, lirent partir pour les États du grand khan des légations et des missionnaires. Les correspondances furent longlemps très-actives... et, chose singulière! il ne tint pas aux Tartares qu’une coalition cimentée entre eux et les croisés ne ruinàt pour toujours la puissance de I’islam en Europe et en Asie. Les rapports officiels et los entrevues solennelles des ambassades ne furent pas les seules occasions qui mirent en communication des peuples jusque-Ià étrangers les uns aux autres. II y eut des rapproche¬ ments plus obscurs et peut-être plus efficaces; ce fu¬ rent comme des courants, des infiltrations cachées qui s établirent par les voyages d’uue foule de particu- liers, entrainés aux deux extrémités du monde, à la suite des envoyés et des armées. On vit des Mongols a Home, à Paris, à Avignon, à Londres, à Barcelona et dans plusieurs autres villes importantes de I’Europe. Les Francs, comme on disail à cette époque , se trou- verent transportés à d’immenses distances des lieux qui
uécou verte i>e i.a chine lesavaientvusnaitre. lls Iraversaient courageusement 1’Asie entière pour s’acquitter des missions diploma- tiques qui leur étaient confiées , et pour prêcher l’É- vangile aux infidèles. On sail que les envoyés du souverain pontife avaienl ordre, en remission deleurs péchés, d’observer les moeurs et la manière de vivre des peuples lointains qu’ils allaient visiter. Une telle recommandation ne pouvait manquer d’amener une foule d’observations capables dc favoriser les pro- grès de 1’Europe. Au moyen âge, les arts et Pindustrie avaient tout à gagner à la fréquentation des nations orientales. Nous avons cité et analysé les voyages de Rubruk, de Plan-Carpin, de Marco-Polo, d’Odéric de Frioul et de quelques autres. Mais, à cette époque, on était bien plus en état d’exécuter des courses lointaines que d’en écrire les relations. Aussi le plus grand nombre de ces intrépides voyageurs sont tombés dans 1’oubli; car ils ne nous ont pas laissé Phistoire de leurs cu- rieuses pérégrinations. Cependant, les observations qu’ils purent faire dans les pays élrangers ne furent pas perdues. Do retour dans leur patrie, ils racon- tèrent les choses merveilleuses qu’ils avaient vues : leurs récits étaient sans doute enrichis de quelques exagérations; les objets n’avaient pu manquer de grossir un peu à leurs yeuxétonnés ; mais ils durent, malgré cela, rapporter une foule de renseignements exacts et utiles. Ils déposèrent en France, en Alle- magne, en Ualie , dans les monastères, dans les cha¬ teaux, et jusque dans les derniers rangsde la soeiété, des seraences précieuses qui devaienl germer plus tard. Aussi, pendant que les idées et les arts de l’EJõ-
o PAR LES NAV1GATECRS PORTUGAIS. ro|)e allaient étonner les Asiatiques, les connaissances el ’es pi'oduits de 1’Asie venaient, en échange , se manifestei1 à I’Europe surprise etémerveillée. La boussole, la poudre à canon et 1’imprimerie, ces b ois grandes découvertesqui ont donné une si grande impulsion n la civilisation européenne, sont le ré- sultat des rapports que les missions établirent entre 1’Occident et 1’Orient. La polarité de Faimanl avail été reconnue et mise en oeuvre à la Chine dès les temps les plus reculés. Lorsque les missionnaires navi- guaient le long des còtes et sur les grands lacs de I Empire, ils remarquaient certainement à bord des jonques chinoises une petite boite avec une aiguille aimantée et appelée Ting-nan- Tchen, c’est-à-dire aiguille qui fixe le sud. Les matins s’en servent pour s’orienter. II y a -4406 ans, disent les livres chinois, qu’un héros y eut recours pour reconnattre la route du midi, au milieu des ténèbres dont un mauvais génie I avait environné. Ce récit n’est qu’une fable, mais une fable ancienne est en pareil cas une excel- lenteautorité. Les mômes missionnaires avaientdíWoir ilans les armées tartares et chinoises ces machines terribles, nommées ho-pao, ou canons à feu, quilan- çaient, au moyen de poudres inflammables, despierres et des boulets contre les fortifications des villes. Le savant P. Gaubil décrivant, d’apres les historiens chinois , le siége de Kai-Fong-Fou, au commencement du treizième siècle, s’exprime ainsi (1) : « .... On avail dans la ville des pao à feu qui jetaient des I tidubil, JHstoire de la dynaslie (les Mongols, tine de ihisloire ehinoise: Paris. 1739, p. 71,
g DE'COCVKRTK l)E IA CHINE « pieces de fer en forme de ventouse. Cette ventouse « était remplie de poudre; quand ou y roettait le teu, « cela faisait un bruit semblable à celuid un lonneile « et s’entendail de cent ly (10 lieuesV L endroit oú « elle tom bait se trouvait brúlé. Si ce feu atteignait « les cuirasses de fer, il les perçait de part en part. « Quand les Mongols se furent logés au pied de la « muraille pour la saper, ilsse tenaieut à couverl dans « des tanièies creusóes sous terre, et de dessus les « murailles on ne pouvait leur nuire. Les assiégés , « pour les dóloger, attachaieut de ces ventouses à « des chaines de fer, et les faisaient desceudre du « haut des murailles. Quand elles parvenaient ou dans « les fossés, ou dans les chambres souterrames, elles « prenaientfeu par une mèche et désolaient les assié- « geants. Ces ventouses de fer et les hallebardes à « poudre et volantes qu’on jetait étaient ce que les « Mongolscraignaient le plus (i). » Les Occidentaux, transports au fond del’Asie, ne durent pas êtremoins frappés des bibliothèques des Chinois que de leur ar- tillerie. Quêl étonnement à la vue de ces livres im¬ prints avec tant de rapidité, de nelteté et d’élégauce, au moyen de planches en bois, sur un papiei souple et soyeux! La premiere éditiondes livres elassiques pa- n’ai pas osé traduire par canon le caraetère pao. 11 est joint au . .ir,, i,n feu et je ne sais pas bien si c’etait un canon comme les nôtres. De même je n’oserais assurer que les boulets dont il est parlé se jetaient comine on fait aujourd hui. . , . Pour ce qui tegarde les pieces de fer eu forme de ventouses, je na. aussi osé mettre le mot bombe. 11 est certain que les Chino.s ont 1 u- ,aee de la poudre depuis plus de 1,000 ans, et jusqu a çe temps-ci on ne voit pas trop l’usage qu’iU en faisaient dans les sieges. (Notedu P. Gaubil.)
PAR LtS NAV1GATKURS PORTUGA1S. 7 rul àla Chine en9o8, cinq centsansavant Gutlenberg. Les missionuaires avaient sans doute élé occupés plus d’uue l'ois dans leurs couvents à fabriquer péni- blement des copies de livres; et les imprimeries chi- noises, avec leurs procédés si simples, durent fixer leur attention d’une manière toute particulièro. Les missionnaires trouvèrent encore en Chine les soieries, les porcelaines, les cartes à jouer, les lunettes et une foule d’autres produits des arts et de l’induslrie ignores en Europe. 11s en portèrent les notions en Occident, et dès lors, ditAbel Rémusat(l), on com- mença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea à étudier les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui I’ha- bitaient; et il fut rnôrne question d’établir une chaire de langue tartare dans 1’université de Paris. Le monde sembla s’ouvrir du còté de l’Orient; la géo- graphie fit un pas immense; l’ardeur pour les décou- vertes devint la forme nouvelle que revêtit le ca¬ ractere aventureux des Européens. L’idée d’un autre hémisphère cessa, quand le nòtre fut mieux connu, de se presenter à l’esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance; et ce fut en allant à la recherche du Zipangou (2) de Marco-Polo que Christophe Colomb découvrit le nouveau monde. L’usage de la boussole, l’imprimerie sléréotype, la gravure en bois, l’artiilerie, cesprécieuses découvértes étaient toutes à la disposition des Asiatiques longtemps (1) Melanges asiatiques, t. I. p. 411. (V Le Zipangou de Marco-Polo est le Japon, que les Chinois nomment .le-Pan-Kouo, c’est-a-dire rovaume de Je-Pan ( Japon).
O DKCOUVKKTK UK LA CHINK avanl 1’époque oú eiles se inontrèrent en Europe 1 i propagation de la foi chrétienne s’organise. Les mis¬ sion uaires s’acheininont en grand nombre vers I’Asie Les communications s elablissent; eiles se prolongenf pendant un siècle et demi, et, un autre siècle à peine ecoulé, (outes ces inventions se trouvent connues en Europe. Leur source est enveloppée de nuages. Le pays oíi eiles se montrent, les homines qui‘ les onl produ.tes, sont également un sujet de doules; ce ne sont pas les contréeséclairéesqui en sont le théâtre- ce ne sont point des savants qui en sont les auteurs • des gensdu peuple, des artisans obscurs, font coup sur coup briber ces lumières inattendues. La plupari de ces inventions se présentenl d’abord dans l’état d’enlance oú les ont laissées les Asiatiques ; les unes sont immédiatemenl mises en pratique, d’autres de- meurent quelque temps enveloppées dans une obs- cunto qui nous dérobe leur marche, et sont prises a leur apparition pour des découvertes nouvelles. Ioutes, bientôt perfectionnées et commes fécondées pai- le géme des Européens, agissenl ensemble et couimuniquentun prodigieux essor à 1’intelligence hu- maine (i). Ces grandes découvertes, donl ia civilisation mo- derne recueille les fruits doivent eu loule justice, etre attnbuees, pour la plupart, aux religieux du moyen àge. Le catholique aime à voir, avanl tout, <) Lefemeux moine anglais ltoger Bacon, Imventeur de la noudiv a canon, vivait à la mêmeépoque que Rubruk. íl en parle dan- L n,. t*i. rzt,,v“ m * m'“re««»®ac°n.... i;
PAR LKS NAVIGATEIKS P0KTUGA1S. 9 dans les missionnaires des apòtres qui s’en vont, la croix a la main, prêchant 1’Évangile aux infidèles, supportant avec joie les privations et les souffrances de leur laborieux ministère, pourvu qu’ils puissenl ga- »ner des àmes à Jésus-Chrisl. Ce zèle ardent pour la propagation de la foi touche peu, il faut en convenir, les homines indifférents, ceux qui sont accoutumés a compter pour rien les intérêts religieux; cependanl on est forcé de reconnaltre que les missionnaires ont clé, par lepassécommeaujourd’hui, les agents les plus utiles à la civilisation ; et, à défaut de sympathie chré- tienne pour les prédicateurs de 1’Évangile, on devrait peul-étre réserver aux propagateurs des idées el des progrès un peu d’admiration elde reconnaissance. 11. Nous avons dit que les missionnaires avaient laissé au fond de I’Asie des traces profondes de lour apos- tolat. Le bouddhisme réformé, établi au Thibet sous la suprérae direction du grand lama, a vivemenl excilé la curiosité des Européens. Les premiers missionnaires qui cn eurent connaissance au dix-septième siècle, ne lurent pas peu surpris de retrouver au centre de I’Asie de* monastèresnombreux, des processions solennelles, des pèlerinages, des fétes religieuses, une cour pon- lificale, des colléges de lamas supérieurs, élisant leur ' *let souverain ecclésiastique et père spirituel des Thi- mtains et desTartares; en un mot, une organisation assez semblable à celle de I’Eglise romaine. Ces re-
dkcouvekte he la chine 10 ligieux, pleins de bonne foi etde sincérité, nesongè- rent pas inèmeà dissimulor des rapports si singuliers. 11s les exposèrent avec simplicilé, se bornanl à consi- dérer I’institutiou lamaique comme une sorte de christianisme dégénéré; et les traits qui les avaienl frappés, com me aulant de vestiges dn séjour que les socles syriennes avaient fait autrefois dans ces contrées. Cependant, les philosophes anti-chreliens, Voltaire , Volney, baillv et plusieurs antres, s’emparerent avec ompressement deces analogies, qui étaientà leurs yeux une précieuse découverto. On affirma d’abord au noin de la science que les hommes, avec leurs idiomes, leurs arts et leurs croyances religieuses, descendaient origi- nairement des montagnes du Thibet; que c’était là le berceau des sciences et des religions, qui s étaient en- suite comine écoulées successivement du Thibet dans la Chine, dans l’lnde, dans 1’Égypte et enfin en Eu¬ rope (1). Ce premier point établi au moyen de beau- coup d’audace et dun peu d’erudition superficielle et niensongère, on parla avec une sorte de mystère du bouddhisrne et du grand lama; on publia sur la hiérarchie lamaique une foule de dissertations accom- pagnées de cerlaines réticences en apparence béné- voles, mais porfides au fond; et, comme dans un siècle de lumières il n’éiait pas permis de tonirla vé- rité sous le boisseau, on proclama hardiment que le christianisme procédait du bouddhisrne thibétain, et que le culte cathoiique avait été calqué sur les pra¬ tiques lamaiques. Or il est facile de se convaincre que c’esl précisément tout le contraire qui est arrivé. (l) Voir à ce sujet les opinions des philosophes dans les Voyuges de Thnmberg, t. II, p. 166 et 313, édit. in-4°. ‘
J>AK l.KS NAVIGATEUKS P0RTUGA1S. 11 Voltaire et ses partisans oubliaient dans leurs as¬ sertions une chose assez importante, c’était de fixer Fópoque de 1’institution du lamaisme. Selon Voltaire, il est certain que la partie du Thibet ou règne le grand lama était enclavée dans 1’empire mongol, et que le pontile ne tut point inquiété par I chinguiz- Khan. II y a dans une telle affirmation ignorance ou mauvaise foi, car le grand lama n’existait pas encore du temps de Tchinguiz-Khan, il ne fut institué que par ses successeurs. Koubilai-Khan, après avoir soumis la Chine, avait adopté, comme nous 1’avons déjà dit, le bouddhisme, dont la doctrine avait fail des progrès considérables parmi les tribos tartares. Dans 1’annóe 1261, il éleva à la dignité de chef de cette religion do son empire un religieux bouddhiste nomrné Mati, mais plus connu sous le litre de Pakbo Lama, ou suprême lama. II était originaire du Ihibet, et s était acquis les bonnes graces et la confiance de Koubilai, (jui, en lui conférant ce suprème sacerdoce, 1’investit de la puissance temporelle dans le Ihibet, avec le litre de « roi de la grande et prócieuse loi, » et celui « d’instituteur de l’Empire. » Telle fut 1’origine des grands lamas du Thibet. II ne serait pas impossible que 1’empereur lartare, qui avait eu des relations frequentes avec les missionnaires chréliens, ait voulu créer une institution religieuse sur le modelo de la hiérarchie calholique, dont il devait avoir une connais- sance assez exacte. Depuis plusieurs siècles le Thibet ne formait plus une monarchic, et les nombreuses tri— bus de ces contrées obéissaient à des chefs ditférents- Pour mieux établir sa domination sur ce pays, Kou¬ bilai le divisa en provinces, dont les gouverneurs ec-
12 HÉCOOVEKTE 1)E LA CHINE clésiastiques furent subordonnés à 1’autorité du sou- verain pontife qu’il venait de créer. Cent ans plus lard, le lamaísme subit des change- ments imporlanls; il donna àson culte la forme exté- rieure qu’on lui voit encore aujourd’hui et qni pré- sento des analogies si frappantes avec la lilurgie ca- tholique. La réforme lamaíque prit naissance dans la contrée d’Amdo, au sud du Koukou-Noor, oú nous avons séjourné durant six mois, lors de notre voyage au Thibet, en 1845. Ce pays, habité par les Si-Fans, esl d’un aspect triste et sauvage. L’oeil ne découvre de lous côtés que des montagnes d’ocre rouge ou jaune, presque sans végétation, et sillonnées en tous sens par de profonds ravins. Cependant, au milieu de ce sol stérile et désolé on rencontre quelquefois des vallées assez abondantes en pâturages, oú les tribus nómades conduisent leurs troupeaux. Void la curieuse légende que nous avons recueillie sur les lieux mémes au sujet du réformateur du lamaísme (1). Vérs le milieu du quatorzième siècle de notre ère, un pasteur de la contrée d’Amdo, nommé Lombo- Moke, avait dressé sa tente uoire au pied d’une mon- tagne, tout près de l’ouverture d’un large ravin, au fond duquel serpentait sur un lit rocailleux un ruisseau assez abondant. Lombo-Moke partageait avec son épouse Chingtsa-Tsio les soins de la vie pastorale. 1 ls ne possédaient pas de nombreux trou- paux: une vingtaine de chèvres et queiques yaks ou (l) Ln plupart. do cos details ont été dójà publiás dans le tome second do notre Voyage au Thibet. Les conséquences que nous en tirons acquié- rent encore une plus grande evidence après les documents hisloriques que nous venons d’exposor.
13 PAR LBS NAVltiATRtJRS P0RTUGA1S. bond's a long |>oiI étaient loule leur richesse. Depuis plusieurs années ils vivaient seuls et sans enfanls au sein de cetle solitude sauvage. Lombo-Moke con- duisait les bestiaux dans les pâturages d’alentour, pendant que Chingtsa-Tsio, seule dans la tente, s’oc- cupaità préparerleslaitages, ouà tisser, selon l’usage femmes d’Amdo, une toile grossière avec les longs poils des yaks. I n jour, Chingtsa-Tsio étant descendue au fond du ravin pour puiscr de l’eau, éprouva un vertige, et tomba sans connaissance sur une large pierre oil étaient gravés quelques caractères en Fhonneur de Bouddha. Quand Chingtsa-Tsio se releva, elle res- scnlit une giande douleur au côté, et comprit que cette chute l’avait rendue féconde. Dans 1’année de la Poule de feu (1357 ), neuf mois après cet événe- ment mystérieux, elle mil au monde un enfant que Lombo-Moke appela Tsong-Kaba, du nom de la mon- tagne au pied de laquelle il avait planté sa tente de- puis plusieurs années. Cet enfant merveilleux avait en naissant une barbe blanche, et portait sur sa ligure une majesté extraordinaire. Ses manières n avaient rien de puéril. Dès qu’il vil le jour, il fut capable de s’exprimer avec clarté el précision, dans la langue d’Amdo. Il parlait peu, mais ses paroles renfermaient toujours un sens profond touchant la nature des ôtres et la destinée de I’homme. ^ ' a§e lro*s ans, Tsong-Kaba résolut de renoncer 1 monde et d embrasser la vie religieuse. Chinglsa- ">, pleine de respect pour le saint projet de son fils, U' 'afa elle-môme la tóte, et jeta sa belle et longue chevelure à 1’entrée de la tente. De ces cli^eux na-
14 UÉCOUVKRTE 1>K LA CHINK quit spontanément im arbro dont le bois répaudail un parfum exquis, et dout chaque feuille portait, gravé sur sou disque, un caractere de Ia langue sacrée du Thibet(l). Dès lors Tsong-Kaba vécut dans une si grande retrai te, qu’il fuyait méme jusqu’à la présence de ses parents. II se retirait au sommet des montagnes les plus sauvages, au sein des plus profonds ravins, et passait les jours et les nuits dans la prière et la contemplation des clioses éternelles; ses jei'ines élaient longs et frequents. II respectait la vie des plus pelits insectes, et s’interdisait rigourousement 1’usage de toute espèce de viande. Pendant que Tsong-Kaba s’occupait ainsi à purifier son cceur par 1’assiduité à la prière et les pratiques d’une vie austère, un lama, venu des contrées les plus reculées de 1’Occideul, passa par hasard dans le pays d’Amdo, et reçut 1’hospitalité sous la tente de Lombo-Moke. Tsong-Kaba, émerveillé de la science et de la sainteté de 1’étranger, se prosterna à ses pieds et lo conjura de lui servir de maitre. Les traditions lamaiques rapportent que ce lama des contrées occi¬ dentals était remarquable non-seulement par sa doc¬ trine, dont laprofondeur était insondable, mais encore par 1’étrangeté de sa figure. On remarqnait surtoul son grand nez, et ses yeux qui brillaient comme d’un feu surnaturel. L’étrangerétantégalement frappé des qualités merveilleuses de Tsong-Kaba, ne balança point à le prendre pour son disciple. II se fixa done dans le pays d’Amdo, ou il ne vécut que quelques (l) Voir ce que nous avons dit sur cet arbre dans le Voyage an Thibet. t. II, p. 114^
PAR UBS NAVIGATKURS POKTCGAIS. 15 années. Après avoir iaitié son disciple a toutes les doctrines admises par les saints les plus renomiués de l’Occident, il s’endormit sur une pierre, au sommet d’une roontagne, et ses yeux ne se rouvrirent plus. Tsong-Kaba, privé des leçons du saint étranger, n’en devint que plus avide d’instruction religieuse. II ne tarda point à prendre la résolution d’abandonner sa tribu, etde s’en aller jusqu’au fond de 1’Qccident puiser à la veritable, source les purs enseigoeraenls de la doctrine. II partit un bâton a la main, seul et saus guide, mais le coeur plein d’un courage surhu- main. II descendit d’abord directement vers le sud, et parvint, après delongues et pénibles courses, jus- qu’aux frontières de la province du Yun-Nan, tout à fait à 1’extrémité de l’empire chinois. Là, au lieu de suivre la même direction, il remonta vers le nord- ouest, en longeant les bords du grand fleuve Yarou- Dsangbo. Ilarriva eniindevant la capitate du Thibet; et commo il se disposait à continuer sa route, un Lha (esprit), tout resplendissant de lumière, 1’arrôta et lui défendit d’aller plus loin. —O Tsong-Kaba, lui dit-il, toutes ces vastes contrées appartiennent au grand empire qui t’a été accordé. C’est ici que tu dois pro- mulguerles riles et lesprières. C’est ici que s’accom- plira la dernière évolution de ta vie immortelle. — Tsong-Kaba, docile à cede voix surnaturelle, enlra dans lepays des esprits (Lha-ssa), et choisit une pauvre demeure dans le quartier le plus solitaire de la ville. Lo religieux de la tribu d’Amdo ne tarda point à s’attacher des disciples. Bientôt sa doctrine nouvelle et les rites inconnus qu’il introduisait dans les céré- monieslamaiques, ne manquèrent pas de causer quel-
16 DRCOUVERTE »E I.A CHINE quo agitation. Enfin Tsoug-Kaba seposa hardiment comme réformateur, et se mit à déclarer la guerre à l’ancien culte. Ses partisans augmentèrent de jour en jour, et furent noiumés lamas à bonnet jaune, par op¬ position aux lamas à bonnet rouge, qui défendaienl l’ancien système. Le Chakdja, Bouddlia vivant et chef de la hiérarchie lamaíque, se préoccupa de cette nouvelle secte, qui introduisait la confusion dans les cérémonies religieuses. II manda en sa presence Tsong-Kaba, afin de s’assurer si sa science ctait aussi merveilleuse et aussi profonde que le prétendaient ses partisans. Le réformateur dédaigna de se rendre à cette invitation. Représentant d’un système religieux qui devait remplacer l’ancien, ce n’etait pas Ini qui devait faire acte de soumission. Cependant la secte des bonnets-jaunes devenaif dominante, et les hommages de la multitude selou r- naient vers Tsong-Kaba. LeBouddha Chakdja, voyanl son autorité décliner, prit le parti d’aller trouver le petit lama de la petite province d’Amdo; car c’est ainsi que, par mépris, il appelait le réformateur des rites. II espérait dans cette entrevue entrer en dis¬ cussion avec son adversaire et faire triompher l’an- cienne doctrine. II s’y rendit avec grand appareil et entouré de tous les atlribuls de sa suprématie reli- gieuse. En entrant dans la modeste cellule de Tsong- Kaba, son grand bonnet rouge heurta le haut de la porte et tomba à terre. Cet accident fut regardé par les religieux et par le peuple comme un signe du triomphe du bonnet jaune. Le réformateur était assis sur un coussin, les jambescroisées, el ne parut pas faire attention à 1’entrée du Chakdja. llnese leva pas pour
PAR LES NAVIGATEURS PORTCGAIS. 17 le recevoir et continua à dérouler gravement entre les doigts les grains de sou chapelet. Le Chakdja, sans s émouvoir ni de la chute de son bonnet ni du troid accueil qu’on lui faisait, enlra brusquement en discussion. II lit un pompeux cloge desrites ancicns, et étala tous les droits qu il avail à la prééminence. Tsong- Kaba, sans lever les yeux, l’interrompit en ces ler- mes : — Rends la liberté, cruel que tu es, rends la liberlé à celte pauvre créature que lu tords enlre tes doigts... J’entends d’ici ses gémissements et j’en ai le coeur navré de douleur. — Le Chakdja, tout en prô- nant son propre mérite, avait en effel saisi sous ses habits un insecte dont la piqure 1’importunait, el an inepris de la doctrine de la métempsycose, qui or- donne de respecter la vie de tous lesêtres, il cherchait à lecraser dans ses doigts. Ne sachant que répondre aux sévèrés paroles de Tsong-Kaba, il se prosterna à ses pieds et reconnut sa suprématie. Dès ce moment les réformes proposées [tar Tsong- Kaba ne trouvèreut plus d’obstacles; el les furent adoptées dans tout le Thibet, et dans la suite elles s’elablirent insensiblement dans les divers rovaumes de la Tartarie. Pour peu qu’on examine les réformes et les innova¬ tions introduites par Tsong-Kaba dans le culte la- mai'que, on ne peut s’empôcher d’être frappé de leur rapport avec le catholicisme. Nous avons déjà parlé du gouvernement du grand lama, qui présente de sin- gulières analogies avec celui des États pontificaux. Durant noire séjour parmi les bouddhistes du Thibet nous avons remarqué en outre la crosse, la mitre, la dalmatique, la chape on pluvial, que les lamas T II. ^
18 IíÍÇQUVRRTK HE I.A CHINK supérieurs portent en voyage ou lorsqu’ilsfonlquelque céréraonie hors du templo; I’office à doux choeurs, la psalmodie, les exorcismes, Tencensoir soulenu par cinq chaines, et pouvant s’ouvrir et se former à vo- lonté; les bcnédictions données par les lamas en éten- dant la main droite sur la tète des fidèles, le chapelet, le célibat occlésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, les je&nes, les processious, les lita¬ nies, 1’eau bénite, et une foule enfin d’autres parli- cularités liturgiques en usage chez les bouddhistes comme chez nous. Tons ces rapports sont évidemment d’origine chrétienne. A 1’époque oii les patriarches bouddhistes s’établi- rent dans le Thibet, toutes les contrées de la haute Asie étaient remplies de ehrétiens. Nous avons vu que les missionnaires catholiques avaient fondé de nom- breuses el florissantes missions en Chine, en Tartarie, dans le Turkestan et jusque parmi les tribus nómades du Thibet, qui- furent évangélisées par Odéric de Frioul. Les religieux portaient avec eux, dans leurs courses apostoliques, des ornemenls d’église. Ils célébraienl les cérémonies de la religion devant les princes mon- gols. Ceux-ci lour donnaient asile dans leurs tentes, permettaient qu’on élevàt des chapelles jusque dans I’enceinte de lours palais, et purent ainsi admirer le pompeux appareil du culte chrétien. II esl constant, d’autre part, que les envoyés des conquérants mongols visitòrent plusieurs fois la capitale du monde chrétien, et assistèrent au second concilo occuméniquede Lyon, en 1274. Ces barbares durenl être singulièrement frappés de Téclat du culte eatholique, et ils en empor- tèrent dans leurs deserts des souvenirs ineffaçables.
19 par Uis KAViGATELRi BQaiUUAIS. C es( au milieu de ces circonstances que fut fondé au Thibet le nouveau siége des patriarclies bouddhistes. Doit-ou s’etonner qu’intéressés à augmeuter le nombre de leurs sectateurs, el occupés dans ce but à donner plus de magnificence à leur culle, ils se soient ap- proprió quelques usages liturgiques, quelques-unes de ces pompes chréliennes qui attiraient la foule; qu’ils aienl iutroduit même dans leur organisation et leur hiérarchie quelque chose de ces institutions de l’Occi- denl quo les missionnaires leur faisaient connaitre, et que les circonstances les disposaient à imiter? Celle légende de Tsong-Kaba, que nous avons re- cueilhe sur le lieu même de sa naissance, et de la bouche de plusieurs lamas, n’est-elle pas aussi une pieu\e frappante de 1 emprunt fait au christianisme par la réforme bouddhique ? Après avoir élagué tout le merveilleux qui a été ajouté à ce récit par l’imagina- tion des lamas, on peut admettre que Tsong-Kaba fut un homme remarquable par son génie, el peut-être aussi par sa vertu; qu’il fut instruit par un élranger ■\enu de l’Occident; qu’après la mort du maitre, le disciple, se dirigeant vers Touest, s’arrèla dans le 1 bibet, ou il propagea les enseignements qui lui avaient étc dounés. Cel étranger à grand nez, n’élail-ce pas un Européen, un de ces missionnaires calholiques qui a eette époque pénétrèrent en si grand nombre en Chine, en lartarie et au Thibet? 11 n’est pas étonnanl que les traditions lamaiques aient conservé le souve- uii de cette figure européenne, donl le type est si ífférent de celui des Asiatiques. Pendant notre séjour aus la contrée d’Amdo, patrie de Tsong-Kaba, nous avons entendu plus d’une fois les lamas faire des ré-
,)(J UÉCODVERTE 1)E la chine flexions sur Pétrangeté de notre figure, el dire, sans balancer, que nous étions du même pays que le maitre de Tsong-Kaba. On peut supposer qu’une mort pré- maturée ne permit pas au missionnaire catholique de compléler 1’enseignement religieux de son disciple, qui, dans la suite, voulant lui-même devenir apòtre, sod* qu’il n’eiit pas une connaissance suffisante du dogme chrétien, soit qu’il eút renié ses croyances, s’appliquaseulementàintroduire unenouvelle liturgie. La faible opposition qu’il rencontra dans sa réforme semblerail indiquer que les progrès du chrisliamsme dans ces contrées y avaient déjà beaucoup ébranlc le culte de Bouddha. La coincidence des lieux, celle des époqucs, les témoignages de l’histoire et de la tradition, tout démontre done jusqu’a 1’évidenceque la liiérarchie et le culte lamaiques ont lait des em- prunts considérables au christianisme, et que les as¬ sertions de Voltaire et de Volneynesauraient proven»- que d’une profonde ignorance ou d'uno insigne mau- vaise foi. 111. Les communications entre l’Europe et la haute Asie furerit longtemps interrompues par les guerres san- antes et dévastatrices de Tamerlan. Lorsqu’on fit ensuite de nouvelles tentatives pour renouer des re¬ lations, les difficileset interminables voyages par terre avaient étéabandonnés, et la mer allait étre le hen qu. devait rapprocher les contrées les plus reculées des
21 PAU LES NAV1GATKCRS P0RTCGA1S. deux hémisphères. Ladécouverte de laboussole avail, déjà porté ses fruits; les marins, devenus plus hardis depuis qu’ils étaient en possession d’un moyen súr (le sorienter, osèrent entin lancer leurs vaisseaux bien loin de terre et se frayer une route à travers les immenses plaines de 1’Océan. Après une longue et courageuso navigation le long des còtes d’Afrique, Diaz était renlré dans le port de Lisbonne, en décembre 1487. Comnae il raconlait en présence de la cour les péripéties de son curieux vovage, il dit qu’à 1’extrémité de l’Afrique il y avail un cap si fameux parses tempêtes, qu’il lui avail donné le noin de cap des Tourmentes. « Non , s’ecria “ Jean II, je veux qu’il s’appelle le cap de Bonne- « Espérance, pour servir d’heureux présage aux « avantages qu’on doit retirer un jour de cette grande « découverle. » Dix ans plus lard, cette bonne espérance du roi Jean II commençait à se réaliser. Un homtne d’un génie profond et d’un rare courage allait doubler le cap des Tourmentes,ou s’était arrêté Diaz, et découvrir par mer les Indcs et la Chine. On remarquait à cette époque, non loin do Lisbonne, unechapelle rustique; 1 infant don Henri l’avait fait bàtir sur le bord de lamer en l’honneurde la sainte Vierge, afin d’animer la dévotion des matelots et d’attirer sur eux la pro¬ tection de la mere de Dieu. Un jour, vers la fin de .íuillet 1497, on vit agenouillés danscet hermitage, au pied de la statue de la Vierge, plusieurs hommes dont le teint basané et la physionomie énergique témoi- gnaient qu’ils n’avaient pas loujours vécu dans l’oisj- velée! la mollesse. Ils passèrenl la nuit en prières; ct
22 DÉCOUVERTE DE LA CHINE le lendemain, aprèsavoir entendu la messe, ou ils com- munièrent avec une grande foi, ils s’en retournèrent à Lisbonne, en ordre de procession, tenant chacun un cierge à la main, chantant des hymnes et des psaumes accompagnés deprôtres, de religieuxet d’un immense concours de peuple que Ia nouveauté du spectacle avait attiré de toutes parts. Ces hommes étaient Vasco da Gama et ses compagnons, se préparant à affronter les périls d’une navigation inconnue. Diaz avait donné une idée si terrible du cap des Tourmentes, qu’on regardait tons ces pauvres marins comme autant de victimes conduites à un naufrage presque inévitable • en les accompagnant, on s’imaginait assister à leur convoi funèbre; la foule fondait en larmes, en voyant cetle belle et vigoureuse jeunesse dire adieu à la pa- trie pour courir à un trépas assuré. Ces argonautes chrétiens furent ainsi conduits jus- qu’au port. Là, s’étant mis à genoux, ils reçurent de nouveau Pabsolution générale, comme pour mourir. fls s’embarquèrent ensuite au milieu des cris et des lamentations de tout un peuple, qui ne pouvait s’ar- racherdu rivage. Enfin, ces hardis navigateurs, ay ant mis à la voile par un vent favorable, disparurent dans 1 immensité des mers (1). Un an s’etait à peine écoulé que Vasco da Gama avait déjà arboré sur Ia còte de Malabar la croix du Christ et le pavilion portugais. II ne fut pas peu sur- pris de trouver dans cette contrée des églises avecde nombreuxchrétiens. Les missions nestoriennes, fondées (1) Laiitau, Hisloire des decouvertes et conquetes des Portugal! dans le nouveau mnndr, t. |, p. 50<
PAR l*S NAVIGATF.ITRS P0RTUUA1S. 28 dans 1’extrôrae Orient dès les premiers siècles de I’E- giise, étaient encore tlorissantes, et à la mémeépoque oil \ascoda Gama débarquait sur la còte de Malabar, pour former à Goa le premier établissement européeu, lo patriarche Élie envoyait quatre évóques aux Indes ot à la Chine; c’étaient Thomas, Jaballah, Denha et Jacob, tous religieux du monastère de Sainl-Eu- gène, enMésopotamie; ils partirenten '150:2(1), et, par une coincidence assez singulière, ils arrivèrent aux Indes préeisément au moment oil la puissance portu- gaise cherchait à s’établir dans le pays. Ils furent té- moinsde leurs premieres lutles,et il est curieux d’en íetrouver les details dans une lettre qu’ils adressèrent à leur patriarche et qui nous a été conservée dans la bibliothèque orientate du savant maronite Assé- mani. Nous reproduisons ce document, comme un précieux spécimen des relations des missionnaires nestoriens (2). « A notre patriarche, à qui a été donnó, au ciel et sur la terre, la puissance de paitre les troupeaux du Christ; heureux peuple, à qui il a été accordé d’avoir un tel prélat! A Mar Élie, patriarche catholicos de 1 Orient... que le Seigneur le fortifie, I’environne d’honneur et de magnificence pour la gloire de la re¬ ligion chrétienne el l’exaltation des Églises... Amen! “ Vos humbles serviteurs et bien imparfaits disci¬ ples, les pèlerins Mar Jaballah, et Mar Thomas, et Mar Jacob, et Mar Denha, homines pleins d’infirmitds etde misères, adorent I’escabeau de vos pieds purs et saints. Au milieu de leur indigence, ils demandent le (1) Assómani, Bibl. orient., t. Ill, part. 1*, p. 093, (2) Assémani, t. n, p.'/,8n
découverte de la chine 24 subside de vos prières efficaces et ils s’écrient à haute voix et avec supplication : Votre bénédiction, Sei¬ gneur ; votre bénédiction! votre bénédiction! « Nous adressons nos salutations à Jean, tabernacle de Dieu, trésorier de son ministère, prince des saints, évêque métropolitain d’Atele; aux moines probes, auxprêtres purs, auxdiacres immaculés, aux fidèles, aux élus, à lous les chrétiens qui résident à Atèle. « Maintenant, nous faisons savoir à votre aimable dilection qu’aidés par la vertu de la gràce divine et le suffrage de vos bonnes prières, nous sommes arrivés sains et saufs aux contrées bénites des Indiens. Nous en remercions Dieu, Seigneur de toutes choses, qui neconfond jamais ceux qui placent en lui saconQance. Nous avous été reçus par les chrétiens au milieu de l allégresse générale. Notro saint pcre Mar Joan esl encore vivant et vous envoie ses salutations. II y a ici environ trente mille families chrétiennes; elles onl avec nous une foi commune et prient le Seigneur de conserver vos jours. Les fideles ônt commence a construire de nouvelles églises, ils abondent en toutes choses, ils sont de mceurs pacifiques et pleins de mansuélude... Que Dieu soit béni! « Le temple de saint Thomas est occupé par des chrétiens qui songent à en faire la restauration. Ils sont éloignés des autres fidèles de près de vingt-cinq jours de marche. Tis habitant les bordsde Ia merdans une vi lie nommée Méliapour, capitale dTine des pro- vincesde l’Jnde. Les hides son tvastes el fertiles; il \ a six mois de route d’un bout a 1’autre, et chaque con- tree a un 110m particulier. La province oil demeurent les chrétiens s’appelle Malabar. Elio a plus de vingl
PAK LES XAV1UATEUBS P0BTUGA1S. 25 villes, dont les troisplus importantes sont Cranganor, Palaor et Colam; les autres leur sont peu inférieures. Dans toutes il y a des chrétiens et des églises. Auk environs il y a une grande et opulente ville nommée Calicut; elle est habitée par des idolàtres. « Nous annonçons aussi à nos pères que de puis- sants naviresontété envoyésd’Occident auxlndespai le roi chrétien des Francs (1) qui sont nos frères. Lcui navigation futd’une année entière. Après avoir visite 1’Éthiopie, ils abordèrent aux còtes de 1’lnde... Ayant ensuite acheté du poivre et d’aulres marchandises, ils retournèrent chez eux. Ce roi puissant, que Dieu con¬ servo! ayant découvert et exploró cette nouvelle route, envoya six autres immenses vaisseaux, et après six mois de navigation ces habiles marins arrivèrenl à Calicut. 11 y a à Calicut de nombreux Ismaélites, (jui, poussés par la haine invétérée qu ils portent aux chrétiens, cherchèrent à les diffamerdevant le roi. Ils lui dirent que la ville et la contrée plaisaient beau- coup à ces hommes venus del’Occident; qu’ils avaient le projet de retourner bientôtvers leur souverain pour v prendre sur leursnaviresune armée formidable, que le royaume était done menacé d’une guerre et d un envahissement. Ce roi intidèle ayant ajouté foi aux paroles des ismaélites et suivi leurs conseils, entra en fureur et fit mettre à mort tous les Francs qui se trouvaient dans la ville, savoir : soixante-dix homines et cinq prêtres qui les accompagnaient; carles Francs ne voyagent jamais et nevontnulle part sans prètres. (I) 11 est question des Portugais. On saitqu il a toujours étó d'usage on Orient de designer U-s Europóens par lc nom de Francs.
2ti DKCOIJVERTE 0E l.\ CHINE Ceux qui ètaient sur les navires levèrent 1’ancre aus- sitòt et s’en attèrent avec grande tristesse et en pleu- ranl amèrement. Ilsse rendirent vers nos clirétiens de la ville de Cochin. « Cette conlrée appartient aussi à un roi intidèle. Lorsqu’ilvit cesétrangersplongésdansletrouble et la desolation, il les accueillit avec bonté , les consola et til serment de ne les abandonner jamais. Cette nou- velle étant parvenue aux oreilles du roi impie qui avail mis à mort leurs compagnons, celui-ci leva une arinée considérable et commença les hostilités. Les Francs furent done forcés de se retirer avec lo roi qui leur avait donné 1’hospitalité dans un camp Cor- tifiésnr les rivagesde la mer. íls restòrent là quelques jours j entin le Christ eut pilié d’eux. Plusieurs navires ai-rivèrent de la terre des Francs et firent vigoureuse- inent la guerre au roi de Calicut. Ils lai lancèrent, au moyen de leurs canons, de grosses pierres qui firent un grand ravage dans Farmée de ce roi impie. 11 fut enlin chassé dela contrée avec ses soldats. Les Francs marchèrent alors vers la ville de Cochin , y construi- sirent un camp immense qui fut placé sous le com- mandement de trois cents guerriers de leur nation. Les uns étaient chargés de la manoeuvre du canon et les autres étaient fusiliers (1). On avait dispose cin- quantegrands canons et cent petits; il y avait en outre un grand nombre de fusils. Sur ces entrefaites, le roi ennemi, dont la mómoire pórisse! cherchait à réparer sa défaite, mais il fut vaincu à la premiere bataille par la vertu du Christ. Trois mille de ses soldais fu- l) Allis ad tormehta fcraetauda deputabantur, allis sclopetani orant.
PAR LES NAV1GATEURS P0RTCGA1S. 27 rent déchirés par les canons et il fut forcé de s’enfuir dans la ville dc Calicut. Les Francs le poursuivirent par mer, car la ville est bátie sur le rivage; ils s’em- parèrent de sa personae, coulèrenl ses navires et ruinèrent la ville à coups de canon. « Après cette guerre, le chef des Francs alia trouver un autre roi iníidèle, sur la côte de Malabar. 11 lui demanda un lieu dans sa ville, nominee Cananor, oil il leur ffll permis de faire librement le commerce et de revenir tous les ans avec les homines de sa nation. Ce roi les reçut avec joie, les traita libéralement et leur assigna dans sa ville un terrain et une vaste maison. Le chef chrétien lui fit cadeau, en retour, de magnifiques habits brodés d’or ét de pièces d’étoffe do pourpre. Peu de temps après, ayanl pris une grande cargaison d’épices, il s’en retourna dans son pays. « Il y a actuelleinent en la ville de Cananor une vingtaine de Francs. Lorsque nous arrivâmes dans cette ville indienne, nous leur flmes savoir que nous élions chrétiens el nous leur indiquàmes nos litres el noire qualité. Ils nous accueillirent avec grande allégresse, nous donnèrent de leurs habits et vingl drachmes d’or, voulant ainsi, à causedu Christ, rendre hommage à notre mission. Nous demeuràmes deux mois et deini auprès d’eux, et, à certains jours déter- minés, ils nous demandaient de célébrer les saints mystères. Ils possèdent un oraloire oil ils vaquent à la prière. Leurs prêtres font tous les jours les céré- monies saintes de Foblation et du sacrifice; telle est leur habitude. Aussi, le jour du Seigneur, après que leur prétre avaitcélébré, nous étions admis à faire égale- ment nos saints offices; ce spectacle réjouissait lesyeux.
-28 UKCOUVERTE UK LA CHINK « Etant partis de la nous allàmes vers nos chré- liens, qui en sont éloignés de huit jours de marche. Les Francs sont au nombre de quatre cents homines. Leur présence a pénétré de crainte et de stupeur les infidèles et les Ismaélites de ces contrées. Leur pays s’appello Portugal; c’est une des regions des Francs. Leur roi se nomme Emmanuel (1), et nous prions le divin Emmanuel de le protéger. « Ne vous plaignez pas, frères, de la longueur de cette lettie. cai ll nous a paru bon de vous com¬ munique!’ ces dótails. Quo le Seigneur soit avec nous tous... Amen. » Tels furent les commencements des rapides con- quétes et de la puissance extraordinaire des Portugal's en Asie. II ostcurieux d’en retrouver les details dans une lettro d’un moine syrien, et d’y voir avec quelle promptitude le génie des Européens avait su tirer parti de la boussole et de la poudre à òanon , de ces deux grandes découvertes dont les Asiatiques avaient élé si longtemps en possession et qui déjà commen- çaient à leur devenir si fatales. IV. A peine les Portugais eurent-ils mis le pied sur la terre des Indes que I’amour du trafic, le gout des ex¬ peditions loinlaineset avenlureuses leur inspira ledésir d’aller à la recherche du Catay, de ce vaste et mvs- (I) Emmanuel le Grand régna en Portugal de 1490 a last.
PAR LBS NAVIGATEURS PORTUGAIS. 29 térieux empire dout on avait raconté tant de mer- veilles dans les siècles préeédents. Déjà, d’ailleurs, ils avaient rencontre plusieurs Chinois côtoyanl avec leurs grandes jonques la presqu’ile malaise, et le grand Albuquerque s’était mis en relation avec eux, lorsqu il prit possession de Malacca. Ge fut sur les renseigne- menls de ce guerrier fameux et de ce politique pro- fond que la cour de Portugal résolut de tenter une expédition on Chine et d’y envoyer un ambassadeur. Une escadre de neuf vaisseaux, comrnandée par Fer¬ nand d’Andrada, partit de Lisbonne en 1518. Thomas Pirès, qui avail longtemps résidé dans les Indes, fut désigné pour être le chef de I’ambassade. Aussitòt que les navires porlugais arrivèrent en vue des ties nom- breuses disséminées aux environs de Canton, le man¬ darin de la mer, étonné à la vue de cette étrange apparition, arma ses jonques de guerre et fit voile à I’encontre de la flottille europécnne. D’Andrada, qui était d’un caractère doux et liant, laissa visiter ses vaisseaux, gagna 1’amitié du mandarin, et obtint la permission d’aller jusqu’à Canton, pour exposer au gouverneur de la province le but de sa mission. Us re- montèrent done la rivière du Tigre el purent admirer de tous côtés de riches campagnes, des terres fertiles el bien cultivées, une longue suite de beaux vil¬ lages dont les nombreux habitants se livraient en paix aux travaux de l’agriculture, du commerce et do l’induslrie. Canton, cette grande cité, avec sa popula¬ tion laborieuse, intelligente, aux manières élégantes et polies, avec ses grands magasins oil Ton voyait élalés les millo produits d’une brillante civilisation, tout les jetait dans l’étonnement et Padmiration. Ils
30 DÉCOUVERTE DE CA CHIXE comprireul que la modération et la douceur étaienl les seuls raoyeus de Her des relations avec uue nation si remarquable. D’Andrada s’insinua peu à peu dans les bonnes gràccs des mandarins de Canton et réussit à 1‘aire un traité de commerce qui devait être soumis à la sanction de 1’empereur. Thomas Pirès parlil dès lors pour Péking en qualité d’ambassadeur. 11 arriva dans cette capitale en 1521, s’attendant à trouver la cour bien disposée en faveur de sa nation. Malheureusement, ii survint à cette épo- que même des événements qui firent évanouir toutes les espérances et compromirent cette première am- bassade. On apprit de Canton que Simon d’Andrada, frère de Fernand, y était venu de Malacca avec quatre vaisseaux, qu’il avail élevé une forteresse dans Pile deTa-men, pillé les jonques chinoises, et qu’il s’était abandonné sur la côte avec ses matelols à tous les excès du libertinage et de la piraterie. DTm autre côté, un ambassadeur musulman était arrivé à Nan¬ king, de la part du roi de Bantam , pour représenter à 1’empereUr que sou maítre avait été injustement dépouillé par les Portugais de la possession de Ma¬ lacca, et pour demander qu’à titre de vassal de 1’em¬ pire il pút ôtre placé sous la protection chinoise. Le gouverneur de Nanking avait écouté ces plaintes, et il engageait Pempereur à ue souffrír aucune liaison avec ces Francs avides et entreprenants, dont l’unique af¬ faire était, sous le prétexte du commerce, d’épier le côté íaible des pays ou ils étaienl reçus, d’essayer d’y prendre pied coname marchands, en attendant qu’ils pussent s’en rendre maitres. On voit que dès cette époque on connaissait assez bien dans les contrées
pah LES NAVIGaTECRS P0RTUGA1S. 31 orientales de I’Asie le caraclère envahisseur des Eu- ropéens. Ces çonsidérations, auxquelles la conduite toute récente des Portugais dans les Indes, leurs audacieuses entreprises et leurs rapides conquêtes donnaient beau- coup de poids, n’dtaienl pas de nature à favoriser la mission de Pirès. La letlre du roi de Portugal à I’em- pereur de la Chine, letlre dont l’ambassadeur étail muni, fulun nouveau sujetde mécontentement. Cette piece, écrite dans le style ordinaire de la correspon- dance des rois de Portugal avec les princes de l’Orient, no pouvait être reçue sous cette forme à la cour du fils du Ciel, et, par l’effct d’une ruse qu’on attribua auxinusulmans de Malacca, on en avail fait en chinois la traduction la plus exacte et par conséquenl la plus capable de déplaire. II n’en fallut pas davantage pour faire considérer Pirès comme un espion qui avail usurpé le litre et la qualitó d’ambassadeur. L’empereur étant mort sur ces entrefaites, on or- donna que Pirès serait reconduit à Canton , et qu’en attendant les Porlugais seraient obliges de quitter cette ville. Ceux-ci s’y refusèrent, et il s’éleva en con- séquence une rixe dans laquelle ils no furent pas les plus forts. Pirès et les gens de sa suite arrivèrent à Canton immédiateinenl apròs cet événemont et en devinrent les victimes. On les mit en prison el on les menaça de les juger d’après les lois de l’empire, en les rendant responsables de 1’insolence de la lettre du roi des Francs qu’ils avaient apportée, de l’audace qu’avail eue ce roi d’attaquer les vaisseaux de la Chine et de la mauvaise conduite de leurs compa- triotes. De lels griefs auraient justifié aux yeux des
32 KKCOUVKRTK I)F. LA. CHINK Chinois les trai temeu Is les plus rigoureux qu’on eíH pu faire subir à I’ambassadeur. Les historiens por- tugais disentqu’il périt en prison ; mais il est certain qu’il en sortit, après avoir été soumis, ainsi que douze de ses compagtions, à des tortures si cruel les que cinq en moururent. Les autres fu rent bannis sé- parément en différentes parties de 1’empire. Pires, qui était de ce nombre, se maria dans le lieu de son exil, et convertit au cliristianisme sa femme et les enfanls qu’il eutd’elle (t). Telle fut la destinée du premier ambassadeur européen qui osa se hasarder à entreprendre une négocialion avec les Chinois (2). Cependant, les deux d’Andrada avaient fail sur la cote de Chine de si bonnes operations mercantiles que lesPortugais neperdirent pasde vue un paysoii se trouvaient accumulées tant de richesses. En 1522, il y eut une nouvelle expédition de quatre vaisseaux, sous le commandement do Alphonse de Mello. On so doutait bien que les Chinois, irrites contre les étran- gers, leur feraient une mauvaise réception; c’est ce qui eut lieu en effet. Dès qu’on signala 1’arrivée des navires francs, les magistratsde Canton donnèrent ordrede les poursuivre à outrance, de n’dcouter aucune proposition el de les anéantir corps et biens. II y eut une balaille navale, el les Porlugais ne furent pas heureux. Un de leurs vaisseaux sauta en Pair par lo feu qui prit aux poudres; un autre fut capturé; et (1) A. Rómusat, Nouveaux melanges asiatiques, t. 11, p. 205. (2) En 1543 Pinto rencontra on Cliine une femme qu’il reconnut pour chretienne aux premiers mote de l’oraison dominicale qu’elle lui dit en portugais; cetail une lille de Pi rés. (Voyages advcnlureux, etc., ch. xcxi, p. 418.)
PAH I.F.S NAVIGATEURS PORTUGAIS. .13 Mello ful obligé do sc sauver, on laissant au pouvoir des Chinois un grand nombre de prisonniers. Plusicurs moururcnt do faiiu dans les prisons de Canton et pré- vinronl par cede morl la sentence do I’empereur qui les condamnail à ólre coupés par morceaux, coinme espions et coinme voleurs. « En quof, dit un auteur “ porlugais, les Chinois leur faisaienl moins d’in- « justice sur le second article que sur le premier. » II y en eut vingt-trois qui subirent la rigueur de ce cruel arrêt. Ce nouveau désastre ne découragea pas les Porlu¬ gais. Poussés par la soif du lucre et le goút des aven¬ tures, quelques armaleurs de Goa entreprirent un commerce interlope sur les còles de Chine. Les man¬ darins , gagnés par des presents, fermèrent les yeux , et il fut enfin permisde trafiquer dans 1’ilede Sancian. Les Portugais y apportaient de I’or qu’ils tiraientd’A- frique, des épiceries des Moluques, des dents d’élé- phantsetdes pierreries de 1’ilede Ceylan. En échange, ils en exporlaient des soies de toute espèce , des por- celaines, desvernis et le thé, qui estdevenuunedenrée presque indispensable aux Européens. V. Pendant que les Porlugais cherchaienl par tous les moyens à établir ot à étendre des relations commer- ciales avecles Chinois, sainlFrançois Xavier propageail le christianisme dans les grandes iles du Japon. Pen¬ dant les discussions fameusesqu’il avail aveclesprèlres T. II. 3
34 UÉCOUVERTE I>E LA CU1NE des idoles, il les entendait souvent avoir recours à 1’autorité des Chinois, ot prétendre que si la vérité se trouvait dans la religion chrétienne, la Chine, douée de tant desciencoet de sagesse, connaltrait certaine- ment les príncipes de cette religion. La merveilleuse renommée du peuple chinois inspira à 1’apòtre des Indes et du Japon le désir d’aller le visiter ; il espérait qu’après avoir vaincu 1’idolâtrie en Chine, il lui serait dès lors facile de s’appuyer sur la conversion des Chi¬ nois, et d’entrainer les Japonais à imiter 1’exemple de ces hommes qui excitaient si fort leur admiration. Les compatriotes de Yasco da Gama n’avaient pas encore fondé leur établissement de Macao, et c’était à Sancian, comme nous l’avonsdit, qu’ils allaient tra- liquer avec les habitants du Céleste Empire. François Xavier s’étant embarqué au JajÇon pour se rendre dans les Indes, passa à Sancian et y trouva Jacques Pereira, célèbre marin et riche commerçant. L’apôtre lui communiqua son projet de pénétrer en Chine; mais, afln d’aplanir toutes les difíicultés qui pourraient surgir, il avait l’intention de proposer au gouverneur et à Pévêque de Goa d’envoyer à Péking une ambas- sade officielle dont il ferait partie. Pereira approuva ce plan et lui promit son navire, sa fortune et toute son influence pour en assurer le succès. Dès qu’il fut arrivé à Goa, François Xavier com¬ muniqua son dessein à dom Alphonse Doronia, vice- roi des Indes, et à Jean Albuquerque, évêque de Goa. L’ambassade fut résolue, et Jacques Pereira en fut inslitué chef. On pressa les préparatifs du départ, ou se procura de riches présents pour offrir à 1’empereur de la Chine, et chacun se iivrait aux espérances que
35 PAR l.KS NAV1GATECRS PORTUGAIS iaisait naitre cette importante onlreprise, au point de vue des intéréts politiques et comruerciaux ; mais le saml el zélé tnissionnaire envisageail par-dessus tout la gloire de Dieu et le salutdes àraes. Pereira se trou- vant alors dans le détroit de la Sonde, il fut convenu qu il irait rejoindre Xavier à Malacca. Un certain Alvarès, gouverneur de la citadelle de -Malacca, ennemi personnel de Pereira et jaloux qu’on lui eítt donné le titre d’ambassadeur, résolut de faire écliouer l’entreprise. Aussitòt que Pereira fut arriv’d, il prétendit faussement quela villedevaitêtre assiégée par les Malais, etqu’ayant peu de mondeà leur opposer, il était dans la nécessité de consigner dans le port lenavirede Pereira avec son équipage; et, afin do donner plusd efficacité a ses ordres, il exigea qu’on lui apportât dans son palais le gouvernail du navire. François Xavier usa vainement de loute son influence pour fléchir la résistance du gouverneur. Il alia jus- qu’a mettre sous ses yeux ses lettres de nonce apos- tolique qu’il avail jusque-la tenues cachées, par modestie, et qui frappaient de la peine d’excommu- nication ceux qui s’obstineraient à 1’entraver dans 1 exercice do sa mission. Le gouverneur de Malacca lui insensible aux menaces comme aux prières. Fran¬ çois Xavier, voyant que les homines, au lieu de lui être eu aide, ne servaienl qu’a lui susciter des obstacles, s abandonnauniquement à la Providence. Il changes de plan, résolut de se rendre comme il pourrait à Sancian , de se faire I’ami de quelque Chinois et puis d aller se jeter, n’imporle ou , sur un point des côtes de 1 Empire. S’il avail le bonheur d’être arrêlé et conduit en prison, du moins pourrait-il annoneer
míCOUVERTK RE LA CHINE 30 Jésus-Chrisl aux prisonniers, et déposer ainsi, au sein de cette nation infidèle, un germe de la vraie foi. Le gouverneur de Malacca, ayant réussi à faire échouer l’ambassade, retint Pereira et consentit seule- ment à co quo son navire fit le voyage de Sancian. François Xavier s’embarqua, et après avoir traversé le détroit de Singapore, il arriva en vue des còtes de Chine. Sancian, lie presquc inculte et deserte, n’etait éloignée de la terre ferine que d’une trentaine de lieues. Durant la saison du commerce, les Portugais avaient 1’habitude dese réunir sur le rivage de la mer, ou ils dressaient à la hàte des tentes el des cabanes, avec des rameaux, pour s’abriter contre les ardeurs du soleil. C’étaitlà qu’ils étalaient leurs marchandises, car les Ohinois ne leur avaient pas encore permis de construired.es naaisons sur leterritoire du Céleste Em¬ pire. Ces demeures de quelques jours élaient abandon- nées et. délruites aussitòt quo la mousson favorable leur permettait de se rembarquer pour les Indes. Les Portugais de Sancian, ayant appris que leur infa- tigableet saint missionnaire avail le projet de pénétrer dans rinlérieur de l’empire, cherchèrent à le détour- ner de ce qu’ils appelaienl une dangereuse témérité. Ils lui représentèrenl les obstacles insurmontables qu’il rencontrerait pour s’introduiredans un paysdonl I’entrée était interdite aux étrangers, sous les peines les plus sévères. Mais aucune considéralion d’intérét personnel n’élait capable d’ébranler le courage de l’homme de Dieu. Les privations, les souffrances, la prison, les tortures, lamort même, tout cela était pen de chose aux yeux de ce sublime religieux, préoccupé avanttout du saint de ses frcres. Un marchand cliinois
I’AR LES NAV1GATEUUS PORTUGAIS. 37 tie Canton avait promis à François Xavier de le con- duire dans l’Empire, avec le secours d’une jonque oil il n y aurait pour matelots quo ses propres enfants et quelques personnes de confiance. 11 devait lui donner I hospitalité dans sa maison de Canton pendant quel¬ ques jours, et puis Papòtre s’abandonnerail tout seul aux inspirations de son zèle et à la gràce de Dieu. Les Portugais furent effrayés de ce parti. Coniine ils étaient persuadés qu’une tentative si périlleuse échoue- rait, et qu’alors ils seraient exposés à la colère des autoriléschinoises, qui ne manqueraient pas de pren¬ dre ce prétexte pour piller leurs raarchandises et leur interdire à 1’avenir lout commerce avec les habitants de 1’empire, ils conjurèrent le saint missionnaire d’a- bandonuer un projet si téméraire, ou du moins de temporiser et d’attendre, pour le inettre à exéculion, que la bonne mousson revenue leur permit de lever 1 ancre, de repartir pour les Indes et de se mettre ainsi a l’abri de la colère des mandarins. Déjà tous les navires portugais étaient partis, el Xavier pensait avec délices au bonheur de pénétrer entin dans cette terre de promission, ou il espérait gagner des àmes á Jésus-Christ, au milieu des soul- frances et peut-étre au prix de son sang. Mais, lors- qu il n eut plus à redouter la prudence exagérée de ses compalriotes, un nouveau contre-tenips vint en¬ travei- son projet et ajourner le départ. Le marchand chinois de Canton qui devait revenir le prendre avec sa jonque, ne paraissait pas, quoique le temps iixé hit déjà écoulé. Xavier, qui n’avait pu encore étudier le caractere chinois, avail commis l’imprudence de payer par avance son conducteur cautonuais. 11 lui
38 DKCOUVKRTi; 1)E LA CHINK avail donné une quantitó considérable de poivre et d’épices qu’il avait reçue enaumônedes Portugais. Le malin Ghinois était parti avecsa cargaison, bien étonné assuréraent de cette manière un peu naive do traiter les affaires. Pendant que Xavier attendait toujours avec patience et résignation le retour du perfide marchand, le Sei¬ gneur, content du labour et des fatigues de son servi- teur, voulut 1’appeler à lui pour lerécompenser. Depuis quelque temps Xavier était tourmenlé d’une fièvre violente, sans qu’il fót empêché par son étatde souf- france de visiter les malades et de vaquer aux oeuvres du ministère apostolique. Un jour, un Portugais qui était resté dans Pile, le trouva étendu par terre et dé- . voré par les ardeurs de la fièvre. II le prit sur ses épaules et le porta dans sa cabane, sur le bord de la roer, ou il lui prodigua les soins les plus affectueux. Mais le mal augmenta, et le 2 décembre 1552, le saint apòtre des Indes et du Japon rendit son àme à Dieu, en face mème et à Ia vue de ce vaste empire ou il avait tantdésiré porter les lumières de PÉvangile. VI. Dês Pannée 1555, trois ans seulement après la mort de saint François Xavier, Gaspárd de la Croix, originaire d’Évora, et 1’un des douze dominicains qui passèrenl les premiers du Portugal aux Indes, réussit ' à pénétrer dans Pempire chinois. Cardoso nous ap- prond,dans son Mnrtyrobge, qu’il avait lu une rela-
PAU LES NAVIGATIONS P0RTUGA1S. 39 tiou, écrite en portugais par ce missionnaire, (le ce qui lui était arrivé en Chine et des espérances qu’au- torisail cette mission si elle venait à être cultivée (1). H parait que ces premieres tentativos de prédication ne furent pas sans bons résultats. Les Chinois, aussi touchés par la force des exemples de Gaspard de la Croix que persuadés par ses discours, abbatirenteux- mêmes une des pagodes consacrées aux idoles. Plu- sieurs demaudèrent le bapteme; quelques-uns le re- çureut; luais les mandarins, effrayés do Finfluence que prenait cet étranger dans le pays, le firent arrê- ler dans le dessein de le mettre à mort. Us n’oserent pourtant en venir à une telle extrémité à l’égard d’un liomme dont la sainteté était manifeste, et ils se con- tentèrent de le chasser de 1’empire. Gaspard de la Croix, cruellement arraché à la nouvelle famille qu’il avait engendrée à Jésus-Christ, passa dans le petit royaume d’Ormuz, ou il opéra de nouvelles conver¬ sions. Usé enfin de travaux, il revint dans sa patrie, et y fit succéder à 1’apostolat un ministère de charilé en se dévouant auservice dos pestiférés de Lisbonne. II mourut dernière victimedu fléau dont il avait prédit la tin. Dans cette nouvelle période de la propagation de la foi dans la haute Asie, saint François Xavier avait essayé de pénétrer en Chine ; mais ce fut un religieux de 1’ordre de Saint-Dominique (2) qui eul 1 honneur d’y entrer le premier et d’inaugurer ces missions célèbres qui ont si vivement excité rintérôt de la religion et de la science. (1) Touron, IHstoirc des homines illustres de 1’ordre de Saint-Domini- í/jie, t. V|, p. 750 Fontana, Monumento dominicanoann. 1555. (2) Lr Quien, Oricns rliristianus, t. Ill, p. 1354.
VO DECOUVERTE DE LA CHINK Depuis que les Portugais avaient découvert par nier le Catay de Marco-Polo et des missionnaires du moyen âge, plusieurs années s’écoulèrentavant qu’ils pussent établir d’une manière régulièredes rapports politiques et commerciaux avecce peuplesoupçonneux et jaloux. Les dispositions peu favorables des Chinois étaient foraentées par les inusulmans résidant à Can¬ ton, qui leur dépeignaienl les Francs comine une race entreprenante el audacieuse, dont la puissance irre¬ sistible lendait à subjuguei- lous les peuples. Cepen- dant, le goíit du commerce et la soil’ du lucre agil insensiblement sur 1’esprit des Chinois; leur répti- guance s’affaiblit, et, après avoir permis à ces dange- reux étrangers de venir vendre et aeheter à Sancian, ils tini rent par les autoriser à se rendre à Canton, mais à la condition que ce ne serait que durant une eertainesaison del’ann0e. Ce temps écoulé, le marché de Cantou serait fermé, et les liuropéens devraienl remonter aussitòt à bord de leurs navires, et s’en re- tourner dans les Indes avec leurs bagages. Ce mode de trafiquei- dura plusieurs années, jus- qu’au moment ou les Portugais trouvèrent une occa¬ sion de jeter les iòndements d’uii établissement moins précaire. Un pirate, devenu puissant par ses brigan¬ dages, s’était emparé, non loin deCànton, d’uneile im¬ portante nommée Ngao-Men, d’oii il tenait bloqués les ports principaux de la Chine. Dans leur dótresse, les mandarinsfirent appel aux Portugais, qui avaient quel- ques vaisseaux à Sancian ; ceux-ci accoururent, livrè- rent bataille an pirate et remportèrent sur sa marine une victoire complete. L’empereur, informé du service signaléque les étrangers venaienl de rendre à 1’eiu-
!*AK l.liS NAV1GATHCKS POKTUGAIS. VI pire, leur accorda, dans sa muniticence, un pied-à- térre a la pointe orientale de Pile de Ngao-Men. Peu à peu on vit s’élever la ville de Macao, destinée à de- venir le centre d’un immense commerce et le rendez¬ vous de tous les prédicateurs de l’Évangilo dans Pex- trème Orient. A cette époque, le catholicisme et ses missionnaires accompagnaienltoujours, précédaient raême quelque- I'ois les agents de la politique et du négoce dans ces contrées nouvelles. Des religieux do divers ordres ne tardèrent done pas à s’établir dans la colonie por- tugaise de Macao, oii 1’autorité pontificale érigea bièntôt un évêché. La compagnie de Jésus, qui déjà obtenait dans le monde entier un prodigieux dévolop- pement, y fonda une maison et se prépara à etendre encore plus loin son apostolat. Durant plusieurs années Paction des missionnaires lilt circonscrite dans Pintérieur de la colonie portu- gaise, et la propagation de la foi s’exerga settle¬ ment sur les nombreux Chinois qui étaienl venus partager à Macao la fortune de ces aventureux et intrépidos élrangers. Mais enlin arriva le moment lixé par la Providence ou les apòtres de Jésus-Clirist de- vaient de nouveau porter le flambeau de la vérité au coeur même de ce vasle empire, retombé dans les té- uèbres de 1’idolâlrie, el qui allait s’enfonganl de jour en jour dans les ténèbres encore plus épaisses du scep- ticisme. Le P. Alexandre Valignan, jésuite italien, avait été nommé par le général de la compagnie visiteur de toulos les missions des Indes. Pendant qu’il remplis- sail les rudes et pénibíes travaux de sa charge, il
42 DKCOUVERTE 1»E LA CHINE s’arréta quelque temps à Macao avant de se rendre au Japon. Le zèle ardent de co missionnaire ne put sup¬ porter de voir qu’on avail en quelque sorte désespéré de pouvoirentrer dans 1’intérieur de la Chine, et qu’on Iaissait d’innombrables populations plongées dans J’erreur sans venir à leur secours. II médita sur les moyens les plus propres à fonder des missions dans les provinces de l’Empire. Les religieux de Macao étant a peine sulfisants pour I’administration de la colonie, il peusa a iaire venir quelques missionnaires qui sé disposeraieut à pénélrer dans 1’intérieur. II écrivil done à ce sujet au père provincial des Indes, et avaut de faire voile pourle Japon, il rédigea des instructions pour ceux qui seraient envoyés en Chine. Le provincial des Indes se hâta de faire partir pour Macao un père lout récemraent arrivé d’Europe. C’é- tait Michel Roger du royaume de Naples. II débarqua à Macao au mois de juillet 1d79. II lut les instruc¬ tions que lui avait laissées le P. Valignan, et ou il Iui éíait spécialement ordonné de se livrer tout entier à 1’étude dela langue chinoise, de ne pas négliger d’apprendre à déchiffrer et à former 1’écriture bizarro «le ce singulier peuple. Le P. Roger suivit un si sage eonseil el s’appliqua à óludier 1’idiome de Confucius. Loisqu il crut en avoir des notions suflisantes, il songea à pénélrer dans 1’intérieur. La connaissance de quelque haut fonctionnaire chinois lui parut néces- saire pour 1’exécution de sou projel. Dans le but de se metlre ou rapport avec les mandarins, il accom- pagna les marchands porlugais à Canton , aux deux époques de 1’anuée fixées pour les transactions com- merciales. Los Porlugais avaient l aulorisalion de se
PAR LES NAV1GATEURS PORTUGA1S. 43 rendre dans les faubourgs de la ville de Canton pour trafiquer avec les habitants. Au soleil couché, ils étaient obligés d’évacuer le territoire du Céleste Empire, et de se retirer à bord de leurs navires, qui station- naient dans la rivière du Tigre. Ils étaient d’ailleurs placés sous la surveillance continuelle de quelques grands mandarins militai res, qui réglaient le commerce des étrangers et faisaient minutieuseraent épier leur conduite. Le P. Roger eut bientòt noué des relations avec ces mandarins, qui, flattés de voir le religieux européen s’appliquer à 1’étude de la langue chinoise, le traitèrent avec distinction el le dispensèrent de s’en retourner tous les soirs à bord des navires. Ils lui of- frirent un logement dans le palais destiné aux mera- bres do Pambassade que le roi de Siam envoyait an- nuellement à Péking. La bienveillance des autorités de Canton pour le P. Roger frappa les Chinois, surtout ceux de Macao, et plusieurs témoignèrent le désir d’embrasser la reli¬ gion chrétienne. Un catéchuménat fut formé, et le P. Roger, lorsqu’il revenait de Canton avec les navires poi'tugais, après la clòture du commerce, donnail tous ses soins à cette mission naissante. Cependanl, comme il était seul pour s’occuper de la conversion el de Pinstruction des Chinois, comme d’ailleurs il allait passer une grande partie de Pannée à Canton, le P. Valignan, instruit de cet état des choses pen¬ dant qu’il était encore au Japon, demanda au pro¬ vincial des hides qu’on désignàt un autre religieux Pourvenir partager en Chine les travaux du P. Roger. Le P. Matthieu Ricci fut 1’élu de la Providence pour cede oeuvfe si difficile; arrivó aux hides avec le
u DÉCOUVEUTK DE LA CHINE P. Roger, il élait alors à Goa, oú ii terminait ses études théologiques. Le P. Matthieu Hicci était né à Macérato, dans la marche d’Ancône, en 1552, précisémentdanslaméme année ou François Xavier rendait le dernier soupir, dans une pauvre cabane, sur une ile chinoise. Ainsi, au moment même ou s’éteignait, au fond de PAsie’ Papôtrequi avait conçu le projet de porter la foi chré- tienne dans PEmpire Celeste, Dieu suscitait à 1’autre extrémité de la torre le missionnaire qui devait oxé- cuter ce projet. Le zèle apostolique de Xavier était passé tout entier dans 1 ame de Ricci. Cecélèbre pro- pagateur do la foi avail d’abord été destiné à 1’étude du droit; mais, ayant préféré la vie religieuse, il était entré dans la compagnie de Jésus, en 1571. Celui qui le dirigeadans son nòvicial était ce même P. Valignan, *1 ui lit de si grandes choses dans les Judes qu’un prince de Portugal Pappelait 1’apôtre de 1’Orienl. Après le depart de son mailre pour les missions étrangères, Ricci conçul bienlòt le désir d’aller le rejoindre. II ne resta done en Europe que le temps qu’il fallait pour faire les études nécessairesà une semblable entreprise et il arriva à Goa en 1578. il avait done vingt-sept ans à sou entrée dans la carrière apostolique. Les PP. Roger et Ricci, après avoir supporté en¬ semble les fatigues et les dangers d’une longue navi¬ gation, se trouvaient réunisà Macao, etchoisis Pun et * autre pour Iravailler de concerta la même oeuvre. Pendant qu’ils cberchaient avec anxiété les rnoyens de pénétrer définilivement dans PEmpire, la Provi¬ dence sembla leur en ouvrir les portes par uno cir- conslance assez singulière. Le gouverneur de la
FAR IKS NAVIGATEURS PORTUGAIS. 45 province
46 DÉCOOVRRTE DE LA CHINK qu’au lieu des deux véritables autorités civile elecclé- siastique de la colonie, on enverrait au vice-roi deux aulres personnages, qui joueraieut le rôle d’évêque et de gouverneur. Par cette obéissance équivoque et frauduleuse, on parviendrait à mettre à couvert la di- gnité portugaise et à contentei- 1’orgueil du vice-roi des deux Kouang. Le visiteur des jésuites, le P. Valignan, vit dans cette circonstance une excedente occasion pour chercher à s’introduire dans Pintérieur de 1’empire. d fit désigner le P. Michel Roger pour représenter Pévéque, et on envoya à la place du gouverneur un fonctionnaire de la ville nommé Matthieu Pénella. Et afin que ce personnel, qui était un peu frauduleux, pút trouver grâce plus facilement aux yeux du vice- roi , on y joignit do riches présents, auxquels dut contribuer la communauté tout entière des marchands portugais. Car il ieur iraportait granderaent d’a- cheter à lout prix la bienveillance du vice-roi et de 1’empêcher de mettre des entraves à leur commerce. Cette sorte d’ambassade fut reçue à Tchao-King avec la plus grande pompe, c’esl-à-dire qu’il y eut de formidables explosions de pétards, une musique assourdissante et une riche exhibition de satellites et de mandarins à globule de toute couleur. Ce splen- dide appareil était moins pour faire honneur aux représentants des barbares de 1’Occident que pour frapper Ieur imagination par la magnificence de PEm- pire Céleste, et leur inspirer une respectueuse épou- vante. Le vice-roi les reçut en son palais, avec cette « dignité hautaine » si fortement recommandée aux grands dignitaires dans les occasions solennelles. Ce-
DÉCOUVEBTE HE LA RHINE 48 mense concours do peuple, qui voyait sans doule pour la premiere fois ces curieux étrangers auxquels ils ne tardèrent pas à donner le sobriquet de « dia- bles occidentaux (1). » Lorsque les empleltes commandées par le vice-roi furent prótes, on se hâta de les lui envoyer par le même Matthieu Pénella ; mais le P. Roger ne put l’accompa- gner, à cause d’une maladie assez grave dont il fill al- teint quelques jours avant le départ. Ce zélé mission- naire ful d’autant plus peiné de ce contre-temps, qu’il avail le projet d’offrir au vice-roi uno horloge foil belle que le P. Ricci avait apportée de Goa. Le gouver- neurdes deux Kouang pa rut lout attristéenapprenanl la maladiedu P. Roger; mais lorsqu’il entendit parlor de cette merveilleuse machine qui, par le moyen d’un ingénieux système derouages, allait d’elle-même el marquait les heures avec une admirable précision , il ful soudainement tourmenté du désir de voir et de posséder cette horloge. En consequence, il donna ordrc à spn secrétaire d’ecrire immédiatement à Ma¬ cao une dópêchepar laquelleil invitait le P. Roger à venir le trouver à Tchao-King, lorsque 1’état de sa santé le lui permctlrait. L’arrivbe de cette dépóclie à Macao ful lout un évé- nement pour la petite colonic portugaise, et les trans¬ ports de joie éclatèrent de toules parts, surtout à la maison des pères jésuites. La dépôche du vice-roi accueillait favorabloment la requôle que le P. Roger lui avait adressée lors desa premiere visite, et lesreli- gieux étaient officiellenient autorisés, par patente, (OJYaiig-Koui.
1*AK LES NAVIGATEURS PORTUGAIS. 4Í) à avoir dans la ville de Tchao-King une église el une maisou. Le P. Yalignan fut le seul qui ne partageât pas 1’enlhousiasme général. II fut tout interdit par cetle nouvelle si inattendue : « II s’en fallút peu, dit “ Trigault, qu’il no laissâtéchapper cette occasion, si “ eonsenlemenl de tous les autres pères ne lui eut " conseillé de Ia prendre au poil (1). » Pe vice-roi était si impatient de revoir le P. Roger, °u plutòt de posséder l’horloge dont on lui avail parlé, qu’il expédia son secretaire à Macao avec une jonque mandarine pour recevoir le missiounaire et le conduire avec honneur jusqu’a Tchao-King. On ne manqua pas de profiler avec empressement de ces précieuses avances. Le 18décembre 1582, le P. Roger s embarqua avec le P. FrançoisPasio, un autre jésuite qui n’était pas encore prêtre et quelques jeunes Chi- nois. Lesecrétaire du vice-roi fut étonné de le voir ainsi escorté tandis q u’on n’avai tmandé que lui .Mais Ie P. Ro¬ ger répondit que, comme religieux, il n’avait pasl’habi- tuded allerseul, et qu’il avail dú amener deuxmembres de son ordre, l’un qui 1’accompagnerait quand il irait voir le vice-roi, 1’autre qui en son absence garderait la maison. Cette réponse fut acceptée, et Ia jonque mit à la voile avec cette petite colonie de missionnaires, qui emportait les vceux de tous les chrétiens de Macao. Le vice-roi fut dans le ravissement en voyant fonc- tionner 1 horloge que lui avaient apportée les religieux. I dut penser sans dou te, au fond de sa conscience ' e Chinois, que les homines capables de fabriquei- de le les merveilles n’étaient pas tout à fait aussi bar- i.I) Iiigiiult, de (’E.rpédifioii rhrfíifmie, etc., p, 126 T. II.
50 dbcodverte de la chine bares qu’ils en avaient l’air. II voulut leur temoigner sa reconnaissance et leur faire des présents, raais les missionnaires refusèrent courtoisement ses dons. Ils lui exposèrent, dans une requète, que leur seule am¬ bition était d’être autorisés à fixer leur sójour dans I’empire; faisant profession de servir Dieu et de cul¬ tivei- les sciences, et ayant entendu parler do 1’intel- ligence, des lois, des coutumes etdu savoir des Chinois, ilsn’avaient point hésitéà quitter leur patrie et à faire un long voyage de trois ans pour venir s’instruire à leur école, mais que cetto étude leur serait beaucoup inoins facile à Macao que dans 1’intórieur de la Chine. Le vice-roi considéra comme un graud honneur pour les Chinois que de tels homines fussent venus de si loin pour habiter parmieux; et, comme il se piquail d’ail- lours de cultiver la philosophie et les mathématiques, dans lesquelles les missionnaires étaient versés, il souscrivit à leur requête et leur assigna une residence au faubourg de la ville, dans un temple bouddhique. Souvent il leur envoyait des provisions, et les recevail volontiers, dans son palais, en audience particulière. Les fonctionnaires civils et mililaires, tous les per- sonnages important de Tchao-King ne manquèrent pas, soil par curiosité, soil pour faire la cour au vice-roi, de rendre de frequentes visites à la pagode habitée par les religieux catholiques. Des relations s’établissaient peu à peu, etce vaste empire, si hermé- tiquemenl fermé aux étrangers, paraissait s’ouvrir au zèleetaudévouementdesprédicateursdePÉvangile.Le P. Roger avail déjà composé uncatéchisme et Iraduil la Vie des Saints pour commencer à répandre les idées chrétiennes dans les populations. 11 avail obtenu du
PAR LES NAVIGATECRS PORTUGAIS. 51 vice-roi qu’il fút permis au P. Ricci de s’étab|ir aussi à la pagode de Tchao-King; tout se préparaitenfin pour assurer le succès de cette première mission, lorsqu’un évenement inattendu vint soudainement anéantir toutes ces espérances. 4.
CHAP1TRE II. I Les missionnaires sont contraints d’abandonner Tchao-King. — Re- tour a Macao. — Nouvelles et infructueuses tentatives pour rentrer. _II. i.e vice-roi rappelle les PP. Rogeret Ricci à Tchao-King. — Con¬ cession d’un terrain pour construire une maison et une église. — Tours bouddhiques. — Pagodes. — Succès et esperances des mission¬ naires. — III. Erection d’unechapelle. — Preludes à la predication de PÉvangile. — Moribond recueilli let baptisé. — Interpretation de la charité chrétienne par les lettrés. — Succès et persecution. — IV. I.e P. Ricci s’applique aux sciences et aux lettres. — Singuliére mappemonde dans le goút des Chinois. — Achèvemerd de 1’ègli.so. — Tentatives d’une ambassade espagnole à Peking. — Deux nouveaux missionnaires dans 1’intórieur. — Voyage du P., Roger a Han-1 cheou- F0U._v. Les alcbimistes chinois. —; Fourberies du neophyte Mar¬ ti,,. —Son jugemont. — Nouvellepersécution. — Le calme renait. — VI. Fete des Vieillards. — Mómoire contre les Européens. — Defense du P. Ricci. — Sa' popularity. — Visite solennello du commissaire imperial a la mission de Tchao-King. I. Un jour que les missionnaires s’entretenaient avec bonheur de 1’avenir de la propagation de la foi en Chine, ils reçurent la visite d’un officier du premier tribunal dela ville. Ce messager, tout accablé de tris- tesse, leur annonça que le vice-roi venait d’ôtre destilué el qu’il leur ordonnait d’abandonner aussitòt la ville, de peur que leur séjour à Tchao-King n’étant pas du goiit de son successeur, sa disgrace ne devint par cela
PREMIERS MISSIONNAIRES A CANTON. 53 plus considérable. Cette nouvelle, on peut le penser, lut. comnie un coup de foudre pour les religieux. Le vice-roi leur faisait remeltre, pour les consoler, une patente par laquelle il était enjoint aux magistrals de Canton de leur donner un domicile dans la ville. Mais de quelle valeur pouvait étre aux yeux des mandarins de Canton une patente d’un gouverneur destituó? Les missionnaires, cependant, accueillirent avec amour cette lueur d’espérance. Ils s’embarquèrent sur une jonque marchando et descendirent le cours du Tigre jusqu a Canton, ou, comme ils 1’avaient pressenti, on ne (it aucun cas de la patente du vice-roi; il ne leur lut pas même permis de mettre pied à terre. Contrainls dc continuer leur route, ils arrivèrent à Macao, acca- blés de douleur, mais résignés à altendre, dans la re- traite, qu’il plút à la Providence d’ouvrir de nouveau les portes de l’empire chinois à la lumière de 1’É- vangile. U est d’usage en Chine de conserver dans les ar¬ chives des Iribunaux les edits émanés des grands man¬ dai ins, eld écrire au bas s’ils ont étó exécutés ou non. Le nouveau gouverneur des deux Kouang, quelques joins après avoir prispossession de son poste, trouva en parcourant les archives, 1’édit qui avail été adressé par son prédécesseur aux magistrals de Canton pour leur donner ordre de laisser s’etablir dans la ville les icligieux européens. Cet édit était aux archives sans annotation, et par consóquent il était impossible de savoir s il avait été exécuté. Le vice-roi lit écrire aux mandarins de Canton, qui n’avaient aucune connais- sancede 1’édit; ceux-ci prirent des informations auprès du préfet de Hian-Chan (la Montagne des Parfums),
54 PREMIERS MISSIONNAIRES ville de troisième ordre, ayant sous sa juridiclion les Chinois de Macao. Comme le préfet de la Montagne des Parfums ignorait également cette affaire, il euvoya en députation à 1’óvéque de Macao quelques officiers de son tribunal. Ils furenl conduits au collóge des Jésuites, oil on leur montra en effet la patente du vice- roi munie du grand sceau. Aussitôt ils voulurent s’en emparer, sous prétexte qu’un écrit serablable ne pou- vait rester entre les mains des barbares sans avilis- soment pour la dignité de l’Empire Céleste. Les pères du collége furent unanimemenl d’avis qu’it ne fall ait pas se dessaisirde cette pièce importante. Ils exprimè- rent cependant le désir d’aller la porter eux-mêmes au préfet de la ville de Canton, et de lui demander 1’exécution de la promesse qu’elle contenait. Les offi¬ ciers chinois s’irriterent beaucoup et déclarerent qu’une pareille démarche était contraire aux rites et de toute impossibilité. On insista avec force el persévérance, el à la fin il fut convenu qu’on passerait par-dessus les rites, que les officiers chinois conduiraientles porteurs de la patente jusqu’à la Montagne des Parfums, et que là le sous-préfel de la ville se chargerait de leur faire continuer la route par eau jusqu’a Canton. Cette mis¬ sion si délicate fut confiée à la prudence et à 1’ónergie des PP. Roger et Ricci. Après quelques heures de marche dans I’lie de Ngao-Men, dont Macao occupe un rocher, àla pointe de Test, ils arrivèrent à la ville de la Montagne des Parfums, bàtie sur le bord de la mer. Le sous-prélel les reçut très-mal, etleur intima l’ordre de lui remettre la patente pour qu’il lenvoyât lui-méme aux magis- tratsde Canton. Sur lerefus formel des missionnaires,
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 55 il entra en fureur, la leur arracha des mains et la t'ou la aux pieds en sécriant: « Insensés que vousêtes, « que prétendez-vous done faire avec une patente « d un vice-roi destitué? Tenez, reprenez votre inu- " *'*e Papier et retournez promptemenlà Macao, au « milieu des vòtres! » Les pauvres missionnaires prirent congé de cet in¬ solent mandarin, tout contristés de leur mésaventure, mais non découragés. Ils allèrent chercher un peu de repos dans une hôtellerie else déterminèrent à tenter un coup plein do hardiesse. Accompagnés d’un jeune néophyte chinois qui leur servait d’interprète, ils se rendirent résolúment auport, au moment ou lajonque de passage pour Canton allait mettro à la voile. Le capitaine, voyant ces deuxétrangers qui se disposaient à monter à bord avec leur petit bagage, fut saisi do crainte et refusa net de les recevoir. Mais 1’interprète des leligieux seprésenta, et lui montrant avec aplomb la patente du vice-roi munie du grand sceau officiel : lues done fou, mon frère aíné, lui dit-il; comment, tu ne veux pas recevoir dans ton navire des hommes qui ont un passe-port du vice-roi? — Le capitaine, a la vue do cette superbe pancarte, recula respec- tueusement et laissa passer lesétrangers. Ce prompt succès ne mena pas fort loin les mis¬ sionnaires. Les autres passagers, módiocrement sé- duds par 1’exhibition du passe-port, n’étaient préoc- cupés que du danger de se compromettre en voyageant de compagnie avec deux barbares. Ils effrayèrent tellement le capitaine que celui-ci, avant de lever ancre, enjoignit aux missionnaires de débarquer, et afin de ne laisser aucun doute sur rirrévocabilitéde
5(5 I'KKMIKKS MISSIONNAUIBS son intention , il prit lour bagage et le jela sur le ri- vage. II fallut done se résigner encore à cet insuccès el retourner à 1’liôtellerie. Ceux qui ne connaissent pas les Chinois se persua- deraient aisément qu’il n’y avait plus de tenlatives à faire, que le plus court était de retourner à Macao et d’y attendre patiemment une occasion meilleure. Les missionnaires ne se rebutèrent pas. Ayant sans doute suffisamment étudié le peuplo avec lequel ils avaient à trailer, ils jugèrent que, raalgró ces échecs répétés, tout espoir n’était pas encore perdu. Ils s’en- lendirent, moyennant finances, avec un petit manda¬ rin de la localité, qui se chargea de leur faireexécuter ce voyage si désiré. II fit semblanl de les arreter et les envoya, corame prisonniers, au préfet maritime de Canton, en lui disant dans sa dépôche quo ces deux religieux étrangers avaient étó pris dans la ville de la Montagno des Parfums, porteurs de prétendues pa¬ tentes du vice-roi... que ces hommes lui paraissaienl suspects et qu’on les lui envoyait pour être jugés el punis. Ce fut parcesingulier raoyen qu’ils parvinrent, sans nouvel encombre, jusqu’a Canton, ou ils furenl assez bien reçus par le préfet maritime. Ils lui remirent la patente de l’ex-vice-roi, puis une requête dans la- quelle ils disaient qu’attirés par la brillanle renom- mée du Céleste Empire, ils avaient traversé des mers incommensurables et périlleuses, afin d’avoir le bon- lieurde vivre elde mourirdans ce célebre pays; qu ils ne demandaient autre chose sinon un coin de terre ou ils pussent bâtir un temple au Seigneur du ciel, vaquerà la prière etlravaille A se perfectionncr. Le préfet trouva lo projet beau et louable, mais il no
DANS LA PH0V1NCE DK CANTON. 57 pouvait prendre sur lui de leur octroyer ce qu’ils de- mandaient; cela dépendait de la volonté du vice-roi. Les missionnaires insistèrent pour qu’on les laissàt au moins séjourner à l’ambassade du roi de Siam el y •dlendre le temps oil les marchands portugais se ren- ‘laient périodiquement à Canton pour leur trafic, espérant qu’avant cette époque ils auraient peut- elre la permission du vice-roi. Le préfel ne fit pas d objection à ce plan, et les missionnaires allèrent s installer, selon leur désir, à l’ambassade du roi de Siam. Avant la fin du jour, pendant qu’ils se felici- taient d’avoir enfin réussi dans leur entreprise, ils re- çurent ordre de retourner sur-le-champ à Macao, sous pretexte que le nouveau vice-roi se disposant à lairo la visile de la province, il y aurait grave inconvénient à ce qu il trouvât à Canton deux étrangers, pendant une saison qui n’etait pas fixée pour leur négoce. 11 fallut done encore une fois céder au reflux et se rembarquer. Ln passant parla vil le de la Montagne des Parfums, les Ro»er et Ricci connurent le véritable motif ° *eui oxl)Ulsion de Canton. On lisait aux portes el dans les principaux quartiers de la ville un edit du nouveau gouverneur des deux Kouang. Après nlu- S|eu|S considérations sur l administration de la pro- v,nce, leditajoutait... « Il se commet en la localité " !,6 NS'a°-Men (Macao) un grand nombre d’abus, et on prevarique ouvertement contre les lois. Cespé- t iés doivent être pour la plupart imputés aux inter- pretes et aux linguistes, qui abusent de leurs fonc- « lions pour induire les barban “ Id'dfier dans le crime. Ainsi, n •ares au mal et les faire , nous sonimes informé,
58 PREMIERS MISSIONNAIKES « en toute vérité, que ces interprètes out persuadé à « quelques religieux étrangers d’apprendre les ca- « ractères et le langage do la nation centrale, et de « demander ensuite un emplacement dans la capitale « de la province pour y bâtir une résidence et une « église. Tout cela est très-pernicieux à 1’empire; il « ne peut lui étre profitable que les barbares y soienl cr admis... » Vers la fin de Pédit, le nouveau vice-roi exborte les interprètes à se corriger de leur mauvaise conduite, sinon il leur fera coupor la tête... II. Ces nombreuses tentatives toujours infructueuses, et surtout le récont édit du vice-roi, lout fit penser aux jésuites de Macao qu’il leur serait bien difficile de jeter les premiers fondements de cetle mission. Mais en Chine, comme ailleurs, c’est le plussouvent l’imprévu qui domine dans les évónements. La Providence ar¬ range tout à son gré; elle ne veut pas que les hommes puissent se vanter de Ia sagesse et de la prudence de leurs combinaisons. Le succès d’une entreprise vient sòuventdu còté oú Ton n’aporcevait que des obstacles. Les missionnaires étaient persuadós qu’il n’y avait aucun espoir de s’etablir dans 1’intérieur de 1’empire, tant que ce nouveau vice-roi gouvernerait la province de Canton, et ce fut précisóment ce vice-roi qui les y appela. Quelques jours s’étaient à peine écoulés, lorsqu’on vit débarquer au port de Macao un ofíicier civil ar-
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 59 rivanl de Tchao-King. II se rendit, précédé du tam¬ tam etaccompagné d’un nombreux cortege, au palais du mandarin qui administrait les Chinois de Macao. De là, il se dirigea vers le collége dos Jésuiles. II élait pot tem dune dépêcho du vice-roi par laquelle les • Roger et Ricci étaient invités à se rendre en la ville de Tchao-King, ou il leur serait permis de cons- tiuiie une maison et une église. Los missionnaires, encore tout accablés de tristesse et de découragement, avaient «le la peine à se persuader de la réalilé d'une si heureuse nouvelle. La «lépêche était cependant claire et précise. On fit à la hàte, et on bénissaut le Sei¬ gneur lespréparatifsindispensables, et lesdeux apòtres de la Chine se mirent en route le coeur plein de joie et d esperance. Ils étaient accompagnés par le même offícier qui leur avaitapporté un si consolant message. Le gouverneur de Tchao-King les reçut avec grande bienveillance et les questionna sur leur pays et les motifs de leur venue en Chine. Les religieux répon- ‘ ncnt qu’ils étaient originaires des conlrées de l’ex~ treme Occident; gu’ayant entendu parler de la gran- 6Ur Ct de ,a cé,ébrité de l’empire du Milieu, ils avaient entreprisim voyage qui avail duré plus de trois ans. Apres avoir visité un grand nombre d’iles et traversé les mors les plus vastes, ils avaient pu se con- vaincre par leurs propres yeux que FEmpire Céleste 311001 e bien au-dessus de sa brillante renommée. «avaient done le dessein de s’y établir jusqu’a Ia ln < e leuis jours, et ils désiraient obtenir un peu de r't'ttn pour y construire une maison et une église a nu y vaquer àFétude età la prière dans laretraite et c recueillement; ce qu’ils ne pouvaient faire à Macao,
<>0 PREMIERS M1SSI0NN AIRES a cause du traças et du turnulte perpétuel auxquels donne lieu 1’activité commerciale. Le gouverneur de Tchao-King était douó d’une nature bonne et géné- reuse. II fut flatté de voir ces deux religieux étran- gers venus des extrémités du monde pour avoir le bonlieur de séjourner sur le sol de l’empire. II leur promitde les prendre sous sa protection et les invita à examiner, dans la ville ou aux environs, 1’emplace- menl qui serait le plus à leur convenance. 1 cndant qu ils s occupaient de 1’organisation de cetle mission, les religieux logeaient dans unefamille de la cité, nommée Ny-Ko. Durant leur premier séjour a Ichao-King, les jésuites avaient fait connaissance avcc plusieurs Chinois de distinction que la curiosité attirait chez eux. Le P. Roger s etail particulière- ment lié d’intimité avec un jeune bachelier nommé Ku-Ny-Ko, dont les qualités du coeur et de 1’intelli- gence lui avaient paru remarquables. II s’élait appli- qué à 1’instruire des véritésde la religion chrélienne, qui faisaient une telle impression surl’espritdu prosé- lyte que celui-ci n’avait pas tardé à prendre 1’habilude de réci ter avec foi et recueillement quelques courles prières quelepère luiavait enseignées. Les jésuites, à cette époque, avaient avec eux un autel portatif, sur lequel ils célébraient le saint sacrifice de la messe dans une salleque le bachelier Ku-Ny-Ko avail mise à leur disposition. Lorsqu’ils furent obligés d’abandonner la ville pour retourner à Canton, ils avaient laissé 1’aulel dans cette famille, qu’ils considéraient déjà comine les prémices de la chrétienté de Chine. Aussitôt que le P. Roger fut de retour à Tchao- King, il se rendit avec empressement dans la maison
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 61 de Ku-Ny-Ko, ou il eat la consolation de voir quo le grain evangélique, déposédepuis si peu de temps sur cette lerre de bénédiction, avait heureusement germé et pi omettait une multiplication abondante. Lejeune ac íelier, après avoir salué les missionnaires avec les p us grandes marques de respect et de svmpathie, les conduisit dans une salle ornée à la fois avec élégance et simplicité. C’était là qu’il avait érigé l’autel qu’on ,ui ava*t laissé en dépòt. A défaul de saintes images, d avait placé au-dessus un tableau oil on lisait les deux grands caractèreschinois Tien-Tchou, c’est-a-dire Seigneur du ciel. Aux deux còtés de l’autel et sur le I evant on voyait une profusion de beaux vases à fleurs et des cassolettes en bronze oil brCUaient des parfums exquis. C était dans ce petit oratoire que Ku-Ny-Ko venait tous les jours se prosterner et adresser qnelques prières à ce Dieu qui ne lui était plus inconnu, et qu’il adorait déjà en esprit et en vérité. A la vuo de ce touchant témoignage de la foi du fervent catéchu- mène, caron pouvait bieu lui donner ce nom, les mis¬ sionnaires ne purent retenirleurs larmes, el tombèrent a genoux pour bénir le Seigneur de ce qu’il y avait n un adorateur du vrai Dieu au milieu de ce peuple mnombrable, plongé dans les ténèbres du scepticisme et del ídolâtne. Nous avons déjà dit que le gouverneur de Tchao- Kmg avail invité les jésuites à choisir eux-mémes le leuou lis désiraient construire une église. En ce temps- a, on élevaitaux environs de la ville une deces tours qu on i encontre si fréquemmenl sur toute la surface i e 1 empire et qui sont, avec les pagodes, les seuls mo¬ numents de I’architecture chinoise. A peu de distance
PREMIERS MISSIONNAIUES 62 de toutes les villes de premier, de second et de troi- sième ordre, on voit presque toujours une tour plus ou moins élevée, placée à 1 ecart et dans 1 isolement, connne une colossale sentinelle. Selou les traditions indiennes, lorsque Bouddha mourut, on brúla son corps, ensuite on forma huit parts de ses ossements, qu’on renferma en autant d’urnes pour ôtre déposées dans une tour à huit étages. De la vient, dit-on, l’origine de ces sortes d’&lilices si communs en Chine et dans les pays oil le bouddhisme a pénétré; pourtanl le nombre des étages est indéterminé et la forme qu’elles affectent est aussi très-vunable; it y en a de rondes, de carrées, d’hexagones et d’octogones; on en voit en pierre, en bois, en briques, en faience même, connne celle de Nanking; les ornements en porcelaine dont elle est revêtue lui ont fait donner le nom
DANS LA PROVINCE DK CANTON. 63 centspiedsdehaut, après plusieursstrophesexprimant Fétonnement et 1’admiration sur le projet et 1’exécution d’un si grand ouvrage, continue ainsi : « Je crains « l’asthme, et je n’ai pas osé me risquer à monter « jusqu’a la dernière terrasse, d’oii les hommes ne « paraissent que comme des fourmis. Monter tant « d’escaliers est réservé à ces jeunes reines qui out « la force de porter à leurs doigts ou sur leur tête les « revenus de plusieurs provinces. » II y a eu, disentles Chinois, des tours en rnarbre blanc, en briques dorées, et méme en cuivre, au moins en partie. Le nombre des élages était trois, cinq, sept, neut el allait quelquofois jusqu’a treize; leur forme extérieure variait beaucoup, ainsi que leur décoration inlérieure; il y en avait qui étaient à galerie ou à balcon, et diminuaient à chaque étage de la lar- geur du balcon ou de la galerie; quelques-unes étaient bàties au milieu des eaux, sur un massif énorme de rochers escarpés, oul’on faisait croitre des arbres el des lleurs, et sur lesquelles on méuageait des cascades et des chutes d’eau. On montait sur ce massif par des escaliers qui étaient taillés grossière- ment, tournaient sur les flancs d’un gros rocher, pas- saient sous un autro, ou même au travers, par des voôtes et des cavernes imitéesde celle des montagnes, et suspendues comme elles en précipices. Quand on était arrivé sur la plate-forme, on y trouvait des jardins ravissants; c’est du milieu de ces jardins que s’élevaient les tours, dont la magnificence devailôtre extraordinaire, à en juger par les beaux restes qui existent encore aujourd’hui. Les pagodes ou temples d’idoles sont, comme les
PREMIERS MISSIONNA IRES 84 tours, seinées dans 1’empire chinois avec une profu¬ sion incroyable. II n’est pasde village qui n’en possède plusieurs; il y on a sur les chemins, au milieu des champs, partout. On dit communément que dans la ville de Péking et dans la banlieue le nombre s’élève jusqu’a dix mille. II faut ajouter que la plupartdeces pagodes ne sont le plus souvent que des espèces de chapelles, ou des niches renfermant quelque affreuse idole, ou des vases à brúler des parfums. Cependant il y en a plusieurs qui sont d’une graudeur, d’une ri- chesse et d’une beauté dignes d’attenlion. On remarque surtout, à Péking, les temples du Ciel et de la Terre, et, dans les provinces, plusieurs pagodes célèbres, ou les Chinois font des pèlerinages à certaines ópoques de 1’année. Les ornements et les décorations de ces temples sont, on lecomprcnd, tout à fait dans le goid chinois; 1’oeil n’y découvre guèrc que confusion et bizarreries. Les peintures el les sculptures qu’on y trouve n’ont pas une grande valeur artistique; on sail que le dessin est très-imparfaitcmentcullivé à la Chine. Lcspcintres n’y excellent que dans certains procédés mécaniqucs relatifs à la préparation et à l’application des cou- leurs; dans leurs compositions, ils ne font aucune attention à la perspective, et leurs paysagessont tou- jours d’une uniformité désolante. On voit pourtant quelquefois des miniatures chinoises et des gouaches d’une rare perfection, mais très-inférieures, par le style, aux tableaux les plus médiocres des peintres européens. Les sculptures qu’on remarque dans les pa¬ godes ont de beaux morceaux de détail; mais elles pèchent, le plus souvent , du còté de 1’élégance et de
65 DANS LA PROVINCK DK CANTON. la collection des formes. Les Chinois prétendent que les peintres et les sculpteurs des temps passés, ceux sui out du cinquièmo et du sixième siècle de notre eie, étaient. de beaucoup supérieurs à ceux d’aujour- c ui. On serait tenté de souscrire à cette opinion, epics avoir visité les magasius des clioses antiques, 0U10,1 rencontre en effet des objets d’un mérite réel. On ne trouve pas en Chine des temples d’une grande antiquité. Us ne sont pas d’assez forte cons¬ truction pour résister aux injures du temps et des homines. On les laisse tomber en mine, puis 1’on en eleve de nouveaux. Les Song, dit un proverbe chi- nois, faisaient des routes et des ponts; les Tang des tours; les Ming, des pagodes (1). La tour qu’on construisait en dehors des murs de Tchao-King se uommait la tour Fleurie. Elle devait avoir neufétages,et déjà elle était élevée jusqu’au se¬ cond. On avait aussi le projet de bátir, non loin de la tour, une pagode magnifique, donton avait achevé les fondements et les principals charpentes, 1’autel ma- jeur devait ótre dédié à Bouddha et 1’autre à Confu¬ cius. La tour Fleurie s’élevait sur la rive d’une belle i n iòre, continuellement animée par le passage d’une foule de jonques de loule formo et de toute dimension, qui transportaient dans les provinces intérieures les marchandises de Canton. La campagne était riche et parsemée de nombreuses fermes aux toits recourbés. Les bosquets de bambous, les bananiers aux larges feuilles, les papavers avecleurs énormes fruits jaunes léunis en grappe au sòmmet du trone, les Grangers, (!) Empire Chinois, t. II, p. 127. t. 11.
66 PREMIERS MISSIONNAIRES les grenadiers, et plusieurs autres arbres toujours chargés de fruits et de íleurs , rópandaient une ravis- sante variété sur ce beau paysage. Jin parcourant. les environs de la ville, les missionnaires furent frappés de ce site enchanteur, et ils adressèrent aussitòt une requéte au vice-roi pour obtenir la permission d’y fixer leur demeure. II leur fut répondu qu’on acquies- çait à leur demande, et que le jour suivant ils de- vaient se rendre à la tour Fleurie pour déterminer délinitivement 1’emplacement qui leur serait alloué. Le lendemain, le gouverneur se trouva lui-môme au rendez-vous avec un de ses assesseurs et une commission des travaux publics. Les membres de cette commission n’étaient pas très-favorables au pro- jet des missionnaires. Déjà ils avaient essayé de faire entendre au gouverneur combien il était inconvenant et dangereux de laisser des ótrangers, des barbares, s’établir sur le terriloire du Royaume des Fleurs.... Assurément, disaient-ils, ils appelleront peu à peu les gens de leur nation qui trafiquent à Macao, leur nombre s’accroitra, et dès lors il y aura du danger pour la ville de Tchao-King. Ces insinuations n’ébran- lèrent pas le bon vouloir du gouverneur; cepen- dant il erut devoir avertir les jésuites de bion se garder de faire venir chez eux aucun de leurs com- patriotes, et d’observer filialement partout et toujours les lois paternelles de 1’empire. Les missionnaires promirenl de se conformer en tout aux lois et aux rites de la Chine. Alois il leur fut assigné officiel- lement, non loin de la tour Fleurie, un espace qui parut aux religieux catholiques trop étroit pour y bâtir une église et une résidence. llsen firent Fobser-
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 67 vation au gouverneur qui Jour répondit ; « Cette « place est uniquement pour votre inaison. On s’oc- « cupe ici, vous le voyez, do la construction d’un “ S'and et magnifique temple; vous n’aurez done “ pas besoin d’en élever un vous-mêmes. » En en- tendant ces paroles, les missionuaires comprirenl aussitòt quo le gouverneur avait l’intention de les constituer tout bonnement religieux et desservants d une pagode. Ce n’elait pas là évidemment le but de leur mission et de leur longue atlente. Ils dirent au gouverneur Nous autres, homines de l’Ocei- dent, nous n’adorons ni liouddha, ni aucune idole; nous ne reconuaissons qu’un soul vrai Dieu, le créa- teur el le souverain de tout ce qui existe, e’est le Tien-Tchou, le Seigneur du ciel. En entendant ces paroles, le premier magistrat de Tchao-King regarda les missionnaires avec étonnement, et commo ne comprenanl rien à cette repugnance à suivre le culte usité parmi les Chinois. 11 s’entretint un instant avec son assesseur et les membres de la commission des travauxpublics; puis setouruant vers le P. Roger, d lui dit: « Peu importe votre culte el votre volonté « d honorer le lien-Tchou; on achèvera la pagode et « vous meltrez ensuite dedans tel Dieu qu’il vous « conviendra (1). » Ces paroles expriment assezbien le scepticisme de mandarins, aux yeux desquels les ieligions de toule sorte soul egalement admissibles. De peur qu’on eút la pensée de revenir sur eclle concession, lesjésuites sebàlèrentde mettre la main «I 1 oeuvre; ils íirent immédiatement commencer les (i) “ Nihil admodum refert: fanum exti-uemus; in illud deindequas voluontis doorum eftlgies infer to. » (Trigault, lib. II, p, \^\,)
68 PREMIERS MISSIONNAIRES travaux, et afin de pouvoir eux-mêmes en survciller Factivité, ils louèrent une petite maison tout près de leiir construction, oil ils partageaient leur temps entre les devoirs de 1’apòtre et los soinsde l’architecte. Deux barbares de l’Occident faisant conslruire une maison sur le sol de l’empire central, était chose bardie et heurtant toutes les idées chinoises. La nou- velle s’en répandit bientôt dans la ville et aux en¬ virons. Aussi les avenues de la tour Fleurie étaienl- elles perpétuellement encombrées d’une multitude de curieux, qui voulaients’assurer par leurs propres yeux de la vériíé de cet ineroyablo événement. On arrivait par caravanes de tous les còtés, afin de pouvoir jeler un coupd’oeil sur ces étrangers, qui, disait-on, avaient les figures les plus étonnantes du monde. La mal- veillance ne tarda pas à se méier à tous ces mouve- ments de curiosité. La corporation des lettrés fit entendre des murmures; les fondateurs de la lour Fleurie et de Ia pagode se plaignirent vivement de ce qu’on avail introduit dans leur quartier des élémenls de trouble. On disait de toutes parts que ces étrangers liniraient bientôt par (hire à Tchao-King comme à Macao, ou tous les ans leur nombre augmentait par de nouvelles recrues venues de par delà les mere occidentales, à tel point qu’il serait actuelloment presque impossible de les chasser du poste dont ils s’etaient pen à peu ernparés. Les jésuites n’en confi¬ rm èrent pasmoins leurs travaux. Cependant, toutes ces pelites séditions ne laissaient pas de leur causer quel- que inquiétude; ils allerent done trouver les chefs des émeutiers, et surent si bien gagner leur estime el leur sympathiequ’ils nefuronl plus tracassés par per-
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 09 sonne, si ce n’estpar Ieur pauvreté, qui ne tarda pas a Ieur devemr un sérieux obstacle. l) après Je plan qu’ils avaient adopté, les mis- sionnaires voulaienl construire une raaison à la façon européenne, avecdeux étages et d’unetournure assez 'espectable. ^es ^onii^tallèrent, dotmerun p JgrL I d7 PC'mB llans la suile<'e ■nodeste établissement. " °l>p,imer et reposaiw!!!? “ raV»■»»<•«. bag,les. Ils lurent asses l,euretlx
70 PREMIERS MISSIONS AIRES obtenirdu gouverneur un décrel officicl, dans lequel était indiqué le motif de leur arrivée en Chine, et oil, après un pompeux éloge do lours méritos, il était dit que c’était par autorité du vice-roi que la résidence de Tchao-King leur avait étéoctroyéo, et qu’il était expressément déíéndu, sous peine des châtiments les plus sévères, de leur causer le moindre dommage el de troubler leur existence. Los jésuites firenl encadrer une copie dece décrel, qui fut suspendu, selon lacou- tumedu pays, à la porte de leurmaison. Poude temps après, ils reçurent deux autres pieces officiolles non moins importantes et scellées du grand sceau du gou¬ verneur. L’une contenait 1’acte de donation du terrain sur lequel la maison avait éló construite; I’autro, la permission d’aller à volonté à Canton, a Macao, et de circuler dans tout 1’empire, partout oil bon leur sem- blerait. Munis de ces pièces authenliques, les apòtres de la Chine purent enfin envisager avec sérénité l’a- venir de leur mission, ettravailler avec la grâce de Dieu à la conversion de ce peuple innombrable, qui depuis longtemps avait cessé de croiro aux doctrines de leurs bonzes et de leurs Tao-sse, pour se plonger dans 1’indifférence en matière de religion. III. « En ces commencements, dit le père Trigault, « les nostres pour ne donner quelque ombrage de « soupçon aux Chinois, par la nouveauté de notre re- « ligion, ne parlaienl pas fort clairement d’icelle en
DANS LA PROVINCE I)E CANTON. 71 « lours discours; maisplutòt, ils employaient le temps « qui leur restait, après avoir rendu les devoirs et « compliments de civilité à ceux qui les venaient vi- “ Sl,er> a apprendre le langage naturel de ce pays et “ * escriture et coutumes decepeuple. Cependant, ils “ s oHorçaierit de tout leur pouvoir d’enseigner ces “ fidèles avec un moyen plus court, sçavoir par la " saintete de leur vieetl’exempledes vertus, et ainsi « s’acqudrir la bienveillance des Chinois et disposer “ peu à peu, insensiblement, leurs ámes à recevoir i< ce qu ils no leur pouvaient point encore persuader “ IJar Paroles, sans danger de renverser tout ce qui « était commence, soit à cause qu’ils ne savaient pas « encore bien le langage, soit pour le naturel vicieux « de ce peuple... Ils se vestaient d’un habit qui outre « les Chinois est tenu pour le plus modeste, et n’dtait « pas fort différent du nôtre; c’était une robe longue « jusqu’aux talons, à manches fort larges. Ce que « les Chinois approuvèrent fort... (I) » I) après les paroles que nous venons de citer, on voit combien les missionnaires de Tchao-King mirent de prudence a ne pas heurter les Chinois, à ne pas hoisser leur amour-propre, on venant leur dire sans préambule : Jusqu’ici vous avez été dans les ténè- bres et 1’ignorance... voilà que nous vous apportons, nous, la lumière et la vérité... Ils commencèrent par cultivei les bonnes dispositions du premier magistral, des mandarins et des principaux lettrés de la ville. Ils recevaient fréquemment leurs visites, etsouvent dans Ces laPPorls et ces entretiens, dont la politesse et la (1) Trigault, p. hi.
I'ltbMIKltS M1SS10NNAIHKS 71 curiosilóétaient, il faut on convénir, lc principal mo¬ bile, ils avaient cependant 1’occasion de déposer dans ces àmes quelques germes de foi et do leur faire en¬ tendre quelques paroles de vérité. II y avait dans leur maison, comme dans celles des Cliinois, la salledes hôtes. Us Pavaient arrangée en forme d’oratoire; c’e- tait là qu’ils célébraieut les saints mysteres et qu’ils vaquaient à la prière. L’autel était disposé au fond de la salle, el on avait placé au-dessus un grand tableau représentant la Yierge tenant dans ses bras l’enfant Jésus. On voyaitsur les murs des inscriptions en grands caractères cliinois, qui exprimaient les vérités fonda- meutales do la religion. « Au souverain modéra- teur de toutes choses. » — « A la véritable source de tous les ôtres, » etc. Ils firent aussi la traduction du Decalogue, Pimprirnèrent à de nombreux exemplaires pour la distribuer à ceux qui venaient les visiter. Cependant le tableau de la Yierge ne demeura pas longtemps dans la chapelle des jésuites. Ils Penlevè- rent et mirent à la place une image du Sauveur des homines. Le bruit s’était répandu parmi le peuple que les étrangers de POccident adoraient une femme. IJne telle opinion, si elle se fót accréditée, n’était guère propre à favoriser la propagation du christianisme; car on sail à quel état d’abjection sont réduites les femmes dans l’empire chinois. A mesure que les PP. Roger et Ricci se perfec- tionnaient dans Pétudedu cliinois, ils s’appliquaient plus particulièrement à donner dans leur chapelle quelques instructions familières sur les vérités les plus élémentaires de la foi. Les mandarins, les lettrés, les personnages les plus recommandables de Tchao-King
DANS LA PROVINCE DK CANTON. 73 allaient les écouter avec empressement. Mais, soloa le P. Trigault, « tout ceci quasi se disail avoc plus « d’applaudissement que de fruit (1)... » Les lettrés et les mandarins d’alors, comme ceux d’aujourd’liui, écoutaientparlerde Dieu, dePàme, du salut, par vaine curiosité, pour se distraire un peu le coeur, comme ils disent. II leur arrivait souvent d’avoir 1’extrême courtoisiedetrouver parfaite et irréfutable la doctrine qu’on leur exposait... et au sortir de là ils rentraient inslinctivement dans leur indifférentisme chronique; ils étaient toujours aussi Chinois qu’auparavanl. 11s approuvaient, ils sanctionnaient gravemont la vórité, la beaulé de cette nouvelle doctrine, sans jamais avoir Pair, pourtant, de recevoir un enseigneraenl do la bouche des barbares. Les missionnairos, au lieu de trouver on eux des disciples, dissertaienl, en quelque sorte, en presence d’examinaleurs et de juges pleins de morgue et de fatuilé. La vanite chinoise ne leur permettait pas d’accepter un autre ròle. Or il est écrit: « Dieu résiste aux superbes, mais il donue sa « gràce aux bumbles. » Ln jour les missionnaires rencontrèrent le long des remparts de la ville un homme couché par torre, à peine recouvert de quelques haillons et en proie aux plus grandes souffrances. Ils s’approcherent de lui avec émotion, lui adressèrent quelques paroles pleines dune tendre sympathio, et lui demandèrent pour- quoi il était ainsi abandonné sur la voie publique. Cel infortunésembla se ranimer, en entendant un langage si bienveillant; il ramassa toutcs ses forces et leur dit (1) Trigault, i>. 143.
74 PREMIERS MISSIONNA1KKS d’une voix presque éteinte que depuis longteraps i! était dévoré par une cruelle maladie déclarée incu¬ rable par les médecins; que ses parents, à cause de leurextrême pauvreté, n’avaienlpulegarder chezeux, et qu’ils 1’avaicnt déposé le long des remparts dans l’espérance que peul-êtro quelque homme au coeur compatissanl aurait pitié de lui et voudrait bien le recueillir. A la vue d’une si profonde rnisère, lesreli- gieux, émus de charilé, prennent entre leurs bras ce pauvre moribond et le transportent dans leur rési- dence; on eút dit qu’ils venaient de trouver un riche et précieux trésor. Ils lui prodiguèrent avec amour les soins les plus afiectueux, et s’empresserent de lui faire construire tout à còté de leur maison une cabane ou il pút recevoir en paix les services quo demandail son état. Après quelques jours, il prit un peude forces et il lui fut permis de s’entretenir tout doucement avec les uiissionnaires, qui, pleins de sollicitude pour la gué- rison du corps, avaient surtout à coeur le salut de 1’âme. Le pauvre malade était déjà instruit des points principaux de la foi chrétienne, et un jour, comme le P. Roger lui demandait s’il ne désirerait pas em- brasser la loide Jésus-Christ... — Oui, répondit-il, je veux ôlre chrétien. Jen’ai pas étudié les livres, je suis un ignorant, mais je crois que votre religion est vé- ritable et céleste, puisqu’elle inspire à ses disciples l’amour du prochain et les oeuvres de miséricorde..._ II reçut done le baptéme avec l'oi et reconnaissance, et peu de temps après, sa maladie ayanl fait de nouveaux progrès, il mourut de la mort des justes et des prédes- tinés. Ce pauvre moribond abandonné fut le premier chrétien que Dieu se choisit au milieu de ce vaste et
DANS I,A PROVINCE DK CANTON. 75 si populeux empire de la Chine... Ce furent d’abord les bergers qui allèront à la crèche de Bethléem adorer l’Enfant Dieu, et toujours, depuis cette époque, lors- que le christianisme pénètre quelque part, le Sauveur des homines commence par se manifester aux humbles, aux pelits el aux pauvres. Pendant quo ce pauvre malade, touché de la charité des missionnaires, se sentait attiré à leur croyance, re- cevait le baplcme avec simplicité de coeur el passail tout suavement do cette vallée do larmes dans une vie meilleure, il est curieux de voir comment les sa¬ vants, les beaux esprits do la Chine, cherchaient à s expliquer les admirables sentiments de dévouemeul et de miséricorde que les religieux avaient inanilestés en cette circonstance. A force de meltre leur intelli¬ gence à la torture, ils finirent par faire la découverte suivante : Les étrangers de i’extremo Occident, di- saient-ils, ont des secrets qui nous sont inconnus. Ils ont deviné à la seulo inspection de la figure de ce moribond qu’il avait une pierre précieuse caches dans sa tète. Ils ont done prodigue au vivaut les soins les plus assidus, afin que le corpsdu défuul demeurant eu leur possession, il leur fut per mis de retirer tout à leur aise ce joyau d’un prix incomparable... Cette explication parut toute naturelle aux philosophes de la Chine, el cost d ordinaire ce qui arrive aux or- gueilleux lettrés de tousles pays. Aliude se dispenser de croire, ils se jettent dans les crédulitós les plus ridicules; au lieu d’ajouler foi avec simplicité aux choses les plus simples, ils prófèrent admettre d’é- normes absurdités. Les PP. Roger el Ricci ne tardèrent pas à s’aper-
7(> PREMIERS MISSIONNAIRES cevoir qu’ils avaient à óvangéliser un peuple renipli de prétenlions, surtout à l’endroit de la littórature et des livres. Ils ne manquaient done pas de faire con¬ templei' leur petite bibliothèque européenne à leurs visiteurs, etceux-ci, après avoir adrairéla beauté et la richesso des roliures, concluaient très-judicieusement que ces livres devaient renfermer des pensées impor¬ tantes et précieuses, puisqu’on en conservait l’impres- sion avec tant do soin et de recherche. Quelques-uns méme osaientaller plus loin, et s’imaginaient que les peuples chez lesquels la littérature était si estimée pourraientfort bien n’être pas toutà fait enfoncésdans la barbarie. Les missionnaires nese contentèrontpas de prouver aux lettrés de Tchao-King qu’ils savaient lire et écrire dans leur propre langue; ils désiraient surtout leur faire voir qu’ils étaient capables de déchiffrer les livres chinois et d’en composer méme s’il était nócessaire. Ils s’appliquaienl journellement à l’étude, avec le secours d’un habile lettré qu’ils avaient pris à leur service; et comme ils étaient doués 1’un et l’aulre d’une intelligence peu ordinaire, ils firent bientôt de rapides progrès. Ils eurènt enfin acquis assez d’habi- leté dans la connaissance des caracteres chinois pour oser entreprendro d’écrire un traité sur la doctrine chrétienne, considérée au point do vue do la raison et du simple bon sens. Ayant organisé dans leur mai- son une petite imprimerie, ils en dirigèrent eux-mêmes l’impression. Cet ouvrage fut tiré à un grand nombre d’exemplaires et répandu avec profusion dans tout l’empire.Les Chinois, toujours avides de livres, surtout de ceux qui ronferment quelque nouveauté, le lurenl
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 77 avec empressement, et lesdocteurs étrangers furent bienlòt en grande reputation. Le gouverneur de la ville fut si satisfait de leur ouvrage qu’il leur envoya des lettres de felicitation. En Chine, ces lettres sont en quelque sorte des brevets richement enluminés et écrils avec un grand luxe de calligraphic. Les hauls personnages ontl’habitude d’en adresser àceux qu’ils veulent honorer. Les jésuites firent afíicher cet écrit dans leur oratoire, afin que les visiteurs et les cathé- cumènes pussent voir de leurs propres yeux combien ils étaient en faveur auprès des autorités du lieu. Cette éclatanle protection du gouverneur de lchao-Kingn’exerçaitpascependant une bien grande influence sur la population chinoise; elle était tou- jours hostile aux missionnaires. On les insultait, on affichait dans tous les carrefours des placards oil on les représentait comine des hommes fourbes, ambi- tieux, comme des espions, des diables occidentaux; car déjà à cette époque les Chinois avaient donné aux Européens cet insultanl sobriquet. La tour Fleurie qui s’élevait dans le voisinage de la résidence des jésuites avail changé de nom, et on ne l’appelait plus que la tour des Ktrangers. Par cette dénomination, on pré- tendait blâmer la conduite des magistrats, qui ne craignaient pas de favoriser des hommes dont la pré- ence pouvait devenir inquiétanle pour le pays. Le P. Roger ayant été obligé de faire un voyage et un assez long séjour à Macao, les ennemis des mis¬ sionnaires profitèrent de son absence pour les tour- men ter et essayer de les faire chasser. Ils se per- suadèrent que le P. Ricci étant demeuré seul avec quelques domestiques, il leurserait plus facile devenir
PREMIERS MISS10NNAIRES 78 à bout do ieurs mauvais desseins. Les pecséculions de tout genre furent alors incessantes, et bientòt elles prirent un tel caractere de violence cjue la sécurilé personnelle du P. Ricci fut sérieusement compromise. On ne se contentait plus de s’ameuter autour de I’eta- blissement chrétien et de proférer des menaces etdes insultes contre lesdiables occidentaux, on leur lançail des projectiles dn haul de la tour, et souvent il arrivait (jue les pierres pleuvaient comme la gróle sur la maison. Un jour, un enfant do Tchao-King s’acharnait à coups de pierres contro la porte de la chapello; un do¬ mestique sortit brusquement, saisit le dròle et Pen traina dans la maison pour lui inlliger une salu- laire correction. Quelques voisins qui s en aperçurenl poussèrent aussilòl les bauts cris, la multitude s a- massa, la maison fut envahie, le jeune garçon en- levé et promené par la ville, au milieu des injures et des malédictions qu’on vomissait contre les Euro- péens. Un lettré s’empara quelques jours après de cette aventure et en til une grosse affaire. 11 dressa un acte d’accusation contre le P. Ricci, auquel il re- prochait d'avoir arrété frauduleusement cet enfant, de 1’avoir tenu au secret pendant trois jours, de lui avoir fait prendre un breuvage ensorcolé, alin de troubler ses facultés, et de l’envoyer en cel é tat à ses compatriotes de Macao pour le faire servir à des operations magiques. Cet acte d’accusation fut envoyé au gouverneur, et il se rencontia une loule de faux tómoins disposes à certifier devant lesjuges que ces assertions étaient conformes à la vérilé. Cette affaire excita un alireux tumulle dans la ville. Le
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 79 procès out lieu, etl’on vit le P. Ricci trainó à la barre du tribunal du gouverneur, qui d’abord crut à la ca- lomnie, taut les faux témoins étaieut nonibreux. Mais Dieu permit que l’intrigue fui découverte. L’accusa- teur et les faux témoins furent fustigés jusqu’au sang, à coups de bambous, et le P. Ricci renvoyé triompha- lemenl dans sa residence, oil il fut reçu par les caté- chumènes avecdes transports de joie. Le jour même le gouverneur publia un édit oil il faisait un grand éloge du P. Ricci, et menaçail des peiues les plus sé- vères les tóméraires qui oseraient à I’avenir troubler sou séjour à Tchao-King. IY. Cet événement qui paraissait devoir être si funeste à la mission lui lit au contraire de nouveaux amis; ses relations devinrenl de plus en plus nombreuses et considérables. Depuisson arrivée à Tchao-King, le • Ricci avaiteu le temps de connaitre le génie de la nation qu ii voulait convertir, et il sentit que le meil- eur moyen de s’assurer l’estime des Chinois était do monlrer dans les prédicateurs de l’Evangiledes hom¬ ines eclairés, voués à l’étude des sciences, et bien dif- erents en cela des bonzes du pays, avec lesquels on etait toujours disposé à les confondre. 11 pensa que le savant lerait peul-être plus d’impression que le re- •gieuxsur cesesprits scepliques, mais pleins de faluité eraue. Prolondément versédans les mathématiques (l .1 geographic, qu’il avait éludióes à Rome sous le cé-
80 premiers M1SSI0NNA1RES lèbre Clavius, il enlreprit de faire pour les Chinois une mappemonde, dans laquelle il comptait flatter un pcu leur vanité, en plaçant la Chine dans le centre de la carle et en disposant les aulres pays autour de l’Empire Céleste (1). Yoici, du reste, de quelle nianière le P. Trigault raconte le fait: « LePère Ricci, bien versé ez disciplines de mathé- matique, lesquelles il auoit appris du père Christophe Clauius, docteur et prince des mathéniaticicns de son siècle qu’il avoit ouy quelques années à Rome, ap- pliqua son esprit à ceste description (mappemonde) qui n’estoit pas malseante à son dessein de prescher 1’Évangile, sçachant bien qu’on ne s’estpas tousiours servi d’un mesme moyen, pour, selon la disposition divine, attirer quelque peuple à la foy de Jésus- Christ. En véritó, par ceste amorce, plusieurs entre les Chinois ont été amenez dans la nassc dc 1 Église. II estendit done cotte description (mappemonde), en un champ plus ample, à fin qu’il peust aisement con- tenir les charactères chinois qui sont plus grands que lesnostres et adjousta non les mesmes annotations, ains d’autres selon l’humeur des Chinois, et convenables à son intention; car, ou il venoil à propos, en divers lieux, trail an I des coustumes et cérémonies de di- verses nations, il discouroit des mystères sacrez de nostre très saincte foy, jusqu’au temps present in- (i) Pour se conformer encore plus complótcment aux idées des Cliinois, Rioci loin de suivre la projection sléréographique ordinaire , d’apres laquelle la partie centrale est vue plus en petit qu’aueune autre, y representa , au contraire, la Chine plus en grand : Ut Since regnum in medio majorem partem occupant, reliqua regna in fmibus mappa ovifor- mis e.rigua apparerent, ( Riccioli, Almagest,, nov. 1051.)
WANS LA PROVINCE HE CANTON. 81 cognus aux Cliinois (1), afin que sa renominée s’es- pandit en peu de temps par tout le monde. « Je n’oublierai pas aussi ce qu’il inventa pour gaignerla bonne grâcedes Cliinois. Les Cliinois croient bien que le ciel esl rond, mais toutefois ilz estimcnl que la torre esl carrée, an milieu de laijuelle ilz se font asseuremenl acroire que leur empire est situé. Pourquoi ilz portoienl impatiemment que leur Chine fust par nos géographes rejettée en uu coin de 1’extré- mité d’orient. Et pour autanl qu’ilz n’estoienl pas encore assez capables d’entendre les démonstrations des mathématiques par lesquelles on prouveroit faci- lement que la terre avec la mer l'aict un globe, el qu’au globe, par la nature de la figure circulaire, ne se (rouve ui commencement ni fin, ilchangea un peu nostro project, etrejetantle premier méridien des isles Fortunées aux marges de la description géograplaque, à droite età gauche, il fit que le royaume de la Chine se voyait au milieu de la description à leur grand plaisir el contentemcnt. » Après ces détails, le P. Tri- gault ajoute avec beaucoup de naive té : « Véritable- « ment on n’eust pu, en ce temps-là, trouver une in- « venlion plus propre pour disposer ce peuple à re- « ceyoir les myslères de noire religion (2). » Au fait, cette mappemonde, quoique un peu irré- gulière,pouvaitcependantobtenir un excellent résul- tat, en contribuant à détruire une préoccupation qui a loujours été un des plus grands motifs de la liaine des Cliinois con Ire les élrangers. Dès l’origine, ils ont (i) Nous avons vu combien se trompaitle P. Trigault, en pennant que las PP. Roger et Ricci étaient les premiers apòtres de la Chine. (^Trigault, p. 154.
82 HKKMIKKS MISSIONNAIRKk été persuadós que le but bien arrêlé des Europóen.s, en venanten Chine, était de s’emparer du pays. Or la seule inspection de la mappemonde devait beaucoup diminuer leur crainte, en voyant combien était énorrae la distance qui les séparait des peuples do l’Occident. pa présence de quelques étrangers sur leurs còtes ne pouvait. done être un sujet de bien vives alarmes; le danger n’était pas encore imminent. L’impression produite par la mappemonde sur l’es- prit des Chinois encouragea le père Ricci. II pour- suivit avec habileté ce moyen d’influence, en cornpo- sant des sphères terrestres et célestes, en cuivre et en fer. II fit aussi des cadrans solaires pour marquer les heures, et on fit présent aux premiers magistrate de la ville. l)e la sorte, il s’acquit une imputation prodi- gieuse, etbienlôt il futeonsidéré commel’liomme le plus savant qui eút jamais paru en astronomie, ou , comme disent les Chinois, en littérature céleste (Tien-Wen). Sur ces entrefaites, le P. Roger revint de Macao; de son côté, il avait aussi parfaitement réussi dans son entreprise. Les navires portugais qu’on attendait des Indes et du Japon étaient enfin arrivés, et comme les opéralious commercials avaient été heureuses, il fut possible de faire d’abondantes aumònes à la mission de Chine. Los jésuites reprirent done à Tcliao- King leurs travaux de construction, ot achevèrent de bàtir leurmaison, « laquelle, dit leP. Trigault, encore que petite, n’en estoit pas pour cela moins belle; et les Chinois regardèrent avec beaucoup de plaisir cest ouvrage européen, qui paroissoit différent de leurs bastimens, par les estages et le pavé, et auquel la disposition proportionnée desfenestres adjoustoitbeau-
TlANS LA HKOVINCK DK CANTON. 83 coup de grâce. La beauté du basti men l estoilaussi ai- dée par la situation du lieu fort agréable et délioieux. <-ar, d iceluy on pouvoit voir lous les bastimens du •ong de la rivière, toute sorte de vaisseaux et tout ce <íui paroissoit au delà des montagnes et des bois. C’esf pourquoi chacun crovoit qu’il n’y avoit en toule la ville aucun lieu plus plaisant, lequel aussi estoit em- belli de la nouveaulé des choses d’Europe qui attiroit un chascun pour les voir. Pourquoy nostre maison estoit tous les jours fróquentée par les plus grands mandarins, non-seulement de la ville, mais aussi de la province qui venoient souvent vers leur vice-rov , ce qui apportoit de 1’autorilé aux nostres, et aux Chi- nois du profit, et peu à peu du désir de cognoistre nostre religion... (1) » Ces premiers succès des missionnaires causaient une grande joie et une vive émotion parmi les étran- gers résidant à Macao. La nouvelle de ces heureux commencements se répandil vile sur tous les points de 1’extréme Orient ou il y avait des Européens, et sui tout aux des Philippines, ou les Espagnols posse- ( aiout deja une si belle et si riche eolonie. Le gouver- neur de Manille, désireux denouer avee la Chino des relations oommerciales, eut la pensée d’envoyer à Pá king, aunam rle SaMajesléCatholique, une ambassade solennelle. En conséquence, il fu agir les ,-eligieux t omimcains de Manille auprès des jésuites de Macao et surlout de Ichao-King, alin de profiler de leur in- fiuence pour obtenir des autorités chinoises les auto- risations nécessaires à cette ambassade. Les négo- (0 Trisault, p. 155
PREMIERS MISSIONNAIRES 8 V cialions, conduites aver zèlé, eurent tout le succès desirable; de riches presents furenl préparés pour rernpereur, et les missionnaires se proniettaient de leur présenee à Péking de précieux avantages pour la propagation de la foi dans ce vaste empire. dependant les autoritésportugaises de !\1acao, ayant eu connaissance des projets des Espagnols, écrivirenf officiellement aux jésuites de Tchao-King pour les adjurer de faire échouer cette ambassade. Ils pré- tendirent que si les Espagnols venaient à réussir dans leur dessein et à s’élablir à còté d’eux sur le mar¬ che chinois, il leur serait impossible de soutenir la concurrence avec nn peuple qui, ayant à sa dispo¬ sition tout 1’or du Pérou, ferail prodigieusement hausser les marchandises chinoises el ruiuerait les né- gociants do Macao. Les missionnaires do Tchao-King, quoique d’origine italienne, devaient pourlant se montrer dévoués aux intérêts des Portugais, qui les avaienl aidés de toutes manières, et surtout par d’abondantes aumônes, à fonder el à soutenir leur mission de Chine. Le recteur du college de Macao manda done à ses confreres de Tchao-King qu’ils devaient abandonner cette affaire el la laisser tomber d’elle-môme. Quoique déjà lout fut arrangé avec les mandarins, on le dérangea si bien qu’on obtint du vice-roi un edit par lequel il défendait formellement l’ambassade des Espagnols. On y lisait en propres termes qu'il ne permettait pas « à de telles gens de « passer outre, mais plutôt qu’il les punirait sévère- « ment s’ils l’entreprenaient. » Toutes ces préoccupations d’ambassade, de cons¬ tructions et de mappemonde, n’empéchaient pas ce-
uans la province de canton. ■* 85 pendant les Pp. Ricci et Roger de travailler assidú- men a lenr oeuvre capitale, à la conversion des ' i s eurent la consolation de voir leurs longs C 01 (s cou,,onnés eníin de quelques succès. Ils pu- ien( conférer le haptéme à deux catéchumènes, dont un etait un lettré de la province de Fo-Kien, et l’autre cc jeune bachelier qui avail conservé en dépôt l’autel des missionnaires pendant leur absence, cl qui les avail ensmte si bien accueillis dans sa maison lors de leur relour à Tchao-King. La cérémonie eut lieu utrrrrc ia pius grande p°mPe-1° ^tem- le bap ême t ^ ^ à donner '^me e bap têm e a ces nouveaux chrétiens (I). L’un recut le nora de Paul ct l’autre celui de Jean (2) Í es Chi nois s’entretenaient beaucoup de ces nouveaux rites apportés par les Occidentaux, et ils eurent la cour- oisie et la politesse de ne pas les trouver mauvais. Le ombre des catéchumènes augmenta insensiblement, plusieurs renoncèrent définitivement aux idolos en recevant la régénération baptismale. dos mistr ení efai,tes’ le P- Valignan, visiteur général j. • °"s esJésuitesdans 1’extrême Orient, venait 1 hTT, “lapOT * Macao-11 «PP* avec grande S les benedictions que Dieu répandait sue |es „avf' apostoliques des PP. Roger et Rjcci; à Tcha0.Kj„UX *1* f6 inM8able « deux . 1 S'' , e u délricher le champ immense qui leur con ic, il demanda du secours au provincial des ,K cs, qui luienvoyadenx religieux portugais, Edouard (I) Li LÓrénionie out lion le is déeembre I.i84 (V En I llinois Pan-Inn of Jo-han.
g(j r PREMIERS MISS10NNAIRES de Sande etAntoine d’Almeida. Ils arrivèrentà Macao au mois de juillet 1585. Le difficile était de les laire pénétrer dans 1’intérieur, rnalgré la promesse expresse des PP. Roger et Ricci de n’appeler jamais auprès d’eux aucuu autre étranger. On était à chercher quel- (jue bonne combinaison pour concilier 1’entrée des nouveanx venus avec la promesse tie n introduire personne, lorsque la Providence fit naitre, commo it point nommó, uue excellente occasion. Le vice-roi des deux Kouang reçut de Péking une dépêche impériale, par laquelle il lui était ordonné d’envoyer acheter à Macao des marchandises et des curiosités europóennes, puis de les expédier à Péking. Le gouverneur de Téhao-Kiug ayant étó chargé d’exé- cuter les ordres de 1’empereur, envoya à Macao une grande jouque, sous la conduile du P. Roger, qu il pria de veiller à ce qu’on se conformàt exactement aux ordres de Pempereur. Lorsque les emplettes 1'urent lerminées, le P. Roger s’en retourna à Tchao-King avec sa jonque, nòn sans emmener avec lui le P. Édouard de Sande. Le gouverneur ne trouva pas mauvais que ce dernier eíit accompagné les marchandises desti- uées à 1’empereur; mais, après quelques jours de re¬ pos, il lui demanda s’il ne songeait pas à s’en relourner bientòt. — Non, répondit le missionnaire*, demeurer tou jours au milieu des Chinois, voilà mon désir et mon espérance. Sesinstancesfurentsi vives et si pressuutes, qu’il obtint la permission, toujours à condition qu’a I’avenir on ne ferait plus venir personne. Restait ce- pendant le P. d’Almeida, qui allendait à Macao. II paraissail difficile de l’introduire, lorsqu’un autre événemenl vint aplanir toutes les difficultés.
DANS LA PROVINCE JJK CANTON. 87 Le gouverneur de Tchao-King qui avait été si i'a- vorable aux missionnaires, fut élevé à uue dignité supérieure. II eut pour successeur Ling-Si-Tao, haul fonclionnaire de lamôme ville, dont les relations avec 6 ^°8er avaieut été pleines d’iutimité. Comme, selon 1 usage, il devait faireun voyageà Péking avast d entrer eu fonction, il proposa au P. Roger de l’em- mener et de le conduire jusqu’a Hau-Tcheou-Fou, dans la province de Tche-Kiang. Lo P. Roger accepta avec empressement uue proposition qui peut-être allait lui permettre de fonder une nouvelle missiou dans 1’intérieur de l’empire. Le P. d’Almeida, qui avail eté prévenu de ce voyage, se trouva à Canton lors de leur passage et fut aussi ennnené par Ling-Si-Tao. Le 23janvier 1586, ils arrivèrentà Han-Tcheou-Fou. Le père de Ling-Si-Tao donna 1’hospitalité aux deux missionnaires, qui disposèrent une de leurs chambres en chapelle. Les plus grands mandarins les invi- terent a leur table, et tous les jours ils expliquaieut a doctrine chrétienne dans leur modeste oratoire. Les ionises eux-mèmes témoignèrent des égards aux reli- ómux, àqui ils demandaientde Feau bénite; car, selon une tradition conservée dans le pays, il y avail eu autiefois un pieux personnage qui, en parcourant la Chine, donnait une eau sainte avec laquello il gué- nssait les malades et opérait de nombreux miracles, n voit quo le souvenir des anciens apòtres de la line ne s était pas entièroment effacé. Les religieux eurent la consolation de conférerle baptême au père te *n8*Si-lao, vieillard de soixante-dix ans, qu’ils avaient suffisaiumentinslruitdes priucipes du christia- nisme.
88 PREMIERS MISSIONNAIRES Le P. Roger, non content de s’être ótabli à Hau- Tcheou-Fou, proíita d’une occasion pour fairc un voyage dans la province du Hou-Kouang, oil il jela les fondements d’une nouvelle mission, non loin d’un t'ameux pèlerinage bouddhiste nommé Ou-Tan, qui altirait à diverses époques de Pannée un nombreux concours de peuple. Ainsi les missionnaires avaient déjà planté des jalons de christianisme dans trois pro¬ vinces de I’empire, dans le Kouang-Si, le Tche-Kiang etle Hou-Kouang. Leurréputation allait grandissantde jour en jour, et tout faisait présager de consolants suc- cès, après tant d’infructueuses tentatives. L’Occident Iressaillait d’allégresse et adressait à Dieu des solen- nellcs actions de gràce, en recevant ces lieureuses nouvelles de la mission de Chine. Le pape Sixte V accorda un jubilé à la Compagnie de Jósus, et le P. Aquaviva, général de l’ordre, écrivil aux religieux do Macao des lettres de félicitation et d'encourage- rnenl, en promettant aux ouvriers apostoliques de Textrême Orient les aumònes et les prières de l’Eu- rope. II leur envoyait en môme temps des tableaux , divers objets de dévotion et plusieurs horloges, donl 1’ingénieux mécanisme ravissait les Chinois d’admi- ration. Au moment oú tous ces témoignages d’intérôt arrivaienten Chine, les missionnairesétaient obliges d’abandonner le terrain sipéniblementconquis. Leurs protecteurs et leurs amis du Tche-Kiang et du Hou- Kouang se refroidirent peu à peu. 11s eurent bientôt peur de s’etre compromis en accueillant si bien des étrangers, etfinirent par les contraindre d abandonner leur position. Ils durent done se replier sur ichao-
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 89 King, qui élail en quelque sorte le bercoau lie la mission. Mais là aussi, au lieude la sympathie d’au- trefois, ils ne trouvèrent plus qu’une indifference affectée. Le gouverneur n’allait plus les visiter; il leignail mème de ne pas les reconnaitre, lorsque par hasard il les rencontrait quelque part. Tout cela pré- sageait un orage qui ne tarda pas à éclator. V. Les Ghinois, comnie tous les peoples, plus inénie que les aulres peuples, se sont oecupés d’alchimie avec ardeur, dans l’espoir de laire d’importantes dé- couvertes. Ils ont recherché longuement, et par mille moyens, I’art de transformer les métaux, do faire de 1'or, de l’argent, et surtout de composer le fameux elixir de longue vie, voire même celui d’immorlalitc. Les alchimistes chinois prétendaient que le mercure pouvail facilement se transformer en argent, à I’aide dune certaine herbe, qui, disaient-ils, existe seu- leinent chez les nations étrangères. Ils ajoutaient que les Poi tugais, ou plutot les diables occidentaux, possé- daient cette herbe précieuse, avec la manièrede s’en servir. Par là, ils s’expliquaient à merveille pour- quoi les navires étrangers achetaienttous les ans une si grande quantite de mercure, et pourquoi à leur re- lour ils rapportaient tant de piastres. Sans ccla, d’ail- leurs, comment comprendre que les missionnaires de 1 ehao-King aient pu conslruire une si belle inaison, entretenir de nombreux domestiques, vivredans I’a-
90 PREMIERS MI SSI O N N A IKES bondanee, se bien vétir, faire des cadeaux aux man¬ darins, alors qu’ils ne travaillaient pas, ne trafiquaient pas et ne cultivaient pas la terre. Évidemment ils étaient en possession du secret de fabriquer do 1’ar- gent avec le mercure. Parmi les Chiaoisque les jósuitesde Macao avaient baptisés, il y en avail uu qui avail reçu le surnom de Martin. C était un assez mauvais chrétien, très-ab- sorbé par le soin d’amasser des sapeques et médio- crement occupé du salut de son âme. II se rendit à Tchao-King, sous prétexte de dévotion, mais en réa- lité alin d exploiter et de piller un peu les mission- naires. LeP. Roger lui fit bon accueil, le chargea ioôme dans lamaison de plusieurs offices importants, espérant par là le ramener à des sentiments plus conformes à sa profession de chrétien. II y avait à Tchao-King deux nouveaux convertis, ardents alchimistes et vivant journellement au milieu des fourneaux, des creusets et des alambics; mais ils n’avaient encore fait aucune importante découverle. Or un jour le Chinois Martin alia les trouver, les mena mystérieusement au fond de leur laboratoire et leur dit, en grande confidence, que le P. Roger savail laire 1’argent, qu’il lui avait promts de lui enseigner le secret, mais a condition qu’il ne le communiquerait a personne. A cetto révélation, les deux alchimistes virent s’ouvrir devant eux comme un monde nouveau, et ils comprirent combien il leur importail de faire la cour à Martin. Martin était pauvre et vaniteux; ils lui achetòrent un habit neuf, un bel habit en soie, l’in- vilèrent à venir Ioger chez eux, oil tousles jours on lui I'aisail faire excellenle chore. Voilà done Martin
WANS LA PROVINCE WK CANTON. 91 bienlogé, bieu vêtu, bien nourri. Mais Martin était célibalaire; ils lui achetèrent une femme et le ma- rièrent. A force de présents el de cajoleries, nos deux excellents alchimistesobtinrent de luiqu’il leur trans- mettrait le fameux secret, aussitôt qu’il I’aurait reçu du P. Roger; mais tout cela devait se faire avec une extrôme prudence, parce quesilepère spirituel venait à se douter de quelque chose, tous les plans échoue- raient. Trois ou quatre mois se passèrent de la sorle, et Martin vivail toujours dans l’abondance. Enfin il alia trouver ses généreux confidents, et leur anuonça l’heureuse nouvelte que le jour de la grande mani¬ festation allait arriver. Le P. Roger devait le leude- maiu, sans plus de retard, lui enseigner la recette poui- la transmutation du mercure qu argent, el il s’empres- seraitdelaleurcommuniquer.Le lendemain, Martin ne parut pas chez les chrétiens alchimistes, qui l’atten- daientpleins demotion et d’anxiele. Lesurlendemaiu, point de nouvelle de Martin; on le ehercha par tout sans le trouver nulle part. On sut entin qu’il avait fuide Ichao-King et qu’il s’etait sauvó à Canton, emportant plusieurs objets de prix qu’il avait volés à la mission et des sonunes assez considérables empruntées à di¬ vers neophytes de Tchao-King. Si c’était là la re¬ ceite de Martin pour faire de l’argent, il est évident qu’il n’elait nul besoin d’en faire un mystère; car les Chinois la connaissent el la pratiquem parfaitemenl depuis les temps les plus reculés jusqu’a nos jours. La disparilion de Marlin lit grand bruit en villo, surlout parmi les chrétiens, dont la plupart étaient victimes de ce scóléral. Les mandarins en ayant été
92 PREMIERS MISSIONA A IKES instruits, les raissionnaires furent obligés de convenir qu ils avaient été dévalisés par un de leurs convertis, et un mandat d’arrét fut lancé contre Martin, qui se tenait caché à Canton. On s’empara dc lui ot on le ra- mena chargé de chaines à Tchao-King pour lui faire subir son jugement. Ce mauvais sujet fit distribuer de toute part, en arrivantdans la ville, des libelles dif- farnatoires, dans lesquels il accusait les missionnaires des crimes les plus infâmes. Le jugement, comme ou devait s’y attendre, rait en émoi toute la population de Tchao-King, et l’avenir de la mission eút été entiè- rement compromis, si Dieu n’eút permis que le ma¬ gistral réussit à démôler la vérité. Au milieu des plus affreuses intrigues, Martin fut amplement fustigé à coups de bambou et condamné à une prison perpé- tuelle, avec le supplice de la cangue. Les missionnaires implorèrent inslamment la clémence du juge, et cette conduite si généreuse étonnales Chinoiset excita leur admiration... raais ce ne fut pas pour longtemps. II est bien triste et bien pénible de le dire , mais ce furent les néophytes de Tchao-King qui troublèrent de nouveau la mission et soulevèrent contre elle la mul¬ titude. La mort de Martin leur avait fait perdre tout espoir de recouvrer Targent qu ils lui avaient prèté. Dans leur désolation, ils s’en prirent aux mission¬ naires, et répandirent dans le public des libelles otj on leur reprochai!, de s’ôtre introduitsclandestinement dans I’empire et de causer la ruine du pays. On faisail un appel à la corporation des leltrés, afin d’accuser ofticiollemcnt les jésuites devanl les tribuuaux et de demander lour expulsion. On était dans ces fàcheuses circonstances, lorsque ,
DANS I.A PROVINCE TIE CANTON. 93 a Ia sa'ROn 'lfts pluies, la rivièrequi baigne les mure tie Jchao-King, venantà briser ses digues, inonda la campagne et causa partout de grands ravages. Dès que les eaux furent rentrées dans leur lit, on travailla a construire de nouvelles digues plus puissantes que cellcs qui venaient d’ôlre enlevées. Comme le bois n clait pas suflisant, les mandarins décrétèrent, par •in édit, qu’on était autorisé, pour cause d’utilité pu¬ blique, à abattre tous les arbres qui ne portaient pas de fruits, partout ou on en trouverait. Dans de telles cii Constances les Cbinois, autorisés en quelque sorte par les magistrats, deviennent d’impiloyables rava- geurs; ils ne manquent jamais de profiter de ces mo¬ ments de licence pour faire du mal à ceux qu’ils n’ai- ment pas. La multitude ne tarda pas à se ruer dans le jardin de la mission; on coupa, on saccagea tout ce quis’y trouvait. Les domestiques, qui, pour la plupart, étaient des nègres esclaves des Portugais, voulant s opposer à cette dévastation, ne firent qu’augmenter le désordre. La maison elle-méme fut envahie, les poi tes el les fenêtres volèrent en éclals, les meubles furent brisés et dispersés , la toiture elle-môme fut enlevée, et les habitants, forcés de se sauver, étaient poursuivis de tous còtés avec des buées et à coups de piei i es. Après ces exploits, les émeutiers rentrèrent triomphalemenl dans la ville au bruit du tam-tam, lout lieis de la victoire qu’ils venaient de remporter sur les nations occidentales. Le leudemain, le P. Ricci se rendit au tribunal, et demanda le pardon des auteurs de ce désordre, priant simplement le gouverneur de défendre par un édit de molester ii l’avenir les missionnaires. Le P. Édouard
PREMIERS MISSIONNA1KKS «4 de Sande, désespéranl de la mission de Tchao-King, s’en retourna à Macao. La position des jésuiles en Chine étail en eftet on ne peut plus précaire. La sécurité et 1’avenir de leur mission étaient nniquement appuvés sur la pro¬ tection de quelques mandarins. Ceux-ci n’avaient qu’à changer de poste, ce qui devait tòt ou tard ar- river, ou bien encore modifier leurs sentiments de hienveillance, et tout était perdu; car les mission- naires avaient contre eux les lois fondamentales de 1’empire, qui leur interdisaienl Pentróe et surtout le séjour dans l’intérieur. Aussi ils étaientjournellement exposés à voir disparaltre et s’évanouir à 1’instant le fruit de plusieursannées de sollicitude et de labours. Afin de travail ler à Ia conversion des Chinois avec espoir d’un succès durable, il leur étáit done néces- saire d’avoir chez eux une existence régulièrement óta- blie,quine fôtpas toujours à la mercide chaque évé- neraent et detous les persécuteurs de bas étage. La mission catholique devait étre connue et approuvée à Péking par le gouvernement de 1’empereur. Les jé- suites ré unis à Macao linrent conseil à ce sujet et fu- rent unanimement d’avisd’obtenir du saint-siége une légation apostolique pour la Chine. On espérait que par lo moyen de cetle ambassado officiello il serait ensuite facile de fonder la mission sur des bases plus stablas et plus solides. Le P. Roger, mieux instruit que les autres mission- naires des moeurs de la Chine, oú il avail longlemps demeuré, fut chargé d’aller négocier à Rome cette affaire importante. Il s’embarqua done à Macao et ar- riva heureuseraent à Lisbonne; de là il se rendit à
DANS I,A PKOVINCK UE CANTON. 95 Madrid, pouriniéresser le roi Philippe II àcette grande enfreprise. Mais à Rome il éprouva des retards inter- minables causés par le décès de deux ou trois papes. 'e z ® raissionnaire, épuisé par lant de travaux et de ati.arues, alia terminer sa laborieuse carrière àSaleme. dans le royamne de Naples. LeP-Ricci, reslé longtemps seul dans sa mission de chao-King, sut, par sa prudence el sonaffabilité, cal- fnei les agitations précédentes et réparer le mal qui avail été fait. Ses connaissances en physique et en mathématiques le rendaient recommandable aux yeux « es Chinois, et surtout des lettrés, qui se faisaient un lonneur d’aller le visiter et d’entretonir avec lui des relations d’amitié. 11 avait arrangé dans 1’intérieur de la maison une horloge qui sonnait les heures. Le son
96 PREMIERS M1SSI0NNAIRKS VI. Les Chinois ont coutume de rendre de grands hon- neurs à la vieillesse. Tous les ans on choisit les vieil- lards lesplusvénérables non-seulement par leur grand Age, inais surtout par une vie exemplaire. Pour être élu , il faut n’avoir jamais été accusé ni avoir accuse personne devant les tribunaux. C’est là aux yeux des Chinois le vrai cachet du mérite et de la vertu. f.es magistrals réunissent annuellemenl ces beaux vieil- lardsà barbe blanche, et leur font préparerun splen- dide banquet, oil ils lesservent eux-mémcs avec tous lestémoignagesdun respect tout filial. Or lesvieillards do la province de Canton s’étaienl beaucoup entrete- nus, an jour de leur réunion solennelle, des étrangers de Macao. Ils avaient été vivement émus de ce qu’ils avaienl bu l’audace de faire bâlir à Tchao-King des maisons à plusieurs étages et une tour qui avail coôlé des sommes considérables. Comme nous l’avons dójà dit, la tour Fleurie avail pris le nom de tour des Étrangers, à cause de son voisinage avec la demeure des missionnaires. Aussi le bruit s’était-il répandu de toutes parts qu’elleétait t’oeuvre des étrangers deTchao- King. Cette tour apparaissait aux yeux des vieillards comme une forteresseredoutable, menaçant continuel- lement la sécurité de la province. Après une longue délibération, ils avaient résolu d’adresser à ce sujet une requête au commissaire impérial, visiteur des deux Kouang. Cette pièce cliinoise ayant été conservée, nous allons en donner la traduction :
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 97 " Les lo,s de •’empire permettent aux simples ci- toyens daverlir respectueusement les supérieurs, orsque le peuple est menacé de quelque prejudice. 11 COnséquence, nous, les anciens de la ville do anton, ayant considere les événeiuents, nous avons pensé que le visiteur provincial devait en étre ins- liuit, afin que par son entremise des remèdes con- ' enables soient opposés au mal. « Preincrement, on doit rendre notoire que des barbares demeurent à Tchao-King, et qu’ils sont venus des contrées étrangères pour habiter le royaume du Milieu. II faut craindre les nouveautés : elles sont pornicieuses; un grand mal menace l’empire. C’est ce qui éclate aux yeux de chacun, et ce que nous di- sons n’est que trop évident. « Un amas considérable d’étrangers, partis des terres des barbares, est parvenu au port de Macao, aux confins de la ville de la Montagne des Parfums (Hian-Chan). Us ont fait semblant d’organiser une ambassado vers le Fils du Ciel. Sous ce prétexte, ils voulaient s’ouvrir un chemin dans le royaume des flours pour trafiquer avec les nótres et móler par e commerce les produits de tous les pays. Bien qu’ils n aient pas été autorisés à agir de la sorte, ni admis a faireleur ambassade, ils sont néanmoins demeurés pcle-méle en ce port de Macao. Les années nassées' on les voyait sortir de leurs navires, trafiquer avec nous, sans pourtant pénétrer dans Fintérieur; lorsque a saison des foires était finie, ils faisaient voile et s en í etournaient en leur contrée. “ Maisvoilà quemaintenantils ont báti des maisons et los ont élevées en plusieurs étages; c’est là qu’ils T. II. n
1‘ltKMIKHS MISSIONNAIRES 98 se succèdent les uns aux autres et qu’ils s’assem- blent, comme les abeilles et les fourmis. A cette vue, il n’est personae en toule la province auquel le coeur ne tremble et les cheveux ne se dressent; d’autant qu’on remarque ces étrangers empióter tous les jours davantage, par des moyens pleins de ruse et de four- berie. Ils ont fait bâtir, à leurs Irais, une grande tour, atin de se ménager par cet artifice une entrée dans la ville de Tchao-King, oii ils ont amené avoc eux une foule d’autres hommes méchants, qu’on voit sans cessealler etvenir sur lescanaux et sur les fleuves. a Nous craignons, et non sans cause, que ces bar¬ bares ne soient autant d’espions pour surprendre nos secrets et en instruire les leurs. II est surtout à redou- ter que se liguant peu à peu avec ceux do notre na¬ tion qui sont amateurs do nouveautés, ils ne soiont la source de quelque graude calamité pour Pempire Central, et qu’ils ne dispersent notre peuple sur Ia vasto étendue des mers, comme des poissons et des marsouins. C’est peut-êtro ce malheur que] présa- gent nos livres ou il est écrit : « Vous avez semé des « épines et des orties en une douce terre; vous avez « introduit en vos demeures des serpents et des dra- « gons... » Macao est un danger semblable à un ul¬ cere qu’on a laissé s’engendrer aux pieds et aux mains. Il n’y a pas à trop s’eft'rayer, sil’ou a soin d’ap- pliquer à temps le remède. Mais le mal de Tcliao- King est un ulcère qui a déjà envalii la poitrine et le cceur; la raison veut qu’on pratique sans délai l’o- pération. « C’est à cause do cela que nous, les anciens de Canton, nous avons jugé nécessaire d’avertir le
1>ANS LA PROVINCE DE CANTON. 99 conunissaiie impérial, afin qu’il commando aux ma¬ gistrate de Tchao-King de chassor au plus tòt ces étran- gers, et de les renvoyer avec les leurs à Macao. Quant a Macao, on y pourvoira avec le temps, lorsque le moment d’agir sera venu... En acquiesçant à cetto Joquèie, le commissairo impérial aura rendu la vie « toute la province. Nous confessons à 1’unanimitó que par ce moyen nous recevrons lous un bienfait signalé... » Ce réquisitoire des vieillards de Canton fit grand bruit dans les tribunaux et parmi le peuple; une onquòte fut ordonnée, afin de vérifier l’exactitude de toutes les accusations. Aussitôt quo le P. Ricci eut con- naissance de cette formidable attaquo, il se própara a la repousser. II était suffisamment versé dans les choses cliinoises pour savoir comment il devait s’y prendre afin de conjurer cette nouvolle tempête. Il ré- digea un mémoire dans lequel il s’appliqua surtout a demontrer que les missionnairesn’etaient pour rien dans la construction de cette fameuse tour qu’on lui objectait. La chose n’était pas difficile à prouver, car la ville entière de Tchao-King connaissait parfaitemont la vérité sur ce point. Ce chef supreme d’accusation étant mis à nóanl, tout le resto s’écroulait. Car com¬ ment ajouter foi à des horames qui avaient pu spa¬ rer dune maniòre si grossiòre, et alléguer un fait si notoirement faux? Après avoir ródigé son mémoire d une façon entièrement conformo aux rites ot à la maniòre chinoise, il s’assura de la protection de quol- ques-unsdes principaux mandarins do Tchao-King. Le piocès eut lieu, et le P. Ricci sortit encore viclorieux do cetto nouvello lntte avec les Chinois. Le P. d’Al-
100 PREMIERS MISSIONNAIRKS meiria fut confirmé dans sa residence, et levent lourna si favorablement que le supérieur du collégo de Macao crut devoir en profiter pour envoyer à Tchao-King un religieux de plus; c’était le P. François de Pétris. Les missionnaires purent enfin se livrer en paix à leur apostolat. Tchao-King, ville très-importante au point de vue commercial et politique, est située non loin des bords d’un grand fleuve perpétuellement sil- lonné par un nombre considérable de jonques. C’est le passage de presque lous les mandarins des provinces du midi qui se rendent à Péking ou qui en viennent. La maison et 1’église des jésuiles, bâties en dehors des fortifications de la ville et tout près des bords de l’eau, attiraient facilement l’attentionde tous ceux qui naviguaient sur le Tigre. Presque tous les voyageurs qui passaient par Tchao-King, surtout les mandarins el les lettrés, avaient Fhabitude de faire une visite à la résidence des religieux de l’Occident. Tous étaient curieux d’examiner de près les figures de ces étran- gers, dont on raconlait des choses si étonnantes. On voulait voir ces horloges qui d’elles-mômes sonnaient lesheures, ces cartes de géographie renfermant les descriptions de toutes les nations de la terre, ces ta¬ bleaux peints avec une telle perfection que les per- sonnages paraissaient pleins de vie , et puis ensuite une foule de curiosités inconnues aux habitants du royaume des Fleurs. Les lettrés et les mandarins de bonne foi, après avoir contemplé toutes ces nouveau- tés, étaient forcés de convenir quo les barbares de l’Occident n’dtaient pas absolument dépourvus d’in- telligence, et qu’en dehors de l’Empire Céleste il y avail des peoples qui s’occupaienld’artset d’industrio
DANS LA PROVINCE I)E CANTON. JQ1 avec quelquesuccès. LeP.Ricci, quis’était familiarisé avec la langue chinoise, les interessait par ses entre- tiens, et ils étaient encore contraints d’avouer que ce (liable occidental avait presque autant d’esprit qu’un Chinois. 1-cs fréquentes visites donnaient peu à peu du renom aux hommes et aux choses de l’Europe. Les visxteurs se trouvaient par là plus disposés à prèteiv'c I oreille aux instructions religieuses auxquelles les mis/cf sionnaires tâchaient de ramener toujoursla conversa^ tion. Ainsi se répandait lasemence de la divine parole; v avec la grâce de Dieu, elle germa dans plus d’un cceur et porta des fruits de salut. Ce fui à la mission de Tchao-King que plusieurs mandarins, clevenus grands dignitaires de l’empire, reçurent les premières notions duchrislianisme, qu’ilsembrasserent plus tard et pratiquèrent avec ferveur. Nous aurons occasion d’en parler plus d’uno fois dans la suite do cette his- toire. Quelques families importantes de Tchao-King reçurent le baptême, et le nombre des néophytes se ttouvaenfin assez considerable pour qu’on pòt organi¬ se! leculte catholique, etcélébrer les saints offices pu- bliquement et avec régularité. A cette meme époque, la mission de Tchao-King fut visiléo par les ambassadeurs du royaume de Cochin- chine, qui vont tous les trois ans à Péking apporter à I empereur les hommages et le tribul de leur souve- >ain. En sen retournanl dans lour pays, ils prirent avec eux plusieurs livres de doctrine chrétienno que le P. Ricci avait composes et fail imprimer en chinois. Les Annamites se servant des mèmes caractères, ils pu- rentdela sorle s’initier aux principes du christianisme,
102 PREMIERS MISSIONN AIRES en attendant qu’il fút pértnis aux prédicateurs de l’Evangile d’aller vers eux, et de leur faire conuaitro plus à fond la doctrine du Sauveur des horaraes. Le vice-roi des deux Kouang était mort depuispeu de temps, ot son successeur venaitd’arriver à Tchao- King. Les langues malveillantes répandaient déjà la nouvelle qu’il était très-peu favorable aux mission- naires, et qu’il avail le projet do les expulser. On allait jusqu’a dire que le terrain occupó par la mis¬ sion lui avail tellernenl convenu, qu’il voulail y faire construire son palais, attendu que pour des motifs superstitieux il ne voulait pas mettro les pieds dans la demeure de son prédécesseur. II prétendait qu’elle lui porterait malheur, et qu’elle s’écroulerait de fond en comble aussitòt qu’il y serait entré. Sur ces entrefaites, le commissaire impérial, vi- siteur extraordinaire de la province, allait s’en re- tourner à Péking pour y rendre comptode sa mission. Le vice-roi, qui tenait à avoir de bonnes notes de ce grand dignitaire, lui fit rendre à son départ des hon- neurs inusités. II voulut l’accompagner lui-môme, en remontant le fleuve jusqu’à une distance assez consi- dérable. Le jour du départ, la ruilice entière de Tchao- King fut sur pied, et tous les mandarins grands et petits, avec lours globules, leurs plumes de paon et de corbeau, leurs colliers d’honneur et leurs tuniques aux dragons richementbrodés, furent convoqués pour la parade. Le fleuve était encombré de jonques et de nacelles pavoisées et enrubannóes; les pétards retontis- saient de toules parts, et Ia musique la plus infernale du mondo faisait tressaillir les rivages du Tigre, ou se trouvaient amoncolés les bourgeois de Tchao-King,
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 103 repaissant lours petits yeux el lours grandes oreillos do ce bruyant spectacle. Entin, leshautes voiles en forme d’éventail se déployèrent, des railliers de rameurs firent eutondre leur chanson nazillarde, les lêtes de la multitude ondulèrent comme les vagues de la mor, el ces innombrables jonques de toute grandeur et de toute forme se mirent en marche. La mission catholiquo était établie, comme nous l’avons déjà dit, non loin du rivage. Or, pendant que ca brillant convoi remontait le cours do 1’eau, les missionnaires, en compagnie de quelques amis, ins¬ talls aux fenètresde leur maison , regardaient passer cette interminable escadre avec son nombreux el splendide cortege de mandarins. Le cominissaire im- périal et le vice-roi étaient assis sur le pont de la plus belle jouque, fumant majestueusement leur longue pipe, et humant avec la fumée du tabac fes ovations de leurs chers administrés qui criaient à s’égosiller : « Wan-Fou , Wan-Fou! dix mille félicitósl! » Poussés par une douce brise, la jonque de gala remontait len- tement les eaux du Tigre, lorsque tout à coup sa voi- lure oxécute une rapide manoeuvre; on vire de bord, et voilà quo la jonque, so laissant aller au courant, vientjeter l’ancre juste on face de la maison des missionnaires. Le commissaire impérial et le vice-roi débarquent et s’acheminent, abrités sous d’énormes parasols rouges, dans la direction de la mission ca- tholique. On comprond 1’émotion et l’embarras des pauvres religieux, en voyantvenir vers euxdes visiteurs d’une telle importance. Le P. Ricci s’empresse de descendre el les roçoit de son mioux, selon les prescriptions du
104. PREMIERS MISSIONNAIRES rituel chinois. Le commissaire impérial, levice-roi et plusieurs aulres hauls fonclionnaires visitèrent la maison, examinant surtout avec curiosité les objets d’Europe, les horloges, les peintures, les cartes de géographie, plusieurs instruments de physique et d’astronomie dont on leur expliquail l’usage. Le cabi¬ net du P. Ricci, oil il y avail une riche bibliothèque de livres européenset chinois, excita particulièrement leur attention. Enfin, ils allèrent s’asseoir dans une ga- lerie qui regardait le lleuve, et s’entretinrent un ins¬ tant avec les missionnaires des hommes et des choses des contrées occidentales. Ces magnifiques mandarins, enchantés et ravis de ce qu’ils avaient vu et entendu chez les barbares, leur adressèrent des paroles pleines de bienveillance et des témoignages du plus vif et sans doute aussi du plus sincèro in- térèt. 11s s’en retournèrent ensuile pompeusement à bord de I curs junques, toujours accompagnés par les (lots de la multitude et par la musique assourdissante des tam-tam, des hautbois et des pétards. Le coramis- saire impérial continua sa navigation, le vice-roi ren- tra danjs son palais, et les amis des missionnaires s’em- pressèrent d’aller les fóliciter de l’insigne honneur qu’ils venaienl de recovoir. Une telle visite n’avail pas inanqué de produire dans la ville une grande sensation. Ces religioux étran- gers, si souvent molesléset dont la position paraissail hier si précaire, étaient aujourd’hui des hommes con- sidérables. Aussi, chacun se vantait d’ôtre do lours amis. Les avenues do leur habitation étaient encom- brées de palanquins, car lous les fonclionnaires ci- vils et militaires se croyaient eu quelque sorte tenus
DANS LA PROVINCE DE CANTON. 105 de faire un peu la coup aux protégés du commissaire impérial el du vice-roi. Les néophytes, qui depuis leur conversion au christianisme n’avaient cessé de vivre au milieu des troubles et des sollicitudes, se voyaient enfin rassurés. Le P. Ricci ne douta plus que le mo¬ ment ne fut venu ou il lui serait. enfin permis de re- cueillir en paix le fruit de sept années de labeurs et tie tribulations.
CIIAPITRE III I. Las missionnaires sont chesses de Tchao-King. — Adieux des Chre¬ tiens. — Itefus d’indemnite. — Établissemont à ,Tchao-Tcheou. — II. Monastère do la Fleur du Midi. — Fondateur de ce monastère. — LeP. Ricci refuse de s’y loger. —II fondo un établissement non loin de Tchao-Tcheou. —[Premier et singulier disciple du P. Ricci.— III. Los missionnaires quittent I’habit des bonzes pour prendre celuides lettrés. — Le P. Ricci part pour Peking. — Accidents de la route. — Arriveo à Nanking. — Retour dans la capitale do Kiang-Si. — Travaux scien- tifiques et célébrité de Ricci dans cette ville. — Ses rapports avec le vice-roi. — IV. La mission de Tchao-Tcheou est assiégée par les bonzes. — Le calme se retablit. — Le P. Ricci est nommó supérieur general des missions de Chine. — V. Le P. Ricci part pour Péking avec le president de la premiere cour souveraine. — Agitation do la ville de Nanking. — Canal imperial. — Lo fleuvo Jaunc. — Arrivéc à Pók ing. — Deception des missionnaires. — VI. Les missionnaires sont forces de quitter Péking. — Souffranccs du retour. — Belle Jvillo chinoise. — Fetes du nouvel an. — Retour à Nanking. — VII. Songe du P. Ricci. — Predication par les sciences et les mathématiques. — Obscrvatoire de Nanking. — Explications chinoises des éclipses. — Solennitó littóraire. — Discussion philosophique. — Palais hanté par lesesprits malins. I. Les espérances auxquelles le P. Ricci avait sans doute bien droit de s’abandonner, ne devaient pas cependant se réaliser encore. II devait seiner long- lemps dans les larmes et les douleurs, avanl de venir faire la moisson avec joie el allégresse. Les brillantes
LE P. RICCI A NANKING. 107 i'aveurs dont il javait été naguère entouré par le com- missaire impérial, furent comrae ces briilants rayons de soleil qui d’ordinaire précèdent un instant les grands orages. Quelques jours s’étaient à peine écoulés, lorsque les magistrats de la ville de Tchao-King re- çurent un édit du vice-roi, par lequel il leur était en- joint de chasser immédiatement les étrangers de la ville, et de les renvoyer dans leur pays avec soixante piastres d’indemnité pour la perte do leur maison. On leur accordait trois jours [pour faire leurs préparatifs de départ. On notifia officiellement au P. Ricci une copie de cet édit, oil on lisaitleparagraphe suivant: « Encore que Ly Ma-Teou (Matthieu Ricci) ne soil « pas entré dans Tempi re du Milieu à mauvaise in- « tention, et qu’il n’ait rien commis contre les lois, « comme le témoígnent les informations, il est clair « cependant qu’il ne devait pas abandonner ainsi son « propre pays, altendu surtout qu’on peut vivre « religiousement en tout lieu. Or il n’est nullement « convenable que les étrangers séjournent longtemps « en la ville présidiale du vice-roi. C’est pourquoi il « no saurait y avoir ni injustice ni abus en le ren- « voyant chez iui. Quant aux dépenses qu’il a dii « faire pour conslruire des maisons, on ne peut nier « que ce ne soit une sommo notable d’argent. Mais « puisque cet argent lui a étéfourni à litre d’aumònes, « il ne peut pas dire en droit qu’il soit à lui. J’or- a donno, toutefois, qu’il lui soit délivré en tout « soixante piastres, et qu’il soit ainsi renvoyédans son « pays. » Lédit, comme on voil, était formei et très-peu bien- veillant. On fit plusieurs tentativos, onessaya do lous
108 LK I*. RICCI les expédieuls pour se tirer de ce mauvais pas, mais tout fut inutile. II fallut céder à 1’autorité et se pré- parer à rebrousser chemin jusqu à Macao. Le jour du départ, le préfel de la ville fit offrir au P. Ricci les soixante piastres qui luiétaient accordées à tilre d’in- demnité. Celui-ci refusa de les accepter, et en cela il agit avec sagesse et prudence, car il se réservail ainsi pour l’avenir un droit incontestable sur 1’établisse- ment qu’il avait fondó à Tchao-King. A la place de soixante piastres, 1’habile xnissionnaire demanda un écrit officiel qui alteslât que lui et ses cornpagnons avaient toujours vécu à Tchao-King conformément aux lois et aux rites, et que leur expulsion n’était mo- livéepar aucune faulo. On leurdélivra volontierscette attestation, oil on ajouta de magnifiques éloges. Ces pauvros missionnaires durent sentir leur coeur bieu navré de tristesse, au moment oil ils furenl con- traints d’abandonner leur cbère mission. Les néophytes éplorés les conduisirent jusqu’au rivage, et là il y eut uno scène semblable à celle qui est décrite dans le livre des Actes des Apòtres, lorsque saint Paul dil adieu aux chrétiens de Milet : « II se mil à genoux et pria avoc eux lous... « Or tous répandirent d’abondantes larmes; et se u jetanl au cou do Paul, ils 1’embrassaient, « Aftligés surtoul de ce qu’il leur avail dil qu’ils « no le verraient plus, et ils le conduisirent jusqu’au « vaisseau (I). » Les Chinois sout en général pou sus- ccplibles d'une profonde et sincere affection. Cepen- dant les néophytes trouvent du coeur pour s’attacher (1) Actes des Apòtres, cll. xx, v. 36, 37 et 38.
A NANKING. 109 à ceux qui les onl éclairésdes lumières de la foi, les out régénérés par le baptôme et les onl fails enfanls deDieu. Quant au missionnaire, ilaime avec tendresse la famille spirituelle qu’il a engendrée à Jésus-Christ, souvent avec tant de peine et au milieu de si grandes souffrances. Lorsquo la persécution vient tout à coup briser ces liens d’une ineffable charité, lorsque le père doit se séparer de ses enfants, leur dire adieu, peut- être pour toujours, et les abandonner à la merci de leurs ennemis; oh! alors il y a dans son âme des dé- chirements inexprimables. II faut avoir été mission¬ naire parmi les infidèles, pour comprendre tout ce que dut éprouver le P. Ricci au moment oú il s’éloignado sa mission, emporté par les eaux rapides du Tigre. Après s’être arrêté deux jours à Canton pour at- tendre que le mandarin de la mer voulút mettre une jonque à leur disposition, les missionnaires de Tchao- King firont voile pour Macao. Avant d’y arriver, ils aperçurent une galère mandarine à deux rangs de rames, portantau hautdu inàt le pavilion jaune, et courant vers eux à toute vitesse. C’était un messager du vice-roi qui leur ordonnait de retourner à Tchao- King. Les religieux n’hésitèrent pas un seul instant, car ils avaient à craindre, en négligeant cette occa¬ sion , de ne plus retrouver la possibilité de renlrer dans rintérieurde l’empire. Ils montèrent done sur la galère mandarine, etreparurentbientòt, au grand éton- nement de la multitude, au poste qu’ils venaient de quitter. A peine arrivés, ils furent mandés au tribu¬ nal du vice-roi, qui, quoique bien résolu à ne pasvou- loir leur permettre de résider à Tchao-King, voulait absolument leur faire accepter une indemnité, afin
110 1.K I*. RICCI de conservei- les dehors do la justice et de n’ôtre pas accusé d’avoir volé la maisou des étrangers. II usa lourà tour de ruses, de cajoleries, demenaces etd’em- portements. Mais le père Ricci, qui savait parfailement son Chinois, se montra ferme et inébranlable. II laissa tem pó ter Son Excellence, se contentant de refuser Pargent et de protester froidement contre son expul¬ sion. II consentit toutefois à faire des concessions, mais à la seule condition qu’on lui permettrait d’aller s’établir dans une autre ville de la province. On traila sur ces nouvelles bases, et Paffaire fut arrangóe. Lc P. Ricci reçut Pindemnité et en môme temps l’auto- risation officielle de transporter sa mission à Tchao- Tclieou, ville importante situéesur les bords du fleuve Kin, un peu avant d’arriver aux frontières de la pro¬ vince de Kiang-Si. Le sous-préfet de Tchao-Tcheou se trouvait alors à Tchao-King; il fit connaissance avec les mission - naires et se chargea de les conduire lui-mêmo jusqu’a la ville donl il avait Padministration. Après huit jours de navigation, en remontant le fleuve vers le nord, ils arrivèrent à un vaste port, ou plusieurs officiers civils ot militaires les attendaient. La ville de Tchao- Tcheou était un peu plus loin, mais on avait l’jnten- tion d’installer les missionnaires dans une grande et célebre bonzerie, ou monastère de religieux boud- dhistes, situé à peu de distance du rivage, au milieu d’uqe belle campagne. Le P. Ricci déclara qu’il n’en- tendait pas se fixer dans une bonzerie, mais bien dans la ville. Cependant, comme il avait souvent en- tendu vauter la bonzerie de Nan-Hoa (Fleur du Midi), il voulut aller la visiter.
a Nanking. 111 II. Avant d’arriver à la ville de Tchao-Teheou, on rencontre un magnifique paysage environné de col- lines aux formes les plusvariées et les plus gracieuses; les rizières et les belles cultures d’indigo, de sarrazin et de Cannes à sucre sont perpétuellemenl arrosées par un abondant ruisseau, dont les eaux pures et transpa¬ rentes parcourent en mille circuits cette riche et ra- vissante plaine. Les collines d’alentour sont ornées d’arbres toujours verts et chargés de fieurs el de fruits; car cette contrée, favorisée d’unechaude température, n’a jamais à redouter les rigueurs de l’hiver. Le gre¬ nadier, l’oranger, le liki, le bananier et le papayer y produisent les fruits les plus beaux et les plus exquis. Ces grands massifs d’arbres fruitiers sont çà et là en- tremólés de camélias, de lauriers roses et de plantations d’arbustes à thé, dont les blanches fleurs, assez sem- blables à cel les du jasmin d’Espagne, exhalent un doux parfum. Lo magnifique monastère de Nan-lloas'élève sur le versanl de la principalo colline, et domino la plaine entière, qui fait partie de ses propriétés. Au- jourd’hui cette bonzerie est en quelque sorte deserte et tombe presquo en ruine. Lorsque le père Ricci la vi¬ sita, elleétait très-ílorissante etrenfermait plusde mille bonzes ou religieux bouddhistes. On prétend qu’ello fut fondée vers le huitièmo siècle do notre ère. A cette époque, il y avait en ce lieu une sorte d’er- mite célèbre par la sainteté de sa vie et les austérités
I.E P. RICCI H2 aiixquelles il se livrait. La prière, la contemplation el quelques Iravaux manuols étaient son occupation de lous les jours. Ses vêtements étaient très-grossiers, et il portait sur sa chair une chaine de ler qui lui cei- gnait les reins. Cette ceinture lui avait, dit-on, lel- lement meurtri les chairs qu’elles étaient en putréfac- tion et remplies de vers. Suivant les traditions des bonzes de Nan-IIoa, lorsqu’il arrivait qu’un de ces vers tombât à terre, le saint ermite le ramassait avec empressement et le remettait à sa place en lui disanl : Te manque-t-il done quelque chose à ronger? d’oii vient qu’il te prend ainsi fantaisie de t’enfuir?... A la mort de cet anachorète, la vénération des habitants de la contrée lui éleva un magnifique temple, qui ne tarda pas à devenir pour les provinces méridionales un lieu célèbre de pèlerinage. Le monastère renfer- mail plus de mille bonzes, lorsqu’il fut visité par les religieux catholiques. II y avait déjà longlemps que la réputation du P. Ricci s’élait répandue danstoute 1’étendue de l'em- pire chinois. Les religieux bouddhistes de Nan-Hoa avaient entendu parler de cet illustre bonze de l’Oc- cident dont la science était incomparable. Lorsqu’on leur annonça qu’il devait venir se fixer dans leur mo¬ nastère, ils reçurent cetto nouvelle avec grand dé- plaisir, car ils se persuadaient qu’il leur était onvoyé lout exprès pour établir la réforme parmi eux, et les ramener à une vie plus morale et plus régulière. 11 fut done convenu parmi les chefs de la bonzerie qu’on lui cacherait ce qui pourrait lui convenir le mieux pour sa résidence, et qu’on tâcherait tout doucement de lui inspirer le désir de s’en aller ailleurs. Cepen-
A NANKING. I to dant le supérieur et les principaux dignitaires le re- çurent très-pompeuseuient et lui serviient, selon les riles, un festin de première classe. Us lui fireut ensuite visiter divers temples dont les PP. Ricci et d’Almeida adtuirèrent la richesse et la somptuosité. On voyait à Nan-Hoa des idoles colossales en bois ou en cuivre doré. Celles de moyenne grandeur étaient en nombre si considérable, qu’en un seul temple on en complait plus de cinq cents. Dans un sanctuaire particulier, tout resplendissant de dorures, de soieries et orné decinquante lampes, on montrait le corps du célebre ermite fondateur du monastère; il était dessé- clié et enduit de vernis cbinois. 1 eudant que les missionnaires exaiuiuaienl avec intérét tous ces curieux monuments bouddhiques, ils étaient eux-mémes pour les bonzes l’objet de la plus vive curiosité. Ceux-ci ne se lassaient pas de scruter, avec leurs petits yeux pleins de finesse et de malice, ces physionomies européeunes dont 1’étrangeté sem- blait les déconcerter un peu. Ce qui paraissait surloul les étonner, c’étail de voir des religieux qui ne don- naient dans leur temple aucun signe de dévotion et de piété. On avail remarqué qu’ils ne s’etaient proslernés devant aucune idole, qu’ils n’avaient pas brúlé de 1’eoçens, ni consulté les sorts; tout cela paraissait fort extraordinaire. Cependant les supérieurs étaient pleins d’anxiété, car ils se disaient : Yoilà des hommes qui vienuent ici pour ôtre les réformateurs et les chefs du monastère. Aussi éprouvèrenl-ils une agréable surprise, lorsqu’ils les entendirent déclarer au sous-préfet de Tcliao- lclieou qu’ils avaient une repugnance invincible à se T. II. 8
lit LE P. RICCI fixer dans la bonzerie. Les religieux bouddhistes ne se souciant pas des missionnaires catholiques et les mis- sionnaires catholiques ne voulant pas des religieux bouddhistes, Paccord ne pouvait être plus parfait. 11 fallut done céder à des désirs si clairoment manifestés de part et d’aulre, et le sous-préfet permit au P. Ricci de se rendre à Tchao-Tcheou. Dès leur arrivée dans cette ville, its s’empressèrent de rendre visite au gouverneur, qui parut fort étonné que des religieux no voulussent pas vivre avec des bonzes. Lo P. Ricci lui exprima combien il y avait de difference non-seulement entre les croyances des bouddhistes et la foi des chrétiens, mais encore entre leurs livres de príère. Le gouverneur ne comprenant pas ces variétés de culte et protestant qu’il ne pouvait y avoir dans le monde entier une doctrine et une écri- ture difterentes de celle des Chinois, le P. Ricci lira do sa manche un bréviaireet lui dit : Yoila notre loi el nos caracteres, voyez... Le magistral demeura confondu. Le supérieur de la bonzerie de Nan-Hoa, qui avait par honneur accompagné les missionnaires, certifia de son côté que ces étrangers n’étaient pas de la religion des Chinois. Lorsqu’ils ont visité notre temple, dit-il, ils n’ont pas fait le plus petit acte de dévotion; on no les a pas méme vus se prosterner devant le corps du grand et saint fondateur. D’après tous ces témoignages , il fut permis aux missionnaires de s’établir à Tchao- Tcheou. On leur concéda un beau terrain, dont ils vou- lnrent payer le prix, afin que la propriété en fht mieux assurée, et les travaux de construction furent poussés avec activité. Le P. Ricci se garda bien de faire biitir comine à Tchao-King une maison en stylo européen.
A NANKING. 115 L’expérience lui avait malheureusement démontré combien une semblable nouveauté pouvait entrainer de troubles et d’embarras. La maison el 1’église, tout fut disposé à la façon chinoise. Tchao-Tcheou avait perdu depuis peu de temps unc de ses grandes illustrations, le fameux Kiu, savant dislingué, qui avait occupé les postes les plus élevés el exercé durant sa vie une inlluence decisive sur toutes les affaires importa nips de son pays. Son fils Kiu- I'ai-Sse avait suivi avec les plus brillanls succès la carrière littéraire. La dissipation lui avail fail ensuite abandonner ies études sérieuses, el il s’etail lancé dans I alchimie avec une ardour passionuée. Le riche heri¬ tage que son père Lui avait laissó s’en était allé, pour ainsi dire, en fumée, à travers lescreusets, les alam- bics et les cornues de son laboratoire. Ayant aiors adopté la vie nomade, il parcourait les provinces de 1’empire, dressant sa lento partout oil il ren con trait des amis de son père, dont le souvenir lui valait tou- jours un excellent accueil. II avait ainsi séjourné quel- que temps it Tchao-King et avait fait la connaissancc des uiissionuaires, qu’il fréquentait avec beaucoup dassicluité, parco que, comrne nous Pavonsdéjà dil, les étrangers de rOocidont avaient la reputation de savoir transformer les plus vils métaux en or et en argent. Ln jour le P. Ricci était paisibiement occupé dans sa nouvelle résidence do Tchao-Tcheou à traduire en chinois les Elements d’Euclide, lorsque Kiu-Tai-Sse parut devaut lui. II était vêlu de riches liabils de cé- rómonie; plusieurs domestiques qui Paccompagnaient portaient avec solennité des présents rocouverls de
11G LK P. KICC1 fleurs et de rubans. Kiu-Taí-Sse se prosterna , frappa trois fois la terre du front et ditau P. Ricci : Maitre, souffrez que je sois votre disciple. — C’est avec une semblable cérémonie que les Chinois ont 1’habitude de se choisir un maitre. Le lendemain, il y eut un festin splendide, et Kiu-Taí-Sse fut adopté pour disciple. Sa passion pour les sciences occultes et les secrets de 1’alchimie avaient été le principal mobile de sa dé¬ marche. Après avoir fréquenté quelque temps les missionnaires, il s aperçut qu’ils étaient absolument incapables de fabriquer le plus petit morceau d’or ou d’argent, mais qu’ils étaient en possession de la vérité religieuse, de cettepierre philosophale qui peutopérer dans les coeurs et dans les intelligences les transfor¬ mations les plus merveilleuses. Kiu-Tai-Sse s’appliqua d’abord à étudier les matlié- matiques, la géométrie el la mécanique, sous la di¬ rection du P. Ricci. H fit dansces sciences desprogrès remarquables; on rapporte même qu’il devint capable de composer de beaux instruments de physique, et de rédiger sur ces connaissances des ouvrages dont tous les letlrés de I’empire admirèrent la clarté, 1’élégance et la précision. Il ne mit pas moins de soin à 1’étude de la religion qu’a celle des sciences, et il y apporta cette rectitude d’esprit que donnent souvenl les rna- thématiques. 11 avail préparé un grand registre à trois colonnes : sur la premiere étaient consignés les ensei- gnements dogmatiques et moraux du P. Ricci; sur la seconde se trouvaient exposées les objections qui l’embarrassaient; la troisième colonneétait en blanc, pour recevoir les solutions du maitre. II fut enfin ad- mis au baptême, et cette conversion attira à la mission
A NANKING. 117 une grande célébrité , car Kiu-Tai-Sse , à cause de sa imputation de savant, exerçait sur l’opinion publique une influence considérable. La mission de Tchao- Tcheou fut bientòt comme le rendez-vous des leltrés et des premiers fonclionnaires de la province. Surcesentrefaites, leP. d’Almeida mourut, ettran- çois de Petris obtint, en 1592, la permission d’aller le remplacer. Deux ans après, ce missionnaire mourut aussi, presque subitement, au moment oil il pouvait déjà s’occuper avec fruit des travaux de la mission; car sous la direction habile du P. Ricci il avait fait do rapides progrès dans l’étude de la langue chinoise. III. Après lant de fatigues elde tribulations, le P. Ricci se trouvait encore seul pour fonder celte oeuvre qu’il voyail de plus en plus hérissée de difficultés. II de¬ manda avec instances un collaborateur, et on lui en- voya le P. Gataneo, récemment arrivé à Goa. Depuis longtemps le P. Ricci nourrissait le projet de faire un voyage à Péking, dans l’espoir d’obtenir une audience de l’empereur. Il était persuadéque les moindres succès à la corn- seraient plus utiles et plus efíicaces à la propagation de la foi en Chine que tous les efforts tentés dans les provinces. L’occasion de réaliser co voyage s’offrit au mois d’avril 1595. Un des principaux mandarins de 1’empire, qui traversal Tchao-Tcheou pour aller dans la capitate, avail eu la curiosité de voir les jésuites et de les consultor sur la sauté de
118 CE r. RICCI son fils. Le P. Ricci répondit qu’il ne pour rail guérir cet enfant pendant le court séjour que le mandarin faisait dans la ville, mais qu’il l’accompagnerait volon- fiers, afin de lui continuer ses soins. L’offre fut ac- ceptée, el l’on fit de part et d’autre les préparatifs du départ. Avant de quitter Tchao-Tcheou etde se mettre en route pour la capitale de la Chine, le P. Ricci opéra une reformo que les supérieurs de Macao jugèrent de la plus haute importance. .Tusque-là les missionnaircs avaient adopté la raise des religieux bouddhistes du pays, se rasanl la tóte et la barbe, portant des robes à grandes manches et dont les larges collets se croi- saient sur la poitrino. Ils étaient en tout point cos- lumés à la façon des bonzes; aussi était-ce le nom que la multitude leur donnait. Uinconvénienl élait grave; car le mépris dont sont en général onviron- nés, en Chine les religieux bouddhistes ne manquait pasderejaillirsur les missionnaires catholiques. Ceux qui avaient des rapports avec eux savaient sans doute les apprécier; mais la foule les enveloppait volontiers avec les habitants des bonzeries dans une reprobation commune. IIs renoncèrent done au cos¬ tume des bonzes, adoptèrenl 1 ’habitdes lettrés et lais- sèrent pousser les choveux et la barbo. Après avoir confié la mission de Tchao-Tcheou au p. Calaneo, le P. Ricci, accompagnédedeux jeunes novices de Macao, se mil en route avec le grand man¬ darin militaire qui devait le conduire jusqu’a Péking. lis allèrent d’abord par eau jusqu’a Nan-Hioung, oil ils furent cordialemenl accueillis par quelques neo¬ phytes qui étaient vénus étudier la doctrine à Tchao-
A NANKING. 119 Tclieou. En sortant de Nan-IIioung, ils commencèrent à gravir les flaDcs âpres et escarpés du Mei-Ling, qui sépare la province do Canton decellede Kiang-Si. Nous avonseu occasion de francliir plusieurs fois celtemon- lagne, sillonnée de nombreux chemins qu’on ne se donne pas la peine de choisir, parce que tous pré- sentent à peu pròs les mémes difíicultés. Cette raulti- plicité de senders vient du norabre considérable de voyageurs et de portefaix qui sont obligés de francliir cette montagne. C’est en effet le seul passage pour loutes les marchandises que le commerce de Canton déverse continuellement dans les provinces inté- rieures de l’empire. On ue peut voir,' sans éprouver un serrement de coeur, tous- ces malheureux, cliargós d’dnormes fardeaux, se trainer péniblement sur ces routes tortueuses et presquo perpendiculaires. Ceux que la misère condamne à ces travaux forcés, vivent, dit-on, peu de temps. Cependant lorsque nous traver- sàmes le Mei-Ling, en 1852, nous remarquâmesparmi ces longues files de portefaix quelques vieillards courbés sous leur charge, et pouvant à peine soulenir leur marche chancelante. De distance en distance on rencontre des hangars en bambou, ou les voya¬ geurs vont se mettre à l’ombre, boire quelques tasses de thé etfumer une pipe de tabac pour se don- ner un peu de courage. On voit au sommet de la mon¬ tagne une sorte d’arc de triomphe en pierre, ayant la formed un immenseportail; d’un còtéíinil la province de Canton et de l’autre commence celle de Kiang-Si. Après avoir traversé le mont Mei-Ling, on penetre dans la province de Kiang-Si en suivant le cours du lleuve Kan, fameux par ses nombreux récifs et par
120 LE I*. KICCI la rapidité de ses eaux. l)ès lo premier jour de navigation, la jonque qui portait la femme et les en- fants du mandarin lit naufrage et fournit au P. Hicci I’oecasion de montrer son courage et son dévoueruent. Ce fut gráce à son activité et à son intelligence qu’on n’eut à regretter la perle de personne. Le lendemain, un affrenx coup de vent lança contre un récif le na- vire oil se trouvait le P. Ricci; il sombra, et tous les passagers furent précipités au fond de I’eau. Le zélé fondateur des missions de Chine fut tout providentiel- lement sauvé de ce prochain danger de mort. En se débattant au milieu des llots, il eut le bonheur de rencontrer sous sa main un gros cordage qui lui servit à remonter au-dessus do I’eau et à grimper sur la jonque toujours renversée sur le llanc. Un des jeunes novices que le missionnaire avail emmenés fut moins heureux el demeura enseveli au fond du fleuve. 11 se noramait Jean Barrados. Effrayé de tous ces accidents, le mandarin refusa de continuer une si périlleuse navigation. Il débar- qua et résolut d’aller par ter re jusqu’a Peking, ac- compagné seulement des domestiques qui lui étaient absolument nécessaires. Convaincu que la présence du religieux européen lui portait malhem1, il ne vou- lut plus 1’avoirà sa suite et lui conseilia de retourner à Tchao-Tcheou. Cependant, cédant à ses instances of à ses supplications, il lui permit d’aller à Nanking, ct lui donna mêmedes lettresde recommandation pour les officiers civils et militaires qu’il rencontrcrait sur son chemin. Voilà done 1’intrépide apôtre de la Chine lance maintenant, seul et sans protection, au milieu de cet
A NANKING. 121 empire immense. Heureusement qu’il connaissait par- laitement la langue et qu’il était au courantdes moeurs et dcs habitudes du pays qu’il parcourait. II continua sa route par eau, sans mettre pied à terre, jusqu’a Nan-Tchang-Fou, capitalede la province de Kiang-Si. II s’arróta là quelques jours dans une pagode célèbre, oil les bonzes voulurent l’obliger à se prosterner de- vant leurs idoles. Sur son refus formel, on excita la multitude qui était accourue pour voir le savant étran- gor, et il y eut une petite sédition.... Mais le P. Ricci ne se laissa pas intimider; les autorités intervinrent et ne trouvèrent pas mauvais qu’on laissâl à l’illustre étranger le droit d’honorer la divinilé comme il le ju- gerait convenable. En quittant Nan-Tchang-Fou, le P. Ricci se rembar- qua pour entrer dans le lac Pou-Yang (1), qu’on ne peul guère traverser à moins de deux jours de navi¬ gation et sans apercevoir la terre. Lorsqu’on fait le voyage, il est difficile de se persuader qu’on est au centre de 1’empire chinois. Cette immense étendue d eau, ces longues vagues soulevées par le vent, ces nombreux et gros navires qui voguent dans tous les sons, tout semble indiquer une véritable mer piutot qu un lac. Le mouvement des jonques innombrables qui sillonnent continuellement la surface du Pou- Vang offre à la vue un spectacle vraiment ravissant. Les diverges directions qu’elles suivent donnent à leur ^oilureet à leur construction une variété de formes infinies; les lines, allant vent arrière, étalent lours argcs nattes et avancent avec une imposante ma¬ il) Le lac Pou-Yang est formé parle confluent de quatre vières; il a trente lieues de circuit. grandes ri
U5 P. RICCI 122 jestéd’autres luttent péniblement contre la brise et les flots , tandis qu'un grand nombre, courant par le (ravers et en sens inverse, ressemblent à des monstres marins encourrouxet qui chercheraient à se précipiter les uns contre les autres. Les évolutions de toutes ces machines flottantes sont si rapides et si multipliées, (jue le tableau se moditie et change à chaque ins¬ tant (1). Après avoir traversó heureuseinent le lac Pou-Yang, la jonque qui portait leP. Ricci entra dans le Yaug- tse-Kiang « fleuve enfant de la mer, » et aborda eníin sous les murs de Nanking. Cette ville fameuse dans les annales de 1’empire fut à plusieurs époques la ca- pitaleou résidèrent les empereurs avec leur brillante cour. Ses nombroux palais, ses grandes pagodes, sa tour si célebre dans le monde entior, sa triple enceinte de remparts, tout donne à Nanking un aspect gran¬ diose et digne de son illustration passée. Le lleuvc Bleu, qui roule à ses pieds ses ondes majestueuses, est incessamment sillonné par de nombreuses jonques qui conduisent dans 1’intérieur de la ville, par plu¬ sieurs canaux artificieis, leschinois opulonts de toutes les provinces, désireux de couler leurs jours sous un beau ciei, an milieu du luxe et de la magnificence. Lorsque la conr abandonnait Nanking, qui cessait alors d’être le centre de la politique et des affaires, cette cité devenait le séjour de prédilection des litté- ralenrs et des rentiers. Le P. Ricci se choisit un modeste logement dans un faubourg de la ville, résolu d’attendre là, dans le (1) Empire chinois, 1.11, p. 214.
A NANKING. 123 calme et la retraite, que la Providence lui fournlt une occasion de se produire en public, et de procla- mer, au milieu de cetle population de lettrés et de sceptiques, la bonne nouvelle de 1’Évangile. II ne tarda pas à apprendre qu'un des principaux magis¬ trals de Nanking était un de ses anciens amis de Can¬ ton , le grand mandarin Hiu, auquel il avait fait ca- deau d’une sphère et de quelques cadrans solaires. II alia lui rendre visite, espérant qu’il n’aurait pas ou- blié leurs anciennes relations el sa bienveillance d’au- trefois. Le grand mandarin Hiu reçut le P. Ricci avec uno conrtoisie mcsurée et tout au plus conforme aux rites. 11 lui demanda par quel hasard il se trouvait à Nanking, et quelle affaire importante I’y avail amenéw Je me suis souvenu de vous, répondit gra- cieusement le P. Ricci, et je me suis laissé entrainer par lo vif désir de venir vous faire une visite. Voici les lettres officielles du grand intendant militaire qui m’a autorisé à vous venir voir à Nanking. En enten- dant ces mols, et surtout en voyant les lettres du grand intendant do la guerre, le mandarin lut tout a coup houleversé; il ne put comprimerson mécon- tenlement et fit entendre de bruyantes lamentations. — Quelle témérité! s’écria-l-il, quelle folie! ton occur a égaré ta raison... A Canton je t’ai traité avec bonté, et tu viens me perdre h Nanking! Nanking n’est pas une \ille oúpuisse résider un étranger... Ta prósence excitera ici du lumulte, tu seras le sujet d’une grande agitation, et on m’accusera d’on être la cause. Mes ennemis me désigneront à mos chefs coinme un liomme qui entretient des relations secretes avec les peuples du dehors, et qui cherche à les altirer dans
124 LE P. RICCI l’empire du Milieu. . Mon avenir est ruiné... jeserai irrévocablement perdu à cause de toi... Et pour con¬ clusion à ces amers reproches, le grand mandarin do Nanking metlait à la porte le P. Ricci, l’abjurait do quitter immédialement la ville et de se réfugier n’im- porle oil... Le pauvre missionnaire s’en retourna à son logis, tout déconcerté de cette dure réception. A peine y fut-il arrivé qu’une escouade de satellites vint s’em- parer du propriétaire de la maison et 1’entraina au tribunal. L’ancien ami du P. Ricci fit tomber toute sa colère sur ce malheureux Chinois; il ordonna qu’on le fustigeàt jusqu’au sang à coup de bambous. II lui dit qu’en entretenant des relations secrètes avec les étrangers, il avail commis un crime prévu parje code et qu’on punissait de la peine de raort. 11 ajouta quo s’il voulait atténuer sa faute, il n’avail qu’a expul- serde chez lui ce barbare, dont la presence serail la source des plus grands malheurs. Lo P. Ricci ne pouvait certainement pas résister à un si violent orage. 11 y céda avec résignation, ets’dloi- gnant pour le moment de Nanking qui le repoussait, il remonta lefieuve Bleu pour regagner Nan-Tcbang- Fou, capitale de Kiang-Si. « II tourna done la proue, « dit le P. Trigault, vers la province de Kiang-Si, et « recommença de ramer non moins contre le cours « de la riviere que contre son désir (I). » Après une longue et pénible navigation, il arriva à Nan-Tchang-Fou. Cette ville, unedes plus belles et des plus commerçantes de l’empire, est spécialement re- (1) Trigault, de VExp. chrest., p. 255.
A NANKING. 125 nommétí pour le norubre et le mérite des lettrés qu’elle renferme. En 1847, deux cent cinquante et uu ans après le P. Ricci, nous entrions, nous aussi, daus la raème ville, escortés par des mandarins qui par ordre de l’empereur nous reconduisaient à Canton; et nous allions nous installer au palais des compositions iitté- raires. Le P. Ricci n’était pas dans les mêmes condi¬ tions. Errant et persécuté, il ne savait oil aller deman- der 1’hospitalité; il n’avait pour compagnons qu’un jeune novice portugais de Macao et quelques Chinois nouvellement convertis qui, moitié par dévouement el moitié peut-ètre par intérét, s’étaienl attachés à sa personne. Pendant qu’il cherchait un asile oil il pill s’abriter sans compromettre personne, il se souvint qu il y avait dans la ville un médecin célebre donl il avail reçu de fréquentes visites durant son séjour à 1 chao-1 cheou. Il n’hésita pas à le chercher et à lui exprimer son embarras. Le docteur chinois reçut le missionnaire avec une sincère cordialité et lui offrit dans sa maison une généreuse hospitalité. Comme il jouis- sait d une grande réputationau point de vue littéraire et médical, il vivait dans 1’intimité des plus hautsfonc- tionnaires de la ville et même du vice-roi de la province. Plein d’estime et de vénération pour le P. Ricci, il usa de toule son influence auprès des magistrals pour qu’il ne fdt pas persécuté à Nan-Tchang-Fou. Cràce à cette cordiale et puissante protection, le zélé et savant religieux ne tarda pas à ètre favorablemenl connu dans la haute sociétó chinoise. On pariah par- tout avec éloge de ses rares connaissances; mais sa íenommée n’eutplus de bornes, lorsqu’il publia deux ouvrages qu’il avail déjà ébauchés les années pré-
126 CK P. RICCI códentes et qu’il acheva à Nan-Tchang-Fou. Cétait un Vraité de la Mémoire artijicielle ou Mnémoteclmie, et un Dialoguesur 1'Amilié, à 1’imitation de celui de Cicéron. Les Chinois ont toujours regardé ce dernier ouvrage comine un modèlequeles plu6 habites lettrés auraienl de la peine à surpasser. Le Trai té de la Mémoire arti- ficieUe excita égaieraent I admiration générale. Le P. Ricci, ayant lougtemps pratiqué la mnémoteclmie, était capable de réciter de lougues séries de caracteres chinois, en les prenanl iudifféremmenl soil par le commencement soil par la fin. Ces experiences, qu’il répétait volontiers en prósencc des lettrés, lui firenl un grand nombre d’arais. Le vice-roi de la province avail beaucoup enlendu parlor de Matthieu Ricci, pendant qu’il exorçait une haute magistrature à Canton. Tout ce qu’on lui racon- tait du savant étranger récemment arrivé à Nan- Tchang-Fou lui donna à penser que c’étail peut-étre cefameux Ly-Ma-Teou (Matthieu Ricci) qu’il connais- sait de répntation depuis lougtemps. Un jour que Je P. Ricci donnait des leçons de mnémoteclmie à son docteur chinois, il reçutunedépêehe sur papier rouge qui lemandaitau palais du vice-roi. Ricci, qui encoro n’avait presque rencontré que tribulations dans ses rapports avec 1’autorilé chinoise, ne put sempéaher de croire à une nouvelle perséculion. Cependanl il se trompait. Le vice-roi ayant reoonnu que c’était bien le savant roligieuxdontil avail entendu parler à Canton, le traita avec une bienveillanoe toule particuliòrc; il considéra comine un grand honneur de posséder dans sa province un personnage si distingué et Fengagea à s’y fixer pour toujours.
A NANKING. 127 Le zélé missionnaire ne deraandait pas mioux. II fit liommageau vice-roi des ouvrages qu’il avait composés, et voulut aussi lui offrir un tube à verre triangulaire qui décomposait la forme et la couleur des objets qu’on plaçait dedans. Cette espèce de jouet inconnudes Cliinois, excitait leur surprise et leur enthousiasme au delà de toute expression. Le vice-roi avait granddésir de lo posséder; cependant, pour faire honneur à sa dignité, il le refusa magnanimement. « II est écritdans « nos annales, dit-il au P. Ricci, qu’un religieux des « temps passés avait une pierre du plus grand prix. « Un \ ertueux personnage alia visiter ce religieux « qui lui ottritsa pierre précieuse. 11 l'accepta, et la « lui ayant aussitòt rendue : —Ce joyau, dit-il, sera « toujours en votre possession... car vous no l’offrirez « jamais qu’a un hommede bien, et celui qui voudra « être estimé verlueux ne l’acceptera sans doute ja- « mais. Ainsi elle vous restera toujours. — Ceci s’ap- « plique à vous et à moi, maitre Ly, car noussuivons « tous les deux les senders de la vertu. » II faut convenir que ce vertueux vice-roi n’était pas très- modeste. Cependant il était réellement bon et góné- roux. Quoiqu’il eut refusé le petit présentdu P. Ricci, il lui accorda franchement sa protection et le traila avec beaucoup debienveillance. Son exemple fut d’un heureux effet, et les Chinoisdequalités’empressèreut d’aller visiter le missionnaire catholique. Le peuple et les mandarins de Nan-Tchang-Fou paraissant très-favorables au P. Ricci, celui-cisongea a s occuper activement de la propagandereligieuse. Il écrivil à Macao pour demander un confrère el quel- ques secours pécuniaires, afin de pourvoir aux frais
128 LE I». RICCI d’un établissement. On lui envoya le P. Jean Soerius, Porlugais, qui arriva lout a propos pour les fôles de Noél de 1’année lo9o. La soinmo qu’il apportait n’etait pas considérable, elle était pour tan l suffisante pour louerune maison qu’on disposa convenablemenl pour y pouvoir célébrer l’office divin. Le P. Ricci, qui s’était déjà acquis une grande célébrité littéraire par ses ouvrages sur la mnémotechnie et 1’amilié, publia encore un catéchisme chinois. Dèslors, dans la ville entière et aux environs, lous les espritsfurent occupés des religieux étrangers el de la doctrine nouvelle qu’ils ótaient venus propager parmi les sec- tateurs de Confucius, de Lao-tze et de Bouddha. Deux princes de la famille impériale, qui résidaient à Nan- Tchang-Fou entourés de lous les prestiges de leur naissanee, s’attacherent aux missionnaires el les proté- gèrent de leur crédit. IV. Pendant que la mission de Nan-Tchang-Fou s’éla- blissail sous d’aussi fa vocables auspices, celle de Tcliao- I'cheou, a pros avoir travailléavec paix et benediction a la conversion des âmes, était obligee de soutenir un violentassaut centre les habitants d’un bourgvoisin. Quelques letlrés, excites par les bonzes, voyaient avec jalousie la chapelle catholique plus élevée quo leur pagode, etfréquentée par une foule de visiteurs qu’at- tirait le désir de s’instruire des priucipes de la religion clirétienne, ou d’examiner les curiosités de FEurope,
A NANKING. 129 étalées dans la grande sal le de réunion. Une nuit, pen¬ dant que la mission étail dansune paix profonde, les ha¬ bitants dubourg voisin célébraientbruyammentunede leurs fetes superstitieuses. Lorsqu’ils eurent lecerveau bien échauffé par les vapeurs du vin de riz, ils parti- 'ent en tumulte pour aller faire le siege de la demeure (lcs étrangers. D’abord ils firent pleuvoir sur la mai- son une grêle de pierres, qu’ils accompagnaienl de cris sauvages et de malédictions. Les serviteurs du P. Cataneo se levèrent à la hâte, s’armerent de bam- bous, el un vaillant nègre de Goa se mettant à leur tôte, ils se précipitèrent sur les émeutiers qu’ils for- cerenl de se rélugier dans les barques stationnées le long du fleuve. Maisle bourg ayantenvoyé un renfort consumable de combattants, la bataille recommença jusqu’au matin. Les provocateurs, qui n’avaient pas cté les plus forts et dont la plupart avaient reçu de vigoureux coups debambous, se répandirentdans la ville de Tchao-Tcheou, poussèrent des cris effroya- bles, et allèrent frapper à tous les tribunaux pour domander justice contre les diables occidentaux, qui avaient voulu, disaient-ils, les assassiner. Les grands tribunaux restèrent sourds à leurs plain- tes. Mais il se trouva un petit mandarin qui les ac- cueillit favorablement, parce que le P. Cataneo, quel- ques jours auparavant, avail refusé de lui donner un a< i an solaiie. No voulant pas laisser échapper cette onne occasion de se venger, il envoya ses satellites a a mission et fit arréter deux domestiques qu’il con- t amna à recevoir cinquante coups de bambou. Un fròre trib.mlr^ noraméSébaslie'L crutdevoir serendre au T. 1f30Ur parler en lenr fnveur; aussitòt qu’il
LE P. RICCI 130 parut, les émeutiers, qui encombraient |a salle d’au- diançe, s’écrièrent quo c’était là lo plusméchanl et ce- lui qui était 1’autour de leurs blessures. Aussitòt le mandarin lui fit donner cinquante coups de bambou et le chargea ensuite d’une lourde cangue. On sait que la cangue est une énorme piece de bois, percée au milieu pour faire passer la lête du condamné, et qui pese de tout sou poids sur ses épaules, de façon que cet atroce supplice réduit un homme à n’etre plus, en quelquo sorte, que le pied ou le support d’une lourde table. Le frère Sébastien demeura exposé avec cot af- freux instrument de supplice devant la porte du tri¬ bunal. On lisait sur la cangue 1’inscription suivaute, en gros caractères rouges : « Condamné pour avoir « oulragé et baltu des bacheliers... » Lesennemisde la missiou, après avoir reçu celte sorte de satisfaction, oublièrent les coups de bambou qu’on leur avait assé- nés et rentrèrent fiers et glorieux dans leur bourg. Le P. Cataneo, qui rcdoutait les conséquences de semblablesémeutes, eut recours pour les prévenir à un expédientquilui réussit merveilleusement. Comme il avait remarqué qué 1’élévation de sa petite église donnait de l’ombrage aux Chinois, il la fit démolir, ne réservant pour les cérémonies religieuses qu’une sim¬ ple salle, sansornemont, etdont il avait íait disparailre les tableaux et les curiosités qu’on aimait tant a vonir admirer. Quelques jours après, plusieurs mandarins supé- rieurs passant par Tchao-Tcheou, exprimèrent lo désir d’aller visiter la résidence des étrangers. Le gouverneur de la ville s’empressa de conduire ses bòtes à la mission catholique, ou il ne troava guère
A NANKING. 131 que des mines et rien qui fút digne de fixer l’atten- tion de ses collogues. A la vue de cette devastation générale, il exprima son étonnement et ses regrets au P. Cataneq, qui lui fit le récit des derniers événe- ments. Le gouverneur blàma sévèrement la conduite du petit mandarin qui avait provoqué ce désastre , et, afin de remédier au mal, il fit publier le jour môme un édit oil, après avoir fait uu grand éloge des missionuaires, il menaçait des chalimenls les plus sévères ceux qui oseraienl Iroublev |eur séjour à Tcbao-Tcbeou. Les magistrals parurent dès lors ani- més de si bonnes dispositions à 1’égard de la mission , qu’on en profita pour faire venir de Macao deux nouveaux prédicateurs de PÉvangile. Ce furent les PP. Jean de Rocha èt Nicolas Lombard. Les supé- rieurs du collége jugèrent à propos de rappeler le malheureux frère Sébastien, qui avait reçu cinquantc coups de bambou et subi la peine infamante de la cangue. Il y avait plusieurs années qu’on avail eu le pro¬ jet d’envoyer à Péking une ambassade solennelle , car on pensail toujours que c’était le seul moyen efficace de fonder d’une raanière solide la mission de la Chine. On n’a pas oublié peut-ôtre que le P. Roger avait fail tout exprès un voyage en Eu¬ rope, afin d’intéresser le souverain ponlife el les cours d’Espagne et de Portugal à cette grande entre- prise. La mortde cezélé missionnaire, et puis divers obstacles vinrenl entraver la réalisation de ce projet. En apprenant les heureux succès des missionuaires éta- blis à Tchao-Tcheou età Nan-Tchaug-Fou , le visi- teurgénéral des missions do la Chine et du Japon fut
132 LE P. RICCI d’avis qu’on renonçât à 1’ambassado projetée, parce qu’elle ne pouvait désormais avoir la même impor¬ tance qu’on lui avait d’abord supposée. Les raission- naires déjà établis depuis longtemps dans rintérieur de Pempire chinois, connaissaient parfaiteinent la langue et les usages du pays. Ils s’étaient acquis une grande expérience, au milieu des tribulations qu’ils avaient traversées, et n’avaient plus besoin du douteux auxiliaire d’une ambassade officielle; ils n’avaient plus qu a s abandonner a leur zèle pour étendre la pi opagation de la foi parmi ces nombreuses popula¬ tions. Telle était l’opinion du visiteur général, qui com- prit en même temps que pour assurer le succès et les progrès de T oeuvre, il était nécessaire d’appor- ter quelques modifications à ce qui avait été établi dès le commencement. Le recteur du collége de Ma¬ cao était à la fois supérieur des missions de l’inté- rieur. Cette organisation ne présentait pas de sérieux inconvénients, tant que les’missionnaires étaient for- cés de se borner à quelques excursions dans la ville do Canton ou aux environs. Mais actuellemont qu’il y avait des chrétiens à Tchao-Tcheou et à Nan-Tcliaug- Pou, bien avant dans 1’intérieur et loiu de Macao, le centre de 1’autorité no devait plus être au collége de cette ville. Son influence ne pouvait plus s’exercer à une aussi grande distance sans s’affaiblir ou se per- dre. D’ailleurs, les travaux des missions avaient continuellement besoin d’une initiative prise sur les lieux mêmes et sans délai. Ceux qui ne connaissaient que très-imparfaifoment les événements étaient impro- pres à leur donner une bonne direction.
A NANKING. 133 II fut done arrélé qu’on nommerait tin supérieur general des missions de la Chine, muni de tons les pouvoirs du visiteur provincial et autorisé à décider en (einiei ressort toutes les questions. Le P. Ricci P acc à ce poste important. Son zèle éclairé, son experience, son habileté dans les sciences de l’Europe et la literature chinoise le rendaient digne à tous p S. \fCetle slllH‘r*0r*t(^- Toutefois, la mission con- besoins i aCa° Un Procureur °hargé de pourvoir aux es importantes ne lui avaient jamais fait perdre de Z£r7Td6Vrire- PékÍnS6t la c°ur ótaierd o yours son point de mire. 11 était persuadé que lo «TS.V W Té 4 Ce“6 hauteur "íon-endl les provtl íPa"
LE P. RICCI 134 leur part serait considérée comme un acte d’usurpa- tion; que 1’empereur se défiait desesproches parents , qu’il ne leur confiait aucune charge importante et qU’jl les tenait toujours éloignés de la capitale et des affaires. 11 n’était que trop évident, d’après toutes ces considerations, qu’on devait renoncer à avoir les princes impériaux pour introducteurs à la cour; il fallait avoir recours à une protection moins brillauto et plus efíicace. V. Pendant qne le P. Ricci dirigeait la mission de Tchao-Tcheon, il avait fait connaissatíce d’un grand dignitairede 1’empire, noinmóKouang, qui se rendait alors, en qualité de commissaire, à Hai-Náti, grande ile située au sud de la Chine. Un jour le P. Ricci lut dans le MOniteur de Péking que son ancien ami le grand mandarin Kouang venait d’ôtre nomine prési- dentde la premiere cour souvcraine, et qu’il devait se remire au plus tôt à Péking. La premiere coursouve- raine, ou cour des emplois publics (Li-Pou), a pour attribution la presentation des magistrats à la nomi¬ nation de 1’empereur, et la distribution des emplois civils et liltéraires dans tout 1’empire; elie a quatre divi¬ sions, qui règlent I’ordredes promotions et mutations, tiennent des notes sur la conduite des officiers, dé- terminent leurs appointements, leurs congésen temps de deuil, et distribuent les diplomes de rangs pos- thumesaccordés aux ancôtres des officiers admis dans
A NANKING. 135 les rangs de la noblesse. Nulle protection ne pouvait done être comparable à celle da president de la pre¬ miere cour souveraine, qui tientsous sa juridiction tous les mandarins de l’empire. Aussitôt que le P. Ricci eut vu au Moniteur de Pé- king la nomination du nouveau président du Li-Pou, il s’empressa d’expédier un courrier à Tchao-Tcheou, pour annoncer cette importante nouvelle au P. Cata- neo, et luidire combien il serait nécessaire de visiter à son passage le grand mandarin Kouang. Ce haut di- gnitaire ne tarda pas en et't'et de quitter Hai-Nan el d’arriver à Tchao-Tcheou . 11 reçut la visite du P. Ca- taneo, lui demanda des nouvelles de son ami Li-Ma- Teou (Matthieu Ricci), et appritavecplaisir qu’il avait fondé un établissementà Nan-Tchang-Fou... — Nous nous verrons à Nan-Tchang-Fou, dit-il, je le pren- drai avec moi jusqu’a Nanking, jusqu’à Péking même; car j’ai besoin de lui pour corriger le calendrier de l’empire et réformer le tribunal des mathématiques... Ces paroles comblèrent de joie le P. Cataneo, qui se rendit immédiatement à Nan-Tchang-Fou auprès du P. Ricci pour se concerter avec lui sur les moyens à prendre atin de metlre à profit ces excellentes dispo¬ sitions. Le président Kouang n’oublia pas sa promesse. Le2S juin 1590, les deux missionuaires s’embarque- icnt avec lui sur le lac Pou-Yang, et arrivèrent quel- ques jours après à Nanking. La ville de Nanking était en ce moment en proie à une vive agitation. Les navires de guerre encoui- braienlles ports, les soldats remplissaient les rues, et les mandarins, courantde tribunal cn tribunal, parais- saient être sous la préoccupation de quelque grand
136 LE P. RICCI évéuement. A cette allure si animée et si guerrière, le P. Ricci avait de la peine à reconnaitre Nanking, la ville des lettrés, le rendez-vous des riches Chinois aimant la tranquillité, le luxe et les plaisirs. Mais il ne tarda pas à comprendre la cause de cette profonde transformation. Les Japonais, après avoir préparé lou- guement et en secret une formidable expédition, s’é- taieut précipités sur le royaume de Corée pour en faire la conquôte. A la nouvelle de cette soudaine irrup¬ tion, les Chinois avaient pris les armes pour défendre un peuple tribulaire de 1’empire, et repousser une agression qui pouvait devenir menaçante pour eux- mêmes. Le gouverneinent chinois réunissait done ses forces de terre et de mer pour aller délivrer la Corée de 1’invasion japonaise. On venait d’afficher dans les rues de Nanking un édit par lequel il était enjoint à tous les ofíiciers civils et militaires, au peuple même, de surverller et d’arrêter les individus qui, par leur physionomie et leursmanières, paraitraientêlreétran- gers. Car il y avait peu de jours qu’on s’était emparé de plusieurs espions japonais qui s’étaient introduits daus la ville. La publication de cet édit était pour les raission- naires un malheureux contre-tcmps. Le president Kouang leur conseilla de ne pas paraltre en public, de rester enfermés dans leur bateau, de peur d’ôtre pris pour des Japonais. Pour lui, il se rendit au pa¬ lais qu’on lui avait préparé, en attendant 1’époque íixée pour se rendre a Péking. Le P. Ricci, qui avait grand intérêt à se lenir au courant des affaires, se hasarda à lui faire plusieurs visites, maison cachette et de façon à no pas ôtro découvert. 11 allait toujours
A NANKING. t37 en palanquin, soigneusement fermé de (ouscòtés, atin de n’ètre aperçu de personae. Ces precautions n’empe- chèrent pas cependant qu’il ne fftt un jour reconnu pai des satellites, au moment ou il passait furtive- ment de sa barque dans le palanquin qui l’attendait au r’vage* On était sur le point de le trainer en pri¬ son, ou même de le massacrer comme Japonais, lors- qu il déclara qu’il se rendait chez le president Kouang. Dès ce moment les missionnaires purent aller et venir en toute liberté, car personne n’eut osé molester les amis du président du Li-Pou. Après de nombreuses contrariétés, le voyage de Peking íut enfin décidé. Les jésuites allaient done entrer dans cette capitale du plus ancien et du plus vaste empire du monde. Le but que s’était proposé le P. Ricci, depuis son arrivée en Chine, serait bientôt atteint; il pourrail se presenter à la cour, voir l’erape- reur, et obtenir la liberté de prêcher encore 1’Évangile a ces populations si obstinées à repousser lafoichré- Uenne, pour demeurer ensevelies dans leur indifférence ■ eligiouse. Le président Kouang devant arriver à jour fixo à Péking, pour assister à la fôte solennelle de 1 empereur, prit la route de terro. Mais les mission¬ naires avaient à calculer avec leur bourse. Leur pauvreté ne leur perraettant pas d’entreprendre ce lon0 \o\agoen palanquin, ils louèrent deux cabines sm la jonque qui transporlait par eau les bagages de eur protecteur, et s'embarquerontsur le canal impérial qui, après avoir fait communiquer lofleuve Bleu avec e lleuve Jaune, se continue jusqu’a Péking. Lc P. Ricci ne manqUa pas d'admirer le long de
LE P. H1CC1 138 la route la magnificence de ce canal, capable de porter de gros navires et qui, Par moyen de nombreuses éduses construites d’une manière aussi simple qu’in- géníeuse, dissimule les inégalités de terrain. La cana¬ lisation de Pempire a toujours été 1’objet de la solli- citúde du gouvernement chinois. On voit dans les annales de la Chine qu’à toutes les époques chaque dynastie s’en est occupée avec le plus grand intérôt; mais rien n’est comparable à ce qui fut exécuté par 1’empereur Yang-Ti, de la dynastie des Tsin, qui monta sur le trône l’an 60S de l’ère Chrélienne. La première année de son règne, il fit creuser de nouveaux canaux ou agrandir les anciens, pour que les barques pussent aller du Hoang-Ho au Yang- tse-Kiang, et de ces deux grands fieuves dans les princlpales rivièrds. Un savant, nommé Siao-Hoai, 1 ui présenta un plan pour rendre toutes les rivières navi- gables, dans tout leur cours, et les faire communiquer lesunesaux autres par des canaux d’une nouvelle in¬ vention. Son projet fut adopté et exécuté, de manière qu’on fit, refit et répara plus de mille six cents lieues de canaux. Cette grande entreprise exigea des travaux immenses, qui furent partagés entre les sol- dats et le petiple des villes et des oampagnes. Chaque I'amille devait fournirun homme âgéde plusde quinze ans et de moins de cinquante, à qui le gouvernement ne donnait que la nourriture. Les soldats, qui avaient eu en partago le travail le plus pénible, recevaienl une augmentation de paye. Quelques-uns de ces ca- naux furent ròvétus de piorres de taille dans toute leur longueur. Pendant nos voyages nous en avons vu des
A NANKING. 139 restes qui atlestent encore la beauté de ces ouvrages. Le canal qui allaildelacourdu nordà celledu midi (1) avait quarante pas de large, el sur les deux bords il y avait des plantations en ormeaux et en saules. Celui qui allait de la cour d’orient à celle d’occidcnt étaitmoins magnifique, mais bordé également d’une double rangée d’arbres. Les historiens cbinois out fiétri la mémoire de l’empereur Yang-Ti qui, pendant son règne n’a cessé d’écraser le peuple de corvées, pour satisfaire son goCit effréné du luxe et du Taste. Us reconnaissent cependant qu’il a bien mérité de tout 1 empire par 1’utilité que le commerce intérieur a retiré de ses canaux. Les missionnaires entrèrent, après plusieurs jours de navigation, dans le fleuve Jaune, si different du Yang-tse-Kiang par 1’impétuosité de son cours el la leinte bourbeuse de ses eaux. Le Hoang-Ho prend sa source dans les montagnes du Thibet, et traverse le Koukou-Noor, pour entrerdans la Chine par la province do Kan-Sou. II en sort, en suivant les pieds sablón- neux des monts Aléchan , entoure le pays des Ortons, et après avoir arrosé la Chine, d’abord du riord au midi, puis d’occident en orient, il va se jeler dans la mef Jaune. Les eaux du fleuve Jaune, pures et belles à leur source, ne prennent une leinte jaunàtre qu’a- piès avoir traversé les sablières des Aléchan et des Oi tous. Elies sont presque toujours de niveau avec le sol qu’elles parcourcnt; cl c’est à ce défaut général d eiicaissement qu’on doit attribuer lés inóndations si désastreuses de ce fleuve. (1) A cette ópoque il y avait quatre cours impériales.
140 LE P, RICCI Le lit du Hoang-Ho a subi de nombreuses et no¬ tables variations. Dans les temps anoiens, son em¬ bouchure était si tuée dans le golfe du Pé-Tchi-Li, par 39 degrés de latitude. Actuellement, elle se trouve au 34° parallèle, à cent vingt-cinq lieues de distance du point primitif. Le gouvernement chinois est obligé de dépenser annuellement des sommes énormes pour contenii le fleuvo dans son lit et prévenir les inon- dations. En 1779, les travaux qui furent exécutés pour l’endiguement coútèrent 42,000,000 de francs. Malgró ces précautions, les inondations sont toujours liéquentes. Car le lit acluel du lleuve Jaune, dans les provinces du Ho-Nan et du Kiang-Sou, sur plus de deux cents lieues de long, est plus élevé que la presque lolalilé de 1’immense plaine qui forme sa vallée. Ce lit continuant toujours à s’exhausser par 1’énorme quan- tité de vase que le lleuve charrie, on peut prévoir pour une époque peu reculée une catastrophe épou- vantable, et qui portera la mort et le ravage dans Jes contrées qui avoisinent le Hoang-Ho. Ces grands lleuves et ces nombreux canaux entre- tiennent, surtoute la surface de l’empire, une activité prodigieuse et bien faite pour étonner des étrangers, surtout au seizièmo siècle, à une époque oú 1’Europe n oftiait rien do semblable. On ne saurait s’imagincr le nombre de jonques de touto forme et de touto gran¬ deur qui sont perpétuellement en circulation pour transporter d’une province à l’autre les marchandises et les voyageurs. Le canal impérial a été creusé prin- cipalement pour conduire à Iacapitale les tributs, qui, dans la plupart des provinces, se payent en nature. Les environs de Péking étant très-peu fertiles, Pim-
A NANKING. mense population de cette grande ville doit élre ali- mentée par les produits qui arrivent du dehors. Le gouvemement entretient de nombreuses jonques pour e transport des revenus impériaux, et les marchands - í aCU*^ de *os affréter souvent à très-bas prix; o» i résulte que la ville la plus pauvre en produits en quelque sorte la mieux approvisionnée. Les s et les légumes du midi, les poissons, les viandes, y aiii\ t a\ ec profusion; on rencontre de distance en distance, le long de la route, des glacièresabondantes qm permettent de conserver frais, jusqu’a Pékine les aliments les plus délicats. q S’ q,,e les P°rtugais s-étaiem établis à Macao n sétait peu a peu habitué en Europe a 1’iH^o ’ cette vaste Chine, récemmentdécouvertepar lesnayf gateurs, était ce fameux empire deCatayque les voya- gems du moyen age allaient visiter par terre, et dont d0nnaient a leurs conlemporains de si curieuses descriptions. Le P. Ricci, en arrivant à Péking fit deS lecherches importantes et ne douta plus qu’il était Ians cette même grande ville que Marco-Polo avail le°Catv drb MU‘UCé,èbrÔ VénÍtÍen avait 'ésidédans ,nnp| y d“rant la conquéte des Tartares mongols, qui appelaient la capitale Khan-Balik, c’est-a-dife nZl du khan ou de l’empereur. Après l’exnnkir, i Aussiw'd ’ T™Nank>ng veut dire cour du midi. kin„ i° qu® 6S ra,ssi0nnaires furent arrivésà Pé- Knnn S SG 110111 conduire au palais du président à loger^chez ' lui ^ Un’8racieux accueil et les invila ne tarda nas eU,UiqUe de la c°ur P ■ à vemr les visiter, pour négocier la
LE P. RICCI U2 grande affaire de la présentalion à l’empereur. On examina avec soin et on admira beaucoup les pein- tures, les horloges el diverses curiosités d’Europe que les jésuites devaient offrir au pijs du Ciei. L’eunuque parutsatisfaitdes cadeaux, mais il futbien désappointé lorsque le P. Kicci lui déclara, en toute franchise, qu’il ne possédait nulleinent le secret de transfor¬ mer les métaux en or el en argent. Cette reputation singulière, qui des le commencement avail été faite aux missionnaires, pendant qu’ils ptaient a Ichao- King, s’étail tellemenl pvopagée, qu’elle était par- venue à Péking, à la cour móme, et qu’on cpmptail beaucoup sur les talents du P. Ricci pour solder les armées de terre et de mer que le gouvernement chi- nois allait envoyer au secours de la Corée contre les Japonais. Les missionnaires ne sachant pas tabriquer 1 or et l’argent, on ne vit plus en oux que des étrangers, des barbaros. Le bruit se répandait mórae de toutes parts qu’ils étaient des homines suspects, des espions des Japonais. Le president Kouang fut alarméde ces rumeurs, et connneil devait bientòt retourner à Nan¬ king , il leur conseilla de repartir avec lui et d’atlendro une occasion meilleure pour essayer de se faire pré- senter à l’empereur et de s’établir à Péking. Çe con- seil ne fut pas trop gouté du P. Ricci; il fut d’avis de laisser partir seul le président, el de ne pas s’éloigner si vito et à la premiere conlrariété de cette capitale, oú ils étaient enfin parvenus après tant d’efforls et de fatigues.
A NANKING. 14-3 VI. Lorsque le protecteur des missionnaires eut quitté Peking, ceux-ciue lardèrentpasà remarquer la froideur et 1’indifférence de lews nouveaux amis. Les rnanda- lins se retirerent peu à peu et ne vinrent plus les visiter; bientôt môme ils refusèrent de les recevoir ehez eux. Le P. Ricci, sans pourtant se décourager, crut alors qn’il serait prudent desonger à la retraiteel de se replier sur Nanking. La chose la- plus impor¬ tante, c’était de ne pas se compromettre lout à fait dans la capitale et de se ménager pour l’avenir une porte de rentrée. On avait beau dire et répéter à satiété que les jé- suiles savaient faire de 1’argent avec le plomb et lo mercure, íl n’en était pas moins vrai que |eur bourse était vide, et qu ils ne savaient trop comment payer les frais de leur voyage. Ils venaient de recevoir du pro- eureur de Macao une letlre qui leur donnait avis qu’on aVait comPlé à une maison de commerce de Canton un somme assez considérable, romboursable à Pékiim moyennant un billet payable à vue que le procurem- envoyaiten même temps. On chercha dans tout Pékhm mais vainement, le correspondam de ce marchand , ® | ^t0nill. n’existait personnedu nom indiqué dans ». 6 le' 'idemment le trop confiant procureur de f ^Cao ava^ ^ victime d’une fourberie insigne. II u one s embarquer pauvrement sur un bateau de passage, ma^ant presquede tout e. n'ava„»“^
1U LE P. RICCI très-petites journées. On mil un ínoisde Pékingà Lin- King, ce qni par terre eut tout an plus demandé huit jours. Pour comblo de malheur, ou fut contraint de s’arrêler là. La marche de cette déplorable jonque avail été d’une telle lenteur, que les grands froids de 1’hiver ayant eu le temps d’arriver, le canal impérial se trou- vait glacé et la navigation interrompue. II fallait done attendre patiemment le retour du printemps. Après les premiers jours de ce triste hivernage à bord d’une misérable petite jonque, le P. Ricci, considérant qu’il pourrait peut-être mieux utiliser un temps si précieux, résolut de s’en aller par terre, commo il pourrait, jusqu’a Nanking; pendant ce temps, le P. Cataneo attendrait avec les bagages la fonte des glaces et viendrait ensuite le rejoindre. De quel cou¬ rage et de quelle énergie devait être doué ce zélé missionnaire, pour supporter depuis son entrée en Chine tant de travaux, tant de fatigues, tant de dé- ceptions! II dit done adieu et à revoir à son compa- gnon, et le voilà en route pour Nanking, au milieu de difficultés incompréhensibles pour quiconque n’a pas eu rhonneur de voyager dans cet Empire Céleste, dans ce royaume des Fleurs, oiiassurément toutn’est pas roses, tout n’est pas bleu ciel. * Chemin faisant, il vint en pensée au P. Ricci d’aller joindre son ami, ledoctour Kiu-Tai'-Sse, qui lui avail rendu de si bons services à Nan-Tchang-Fou et qui se trouvait actuellementàSou-Tcheou. II se dirige done de ce côté, et, après avoir longtemps erré, tantòt à pied et quelquefois en bateau, caren descendant versle midi les rivières et les canaux n’étaient plus glacés, il arriva enfm à Sou-Tcheou. Le docteur n’y était pas:
A NANKING. 145 il habitait une petite ville peu éloignée. Le P. Ricci s y rendit etretrouva enfin son ami, qui lui prodigua toules les marques de la plus cordiale hospitalité. ant de fatigues et de tribulations avaient enfin J| isé les forces du P. Ricci; à peine arrivé il lomba maa.e* Heureusement que la divine Providence, u*env°yant cette nouvelle épreuve, lui accor- ait en même temps la grâce d’avoir à côté de lui jin medecm habile et expérimonté, donl les soins ne i lent point défaut durant un mois entier quo • «lura cette dangereuse maladie. Après avoir traversé courageusement cette crise, le P. Ricci recouvra en- íerement la santé et ses forces premières. Il alia dès ors visiter, avec son ami le docteur Kiu-TaT-Sse la belle ville de Sou-Tcheou, pour voir s’il ne serait pas avantageux d’y fonder une mission. Sou-Tcheou, que nous avons eu occasion d’habiter assez longtemps durant notre séjouren Chine, est peut- 3 Vll'6tIla pluS °Pulenle > la plus agréable de mpne. Llle est presque enlièrement bâtie sur pi- 2°C?Pe 13 circonfé™ce d’un immense lac ali- Cfill Tv es eaux Peuve Bleu. Les rues, comme e emse, sont de magnifiques canau.v oil 1’011 voit circular li’nmombrables petiles jonques aux phis '.vcs couleurs et vermes en laque. Pendant la null susnlf8 8°1d0leS Chin0ises- avec leurs lanlernes I ues a pcoue et à la poupe, produisent, par n. 11U)Uvcnient continuei, le spectacle le plusgai, le vi-ablu'^flqUe qU'°n puisse ima8iner. Les rues na- lance on dtl'mce “'’"I" Vi"° ^ 'le ,lis- . *ance, par des ponls nombroux en nienw enbrique, en hois, lo plus souvent d’uuo seule arclioi 10
U6 LE P. RICC1 mais toujours d’une architecture bizarre et pleine d’originalité. Durant les belles nuits d’été, les riches habitants deSou-Tcheou out I’habitudede fairede lon¬ gues promenades sur leurs magnifiques jonques, ou ils étalent tout le luxe de leurbrillante parureet la richesse de leurs équipages nautiques. Certains quartiers sont le rendez-vous de la fashion chinoise et comme les Champs Élysées de cette voluptueuse cité. Los habi¬ tants du Céleste Empire ont l’habitude de dire : «Les « bienheureux ont le paradis dans le del; les « homines ont Sou-Tcheou sur la terre Le docteur Kiu-Tai-Sse engageait vivement le P.Ricci à fonder unemission à Sou-Tcheou. II tenait beaucoup à ce projet, parce que Sou-Tcheou était sa patrie et qu’il avait là ses parents et ses amis. II lm semblait d’ailleurs qu’une ville calme et paisiblo, ou Ton ne lrouvait guère que des lettrés et des marchands, présentait moins de difficultés que Nanking, avec ses innorabrables légions de mandarins civils et militaires, race toujours un peu jalouse et hostile. A cette époque, les six cours souveraines résidaient à Nanking, pen¬ dant que l’empereur el la cour habitaient la capitate du nord. Kiu-Tai-Sse prétendait qu’au milieu de ce concours immensode fonctionnairesde tout grade, il serait impossible aux missionnaires d’obtenir lataveur de tous, sans exception, et que 1’hoslilité d’un seul mandarin suffirait pour les faire chasser tòt ou tard do Nanking. Cependant, avant d’adopter un plan dé- finitif, on voulut attendre quelques jours, afin de bien peser’les avantages et les inconvénientsqu’il pourrait y avoir de partet d’autre. D ailleurs, les Idles du pie mier de Pan élaient là; etl’onsait que les Chinois n’onl
A NANKING. 147 pas 1 habitude de trailer les affaires sérieusesdu ran l ce temps de réjouissances. Le P. Ricci alia passer les premiers jours de l’an- née chinoise avec son ami Kiu-Taí-Sse, à Tching- Kiang-Fou, ville située sur les bords du fleuve Bleu, et fiue *es Anglais prirent d’assaut en 1842, pendant la guerre qu’ils firent à la Chine. II se décida ensuite a se rendre a Nanking, qu’il trouvadans un étal plus paisible qu au moment desa dernière visile. On y etail mums a la guerre, et le cliquelis des armes ne s’y laisail plus entendre. La Chine ne redoutait plus 1’inva- sion des Japonais, qui, repoussés vigoureusement par les Coréens, avaient été obligés de remonter sur leurs nav.res etde regagner leurs lies. Le P. Ricci, .assure et encouragé par la physionomie toute pacifique de Ia vdle, se présenta au palais du président Kouang, qui I accueilht avec amitié et i’engagea à se fixer à Nan¬ king. Le grand nombre de mandarins quiséjournaient dans la ville n’dtait à ses yeux qu’un motif de sécu- iite. « Maitre, dit-il au P. Ricci, vous ne trouverez parim nous tous qne des protecteurs et des amis. » jjt comm® ce haut personuage se disposait à donner ues teles a l’occasion du nouvei an, il in vitale P. Ricci a venir passer trois jours dans son palais... G était au mois de février 1599. •••^etaitau Us Chipois, comme lous les peoples de la terre, cé- 'lenl 111 “ouvelle année par des fétes el des réjouis- sauces . chacun se revêt deses habits de parade; on se ,6n<, d0s visites cérémonieuses et do pure étiquette • IT,™16 l'“ellll0,lll0MI0"lt'es cadeaux, on assisle à’ el le, oscmlrn V“ T' C°l“édie’ l8s “Mmbmques escamotem,,. Le temps se passe aiosi en diver- 10.
le p. kicci 148 tissements ou les pétards dies feux d’artifice jouent loujours le plus grand ròle. Les Chinois ont toujours été passionnés pour la poudre, dont ils connaissaient 1’usage longtempsavant les Européens; mais leur gout est moins prononcé pour la poudre de guerre que pour celle des feux d’arti¬ fice. Ayant été artificiers avant d’être artilleurs, on voit que leur premiere inclination ne s’est pas dé- mentie, et que dans leur estime le pétard 1’empqrte de beaucoup sur le canon. 11 entre dans toutes les fòles, dans toutes les solennités. Les naissances, les manages, les enterrements, les réceptions de man¬ darins, les réunions des amis, les representations théâ- trales, tout cela est animé, vivifié par des détona- lions fréquontes. Dans les villes, les villages môme, à chaque instant du jour et de la nuit, on est síii do voir quelque fusée ou d’cntendre quelque pélaid. On dirait que 1’empire chinois n’est qu’une immense fa¬ brique de pyrotechnie. Dans les hameaux les plus pauvres et les plus dépourvus des choses nécessaires à la vie, on est toujours assuré de trouver au moins à acheter des pétards (1). Les trois jours do féte que donna le présidonPdu Li-Pou furentd’unesplendide magnificence. Le P. Hicci n’en fut point un des ornoments les moins curieux. Les hauts dignitaires des six corns souveraines paru- renl heureux de faire connaissanco avec le savant élranger dont ils avaient vu les cartes de géographie et lu les livres do mathématique cl de morale. Le jour memo oil le P. hicci rentradans la modesto (1) Empire Chinois, t. I, p, 318.
A NANKING. 149 habitation qu’il avait louée, il reçut la visite du presi¬ dent Kouang, qui seprésenta dans tout loluxc de Fé- tiquette chinoise. Les jours suivanls, le pauvre ro- ligicux eul l’honneur de recevoir dans sa cellule les presidents des cinq autres cours soúveraines, qui lous arrivèrent successivement, au bruit des fifres et des tam-tams, et avec leur nombreux cortége de petits mandarins et do satellites. On sail que les Chinois sonl les hommes les plus visiteurs de la terre, aussi les rites se sont-ils occupés minutieusement de la manière d’exécutor cet acte, si souvent répété, do la vio pu¬ blique. Celmqui veut rendre uno visito doit, quelques houres auparavant, envoyer, par son domestique , un billet a la personne qu’il a dessoin de voir, lant pour s informer si elle est chez elle, que pour l’inviter à ne pas sortir si elle a le loisir d’acccpter la visite : e’est une marque de déférence et de respect pour ceux que I’on veut aller voir chez eux. Le billet est une feuillo do papier rouge, plus ou moins grande, suivant lo rang et la dignité des personnes et le degré de res¬ pect qu on desire leur témoigner. Ce papier est aussi pliéen plus ou moins de doubles, et Fon n’dcrit quo quelques mots sur la seconde page, par exemple : « Votre discipleouvotre frère cadet, un tel, est venu pour baisser la tête jusqu’à terre dovant vous el vous ottnr ses respects... » Cette phrase est écrile en gros caiactèies, quand on veut mèler à Fexpression de sa politesso un certain air do grandeur; mais les carac- tèics diminuent et deviennont petits à proportion de mtérôt qu’on peul avoir à se montrer véritablemenl humble et respectueux. Les grands dignitaires des cours soúveraines do
LK P. RICCI 150 1’empire ne se hornèrent pas à 1'aire des visiles d’éti- quette et do pure cérémonie au P. Ricci; ils le pres- sèrent instammenl de demeurer à Nanking, et afin de le bien convaincre de la sincérité de leur désir, ils lui oífrirent pour résidence un superbe palais devenu vacant par la retrai te d’un assesseur de la cour dos domaines. Le P. Ricci craignant, avec raison, d’exci- ter la jalousie des petits mandarins, n’accepta pas celle offre si brillante; il trouya d’ailleurs qu’une semblable habitation serait peu en hannonieavec 1’état modesto et pauvre d’un religieux. Cependanl il se détermina à rester à Nanking au lieu d’aller à Sou- Tcheou. II y fut d’autanl plus porté qu’une circon- stance assez singulière lui donna la conviction qu’il ferail en cela la volonló do Dieu. VII. On n’a pas oublié que le P. Ricci était déjà venu à Nanking avec 1’inlention de s’y établir, rnais que les bruits de guerre et les agitations de la ville I avaienl forcé do séjourner dans une jonque sur les bords du lleuve Bleu, de peur d’êtro pris pour un espiou japo- nais. Or, une nuit, il crut voir en songe que Dieu le conduisait dans une grande ciló de 1’empire chinois, oii il pouvait librement circuler dans les i ues, s entrc- tenir avec les habitants et vaqueren paix aux oeuvres saintes de son ministère, el pendant qu’il parcourail ainsi dans sa vision les quartiers de cette ville cé¬ lebre, Dieu lui dit que c’était là qu’il devait se íixer,
A NANKING. 151 pour iravailler à I’oeuvre de la propagation de la foi. A son réveil, le P. Ricci fut frappé de ce songe et de- meura longtenips préoccupé de ce qui s’ótait passé. Lorsqu’il retourna ensuite à Nanking, et qu’il eut la liberte de circuler dans la ville, il fut grandement sur- pt'is de reconnaitre les rues, les palais, les monuments, (out ce qu’il avait vu en songe : il ne douta plus un instant que Dieu avait voulu lui manifester sa volonté. Dès lors toutes les difficultés qui d’abord s’etaient pré- sentées à son esprit, s’évanouirent,et, aidé par les conseils de son ami Kiu-Tai-Sse, il loua une maison modeste et convenable pour s’y établir. Cbacun ap- préciera à sa manière le fait précédent, qui est rapporté pai le P. Trigault, d après les Mémoires mêrue du P. Ricci (1). Le P. Cataneo était venu rejoindre Ricci à Nanking. Lorsqu’ils furent installés et bien assurés de la protec¬ tion des magistrats, ilsso livrèrent à la prédication de 1 Évangile, mais d une manière un peu détournée et en prenant la chose dun peu loin. I Is cherchèrent d abord à se donuer du crédit par le sec ours des ma- thématiques. « Dieu, dit lo P. Trigault, ne s’est pas “ toujours servi d’un même moyen, en la suite de « tant de siècles, pour attirer les homines à sa loi. « Ainsi il ne faut pas s’étonner si les nôtres (les jésuites) « out offert cetle amorce pour attirer les poissons « en leur nasse. Gar qui voudrait bannir do cetle * ®Sbse chinoise la physique , mathémalique el phi- “ losophie morale, ne connalt pas asse/, le dégoút des « esprits chinois, qui ne peuvent prendre aucun mé- (I) Trigault, de Exped. chrisl., lib. IV, p. 301.
152 LE P. RICCI « dicament salutairo, sans êtro adouci avec cet ap- « prèt. Or le P. Matthieu Ricci n’a avcc aucunc autre « chose tant rempli d’étonnement toute la troupe des « philosophes chinois qu’avec la nouveauté des « sciences d’Europe confu-mées par des raisons très- « solides (1). » Le P. Ricci ayant trouvé les Chinois enfoncés dans les erreurs les plus grossières en astronomie, en physique et en géographio, s’était dit qu’en faisant toucher du doigt à ces lettrés orgueilleux les absurdi- tés de leurprétendue science, il lui serait ensuito facile de les amener à concluro qu’en religion ils n’étaient pas plus avancés que dans les sciences naturelles, et qu ils avaient besoin d’êtroinstruits. Une telle méthode était spécieuse et d’une facile exécution. Les Chinois adraottaient que le ciei estrond, mais la terre carrée. ils expliquaient les éclipses de diversos manières. Les uns prétendaienl que la lune étanl effronlément fixée par lesoleil, setroublaitetavait tellementpeur qu’ello finissait par devenir ténèbreuse. D’autres assuraient qu’il y avail un gros trou au milieu du soleil, elquo lorsque la lune se trouvail, à une certaine distance, justo en faco do co trou, elle ne pouvait recevoir los rayons du soleil. Les Tao-Ssé, ou docteurs de la rai¬ son, enseignaient tout bonnemont qu’il y avait dans les cieux une déesse gigantesque qui n’avait qu’à étendre Ia main droite pour cacher le soleil, et Ia gauche pour cacher la lune; les éclipses n’étaient pas autre chose. Quant aux éléments, ils en admettaient cinq, qui s’engendraient mutuellement les uns les (l) Trigault, tie Exped. Christ., lib. IV, p. 304.
A NANKING. I53 autres, savoir : le métal, le bois, le feu, l’eau ol la lerre. 11 n était pas assurément bien difficile au P. Ricci de dómontrer aux lettrés chinois que leur fatras scien- tifique n avait pas le sens commun. II publia plusieurs 11 ai (és oil il combattait victorieusement toutes ces absurdités, mais malheureusement il n’avait pas tou- jours des vérités bien incontestables à mettre à la place. Ainsi, après avoir rejeté les cinq élémenls des J Uno,s ’ ll leur en donnait quatre qui ne valaienl guere davantage. Les missionnaires de nos jours so rouvent sou vent assez embarrassés, lorsquo les chré- iens cllin0IS viennent leur parler des quatre élémenls df oer«me8 thé0neS qui lour ont été enseignóes pai le 1. Ricci, et qui.se trouvent entremélés dans ses ouvrages dogmatiques et moraux. Qnoi qu’on puisse dire des avantages ou des incon- vements que présentait la méthode adoptéo par les premiers apòtres de l’empire chinois, ce qu’il y a de >ien certain, c’est qu’cllefut pour eux la source d’un giand crédit Elle leur attira d’abord la considération, nrin.’l-,1 • ‘'“l ° dir<3 ’ la jalo,,sic des savants et des ™ndarms. Tout ce qu’il y avait à Nanking do Chi- 11018 qU(elque Peu letlrés se feisait un honneur d’dtre en relation avec les docleurs, les grands maitres de Occident. On ne parlait plus qu’astronomie, géoma- £! oalhérUqUeS* EUClk,e -aitdétrôn^Cont- 0 ’ mftta,t volontiers de côté les livres classi- el dec p0".1 soccuPer a faire descartes, dos sphères manic S°‘aires- G’étaifc véritable mono- Nanking avait un observaloire élevé sur une mon-
154 LK P. RICCI tagno, à une desextrémités de la ville, en dehors des remparts. Sur les flancsde la montagne il y avait de magnifiques habitations ou résidaient les « littérateurs célestes, » car c’est ainsi que les Chinois désignent les • astronomes. Pendant la nuit tout entière, ils devaient faire sentinelle à tour de rôle au haut de 1’observa- toire, surveiller la conduite des astres et avertir 1’em- pereur des phénomènes extraordinaires qui se présen- taient. Lorsque le P. Ricci visita l’obsorvatoire de Nan¬ king, il nefut pas peu surpris d’y trouver des spheres en métal et de grandeur colossale, des cadrans, des astrolabes et plusieurs instruments de malhémaliques qui, quoique. essentiellement défectueux, accusaient néanmoins de véritables notions scientifiques dans ceux qui les avaient fabriqués. Les Chinois assuraient que ces curieuses machines remontaient au temps de 1’occupation mongole, c’est-à-diroau treizième siecle. II est très-probable que ce furent encore des étrangers, des Européens ou des Árabes, qui furent les auteurs de ces ouvrages remarquables. L’observatoire de Pé- king avait aussi des instruments semblables à ceux de Nanking, de la même matière et de la mêmc dimen¬ sion. Le P. Ricci élait convaincu qu’ils avaient éló fails à la môme époque et par la méme personne. Le P. Ricci ne tarda pas à exercer une inlluence roinarquable sur Pespritde la haute classe de Nanking; j| était en quelque sorte de mode d’ôtre son partisan et son apologiste. Les lettrés en particular n’hésitèrent pas ci se déclarer pour lui, parco que, dans ses dis- cours, il attaquaitavec un succès complet les doctrines des bonzes et des docteurs de la raison (Tao-Sse), que, d’autre part, il professait loujours un profond
A NANKING. 155 respect cl une grande admiration pour les enseigne- ments de Confucius. Le docteur européen était à leurs yeux un vrai membre de la corporation des leltrés, un Confucéen, un partisan de leur doctrine, un ennemi des superstitions des bouddhistos et des rêveries des sectateurs de Lao-Tze. I n jour qu’ils devaient célébrer une sorte de sacri¬ fice solennel dans le temple de Confucius, ils invi- tèrent à la cérémonie le P. Ricci, qui nc fit aucune difficulté d y assister, parce qu’il était persuade que les honneurs rendus au grand philosophe de la Cbiuo étaient purement civils. II se trompait, sans douto, en cola, puisque plus tard Rome décida le contraire cl condamna ces pratiques. Après lacérémonieau temple de Confucius, il y out, selon I’usage, un splendide festin, oil furentconvoqués les principaux leltrés de Nanking et quelques bonzes do grand savoir, parmi lesquels il y en avail un dont la réputation était prodigieuse. Ayant exerce long- temps les plus haules magistratures, il s’élail rasé la tète et la barbe pour se faire religieux de la socle de -io-'ly.e. Philosophe, orateuret poete, on lui donnail c noui de mailre par excellence. L’illustre docteur de la raison, qui désirait entrer en lice avec le P. Ricci se pi aça en face de lui et le provoqua à une discussion plnlosophique. Alin deprocéder avec méthode, luidil le • fieci, il faudrait partir d’un point inconteslé; quelle vo*lc °P'n‘on sur le premier principo du ciel et de i «re? J admets, répondit le docteur de la raison , existence de ce premier príncipe , mais je ne m’en °l CU*)e ')as ’ car *l n’u aucun pouvoir spécial; qui fiue nous soyons, vous, moi, nous lui sommes touségaux;
156 LE P. RICCI nous no Iui cédonsen rien; notre intelligence est son intelligence, notre puissance ostsa puissance. — Lo P. Ricci combaltit ce systòme pantliéisto aux applau- dissements des auditeurs, et la discussion ne cessa quo pour se raettro à table. Chacun prit la place qui lui fut assignée par le maitre des cérémonie^ et, vers lo milieu du repas, tous ces beaux esprits chinois se mi- rent à disserter sur une question dont on aime beau- coup à s’occuperdansleurs livres philosophiques. Que faut-il penser de la nature humaine? Est-elle bonne d’elle-môme? et alors d’ou vient le mal? Si elle est au contraire essentiellement mauvaise, comment peul-elle produire le bien ? Si elle n’est ni bonneni mauvaise, d’oi'i vient qu’elle produit tantôt le bien et tantòt le mal ? Telle était la these. Chacun disserta avec plus ou moins de subtililé et de divagation sur ces diverses ques¬ tions, sans que le P. Ricci y prit la moindre part. Lo chef des lettrés lui demanda au nom de 1’assemblée d’exposer co qu’il pensait sur cette importante malière. II prit alors la parole, au milieu du plus profond si¬ lence, et, après avoir résumé avec netteté et précisiòn co qui venait d’étre dit, il exposa la doctrine chré- tienne sur la nature de Phomme. — « Dès l’origine, dit-il, la nature de l’homme était sainte. » Jcn-Tzc- Tsou-Sin-Pen-Chan. — C’est par ces mots que com¬ mence le livre élémentaire que l’on onseigno aux en- fants dans vos écoles... Cette nature originairement sainte, ajouta-t-il, a été pervertie par le péché... Puis il parla de la liberté humaine, de la chute originelle, de la concupiscence qui onavait été la suite, de la rédemp- tion, de la grâce et de la liberté. Il expliqua, au point devue catholique, comment Phomme étanl libre pou-
A NANKING. 157 vail faire le mal, en s’abandonnant à la concupiscence, et faire le bien avec la grâce de Dieu. L’bloquent mis- sionnaire excita les applaudissements unanimes do 1’assemblée et fat proclamé lo vainqueur de celte lutle philosophique. Sa reputation allaitainsi toujours gran- dissant, et les zélés religieux s’en réjouissaient en Dieu, parce qu’ils voyaient dans cette estimo universelle comme un germe heureux de nombreuses conversions a la foi chrétienne. Un événement assez bizarre vint encore augmenler le credit que le P. Ricci s’dtait acquis par sa science. Peu de jours après la discussion solennelle dont nous venons de parler, le president de la cour des travail x publics vint visiter les missionnaires. Lorsqu’il eut complimenlé le P. Ricci sur le triomphe qu’il avail obtenu en présence des lettrés, il lui exprima com- bien les magistrais de Nanking désiraient le voir se fixer pour toujours dans leur ville. Tels élaient aussi les voeux du P. Ricci, et, pour les réaliser, il n’attondail que 1 occasion d’acheler une maison à sa convenance. De présidenl des travaux publics lui dit alors qu’il lui vendrait volontiers, au nom de 1’État, un palais qu’il avait tail construire depuis quelques années pour la résidence d’un magistrat, mais qui jusqu’a ce jour avail été inhabité, parce qu’il était hanlé par les Kouy ou esprits malins. Les bonzes et les docteurs de la raison s’y étaient rendus plusieurs fois pourypra- • iquer leurs ceremonies d’exorcisme; diverses personnes •naient ossayé d’y habiter, mais elles avaient été loicces de déloger bien vile, parce qu’on y ontendait des bruits élranges, des voix plaintives, et quo pen-
LK P. RICCI 158 dant la nuit, il y avait des apparitions d’epouvantables fantòmes. La viíle entière savait que ce palais était devenu la demeure favorite des Kouy, et tout le voisi- nage en était consterné de terreur. Le P. Ricci dil au président des travaux publics qu’il irait visiter cette rósidence, et que, si elle était àsaconvenauce, il ue ferait pas difficulté de I’acheler, parce qu’il était persuadé que les malius esprits, s’il y en avait, s’en- fuiraient aussitòt qu’il y aurait placé (’image du vrai Dieu. Ce palais, tout récemmenl conslruit, pouvail loger dix missionnaires, et la distribution des apparlements convenait merveilleuseraent à une maison religieuse. Le prix de vente ayant été fixé à la moitié des frais de construction, le P. Ricci ne balança pas un instant à en faire l’acquisition, sans se troubler nullement des apparitions diaboliques. Outre le bon marclié, il était d’un immense intérôt pour la sécurité de la mission d’avoir un établissement vendu, par acteaulhentique, au P. Ricci lui-même, par le président de la cour souveraine des travaux publics. Ce fait seul valail une aulorisation légale, et coupait court aux chicanes à venir des pelils mandarins et des lettrés malveillants. Le contrat de vente fut signé et scellé par le ministre des travaux publics, et les missionnaires s’installerent très-à 1’aisedans ce palais, non sans l’avoir auparavant bien aspergéd’eau bónite. On n’y entendit ni bruits ni gémissements, on n’y vit pas même l’ombre d’unfan- tòme. Dès lors on parla dans tout Nanking non plus seulement de la science des docteurs étrangers, mais encore de lour puissance sur les esprits et de la sain-
A RANKING. 159 leté de leur religion, puisque leur présence seule suffisail pour faire taire et s’enfuir touleune annéede démons. Cet événement fit une profonde sensation parmi lesChinois, etne contribua pas peuàles disposer en favour des religieux européens. 1
A PEKING. 161 plongées dans le matérialisme, ily eut quelques âmes privilégiées auxquelles Dieu donna l’intelligence de la véritable mission des apôtres du christianisme. Un mandarin militaire fat le premier à Nanking qui eut le bonheur d’ouvrir les yeux à la vérité; il reçut avec le baptême le nom de Paul. Peu de temps après, son fils obtint la même grace, et bientôl la famille tout entière fit publiquement profession du chris¬ tianisme. La pagode domestique de la maison fut convertie en chapelle, les saintes images prirent la place des Pou-Ssa, et le P. Ricci eut la consolation de célébrer l’auguste sacrifice de la rédemption- des liommes dans le lieu môrne oil naguère on brfilait de 1 encens au pied des idoles. Ces murs retenlissaient des louanges de Dieu; il y avail dans cette immense et célebre ville de Nanking des chrétiens, au coeur plein de foi et de ferveur, qui chantaient dans la languodeConfucius: «Notre Père, quiélesauxcieux... Je crois en Dieu, le père tout-puissant..., » cette prière que le Sauveur des liommes enseigna à ses disciples, cc symbolo que les apAtres dirent pour la premièro fois a Jérusalem, et qui depuis seize siècles ótait répété sur toutela surface de lalerre. Quelleséraotions pour le coeur du P. Ricci, lorsqu’il entendait ces prières catholiques chantées à Nanking par ses chers neo¬ phytes! Depuis 1’époque oil il s’était dévouéà sa dure et péniblemission, que de voyages, que de privations, que de peines, que de souffrances de tout genre; ma‘s aussi quelle consolation lorsqu’il pouvail ensuite célébrer les saints mystèresau milieu do ses nouveaux chrétiens, el entendre leurs chants de foi, d’espérance et de charité! v T. II. 11
í 62 LE P. RICCI Le P. Ricei avait adopté pour ses néophytes un genre de predication à la ibis simple, instructif et bien capable de captiver 1'attentiop de ses auditeurs. II Jeur racontait de quelle maniòre Je christianisme était professé en Occident et I’influence qu’il exerçait sur la société et dans la famille. II leur parlait du nombre, de la grandeur et de la magnificence des églises, de la pompe des ceremonies, de 1’immense concours des fidèles aux jours de grande solennité, oil I’ou voyait presses et confondusau pied des autels, les riches et les pauvres, les princes, les magistrais et le peuple; la hiérarchie ecclésiastique, ^’organisation des diocèses et des paroisses, la vie des religieux et des religieuses dans les monastères, le soin des pauvres et.desmaiados dans les hospices; lous ces points ótaient trailés tour à tour de maniòre à intéresser et à iustruire les nouveaux eonverlis. C’élail en quelque sorte le christianisme en action que le P. Ricci faisait passer sous les yeux de son auditoire, dans une série de ta¬ bleaux ou 1’on voyait se dérouler les diverses phases de la vie chrótieune. Pendant que le P. Ricci évangélisait av.ec zèle et affection les habitants de Nanking, le P. Cataneo fit un voyage à Macao pour porter Ia bonne nouvelle de ces consol a n Is suecès à la colouie portuga ise, qui s’in- léí'essait si vivemenl à la mission de Chine. II était besoin d’ailleurs de faire quelques collectes, afin de fournir aux irais de ces nouveaux établissements qui ne pouvaient guère compter sur la générosité des néophytes, auxquels il eut été peut-ètre dangereux de demand er des aumònes. On comprend avcc quel enlhousiasme et quelle émotion durenl être accueillis
A PEKING. 1,63 à Macao les curieux récitsdu P. Cataneo. Un homme qui arrivaitde Peking, qui avait navigué sur le canal Itnpérial, sur le ileuve Jaune, sur le lleuve Bleu , qui avait séjourné à Nanking au pied de la Cameuse tour de porcelaine, et s elail trouvé en relation avec les six. oours souveraines de Pom pi re, un homme enfin qui venait de traverser la Chine d’un bout à 1’autre, ne pouvail manquer d’exciter au plus haul point 1’intérêt de ses compatrjotes. A cette époque, les colonies eu- ropéennes qui se formaient dans toutes les parties du monde, n’etaient pas uniquement soucieuses de tra¬ fiquei- et de gagner de I’argont. La question religiouse les préoccupait vivement; on les voyait fondre en larmes et lomber à genoux pour remercicr Dieu, lors- qu’on leur racontait la conversion des idolàtres. Ces histoires atlachantes vivifiaient leur foi et encoura- geaient leur dévouement pour la propagation de 1É- vangile parmi les infidèles. Le voyage du P. Cataneo à Macao eutd’henreux résultats; d’abord il ranima la piété des vieuxchrétiens et puis il iutéressa leur charité en favour des neophytes ehinois. Le missionnaire repar- tit avecd’abondantesaumones et une petite collection d objots d’Europe, des tableaux, des vases en verre, des étolfes de lin, des inontres, des cartes de géographie, des sabliers, des miroirs; « toutes choses, dit nai've- « ment le P. Trigault, fort nécessaires aux connnen- « cements, et qui servent d’huile pour frotter les roues « des affaires, afinqu’elles roulent plus doucemeut(l).» I^orsque le P. Cataneo fut de retour à Nanking, le P. Ricci, à la vue de ces curiosités parmi Jesquelles il (l) Trigault, p. 328. 11.
164 £E P. RICCI y avait des objets bien'dignes de fixer 1’altention des Cliinois, forma le projet d’entreprendre de nouveau le voyage de Péking, pour offrir à 1’empereur quelques chefs-d’oeuvre des arts et de Pindustrie de 1’Europe. II y avait alors à Nanking le prender censeur de l’em- pire, donl 1’influence est très-considérable à la cour. Le P. Ricci, qui avait fait sa connaissance, alia le trouver, et lui demanda ses conseils au sujet de son projet.,Le censeur 1’approuva, et ajouta même qu’il était absolument nécessaire de le mettre à exécution parce que le bruit s’ótant répandu de toutes parts qu’il avait des raretés d’Europe destinées à 1’empereur, on devait en ótre déjà instruit à Péking; il y aurait de 1 inconvénient a ne pas réaliser les espérances de la cour. La difficuité d’avoir des lellres d’introduction se- rait facilement aplanie, attendu qu’en sa qualité do censeur il était chargó de cet office, et qu’il était tout disposé à fournir au docteur de 1’Occident les moyens de faire réussir son entreprise. Des dispositions si bienveillantesdépassaient toutes les espérances du P. Ricci. 11 ne songea done plus qu’à les mettre immédiatement à profit. On fit un clioix des objets qu’on voulait offrir à la cour. Lo P. Didacus fut appelé pour ôtre du voyage, parce que le P. Cataneo devait resler à Nanking pour piendio soiu de la mission. Le censeur rédigea, selou sa promesse, une requêle à 1’empereur et 1’envoya, au jour íixé, aux missionnaires, avec plusieursleltres de recommandation pour les préfets des villes qu’ils devaient traverser en se rendant à Péking. II y avait à Nanking un des premiers eunuques du palais se disposant* porter à la cour le tribul en soieries des
A PEKING. 165 provinces méridionales; six grandes jonques mouillées dans le port étaienl à ses ordres. II offrit aux mission- nairesde les accompagner, et rnit généreusement une jonque à leur disposition. Tous les préparatifs étant terminés, on leva l’ancre, les six jonques impériales déployèrent lours voiles et voguèreul rapidoment sur le fleuve Bleu. C’était au commencement de I’an- née 1600. La Chine se trouvait a une de ces ópoques, si fre¬ quentes dans son histoire, ou le gouvernement était tombe entre les mains des eunuques. Les armements considérables ordonnés sur toute la surface de l’em- Pire Pour repousser l’invasion des Japonais, avaient épuisé le trésor public. On avait doublé les impòts, et afin d’en exiger le recouvrement, l’empereur avait envoyé dans chaque province des eunuques avec des pouvoirs absolus, indépendants même de 1’autorité du vice-roi. Ces bandes de tyrans parcouraient le pays, s’abandonnant aux exactions les plus abomi- nables pour assouvir leur insatiable cupidité. Partout *'s ^a‘sa‘enl trembler le peuple et les magistrats, sans que personne osát leur résister. Car l’influence qu’ils exerçaienl sur l’empereur était si grande, qu’un seul motde leur part suffisait pour causer la ruine de tout mandarin qui avait eu le malheur de leur déplaire. II L eunuque qui avait pris sous sa protection I’arn- bassade catholique, ful pour les PP. Ricci et Didacus
LK lr. RICCI 1&6 plein de courtoisie et de bienveillance. II aimait à s’entretenir avec eux. Les conversations roulaient tantôt sur les nations do 1’Occident, tantôt snr les nioéurs et les habitudes des Chinois de Péking; sou- vetit aussi on dissertait stir la religion , la philosophic otles sciences de 1’Europe. De cette sorte, te voyage se faisait saíis ennui, ce qui est très-rare e» Chine. D’ordinaire la navigation sur le canal Impérial est souinise à d’insupportables lemeiirs, car il y a tou- jours des jonques en si grand nombre qu’on est oblige quelquel'ois de s’arrêter plusieurs jours aux écluses, a tin d’attendre son lour de passer. Mais quel mandarin eíit osé causer le moindre retard à un eunuque, alors surtout qu’il porlait sur ses navires des soieries, des cadeaux pour Femporeur ? Le voyage ôtaitdouc rapide et agréable, et les magistrats qui se trouvaient le long de la route s’einpressaient de venir rendre visite au lameux Ly-Ma-Teou, quiapportail à lacour des mer- veillesde l’Occident. Après avoir traversé le lleuve Jaune, la flottille ren- tra dans le canal Impérial etarrivadanspeude jours au port de Tsing-Ning, ville de premier ordre, oil résidait le vice-roi do la province de Chan-Tong. L’eunuque, toujours attentif à ce qui pouvait être agréable aux missionnaires et accrottre leur réputation, avait en- voyé par avance une estafette au vice-roi pour le prévenir de 1’arrivée des célebres Occidentaux. Aus- silôl que les jonques eurent jeté I ancio dans le port, on vil apparaitre sur le rivage un palanquin magni¬ fique, entouré d’une brillante escorte. Ce palanquin étnif envoyé au P. PicCi, avec une invitation d’aller se reposer au palais du vice-roi; il s’y rendil accompa-
A PEKIN&. 167 gné de 1’eunuque. Le vice-roi désira voir sa requéte à 1’empereur, et ne Payant pas trouvée à son gré, il en rédigea une autre lui-même, et tit en outre diverses lettres pour recommander le P. Ricci à plusieursde ses amis qui occupaionl à Péking des charges impor¬ tantes. Les protecleurs, comine on le voit, ne man- quaient pas aux missionnaires, et, à ne considérer les chosesqu’au point de Vue hurnain, leur entreprise ne pouvait manquer de réussir. Au moment ou on était sur le point de lever Pancre, le vico-roi vint en grand appareil rendre sa visite au P. Ricci et lui souhaiter dix mille prospérités; puis la petite escadre se remit en route. L’eunuquo compli- inenta les missionnaires sur les succès qu’ils venaient d’obtenir; il redoublait de soins, d’amabilités, et sem- blait craindre de voir trop lòt tinir uu si charmant voyage. Après quelques jours, on arriva à un port oú se tenait, comme en embuscade, un terrible euuuque nommé Ma-Tang, dont les exactions et les brigan¬ dages désolaient la province de Chan-Tong. Àussitôl que les six jonques eurent mouillé , Paimable conduc- teur des missionnaires descendit à terre, et bienlòt le P. Ricci reçut 1’ordrc de se présentcr à Peunuque Ma-Tang, et de faire débarquer les présents destines à Pempereur, parce qu’ils devaient ètre examinés. Le conducteur des missionnaires, cet homme qui depths le départ de Nanking s’était toujours montré si bom et si dévoué, iPétait au fond qu’un traitre et un scélérat. Après avoir vanté à Peunuque Ma-Tang les richesses des étrãngers et excitó sa convoitise, il avait profité du moment ou le P. Ricci était à terre , pour faire dé¬ barquer ses bagages et les gens de sa suite, puis il
168 LE P. RICCI avait ievé 1’ancre et s’était mis on route, en abandon- nant les religieux catholiques à la merci d’un insigne voleur. L’eunuque Ma-Tang avait le projet de s’emparer des présents des missionnaires. II proposa d’abord au P. Ricci de se charger de les faire parvenir lui-mêmo à l’empereur. Son offre fut repoussée, et, après do lon¬ gues contestations, l’eunuque fit embarquer de force les missionnaires avec leurs bagages à bord d’une jonque, et donna ordre de les conduire à Tien-Tsing , portcélèbre peu éloigné de Péking, à l’embouchure du Péi-Ho. En mómo temps, il expédia à la cour une dépéche, par laquelle il prévenait le Fils du Ciel qu’il avait arrêté sur le canal Impérial des étrangers qui apportaientdes présents, parmi lesquelson remarquait des cloches de diverses grosseurs, sonnant les heures d’elles-mômes, des images semblablos à des ôtres vi- vants, et plusieurs autres choses précieuses venues de par delà les mers occidenlales; que lui, l’humble Ma-Tang, avait fait conduire ces étrangers au port de Tien-Tsing, pour y attendre les ordresde SaMajesté. Les infortunés missionnaires eurent à supporter . dans ce port demer les plus dures épreuves qu’iis aient jamais rencontróes en Chine. Loin de leurs amis et de leurs protecteurs, ils attendaient toujours vainement qu’il leur arrivàt de la capitate quelque nouvclle fa¬ vorable. L’eunuque Ma-Tang, persuadé que sa dé- pôche ólait complement oubliée, et ne craignantplus de se comprometlre, essaya d’effrayer ces pauvres étrangers et de les renvoyer clandestinementà Macao, par la voio de mcr, afin de s’emparer ensuite de leur cargaison, qu’il convoitait avec tant d’ardeur. Pour
169 A PÉKING. parvenir à ses fins, il écrivit à Tien-Tsing et fit ré- pandre le bruit que ces étrangers avaient voulu se rendro à Péking, dans le dessein de faire mourir l’em- pereur par lo moyen de sortiléges. II parlait mysté- rieusement d’une image affreuse qu’ils portaient tou- jours sur eux, et qui rcprésentait un êlre cloué à une croix par les quatre membres; cette image devait causer la mort de l’empereur aussitòt qu’elle lui se- rait présentée. II ajoutait ensuile dans sa leltre que, par mesure de súreté publique, il fallait se saisir de ces homines pervers et les faire reconduire à Canton, chargés de chaines. Ces bruits se répandaient parmi le peuple avec mille commentaires, et y prenaient tant de consistance, que les personnes les plus favorables aux missionnaires leur conseillaient de s’enfuir, bien- hcureux de sauver encore leur vie en sacrifiant leurs bagages. Les PP. Ricci etDidacus, pleins de confianco en Dieu, ne se laissèrent pas ébranler. 11s résolurent d’attendre à Tien-Tsing quo la bontéde la Providence vint les retirer du precipice oil les avait jelés la malice des homines. Il y avait six mois qu’ils élaient dans celle dou- loureuse position, lorsque un jour l’empereur, on- louré d’une troupe de courtisans, dit tout à coup : Oil est done cette cloche merveilleuse qui sonne d’elle- mdme les lieures, et qu’uit étranger de 1’extréme Occident m’apportait?.. Les courtisans se regardèrent saisis d’etonnement. Oui, rópéla I’empereur, oil est cette cloche merveilleuse dontm’avait parléPeunuque Ma-Tang? — Un des courtisans, qui élait au couranl de cette affaire s’approcha do l’empereur, se pro¬ sterna, frappa trois fois la terre du front el dit : Une
170 LE P. RICCI requéte concernant cet étranger est montce jusqu’au trône du Fils du Ciei, mais le pinceau impérial n’a rien écrit au bas; qui done eúl osé, sans les ordres du Fils du Ciei, iutroduire un étranger dans la capilale? L’étranger est encore à Tíen-Tsing. L’empereur demanda cette requéte, et aussitót un courrier extra¬ ordinaire partil pour Tien-Tsing, avec ordre de faire venir à Péking les étrangers, et, comine on élait en hiver, la glace s’opposanl à ce qu’ils pussent faire route par eau, on leur alloua huit chevaux et trente portefaix pour les conduire par terre avec leurs ba- gages. 111. Ce fut au mois dejanvier 1601 que les PP. Ricci et Didacus ontrèrent à Péking, sur un ordre exprès de l’empereur. Comrne nous 1’avons déjà fait remarquer, les eunuques avaient une telle influence dans le gou- vernement, ils avaient si complement envahi les avenues du palais qu’eux seuls avaient le privilége d’approcher l’empereur. Les plus grands dignitaires do l’empire, les ministres d’Etat , les présidents des cours souveraines ne pouvaient trailer les affaires que par leur intermediate. Ce voluptueux potentat do la haute Asie ne voyait personne; il n’était en- touré que de ses femmes ou do leurs ignobles valets. Los présents du P. Ricci furent envoyés à la cour, et excilèrent I’admiration générale. Audire des eunuques, les grands tableaux à I’huile causèreul un pou de
A PEKING. 171 IVayeur, tanton trouvail naturelle la physionomie des personnages, leurs yeuxsurtout pleins d’animation et de vie. Les montres piquèrent au plus haul point la curiosttêde I’cmpereur et de sacour. Malheureusement, el les étaient un peu détraquées et ne marchaietit pas avec une parfaite régulavité. Trois eunuques furenl désígíiés pour apprcndre la manière de les inonter, et ils furent revélus d’une diguité qu’on créa tout exprès. On avait assigné aux missionnaires un logement peu éloigné du palais, parce quo, bien qu’ils ne fussenl pas adfnis en présence du Fils du Ciel, l’empcreur ai- mait beaucoup à s’entretenir aveceux, à lesquestion- ner sur les moeurs et les habitudes des Europeans; mais ces singulières conversations se faisaient toujours par 1’intcrmédiaire des eunuques, ce qui nécessitail des allées et des venues sans fin. Le P. Ricci, pour fa ire com prendre à la cour, tnioux que par des expli¬ cations verbales souvent rnal rapportées, une foule de details sur les usages de (’Occident, envoya à Ferape* reur une collection d’iniages représentant les costumes des souverains et des grands hommes de I’Eurdpe, avec les vues des monuments les plus célebres. II y avail entre autres l’Escurial d’Espagne et Saint-Marc de Venise. Un des eunuques dit aux missionnaires que I’cmpereur, en voyantces edifices si élevés, tut pro- fondément ému de compassion, en peasant aux nnd- hcureux soil de ces pauvres monarques, qui étaient contrainls de grimpcrsur des échelles pour arrive'! all haul de leurs apparleuients. Un tel exercice lui paruis- sailpeti amusantet fort dangereux. Oil reste, les plans de nos villes, avec leurs constructions à plusieurs étages, prodilisent en général sur les Chinois une
172 LE P. RICCI impression très-peu favorable. Ils se disent que les contrées do 1’Occident doivent ôtre Irès-pauvres et très-rétrécies, puisque le peuple est obligé de s’amon- celer ainsi, et de placer les maisons les unesau-dessus des autres. Parmi les objets offerts à 1’empereur, il y avait une épinette, mais sans méthode, sans indication pour en jouer. Les missionnaires durent s’astreindre à donner dos leçons à quelques eunuques. Ils composèrenl même un recueil de poésies chinoises, avec des airs adaptés au goôt du pays. Ce recueil fui imprimé sous le litre de Chansons de 1'épinetle, et devint assez populaire dans la capitalo de 1’empire chinois. Comine on le voit, ces infatigables prédicaleurs de 1’Évangile étaienl perpétuellement absorbés par des occupations de tout genre, avec ces légions d’eunuques. Ils leur donnaient tour à tour des leçons d’horlogerie, de géo- graphie et de musique; comme le grand Apôtre des nations, ils se faisaient tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Parmi les six cours souveraines de 1’empiro, il en est une qu’on nomine Ly-Pou, cour des rites. Elle est chargée des cérémonies et solennités publiques, dont les détails minutieux sont si importants aux yeux des Chinois. Elle a quatre divisions, qui s’occupcnt du cé- rémonial ordinaire et extraordinaire à la cour, des rites des sacrifices adressés aux âmes des anciens sou- verains et des hommes illustres, des règlements, des fêtes publiques, de la forme des habits et des coiffures pour les employés du gouvernement. Celte cour sur- veille les écoles et les académies publiques, les exa- mens litléraires , le nombre, le choix et les priviléges
A PEKING. 173 des lettrés des diverges classes. La diplomatic exté- rieure est aussi de sonressort; elle prescrit les formes à observer dans les rapports avec les princes tribu- taires et les monarques étrangers; elle détermine lout ce qui peut avoir rapport aux ambassades. Un bureau spécial, nommé Ly-Fan-Yuen, office des colonies, est chargé de surveiller les étrangers du dehors; c’est ainsi qu’on désigne les princes mongols, les lamas du I hibet, les princes mahométans du Turkestan et les chefs des districts voisins de la Perse. Les principaux raagistrats de Peking, jaloux de l’in- fiuence excessivo que les eunuqucs exerçaient au dé- triment do leur propro autorité, ne manquaient jamais, lorsque la prudence le leur permetlait, de réprimer leur usurpation. Le président de la cour des rites cruttrouver une bonne occasion de faire une dérnons- tration contre les eunuques au sujet du P. Ricci, qu’ils avaient entiòrement accaparé. Un jour une dou/.aino de satellites envahirent la demeure des missionnaires et les sommèrent de se rendre au Ly-Fan-Yuen, office des colonies. Sur leur refus d’obtempérer à cet ordre, on leur passa la corde au cou et ils furent violemment trainés au tribunal, oil on leurannonça qu’ils auraient a comparaitre le lendemain devant le président de la cour des rites, et, afin d’ôtre bien assuré de les avoir à sa disposition , le chef du Ly-Fan-Yuen les fit en- fermer sous clef dans une salle de sa maison. Les eu- nuquesayant appriscetle nouvelle, et comprenanl bien que la violence exercée sur les missionnaires était au lond dirigée contre eux, excitèrent une émeute et allèrent briser les portes du Ly-Fan-Yuen, pour déli- vrer les prisonniers. Mais le P. Ricci, qui désirait
r,E P. HLCCI m depuis longlemps se souslraire à la protection Itumi- liante etrlangereusedeseunuques, refusade les suivre ; il préféra voir ses inlérêts entre les mains des magis¬ trais. Le lendemain, les PP- Ricci et Didacus furenl con- duits par le chef du Ly-Fan-Yuen en présence du president de la cour des rites, qui les reçul avec beau- coup de sévérité. — Je suis president du Ly-Pou, leur dii-il, el parconséquent chargé des affaires des étran- gers. Vous avez manqué aux lois fondamentales de 1’empire, en faisant parvenir vos offrandes à 1’empe- reur par le moyen des eunuques. Depuis que vous ôtes ici, vous ne voyez que des eunuques et vous mé- prisez mon autorité. Une telle conduite esl subversive des rites et doit être sévèrement j-éprimée... — Ue P. Ricci lui répondil : Nous sommes pénétrés de respect et de soumission pour la cour des rites ; mais nous avons été malgré nous circonvenus pai les eu¬ nuques. Peut-on s’étonner qu’il nous ait été impossi¬ ble de nous souslraire à leur domination, alors que les plus grands dignitaires de 1’empire sont forcós de la subir? Depuis que nous sommes ici, nous avons tou- jours été occupés au palais par ordre de I’cmpereur; nous désirions nous préseuter à Ia cour des rites, et les eunuques nous en ontempêchés... II nous semble, d ailleurs, que nous ne devons pas être traités comme des élrangers, attendu que depuis plusieurs années nous avons vécu en diverses provinces de 1’em pire, que nous observons vos lois et vos usages, que nous portons votre costume et que nous parlous voire lan- gage. —Le président fut content de celte íéponse- II dit aux missionnaires qu’il ne leur serait lait am un
A PEKING. 175 mal, qu’il adresserait à leur sujetune requète officielle à l’empereur, et qu’en attendant la réponse, il fallait se con former aux rites, en allant loger au palais des ambassades élrangères. Ce palais des ambassades étrangères est un im¬ mense établissement ou sontcasés, tant bienque mal, tous les individus des pays tributaires qui viennent à Péking, sous prétexLe d’apporler des tribute ou des présents à I’empereur. Les cliefs de ces sortes d’am- bassades sont assez conyenablement logés et traités; mais le nombreux personnel qui les accompagne est entassé par cbambrées, dans des réduits sans meu- bles, oil on leur distribue journellement unemaigre ra¬ tion de riz. Du reste, ces légions d’attachés d’ambas- sade sont pour le moins aussi bien là que dans leur propre pays. Pendant que les PP, Ricci et Didacus étaient au palais des étrangers, il arriva une nombrcuse légation de musulmans venus du nord du Thibet, de Ladak et de Kachemire. Ils portaient en tribut une quantité considérable de lapis-lazulli, de muse, de rhubarbe et de jade, sorte de pierre précieuse extrdmoment dure dont les Cbinois fabriquent une foule de bijoux, surlout des embouchures de pipe, des magols et des bracelets. D’apres les renseignements que le P. Ricci put prendre auprès de ces Asiatiqucs, il se convainquit de plus en plus qu’il élait bien dans l’empire du Catay et dans le Kambalu de Marco-Polo. Il écrivit mòme à ses confreres d Europe de corrigcr les cartes de géographie, ou Ton avait l’habitude, de- puis peu d’années, de faire do la Chine et du Catay deux pays tout different; car on plaçait le Catay au
176 LE P. IUCCI nord de la grande muraille, dans la Tarlarie rnon- gole. Apròs trois jours de detention au palais des étran- gers, les missionnaires furent avertis qu'ils seraient adraisà rendre hommage à 1’erapereur, conformément aux rites ótablis pour les réceptions des ambassadeurs. Cette cérémonie a lieu ordinaireraent dans une salle immense, qui, au dire des Chinois, peut contenir au moins trente mille personnes. De nombreux satellites, aux vôtements bariolés de toutes couleurs, sont placés à 1’entour, armés de piques, de grands sabres et d’instruraents aux formes les plus bizarres et les plus menaçantes. Deséléphants, venusduroyaumede Siam et montês par des cornacs fièrement équipés, en gardent les quatre portes principales. Au fond de la salle est un tròne magnifique, ou s’étale dans toute sa pompe.Sa Majesté Chinoise, entourée des princes impé- riaux, des ministres d’Etat, des présidents des six cours souveraines et des plus hauls fonctionnaires civils et militaires. Leurs riches vôtements desoie, brodés d’or ct d’argent, donnent à ces brillantes pa¬ rades tout le prestige des pompes orientates. Pen¬ dant qu’uno musique d’equivoque harmonic ébranle cotto vaste salle du tròne, ceux qui sont appelés à rendre hommage à 1’erapereur, so mettcnt solennello- ment à genoux et frappent trois fois la terre du front; puis ils se relèvent à un signal donné, et so prosler- nent de nouveau, pour frapper encore la terre du front- enfin, ils se relèvent et recommencent pour la troisième fois celte agréable cérémonie. Tout bien comp té, on se prosternc trois fois et on frappe neuf fois la tôte contre le pavé du temple impérial, pendant
A PICKING. 177 (jue le Fils du Ciel vous regarde faire avec une ma- jesté incomparable. Chaque prostration, cliaque battementde tôte s’exé- cutent avec gravité, lenteur et précision, au signal ilonné par le grand maitre des cérémonies, qui serail t rès-sé vèrement puni, si la plus petite faute venail, par malheur, à se glisser dans une affaire de cette importance. Aussi, avant de se hasarder à faire com- paraitre les étrangers, on les exerce minutieusement, on les dresse, on fait de nombreuses répétitions, alin qu il neleur arrive pas, à ces barbares, de commettro quelque mouvement moins respectueux en présence decelui qui règne sous le ciel. Lorsque les mission- naii es jésuites eurent bien étudié et bien compris les rites pour la prestation d’hommage, ils furent con¬ duits dans la grande salle des réceptions et admis à I’honneur insigne d’executer les trois prostrations et les neuf battements de téte, en présence de cette nom- breuse et brillantecour. La cérémonie fut complete, et il n y manquaqu’une seule chose... c’élait l’empereur. Comme nous l’avons déjà fait observer, le monarque alors regnant en Chine s’était laissé absorber par les eunuques. Coulant ses jours dans la luxure et la mol- lesse, au fond de son palais, il ne paraissait jamais en public; ses ministres mémes ne le voyaient pas. Ce- pendant, comme d’après le rituel ondevait, à cer- taincs époques de 1’année et dans des circonsiances particulières, rendre hommage à Sa Majesté Impériale, les eunuques avaient décidé qu’il suffirait de prati- quer les cérémonies devant le tròne vide; que cela reviendrait parfaitement au méme, parce que lecon- lenant entrainait nécessairement 1’idéedu contenu. T. U. 12
178 LE P. RICCI IV. Après avoir rendu hommage au Iròne du Fils du Ciel, les missionnaires durent, pour se conforraer à Fétiquette, se presenter chezle premier ministre, llsse lirenl prócéder, selon l’usage, d’une carte de visite oil ils annonçaienl qu’appartenant dans leur pays à l’ordre des lettrés, ils se présenteraient en costume de lettrés. Le premier ministre les reçut avec courloi- sie et bienveillance; il leur demanda quel avait óté leur dessein, en quittant leur pays pour venir dans I’empire du Milieu ? — Nous avons été envoyés par nos supérieurs, répondirent-ils, pourprêcherla loi du seul véritable Dieu , créateur du ciel et de la terre. C’est ce que nous avons fait depuis que nous sommes parvenus dans l’Einpire Céleste. Nous avons désiré offrir quelques modestes présents à l’empereur, pour lui reudre hommage; mais nous no demandons ni récomponses ni charges publiques. Nous implorons une seule chose, c’est qu’on daigne nous permettre de rester à Péking el d’y prêcher libremenl notre sainte religion... Le ministre avant demandé qu on lui fit connaitre celte nouvelle doctrine, le P. Kicci lui remit tout ce qu’il avait déjà fait imprimer touchant la doctrine chrétienne Le premier ministre adressa une requete a 1 empe- reur oú, après avoir fait Féloge des ótrangers, il de- mandait qu’on leur payàtavec libéralité leurs présents et qu’on les fit ensuite reconduire honorablement jus
A PEKING. 179 qu’à Canton, pour de là être expétliés dans leur propre pays par la première occasion... L’empereur ne répondit rien à cette requéte. Les politiques en concluaient qu’elle n’avait pas étó du goét dela cour. A un mois d’inlervalle, lo premier ministre envova une nouvelle requéte conçue à peu près dans les ménies termes. Elle eut le même sort que la première et u’obtint pas plus de réponse. II était dès lors évi- dent que la conclusion déplaisait à Temperem- el qu’il ne voulait pas renvoyer les étrangers, maisque, pour se conformei-aux lois de L’empire, il neles autorise- lail. officiellemenl à rester a Peking qu’aulanl que les ministres luien feraient la demande. Los eunuques chargés, de monter les horloges étaient surtoul fort désireux de voir les raissionnaires demeurerdans la capitale. Que deviendraient-ils, après leur départ, si quelque chose se détraquait, par malheur, dans ces merveilleuses machines? L empereur était tellement ravide ces horloges que les eunuques racontèrentà cesujetune anecdote assess singulicre. L’impératrice mere ayant enlendu parler
LE I*. 1UCCI 180 le ressorl de la sonnerie. L’impératrice mère n’enten- daut jamais sonner les tse-ming-tchoung, les trouva Irès-peu amusanles et les renvoya à son fils. Les deux premieres requêles à l’empereur n’ayant pas eu de réponse, le P. Ricci, d’après le conseil de plusieurs de ses arois, prit le parti d en adresser une lui-même. Quelques jours après, le premier eunuque de la cour vint lui dire officiellement de la part de l’empereurqu’il était autorisé à rester à Péking, et que Sa Majesté verrait avec peine qu’il retournâl dans son pays, ou môrae qu’il quittàt l