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  • f rs EE CHRISTIANISME EH CHINK EN TABTAIUE ET Al THIBET ui
  • TVI-OelUlilll. I>l II FIIIJIIN I'inOT. MF.SNII. (Kl'ItF.).
  • LE CHRISTIANTSME EN CHINE i EN TARTARIE ET All THIBET PAR M. HUC 'ncifii inissionnnire apoktoliqur i*n Cliiur. ií-ftt a m. t-'TGj i i i J €S i~i i i £'/ •^T-r(V-r/'' Oil! qu’il est tliflicilt: lie convertir les lioinnii's! (l.«*s 4* articles de l'Ensri|tnrmrnl df Bouddlia. ) G AU ME KREKES, LIBRAI R ES-EI) IT Ell It S /P 7 RUE CASSETTE, 4 / 1857 E auteur et I fditeur ae rcaervent le droit de traduction et de reproduction a I étranger.
  • PREFACE DU TOME TROISIÈME. La Chine et l’Inde. Dans les deux premiers volumes do I’histoire du christianisme eu Chine, en Tartarie et au Thibet nous avons fait connaitre les courageuses entreprises des prédicateurs de FÉvangile du- rant le moyen âge; nous avons déroulé le tableau des relations qui s’etablirent à cette époque entre les eonquérants mongols et les princes chrétiens; nous avons raconté les succès et les revers dela propagation de la foi, et enfin l’eta- hlissement des missionnaires dans Fempire chi- nois, sous la domination des Tartares-Mant- chous. Le volume que nous publions aujourd’hui est la continuation de cette histoire. 11 renferme le développement des missions catholiques en Chine pendant le grand règne de Tempereur Khang-Hi. Nous verrons, dans cette période, les t. m. a
  • II PRKFACK. missionnaires établis à la cour de Peking, en- tourés de la protection et de la faveur du plus puissant monarque de l’Asie; le christianisme llorissant dans toute 1’étendue de l’empire, le nombre des proselytes allant tous les jours se multipliant et 1’Eglise de Jésus-Christ tressail- lant d’allegresse à la vue de ces innombrables populations qui accouraient vers elle du fond de I’Orient. Mais ces beaux jours de la propagation de la foi ne seront pas de longue durée. De sombres nuages, précurseurs de la tempête, viendront bientòt en troubler la sérénité. Kn même temps que nousraconterons les triomphes apostoliques des ouvriers de 1’Évangile, nous serous force de faire le récit de ces lamentables discussions qui diyisèrent les missionnaires, scandalisèrent les neophytes et paralysèrent de toutes parts ce merveillcux entraiuement de l’A- sie vers la religion chrétienne. 11 s’etait opéré un changement inoui au sein de ces populations, habitudes de toute an- tiquité à mépriser les étrangersetà ne croire qu a elles-mêmes. On les avait vues, oubliant leurs prcjugés séculaires, écouter d abord avec curiositó les discours des religieux de l’Occi- dent, s’dtonner ensuitede leur science et finir
  • PUEFACK. Ill par admirer la sublime et sainte doctrine qu’ils leur prêchaicnt avec tant d’abnegation et de dévouement. Les préjugés les plus enracinés, les usages les plus antiques, une croyance religieuse eonsacréc par les siecles, tout cela tombait et s’evanouissait au seul nom du Dieu de 1’Évangile. Co vieil empire dont les moeurs inallerables usaient depuis deux mille ans les revolutions et les conquêtes, on le voyait changer, se trans¬ former à la voix d’un moine chrétien, parti seul du fond de l’Europe. En publiant la premiere partie de cette his- loire du christianisme dans l’extreme Orient, nous faisions remarquer que les Français avaient toujours été les premiers à pénétrer dans ces loinlaines contrées, pour éclairer et civiliser les peuples asiatiques. Apres avoir reproduit les cu- rieuses correspondences de saint Louis et de Philippe lc Bel avec les petits-fils de Tchinguis- Iilian, nous disions que cet ardent proséíytisme de la France ne se démentirait jamais, que nous le retrouverions toujours à mesure que nous avancerions dans notre recit. Nous vcrrons, en effct, pendant lc long regne de l’empereur Khang-Hi de zélés et savants Jésuites partir de Paris, sous Einspiralion du'
  • PREFACE. IVTrancl Colbert, poqr ajjer fonder à Peking cette mission célebre qui porta si haut 1’honneur de la France catholique. « Le mission najre français qui partait pour la Chine, dit Chateaubriand, s’armait du télescope et du compas. 11 paraissait à la cour de Peking avec 1’urbanité de la cour de Louis XIV et environné du cortege des sciences et des arts. Déroulant descartes, tour- nant des globes, traçantdessphères, il apprenait aux mandarins étonnés et le véritablc cours des astres et le véritable nom de cclui qui les dirige dansleurs orbites. 11 ne dissipait les erreurs de la physique que pour attaqucr celles de la mo¬ rale; il replaçait dans le cceur, comme dans son veritable siége, la simplicite, qu il bannissait de l’esprit, inspirant à la fois, par ses meeurs et son savoir, une profonde vénération pour son Dieu et une haute estime pour sa pa- trie (1). » Il etail beau pour la France de voir ces simples religieux régler en Chine les fastes d’un grand empire. De Péking à Paris, on se proposait des questions; la chronologie, l’as- tronomie, l’histoire naturelle fournissaient des sujets de discussions curieuses et savantes. Les (l) Chateaubriand Genie du Christicinisnie, 1. 4, c. 3.
  • PREFACE. V livres chinois étaient traduits en ifíançais, les français en chinois. Le P. Parennin, dans sa lettre adressée à Fontenelle, écrivait à l'Aca- démie des sciences : « Messieurs, vous sere/ « peut-ètre surpris que je vous envoie de si loin « unTraité d’anatomie, un Cours de médecine « et des questions de physique écrites en une « langue qui vous est inconnue; mais votre « surprise cessera quand vous verrez que ce « sont vos propres ouvrages que je v'ous envoie « habíllés à la tartare (4 ). » A cette époque la France accomplissait dans Fextrême Orient, avec un éclatant succès, la belle mission qui lui a été marquee par la Pro¬ vidence. Pendant qu’elle convertissail, parses missionnaires, des âmes à Dieu, elle répandait avec profusion dans ces con trees barbares les germes de la vraie civilisation; en même temps que les apôtres de 1’Évangile popularisaient les idées cbrétiennes en Chine et dans les lodes, ils agrandissaient le domaine de nos connaissances et se préoccupaient souvent des intérèts com- merciaux de leur patrie. Ce furent les mission¬ naires qui, sous LouisXIV, jetèrent les bases el (1) Lettres édifiantes, t. XIX, p. 257.
  • VI PREFACE. procurèrent le développement de la compazine française des Indes. La France occupait alors une grande et glo- rieuse place dans ces riches et interessantes con- trées. Mais au temps de ses desastres politiques elle y perdit toute son influence el toute son importance. Ne pourrait-elle done pas les recon- (juérir aujourd’hui que la voilà remontée au rang qu’il lui convient d’occuper en Europe? Les circonstances furent-elles jamais plus favo- rables pour relever en Asie les mines de son ancienne prospérité et construire sur des bases plus solides l’edifice de l’avenir? « II n’est peut-être pas inopportun, disions- « nous naguere, d’appeler Tattention de la « France sur la haute Asie... II n’est pas Irop « tòt pour se préparer aux grands événements « qui peuvent déjà se prévoir... La politique « sera bientôt forcée de détourner ces regards « de Constantinople pour les fixer sur Pé- « king... (I). » Nos previsions se sont réalisées bien plus vitc encore que nous ne le pensions. Quelques mois s’etaient à peine écoulés depuis que nous écri- vions les lignes qui precedent, et déjà les évé- (l) Préface du Chmtianisme en Chine, etc., p. Vi.
  • PREFACE. VII nements avaient éclaté. La question ehinoise agitait l’Angleterre au point de provoquer la dissolution du parlement et de menacer Texis¬ tence du ministère. Jamais les meetings de la Grande-Bretagne n’avaient retenti de tant de discours pour ou contre les Chinois, qui assu- rément no se doutaient guère que leur nom produisit un si tumultueux effet chez les bar¬ bares de l’Occident. Que s’etait-il done passé dans le Céleste Em¬ pire pour exciter en Angleterre une telle agita¬ tion? Un incident bien chétif, la prise par les mandarins de quelques matelots chinois qui naviguaient sous pavilion anglais dans la riviere de Canton. Delà le bombardement de la ville et la destruction de la flotte ehinoise.Évi- demment cette affaire n’etait qu’un pretexte. L’Angleterre voulait agrandir ses relations avec le Celeste Empire et demander la révision des ancicns traités. « La guerre de Crimée venait « d’ôtre glorieusement terminée; on avait des « vaisseaux ct des soldats dont on ne savait « plus que faire; le moment parut done favo- « rabie H). » Alors on le croyait fermement; mais la foudroyante insurrection des Cipayes (i) Hevue des Deux Mondes, lCl juiu 1857, p. 517.
  • VIII PREFACE. allait bientòt faire voir que pour utiliser sa poudre et ses soldats I’Angleterre n’avait pas besoin de declarer la guerre à la Chine. II ne fut done pas nécessaire de faire de longs préparatifs. Les vaisseaux, les troupes, les mu¬ nitions, tout étaiten disponibilité; on n’eutqu a les expédier aussitòt; el, comme les succes de Tentreprise ne pouvaient être douteux, un am- bassadeur extraordinaire fut charge d’aller régler les futures destinées du Celeste Empire. On ne sait pas au juste quel sort la politique anglaise prétend faire aux Chinois. Elle n’a pas dit ct sans doute ne dira pas encore ses pro¬ jets à cet égard. Mais déjà les associations com- merçantes du Royaume-Uni avaient commence à s’expliquer sur les bases nécessaires des rela¬ tions futures de la Grande-Bretagne avec la Chine. Déjà les East India et China associa¬ tions de Londres et de Liverpool réclamaient les conditions suivantes : « Liberte du com¬ merce sur toutes les còtes et le long de toutes les rivieres de la Chine, — droit pour les na- vires de guerre de se presenter sur tous les points de ces cotes et rivieres, — droit pour les sujets anglais de circuler par terre dans l’in- térieurdu pays, etc... »
  • I’REI-ACIi. IX L auteur dun remarquable article tie la Revue des Deux Mondes, à qui nous empruntons ce renseignement, y ajouta la reflexion suivante : « Toutes ces conditions, dit-il, sont sages et « raisonnables; mais on ne doit pas se dissi- « muler qu’elles entrainent l’assimilation com- « plete de la Chine aux États européens... (1) » L’ecrivain de la Revue s’abuse étrangement lorsqu’il affirme que les conditions demandees par les Anglais sont sages el raisonnables ; elles paraitraientplutôtinjusleset revoltantes. Non, ce ne serait pas là le moyen de mettre la Chine sur le pied do 1’égalité avec les États européens... ce serait l’assimiler aux hides; ce sera it la traiter en pays conquis. Quelle est done la nation eu- ropécnne qui permettrait aux navires de guerre étrangers de sillonner ses ileuves, de stationner dans ses ports et d’y faire la police? De quel droit voudrait-on impose? aux Chinois ties con¬ ditions quo l’Europc ne recounait pas?... Le droit du plus fort, qu’on y prenne garde, n’est pas toujours le meilleur ni le plus siir. En contestant la légitimité ties pretentions du commerce anglais, ce n’est pas que nous fas- sions des voeux pour le maintien de ce vieil (l) Revue des Deux Mondes, 1" juin 1857, p. 521.
  • X PREFACE. empire chinois clout 1’orgueilleuse et absurde civilisation fatigue le monde depuis des siècles. Nous pensons quo la Chine a fini son temps et quo sa grande muraille est à jamais dctruite. Avcc cette facilite des communications rapides qui tendcnt à rapprocher, à mclanger tous les peupleS) il est impossible de voir subsister en¬ core sur la surface de la terre une agglomera¬ tion de trois cents millions d’àmes, faisant éter- nellement bande à part, s’obstinant par un sot orgueil à vivre en dehors de la grande famille hu- maine. La vapeur ayant suppriméles distances, les Orientaux etlesOccidentaux ne peuvent plus s’isoler les uns des autres. Les événements qui éclatent cn Asie ne sauraient plus nous trouver indifférents commeautrefois; ils intéressent au- jourd’hui tout le monde civilise. Aussi la question chinoise à peine soulc- vée par les Anglais est devenue une question curopeenne. La France, en particulier, a com- pris aussitôt que de nombreux motifs lui im- posaient 1’obligation d’intervenir. File n’a pas liésité à faire partir pour le Celeste Empire un ambassadeur accompagné de nombreux Ha- vires de guerre. Les forces maritimes de l’An- f gleterre, de la France, des Etals-Lnis et dc la
  • PREFACE. XI lSussie allaient done se tronverbientôt réunies sm* les Cotes de la Chine; et tout faisait pres¬ sentir que cette vieille civilisation chinoise allait enfin subir de profondes et inevitables modifications. L’issue de la lutte ne pouvait ètre douteuse; et tous les esprits étaient déjà préoccupés de cette grande et decisive victoire du génie européen sur les vieilles institutions des peuples asiatiques. Mais voilà que tout à coup un épouvantable cri de guerre se fait entendre non loin de ee vaste empire que les puissances europeennes comnjencent à investir, à presser de toutes parts. Une subite et terrible insurrection se propage dans ies Indes avec un irrésisfible fracas, et vient ébranler jusque dans ses fondements la do¬ mination anglaise. On connait toutes ces scenes de carnage et d’horreur dontles liideux details sont venus périodiquement nous fairc fremir d’indignation. Au moment ou la guerre allait commencer contre l’empire cbinois il semble que la Pro¬ vidence ait voulu donner une leçon à l'Europe par 1 immense catastrophe qui a éclaté à l’im- proviste sur la téte des conquérants de l’Inde. Cette grande insurrection d’un peuple conquis
  • xu PREFACE. est un salutaire enseignement pour les nations chrétiennes. filie proclame hautement, au mi¬ lieu du sang et des larmes, qu’il n’est ni moral ui politique d’aller ckez les Asiatiques unique- ment pour leur enlever leurs richesses, sans leur donner les bienfaits de la civilisation. Qu’est-ce que la conquète et la domination des Indes par les Anglais? Ce merveilleux empire, incohérenteagglomérationde plus de deux cents millions d’hommes, apròs avoir étéenvahi, terri¬ fic et subjugue par une poiguée de soldats avec uneincroyaldefaeilité, a été ensuite livre pendant plus d’un siòcle à unecompagnie de marchands qui n’ont cesse de tourmenter impitoyablement le soletles individus, pour en tirer sans relàche le plus pur de leur substance et de leur travail. On n’a rien fait pour civil iser, pour s’assimiler res nombreuses populations; on s’estpeu soucié de pénétrer ces âmes des principes du chris- tianisme. D’un còté il y a eu des maitres pleins d’arrogance et de durete, de l’autre une multi¬ tude d’esclavesou plutòtde machines à produire; car le gouvernement de la compagnie n’a voulu voir dans ce beau pays qu’une immense fabri¬ que destinée a l’enricliir, à la gorger des biens de la terre.
  • PRKFACK. XIII Est-ce quuneconquète à laquelle on a donné pour unique base le mercantilisine peut être »le longue durée? Depuis quand la servitude impo- sée par lacupidité serait-elle un principe de vie ? Toute conquête qui ne tend pas à L assimilation des races doit nécessairement avorter. Lors- qu elle nese consomme pas par une fusion com¬ plete du peuple vainqueuret du peuple vaincu, elle constitue un état de separation qui aboutil infailliblement à I’extermination complete de l’un ou de l’autre(i). « Autrefois, disaientlesanciens Bretons, nous " avions un seul roi; aujourd’hui nous en avons « deux, le lieutenant du prince poursévir sur « nos vies et I’intendant pour .sévir sur nos « biens... (2) » Ainsi parlaient, selon Tacite, les ancêtres des Anglais; et ils se mirent à vouloir briser ce dou¬ ble asservissement par l’extermination des Ro- mains, oppresseurs deleur liberté et ravisseurs de leurs fortunes.... Les Cipayesn out pas lu Ta- c*te, mais ils ont iait comme les vieux Bretons; ils ont voulu se délivrer de la tyrannie de leurs (1) Laurentie. Union du 8 octobre ^2) i> Singulos sibi olim reges fuisse, nune. binos inipoui; e qui* " )us legatus in sauguinem, procurator in bona ,s;eviret. » (Ta- c,te, Agricolx vita, XV.)
  • PRKFACE. XIV imjíitoyahles maitres; et ils se sont abandonnés á tons les enivrements du sang et
  • PREFACE. XV ^ Angleterrea eu un jour « d’humiliation etde « prières » pour se prosterner devant leDieu des batailles et le prier de rnettre fin à ces horribles scenes de carnage. La nation a su accomplir avec unconvenable recueillementcette grande etsolen- nelle demonstration religieuse. Elle est rentrée un instant en elle-meme, etelle n’a pu s’empe- cherde flétrir sa propre politique; elle a fait en¬ tendre ú la lace du monde entier des aveux qui ne doivent point ètre oubliés. Dans un article qui commence par ces mots : « Toute la nation anglaise s’est bumiliée aujourd’hui, » le Mor- ning-P ost fait une confession que l’on doitcroire sincere. « Uneaffreuse calamité, dit-il, a fondu sur nos têtes, chàtiant notre orgueil, au sein de cette grandeur dont nous ne sommes que trop disposes à nousenorgueillir à 1’excès.Nousavons recueilli les fruits de nospéchés nationaux, pé- chés d’omission et de commission, d’incurie, de présomptueuse confiance et d’arrogance du pouvoir.... » La plupart des prédicateurs n’ont pas hésité à exprimer des doutes sur la justice de la conduite de I administration anglo-indienne; plusieurs ont trace un tableau très-vif de la barbarie des premieres conquôtes des Indes, de la conduite t. m.
  • XVI PREFACE. hautemeat iraniorale de beaucoup de residents anglais dans ce pays et de l’encouragement offi- ciel et persévérant donné au paganisme. Ils ont surtout dénoncé dans des termes d’une veritable indignation ledétestable commerce de l’opium, qui procure, il est vrai, de grands bénéfices à la Compagnie, mais qui demoralise et abrutit les populations. Au New-Chapel de Stockwell le prédicateur a déclaré ouvertement que, sil’Angle- terre ne voulait pas avouer qu’elle est coupable, toute son « liumiliation » serait une veritable derision. « II est absurde, s’est écrié le révérend gentleman, il est méme impie de prétendre que la Providence ait donné les Indes aux Anglais , qui y sont allés uniquement pour des motifs mercenaires et égoistes, pour fabriquer des poi- sonsetnon pouraméliorer 1’étatde la population indigene. Les Cipayes sont des hommes et des soldats : ils detestentl’oppression, et ils aspirent à l’indépendance... » Dans la cathédrale de Sain t- Paul l’orateur a eu le courage de rappeler, en présence du lord-maire et de toutes les autori¬ tes civiles, les paroles d’un célèbre homme d’É- tat: « Si nous perdonsles Indes aussi rapidement que nous les avons gagnées, nous n’y laisserons rien pourindiquerque ce vastepays ait jamaisété
  • PREFACE. XVII soumis à la domination d’un peuple chrétien. » Voilà en effet, le péclié capital de l’Angle- terre : elle a négligé, tout le monde le recon- nait aujourd’liui, d’apporterla civilisation dans l’inde. Et pourtant que n’ont-ilspas fait, cesfa- meux colonisateurs, dans ce vaste pays soumis à leur puissance? Ilslui ont donné une admi¬ nistration savammentorganisée, des villes com- posées de palais, des fabriques de toute sorte, des chemins de fer, des télégraphes électriques, des banques, des theatres, des journaux, mème des académies. Ils ont répandu, en abondance, sur ces populations liébétées tous les prestiges du négoce et de Tindustrie... maistoutcela, est- ce done une vraie civilisation et non pas un ar¬ tifice mensongerpour masquer le honteux abru- tissement des iudigènes? on saitmaintenant que ce n est pas simplement avec des marchands, des soldats et des collecteurs d’impots qu’on civilise les hommes. On peut bien par ces moyens domp- ter les corps et les faire mouvoir comme des machines; maisles àmes comment se les assujet- tir, si ce n’est par une foi religieuse? la-terrible insurrection des Indes est la pour nous prouver qu il n est pas facile de séparer la religion de la politique, la puissance morale de la force mate-
  • XVIII PREFACE. rielle; ou bien que cette separation donne lieu tôt ou tard à des explosions et à des luttes oil tout risque de s’aneantir. Cette vérité devrait ètre prise en sérieuse con¬ sideration au moment oil l’Europe est sur lc point d’intervenir dans les affaires du Celeste Empire. Quel que soi t le dénoument du sombre et terrible drame quise jouesur lesbords duGange, on ne pent se dispenser d’agir en Chine; les cir- constances sontdesplus favorables. L’Angleterre a sans doute, pour le moment, ses preoccupa¬ tions ailleurs; elle a étéobligée de faire marcher au secours des Indes les forces qu’elle tenail en réserve dans les mers de la Chine. Mais la ma¬ rine et la diplomatic de la France sont digne- ment représentées dans ces parages; et nous espérons qu’on ne manquera pas une opportu- nité qui peut-être ne se reproduira jamais. On comprend que la politique de la France et celle de FAngleterre ne peuvent pas ètre indissoluble- ment liées dans la question chinoise, ou que du moins nos vaisseaux de guerre ne doivent pas rester à l’anere devant Canton sous pretexte quo ceux de nos voisins sont forces de faire voile pour Calcutta. Nous avons à demander au gouvernement de
  • PREFACE. \1X Peking des comptes qui ne sont pasde mème na¬ ture que ceux de la Grande-Bretagne. Nous n’a- vons pas à sauvegarder, dans ces mers lointaines, tie puissants intérèts mercantiles; nous u’avons pas non plus à lutter contre le mauvais vouloir et la haine des populations. Pendant que les mar- chands anglais épuisaient le sol de ces riches conlrées et abrutissaient ses habitants parle tra¬ de immoral de l’opium, nos missionnaires tra- vaillaient sans reláche à faire germer parmi eux les lois civilisatrices du saint Évangile. Nous pouvons done nous presenter seuls à ces popu¬ lations, qui nous sont sympathiqueset auxquel- les nous n’avons fait que du bien. La Chine, le Tonquin, la Cochincbine etle royaume de Siam n’auront qu’a nous redire les bienfaits et le dé- vouement des missionnaires catholiques. Aux yeux d’aucun de ces peuples nous ne serons des tyrans; il en est, au contraire, qui nous accueil- leraient comme des libérateurs. Ce que nous avons à i'aire dans la haute Asie, nous pouvons doncle faire au plus tôt etsans le secours d’autrui. Lorsque la France sc manifesto quelque part, ce doit etre par elle-même, en sa propre puissance, avec son esprit généreux et ci- vilisateur. 11 serait beau etglorieux pour le règne
  • XX PUEFACE. de Napoleon 111 d’établir sur des bases solides riníluence française dans Flndo-Chine, et peut- être aussi de revendiquer des droits stipules à Versailles par Louis XVI, droits malheureuse- ment oubliés plus tard par les gouvernements successifs de la Republique, de 1* Em pire, de la Restauration et de la Revolution de 1850. Du reste, nous ne pouvons que répéter ici ce que nous disious il n’y a pas encore un un, lors- qu’il nous semblait entrevoir les graves événe- ments qui aujourdhui préoccupent TEurope. « 11 ne nous appartient à aucun titre d’exprimer ce que la politique de la France devrait méditer et entíeprendre. II est cependantune chose dont noussommes assure et que nous pouvons procla- mer hautement: le génie de 1’Europe domptera et absorbera 1’Asie; mais ce íVest que par le christianisme qu il lui seru donné de régénérer et de s’assimuler ces vieux peuples (1). » Pour tout observateur sérieux, lesévénements dela Chinesontétroitement lies aux événemcnts de l inde; ce sont deux episodes d un mème drame, et ce drame, c’est 1’absorption de 1’Asie par FEurope. Lorsque de grandes transformations se pré- (1) Préface du ChistianUme en Chine, etc., p. xii.
  • PREFACE. XXI parent dans le monde, surtout lorsqu’il s’agit de ces transformations profondes qui doivent mo- fliíier complétement les rapports des peuples, (ie secrets pressentimentsagitent toujoursles na¬ tions dont les destinées sont, en quelque sorte, à la veille d ètre changées. Sous I’impulsion de ces pressentiments les Asiatiques se sont leves; les pretextes les plus futiles ontété misen avant: ici la capture de quelques matelots, là des car¬ touches frottées avec de la graisse de pore; mais au fond il y a bien autre chose; à Canton corame a Delhi il y a 1 Asie qui cherche à se soustraire a 1 étreinte de l’Europe. A quoi bon rechercher curieusement qui a tort ou qui a raison du vice-roi chinois oil du commodore anglais; qui a tort ou qui a raison des régiments cipayes ou des agents de la Com- pagnie?... 11 s agit bien de cela, en vérité! nous assistons aux préliminaires de la lutte qui va mettre aux prises l’Europe tout entière avec I Asie tout entière, de cette grande lutte dont 1 issue prédite par la Sagesse éternelle ne saurait ètre douteuse... « Que Dieu dilate Japhet, et " qu il habite dans les tabernacles de Sem (-1). » (1) Dilatet Deus Japhet, et habitet in tabernaculis Sem. ( Gen., eh. ix, verset 27.)
  • XXII PREFACE. Inscrite à la premiere page tie notre Voyage an Thibet, rappelée par nous avec insistance, celte pròphétie ne peut tarder à recevoir son entier accomplissement. Oui, Japhet habitera bientôt dans les tabernacles de Sem; c’est- à-dire que 1’Évangile remplacera bientôt en Asie lephilosophisme de Confucius, les traditions bouddhiques et les interminables légendes ties Védas; que Brahma, Bouddha et Mahomet dis- paraitront pour faire place au vrai Dieu; que les races sémitiques, excitées de leur long som- meil, délivrées de leurs énervantesdoctrines, se- ront appelées à jouir des bienfaits de cette ci¬ vilisation dont le christianisme a dote l’Europe; qu’en un mot 1’unité se fera! Saint-Leu-Taverny, 7 novembre 1857.
  • EE CHRISTIANISME C«INE, EN TARTARIE ET AU THIBET. CHAPITRE PREMIER. I Missions des Dominicains en Chino. - Leurs insíirtó0 decos insuccès. _ MaoHo nu»,, v . Msucces. — Causes cains. - ij. Lg p — Manille et les Domini* - !'».«.» ««“St" - II P.rt pour «orno. eu Chino. _ |H ,.ettln’' ~ M“‘'de les lettrés et les chrétiL-ii \ l ~ Dlscussl°n publique entre Giiigoiro í odoz _ « i ‘ * reÇOlt a son b;'Ptómtí le nom de Manill,. ■_LPn p-, S, ra,VilUV dans les missions. - Ses études u prêtre _ v 1,; ''“'" a,1S 1'0rdre des Domin'cains et ordouné ... iA esgueues et les lutlès intestines qui bou- l. 1 ^re'H 1 Empire Chinois, les missionnaires eurenl pren!h-AeUC?-»arder une s»g« neutralité, sans des \f /Jai • IU *)0UI *6S Dlsurgés, ni pour la dynastie ceffn • U1 ^°U! *GS ^ar^ares- Us conservèrent ainsi tni.ependanee, si néeessaire dans la carrière
  • o LF.S nOMINICAINS apostolique et. que les ministres de la religion com- promettent toujours el en tout lieu lorsqu’ils veulent s’aventurer sur le terrain dangereux el mouvant de la politique , en oubliant qu’avant toutes clioses ils ont à se préoccuper des intérôts sacrés d’un royaume qui n’esl pas de ce monde. Les prédicateurs de PÉvangile furent done bien inspirés en laissanl se disputer entre eux lescompéti- teurs du pouvoir impérial; et ils I’eussent étémieux encore si pendant ce temps ils avaienl conservé dans leurs missions la concofde et la bonne harmonie, s’ils ne s’etaient pas abandonnés trop vivement à des con¬ troversos nécessaires, sans doute, mais ou il étail in¬ dispensable d’apporter plus de calme, plusde mansué- tude et peut-être aussi plus de simplicity chrétienno. Nous avons déjà dit que parmi les religieux de la compagnie de Jésus, en Chine, il s’dtait formé, dèsTorigine des missions, deux écoles (1) : celle du P. Ricci, qui se laissa aliei* à une grande tolérance, à cause des interpretations qu’il donnait aux rites chinois; et cello du P. Longobardi, qui, voyanl une superstition dans le culte qu’on rendail au ciei , à Confucius el aux ancètres, interdisait rigoureusemenl toutes ces cérémonies. Déjà, en 1028, les mission- naires les plus expérimenté s’étaient réunis pour s’en- tendre sur cette question, si difficile et si importante. Les conférences durèrent un mois entier sans qu’il fut possible de concilier les esprits et d’adopter une pratique uniforme. Cette déplorable division eut du retentissemenl non-seulement en Chine, mais encore (I) Yoyoz Christianisme m Chine,en Tnrtarie el au Thibet, t. II, p. 253.
  • EN CHINE. 3 en Europe. Elle éveilla l’attentiop des autres ordres roligieux et en (lam na a leur zèle pour la propagation de la fop Leur arrivée dans leCéleste Empire, au lieu de meltre un tormaà Ja lutteengagéeontre les Jésuites, la fortiQa au contraire et lui donna un plus large dé- veloppement; car les Dominicains et les Franciscains, au lieu de s’engager dans 1’école plus nombreuse du P. Ricci, renforcèrent celle du P. Longobardi. Dès lore on putprévoirquePantagonisme serait longot acharné; c est ce qui arriva raalheureusem ent. Durant lo moyen àge, 1’Évangile avail été propagé dans le monde entier par les religieux de Saint-Fran- çois et de Saint-Dominique. Nous avons vu ces infati- gables apòtres parcourir avec un courage inou'i les vastes régions dela haute Asie, annonçant une re¬ ligion d humilité, de paix et d’amour aux guerriers farouches de Tchinguiz-Khan et aux orgueilleux dis¬ ciples de Confucius. Tour à tour missionnaires etam- bassadeurs, ilsservaient avec un égal dévouement les intérêts du christianisme et coux de la civilisation. Plan-Carpin, Rubruk, .lean de Monteoorvino, Odéric deFrioul, ces pauvres moines, partis de FOccident, un bâton à la main et labesace sur ledos, s’en allèreiit jusqu au fond del Orient exécuter desentreprises ca- pables de déconcerter les courages les plus héroíques et les plus persévérants. Les Voyageurs pour Jésus- Chnst. iFabandonnèrenl jamais le tliéàtro de leur zele aposlolique. Its poursuivirent sans cesse leur but de propagande religieuse au milieu des guerres, des bouleversements, des persécutions les plus atroces. Les missions de la haute Asie furent un instant in- lorrompues. Mais, lorsque la navigation eut ouvert par
  • LES DOMINICAINS i le cap de Bonne-Espérance une neuvelle route au.v prédicateurs de 1’Évangile, les religieux de Saint-Do- minique se montrèrent aussi zélés, aussi courageux queleurs pères. Ils furentprêtsà s’élancer sur les flots pour porter de nouveau à ces innombrables popula¬ tions , toujours assises dans les ténèbres, le flambeau de la vérité, quidéjà plusd’une fois avait brillé à leurs yeux. Les Jésuiles, il est vrai, étaient déjà répandus dans le monde eutier. L’institutde Saint-fgnace déve- loppait dans toutes les régions alors connuessa puis¬ sance incomparable d’expansion et de propagande. Mais, comme nous 1’avons déjà fail remarquer, ce fui un Dominicain qui le premier eut 1’honneur de péné- trer en Chine et d’inaugurer ces missions que les Jésuites rendirent ensuite si célèbres (1). Dès 1’année 15S5, trois ans seulement après la mort de saint François Xavier, Gaspard de La Croix, originaire d’Evora, réussit à pénétrer dans 1’Empire Chinois. Cardoso nous apprend, dans son martyrologe, qu’il avait lu une relation, écrite en portugais par ce missionnaire, de ce qui lui était arrivé en Chine et des espérances qu’autorisait cette mission si elle venait à êlre cullivée. 11 paraít que ces premières tentatives de prédication ne furent pas sans bons ré- sultats. Les Chinois, aussi touchés par la force des exemples de Gaspard de La Croix que persuadés paí¬ ses discours, abattirent eux-mômes une des pagodes consacrées aux idoles. Plusieursdemandèrent lebap- tême; quelques-uns le reçurent; mais les mandarins, cffrayés de I’influence que prenait cet étranger dans ij) j^e Quien, Oriens rhristionus, t. III, p. 1354.
  • EX CHINE. 5 ,e l,ays > I0 firent arrêter dans le dessein de le inettre rl niort. Us n’oserent pourtant en venir à une telle cxlrémité à 1 égard d’un homme dont la sainteté 0tait manifeste , etils se contentèrent de le chasser de l’Rmpire(l). DePuis relraite involontaire de Gaspard de La Lioix, et clans le même siècle, plusieurs missionnaires dominicains entreprirent successivement de propager la foi chrétienne parmi les Chinois et d’y cultiver la •semenceévangéliquedéposée par leur saint et zélé pré- décesseur. Yers l’an 1587, presque à 1’époque de 1’ar- rivée du P. Ricci en Chine, Barlhélemy Lopez et deux autres religieux de Saint-Dominique bàtirent un cou- vent à Macao, dans l’espoir que cettemaison de rc- fiaite deviendrait un jour le centre de leurs opérations apostoliques dans 1’intérieur de l’Empire. Dans le meme temps le P. Jean de Castro, premier provin¬ cial de la province du Sainl-Rosaire des Philippines, et le P. Michel de Benavidès, depuis archevêque de Manille, furent introduits dans le Céleste Empire, par deux Chinois qu’ils avaient convertis et baptisés dans la capitale des Philippines. Comme ils élaienl déja très-instruits de la langue et des coutumes du pays, ils commencèrent, dès leur arrivée, à exercer les fonctions du saint ministère. Leur apostolat eut un grand retentissement parmi les inBdèles, et ils eussent operé do nombreuses conversions si on leur eút laissé la liberte de travailler en paix à 1’oeuvre du eigneur. Mais leur zèle ne tarda pas à exciter la Ia ousie et ia malveillance des autorilés. Investis à t yj 1^'U_0U’ Hisloiredes homines Hlustrcs de rordredeSaint-l)omini • /?.9. Fontana, Monumenta dominicana, aon. 1555.
  • LES DOMINICAINS 6 1’improvistè dans leur modesto demeure, ils furent arrétés par une bande de satellites, qui les chargè- rent de chaines et les jetèrent dans une aífreuse prison. Trainés enstiite devant les tribunaux, ils confessèrent courageusement le nom de Jésus-Christ en présence de leurs juges. Après de longues et cruelles souffrances, ils furent enfin chassés de l’Em- pire et forcés de se réfugierà Manille(l). Sur la fill du seizième siècle, le P. Diégo Advarle, qui fit trois fois le voyage des hides et prêcha l’É- vaugile à Ceylan, au Camboje, en Cochinchiue et eu Malaisie, n’éprouva en Cliine que des dillicullés. Au commencement du siècle suivant, en 1612, deux uouveaux Dominicains entrèrent dans l’Empire pour essayer de faire prospérer les missions de leur ordre; mais, comme leurs devanciers, ils ne rencontrèrent que des entraves qui paralysèrent leur zèle apostolique. Ce ne fut guère qu’en 1633, époque de 1’entrée de Moralès en Chine, que les chrétientés fondées par les religieux de Saint-Dominique dans le Céleste Empire coinmeucèrent à 6’affermir et à devenir ílorissantes. Tout ce quiavait été fait auparavaut u était, à vrai dire, que des coups d’essai et de faibles préludes, si on le compare aux travaux immenses et à Fabondante moisson que nous présentent le dix-septième siècle et les suivants. 11 y a lieu de s’étonner en voyant les Dominicains éprouver des difticultés sans cesse renaissantes pour fonder en Chine leurs premiers élablissements chré- tiens, alors môme que les missions des Jésuites de- i) TourOn, t. VI, p. 73o.
  • EN CHINE. venaient de plus en plus prospères et prenaient dane toute 1’étendue de l’Empire de merveilleux accroisse- menls. 11 serait permis, peut-êlre, d’assigner à ce fait étrange une cause que notre impartialité d’historien ne doit pas passer sous silence etdont la considération pourra d’ailleurs jeter quelque jour sur les troubles et les controverses qui out tant agité les missions de ia Chine. Pendant que les Portugais établis à Macao, aux portes mêmes de la Chine, travaillaient à consolider les bases de lour jeune et florissante colonie, la puis¬ sance espagnole jetail, non loin de là, les fondements do sa domination dans les lies Philippines. Cefut en 1519 que Magellan découvrilcet archipel magnifique, composé de douze lies principals, entourées d’une soixantaine d’llots. En 1571, don Miguel Lopez de Lejaspi construisait dans l’lle de Luçon les forlifica- tions qui devaient protéger Manille, la capitale de cette riche etcurieuse colonie. La rivalilé del’Espagneet du Portugal se relrouvait au fondde l’Asie, dans toute sa vivacité, entre Manille et Macao. Les Portugais, jaloux d absorber à leur profit tout le commerce chinois, usaient de tous les moyens d influence pour écarlor les Espagnõls des côtes du Célestc Empire et les em- pêcher d’entrer en relations avec les mandarins. Tc- moins du nombre considérable des émigrants chinois quiaffluaienlaux lies Philippines, ilscraignaientde voir se déplacer le marché européen dans ces contrées el passer insensiblement de Macao à Manille. Aussi, dès I origine, la politique portugaise s’appliqua-t-elle à se- mei d entraves et de difficultés les rapports qui len- daienl à s établir entre les Chinois et les Espagnols.
  • 8 M-S 1>0MIM(JAI.\S Nous avons déjà vu de quelle mauière les autorités de Macao surent faire échouer une ambassado que le gouvernement de Sa Majesté Catholique voulait en- ' over a Péking( l). Les missionnaires jésuites étahlis dans 1 intérieur, après avoir usé de toutc leur influence auprèsdes mandarins pour assurer losuccèsde 1’en- treprise, travaillèrent ensuite à sa mine d’apres 1’ins- ligalion desPortugais. Ceux-ciprétendaient que, si les Espagnols venaient à réussir dans leur dessein cl. à s’établir à côté d’eux sur le marché cbinois, il leur serait impossible de soutenir la concurrence avec un peuple qui, avant à sa disposition tout 1’ordu Pérou, i'erait prodigieusement bausser les marchandises chi- noises el détruirait. le commerce de Macao. Les mis¬ sionnaires jésuites crurent devoir entrer dans ce système et se monlrer dévouésaux intérêts des Portu- gais, qui les avaient aidésde toutes manières, et sur- lout par d’abondantes aumònes^ à fonder et à soutenir leur mission de la Chine. Ainsi les Jésuites avaient associé le succès de leur mission religieuse à la prospérité de la colonie por- tugaise; lesDominicains, an contraire, qui possédaient àManilleleurséminairede propagande, faisaient cause commune avec les Espagnols : de là des antipathies, des rivalités el des luttes non-seulement entre les Portugal's et les Espagnols, mais malheureusement. aussi entre les Jésuites el les Dominicains. Cet anta- gonisrae se produisit en mille circonstances, et ne till pas sans doute élranger à ces lamentables divisions qui donnèrent un si grand scandale au monde chré- (l) Voir, 1.1, p. 84.
  • EX CHINE. a lien et désolèrent les missions de 1’extrème Orient. Kn se montranlpeu favorables à l’introduction des Dominicains dans 1'intérieur de i’Empire Chiuois, les Jésuites, pensons-nous, étaient loin de céder à de misérables motifs de jalousie. Un tel sentiment était lro|) au-dessous de leur caractèro et du zèle qui les animaitpour la gloiredeDieu et lesalutdesàmes. Si les disciples de saint Ignace manifestaient parfois le désir d’etre seuls dans les missions de la Chine , s’ils témoi- gnaientleurrépugnance à voir d’autres ouvriers veuir Iravailler avec eux dans ce vaste champ du père de famille, c’est qu’ils pensaient, peut-êlre à tort, quo des missionnaires de divers ordres ne pourraient que nuire a cette unité de méthode si nécessaire dans l’oeu- vre de la propagation de la foi. La division s’était déjà mise entre eux au sujet des rites chinois. Pou- vaient-ils espérer que la paix et la conciliation leur viendraient par l’entremise des Franciscains et des Do- minicains?Telle n’était pas leur opinion, et plusd’uno lois ils Font eux-mêmes manifesté hautement. Le P. Alvarez Sémédo, un des premiers missionnaires jésuites qui aient écrit sur les missions de la Chine, sexprimait ainsi... « Je finis cette hisloire par un mot important extrait d’une letlre que monsieur le patriarche d’Ethiopie, Alphonse Mendez, écrit deGoa aux cardinaux de Ia congrégation pour la propaga¬ tion de la foi, lequel mérite d’être cru à cause de sa doctrine et suffisance, de son autorité, de sa vertu et particulièrement pour sa longue expérience au fait des missions,oil il a souffert des travaux incroyables, Voici done ses paroles : « Je pense qu’il n’est pas mal à propos, sur la fin
  • 10 LES DOM1N1CA1NS tt de rua lettre, de représenter à vos éminences que « Weu avait autrefois défendu de jeter diverses se¬ tt rnences dans un même champ et de porter une robe « tissue de laine et de lin; je veux dire que cette « agréable variété dont la reine qui est déjà épousée f< est vêlue et cette diversité de regies et d’habits des tt ordres religieux ne doit point étrè introduite dans « les églises encore jeunes et qui ne font bonnement « que teter, mais qu il taut allcndre quelques années tf qu’elles aient cr A en Age et en force, parce qu’il se tt glisse ordinairemenl dans cello diversité do profes- ff sions une jalousie pernicieuse; les uns n’ont [joint « assez de prudence et les autres ont trop de zèle in- « discret: ce qui tint que les uns et les autres font plu- .t sieurs cboses pour la mine et non pas-pour 1’édi- w fication. Notre-Seigneilr veuille bénir et conserver « en santé vos éminences. — Goa, 11 novembre tf 1638 (1). » Cette lettre, par laquelle le P. Sémédo termine son histoiro avec tant de complaisance, veut dire en teimes plus clairs qu’il n’est pas bon de laisser péné- trer dans 1’intérieur de la Chine les Franciscains et les Dominicains. Les missionnaires qui n’appartenaient pas à lacom- pagnie de Jésus reucontrèreut des obstacles si nom- breux et si persévéranls qu’au témoignage même des Jésuites ils durent longtemps atlendre avant de donner libre cours à leur zèleapostolique et de jeter les londeroents de leur mission.—« Les autres ordres « religieux, dit le P. Cahour, ne purent arriver à (1) Alvarez Sernedo, Jlistoirc dela Chine, p, 367.
  • ÈN CHINE. 11 « Macao que vers 1633. Ceux qui se présentèrent “ étaient Castilians; et les Portugais, maltresde cette « ville, leur refusèrent constamment le passage ou « par politique oil par antipathie nátionale. C’était « pourtant alors la seule voie pour pénétrer dans le « Céleste Empire. Ils attendirentdonc aux Philippines « pendant un demi-siècle. Enfin le commerce de ces « lies avec Tile de Formose leur donna mOyen de « se glisser dans la province de Fo-Kien, qui n’en « était éloignéequed’unejouruéede navigation(1). » 11. Ce fut en effet en 1633 que le Domiuicain Jean- llaptisle Moralès et le Franciscain Antoine de Sainte- Marie pénétrèrent de Manille dans la province de Fo- Kien. Comme ils s’étaient familiarisés avec la langue chinoise durant leur long séjour dans les lies Philip¬ pines, ilspurent,dèsleur arrivée au milieu du peuple chinois , se livrer avec fruit à la prédication del Évan- gile. Les divisions qui étaient survenues, au sujetdes riteschinois, entre les missionuairesde lacompagniede .lésus íixèrent l’attention des religieiixdeSainl-Domi- nique. Le P. Moralès examina sur les lieux mèmes et parmi les neophytes les points de controverse; il interrogea même plusieurs lettrés convertis par les Jésuites, et tous affirmèrent sous serment que les sa¬ crifices offertsà Confucius et aux ancêtres avaient pour (1) Le P. Cahour, Ocs Jennies pur un Jcsuite, c. IV, p. 80- Bartoli, Ddla Ciua, lib. 4; bcttc'opcre, vol. 18, p. i»07.
  • 12 LES D0MIN1CA1NS but (lese les rendre favorables. Dès lors les Domini- cains, ne voyant daus ces rites que des superstitions condamnablès, se déclarèrent hautement contrela pratique adoptée par laniajorité des Jésuites. Les Do- minicains écrivirent à Rome pour informer le Sou- verain Pontife du danger qui menaçait la pureté de la foi dans les missions de la Chine; et les Jésuites, de leur côté, envoyèrent un exposé de la question, avec dés appréciations bien diverses; car le point de vue était tout différent. Sur ces entrefailes, une violente persécutioa s’éleva dans la province de Fo-Kien etbouleversa les missions des pères Dominicains. Moralès, qui ne permettait pas aux chrétiens de concourir aux sacrifices en 1’honneur de Confucius et des ancêtres, se vit bientòt entouré de la malveillance des infidèles et de la colère des man¬ darins. II fut obligé de se caclier et d’errer plusieurs jours sur les montagneset le long desfleuves, n’ayant pour toule nourriture que des racines et des herbes sauvages. II fut enfin emprisonné, mis à la cangue, battu de verges, puis embarqué pour Macao avec de¬ fense de rentrer en Chine. Ce généreux confesseur de la foi étudia plus à fond, dans les loisirs et lo calme de sa retraite, les graves questions qui divisaient les mis- sionnaires de la Chine, et bientòt les supérieurs des Frères-Prêcheurs etMineurs prirent lo parti de l’en- voyer à Rome. Moralès arriva en 1643 dans la capitate du monde chrétien .11 proposa à la cour romainedix-septqueslions, qui furent décidées dans le sens des Frères-Prêcheurs et Mineurs par un décret d’Innocent X, en date du 12 septcmbre 1645, que Moralès notifia lui-même au
  • EN CHINK. 13 vice-provincial des Jésuites de la Chine. En ajoutant '* cc décret la clause : jusqu’a ce qu’il en soil decide nulrement, Innocent X l’avait par lã méme supposé ietormable, dans 1’hypolhèse d’un exposé plus exact
  • 14 LBS UOMINICAINS la moil pour le sal aides homines. Le savant Navarette, dont la célébrité jetait alors un vif éclat dans l’uni- versité do Valladolid, fnt le premier qui accourut à la voix du missjonnaire. Plusieurs autres se joignirent avecjoieà ce grand serviteur de Dieu, et le P. Mo- ralès, s’embarquant au port deSan-Lucar dans I’Anda- loiisie avec vingt-huit religieux de son ordre, recom- mença ses longs et périlleux voyages vers le fond de I’Asie. III. Pendant queces hardis Voyageurspour Jésus-Chrisl, comine on les nommait au moyen âge, affrontaient avec une sajnte intrépidité tous les périls de la mer, un de leurs frères, un enfant de Saint-Dominique, ar- rosait de son sang la terre de Chine : c’était le P. François-Fornandez de Capillas. Capillas, issud’une illustrefarailleespagnole, s’étail consacré à Dieu par la profession religieuse dans le couvent do Saint-Paul à Valladolid, oil il apprit à se détacher du monde et de lui-même, à aimer la pau- vreté ávangélique, à pratiquer 1’humilité, à ne cher- cher ses délices que dans 1’exercice de Foraison ou dans la lecture des divines Écritures. Cette vie austère et retirée le prépara au sacerdoce ainsi qu’au mi- nistère apostolique. Capillas F exerça d’abord dans sa province d’Espagne; mais, dès que la volonté de ses supérieurs lui fit conpaitre celle de Dieu, on letrouva prét à passer la mer pour porter au loin la lumiòrede FÉvangile.
  • E.N CHINE. J5 La Providence le réunit, dans Pile de Fonnose, an P. François Diaz, religieux.de son ordre, qui 1’y avail précédé. Ilsenlrèrent en Chine Fan 1642 , etCapillas s arrêta à Fo-Ngan. Ayant appris en assez pen de temps la langue du pays, il s’appliqua aux fonctionsde l’apos- tolat, et parcourutà pied plusieurs provinces del’Em- pire, toujours vêtu pauvreraent, ne portantavec lui que son bréviaire et un crucifix et ne s’appuyant dans ses prédications que surlavertu dela croix. On nesaurail dire niles fatigues qu’il luifallutessuyer ni les dangers qu’il courut dans les chemins toujours difficiles et tou¬ jours dangereux pour un missionnaire. Un grand nombre d’infidèles instruits et convertis, d’apostats ramenés et réconciliés à 1’Église, de vierges consacrées a Dieu dans un empire oil la virginité est très-honorée, mais peu pratiquée, tous ces succès dédommageaient Capillas de ses peines et montraient que la droito du Seigneur protégeait sa mission (1). Capillas poursuivait avec zèle ses travaux apos- loliques, lorsque lo préfet de Fo-Ngan comraença à persécuter cruellomenl tous ceux qui professaient le chrisfianisme et à fairo les plus actives recherches pour découvrir leurs pasteurs. Durant celte persécu- tion, un commissaire général fut envoyé dans la ville de Fo-Ngan avec ordre d’écoutcr lesplaintes des lettrés et les défenses des chrétiens. Le visiteur ordonna que ceux-ci, d’une part, et les lettrés, de l’autre, choisiraient les plus savants d’entre eux pour défendre leur loi; que la dispute aurait lieu publiquemenl en sa pré- sence, et il promit de former son jugement d’apres ce qu’il aurait entendu. (I) TOUVOII, t: VI, p. 732.
  • 16 l.KS DOMINICA INS Au jour marque, Pierre Chin, savánt ehinois, élève du P. Capillas, parla pour la loideDieu, dont il faisait profession. Un disciple de Confucius se plaignit de ce que les chrétiens ne s’assemblaient dans leu is églises que pour mépriser haulcment el fouler aux pieds les lois sacrées de l’Empire, de ce qu’ils refu- saient aux ancêtres les honneurs qu’un devoir de piété etla coutume obligeaient de leur offrir, et de ce (ju ils faisaienl brúler, avec une irrévérence sacrilége, les tablettes sur lesquelles leurs noins étaient inscrits. L’apologiste des chrétiens répondit que les fidèles ne s’assemblaient à 1’église que pour louer Dieu, Iui of¬ frir des sacrifices et des prières, lui demander la con¬ servation de l’empereur, la paix et la prospérité de I’Empire; que, loin d’en mépriser les lois, ils les obser- vaient avec toute la fidélité que des sujets devaienl au prince; qu’a la vérilé les chrétiens ne rendaient pas des honneurs sacriléges aux ancêtres et ne re- connaissaient point les tablettes des morts corneie dignes de leur culte, mais qu’ils priaient pour le re¬ pos et lebonheur éternel deceux qui, ayantconnu el servi le Seigneur, étaient morts dans la religion sainle; qu au reste les chrétiens n’avaient fait violence à qui que ce fht pour l’obliger à bruler les tablettes oil étaient écrits les noms de ses ancêtres, parce qu’ils sc contentaient de metlre en pratique la loi de charité, qui remontre avec douceur et persuade par la raison. Pierre Chin poursuivit son discours avec tant d’é- rudition etd’énergie, avec uneéloquence si vive etsi pathélique que le commissaire général, prononçant en faveur des chrétiens, déclara que leur loi élait bonne, puisqu’elle commandait aux homines de fuir
  • EN CHINE. 17 e mal et de pratiquer le bien ; qne ses prédicatenrs et SLs m'n'stres étaient vertueux et irréprochables. En consequence il défendil aux lettrés, ainsi qu’aux Julies infidèles, d’inquiéterdésormais les disciples de Jésus-Christ. Ce juste arrêl, qui devait mettre fin à la persécution, ne ^ (íl,e suspendne. Les bonzes, ennemisdu chris- tianisme, renouvelèrent leurs intrigues; ils surprirent les mandarins par leurs mensonges et les irritèrent < e nonveau; en sorte que la persécution ne tarda pas a se renouveler avec plus de violence qu’auparavant. dn saisit le P. Capillas au moment oil, accompagné d’un jeune garçon qui portait' les ornements sacrés •Ians une corbeille, il allait administrer les sacre- aients dans les environs de Fo-Ngan. Chargé de c lames, il fat trainé en prison par des soldats tartares e 13 novembre 1647. Les actes de son martyre por¬ tent que, sur les interrogations que lui fit le mandarin pom savoir chez qui i| élait nourri et logé, le saint missionnaire répondit qu’il n’avait point d’autre mai- son que le monde, d’autre lit que la terre, d’aulres provisions que ce que la Providence lui envoyait e iaque join, d a litres occupations que de travailler el souffnr pour la gloire do Jésus-Christ et le bonheur oternel de ceux qui croyaient en lui. ^es * cponses a toutes les autres demandes furcnt éga- lement sages et précises; il neperdit aucune occasion 1 e l)a,^ei des vérités du salut, qu’il était venu annon- cei^aux peuples de la Chine; mais elles ne servirent tpi a exciter davantage ces hommes indignes de les entendre; et le mandarin, irrité autant de la fermeté c "elienne du missionnaire que do ses réponses, le fit T. III.
  • 18 LES DOMINI CAINS frapper d’une manière cruelle avant de le renvoyer en prison. Lo confesseury passa lesjourset les nuits on prières, et la parole de Dieu ne fat point captive dans sabouche. Tous ceux qui eurentla liberté de le visi¬ ter, chrétiens ou infidèles, éprouvèrent ce que peut cette parole do salut sur les lèvres d’un martyr. Capillas, par 1’éloquenl exemple de sa patience hé- roi'quc comme par ses vives exhortations, continua, dans les liens, à opérer des conversions. Elies furent pour les magistrals infidèles autant de nouveaux motifs de faire mourir un homme qui méprisait, di- saient-ils, les esprits et les dieux du pays; qu’ils regardaient comme le destructeur de leui religion, comme unpropagateur de fausses doctrines. Le man¬ darin prononça contre lui un arrêt de mort. Le martyr montra jusqu’au dernier soupir la Cons¬ tance et la ferraelé dont il avail faitpreuve dans toutes les occasions. II ne cessa de louer le Seigneur, qui daignait agréer son sacrifice, le priant de graver dans le coeur de lous les Chinois la loi sainte qu’il allait sceller de son sang. L’arrêt fut exécutó, sous lesyeux d’un peuple innombrable, le IS janvier 1048. La mort précieuse do cet intrépide prédicateur de 1’Évangile, au lieu d’inlimider les chrétiens, les rem- plit de courage, et les affermil dans la généreuse ré- solution de conserver la foi que le martyr leur avail fait embrasser. A Macao, dans les Philippines et en Espagne on honora ce triomphe par de solennelles actions de grâces. Latôtedu saint fut porlée bientôt après à Manille, et de là au couvent de Sainl-Paul à Valladolid.
  • KN CHINE. 19 IV. Au moment ou le P. do Capillas faisait triompher |a foi chrétienne par 1’héroísme de sa raort, les nora- breux missionnaires de 1’ordre de Saint-Dominique, partis de San-Lucar, en Espagne, sous la conduito du P. Morales, débarquaient entin sur les còtes de la Chine aprèsune longue et laborieuse navigation. Ces jeunes missionnaires arrivèreat toutà propos pour voir cooler le sang de leur glorieux frère et puiscr à ce beau spectacle la force, la Constance, le saint eni- vrement de l’apostolal. L’attrait de la couronne du martyr les fit entrer avec ardeur dans cette carrière militante; ils s’empresserent d’aller visiter les mis¬ sions éplorées pour leur annoncer. avec intrépidité que, si le sang des chrétiens est une semence de néophytes, celui des missionnaires sait aussi enfanter de nouveaux prédicateurs de I’Evangile. Le 1. Morales revit avec attendrissement sa nom- Ji euse fannlle : il aimait a redire le nom de tous ces enfanls qu’ii avail régénérés dans les eaux du bap- tmne et il bénissait le Seigneur do les retrouver fi- cles et mébranlables au milieu de la tempête. II prouva des sentiments particuliers de tendresse en revoyant le jeune Grégoire, dont il entendit raconter des merveilles. Nous entrerons dans quelques détails lographiques sur cet illustre chrétien cbinois, parce qu il fut le premier de sa nation qu’on vit bonoré du caractère sacerdotal et de la dignitó épiscopale.
  • 20 F.KS DOMINICA1NS A-Lou, connu plus tard sous le nom de Grégoire Lopez, était né de parents chinois à Fou-Tcheou-Fou, capitalede la province de Fo-Kien. II fut élevé dans la religion de ses compatriotes, c’est-à-dire dans un monstrueux mélange des doctrines de Bouddha, de Confucius et de Lao-lze, avec accompagnement d’in- nombrables superstitions. Mais lo Seigneur, qui vou- lait on faireun vase d’élection, sc hàla de lo sancti¬ fier par sa gràce, afin qu’il servlt ensuite d’instruinent à sa raiséricorde. Ce que le jeune Chinois n’avail pu apprendre de ses parents ni des mailres qu’on lui availdonnés, il 1’apprit parle ministère de quelques religieux espagnols. LeDominicain Morales lui donna la premiere connaissance de Jésus-Christ et de sa loi. Les Chinois ont en général une telle précocité d’in- telligence et de jugement qu'ils sont capables des affaires les plus sérieuses à un àge ou les enfants n’ont gucre d’aptitude que pour les divertissements et les jeux. Quoique peu enclinsà la morosité et à la mé- lancolie, ils s’habituent do bonne heure à considérer la vie en ce qu’ello a de positifet de réel. Les enfants des villes comprennent viteles combinaisons du trafic, les spéculations industriclles, loutes les fourberies de 1’agiolage; et les enfants des campagnes savenl parfaitement le produit d’un champ de riz, calculent aussi bien que les hommes fails les profits de la cul¬ ture du múrier ou de 1’arbre à thé. Ces pelits malé- rialistes au cceur desséché sont loin de se faire re- marquer par leur candeur et leur ingénuité; ils ont peu d’aspirations vers les idées généreuses, vers les sentiments nobles et élevés. On veil déjà poindre dans
  • liN CHINK. ■21 la lente oblique de leur regard tous les germes de la malice, de l’astuce et de la cupidité. 1! n’en était pas ainsidu jeuue A-Lou. Le P. Morales, ayant remarqué dans cet enfant, avec un esprit solide et très-développé, un caractere doux et aimable, une grande docililé et des moeurs très-pures, s’attacha à lui et s’appliqua à l’instruire et à former son cceur. La bonne semence que lo zélé missionnaire jeta sur cotte terre si bien préparée ne tarda pas à porter des fruits excellents. La grace parlant au cceur du jeune Chinois, il fit usage des lumieres de sa raison non pour repousser la lumière plus vive et plus pure qu’on lui présentait, mais pour captiver, au contraire, son intelligence sous lejougdela foi. 11 ne comprenait pas, sansdoule, les véritesrévélées; mais il les croyaithum- blementet fermement, parce quedéjà elles lui parais- saientenharmonie aveclasainteté, la puissance, la sa- gesse et la bonté de Dieu. La foi ayant ouvert en son ante une merveilleusesource de sensibilité et de tendresse, il ne pouvait sans verser des larmes entendre parler de tout ce que PHomme-Dieu avail daigné faire el souf- frir pour sauver ceuxqui croiraienten lui. Solidemeut instruil des vérités de la religion, il renonça publi- quement aux fausses doctrines, aux vaines supers¬ titions et aux pratiques insensées des Chinois. 11 de¬ manda la gràce du baptéme, et la reçut avec le nom de Grégoire, auquel les missionnaires dominicaius ajoutèrent le nom espagnol de Lopez, comme trans¬ cription du mot chinois A-Lou. Plein de reconnaissance pour le don précieux qui lui avait été communiqué et résolu de cousacrer sa vie à la gloire do celui qui avait voulu mourir pour
  • 22 LES DOMINIC AIN'S sauver los hommes, Grégoire Lopez travailla avec ar- deur à faire connaítre à ses compatriotes le nom ado¬ rable , les mystères, les préceptes et les exemples de Jésus-Christ. II employa d’abord tout son zèle à faire pénétrer les lumières de l’Evangile dans la mai- son paternelle, dans le lieu tie sa naissance ; mais ses efforts furent inutiles; car il est écrit qu’on n’est pas prophète dans sou pays. S’il n’eutpas le bonheur de convertir ses parents et ses anciens amis, il eut au moins le courage de se séparer d’eux, renonçant à tous les avantages, aux biens et aux douceurs de la famille, pour s’attacher aux missionnaires qui l’a- vaienl régénéré. Il leur reudit, d'abord dans la villo de Fou-Tcheou-Fou, tous les services dont il était ca¬ pable, puisil lessuivitcourageusement jusqu’a Péking lorsqu’ilsy furent mandés parordre du gouvernemenl, leur servant d’interpreto ou rcmplissant auprès des chrétiens les fonctions périlleuses de caléchiste. La persécution excitée dans la capitale contre les ouvriers aposloliques ne tarda pas à s’étendro à tous ceux qui les recevaient, qui leur donnaient re- traito ou qui les favorisaientde quelque manière que ce fàt. Avec les missionnaires, on arréta leurs caté- chistes et leurs interprèles; et, après les avoir fait lan¬ guir pendant quelque temps en prison sans pouvoir les intimíder ni lesséduire, on les envoya en exil. Plusieurs religieux de différents ordres furent euve- loppés dans la persécution etforcés les uns de se ca- clier, les aulres de pratiquer dans les fers la patience ct la résignation qu’ils avaientsi souvent prêchées à leurs néophytes. Les missionnaires qui avaient pu se soustraire aux
  • EN CUINK. 23 poursuites des mandarins ou qui avaient élé rolégués 3 Macao, se voyant, pour le moment, dans 1’impos- sibilitéde Iravailler, en Chine, aux oeuvres de leur saint ministère, tournèrent leurs regards d’un autre côté. Les véritables apòtresne sailraient se condamner à I’inaction et au repos; s’il ne leur est pas permis d’annoncer 1’Évangile au nord, ils s’en vont vers le midi. Quelques Franciscains s’étant embarques pour passer de Macao danslaCochinchine, Lopez, n’écoutant que son zèle, les suivit avec intrépidité, partagea leurs dangers sur terre et sur mer, montra la même fermeté dans les fatigues et les périls. A peine échappés à la violente tempêle soulevée contre eux dans 1’Empire chinois, ces infatigables prédicateurs de 1’Évangile ne parurent pas plutôt parmi les nou- veaux peuples qu’ils voulaient appeler à la foi qu’on les traita avec encoro plus de cruauté qu’à Péking. Le courage du fervent prosélvte n’en fut pas ébranlé. 11 considéra, au contraire, comme un gain les sup- plices qu’on lui destinait dans une ville de la Cochin- chine, et vit sans pâlir tout 1’appareil de la mort qu’on étala sous ses yeux ; mais la Providence, qui le réservait à de plus longs combats, le retira de ce danger, et le fit arriver à Manille. La tranquillité dont Grégoire Lopez jouil dans la colonie espagnole le mit en état non-seulement d’ap- profondir les vérités de la religion, mais d’apprendro les lettres divines et humaines, d’étudier le latin, de se familiariser même avec la langue espagnole. Les Dominicains du collégc de Sainl-Thomas lui en iaci- iitèrent les moyens et lui enseignèrent toutce qui étad à sa portée. On convient qu’il ne devint pas un sa-
  • LHS DOMIMCAINS 24 vant de premier ordre; mais sa vertu était grande; car il fil des progrès merveilleux dans les sciences des saints. II conçut dès lors le dessein d’embrasser l’état religieux, ce qu’aucun autre Chinois n’avait encore fait? aspirant au sacerdoce, afin de pouvoir travaillor avec plus de succès à la conversion de ses compa¬ triotas. 11 avait un attrait particulier pour Pordre do Saint-Dominique; et, malgré les longues épreuves auxquelles il fut soumis, il persista toujours dans cette résolution. Un jour le P. Gonçalez, provincial des Dominicains dans les Philippines, voulant envoyer des secours aux missionnaires qui avaient continué, nonobstant la pcr- sécution , de. travailler en Chine , Grégoire Lopez of- frilde porter cet argent; et, bien qu’obligcde 1'aire un voyage de plus de quinze journées, au milieu de perils de tout genre, il s’acquitta de sa mission avcc une admirable intrépidité. Son arrivée fut une grande consolation pour le P. Garcia, Dominicain espagnol, qui, au plus fort de la persécution et, pour ainsi dire, en présence móme des bourreaux, n’avait pas cessé de remplir avec un courage invincible lous les de¬ voirs du saint ministère pour gagner des âmes à Jésus-Chrisl. Lopez trouva à Ting-Tcheou , dans la province du Fo-Kien, cet liomme apostolique, qui à la vue du fervent prosélyte pouvait dire à ses néo- phytes, commo saint Paul aux chrétiens de 1’Église de Corinthe (1) : « Je suis rempli de consolation et je « surabonde do joie au milieu ide mes tribulations. (1) « Repletus sum consolatione, superabundo gáudio in omni tribu- latione nostra. « Nam et cum venissemus in Macedonian!, nullam requiem habuit
  • 25 EN CHINE. « Car, étant venus en Macédoine, nous n avous eu « aucune relâclie selon la chair ; nous avons toujours “ eu àsouffrir; toujours combats au dehors etfrayeuis • au dedans. « Mais Dieu, qui console les humbles, nous a con- « solés par 1’arrivée de Titc. » En effet, si le missionnaire dominicain se trou- vait parmi les Chinois dans la même situation que saint Paul dans la Macédoine, Parrivée de Grégoire Lopez dut étre pour lui ce qu’avait été cello de l'ite pour le grand apòtre. Brídant du même zèle pour I’a- postolat, il ful heureux. de partager ses dangers el ses fatigues. II se chargea volontiers de l’instruction des enfants, des catéchumènes et des néophytes. Comine sa qualité et son habit de Chinois lui per- mettaient plus aisément de se montrer partout, il faisait avec dévouement lous les voyages qu’on ju- geait nécessaires pour le bien de la mission. Il pro- fita de ses nombreuses courses pour recueillir, parmi ses compatriotes, des aumônes assez considérables, atin que le P. Garcia pút bàtir un hospice et une pe¬ tite église à Ting-Tcheou. Lopez contribua encore d’une autre manière à cette bonne oeuvre; car on le vit portant lui-même le bois, les pierres, le sable, le ciment et mettant la main à la construction. Ce tut principalement par ses soins que cette maison de prière tut élevée à la gloire du vrai Dieu, au milieu d’une population d’infidèles. « caro nostra, sed oinnum tribulationem passi sumus : foris pugna?, « intus timores. « Sed qui consolatur humiles, consolatus est nos Deus in adventu " Titi. » H Cor., ch. VII,v. 4, 5, c.
  • 2
  • EN CHINE. •27 vivre au milieu des intrigues, avaient vu leur in¬ fluence détruite par 1’avènement des Tartares-Mant- chous. Les conquérants de 1’Empire, pleins de roé- prispour ces intrigants abjects et dégradés, avaienl eu soin de les écarter des affaires et de les astreindre à leurs humiliantes fonctions. Ils avaient paru s’y ré- signer. Mais leurs habitudes de domination repri- rent bientôt le dessus , et, mettanl à profit les fai- blesses de lout genre qui signalèrent la fin du règne de Chun-Tché, ils avaient insensiblement reconquis leur puissance traditionnelle. Le chef do cette ignoble et dangereuse caste s’était rendu coupable de tanl do crimes que 1’opinion publique se souleva contre lui et demanda vengeance à grands cris aussitòt après la mort du malheureux Chun-Tché. Les régents trou- vèrent 1’occasion des plus favorables pour mettre leur projet à exécution. Ils firent instruire le procès du chef des cunuques, qui fut condamné à mort et exécuté aux applaudissements de Péking tout entier. Le jour môme oil il fut conduit au supplice, des milliers d’eu- nuques furent chassés du palais et renvoyés dans leurs families; puis le conseil de régence fit graver stir une plaque de fer, du poids de plus de mille livres, uno loi en vertu de laquelle la nation mantchouc s’engage à ne plus élever d’eunuques aux emplois et aux dignitcs (1). Cette loi existe encore aujourd’lnii, et les empereurs successeurs de Chun-Tché lui doi- vcnt peut-ôtre d’avoireu pour laplupartdes règnes longs, paisibles et glòrieux. Les quatre régents do PEmpire, après avoir mis ordre aux affaires intérieures du palais par 1’expul- (l) Do Mailla, Histoire generate
  • 28 LES DOMINICAINS sion des eunuques, songèrent à dormer la paix uu.v provinces inaritimes, perpéluellernent allaquéeset dé- solées par un fameux pirate, qui ne visait à rien „ moins qu’à renverser la dynastie. Déjà, sous le dernier empereur de la dynastie des Ming, les còles de la Chine avaient élé infestées par des pirates qui, se succédant de père en ills, avaient fini par devenir une puissance redoutablo, ri vale méme du pouvoir imperial. Un jeune Chinuis de la province de fo-Kien, issu d’une fainille pau- vre, quitta son pays natal pour fuir l’indigence, et se rendit à Macao dans l’espoir de faire fortune au service des étrangers dont il avait entendu vanter les richesses. Tching-che-Long était le nom de cetaven- lurier fokinois. Peu de temps après son arrivée à Macao, ayant manifesté le désir d’embrasser la reli¬ gion chrétienne, il se fit instruire et reçut le baptéme. Un riche Portugais, qui avait vouluêlreson parrain, s’affectionna si vivement à son pupille chinois qu’il le fit héritier de sa fortune. Tching-che-Long, qui avait le gout des enlreprises, se lança dans le com¬ merce, et bienlôt ilfutl’undes plus célèbres etdes plus riches négociants de l’lndo-Chine. Il eut denom- breux navires, et son ambition augmentait loujours avec ses richesses. Il devint un des hommes les plus considérables de l’Empire. L’opulence donne quel- quefois des amis, mais plus souvent des envieux. On accusa le riche marchand de Macao auprcs de I’empereur Tchong-Tching comme ennemi du gou- vernemenl e! chef d’une formidable conspiration. A cette époque 1 Empire était en proie à ces terribles commotions intestines qui finirent par amenerla chute
  • 29 KN CHINE. fie la dynastie. L’empereur alors régnant, au lieu de sévir con ire le puissant et dangereux marchand qu’on Ini signalail, crut plus prudent de se l’attacher et de metlre à profit son influence el ses richesses. 11 le créa grand amiral des forces maritimes du Céleste Empire. Tching-che-Long, reconnaissant de cette favour ira- périale, chércha à la faire lourner au profit de celui qui la lui avail accordée; il rassembla ses forces et marcha à la délivrance de l’empereur, assiégé dans Péking par les armées révolutionnaires ; mais il était trop lard. Nous avons vaconté dans le volume pré- cédent la chute de la dynastie et l’invasion des Tar- tares-Mantchous. Le grand amiral, voyant que tout était consommé et qu’il ne pouvait plus rien pour son bienfaiteur et maltre, travailla dès lors pour son propre compie et essaya de se frayer sa route au mi¬ lieu del’anarchie qui bouleversait Pempire. Tching-che-Long avait un fils plein de valeur, ai- mant comme lui les aventures etbien propre à seconder ses projets d’ainbition : il portable nomdeKouo-Tchin, dont les Portugais ont fait Coxinga, d’après la pro- nonciation cantonnaise. 11s s’attachèrent l’un et 1’autre aux princes de la dynastie des Ming, qui avaient fait reconnailre leur autorité dans les provinces méridio- nales. Mais ce parti, trop faiblepour reconquérir I’em- pire, ne tarda pas à sedissiper. Le grand amiral et son fils continuèrent. seuls la guerre maritime contre les forces navales du nouvel empire. Ils parurent si re- doutables auxlartares que ceux-ci, désespérantde les vaincre à force ouverte, essayèrent de les soumettre parPappàl des richesses et des honneurs. Kouo-l chin
  • 30 LES DOMINICAWS demeura inébranlable; mais son père, déjà fatiguépar cette vie si pleine de hasards et de périls, se laissa sé- duire et se rendit à Péking pour faire sa soumission * aux conquérants fartares. L’empereur Chun-Tché le fit combler de biens et d’honneurs, espérant par là engager le ills à imiter la conduite du père. Cette attente ne se réalisa pas. Kouo-Tchin non devint, au contraire, que plus violent dans ses hostilités; ses ílottes nombreuses portèrent partout, sur les còtes, la désolation et la mort. L’empereur tartare, désespérant dès lors d’attirer à lui le fils par les bons traitemenls dont il enlourait le père, changeade politique, fit dégrader Tching-che- Long de tous les titl es dont il 1’avait décoré, lui sup- prima ses appointements, et le réduisil à une affreuse pauvreté. On vit alors cet homme, qui s’étail élevé si haut, retomber tout à coup à son point de départ. Du¬ rant ses jours de grandeur et de prospérité, Tcliing- cbc-Long avait un peu perdu de vue son baptême et oublié ses devoirs de chrétien ; 1’infortune vint heu- reuseraent réveiller ses sentiments do foi, el, au mi¬ lieu de sa détresse, il eut la consolation de retrouver dans les inissionnaires de Péking des pères charitables et affectueux qui s’empressèrent do donner à son corps le pain de chaque jour, en même temps qu’ils forti- fiaient son âme par les secours de la religion. Ce ren- versement de fortune fui ainsi pour cet homme une source de bénédictions; car Dieu lui accorda la grace de se relremper dans la foi, pour supporter en bon chrétien la pauvreté, 1 exil, la prison et enfin une mort violente, qui mif un terme aux prospérités
  • KN CHINE. 31 et ;iux malheurs de cette vie si aventureuse (1). Kouo-Tchin jura de venger la mort de son père. Jusque-là il s’était contenté d’exercer sa domination sui'Iesmers; mais, ayanldéclaréàla puissance tartarc tme guerre implacable, il réunit toules ses forces, et> remontant le (louve Bleu , il alia mettre le siége devant Nanking. La ville ayantélé vigoureusemenl défenduepar les Tartares, il fut forcéde lever le siége et de reprendre la mer, ou ses succès élaient plus assurés. Ou rapporle qu’unjour, aprèsavoir batlula flotte impóriale, il s’em- parade trois mille Tartares, leur íit couper le nez et les renvoya à Peking dans cet affreux état. Le spec¬ tacle de ces malheureux n’ayant pas plu à 1’empe- reur, il les fit tous mettre à mort, sous prétextequ’ils auraient dú se faire tuer plutôt que de subir un op- probrequi retombait sur la nation. Les conquérants de la Chine ne pouvaient se ré- signer à abdiquer Pempire des mcrs, à le laisser entre les mains d’un pirate audacieux, qui narguait insolem - ment leur puissance el menaçait de fonder à Formose un empire capable de ruiner le commerce chinois. Après la mort derempercur Chun-Tché, les qualre regents voulurenl en finir à lout prix avec les brigan¬ dages de Kouo-Tchin. Convaincus qu’il leur serait im¬ possible de lulter sur mer conlre les flottes nombrcusos des pirates, ils s’arrôtèrent à une détermination bardie, presque sauvage, et qui allait Inettre à 1’épreuve Po- béissance des Chinois. lis publièrent un édil par le- quel il était enjoint à toules les populations des pro¬ to D’Orléans, Histoire des deu* conquérants de la Chine, p. 9«-
  • 32 LES D0M1NICAINS vincesmarilimes fie se relirer dans les terres, trois ou quatre lieues loin de la mer, et de détruire en fuyant les villages et les moissons, afin de laisser cotnine un' immense désert entre les pirates et le Céleste Empire. Ces ruines, amoncelées tout le long de la còte, allaienl ôtre comme une nouvello grande muraille opposée aux barbares de la mer. Cette mesure, toute pleine d’audace qu’elle était, eu tun plein succès. Les régents furent obéis; et 1’on vit ces populations cbinoises si cupides, si fortement attachées à leur propriété abattre leurs habitations, ravager lescampagnes avecunesur- prenante abnégation et ne laisser aux dépréda- tions du forban Kouo-Tchin qu’un sol dépouillé et une vaste solitude. Cet exemple mémorablo peut faire présumer de quoi seraient capables les Chinois si un jour ils avaient à s’opposer aux invasions d’un puissant ennemi. S’ils avaient bien la conscience de la force indomptablo qui réside dans l’immense étendue de leur territoire et dans leur innombrable population, ils ne redoute- raient pas assurément un coup de main de 1’élranger. Lorsque Ton a pour soi le nombre et l’espace et qu’on est bien déterminé à se servir de ces deux forces avec énergie, il y a moyen encore, sans doute, de paralyser la savante stratégie et les machines foudroyanles d’un injuste agresseur. Dans le plan de destruction qui fut commandé aux Chinois par les régents de 1’empire, lesmissions durent se résigner à des pertes considérables. Toutes les eha- pelles bàlies sur les còtes des provinces maritimes fu¬ rent renversées, et les néophytes contraints comme les nutres de s’en aller chercher un asile dans l’intérieur
  • 33 EN CHINE. des lerres. Afin de ne laisser aucune ressource aux pnales, aucun refuge, aucune lie habitée ou ils pus- sent trouver des subsistances, les régents avaienl dé- crélé la destruction de Macao; et l’ordre étail déjà donné d’en chasserles Portugais. LeP. Adam Schall, tfui jouissait encore à Péking d’un puissant crédit el dont on n’avait pas oublié les longs services, alia trouver les régents et intercédaen faveur de la colonie portugaise. II rappela les secours que ces étrangers avaient fournis à l’Empire, dans les temps passes, contre un pirate fameux quidésolait les còtes, et com- bienils pouvaientôtre encore utiles dans les difíicullés présentes. Le commerce, d’ailleurs, se priverait de giands avantages par I’expulsion de ces marchands, qui laisaient passer dans le Céleste Empire les produits el les richesses del’occident. Les régents, s’étanl laissé persuader par cesconsidérations, firent grâceà Macao et révoquèrent l’ordre d’en chasser les Portugais. Ce fut là un service signalé que le P. Scliall rendit non-seulement à la colonie portugaise et au commerce européen, mais encore el surtout aux missions de la Chine. La suppression do Macao eftt été, il est facile de le comprendre, un coup fatal porté à la propaga¬ tion de la foi dans ces contrées lointaines. II fallait aux missionnaires, aux portes du vaste empire qu’ils évan- gélisaient, un point tranquille etindépendant, qui pCtt assurer la régularité de leurs relations avec l’Europe, douner asilo à leurs procureurs el leur offrir à eux- mômes, en casde persécution, une retraite temporaire en attendant des jours meilleurs. La disparition de cette petite colonie européenne les isolait compléte- ment au fond de l’Asie, et les laissait, sans protection T. III.
  • LES DOMIMCAINS 34 et sans secours, à la merci de leurs ennemis. Adam Schall, enprotégeanl Macao, sauva done 1’avenirdes missions, et e’est par oú Unit le crédit de cet illustre et zélé missionnaire; car péu de temps après il fut lui-même la victime d’une sahglanle persécution. VI. Après la raort de 1’empereur Chun-Tché, il était facile de prévoir que la religion ne tarderait pas à avoir de rudes épreuves à traverser. On savait que les quatro régents lui étaiont hostiles et qu’ils n’ai- maient pas les missionnaires. Gependant ils atten- dirent avant de faire éclater ouvertemen t leur raau- vais vouloir; on se souvint encore quelque temps des services rendus par le P. Schall et de I’affectionque l’empereur lui ávaittémoignée. On eulmême lebon gofi t delui conférer solennellement le titrede Précepteur du jeune Prince qui était appeló à gouverner 1’Empire. Quoique rien ne fill changé en apparence, on sentait pourtant que 1’atmosphère était chargéeetquelatem- pôte ne pouvait manquer d’éclater. En 1664, un astronome mahométan nommé Yang- Kouang-Sien présenta aux régents un mémoire et un acte d’accusation remplis de blasphèmes contre le christianisme et de calomnies contre les mission¬ naires. Cette violente dénonciation se fit avec d’au- tanl plus de hardiesse qu’Adam Schall était hors d’etat de se défendre, une paralysie soudaine lui uyanl òté I’usage do la langueetdes mains. II n’était
  • EN CHINE. 35 pas malaisé d’obtenir la condemnation d’un homme qui ne pouvait ni parler ni écrire. Le délateur accu- sait les missionnaires de fausse doctrine, d’ignorance Gn fait d’astronomiB et de conspiration contre 1’État; d’étre venus apporterdans le royaume des Fleurs l’es- prit de révolteet de faction, en se servant pour séduire les Chinois du prétexte de les instruire de leur reli¬ gion. 11 disait que les temples oil ils s’assemblaient avec ceux qu’ils avaient gagnés à leur loi étaient autant de refuges oú ils prenaient des mesures pour se défendre dans le cas oil l’on voudrait lesattaquer : que, pour mieux distinguer ceux de leurs prosélytes sur lesquels ils pouvaient compter, ils leur donnaienl de petites piècesde cnivre (des médailles) sur lesquelles on voyait des figures d’hommes et de femmes, dont l’explication était réservée à ceux de leur secte. Yang-Kouang-Sien terminait son mémoire par un tableau si horrible de la religion que les régents se hàtèrent de la proscrire et de défendre, sous les peiues les plus sóvères, à tout sujet del’Empire de lasuivre. II était enjoint à ceux qui favaient embrassée de Pabandonner sans délai, et pour récompenser le zèle de l’accusateur on le nomma, à la place d’Adam Schall, président du Bureau des Mathématiques et de la littérature céleste (1). Cette violente porsécution ne fut pas circonscrite dans Penceinte de la capitale. Les vice-rois de toules les provinces del’Empire eurentordre de s’emparer de tous les prédicateurs del’Evangile, et de lesfairecon- (1) De Mailla, Ihstoire generate de la Chine, t. XI, p. 74. Lo Comte, Mèmoires de la Chine, t. II, p. 188. D’Orléans, JUstoire des deux conqué- rants de la Chine, p. 140. 3.
  • I.F.S D0M1NICA1NS 3G íluire à Peking pour y être jugés. Le tribunal des crimes élait chargé de les examiner rigoureusemonl, et do staluer conjointement avec le tribunal des rites sur la peine qu’on leur infligerait. Tous les mission- naires furent done arrêtés sur toute la surface de l’Empire; on les chargea de chaínes; on les jeta dans descachots; puis les satellites des mandarins, enva- hissant leurs demeures, les saccagèrent de fond en comble, brúlèrent leurs livres, leurs ornements sacrés, toutee qui portait quelque caractère de religion. Tous les tribunaux de Péking furent longtemps occupés duprocès des chrétiens et des missionnaires. Le P. Adam Schall, en sa qualité de chef des prosé- lytes et de docteur de la loi chrétienne, futjugé avec le plus grand appareil. C’élait un touchant spectacle de voir le P. Schall, ce vénérablo vieillard, àgé de soixante-quinze ans, peu auparavant 1’oracle de la cour et 1’ami de 1’empereur, àgenoux comme un cri¬ minei, succonibant sous le poids des années et de ses infirmilós et réduità ne pouvoir prononcer une seule parole pour sa justification. Le P. Verbiest se chargea de sa défense dans 1’es- poir d’attirer sur sa tête tout 1’orage. 11 parla d’une manière si noble et si généreuse que les juges eux- mêmes ne purent s’empôcher d’applaudir à son hé- roíque charité et que le calomniateur allait être con- fondu si la résolution n’eút pas été prise d’avance d’exterminer le christianisme. Les missionnaires furent chargés de neuf lourdes chaines et trainés aux prisons des tribunaux, chacun sous la garde de dix satellites. Perpétuellement entourés d’uno vile solda- tesque qui les abreuvait d’outrages, con trai nts par le
  • EN CHINE. a" poicls do lours chaines, dont les extrémités étaient at- tachées àun trone, de se tenir presque toujonrs cou- chés, ils eurent beaucoup à souffrir dans les cachols immondes ou on les avait entassés. On les en arrachait souvent pour les conduire au milieu d’un horrible appareil, devant le tribunal des rites. Cefut dans une de ces comparutions que le P. Coronatus, de 1’ordre de Saint-Dominique, rencontra les PP. SchalletVer- biest à 1’entrée du tribunal. A peine le Dominicain eul- il reconnu les Jésuites chargés de fers qu’il se pros- terna à leurs pieds et baisa avec vénération les chaines qu’ils portaient si dignemenl pour confesser le nom de Jésus-Christ. Enfin, le 4 janvier 1665, les mission- naires furent déclarés coupables; et la religion chré- tienne fut proscrite commo fausse et pernicieuse à 1’Empire. Ce fut le tribunal des rites qui prononça la sen¬ tence de culpabilité; mais c’était le tribunal des crimes qui devait déterminer le genre de supplice que les condamnés auraiont à subir. Les missionnaires furent done conduits à ce dernier tribunal, et là re- commencèrent les interrogatoires avec lesaffreux trai- toments dont ils sont toujours accompagnés. Le P. Schall étail toujours le principal objet de la haine des accusateurs et des juges. Ce vénérable apôtre, atteint de paralysie, comme nous 1’avons déjà dit, était incapable de prononcer une seule parolo. Mais la Providence lui avait donné dans son compagnon de captivilé, le P. Verbiest, un éloquent défensour. Ce fut un spectacle digne d’admiration que de voir ce gé- néreux confesseur de la foi faisant relentir sa parole avec le bruit de ses chaines pour défendre son anu
  • 38 LKS D0MINICA1NS et pour démontrer la sainteté de la loi chrétienne. Le tribunal des crimes était, sans doute, peu habitué à cette éloquence si pathétique, si courageuse, si pleine d’abnégation. Mais les juges avaient trop de haine dans le coeur, ils élaient trop dominés par leurpassion pour se laisser convaincre. Le lo avril 1665, les mission- naires furent condamnés à ôtro battus de verges, puis envoyés en exil aufond de la Tartarie. Adam Schall, comme chef d’unesecte qui prêchait la rébellion, fut condamné à être étrangló. Mais cette peine ayant paru trop légère, les deux tribunaux des rites et des crimes s’assemblèrent çle nouveau et le condamnèrent àòtre misen millepieces. Cette peine est lapluscruello et la plus infamante. Le corps du condamné est coupé par morceaux en commençant par les extrémitós, et après chaque amputation on élanche le sang avec de la chaux vive et un ferbrulant. Cette cruelle sentence fut ensuite présentée aux regents pour ôtre conGnnée et mise àexécution. Les Annales de la Chine (1) rapportent que le 16 avril, le jour mèmo oix les quatre régentsde 1’Em- pire allaient confirmer la sentence portée parles deux coins souveraines, de violentes secousses do tremble- mentde terre jetèrent Péking dans la consternation. La population, en proie à la terreur, se précipitail dans les rues et sur les places publiques en poussant des lamentations. A chaque nouvelle secousse les cris redoublaient d’unemauièredéchirante. Les régentsde 1’Empire furent eux-mêmes telloment saisis d’effroi qu’ils n’oseront prononcer leurarrôtcontrele P. Schall. (1) De Mailla, llistoire generate de la Chine, t. XI, p. 88. Le Comte," Memoires de la Chine, t. II, p- 190-
  • •SN CHINK. 39 Un tremblemeut deterre est toujours jiour les Chi- nois un sujetde grande épouvante. On est convaincu que le ciei irriló se dispose à chàtier la terre et lui prepare une effroyable extermination. Alors lepeuple jjousse des cris, se précipite dans les pagodes, organise des processions expialoires, adresse au ciei des prières et des supplications pour fléchir sa colère. II est d u- sage en pareille circonstance que le gouvernement se signale par de grands acles de clémence, aíin de conjurer les malheurs qui menacent la nation. C est ce qui eut lieu en 166a. Les prisons furent ouvertes parordre des régents, et les condamnés renvoyés dans leurs families. Les missionnaires furent done mis en liberté et on les fit conduire à Canton, avec ordre aux mandarins de cette ville de les surveiller et de les garder étroitement. Panni les missionnaires exilés on comptait troisDominicains, un Franciscain et vingtet un Jésuites. Les régents avaient jugé à propos d en garder quatro à Peking, à cause des services qu ils pouvaient rendre au gouvernement. Ferdinand Ver- biest élait de ce nombre... Le P. Schall fut seul ex- cepté dans çette amnistie générale. Cependant les secousses se renouvelèrent avec en¬ core plus de violence; et un incendie, qui éclqta tout à coup, consuma une partie du palais imperial. Au mi¬ lieu de la consternation générale, on n’osa pas exécuter la sentence portóe contre Adam Sçball. L ordre fut en¬ core suspendu sur les représenta lions d e So n y, présiden t du tribunal de la régence. Sony convoqua ses collogues et leur dit quo les honneurs dont Tang-Jo-W ang (1 (1) Nom chinois du P. Schall
  • to LKS DOMINICA INS avaitété comblé par Pempereur Chun-Tché devaient êlre un motif de ne rien précipiter; qu’il craignait qu’unjourlejeuneempereur,devenu majeuretgouver- nant I’Empire par lui-môme, neleur demandâtcompfe de leur conduite à 1’égard d’un homme que son père avait aimé et protégé. En conséquence il leur conseilla, pour se mettre à l’abri de loute recherche, d’obtenir une décision de 1’impératrice mère, afin que sa signature les disculpât, si jamais ilsétaientinquiétés àcesujet. Sony avait imaginócetexpédient poursauver Adam Schall; les trois régents ses collègues suivirenl son avis. Leconseil de régencese renditdonc solennellemcnt chez rimpératrice mère et présenta à sa sanction la sentence qui condamnait Tang-Jo-Wang à étre coupé en mille morceaux. L’impératrice mère, saisie d’indi- gnationà lavue d’une pareillesentence, lajota à terre, lafoulaà ses piedset demanda aux régents s’ilsavaient déjà oublié Testime et la considération que son fils avait eues pour un homme qu’ils auraient díi respec¬ ter, au lieu de le traiter en criminei... Elle ordonna qu’il fút mis immédiatement en liberté (1). Adam Schall fut ramené dans sa maison, ou 1’atten- daient quelques chrétiens dévoués, qui 1’accueillirent avec des larmes dejoie. Ce vénérable confesseur de la foi, flétri on apparence par une sentence ignomi- niouso qui 11’était point encore révoquée, mais tout resplendissant do gloiro aux yeux de la foi pour avoir dótendu aux dépens de sa vie I’honneur de la reli¬ gion, mourut peu de temps aprèsusé par les longs tra- (1) DeMailla, Histoire generate de la Chine, p. 102.
  • EN CHINE. U vauxd’une carrière tout apostoliqueet plus encore par les souffrances d’uuerude captivilé. Ilrenditson àme à Dieu le ISaout 1665, à l’àge de soixante-seize ans. Telle étaitla destinéedesprédicateurs del’Evangile en Chine; des humiliations, des souffrances inouies, des travaux sans fin. On leur a reproché la position bril- lantequ’ils ont quelquefoisoccupée à la courdu Filsdu Ciel; mais lagloirehumainedontle front dequelques- unsa paruun instant environné a été tôt ou tard rem- placéeparunecouronned’épines. llest écrit quelesdis- ciples nesontpas au-dessusdu maitre. Aussi les apôlres de Jésus-Christ, après quelques heures de triomphe à Jérusalem, sont assurés de gravir un jour la voie dou- loureuse du calvaire. VII. Le commencement de 1’année 1666 fut marqué par la mort de Sony, le plus âgé des quatre régents de l’Empire : ce fut une époque mémorablo pour la Chine. Le jeune emperour Khang-Hi n’étail encore qu un enfant, mais un enfant d’une précocité extraor¬ dinaire : dès son bas âge il avait été élevé dans une inaison particulière avec sa mere, qui avait guidé sos premiers ans. Dès qu’il fut proclamé empereur à la mort de Chun-Tché, il allahabitor le palais impérial et voulut ôtre entouréde tous les enfantsqui avaient été les compagnons de son jeune âge. Il s’en forma une petite cour, au milieu de laquelle il préludait avec des manières étonnantes à son futur rôle de sou-
  • LKS D0MINICA1NS V2 verain. Cejeuno prince avail compris de bonne hem e cju’il devait être à Ia fois guerrier et lettré; car il au- rait à gouverner des Tartares et des Chinois. La vie qu’il menait au milieu de ses jeunes camarades était sérieuseet pleiue d’activité. On levoyait continuelle- ment occupé soit à se former auxexeroices militaires, auxquels se plaisent ies Tartares, sqit à oultiver les sciences dans Pétude desquebes consiste les plus grands mérites des Chinois. Doued’un esprit solide et plein de raison, d’une intelligence vive et pénétrante, il était en outre courageux, énergique et persévérant dans ses entreprises. Toutes ces qualités, qui semani- festaient avec éclat dans la conduita du jeune em- pereur, faisaient présager un règna de prospórité pour Pempire et de gloire pour la dynastie tartare- mantchoue. Khang-Hi n’avait que quatorze ans lorsqu’on vint lui annoncer la rnort de Sony, le premier des quatre régents. Il convoqueaussitòt leconseil derégence, les cours souveraines et les grandsdignitaires de 1’Empire. Ce jeuno prince se préçente avec une noble assurance au milieu de cette imposante assemblée; et, après un instant de profond et religieux silence, il déclare que le conseil de régence n’exjsle plus et que dès co mo¬ ment il prend lui-même les rànes du gouvernement. C’était, avons-nous dit, au commencement de Pan- uée 1666.... Vers la mémeépoque, età Patitre extré- mitédu monde, vonait aussi do mourir un puissant mi¬ nistre qui avail gouvernó un grand royaurne durant la minorité du prince héritier. On rapporte qu’aussitôt après la mort de Mazariu on vint demander à Louis XIV qui allaitgouverner la France... « C’est moi, » ré-
  • EN CHINE'. 43 pond le jeune roi.Ainsi à 1’Orient et à 1’Occident, au sein de deux civilisations bien différentes, on voyait s’inaugurerdansles mêmes circonstanceset à la même ópoque les deux plus grands règnes qui aient illustré l’Empire chinois el la Monarchie française. Louis XIV et Khang-Hi eurent dans leur long règno des analogies bien remarquables; il serait curieux de faire le parallèle de ces deux grands souverains qui ont brillédun si vif éclat au milieu de leurs peuples. L’un et 1’autre, parvenus au pouvoir au milieu des guerres et des discordes civiles, ils ont dú d’abord dans les premières années de leur règne pacifier 1’em- pire, et se rendre redoutables aux puissances étran- gères. Puis, après de longues luttes soutenues avec un grand génie et un courage indomptable , on vit Louis XIV et Khang-Hi, victorieux au dedans et au dehors, devenir l’un et 1’autre comme un centre au- tour duquel se groqpèrent toutes les glojres et toutes les illustrations de leur siècle. « Quoiqu il n’efit encore que quinze ans, disent « les Annales de la Chine, Khang-IIi gouvernait avec « une sagesse et une application qui faisaient l’ad- « miration de sessujets; soigneux d’éviter les fautes „ ordinaires à la jeunesse, il n’etait attentif qu’à se « faire aimer de ses peuples.... Les progrès qu’il fit « dans la tactique militairo et dans les lettres le « mirent au-dessus des plus habiles dans I uno et « I’autre carrière... (I)» A peine eut-il pris les rônes du gouvernement qu’il prouva que pour êtro digne de rcgner un prince n a pas toujours besoin du secours de Pexpérience et des années. On raconte de lui, dès (I) DeMailla, llistoire generate de la Chine, t. XI. P- *25-
  • LliS D0M1N1CAINS Vi cel àge, des íaits que 1’histoire a jugés dignes d’être conservés. Un jour Khang-Hi, passant auprès d’une sépulture qu’il trouvadansun état peu convenable, s’inforraa do qui elle était. Les courtisans qui 1’accompagnaient lui répondirent que c’était lo tombeau de Tchoung- Tching, dernier empereurde la dynastie des Ming. A ces mots , le jeune souverain tartare est subitement saisi d’une profonde émotion;il se jetteà genoux, et, frappant la terre du front en signe de respect, il pro- nonça ces paroles entrecoupées par des sanglots : « O « Tchoung-Tching! pardonne-moi tesmalheurs; tu sais « que jo n’ai pu en être la cause. Ce sont tes sujeis « qui t’ont trahi, et les iniquités de tes ministres qui « ontobligétes serviteurs à nous appeler à leur se- « cours... » Ce prince généreux fit ensuitebròler des parfums sur cetlo sépulture abandonnée; il donna des ordres pour qu’on y élevâl aussitôt un beau mau- solée, et assigna des sommes nécessaires afin que tous les ans on pflt faire les sacrifices solennels au dernier représentatil de la monarchie chinoise (1). L’empereur Khang-Hi se fit surtout remarquor dans sa jeunesse par un sincère amour de ses sujets et un profond sentiment do justice. II n’hésitait jamais lors- qu'il rencontrait des innocents à protéger ou des man¬ darins prévaricateurs à punir. Étant un jour à la chasse, cédivertissement favori desTartares, il s’écarla un instant des gens de sa suite el rencontra dans un sentier isolé un vieillardpleurantamèrementet parais- sant plongé dahs une affliction profonde. Lo jeune em- (l)D’Orléans, Histoire des dciix conquérants tartares, p. 148.
  • F.N CHINE. 45 pereur descend de cheval, s’approche decet infortuné et, sans se faire connaitre, lui demande ce qui fait le sujetdesa douleur.—Ah! maitre, répondlevieillard, à quoi bon voas entrelenir de mon infortune ? vous ne pourriez apporter de remède à mon malheur. — Ayez confiance, vénérable vieillard, peut-ótre vous serai-je de quelque secours; racontez-moi le sujetlle votre affliction. — Puisque votre bon coeur vous porte à connaitre ma misère, je vais vous la dire, maitre : j’avais une petite propriété dans le voisinage d’une residence impériale; le gouverneur de cette résidence impériale, trouvant mon bien à sa convenance, s’en est emparé et m’a réduit à mendier ma nourriture le long des chemins. J’avais un ills qui pouvait être un soutien à ma vieillesse; le gouverneur me l’a pris aussi pour en faire son esclave. Yoilà, maitre , le sujet de mes larmes.... Le jeune empereur Khang-Hi prit les deux mains de cet infortuné et lui dit : Galmez votre douleur, vénérable vieillard. Cette résidence impé- rialo est-ello très-éloignée d’ici? — Cinq li, maitre, répondit le vieillard. — Hé bien, allons ensemble exhorter ce gouverneur et le prier de vous rendre votre íils et votre bien. — Ah! maitre, s’écria le vieillard avec 1’accent du désespoir, ne vous ai-je pasdit que ce méchant homme est gouverneur d’une résidence im¬ périale? II ne serait prudent ni pour vous ni pour moi de 1’allér trouver. Nous ne recevrions de lui que des insultes et de mauvais traitements. — Ayez bon courage, reprit 1’empereur, je suis détorminé à faire cette démarche, etj’espere qu’elle aura un bon résul- lat.... Le vieillard voyait britler sur le front do co jeune
  • LES UOMINICAINS 46 inconnu tant de franchise et de noblesse qu’il prit coníiancectdit qu’il étaitprêtà 1’accompagnerjusqu’à larésidenceimpériale. —Maítre, ajouta-t-il, je retarde- rai, sans doute, votre marche, car je suis vieux et mes jambes ne pourront suivre le pas de votre cheval. — C’est vrai, dit Khang-Hi, vous étes parvenu à une véfiérable vieillesse; mais je suis jeune et fort, et je marcherai volontiers pendant que vous monterez mon cheval. Le vieillard ne pouvant se résigner à tant de bonté, Khang-Hi eut recours à Pexpédient de le prendre en croupe derriere lui... Ils commençaient a chevaucher en cet état, lorsque arrivèrent quelques mandarins du cortege impérial. Le prince leur avant adressé quelques paroles en tartare, ils s’é!oignèrent aussitòt, non sans tourner quelquefois la tôte pour admirer la surprenante allure de leur jeune empereur. Khang-Hi ne fut pas plus tòt arrivé à la résidence impériale qu’il demanda le gouverneur. Celui-ci fut saisi d’élonheraent et tomba subitement à genoux, lorsque le prince, en 1’abordant, se dépouiila de son habit de chasse et fit voir le dragon impéria' qu’il por- tait brodé sur sa poitrine.. A cette vue le vieillard tout tremblant se précipita aux pieds do son protecteur, qui s’empressait de le relover avec affabilité, lorsque les princes du sang et les grauds dignitaires qui sui- vaient 1’empereur à la chasse débouchòrent tout à coup d’une vallóe et vinrent se ranger eu cercle au- tour de leur maítre. Ce fut au milieu de cette nom- brouso et brillanle assemblée que le jeune Khang-líi voulut punir avec éclat ce mandarin prévaricateur. Après lui avoir adressé de sanglants reproches, il lui fit sur-le-champ trancher la téte. Puis, s’adressant
  • EN CHINE. 47 auvieillard, qui était comme pétrifié par lout ce qu’il venail de voir : — Yénérable vieillard, lui dit-il, je vous rends le fils et les biens qu’on vous avait ravis. Dès ce moment je vous instilue gouverneur de cetle résidence impériale; m'ais prenez gárde que, la for¬ tune venant à changer vos moeurs et vos sentiments, un autre ne profite un jour de vos injustices. Tel était le jeune empereur qui venait do prendre si résolíiment les rênes du gouvernement et qui ne devait pas tarder à entourer de son estime et de sa protection les prédicateurs de 1’Évangiledans l’Empire chinois.
  • CHAPITRE 11 I. Conference entre les missionnaires exilés à Canton. — Le P. Navar- rette. — Ses travaux. — Son depart pour Rome. — II provoque une nouvelle decision surles rites. — II. Persecution.— Zéle et dévoue- ment de Lopez. — Erreurs du calendrier chinois. — Les mission- nairas rappelés pour le corriger. — Triomphe du P. Verbiest. —II est nommó president du bureau astronomique.— III. Rappel de tous las missionnaires. — Rehabilitation du P. Schall.—Rapports du P. Ver- biast avec Tempereur.— Leurs travaux scientiflques. — Diplôme de noblesse accordé au P. Verbiest. — IV. Tremblement de terre. — Grande revolte du general Ou-sang-Koui. — Sa proclamation.— V. La Chine est en feu. — Le Ills de Ou-Sang-Koui étranglé á Peking — Victoiras des Tartaras. — Fonderie de canons par le P. Verbiest. — L’insurreetion est vaincue. — VI. Grands voyages de 1'ompereur en Tartaric. — II est accompagnó par le P. Verbiest. — Zèle de ce mis- sionnaire pour la propagation de la foi. .... La persécution soulevée par rastronome Yang- Kouang-Sien, durant la minorité de 1’empereur Khang-Hi, avaitprivél’Églisede Chine de ses pasteurs au moment même ou les néophytes poursuivis par les mandarins demandaient à ôtre consolés, encouragés, fortifiés dans la foi. A l’exception de quatre mission¬ naires qui furent reteuus à Péking, tous les autres avaient été brulalement chassés de leurs missions et envoyés en'exil à Canton. Ce n’étail pas, sans doule,
  • l’empkrecr KHANG-HI ET i.t: P. VERBIEST. i!t sans un (lessein particulier de la Providence que les ouvriers évangéiiques de tous les ordres, Jésuiles, Franciscains et Dominicains, se trouvaient réunis dans une même caplivité. Le Seigneur semblait leur avoir ménagé, au milieu des douleurs de l’exil, celte en- trevue solenuelle, afin que, rapprochés et unis par des souffrances communes, ils pussent aussi ôtre ra- menés à une même opinion et mettre un terrne aux fuuestes divisions qui avaient éclaté dans Fexercice du saint ministère. Le malbeur a toujours tanl de puissance pour rappeler les esprits et les coeurs à la concorde et à 1’harmonie! Les missionnaires réunis à Canton mirent done à profit les loisirs de leur longue caplivité pour conférer ensemble sur les intéróts de la religion en Chine, sur la manière de prêcher 1’Évangile, sur ce qu’il fallait permettre ou interdire à tous ceux qui désor- mais demanderaient le baptéme. Ces religieux élaient pour la plupart des homines uniquemenl animés par le zèle de la gloire de l)ieu et du salul des àraes, des homines prudents, múris par 1’expérience et les rudes épreuves de 1’apostolat. Habiles dans les scien¬ ces humaines et profondément versés dans les ques¬ tions les plus ardues de la théologie, il leur avait-été facile, en outre, de s’instruire dans la litlérature des Chinois, d’éludier leurs livres, de questionner les éru- dits et les lettrés de 1’Empire sur le véritable seus du culte des ancôlres. Les conférences furenl pacifiques, et, de part et d’autre, respirant la bonne foi, Ia condescendance et 1’esprit de conciliation. On régia plusieurs questions importantes sur la méthode à em¬ ployer pour propager la foi parmi les infidèles et T. III. i
  • 50 i/empkrrcr khang-hi régir les chrétientés naissaates. Maismalheureusement ces religieux si pleins de bonne volonté et animés des intentions les plus puresne surent pas s’entendre au sujet des cérémonies chinoises. Les Jésuites per- sistèrent à vouloir tolérer les rites pratiqués en 1’hon- neur de Confucius et des ancétres. Ils appuyaient leur opinion sur 1’autorité des livres chinois interprétés par les meilleurs lettrés du pays et sur les déclara- tions les plus formelles de leurs néophytes. Ils allé- guaient surtout qu’une sage tolérance de ces rites, purement civils et nullemebt superslitieux, était le moyen le plus assuré de convertir rapidement au christianisme le peuple chinois. Les Dominicains, de leur còlé, invoquaient également le lónioignage des savants et des mandarins, les aveux de leurs con- vortis pour proscrire avec sévérité ce qui était permis par les Jésuites. Ils convenaient que, par la tolérance du culte superstifieux des ancétres et de Confucius, on ouvrait assuréinenf une large porte à la conversion des Chinois, mais que ces conversions n’étaient qu’il- lusoires; qu’avec ce systèine d'accommodeinent on n’aurait jamais que des néophytes chrétiens de nom et idolàtres de fait; qu’il no valait guère la peine dé se consumer en prédications pour laisser les Chinois à peu près comine on les avait trouvés. Les missiounaires de ces deuxécoles théologiques se maintinrent obstinément dans leurs retranche- inenls, sans vouloir faire aucune concession. Le chef du parti des Dominicains était le célèbre Navarrette, Castilian d’origine. II était du nombre des vingt-huit religieux qui accompagnèrenl le P. Moralès lorsqu’il revint en Chine après avoir rempli sa double mis-
  • ET LE P. VERB1EST. 51 sinn à Rome et en Espagne. Nous avons vu quaprès une longue et périlleuse navigation cette nombreuse colonie de jeunes et ardents apòtres était enfln ar- rivée aux iles Philippines en 1648. Ges infatigables enfants de Saint-Dominique se hàtèrent, sans prendre de repos, de se disperser chez les nations infidèles, en Chine, au Japon, en Cochinchine et au Tonking, pour y annoncer les vérités éternelles de la foi chré- tienne. Le P. Navarrette, à cause de sa grande science en théologie, fut retenu à Manilla par ses supérieurs, pour être professeur au collége de Saint-Thornas. Getétablissement, déjà très-ílorissant, avait étéfondé, dès Porigine de la conquéte espagnole, dans le but de donner I’enseignement supérieur de la religion aux indigènes qu’on formai t à l’état ecclésiastique. En même temps qu il donnait ses soins à ses élèves de théologie, le P. Navarrette étudiait lui-ineme avec ardeur les sciences et la littérature du Géleste Empire. Les Chinois, que le commerce et 1’industrie attiraient en grand nombre aux iles Philippines, lui fournissaient 1’occasion de se lamiliariser en paix avec la langue, les moeurs et les pratiques de ce people, et de se préparer ainsi à 1’évangéliser un jour. Sa grande facilité et son aptitude remarquable pour les langues lui firent faire des progrès rapides dans la littérature chiuoise. II put done lire lui-même, dans lour propre texte, les philosophes et les mora- listes les plus renommés, étudier leurs opinions et se former une idée exacte de leurs systèmes. C’était le meilleur moyen de connailre le véritable sens des pra¬ tiques chinoises et de les apprócier avec équité. Plu- 4.
  • 52 I.’eMPEREUR KIlANtí-III sieiirs missionnaires jésuiles avaient, du reste, les mêmes avantages, et pouvaient ôlrejuges dans la controverse avec une égale autorité. Apròs être resté onze ans à Manille et y avoir con- sacré tout ce temps à 1’enseiguement de la théologie et à 1’étude du chinois, Navarrette se rendit à Macao, ou il prêcha avec distinction le caréme de 1(ío9. II entra ensuite dans 1’intérieur de la Chine, et comme il était dès longtemps préparé aux travaux des mis¬ sions, il se livra immédiatement avec ardeur à la propagation de la foi; il évangélisa tour a tour les provinces du Fo-Kien et du Tché-Kiang; et partout ses prédications étaient accompagnées d’éclatants succes. Vascendant de sa vertu et 1’accent persuasif de ses paroles amenèrent au christianisme un nombre con¬ siderable d’infidèles. Le P. Morales étanl mort en 1604, Navarrette lui succéda dans la charge de préfet apostolique des missions de 1’ordre de Saint-Dorai- nique en Chine. Tout ce que Navarrette put voir et entendre durant ses courses apostoliques, dans les deux provinces qu il évangélisa, ne servitqu’a le confirmer de plus en plus dans 1’opinion qu’il avail déjà adoptée contre les rites pratiqués en l’honneur de Confucius et des ancêtres. L’expérience des Chinois venaut encore à fortifier le résultat de ses étudos et de ses méditations, il devint iullexibleetne transigea suraucun point avec ses néo- phytes. Comme d’ailleurs cette sévérité ne lui avait donné aucun obstacle dans son apostolai et ne l’avait pas empêché de faire un grand nombre de prosélytes, il se croyait en mesure, dans les conférences de Can¬ ton, de réfuter victorieusement les missionnaires qui
  • ET EE !'. VERB1EST. jo vòyaient dans 1’intolérance des rites une barrière in- surmontable opposée à la propagation de la foi parmi les Chinois. Les Jésuites adraettaient tous les succès du P. Navarrette dans son apostolat, mais ils préten- daient que ces succès eussenl été encore plus grands s’il se fdt montré raoins rigide touchant des cérémo- nies qui, au fond, ne blessaient en rien la stride ortho- doxie du christianisme. Le P. Navarrette, n’entrevoyant pas de terme pro¬ chain à sa captivité; convaincu, d’ailleurs, que les missionnaires nesauraient pas profiler do leurréunion toute providentielle pour se mettre d’accord au sujet des rites chinois et que les missions, quand on pour- rait y rentrer, ne seraient désormais qu’un théâtre de querelles et de divisions entre les chrétiens, résolut d’utiliser à son point de vue, dans 1’intérét du chris¬ tianisme en Chine, un temps précieux qu’il voyaitse consumer inutilement à Canton. 11 partit done pour l’Europo, et, à l’exemple duP. Moralès, son prédéces- seur, il se rendit à Rome dans le but de renseigner complétement le saint-siége sur la controverse qui di- visait les missionnaires de la Chine. On n’a pas oublié qu’il y avait eu déjà deux décisions pontificales pro- voquées l’une par le Dominicain Moralès, l’autre par le Jésuite Martini et condamnant ou approuvanl les rites chinois d’après les divers renseignements qui avaient été fournis au saint-siége. Le P. Navarrette insista pour qu’on fit cesser cetle fatale indécision, qui, selon lui, devait nécessairement aboutir à la ruine prochaine et complète des mis¬ sions. II fit part au souverain Pontife et aux cardi- naux de ses études et do ses travaux personnels sm
  • L’KMPJiRKUlt KHANGrill 64 la question; il rapporta ce qu’il avait vu eq Chine dansle cours de son apostolat; il rendit compte dece qui avail été dit aux conferences de Canton; en un mot il ne négligea riep de ce qui pouvait éclairer la cour pontificale : il réussit enfin dans ses vues el obtinl une décision qui conda in nait le culte des an- cêtres et de Confucius. Durant son séjour à Rome le P. Navarrette se fit si bien remarquer par son savoir, sa vertu et ses qua- lilés éminentes que le pape Clément X et les cardi- naux voulurent 1’élever a I episcopat et le charger de la conduile générale des missions en Chine. Navar¬ rette ne crut pas devoir accepter ce haul témoignage deconfiance; et Tourou, 1’historien des hommes il lus¬ tres de 1’ordre de Saint-Dominique, qui nous rapporte cette particularity, nedonne pas les motifs de ce refus. lis sont néanmoins très-Jaciles àprésumer. Le célèbre antogoniste des Jésuites dans la question des rites voyait sans doute dans la position qui lui était offerte une excedente occasion de faire triompher ses prín¬ cipes. Mais il dut eutrevoir aussi les énormes et nom- breuses difficultés contre lesquelles il aurait à com- battre. Le missiounaire qui avaitsoutenu la lutte avec tant de vigueur et de vivacité aurait-il assez d’in- lluence sur l’esprit de sesadversaires pour leur parler avec succès de paix et de conciliation ? Navarrette ne le crut pas possible. Persuadé que son retour en Chine serail sans fruit pour les missions, il prit le parti de se relirer à Madrid. Plus tard il accepta la consécra- iion episcopate avec le poste de Saint-Domingue dans la Nouveile-Espagne.
  • KT LE I'. VEUH1EST. Oi) II. Pendantque les missionnairesexilés à Cantonse dis- putaient entre eux sur la valeur etl’orthodoxiede leurs neophytes, les missions étaient désolées et les pauvres chrétiens chinois, qu’ils fussent partisans ou non du culte des ancótres, étaient tous indislinctement en butte aux perséculions des mandarins, sans qu’il leur fill possible de recevoir les consolations de leurs pères dans la foi, retenus eux-mêmes captifs loin de leurs enfants spirituels. Cependant Dieu ne permit pas qu’ils fussent entièrement abandonnés au milieu de leurs épreuves. Un de leurs compalriotes, animé d’un zele et d’un dévouement peu ordinaires parmi les Chinois, savait en quelque sorte se multiplier pour porter à ses frères désolés les secours de la religion. Ce vaillantmissionnaire étaitGrégoire Lopez, dontnous avons dójà admiré les premiers pas dans la carrière apostolique. Sans se laisser jamais intimider par les périls do tout genre donl il était sans cesse environné, on le voyait parcourant nuit et jour les missions les plus éloignées, à la recherche des chrétiens qui se ca- chaient dans les gorges des montagnes et sur les fleuves dans des barques de pêcheurs. Sa charitó lui faisait inventer mille stralagèmeé pour déjouer la surveillance des mandarins et secourir ses frères per- sécutés sans les compromettre. Ainsi, alors quo les missionnaires relégués à Lan- ton ne pouvaient que lever les mains au ciel et ollrn
  • 5tí l’kmpereuii kuang-hi leurs prières pour les nouveaux chrétiens, qu’on tour- menlait, qu’on environnait de piéges pour les faire apostasier, le Dominicain Lopez, toujours plein de courage et de dévouement, parcourait avec un zèle infatigable les provinces de 1’Empire oii le feu de la perséculion était le plus allumé, visitait et consolai t les églises abandonnées, soutenait lesfaibles dans la foi, leur administrait les sacrements, réconciliait les apostats et trouvait même, au milieu de difflcuilés inouíes, les moyens de faire de nouvelles conquôtes à Jésus-Chrisl. Le P. Navarrette, qui, étant alors en Chine, avail pu apprécier, sur les lieux mêmes, le zèle admirable de ce missionnaire chinois, nous ap- prend dans une de ses relations, adressée au général desFrèrcs Prêcheurs, que pendant trente mois queGré- goire Lopez mil à parcourir les vastes provinces de la Chinenon-seulement il affermit lesfidèleschancelanls, non-seulement il rappela à la religion par la pénitence un grand nombre de nouveaux chrétiens qui avaient succombéà la crainte ou à la violence, mais qu’il avail été encore assez puissant en oeuvres et en paroles pour convertir dans le môme temps une multitude d’infulèles et donner le baptême à plus de deux mille cinq cents pai'ens (1). Nous vcrrons plus tard comment le saint-siége sut apprécier et récompenser le dévoue¬ ment et la belle conduite de cet infatigable apôtre. Nousavonsdit que, lorsqueles missionnairesrépan- dus dans le Céleste Empire avaient été envoyés à Canton, on en avail retenu quatre à Pékingparuno dis¬ position bien marquéede la Providence; de ce nombre (l) Touron, t. V, p. 739.
  • i;T LE P. VEUB1EST. était le P. Verbiest. Oa leur avait assigné leur éghse pour prison, et ils y restèrent pendant quatre ans dans l’attente de jours meilleurs. Après ce temps d’é- preuves et de tribulations, Dieu voulut enfin faire succéder le calme à la tempête et rendre à son Egbse de Chine un peu de cette liberté toujours si nécessaire dans 1’oeuvre de la propagation de la foi. L’homme d’iniquile qui avait été la cause de la persécution et de 1’exil des missionnaires devint entre les mains de Dieu 1’instrument même dont il se servit pour rele- ver la gloire de la religion. Yang-Kouang-Sien, ce mandarin intrigant et ambi- tieux qui avait attaquéavec tant de violence les mis¬ sionnaires européens devant les cours sotiveraines, s’était fastueusement posé comme un pur défenseur de l’honneur national et des doctrines de 1’antiquité. Mais, au fond, c’était son intérêt personnel qu’il re- cherchait, et son zèle hypocrite pour la chose publique n’était qu’un masque dont il cachait son ambition. Après avoir ruiné le crédit duP. Schall, il s’était re- vôtu de ses dépouilles et lui avail succédé dans la présidence du tribunal des mathématiques. C’était le poste qu’il convoitaitdepuis longtemps; caril avait la prétention d’être astronome et très-habile dans la lit- térature céleste. Après la mort du P. Schall , Yang- Kouang-Sien était done chargé do la coniection du calendrier impérial. On sait que la publication du calendrier est tou¬ jours en Chine une affaire capitate; rien ne se publ.e avec plus de solennité; 1’empereur lui-méme distii ue^ les premiers à toute sa cour. Les princes du sang, ministres, les présidents des cours souverames <-
  • 58 l’eMPURKGK KHA.Mi-Ill çoivent à genoux. On l’expédie tous les ans, dans dee etuis jaunes,,aux rois Iributaireset aux princes mon- gols. Refuser de le recevoir serait se déclarer de la manière la plus audaciense en état de rébellion. Lorsque I’Empire est en révolution et qu’il y a plu- sieurs prétendants au tròne, cbacun fait faire son ca- lendrier, et le peuple, en acceplant l’un ou I’autre, manifeste son opinion et désigne son candidat à I’Em- pire; c est une sorte de suffrage universe! pour 1’élec- fiou du chef de I’Etat. On comprend dès lors toute l’importance que les souverainsde la Chine attachent à la publication du caiendrier. Depuis que Yaug-Kouang-Sien était placé à la téle du Bureau de la Litlérature céleste, la nation avail pen de coufiance aux calendriers que lui fabriquait cet astronome, dont la science était très-équivoque. Les grands dignitaires surtout manifestaient haute- ment leursscrupulesetprétendaientque Yang-Kouang- Sien ne savait pas contempler les astres et mesurer leurs mouvementsavec precision. L’empereurKhang- Hi, qui était encore très-jeune et dans la septième aunée de son règne, ayaiit entendu parler des doules que les grands et le peuple avaient sur la justesse du caiendrier, voulutsa-voir à quoi s’eu tenir. II interrogea ses ministres, qui se déclarèrent incompétents dans la question; mais I’un d’eux lui dit que les malliéma- ticiens d’Europe étaient en aslronomie d’une habileté reconnue dans tout I’Empire ; qu’ils avaient été exilés pendant sa minorité, mais qu’il en était resté quel- ques-uns à Péking et qu’on ne saurait agir plus pru- dernment quede les consulter sur ce sujet. L’empereur trouva ce conseil pjein de sagesso,-et
  • ET LE P. VERB1EST. 59 envoya aux missionnaires jésuites restés à Péking quatre kolaos ou ministres de l’Empire, pour s’im- former s’il ne s’était pas glissé quelques erreurs dans le calendrier de 1’année présente et dans celui qui paraissait déjà pour l’année d’après. Le P. Verbiest ré- pondit que les calendriers de Yang-Kouang-Sieufour- rnillaient d’erreurs; etil fit remarquer surtout que l’i- gnoranl astronome avail donné à Fannée suivanle treize mois lunaires, tandis qu’il n en tallail que douze. On sait que les Chinois divisent leur année en mois lunaires. L’auuéo commence par la nouvelle lime la plus proche des douze signes du zodiaque, ce¬ lui des Poissons étant le premier. Mais, comme les lunaisons ne peuvent pas toujours cadrer avec ces signes, il est souvent nécessaire d’avoir recours à une June intercalate. Yang-Kouang-Sien , à qui les lunes inlercalaires necoúlaient pas grand’chose, en donnait libéralement aux années qui n’en avaient pas besoin. Les mandarins, inslruits par leP. Verbiest d’une er- reur si grossière el de plusieurs autres fautes du ca¬ lendrier, allèrent aussitòt en rendre compte à 1’empe- reur. Khang-Hi en fut sifrappó que, dès le lendemain, il donna ordre de faire appeler au palais les mission¬ naires européens. A 1’heure marquée Verbiest et ses confreres y pa- rurent; et ils furent introduils dans la grande salleou tous les mandarins du tribunal astronomique élaient assembles; ce fut en leur presence que le P. Verbiest découvrit les erreurs du calendrier. Le jeune empereur, qui n’avait jamais vu les mis¬ sionnaires , donna ordre qu’ils fussenl introduils dan*s ses appartements, avec tous les mandarins du tribu-
  • L KMPKKKUK KIIANG-lll <>0 nal astronomique. Ce prince fit placer le P. Verbiest vis-à-visde lui; et,prenantun air gracieux : « Est- « il vrai, lui dit-il, que vous puissiez nousfaire con- « nailre éviclemment si lecalendriers’accorde avec lo « ciei ? » —Verbiestrépondit que la démonstration n’en était pas difficile; que les instruments de 1’Observatoirc avaient pour but d’épargner les embarras de longues méthodesaux personnesoccupées des affaires de 1’État, et de leur montrer en un instant 1’harmonie des cal- culs avec l’état du ciei.... « Si Votre Majesté, con- « tinua le missionnaire, désire en avoir 1’expérience, « qu’il lui plaise de fairc placer dans une descours « du palais un style, une chaise ou une table; je « calculerai sur-le-champ la proportion de 1’ombrc « à toute heure proposée. Par la longueur de 1’ombre, « il me sera aisé de déterminer la hauteur du soleil « et de conduce de sa hauteur quelle est sa place « dans le zodiaque; ensuite on jugera sans peine si « c’estla véritable place qui se trouve marquee pour « chaque jour dans lecalendrier.... » Cette proposi¬ tion plut à I’empereur, mais foudroya les mandarins. Khang-Hi, qui était doudd’un esprit fin et pénétranl, rernarqua leur embarras; il leur demanda s’ils en- tendaient cette manière de calculer, et s’ils élaient ca- pables de former des pronostics sur la seule longueur de l’ombre. Yang-Kouang-Sien répondit avec beaucoup de har- diesse qu’il comprenait cette méthode et qu’elle était une regie súre pour distinguer la vérilé; i) ajouta qu’il ne convenait nulloment. à la grandeur de 1’Em¬ pire chinois que Sa Majesté se servit des sciences ou des hommes del’Europe, de cette contrée barbare oil
  • ET LE P. VERBIEST, 61 les príncipes de la vraie civilisation étaienl inconnus...; puis, se prévalant de la patience avec laquelle il étail écoulé, il s’emporla sans ménagement conlre le cliris- tianisme. Comine il venait d’dtre convaincu publique- ment d’ignorance en astronomic, il essaya de donner le change à ses auditeurs en attaquant la religion des Européens et en proclamant avec audace qu’elle contenait les erreurs les plus grossières. — « Tenez, « s’écriait-il en étendant les bras en croix, tenez, « voilà ce que ces gens adorent et ce qu’ils nous « veulent faire adorer, un hommependu, un homme « crucifié : jugez par là de leur bon sens et do leur « capacité... (1) » Cette violence de langage déplut à 1’empereur : il interrompit Yang-Kouang-Sien et lui dit sèchemenl: « Je vous ai déjà déclaró que le passé doit être « oublié et qu’il faut penser uniquement à régler l’as- « tronomie. Comment étes-vous assez hardi pour te- « nir ce langage en ma présence? Ne m’avez-vous « pas sollicité vous-méme, par divers placets, de faire « chercher d’habiles astronomes dans toutes les par- « ties de l’Empire? on en cherche depuis quatre ans « sans en avoir pu trouver; Nan-Hoai-Jen (2) (Yer- n biest), qui enlend parfaitement les mathématiques , « était ici, et vous ne m’avez jamais parlé de son sa- « voir; je vois que vous ne consultezque vos préven- « tions et que vous n’êtes pas un homme de bonne « foi... » Le jeune empereur, reprenant ensuite un air (1) Le Comte, t. II, p. 193. C. Carton, Notice sur le P. Verbiest. p. (2) On sait que les missioimaires en Chine sont dans 1’habitude de prendre un nom chinois. Nan-Iloai-Jen, quele P. Verbiest avait adop > signifle homme doué d’humanite.
  • 62 l’eMPERKUR KHANG-H1 riant, adressa plusieurs questions au P. Verbiest sur I’astronomie et donna ordre au premier ministre de prendre les dispositions nécessaires pour I’experience • qui lui avait été proposée. Dès ce moment les politiques de la cour de Pélcing purent voir que Khang-Hi aimait les Européens et qu’il leur serait favorable. Le jeune empereur cher- chaità s’entourer d’hommesde mérite; etil était plein de sagacité pour les découvrir. Aussitôt qu’il fut en rapport avec les missionnaires, la physionomie euro- péenne le frappa; il la trouva pleine d’intelligence, de droiture et d’bonnêteté; ce qui ne se rencontre pas toujours à un degré très-remarquable sur la face d’unChinois. Dès lors il n’était pas difficile d’augurer que les missionnaires ne tarderaient pas à jouir d’un grand crédil auprèsd’un prince qui aimait passionné- ment les lettres etles sciences et qui les cultivait avec un remarquable succès. Les diplomates de Pélcing durent comprendre également que la prudence deve- nait nécessaire, et qu’il serait bon de ne passe com- promettre vis-à-vis de ces barbares qui pourraient un jour étro puissants à la cour. Comme on était sur le point de commencer (’expe¬ rience astronomique dans le palais impérial, Yang- Kouang-Sien prit le parti d’avouer qu’il ne connais- sait pas la métbode du P. Verbiest. L’empereur, en ayant été informé, fut si indigné d’une telle impu¬ dence qu’il aurait fait punir sur-le-charap cel im- posteur s’il n’eitt jugé plus à propos de remeltre son chátiment jusqu’après I’experience des mission¬ naires, atín de le convaincre même aux yeux de ses partisans et de ses protecteurs.
  • ET LE P- VERBIEST. «3 Une première expérience eut lieu à 1’Observatoire, an milieu d’un concours immense
  • l’bmperecr khang-hi «4 sernent. Commo line affaire
  • ET LE P. VERB1KST, 65 nuler tousles actes des regents; et c’étaitdans cette vue qu’il avait donné toute la solennilé possible à cette assemblée. On y lut leplacet du P. Verbiest. Après de longues délibérations sur cette lecture , les minis¬ tres et les principaux membres du conseil déclarèrent unanimement que la correction du calendrier élait une affaire capitale , et que, 1’astronomie étant une science difficile, dont peu de personnes avaienl con- naissance, il importait d’examiner publiquement, avec les instruments de 1’Observatoire, les fautes que l’as- tronome européen avait relevées dans son mémoire. Ce décret ayant été confirmé par 1’empereur, Verifies! etYang-Kouang-Sien reçurent 1’ordre de se préparer sans délai pour les observations du soleil et des pla- nètes, et de mettre par écrit la mélhode qu’ils em- ploieraient dans cette opération.Le missionnaire obéit volontiers et présenta ses explications aux mandarins de la cour des rites. Les expériences ordonnées par 1’empereur eu rent lieuà 1’Observaloire, ettous lesspectateurs furentcon- váincus par la justesse des opérations que les calen- driers de Yang-Kouang-Sien étaienl remplis d’er- reurs (i). Khang-IIi, informé de ce résultat, voulut (1) La premiere observation devant se faire le jour oú le soleil entre au quinzième degré du Verseau, un grand quart de cercle, que Verbiest avait placé depuis dix-lm.it jours, scellé de son sceau , sur le méridien, montra la hauteur du soleil pour ce jour et la minute de 1'écliptique oú il dovait arriveravant midi. En effet, le soleil tomba précisément sur le lieu indique, tandis qu’un sextant de six pieds de rayons, placé à la hauteur de 1’équateur, tit voir la dóclinaison de cet astre. Quinze jours après Verbiest eut le même succés, en observant avec les mêmes instru¬ ments 1’entrée du soleil dans le signe des Poissons. Cette observation était nécessaire pour determiner si le mois intercalaire devait ètre re T. III.
  • 6G l’kmpereuh KJIANG-III que 1’affaire fút définitivemenl examiuée dans son conseil; mais les aslronomes chinois, dont les calen- driersavaieatété censures , obtinrent, contre i’usage, la permission d y assister; et, par leurs artifices, ils trouvèrenl le in >yen de partager les suffrages de 1’assemblée. Los mandarins qui étaienl à la têle du couseil ne pureul supporter que l’astronomie chinoise fill abolie pour faire place à celle de 1’Europe; ils soutinrent que la dignité de I’Empire ne permettait pas des innovations de cette nature, et qu’il valait mieux encore conserver les anciennes methodes avec leurs défauts que d’en introduire de nouvelles , sur- tout lorsqa’il fallait les recevoir des étrangers. Ils firent honneur aux astronomes chinois du zèle qu’ils témoignaient pour la gloire de leur patrie; ils les proclamèrent les défenseurs des ancêtres et de la vé- nérable antiquité. Cependant les mandarins tarlares embrasserent 1’avis oppose, el s’attacherent à celui de l’empereur, quielait favorable au P. Verbiest. La discussion fut des plus vives et des plus emportées entre les deux par¬ tis. Enfin rastronomo Yang-Kouang-Sien, qui avail gagné les ministres d’Etat et qui comptait pleinement sur leur protection, eul la liardiesse de parler aiusi aux Tarlares : « Si vous donnez I’avautage à Nan¬ ce Hoai-Jen (Verbiest), en recevant 1’astronomie qu’il tranchô du caleudrier, et l’experience du P. Verbiest en prouve claire- meat la necessite. . A régard des autres planètes dont les places devaient ètre obsei*vées pendant la nuit, Verbiest calcula leur distance des étoiles fixes, et mar- ijua plusieurs jours d’avance sur un planisphere, en presence de plu- sieurs mandarins , res distances, à I’heure fixée par l’empereur.
  • ET LK P. VEKBIEST. 67 « vous apporte de 1'Europe, soyez sflrs que 1’Empire « des Tarlares ne sera pas do longue durée a la « Chine. » A ces mots les mandarins tartares so sou- levèrent d’indignation et de colère, et 1’empereur or- donua immédiatement que le téméraire Yang-Kouang- Sien lilt chargé de fers etconduil à la prison publique. On lui til son procès, pendant lequel tous les tribu- naux se déclarèrent contre lui; ses amis mème le poursuivirentàoutrance; il futenfin condamnéà mort; mais l’empereur, ayant pitié de son grand áge, com- mua la peine en un exil perpétuel dans les steppes de la Tartarie. Cet événement assura d’une manière éclatante le triomphe du P.Verbiest. Toutes ces expériences, qui ne supposaient que des notions exactes des premiers príncipes de l’astronomio, nous font connaltre 1’état de la science dans le Cóleste Empire. Les faciles suc- cès des Jésuites eurent pour les missions do la Chine les conséquences les plus heureuses. « On se formerait très-difflcilement, dil le P. Ver- biest (1), uno idée de l’inlluence que toute cette af¬ faire exerça sur cette nation vaine et orgueilleuse. Malgré elle, elle ne pouvait s’empècher de dire : Si I’aslronomie de ces Européens , qu’ils n’étudient que pour se délasser l’esprit et que, d’apres leursaveux, ils ne mettent qu’a la seconde place, est si bien en harmonie avec les lois du ciel, comment done la reli¬ gion qu’ils professent avec tant de zè|e et qu’ils sont venus précher do I’autre bout du mondo ne serail- elle pas conforme à la raison?... » (1) Astronomia Perpetua, p. 20.
  • 08 l’empereur khang-hi LeP. Verbiest, après avoir convaincu l’empereur, la corn- etlepeuple del’ignorance de Yang-Kouang-Sien, fut établi président da tribunal des malhématiques, avecordrede réforraer le calendrier et la méthoded’as- tronoraie usitée en Chine. Pour commencer l’exercice de ses functions, il présentaun mémoireà l’empereur, dans lequel il expliqua la nécessité de retrancher du calendrier le mois intorcalaire qui, suivant lo calcul inême des astronomes chinois, appartenait à 1’année suivante. L’empereur, ayant favorablement reçu cette requête, lit examiner l’affaire au conseil; mais tous les membres s’y opposèrent, à cause du chaugement qu’il eiit fallu faire par toutes les provinces dans les actes publics. L’honneur national se trouvait d’ailleurs gravement compromis. Comment oser avoueràla face du Céleste Empire uneerreur aussi grossière? Comment oserdire aux peuples tributaires que le Fils du Ciel leur avait envoyé un calendrier en complète désharmonie avec les astros? Les mandarins présentèrent done plusieurs requétes contre celle du P. Verbiest; maiselles n’eu- rentpasdesuccès. Enfin on rassembla tousles membres du tribunal des mathématiques, au nombre de cent soixante, dansFespoirdefléchirle P. Verbiest; undes diets fut même député vers lui pour le conjurer d’in- venter quelque combinaison, atin de dissimuler cette er- reuretdesauvegardor, auxyeuxdu peuple et des cours étrangères, le prestige du gouvernement du Fils du Ciel. Verbiest resta inébranlable; il répondit que le retranchement de la lune intercalaire lui paraissait convenableet indispensable; que, le ciel étant en dés- accordavec le calendrier, il n’était pas en son pou-
  • ET LE I>. VERBIEST. li!) voir de les conciliei'; que, le ciei ne pouvant faire de .concessions aux astronomes chinois, c’était à leur ca- lendrier de céder... L’empereur, en sa qualité de Fils du Ciei, trancha la question et ordonna par un édil public la suppression de la lune inlercalaire. m. L’étonnement 1'ut à son comble d’un bout de 1’Eiu- pire à I’autre et chez les peuples voisins lorsqu’on vint à savoir qu’un certain Nan-Hoai-Jen,un barbare venu du fond de FOccident, avait eu assez de pouvoir pour supprimer une lune dans un calendrier déjà lancé dans le monde. La réputation des Européens devint dès lors en Chine très-considérable, et les chré- tiens entrevirent un terme aux maux dont ils étaient accablés. Le P. Verbiestse servit, en effet, de la confiance que l’empereur lui montra pour obtenir le retour de tous les missionnaires exilés à Canton et le libre exer- cice de la religion par tout 1’Empire. Une occasion pour faire cette démarche se présenta d’ailleurs assez naturellement. L’empereur, désirant annuler les dé- crets de ses tuteurs, avait publié un édit par lequel il engageait tous ceux qui avaient souffert pendant sa minorité d’avoir recours à lui. Alors le P. Verbiest lui présenta une requête ou il marquait que, par une injustice criante, on avait abusé de son autorité pour proscrire la loi du vrai Dieu et bannir de PEmpire ceux qui la prèchaient.
  • 70 l’kmperedr khang-hi Cette requéte fut d’abord rejetée par le tribunal chargé de l’examiner; mais le P. Verbiest ne se dé- couragoa pas; il demanda d’autresjuges, et I'empereur condescendit à sa demande. L’affaire ayant été portée à une assemblée gónérale des grands mandarins, on mit sept jours entiers à 1’étudier, après quoi il fut dé- claréque la loi chrétienne avail été condanmée injus- tement, qu’elle n’enseignait rien de contraire au bien de 1’État ou aux devoirs des sujets. En conséquence les missionnaires exilés furent rappelés avec la per¬ mission de retourner dans leurs églises et d’y exercer leurs fonctions; les mandarins chrétiens qui avaient été dépouillós de leurs charges furent réintégrés; le P. Adam Schall fut justiíió publiquement : on réha- bilitasa mémoire; on lui rendit ses charges etses litres honorifiques; on anoblit ses ancátres, et I’empereur alloua des sommes considérables pour lui élever un superbe mausolée, orné de statues de marbre et de plusieurs autres figures symboliques, selon la cou- tumedu pays. Ce beau mausolée, que nous avons vu aux environs de Péking, en 1 8o0, était digne du grand grand empereur qui en fit les frais et de 1’illustre mis- siounaire en 1’honneur duquel il fut élevé. Ledécret impérial qui apporla tant de consolations aux chrétientés désolées de 1’Empire chinois est du mois de mars 1671. Ce décrel, quoique très-favorable à la religion, ne lui accordait pas cependant une li- berté entière; car il défendait aux Chinois d’embrasser à I’avenir le christianisme. Mais on ne jugea pas à propos de lenir grand compte de cette clause, qui iCétait pas sérieuse et paraissait avoir été ajoutóe uni- quement pour donner une sorte de satisfaction au
  • KT LK P. VERBIEST. ' 1 parti de Yang-Kouang-Sien. Aussi les misslonnaires, à peine de retour dans leurs missions, s’empressèrent- ils de réparer les pertes causées par la persécution; ils fondèrent partout de nouvelles chrétientés, et cette année même, malgré la défense du décret. plus de vingt mille infidèles reçurent le baptôme. Parmices coura- geux et fervents néophytes on remarquait un oncle maternel del’empereur et le généralissimede lamilice tartare (i). Le P. Verbiest,qui était 1’ftme de tout ce qui s’en- treprenait en Chine pour la gloire de Dieu et 1’avan- cement de la religion, entrait de plus en plus dans les bonnes grâces de 1’empereur. Ce jeune prince, infa- tigable au travail, d’un esprit curieux et d’une intel¬ ligence prornpte et solide, avait un goút décidé pour les sciences. Pendant plus de cinq mois il appela jour- nellement le P. Verbiest dans 1’intérieur de son palais, ou il leretenaitlajournéepresqueentière pour recevoir des leçons de mathématiques etsurtoutd’astronomie. 11 avait dans sa bibliothèque tous les livres scientifi- ques écrits en chinois par les Jésuites; et il voulait qu’on les lui expliquât; cette collection renfermait plus de cent vingt volumes. Dès le point du jour, dit le P. Verbiest (2), j’al- « laisau palais; j’étais aussitôt admisdans lesappar- « tements particuliers deKhang-Hi, et je ne les quit- « tais souvent qu’à trois ou quatre heures de 1’après- « midi. Seul, avecI’empereur, je lisaisetj’expliquais. « Souvent il me retenait à diner et me faisait servir « les mets les plus exquis dans une vaisseile d’or. (1) D'Orleans, Histoire des deux conqucrants^turtares, p. li>3- (2) astronomia Perpetua , p. 55.
  • 72 l’empkreuk khang-hi « Pour apprécier combien les sigaesde bienveillauce « que l’empereur me donuait étaient extraordi- « naires, un Européen a besoin de remarquer que, « en Chine, I’empereur est révéré comme une divi- « nité, qu’il est rarement visible, surtout pour des « étrangers. Ceux-là même qui des pays les plus « éloignés se rendent à sá cour comme ambassadeurs « s’estiment heureux s’ils sout admis une seule fois « à une audience privée, et encore no peuvent-ils « voir l’empereur que d’une salle éloignée. Les mi¬ ce nistres et les parents les plus proches do l’empereur cc ne paraissent devant lui qu’en silence et avec la « plus grande vénération ; s’ils ont besoin de lui par- cc ler, ils se mettent a genoux... » L’empereur, ayant su que les livres d’Euclide con- tiennent les principaux éléments des mathématiques, voulut quo Verbiestlui en expliquàt les six premiers livres, traduits en chinois par le P. Ricci, et il les eludia avec une Constance admirable. QuoiqueKhang- fli compritparfaitement le chinois, il fit traduire Eu- clido en mantchou, et, afm de faciliter encore ses relations avec le savant nlissionnaire, il lui donna un do ses serviteurs pour lui euseigner l’idiome tartare. Khang-Hise servit encore du P. Verbiest pour re- cevoir des leçons de toutes les autres branches de la philosophie; il se faisait même enseigner la musique. Mais 1’apôtre de Jésus-Christ, tout en cultivant l’esprit du monarque, songeait encore davantage à former son coeur à la vertu et à lui faire goider la science du salut. Il commença par le désabuser entièremenl des fables et des superstitions paiennes, et peu à peu, ménageant les moments favorables et secondant l’a-
  • ET Lli P. YEKB1EST. 73 vidité qu’il avail de tout savoir, il l’instruisit des vé- rités qui sont I’objet de la foi chrélienne; il lui en expliqua les mystères les plus sublimes et lui en fit connaítre la sainteté. Le prince fut si pénétré des enseignements du mis- sionnaire qu’uu jour on lui entendit dire qu’insen- siblement le christianisme détruirait toutes les sectes. Cependanl il n’osait se déclarer ouvertement; il se coutentait de protéger une religion dont il admirait la pureté et l’excellence. II avail pour les prédicateurs do 1’Évangile une véritable affection, fondée non- seulement sur la grande capacité du P. Verbiest, qu’on regardait comme le plus habile homme de l’Erapire, mais sur la certitude qu’il avait acquise de l’innocence des moeurs et de la vie austère et laborieuse qu’ils menaientdans leur intérieur; car par des voies súr&s et secrètes il savail ce qui s’y passait et connaissait jusqu’a leurs mortifications particulières. II était en outre porsuadé que leur zèle pour son service était désintéressé, qu’ils n’avaient d’autre butqued’accre- diter la religion, de l’enseigner à ses sujets et de Pé- tendre dans tout son Empire. C’élait au moyen des sciences européennes que les missionnaires essayaient d’atteindre ce but; ils pen- saient qu’il fallait commencer par désabuser ce peuple vain de 1’idée fausse qu’il s’élait faite de lui-môme; et déjà les expériences du P. Verbiest l’avaient con- vaincu qu’en astronomie les Européens avaient des príncipes plus stars et des machines plus perfection- nées que les Chinois. Ce pas était immense. Lesmembresdu tribunal des mathémaliques étaienl tellement dominés par la supériorité de leur nou-
  • I.'KMPH 11 lirK KHANG-HI 74 veau président, ils avaient tant de coufiance on ses talents qu’imposant enfin silence à leur jalousie ils adressèrent une requéte à l’empereur pour le prior de donner ordre au P. Verbiest de fondre de nouveaux instruments pour I’Observatoirc d’après les principes de I’Europe. Khang-Hi acquiesça à leur demande, et, par un édit public, il charga le P. Verbiest de ce tra¬ vail important et difficile. L’habile et savant mission- naire se mit aussitôt à 1’oeuvre, et son entreprise fut couronnée d’un plein succès. II expliqua ensuite la fabrique, la théorie et I’usage deces machines dans seize volumes écrits en chinois (I). Verbiest était infatigable el doué en outre d’une facilité prodigieuse. II ne tarda pas à offrir à I’empe- reur trente-deux volumes sur I’astronomie et les sciences mathématiques, ornés de planches avec des explications. Khang-Hi reçut avec une vive satisfac¬ tion cet ouv-rage monumental et rendit un décret par lequel il ordonna qu’il fòt conservé dans les archives de l’Empire. Pour récompenser le travail du savant et zélé líuropéen, il le promut à la dignité de pré¬ sident suprême d’une cour souveraine de Péking. (1) Ces instruments, dit le P. Le Comte, qui les a examines a I’Obser¬ vatoire de Peking, sont grands, bien fondus et ornés de figures de dragons d’un travail exquis : si la finesse des divisions répondait au reste do I’ouvrage, et qu’au lieu de pinnules on y appliquàt des lunettes, nous n’aurions rien en cette matiére qui leur pút étre comparé. Mais quelque soin qu’edtpris Verbiest de faire divisor exactement lescercles, l’ouvrier chinois avait étó inexact. Le P. Verbiest ayant d’ailleurs quitte l’Europe avant l’opoque oil les Cassini, les Halley et les Picard firent faire tant de progrès à la science, il ne put leur donner toute la perfection possible. Les dessins de quel- ques-uns de cos instruments sont gravás dans les mémoires du P. Le Comte, 1.1, p- 114 et suiv.
  • ET LE P. VERBIEST. 75 Aussitòt que le modesté religieux eut connaissauce de la distinction dont il avait été honoré, il présenta une requôte par laquelle il remontrait que la profession religieuse qu’il avait embrassée ne lui permettait pas d’accepter cet honneur. Mais il ne futpas écouté; et, de crainte d’offenser 1’empereur et de nuire aux pro- grès de la religion, il se soumit à regret et reçut le diplòrae suivant sous le litre de : « Êloge el litres aecordés à Nati-Hoai-Jen (Ferdinand « Verbiest) dans une assemblée generate tenue pour « eomplimenter Cempereur à l'occasion de la nais- « sance d’un successeur à 1’Empire. « Ordre du Fils du Ciei. « La forme d’un État bien réglé demande que les - belles actions connues et que les services réndus à « 1’État avec uno prompte volonté soient récompensés « et reçoivenl les éloges qu’ils méritent. II est aussi « du devoir d’un prince qui gouverne sageroent « selon les lois de louer la vertu et d’exalter le mé- « rite : c’est ce que nous faisons par ces lettres pa¬ ct tentes, qui, d’apres notre volonté, doivent être pu- « bliées par tout notre Empire, pour faire connaitre « à tons quel égard nousavons pour des services qui « nous sont rendus avec tant d’application et de di¬ te ligence. « C’est pourquoi, vous, Nan-Hoai-Jen, à qui j’ai « commis le soin de mon calendrier impérial, la sin- « eérité, la droiture et la vigilance que vous avez « fait paraítre à mon service, aussi bien que lo pro- • fond savoir que vous avez acquis, par 1’application
  • -(} L KMl’KIt KCU KUANG-H1 « continuollo dc votre esprit', en loutes sortes de « sciences, in’onlobligé de vous établir à la téte de « mon académie astronomique : vous avez répondu « par vos soins à notre attente, el en travaillant jour « et nuit vous avez rempli les devoirs de cede « charge; eniin vous êtes heureusement venu à bout « de tous vos desseins avec un travail infatigable et « dont nous avons nous-même été témoin. « II est convenable que dans la conjoncture d’une « si grande fête, ou tout mon empire est venu me « donner des marques de sa joie, je vous fasse res- « sentir les effets de ma faveur impériale et de 1’estime « que je fais de votre personne. C’est pourquoi, par « une gráce singulière, nous vous accordons le titre « de grand homme, qui doit être partout rendu célè- « bre; et nous ordonnons que ce titre soit envoyé dans « tous les lieux de notre empire, pour y être pubiié. « Prenez. de nouvelles forces à notre service; le « litre d’honneur qui commence à votre personne « s’étend à tous vos parents et à tous ceux de votre « sang. Vous avez mérité , par vos soins et par votre « application singulière, ces éloges et cette dignité; « vos mérites sont si grands qu’ils répondent entiè- « rement à 1’honneur que nous vous faisons : recevez « done cette grâce avec le respect qui lui est dú. « Vous êtes leseul à qui je Paie conférée; que ce soit « un nouveau motif d’employer pour notre service « tous vos talents et toutes les forces de votre es- « prit— » De semblables titres soul en Chine lout co que Ton peut imaginer de plus honorable. Ceux qui les reçoivent les font inscrire en divers lieux de leur
  • ET I.E !>. VERB1EST. 77 maison et jusque sur les lanternes qu’ils font porter devant eux. Les aieux du P. Verbiest reçurent éga- lement cies diplòmes de noblesse. Nous ne les repro- duisons pas, parce que nous avons déjà cité dans le volume précédent ceux qui furent accordés par l’em- pereur Cliun-Tché aux ancêtres du P. Adam Scliall. Sauf quelques variantes de peu d’importance , la for¬ mule de ces pièces ofliciellos est presque toujours la même. Ces marques de la bienveillance de 1’empereur contribuereut infinimont au succès des missions dans loutes les provinces. Les missionnaires, qui étaientcon- sidérés comme les frères de Nan-Hoai-Jen , trouvaient toujours aide et protection auprès des mandarins, de ceux même qui peu auparavant les eussent volontiers chaigés de chames, torturés et condamnés à mort. Les anciens chrétiens se ranimèrent dans leur foi et dans les pratiques de la religion, les infidèles se con- vertissaient en grand nombre, et de toutes parts on voyait s’élever de nouveaux autels en Phonneur du vrai Dieu. Le P. Verbiest, qui fut nommé vice-provincial de son ordre en Chine, communiquait aux mission- naires et aux chrétiens son zèle et son incomparable activité. Cethomme extraordinaire, qu’on eút cru uni- quement occupó de travaux scientifiques, ne perdait jamais de vue les intéréts de la propagation de la foi; 1 aslronomie et la religion, la direction du tribunal des mathématiques et des diverses chrétientés, l’en- seignement qu’il donnait à 1’empereur et 1’instruction des néophytes étaient tour à tour 1’objel de ses soins d desasollicitude. A peine avait-il publió son volumi-
  • 78 l’kMPHRKCR KHANG-Ul neux travail sur I’astronomie qu’il lit parailre plu- sieursouvragesde doclriue religieuse, écrits en chinois avec tant de clarté el d’ólégance qu’aujourd’liui en¬ core ils sont entre les mains de tous les chrétiens et font même souvent le charme des lettrés. II en est un, entre autres, qui a mérilé une distinction particulière, car l’empereur Khieng-Long voulut qu’il fit partie de la collection des livres choisis qui devaient composer sa bibliothèque. II a pour titre : Khiao-yao-sui-Lun, c’est-à-dire abrégé des vérités fondamentales de la religion. L’estime et la coniiance de l’empereur Khang-lli pour les missionnaires et en particulier pour le P. Ver- biest, au lieu de diminuer, s’accrurent encore. On peut même dire qu’il s’y joignit un sentiment de re¬ connaissance ; car c’est peut-être au dévouemenl et à la science du P. Verbiest que les Tartares furent rcdevables du succès qu’ils remportèrent contre une insurrection formidable qui menaça de ruiuer en Chine leur pouvoir naissant. Cette révolte contre la dynastie tartare-mantchoue fut suscitée par le fameux general Ou-Sang-Koui, qui avait introduit les Tartares dansI’Cmpire et contribué, sans s en douter, àétablir dans sa patrie une domination étrangère. IV. Les Chinois, habitués à croire que les grands évé- nemonts politiques sont toujours annoncés par des phénomènes extraordinaires de la nature, durent
  • ET LE P. VERBIEST. 79 voir la nouvelle insurrection de Ou-Sang-Koui prédite par un affreux tremblement de terre qui, en 1672, poria 1’ópouvante dans tout 1’Empire : « àla septième “ lune de cette rnôme auuée, disent les Anuales de « la Cliiue, vers les dix heures du matin, on res- « sentit à Péking un trembiem eut de terre si violent “ que plus de trois cent mille personnes furent eu- « sevelies sous les ruines des maisons. La ville de « Tong-Tcheou, à qualre lieues de la capilale, éprouva “ nn semblable désastre; et plus de trente mille « hommes furent écrasés par le renversement des " édifices. L’effroi continua pendant environ trois mois « que les secousses se lirent sentir par intervalle, « inais raoins fortes que les premieres (1)... » Ces effrayantes secousses de la terre ne tardèrent pas àétre suivies d’un terrible ébranlement politique, qui agita 1’Empire duraut plusieursannées, etmenaça de faire crouler la puissance tartare. Nous avons racontédansle volume précédent l’hé- roi'que resistance de Ou-Saug-Koui, son dévoue'- inent etsa Gdélilé aux princes de la dynastie des Ming, son imprudente alliance avec les Tartares-.Mantchous pour combatlre Linsurrection, puis ranéantissement de Tarmée insurrectionnelle, la fin tragique de i’em- pereur Tchoung-Tching, qui se pendit à uu arbre de son pare, les victoires des Tartares, leur triomphe à Péking et finalement leur domination dans 1’Empire. Ou-Sang-Koui, qui sans le vouloir avait amené cette grande involution, fut contraint de faire sa souruis- sion au nouvel ordre de choses, après avoir résisté vl) Do Mailia, Hisloire generule de In Chine, t. XI. p. 89.
  • 80 l’empereur khang-hi quelque temps aux intrépides conquérants de la Chine. Le gouvernement tartare, bien résolu à briser toules les résistances , mais en môme temps désireux de rallier à la nouvelle dynastie les hotnmes impor- tantsde la nation, eulde grands ménagements pour Ou-Sang-Koui, et pour prix de sa soumission le pro¬ clama roi dela provincedu Yun-Nan. Ou-Sang-Koui vécutd’abord tranquillementet avec résignation danssa riche et brillante retraite, loin de la nouvelle cour, étranger aux affaires politiques, ne s’occupant môme pas de l’administration de sa province. Sa royauté, en effet, n’élait guère qu’un vain titre; l’autorilé réelle appartenait aux mandarins envoyés par le gouvernement de Péking el qui excr- çaient le pouvoir dans le Yun-Nan au nom de I’empe- reur tartare. Malgré cette position précaire et paraissant dé- pourvue de toute influence politique, Ou-Sang-Koui ne laissa pas d’acquérir insensiblement une impor¬ tance considérable. Sans force et sans autorilé, il n’en était pas moins l’illustre général, le dernier défen- seur de la dynastie déchue, le représentant de I’an- cien regime. Son nom était, comme le drapeau do la nationalité chinoise, plantéàPautre extrémité de l’Em- pire, en face de 1’étendard tartare qui flottait à Péking sur le palais impérial. Autour du roi Ou-Sang-Koui, venaient done se grouper d’abord les partisans sin- cères et dévoués de la dynastie des Ming, puis les ambilieux désappointés, les mécontentsde toute classe, les brouillons iuvétérés et incorrigibles et ces bou- deurs sempiternels qui sous prétexte de patriotisme ou de fidélité à une cause ne rêvent que changements,
  • ET LE P. VERBIEST. 81 parce que, n’ayant jamais rien été, ils se figurent toujours qu’ils seront enfin quelque chose. Cepen- dant le nom de Ou-Sang-Koui pouvait devenir une immense puissance, car il étail un souvenir de l’indé- pendancede lapatrie, une protestation contre l’asser- vissement de la Chine à une domination étrangère. Le gouvernement tar tare ne se laissait point aveu- gler sur les dangers dont il pouvait être menacé dans la province de Yun-nan. Mais les inquiétudes étaient contre-balancées par les meilleurs motifs de conOance et de sécurilé. L’Empire tout entier avait fait sa sou- mission : toutes les provinces, sans exception , obéis- saient au nouveau pouvoir; la dynastie des Ming elait éteinte, sans qu’il en restât un seul descendant; puis les Chinois, qui commençaient à se livrer en paix et avec leur goút habituei aux paisibles occupations de I agriculture, de I’industrie et du commerce, ne paraissaient pas d’humeur assez martiale pour renou- veler les agitations de la guerre civile. On avait d’ail- leursàPéking un otagede la íidéliléde Ou-Sang-Koui; c’était son fils unique, qu’il avait été forcé d’envover à la cour. Ces motifs de sécurité avaient cessé d’ótre suffi- sants depuis que la province de Yun-nan était de- venue le rendez-vous de tous ceux qui faisaient une opposition ouverte ou cachée à la domination lartare. Le gouvernement s’en inquiéta, et l’empereur Kliang- Hi résolut d’étouffer ce foyer de contre-révolution, qui ne pouvait manquer de troubler un jour la tran- quillité de son règne. II fit inviter courtoisement le 101 < e yun'nan à venir à Péking afin de jouir de p us ptòs des douceurs du gouvernement tartare et t. in. ' „
  • 82 l’kMPERECR KHANG-H1 des faveurs du jeune monarque. Gelte invitation était un ordre. Ou-Sang-Koui ne se fit pas illusion ; convaincu qu’on lui tendait un piége pour attenter à sa libertó, peut-ôtre môme à sa vie, il s’excusa de faire ce voyage sous prétexte qu’ótant déjà avancé en âge il lui seraitdifficile d’en supporter les fatigues : et comini) ce refus ne pouvait manquer d’être con- sidéré à Péking comine un acto de rébellion, il se hâtade faire appel à ses amis et de lever des troupes, afin de se mettre en súreté dans sa province. On pré- teud môme que, pour se faire purmi les Clunois un plus grand nombre de partisans, il répandit le bruit qu’il avait élevé secrètement dans son palais un fils du dernier empereur do la dynastie des Ming. (Juoi qu’il en soit, OmSang-Koui, se croyant assoz fort pour rósister aux Tartares, leva ouvertement Fé- tendardde la révolte. Il lança dans toutesles provinces de FEmpire un manifeste insurrectionnel, dont voici la traduction : <> Lorsque j’appelai les Tartares-Mantchous pour « secourir 1’empereur mon maitre contre les rebelles « qui l’attaquaient et voulaient renverser son trône, « je donuai occasion , sans le vouloir, à ces barbares « de s’en emparer. Aujourd’tiui je vois avec douleur « la degradation des cent families(1), le mal qui s’est >< répandu comine un horrible ulcère dans la nation « centrale. Ma conscience me reproche continuelle- « ment le malheur que j’ai causé à ma patrie en la « soumettant à ce joug tyrannique. Je crains que le « ciel n’en soit irrite contre moi, el ne m’en punisse I) Pe-sin, les rent families, designe le peuple ehinois.
  • KT LE P. VERBIKST. 83 " r'g°ureusement si je ne fais pas mes efforts pour ‘ le réparer. II y a longtemps que j’en médite les rnoyens et que je fais les préparatifs nécessaires à « cette grande et sainte entreprise. Que les Chinois onnemis des Tartares et dévoués à leur patrie se " réunissent autour de mon étendard, et notre triomphe « sera assuré! “ J ai quatre cent mille hommes pleins d’ardeur à " disposition, sans compter les troupes auxiliaires “ qu’on me promet de divers royaumes; j’ai des pro- « visions en abondanco et des sommes considerables “ pour faire subsister cette arinée de la délivrance. « Je fais done un appel solennel aux provinces du a nord et du midi, de I’orient et de I’occident, pour « ehasser de la patrie les barbares qui I’oppri- « ment... » Ce manifeste fut le signal de la guerre. Les Tartares en virent les commencements sans trop s’dmouvoir, croyant leur domination assez bien affermie pour no pas craindre les soulèveinents : mais la suite leur fit voir qu il n est pas tacile d’etouffer entièreinept chez un people les idées (1’indépendance el de le façonuer a loisir au joug de 1’élranger. V. Le cn d’insurrection p0ussé par Ou-Sapg-Koui dans les montagnes de Yun-nan reteutit aussitòt r un bout de la Chine à I’autre; et daus un moment lout 1 Empire lut en feu. Les vice-rois de Fo-Kien et
  • 84- l’eMPKRBUR KHANG-H1 de Canton entrèrent les premiers dans le mouvement insurrectionnel; el leurs provinces se déclarèrent en masse pour Ou-Sang-Koui. La contagion gagna ra- pidement les provinces voisines; et la révolte, allant toujours en avant, comme les vagues d’une mer sou- levée par la tempête, se précipitait vers Péking, pour engloutir la race tartare dans la capitale de PEmpire. On crut un instant que I’empereur aux abois n’avait plus qu’a se sauver dans les déserls de la Mantchou- rie, d’oii étaient sortis ses ancétres. Le P. Verbiest assure (1), dans une de ses lettres , qu’il se préparait déjà au voyage, ne doutant pas que Khang-Hi ne voulút l’emmener avec lui. Ou-Sang-Koui avait déjà dans l’inlérieur de Péking plus de cinquante mille homines à sa solde et tout à fait dévoués à l’insurrection. Ils devaientdans quatre jours mettre le feu au palais impérial el faire main basse sur tout ce qui s’y rencontrerait, lorsque le complot fut découvert. Un des conjurés pressait si vi- vement un armurier à qui il avail commandé des armes que celui-ci eut des soupçons et en avertit les magistrate. L’imminence et la grandeur du danger fut . ce qui sauva les Tartares. On coupa promptement la léte aux conjurés qui n’eurent pas le temps de s’en- fuir. L’empereur voulut que le fils de Ou-Sang-Koui, qui était lechefde la conjuration, eftt un genre de mort plus honorable; on 1’étrangla avec un cordon de soie blanche. Ces sanglantes et rapides exéculions jetèrent l’é- pouvante dans la capitale et òtèrent aux Chinois la (1) D'Orléans, Hisloire des deux eonquéranls, p. 173.
  • . ET EE P. VERBIEST. 00 íantaisie de se livrer à lamoindre émeute. L’etnpereur Khan-Hi montra cn ce moment difficile que 1’éncrgie etrhabileté d’unsage pilote surmontent à la finles plus grands orages. Après avoir terrifié ses ennemis par la manière prompte et sévère dont il traita les conjurés, il fit paraitre tant dc confiance et de sang-froid que les Tartares reprirent courage et rappelèrent leur an- cienne vigueur. L’empereur ne voulut pas perdrc un moment si précieux; et, profitant de Fenthousiasme dont ses troupes élaient animées, il les lança contre 1’armée insurrectionnelle de Fo-Kien, qui de vicloire en victoire s’était avancée jusque dans la province de Kiang-Si el campait aux environs de Kien-Tchang. Cette armée élait composée de cent cinquante mille hommes. Les troupes impériales étaient en nombre inférieur, mais pleines d’ardeur et fortifiées par cetle cavalerie tartare qui mettait si facilement en déroule les fantassins chinois. La victoire ne fut pas un ins¬ tant douteuse. Les Tartares firent un si grand car¬ nage de 1’armée des insurgés que tout le champ do bataille et les campagnes voisines demeurèrent jon- chés de corps morts. « Le nombre en fut si grand, di- « sent les annales du temps, que, personne n’ayanl « voulu prendre la peine de leurdonner la sépullure, « 1’air en fut infecté de manière que la peste suivit de « près la guerre et acheva de désoler le pays. Une « rivière qui était proche du lieu ou Ton avait com- « baltu se trouva si pleine de cadavres que les eaux « en demeurèrent longtemps corrompues (1)... » Après ce terrible échec les chefs des insurgés no (l) D’Orléans, p. i8i.
  • 8tí l’kmpuhkur khano-ui pouvaient espérerde le réparer qu’en réunissant leurs forces, au lieu de combattre isolément. Mais la ja¬ lousie, qui rend souvent inutiles les ligues les mieux concertées, mit le désordre dans le caujp de 1’insur- rection. Le vice-roi de Fo-Kien se retira insensible- ment -de la coalition et se soumit aux Tartares. Celu de Canton voulut combattre pour son propre compte, et se sépara de Ou-Sang-Koui. Ce dernier ótait le plus redoutable, car il était maitre de loutes les provinces de 1’ouest, el ses premiers succès avaient donnó à ses troupes une conliance qui les met- tait en étal de tout entreprendre. L’empereur* après avoir inutilement dirige loutes ses forces contro Ou-Sang-Koui, comprit qu’il lui se- rait impossible de le forcer dans ses retranchements sans 1’usage du canon. Le P. Verbiesl avait été chargé de raccommoder la vieille artillerie, organisée autre¬ fois par le P. Schall; et, gràce à son intelligente ac- tivité, cent cinquante canons purent entrer en cam- pagne. Mais, comine plusieurs de ces pièces en fer étaient trop lourdes pour servir dans les provinces montagneuses ou campaient les troupes de Ou-Sang- Koui , les présidents et les membros des tribunaux de la guerre et des travaux publics présentèrent à l’em- perour un mémoire par lequel ils le suppliaient d’or- donner à Nan-IIoai-Jen de fondre des canons nou- veaux pour la conservation de 1’État, et de former dos ouvricrs dans cet art. Le P. Verbiest s’excusa d’abord sur le peu de connaissances qu’il avait des machines de guerre. — Mes engagements dans la vie ieligieuse, dit-il, m’ont entièremenl éloigné de lout ce qui concerne la milice séculiere et ne me permet
  • KT Lli p. VKHBIKST. 87 que d’offrir des vocux au Seigneur pour atdrer sa bénédiction sur les armes de 1’empereur. Cette réponse fut mal reçue; ou lui fit observei que le missionnaire ne devait pas avoir plus de repu¬ gnance à fondre des canons qu’a fabriquer des ins¬ truments de mathématiques, surtout lorsqu il s agis- sait du salut de 1’Empire; qu un refus si peu fondé donnerait lieu à l’empereur de supposer que les pre- dicateurs do 1’Évangile étaient peu dóvoués au bien public, qu’ils avaient même quelque intelligence avec les rebelles. •Le P. Verbiest, qui apprit le mauvais offet que ces soupçons faisaient sur 1’esprit deKhang-Iíi, ne crut pas devoir exposer la religion par un refus absolu : il demanda desouvriers et fondit d’abord une pièce pour des bombes d’à peu près quatre livres. Mais 1’empe- reur, craignant que cette machine ne soutint pas l’ef- fet de la poudre, envoya un des premiers mandarins avec Verbiest vers les montagnes, à quelques lieues de Péking, afin de 1’éprouver. Après huit épreuves, le mandarin retourna vers 1’empereur pour en an- noncer la bonne réussite. Le lendemain il y eut un nouvel essai en présence des principaux chefs de 1’armée, et sur cent coups quatre-vingt-dix boulets atteignirent le but. Cesexpériencesayant si heureusement réussi, 1’em¬ pereur ordonna que l’on fit à la hâte vingt pièces de même calibre, qui furent fondues et montées dans 1’espace de vingt-sept jours et envoyées aussitòt vers les montagnes de Chen-si contre les rebelles. Khang- lii, voulant honorer et récompenser le P. Verbiest, alia lui faire une visile dans sa propre résidence. H
  • 88 I. KMPERKUR KHANG-HI examina avec soin la maison, la chapelle, lui adressa plusieurs questions suiTétatdes missions, et lui laissa enpartant une inscription chinoise écrite do sa main. Ces sortes d’inscriptions sont en Chine de la plus haute importance et la preuve la plus éclatante de la bien- veillance impériale; elles óquivalent presquo à un décret solennel. Aussi les missionnaires la fireut-ils aussitòtcopierexactement; etelle futenvoyée à (outes les églises des provinces. Peu de temps après le conseib supérieur do la guerre, recevant de toutes les provinces des deman¬ des réitérées de canons, pour en garnir les places fortes, présenla à l’empereur un mémoire pour lui faire connaítre que la défense de l’Empire exigeait trois cent vingt canons de calibres différents, à la façon de ceux de l’Europe. L’empereur répondit à cette requête en ordonnant au P. Verbiest de com- mencer immédiatement les travaux. On employa plus d’un an à la fabrication de cette artillerie. Les plus grandes difficultés qu’efit Verbiest lui furent suscitées par les eunuques du palais. Ces homines, jaloux à 1’excès, ue pouvaient souffrir qu’un étranger tut si avant dans les bonnes gràces de leur souverain; il n’v cut point d’efforts qu’ils ne firent pour empêcher le succès de l’ouvrage. Ils se plaignaienl à tout moment de la lenteur des ouvriers, tandis qu’ils faisaient voter le métal par de bas officiers de lacour. Aussitòt qu’un des plus gros canons futachevé, avant mème qu’on eòt pule polir, ils y firent insérer avec violence un boulet de fer pour en rend re l’usage inutile. Mais Verbiest, après l’avoir fait charger par l’embrasure, y mit le feu, et le boulet, sortant avec
  • KT LE 1>. VERBIEST. 89 Iracas, couvainquit leseumiques déconcertés que lour malice n était pas encore de niveau avec 1’habileté du savant missionnaire. Quand tous ces canons furent acbevés, on les conduisit, pour en faire l’essai, au pied des mon- tagnes, à une demi-journée de la capitale. L’empe- reur s’y rendit avec toute sa cour, accompagné des principaux officiers de ses milices et de plusieurs pe- tils souverains de la Tartarie occidentale qui se Irou- \aient alors à Péking. Avant de commencer les expé- riences, le P. Verbiest voulut faire la bénédiction solennelle des canons : il fit done dresser un autel sur leque! il placa la croix en présence de la cour et des grands dignitaires de 1’Empire; puis, revêlu du surplis et de 1’étole, il adora le vrai Dieu, en se prosternant neuf fois et frappant la terre du front : se relevant ensuite, il récita les prières de 1’Église et aspeigea les canons d’eau bénile. Le pieux mis¬ sionnaire avait donné à chaque canon le nom d’un saint ou d’une sainte, qu’il avait lui-même tracé sur la cu lasse pour y être ensuite gravé. Àprès cette cérémonie religieuse, qui produisit une bonne impression sur Passemblée, ou com.nença le l,r des canons contre un but qui avait élé placé à une distance assez considérable. Comine le P. Verbiest avait le soin de pointer le canon avec ses instruments, le boulet atteignait souvent le but. L’empereur en eut tant dejoie qu’il fit sous les tentes et au milieu ( c la campagne un festin solennel aux souverains tartares et aux principaux officiers de la cour; il but, cans sa coupe d or, à la santé des convives et à la prospérité de I Empire. Puis, ayant fait appeler en sa
  • 90 l’k.MPKHKCI! KHANG-111 présence lo P. Vorbiest, il lui dit: « Les canons que vous nous fitos 1’année dernière nous ont óté d’un puissant secours contre les rebel les des provinces du midi; je suis tres-salisfait de vos services, et je dois vous houorer devant cette assemblée qui vient d’ôtre tómoin de votre zèle et de voire science... » Alors, se dópouillanl de son manteau de zibeline et de sa tunique, sur laquello ótait brodé en or le dragon im- périal» il les lui donna comine un témoignage de son amitié. Quelques mois après, le tribunal chargé d’oxami- ner le mérite des personnes qui se distinguenl par leurs oeuvres présenta un mémorial à 1’empe- reur pour le supplier d’avoir ógard aux services que Nan-Iloai-Jen avait rendus à 1’Em pire par la fonte de tanl de pièces de canons. Khang-Hi agréa la requête et honora le P. Verbiest d’un titre d’hon- neur semblable à celui que l’on donne aux vice-rois qui se sont fait remarquer dans le gouvernement des provinces par la sagessede leur conduite. Le P. Verbiest fut amèrement attaquó en Europe pour avoir organisóà Péking une fonderie de canóns. Des libolles furent publiés contre lui en Espagne, en Italie, et on ne 1’épargna pas roômo en France; inais le pieux et savant Jésuite répondit sagement que rien ne lui défendait de fournir des armes aux Tartares, puisque par ce service il avait obtenu uux mission- naires de 1’Europe la liberté de prêcher 1’Évangile dans toute 1’ólendue de 1’Empire. Lesouverain pontife InnocentXI dédommagea am- plement le P. Verbiest de ces invectives par le bref suivant, qu’il lui adrossa en 168o.
  • KT LR P. VKHB1KST. !*1 « A noire trbs-cher fils Ferdinand Verbiest, de la Conipagnie de Jésus, vice-provincial de la Chine. “ Innocent, pape, XF dunom. « Notre cher tils , salut. “ ne Pout avoir plus de joie que nous en ont « donné vos lettres, par lesquellos, apròstousles té- « moignages respeclueux d’une obéissance tiliale en- “ vei s uous, vous nous envoyez du vaste empire de la « Chine, oú vous êtes, deux présenls considérables, « savoir le Missel remain traduit en langue chinoise et des tables astronomiques par le moyendesquelles “ vous avez renclu ces peuples favorables à la reli- “ gion chrétienne. « Mais rien ne nous a été plus agréable quo d’ap- « prendre, par ces mêmes lettres, combien sagement « vous vousservez des sciences profanes pour le salut « de ces peuples el pour 1’avancement de la foi, les « employ an t à propos pour réfuter les calomnies et « les fausses accusations dont quelques-uns tâchaiertl « de flétnr la religion chrétienne, et pour vous gaguer “ Sl b,en ■’affection de 1’empereur et de ses princi- |)au\ ministres. Par là uon-seulement vous êtes « < élivré des fàcheuses persécutions que vous avez « soutfertes si longtemps avec tant de force et de “ C0Ura^e’ mais vo»s avez fait rappeler tous les mis- smnnames de leur exit; vous n’avez pas seulement |e,a 11 ’oligion dans sa premiere liborté el dans sos honneurs, mais vous 1’avez mise en étal
  • 92 l’eJMPEKBUR KHANG-lll « de laire dc jour en jour de plus grands progrès. « Car il n’est rien que l’on ne doive attondre de vous « et de ceux qui travaillent avec vous pour la reli- « gion dans ce pays, aussi bien que d’un prince doué « de tant d’intelligence et de sagesse et qui parait si « affectionné à la religion, comine le font voir les « édits qu’il a publiés par votre conseil... « Yous n’avez done qu’à continuer les soins que « vous prenez, pour avancer par les industries de ,< votre zèle et de votre savoir les avantages de la « religion, sur quoi vous devez vous promettre tous « les secours du saint-siége et de noire autorité pon- « tilicale, puisque nous n’avons rien tant à cceur, « pour nous acquitter de nos devoirs de pasteur uni¬ ce versel, que de voir croitre heureusement la foi de « Jésus-Christ dans cette illustre partie du monde, qui, « quelque éloignée qu’elle soit de nous par les vastes « espaces de terres et de mere, nous est d’ailleurs si « proche par la charité de Jésus-Christ, qui nous presse « de donner notre sollicitude et nos pensées au salul « éternel do tant de peuples... « Cependant nous souhaitons d’heureux succès à « vos saints travaux et à ceux de vos compagnons, « et par la tendresse paternelle que nous a vous pour « vous el pour les fidèles de la Chine, nous vous don- « nous à tous très-affectueusement la bénédiction « apostolique, connnc tin gage de notre affection. « I)onné à Rome le troisièmede décembre 1681. » Les Annales de la Chine rapporlent que le triomphe remporté sur la grande insurrection qui éclata dans les premieres années du règne de Khang-Hi fut prin- cipalement attribué aux pieces d’artillerie fabriquées
  • ET LE P. VERBIEST. 93 par 1’Européen Nan-Hoai-Ien. Dès que les armées im- periales purenl faire usage du canon , les rebelles n’ó- prouvèrent plus que des défailes. L’insurrection fut repoussée jusque dans les montagnes de Yun-nan, ou elle avait pris naissance. Les chefs des autres pro¬ vinces avaient élé mis à mort et leurs partis ruinés. Ou-Sang-Koui seul se défendait encore avec achar- nement, soutenant toujours sa vieille réputation de grand homme de guerre. Heureusement pour les Tar- tares que ce redoutable général était très-avancé en âge. II mourut de vieillesse au milieu de son camp, enlouré de ses soldats, refusant toujours de faire sa soumission et maudissant jusqu’à son dernier souffle la domination des étrangers. En mOurant il légua son autorité et le commandement de ses troupes à un de ses lieutenants, qui continua la guerre encore pen¬ dant deux ans parmi les gorges des montagnes à Pextrémité occidentale de l’Empire. Les Tartares fini- rent par l’y écraser en 1681, et terminèrent ainsi cetle longue lutte qui avait duré sept ans. VI. L’emperour Khang-Hi, victorieux de tous ses en- nemis, au dedans et au dehors, se trouva paisible possesseur de l’empire le plus vaste et le plus peuplé qui soit au monde. II résolut alors d’entreprendre un voyage en Mantchourie pour y visiter la sépulture de ses ancêtres; il eut lieu en 1682, avec un cortége de 'Oixante-dix millepersonnes. « L’empereur a voulu ,
  • 94. l’emperedr khang-hi >< ditle P. Verbiest, que je I’accompagnasse etque je « fusse loujours auprès de sa personno, afin da faire « en sa présence les observations nécessaires pour con- « uattre la disposition du ciei, 1’élévation du pòle, la « déclinaison de chaque pays; pour mesurar par les « instruments de mathéinatiques la hauteur des mon- « tagnes et la distance des lieux.. » L’année suivante on lit encore un voyage dans la Tartarie mongole, et 1’empereur fut accompagné par soixante mille homines et plus de centmille chevaux. « II partit, dit le P. Verbiest , le sixième de juillet, « et voulut que je le suivisse avec un des deux pères « qui sont avec moi à la cour ; il m’en laissa le choix. « Jepris le P. Grimaldi, parco qu’il est le plus connu •< et qu’il sait parfaitement bion les mathéinatiques. » « Plusieurs raisons, continue le P. Verbiest, out porte l'emperoura entreprendre ces voyages. La pre- mière est pour entretenir la raiiice, pendant la paix aussi bien que pendant la guerre, dans un perpétuel exercice. G’est pour cette raison que, après avoir établi une paix solide dans toutes les parties de ce vasle em¬ pire, il a rappelé de chaque province ses meilleures troupes auprès de lui, et qu’il a résolu de faire tous les ans avec elles quelque mouveinent de cette nature, pour leur apprendre, en poursuivant dans les chasses les sangliers, les ours et les tigres, à vaincre les ennemis de 1’Empire. II veut du moins empécher par là qu’un trop long repos n’amollisse leur courage et ne les fasse dégénérer de leur première valeur. « En effet, ces sortes de chasses ont plutòt Pair d’uue expédition militaire que d’une parlie de diver¬ tissement. L’empereur menait à sa suite cent mille
  • KT I.K P. VERBIE9T. 95 clievaux etplusdesoixante mille homines, tousarmés il<: sabres et de llèches, divisés par compagnies, et marchant en ordre de bataille après leurs enseignes, au *jruitdes tambours et des trompettes. Pendant leurs chasses ils investissaient les montagnes et les forêts, comme s’ils eussent voulu en faire le siége. Cetle armée avail son avant-garde, son arrière-garde, son corps de bataille, son aile droite et son aile gauche , commandées par autant de chefs. « Durant plus de soixante-dix jours quo cetto im¬ mense multitude a été en marche, il a fallu couduiro toutes les munitions sur des chariots, sur des cha- meaux, sur des ohevaux et sur des mulets, à travel's les chemins les plus difhciles. On ne rencontre jamais dans ces déserts ni villes, ni bourgs, ni villages : il n’y a pas môme de maisons; les habitants logent sous des leutes dressées de tous còtés, sur la surface du sol. Ils sont pour la plupart pasteurs et transportont lours tentes d’une vallée a l’autro , selon que les pàturages y sont raeilleurs pour leurs boeufs, leurs chevaux el leurs chameaux. Ils n’ont aucun de ces animaux à la nourriture desquels il faut apporter du soin; mais seulement de ceux qu’une terre inculte peut nourrir avec les herbes qu’elle produit d’elle-móme. Les Tar- tares-Mongols passent leur vie ou à la chasse ou à ne nen faire; et comme ils ne sèraent et ne cultivent point la terre, ils n’ont pas de récolte à faire. Leurs troupeaux leur fournissent de la viande, du lait, du fro mage pour leur nourriture, des peaux pour leurs v dements et du vin pour leur bojsson. Co vin est fail a\ec du lait fermenté; les Mongols en font leurs dó- >ces et s enivrent souvent. Enfin ils ne songent de-
  • 96 l’ehpergcr khang-ui puis le matin jnsqu’au soir qu’à boire et à manger commelesbèteset leslroupeauxqu’ilsnourrissent... >» C’était au milieu de ces Iribus nomades que I’em- pereur Khang-Hi aimait à faire ses promenades mili- laires. On le voyail à la tête de ses troupes parcou- rant ces vastes solitudes, franchissant des montagnes escarpées, traversant des torrents et des rivières, exposé tout le jour aux ardeurs du soleil, à la pluie, à toutes les injures de Pair. Ceux qui s’étaient trouvés aux dernières guerres assuraient qu’ils n’avaienl pas taut souffert alors que pendant ces chasses. Ainsi se trouvait atteint le but principal de Pempereur, qui voulait tenir ses troupes en haleine et les habituer a la fatigue. Une seconde raison Pavait encore porlé à enlre- prendre ces longs voyages. II avait voulu frapperl’ima- ginalion des Tartares-Mongols par un grand déploie- ment de forces et prévenir les desseins qu’ils pourraient former contre 1’État. C’est pour cela qu’il était entré dans leur pays avec une armée si considérable et de si grands préparatifs de guerre, y menant même de Partillerie, dont il faisait faire de temps en temps la décharge dans les vallées, alin que le bruit et le feu des canons jelassenl parlout Pépouvanle. Outre cet atlirail militaire, il avait encore voulu ôtre accompagné de toutes les marques de grandeur qui Penvironnaient à Péking, c’est-a-dire d’uue mul¬ titude de tambours, de trompettes, de timbales et d’autres instruments de musique, qui formaient des concerts au monarque pendant qu’il était à table, et au bruit desquels il entrait dans son palais et en sorlait. II avait fait marcher lout cela avec lui,
  • ET LE P. VERBIEST. 97 pour élonuer, parcette pompe extérieure, cespeuples barbares et leur imprimer la crainte et le respect dus a *a ^ajesté impériale. Le P. Verbiesteut beaucoup à souffrir durant ces lougueset périlleuseschasses. « Je nesauraisexprimer, dit-il, les peines et les fatigues qu’il nous fallut es- suyer duraut tout le cours de ces voyages, par des chemins que les eaux avaient défoncés et rendus piesque impraticables. Nous allions sans cesse par des montagnes ou par des vallées ; et l’on ne pou- vait passer qu’avec un exlrême’danger les torrents et les rivières, qui étaient grossies par des ravines qui y coulaient de toutes parts. Les ponts étaient ou abattus par la violence des courants, ou tout cou- verls par le débordement des lleuves. II s’était fait on plusieurs endroits de grands amas d’eau et une boue dont il était presque impossible de sortir. Les che- vaux, les chameaux et les autres bôtes de somme qui portaient le bagage ne pouvaient avancer; ils demeuraient embourbés dans les marais, ou mou- raient de langueur sur les chemins. Les hommes n’é- taientpasmoins incommodés, ettouts’affaiblissaitfaute de vivres et de rafraichissements nécessaires pour un si grand voyage. Quantité de cavaliers étaient obligés ou de trainer eux-mêmes à pied leurs che- vaux, qui n’en pouvaient plus, ou de s’arréter au milieu des campagnes pour leur faire un peu reprendre haleine. « Quand il se rencontrait des ponts ou des défilós, loute 1 armée s’arrêtait; et, dès que 1’empereur était passé avec quelques-uns des plus considérables, tout le reste de la multitude venait en foule; et chacun T. III. 7
  • 98 CEMPERKDR-ÍKHANG-Hl voulant passei- des premiers, plusieurs se renver- saieut dans I’eau : d’autres, prenant des cheinins do detour encore plus dangereux , toinbaient dans des fondrières et des bourbiers, dont ils ne pouvaient plus se retirer. Enfin, il y eut tant de misères à endurer sur tous les chemins de la Tartarie que les vieux ot- ficiers qui suivaient la cour depuis plus de trente ans disaient qu’ils n’avaient jamais tant souffert dans au- cun voyage. » Le P. Verbiest était soutenu, au milieu des tra- vaux incessants d’une vie si laborieuse, par le zèle ardent dont il était dévoré pour la conversion des infidèles. Il supportait avec joie les fatigues de ces longs voyages, parce qu’il pouvail par ce moyen entretenir les bonnes dispositions de l’empereur en faveur des missionnaires et des chrétiens. Ses espé- rances d’apbtre allaient toujours grandissant en voyant un champ si vaste s’ouvrir à Ia prédication de 1’Évangile, dans la Tartarie, dans le royaume de Corée, dans plusieurs provinces de la Chine même, ou la foi n’avait pu encore pénétrer. De toutes parts on lui demandait des ouvriers évangéliques; et, comme les missionnaires déjà établis en Chine étaienl iusuffisants pour recueillir une moisson si abondante, il tournait souvent ses regards vers I Europe : iladres- sait à ses frères des lettres remplies des supplications les plus ardeutes, pour les engager à venir partager ses travaux ; il les conjuraitde ne pas laisser éehap- per les conjonctures favorables dans lesquelles se trouvaient les Chinois pour recevoir la semence de 1’Évangile. « Hélas , éorivait-il aux Jésuites d’Europe, à me-
  • ET LE P. VBBBIBST. 99 sure que |a faveur et la bonne volonté des princes ot de.s grands seigneurs auginentent, nous voyons " dlminuer lo nombre de nos pères. Ah! qu’il serait facile do procurer la liberté des enfants de Dieu à des milliers de Chinois, rachetés aussi bien que les 8 EuroPéens parle sang prócieux de Notre-Seigneur! II y a encore dans cet empire cinq provinces en- « ticres dont chacune esl aussi grande que quelques < royaumes de l’Europe , ou nous n’avons pas prôclié Evangile t'aute d’ouvriers. Je sais qu’il y a dans * la Plupart de nos colléges un grand nombre d’ou- « vriers douós de lous les talents nécessaires pour “ cette mission. Je les conjure, au nom de Dieu , de " jeler les yeux sur (.at de provinces qui lour len- « dent les bras... » Le P. Verbiest énumòre ensuite les qualités que doi - vent posseder ceux qui se destinem à ces missions... « leurfaut de la science, dit-il, beaucoupde science; “ Ula,s J0 dois av°uer que tout cela n’esl rien eu « comparison des vertus solides sans lesquelles la “ sc,enco nuit ordinairement... Maisqui sont ceux : r,nrr in;il0ns à venir avec "ous « la conquéte de la Chine? ce sont ces géuéreux soldais de Jésus- « Urnst, les enfants de saint Ignace et les frères de Uni martyrs qui preodraient plus do joio à so * v“lrd«es lespnson»duJap(M ou comino leursfrères “«ches a des poloaux au milieu des lourbillons . ,iJ 'T;“0S,qU'à étre e°“blés bUWls ei des a i es do | empereur. Ce sont ceux qui pré- “ lurem les croix, les chevalets, les brasiors et les au res suppliers auK charmes de la cour qui sont nioins attirés par lesourire et les caresses des grands
  • 100 L’EHPEREUR KHANG-H1 « que par les regards affreux des tyrans du Japon el « par ce terrible appareil de lourments avec lesquels « ils tâchent de nous effrayer.... « Nous qui sommes ici en face du Japon , nous u jetons souvent les yeux du còté de cette ile infor- « tunée, et, regardant le del obscurci par les nua- « ges que les búchers enflammés y élèvent encore, « nous frappons notre poitrine et nous disons : Ac- « cordez aussi, Seigneur, à nous autres pécheurs, « accordez-nous une place parmi les rangs de vos « saints martyrs!.... « Et afin de les engager plus fortement à venir en Chine, il essaie de leur démontrer qu’ils y courront les chances les plus shres de mourir martyrs.... « Et après cela , s’écrie-l-il, que me reste-t-il à dire « pour ihspirer le désir de nos missions? » Co langage esl naif, sublime el vraiment diene dun apôtre écri- vant à ses confreres ! Cette espérancede mourir un jour pour Jésus-Christ était le meilleur soutien duP. Verbiest au milieu des fatigues et des tribulations de son ministère. Cet ar¬ dent désir du martyre, on l a trouvé souvent exprimé dans les pieux écrits oh il aimait à contier ses senti¬ ments les plus intimes.... « Met tez-moi, Seigneur, dil- « il dans un de cesrecueils, mettez-moi en la place de « ceux quiont voulu etqui ont pu répandre leur sang « pour vous. Jen’ai ni leur innocence, nileurs vertus, « ni leur courage; mais vous pouvez m’appliquer u leursmérites et, ce qui est infiniment plus,merevôtir « de tous les vòtres. C’est sous le voile de votre mi- « séricorde infinie que j’ose vous offrir ma vie en su¬ it crifice. J’ai eu le bonheur, mon Dieu, de confesser
  • ET LE P. VEKBIEST. 101 « votre saint nom parmi le peuple, à la cour, au mi- “ lieu des tribunaux, sous le poids des chaines et « dans 1’obscurité des prisons; mais que me sert cette « confession si je ne la signe de tout mon sang? » Pendant qu’il était enfermé dans un étroit cachot, il écrivait à son provincial.... « Combien le bruit des « neuf chaines avec lesquelles on m’a trainé plus de « trente fois devant les tribunaux m’a été plus agréa- « ble que les ovations dont on m’honorail à mon « passage par plus de trente villes lorsque jo fus ap- « pelé à la cour ! Je vous écris ceci, parce que je sais « que le courage des nòtres s’enflamme à la vue des « prisons et des tortures, et que les provinces ou l’on « a ces tourments à espérer sont celles qui sont les « plus recherchées. Oh! que ne m’a-t-il été permis de « paraltre devant vous, avec une palmo entière, « rougie dans le martyre, au lieu de n’avoir à vous « monlrer que quelques feuilles, quelques fleurs qui « se faneront bientôt! Que no m’a-t-il été permis de « vous apparaitre avec une croix du Japon ou un « sabre plongé dans le coeur! Dieu me préserve de « n’élre, en m’exprimant ainsi, c « rile, etc..... » Ce langage si plein d’une ardeur allait entlammer le zèle de l’Europe pour la propaga¬ tion de la foi dans les contrées idolàtres. Ce fut une de ces letlres qui engagea Ferdinand, évêque de Munster et de Paderborn, à doter richement une maison, afin de fournir des missionnaires à la Chine. Ce généreux et saint évêque écrivait, en 1682, au P. Verbiest : « Vos lettres envoyées en Europe,
  • 102 l’f.mpereitr kiiang-hi kt le p. verbiest. « parvenues; el la lecture nous a tellemenl ému « que nous croyioDs entendre el voir 1’apôtre des « Indes. II est impossible de ne pas être enflammé « du désir de vous aider lorsqu’on vous entend « exposer si pathétiquement la perte de tant d’ilmes « rachetées par le sang de Jésus-Christ. Quant à nous, « afin de participer d une manièrequelconqueii votre « couronne , nous offrons à Dieu , an divin Rédemp- « teur, à sa Mère conçue sans tache, à saint Fran¬ ce çois-Xavier et à vous, vónérable père Ferdinand , « une somme de ving-cinq mille écus, dont 1’intérêt « annuel servira à 1’ontretien do huit missionnaires dans le royaume do la Chine.... Adieu, hoinme « apostolique , vivez et gagnez des enfants innom- « brables à Jésus-Christ.... » Ce fut une autre de ces admiralties lettres du P. Ver¬ biest qui porta Louis XIV à fonder cotte mission fran¬ chise de Péking, dont les iilustres membres se distin- guèrent non-seulement par leurs travaux apostoliques, mais encore par tant d’oeuvres scientiíiques et litté- iaires.
  • CHAPITRE III. I. Le patronage du Portugal en Asie. — Le P. de Rhodes. — II. Le séminairedes missions étrangéres.— Premiers vieaires apostoliques de la Chine. — MonseigneurPallu.— III. Projet du grand Colbert pour une mission française en Chine.— II est réalisé paries soins de’M. de Louvois.— Départ de six missionnaires français.— Relâche à Batavia et à Siam. — Navigation ii bord d’une jonque
  • MISSION FRANÇAJSE 104 A cette iuème époque on voyait, à 1’autre extré- mité du monde, Louis XIV qui déjà s’élevait comme un soleil et commençait à répandre autour de lui les rayons desa gloire comme l’empereur Khang-IIi dans le Céleste Empire. Le moment était arrivé oil ces deux grands monarques, qui devaient illustrer Tun le plus beau tròne de l’Europe, 1’autre le plus vaste empire de l’Asie, allaient se connaitre par Pintermé- diairedes prédicateurs de TÉvangile... Lesmissionnai- resfrançais ne devaient pas tarder à révélerà la Chine les grandeurs des Tuileries et les magnificences de Versailles, en memo temps qu’ils raconteraient à la France élonnée les merveilles de la Ville-Jaune et les fêtes magiques de Gé-IIol. La Chine avail déjà été évangélisée par plusieurs missionnaires français avant l’établissement officiel de la mission française de Péking. La nation la plus fortement douéedeTespritde propagandeei deprosély- tisme n’avait pas manqué d’envoyer son contingent d’apdtres dans 1’exlrême Orient. Le P. Alexandre de Rhodes, natif d’Avignon, avaitélé un des plus célèbres entre ces hommes d’élile. Après avoir longtemps évangélisé le Tonking et la Cochinchine, il avail été dépulé à Rome par ses confrères pour signaler les entraves que la cour de Lisbonne mettait à la propa¬ gation de la foi par Tabus de son droit du patro¬ nage. Le Portugal , dit le P. Bertrand (1), fut la pre¬ miere et, pendant longtemps, la seule puissance européenne qui exerçàt son autorité dans les Indes " (1) Histoire de la mission du'Madure, t. I, p. 191.
  • J)K PEKING. 105 Orientales. Elle y rendit à la religion des services éminents; ellefavorisa puissamment sa propagation, en employant tour à tour la pompe de ses ambassades pour Pintroduire au sein de Pidolâtrie , 1’autorité de sou nom pour la protéger et la force de son arrnée pour la défendre; bien plus, elle fournissait, avec une admirable libéralité, les ressources pécuniaires pour Pentretien des missionnaires et d’un certain nombre d’évôques. Mais, comme s’il était nécessaire qu’on vlt se vérifier dans tous les siòcles et dans tons les lieux cette triste vérité : que PÉglise doit payer de ses larmes les secours et la protection qu’elle re- çoit des puissances séculières, ces faveurs de la cour de Portugal furent contre-balancées par les conditions qu elle imposait et par les inconvénients naturels qui en résultaient. On peut citer, en premiere ligne, parmi ces incon¬ vénients, les vues politiques, qui, souvent mal dé- guisées, semblaient accompagner cette protection. De là naissait, dans Pesprit des peu[)les, la persuasion que Ia religion chrétienne était un moyen d’assujetlir les nations au joug des Portugais, persuasion que la cou- duite des Européensn’a, du reste, que trop souvent justifiée. Or, on comprend qu’une telle pensée devait susciter un obstacle immense à la propagation de la loi, el 1 on sait que c’est elle qui a soulevé les per- sécutions les plus terribles et causé la ruinedeplu- sieurs chrétientés. Cependant, ce qu’ily avaitde plus grave, c’étaienl les conditions imposées à PÉglise par les rois de Por¬ tugal. Elies sont comprises dans ce qu’on appelle les droits du patronage, qui constituaient en favour de
  • 1 06 MISSION FRANÇA1SE cotto nation une espèce de monopole des missions lies Indes. D’après ce patronage, nul évôque ne pou- vait être nommé aux siéges existants, aucun nou¬ veau siége ne pouvait être érigé qu’avec le consen- tement et la participation du roi, à qui appartenait le droit de presenter les candidats. Aucun mission- naire ne pouvait, en outre, se rendre aux Indes qu avec sa permission etsur les navires portugais. Enfin , aucun bref, aucune bulle du Saint-Siége n’a- vail, disait-on, torce de loi dans I’lnde qu’apres avoir passé par les mains et reçu I’approbation du roi de Portugal. Toutes les missions de I’lndo-Chine étaient, par conséquent, des missions portugaises. II est vrai qu’on y admettait des sujets des autres nations ; mais ces sujets devaient par là même perdre, pour ainsi dire, leur nationality; et I’on comprend facilemenl combien cette circonstance dev ait diminuer chez les autres peuples le nombre des vocations. Quant aux secours temporels si nécessaires pour le développement des oeuvres apostoliques, il fallait se rósoudre à les attendee presque uniquement du gou- vernement portugais. Dans les commencements, ces conditions, quoique tres-dangereuses pour Pindépendance des missions, se trouvaient compensées par de précieux avantages quo le Portugal pouvait seul offrir et sans lesquels la propagation de la foi était alors impossible. Elies pré- sentaient, d’ailleurs, considérées en elles-mêmes, un príncipe d’équité et de garanties nécessaires; car le roi de Portugal étant la seule puissance européenne établie dans les Indes, il était naturel qu’il fút jaloux de conserve!" son autorité et d’empêcher les autres
  • DB PEKING. 107 nations d exercer leur influence autour de lui par des missions qui leur appartiendraient. lJressé par ces raisons, le Sainl-Siége consentit aux conditions de la cour de Portugal, et confirma le 'I'oit de patronage par desbulles solennelles. Co qu’il > a de remarquable, c’est que le roi exigea, dit-on, •me clause par laquelle le Saint-Pèreannulait d’avance loutes les bulles que ses successeurs pourraient don- ner dans un sens contraire (1). Cette influence dela puissance portugaise produisit pendant longtemps de très-beureux fruits. Les mis- sionnaires arrivaient eu grand nombre, et les secours du gouvernement étaient abondants. Mais peu à peu les missions se mulliplièrent, les besoins s’accrurenl énormément, et le Portugal fut dans I'impossibilite de fburnir |e nombre des ouvriers nécessaires. Ceux (l) Quoi qu il ensoit de eette clause, elle ne saurait détruire les prín¬ cipes du droit canon et de la raison naturelle , d’après losquels un papo ne pourrait dópouiller ses successeurs du droit ni les dispenser du dc- ' oir de prendre les mesures et de faire los dispositions nécessaires au gouvernement spirituel de 1’Église qui lui est confiée. Le Portugal re- vendique encore aujourd’hui son droit de patronage. Mais on peut se contentor de présentcr au sujet de cette pretention 1» observations smvantes du P. Bertrand : 1” Le Motif determinant de la concession d’un 2 E68e* P"'s'cance P°liti(Iuc 1ue le Portugal exercait dans nir£ l par C0”se
  • MISSION FKANÇA1SE 108 des aulres nations qui vinrent s’y joiudre étaient en¬ core loin de suffire. D’un autre còté, le défautde ressources pécuniaires, qui ne purent s’augmenter en proportion desbesoins, fui toujours une difficulté insurmonlable qui arretail le développement des missions. Ces ressources, d’ail- leurs, portaient avec ellesun grave inconvénient: élant généralement fournies en nature, elles nécessitaient rétablissement d’une procure obligéede convertir les objetsen argent, pour envoycr achaque missionnaire les secours indispensables. Telle élait la procure de Macao pour les missions de la Chine et du Japon. II en résultait que le monde, toujours disposé a la mal- veillance, témoin des opérations de cette procure, s’i- maginait, peut-être sincèrement, et publiait haule- ment que les Jésuites, dans leurs missions, faisaient un grand commerce, et possédaient des richesses et des trésors incalculables; et, pendant que ces bruits et ces accusations faisaient grand scandale en Europe, les pauvres missionnaires étaient le plus souvent réduits à la dernière misère et leurs oeuvres para- lysées par le manque de ressources. Une autreconséquence non moins funeste du patro¬ nage portugais fut la dépendance on les missionnaires se virent réduits à 1’égard de la cour de Lisbonne. Toutes leurs missions relevaient desévêques, quieux- mêmes étaient à la nomination et sous la main du roi. Pénótrés des inconvénienfs que nous venons de signaler, lessupérieurs dont le P. de Rhodes fut chargé d’êlre 1’interprèle auprès du pape songèrent à sous- traire les missions orientates au patronage des Por¬ tugais ; à ériger dans ces contrées des évêchés indé-
  • 100 DE PEKING. pendants de la couronne de Portugal, en leur assurant hors de ce royaunie des titres et des revenus; a fon¬ der enfin un séminaire qui pítl fournir de dignes can¬ didate. Lorsque le P. de Rhodes voulut obtenir des évêques libres pour la Chine, il comprit que la Com- pagnie de Jésus, placée en quelque sorte par ses missions de la haute Asie entre les mains du roi de Portugal, provoquerait leur ruine, et encourrait la haine du roi si elle venait à occuper des siéges épis- copaux indépendants de sa couronne. II était done prudent de choisir les nouveaux prélats hors de la Compagnie de Jésus. Le P. de Rhodes, qui était chargé de négocier cette affaire délicate, fit connaissance à Paris d’une con- grégation naissante composée de zélés ecclésiastiques, qui se réunissaient pour s’exciter mutuellement à la pratique des oeuvres de charité. LeP. de Rhodes reu- contra dans cette pieuse communaulé les vases d’é- lection qu’il cherchait et n’hésita point à proposer plusieurs de ses membres à la Congregation de la Propagandecomme très-capables d’être élevés à l’épis- copat. Ce projet, dès qu’il fut connu, ne manqua pas d’ôtre traverse à Rome par 1’ambassadeur du Portu¬ gal, sous prétexte que cette mission française portait alteinte au droit de patronage de son souverain. Sur ces entrefaites, arriva la mort d’lnnocent X. Pendant la vacance du Saint-Siége, le P. de Rhodes, voyant que 1’opposition du Portugal faisait ajourner la réali- sation du plan qu’il avail été chargé de soumettre à la Propagando, partit pour aller diriger en Perse une nouvelle mission, ou il termina en 1660 sa carrière apostolique.
  • 110 MISSION FRANÇAISK II. be projet du P. de Rhodes fut repris et exécuté non plus par un inissionnaire, mais par une femme. Si une pensée poétique pouvait ici trouver place, ce qu’un poete a dit d’une fameuse reine qui fonda un royaume dans uneterreétrangère s’appliquerait, selon |’ahbé Sicard(l), à la généreuse duchessed’Aiguillon. II s’agissait de fonder solidement le royaume de Jésus- Clirist dans 1’extrôme Orient; et une femme forte, one femme d’un courage et d’une Constance héroíques conduisit seule ce grand ouvrage. La duchesse d’Ai- gnillon s’adressa au nonce du pape en France, à Alexandre VII, successeur d’Innocent X et aux car- dinaux; ses sollicilations furent si pressantes qu’elle oblint la nomination de trois évéques français pour les missions de la haute Asie. François Pall u, chanoine de Tours, fut nomine sous le titre d’évêque d’Héliopolis, vicaire aposlolique du Tong-King avec I’administra- lion des provinces de Yun-Nau, Kouei-Tcheou, Hou- Konang, Sse-Tchouan, etKouang-Si, en Chine. Pierre de La \Iothe-Lambert, conseiller à la cour des aides de Rouen avant d’embrasser 1’état ecclésiastique, devint, sous le titre d’évéquedeBérythe, vicaire apos- tolique de la Cochinchine, avec l’administration des provinces de Tché-Kiang, Fo-Kien, Kouang-Tong, Iviang-Si, de I ilo de Hai-Nan et d’autres lies voisines. (1) llistoirede 1'ètablissement du christianisme dans Us hides, etc., t. 1. p. 21-
  • til DE PÉKING. Un troisième prélat, au choix des deux premiers, qui élurent Ignace Gololendi, curé d’Aix, en Provence, fut chargé, sous le titre d’évêque de Métellopolis, du ' lcar*at apostolique de Nanking avec 1’adininislration des provinces de Péking, Chan-Si et Chan-Tong, de la Tartarie et de la Corée. Ces trois prélats eurentà surmonter de nombreuses difficultés, à endurer bien des ennuis avant de par- venir à leur poste. Les Portugais, qui leur avaient d abord accorde des passe-ports, à la recommaudation de Louis XIV, les retirèrent ensuite. Les Hollandais el les Anglais ne voulaient a aucun prlx transporter des missionnaires français sur leurs navires, dans la crainte qu’il ne s’établit, par leur entremise, des relations ré- gulières entre la France et la haute Asie. Ce fut à cause de ces difficultés que Pallu, évéque dTiéliopolis, émit le premier la pensée de former une compagnie commerciale, sur le plan de cedes d’Angleterre et de Hollande, pour organiser, indópendamment des autres nations, descorrespondances assurées entre la France 1 lnde et la Chine. Le plan de 1’évêque d’Héliopolis * fut accepté; néanmoins les prélats nattendirent pas quecettecompagnie, autorisée en 1660, pht leur four- mr des vaisseaux, et ils résolurent de prendre la voie de la Méditerranée et du Levam , mais séparément abn que, en cas d’accident, la perte de 1’un n’entrai- nàt pas celle des «litres. Cette compagnie írançaise qui plus tard devint célebre dans l’ludo-Chine et donna une si forte impulsion au commerce et à la marine de la Fiance, il est curieux de la voir prendre nais- sante sous 1 inspiration el par les conseils d’un mis- s,onnaire.
  • 112 MISSION FRANÇAISE Avant d’entreprendre lour long voyage, les zélés et prudents apótresde la haute Asie voulureut fonder à Paris uu séminaire dont les directeurs régiraient les affaires des inissionnaires pendant leur absence, leur enverraient les secours dont ils auraient besoin, éprou- veraient la vocation des ecclésiastiques qui voudraienl aller partager leur apostolai, seraient, en un mot, les correspondents des vicaires apostoliques et les direc¬ teurs généraux des missions tant pour le spirituel que pour le temporel. Un établissemeul de ce genre avait dójàétéprojetéà Paris par Jean Duval, évéque deBa- bylone, qui acheta pourcetobjet un terrain considé- rabledans la ruedu Bac. Ce prélatne crut pas pouvoir tnieux faire que de trailer avec la congregation nais- sante des Missions Étrangères, à laquelle il céda sa propriété de la rue du Bac, à condition qu’elle fonde- rait un séminaire destiné à fournir des sujets aux mis¬ sions françaisesde l’Orient. Vincent de Meurs, Armand Poileviii et Michel Gazil, tous prêtres, s’unirent pour commencer Pétablissement, qui fut aulorisé parlettres patentes en 1663. Le cardinal Chigi, alors légat en France, 1’archevéque de Paris et 1’abbe de Saint-Ger¬ main des Prés sanctionnèrent 1’érection sous le rap¬ port spirituel. La premiere pierre de 1’égiise des Missions Étrangères ne fut posée par François de Har- lay, archevêque de Paris, qu’en 1683, par consequent longlenips après le départ pour POrient des premiers vicaires apostoliques. La Mothe-Lambert, évéque de Bérylhe , élait déjà en route lorsqu il apprit I’ordre donnépar le roide Por¬ tugal de se saisir des prélats français et de les envoyer à Lisbonne; malgré ce danger, il arriva heureusemenl
  • DE PEKING. 113 dans la capitatedu royaumedeSiam. Cotolendi, évôque e i létellopoiig^ ne dépassa pas Masulipataui, dans mdoustan, ou une maladie l’enleva à trente-deux ans> évéqued’Héliopolis, qui s’élaitmisen che- ann le dernier allarejoindreLa Mothe-Lambert à Siam. La position de Siam et la sécurité avec laquelle on y pratiquait le christianisme déterminèrent La Mothe- Lambert et Pallu à en faire comme le centre des missions françaises del’Orient età y fonder un sémi- nairepour le clergé indigène, dont la prompt© forma¬ tion donneraitauxchrétientés successivement établies une forme stable et assurée pour I’avenir, en les ap- puyant sur des bases adhérentes au sol. Le caractère d adhérence au sol et de nationalité est, en effet la condition nécessaire de tout clergé destiné à devenir un jour la téte d’une Église. Le désir d’informer le souverain pontifedes dispo- tions hostiles des Portugais à 1’égarddes évôques fran- çais et de se procurer un renfort indispensable d’ou- vriers évangéliques ramena Pallu à Rome. De là, il se rendit à Paris, ou il indiqua la marche à suivre àTnn fvTvV3 ^omPaSnie des ludes, et ou il exposa Louis XH le plan des missions françaises qu’on se proposait d’étendre dans toute celte partie de 1’Asie U présence d’évêques et de missionnaires français dans des contrées ou le nom de la France était à peine connu auparavant, avait une importance trop sérieuse aux yeux de ce prince, aussi politique que chré- len, pour quhl ne laprít pas vivement à coeur. Pallu s embarqua de nouveau, en 1670, sur un navire de a compaanie des Indes, quidoubla le cap de Bonne- Lspérance. T. III. 8
  • 114 MISSION FRANÇAISE A son arrivée à Siam, 1’évéqued’Héliopolis remit so- leooellenaent au roi une lettre de Louis XIY, contre-si- gnée par Colbert; ello était ainsi conçue: « — Très-haut, « très-excellent, très-puissant prince, notretrès-cheret « bon ami, ayantappris le favorable accueil que vous « avez fait à ceux de nos sujets qui, par un zèle ar- « deni pour notre sainte religion, se sont résolus de u porter les lumières de la foi et de 1’Évangile dans « I’élendue de vos Etats, nous avons pris plaisir de a profiler du retour de Févêque d’Héliopolis pour « vous en témoigner notre reconnaissance, et vous « marquer en mème temps que nous nous sentons « obligés du don que vous lui avez fait, et au sieur « évôque de Bérithe, non-seuleinentd’un champ pour « leur habitation, mais encore de matériaux pour « construire leur église et leur rnaison;et, comme it ils pourrout avoir do fréquentes occasions de re¬ ft courir à votre justice dans 1’exécution d’un dessein ft si pieux et si salutaire, nous avons cru que vous ft auriez agréable que nous vous demandassions, pour « eux et pour tous nos autres sujets, toutes sortes de « bons traitements; vous assurant que lesgrâces que « vous leur accorderez nous seront fort chères, et que
  • DE PEKING. 115 Layanttrouvé trop peu étendu, il en ajouta un autre plus grand, el voulut y faire bâtirà ses frais une belle (n ise. Le monarque déclara ensuite, en présence de Icute sa cour, qu’il autorisait les missionnaires fran- Çais à précher le christianisme et ses sujots à 1’em- brasser. Après avoir réglé les af faires dela mission de Siam, infatigable évéque d’Héliopolis entreprit do visiter son vicarial de Chine; mais, ayantété surpris en mer par une violente terapète, il fut contraint, pour éviter le naufrage, de faire voile vers Manille. La guerre •Hail alors sur le point d’éclater entro I’Espagne et la France, en sorte que le prélat, dans lequel on crut voir un espion, lut retenu prisonnier, puis envoyé en Espagne. La jalousie qu’excitait chez les puissances eu- ropéennes Fétablissement des missions françaises dans a haute Asie, à cause de I’inlluence politique et com- merciale qu’elles ne manqueraient pas d’assurer indi- rectement à la France, fut au fond le motif de cette conduite. Gràce à l’interveution d’Innocent XI el de Louis XIV, on remit en liberté le prélat captif. Indépendamment de la raison d’équité, I’Espa^oe obén en cel a à une raison de bonne politique. Elle comprit sans doute, dit le savant évéque d’Hézébon (\) qu’elle avait plus à craindre aux Indes du Portugal que de la France, et qu’elle servirait mieux sesintérôLs gagnant par de bons procédés Faffection des mission- naires (rançais qu’en s’abandonnant à une déíiance el rode et indigne d’une grande nation. Le conseil souverain des Indes, saisissant cette occasion de pro- (») LettresdeMonseigneur Luquet, etc., p. 81.
  • 116 MISSION KHANÇAISE tester publiquement contre lesprétentionsdangereuses cies Portugais, eut soin de déclarer, dans son arrêt, que ni l’Espagne ni le Portugal n’avaient aucun droit de patronage à exercer là oil ces puissances ne possédaient pas de domination temporelle. De Madrid, Palluse rendità Rome, ensuiteen France, oil le prélat missionnaire produisitune impression dont on retrouve les traces profondes dans le beau sermon de Fénelon sur l’Epiphanie : « Nous l’avonsvu, s’ecrie « 1’éloquentévôque deCambrai, nous l’avons vu cet « hommesimple et magnanime, qui revenaittranquil- « lenient defaire le tour entierdu globe terrestre. Nous « avons vu cette vieillesse prématurée etsi louchanle, « ce corps vénérable, courbé non sous le poids des « années, mais sous celui do ses pénitences et de ses « travaux; et il semblait nous dire à tous, au milieu « desquels il passait sa vie, à nous tous qui ne pou- « vions nous rassasier de le voir, de l’entendre, de « le bénir, de goúter l’onction et de sentir la bonne ct odeur de Jésus-Christ qui élait en lui, il semblait « nous dire:—Maintenant, me voilà,je sais que vous « ne verrez plus má face. — Nous l’avons vu qui « venait de mesurer la terro entière. Mais son coeur, « plus grand que le monde, élait encore dans ces con- « trées si éloignées. L’esprit l’appelait à la Chine; et « l’evangile, qu’il devait à ce vaste empire, élait « comme un feu dévorant au milieu de ses entrailles « qu’il ne pouvait plus retenir. Allez done, saint « vieillard! lraversez encore uno 1’oisl’Océan étonné « et soumis; allez au nom de Dieu. Yous verrez la « terre promise; il vous sera donné d’y entrer, parce « que vous avez espéré contre 1’espérance même.
  • !>K I'KKINU. 117 Lu lenapête qui devait causer le naufrago vous jet- teia sur le rivage désiré. Pendant huit mois votre \°ix mourante fera retentir les bords de la Chine ilu nom de Jésus-Christ... O mort précipitée! ó vie " Précieuse, qui devait durer plus longlemps! ô “ fouces esperances tristement enlevées!... Mais ado- « rons Dieu, taisons-nousl... » 1 allu quitta la France cn 1681, et reprit pour la troisième fois le chemin de la haute Asie. Noramé ad- ministraleur spiritual de tout Fempire do la Chine, il s embarquaen 1683, avec 1’agrémentdu roi de Siam, pour cette terre si désirée. II élait accompagné do M. Maigrot, de Paris, docteur eu théologie de la maison et société de Sorbonne, et qui, entré au sé- nunaire des Missions Étrangères, venait de quitter la !• rance avec dix-neuf autres missionnaires. Forcé par la tempêle de relàcher à File de Formose, Févêque d’Héliopolis n’arriva qu’en 1684 à Chang-Cheou, grande ville de Fo-Kien. « Les Jésuites et quelques autres religieux, dit le P. Le Comte, reconnurent son autorité; et ce fut une véritable joie pour M. d’Helio- polis, qui, après cel heureux commencement, se preparait a donner une nouvelle culture à la vigne , SeiSneur; mais Dieu se contenta de sa bonne vo- lonté (1). » Com me il sentait sa fin approcher, Pallu, usant du pouvoir qu’il avait reçu, nommaM. Maigrot vice- admmistrateur de toule la Chine et vicaire aposto- ique de quatro provinces. Enfin cet apòlre si zélé et si courageux mourut à Mo-Yangau mois d’octobre 1684. (>) Le Comte, Nouveaux mémoircs sur la Chine, t. II, p. 182.
  • 118 MISSION FRANÇAISE Un seul Dominicain put aider M. Maigrot à lui rendre les derniers devoirs. « Nous fimes tous deux, dit ce dernier, la cérémonie avec toute la décence que la pauvreté du lieu nous permit; nous revôtímes le pré- lat de ses habits pontificaux, et nous 1’exposâmes dans l’église le dimanche de grand matin. Le lundi, après midi, nous le mimes dans le cercueil en pre¬ sence des chrétiens, qui pleurèrent amèremenl la perte d’un si bon père. » Selon la coutume chinoise, M. Maigrot garda auprès de lui le cercueil, jusqu’a ce qu’on le déposàt dans un lieu connu mainte- nant sous le nom de Sainle Montagne. Durant notre séjour en Chine, nous avons eu la consolation de nous agenouiller sur cette terre consacrée par les pré- cieuses reliques des prédicaleurs de l’Evangile. On y voit encore les tombeaux de trois évèques, de plu- sieurs missionnaires et d’un grand nombre de chré- tiens indigènes. Ill. Le nom de la France, porté par les missionnaires dans la haute Asie, commençait à se répandre dans ceslointaines contrées; etbientòt il allait jeter un vif éclat dans la capitale même du Céleste Empire. Au moment ou 1’illustre évêque d’Héliopolis rendait en Chine le dernier soupir, on s’occupait en France, par ordre do Louis XIV de grands travaux géographiques. L’Académie royale des Sciences, qui était chargée de ce soin, avail envoyé ses membres les plus habiles
  • DE PEKING. llí)
  • 120 MISSION PRANÇA1SE parla Moscovie et la Tarlarie, les autres par la Syrie el par la Perse, et les derniers par 1’Océan, sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes. Mais la morl de ce grand ministre suspendit pour quelque temps 1’exécution de ce beau dessein. Louis XIY allait envoyer un ambassadeur extraor¬ dinaire à Siam; et le marquis de Louvois, qui avail succédé à Colbert dans la charge de surintendanl des arts et des sciences, demanda au supérieur des Jésuites six religieux habiles dans les matliématiques, pour les envoyer en Chine. « Depuis huit ans, dit le P. Fontaney, j’enseignais les mathématiques dans notre collége de Paris, et il y en avait plus de vingt que je demandais avec instance les missions de la Chine ouduJapon. Mais, soit qu’on m’en jugeât indigne ou que la Providence mo réservât pour un autre temps, on me laissarit toujours en France. Je tàchais d’y vivre dans la pratique exacte de tous les exereices de la vie religieuse, persuadé que les des- seins miséricordieux deDieu sur nous s’accomplissent infailliblementquand nous suivonsfidèlement ce che- min. Je ne fus point trompé; car, cette heureuse oc¬ casion s’étant présentée, je m’offris le premier à nos supérieurs, qui m’accordèrent ce que je souhaitais depuis si longtemps et me chargèrent de chercher des missionnaires pour m’accompagner.... « Je ne saurais exprimer, ajoute le P. Fontaney, la consolation que je sentis en ce moment. Je m’esti- mais rnille iois plus heureuxd’aller porter nos sciences aux extrémités du monde, ou j’espérais gagner des âmes à Dieu et trouver des occasions de souffrir pour son amour et. pour la gloire de son saint nom, que de
  • DE PEKING. 121 continuer à les enseigner à Paris dans le premier de nos colléges.Dès qu’on sut que je cherchais des missionnaires pour la Chine, il se présenta un grand nombre d'excellents sujeis. Les PP. Tachard, Ger- hillon, Le Comte, de Yisdelou et Bouvet furent pré- férés aux autres. » Lo P. Tachard, complétantle récitduP. Fontaney, s exPr*me ainsi (1) : « On nous avertit secrètement de nous tenir prêts à partir dans deux mois pour le plus tard. Le lendemain nous allâmes ensemble à Montmartre pour remercier Dieu, par l’entremise de lasainte Vierge et des saints Martyrs, de lagrâce qu’on venaitde nous faire et pour nous offrir à Jésus-Christ plus particulièrement dans ce lieu, ou saint Ignace et ses compagnons firent leurs premiers vceux.... Le dessein de notre voyage étant devenu public à ’aris, messieursde 1’Académie, qui y prenaient leplus de part, nous firent l’honneur de nous recevoir, par un privilége particulier, dans leur compagnie, et nous primes nos places quelques jours avant notre dé- part.... » Les six missionnaires jésuiles, ayant élé investis pai- lettres patentes du titre de mathématiciensdu roi sembarquèrent àBrest, le 3 mars 1685, sur le vais- seau qui portait le chevalier de Chaumont, ambas- sadeur extraordinaire de Louis XIV à Siam. Leur navi¬ gation futheureuse et sans aucun accident remarquablo jusqu a Batavia. Là ils eurentsous les yeux lespec- tac e le plus capable d’dmouvoir profondément des missionnaires à leur entrée dans la carrière apos- (0 Voyage de Siam, etc., p. 16.
  • 122 MISSION KRANÇAISE lolique; c’était leP. Fuciti, vénérable parsa vieillesse et par ses longs travaux dans les missions. Durant ses vingt-quatre années d’apostolat, il avait baptisé de sa propre main quatre mille âmes en Cochincbiue et dix-huit mille dans le Tong-King. II avait éléneuf mois enliers en prison , la cangue au cou et les fers aux pieds. II avait fait seize longs voyages parmer el s’était trouvé cinq fois en danger d’être tué par les infideles. Dénoncé aux mandarins et poursuivi avec acharnement par leurs satellites, il était demeuré douze ans au Tong-King sans oser paraitre, se te¬ nant caché le jour dans un petit bateau et faisant la nuit de périlleuses excursions pour aller visiter ses chers néophytes. Enfin il avait été condanmé à mort ct s était vu plus d une fois à la veille du martyro. Tel était le premier missionnaire que les fondateurs de la mission françaiso de Péking rencontrèrent dans leur voyage. On comprend tout ce qu’ils durent puiser de Constance et d’intrépidité, d’amour de Dieu et du prochain dans les émouvants récits de ce vénérable apôtre. Les missionnaires ne tardèrent pas à quitter Ba¬ tavia pour faire voile vers Siam. Dès que le vaisseau eut jeté l’ancre, un des ministres du roi s’empressa de venir complimenter au nom de son maitre le che¬ valier de Chaurnont: « Excellence , lui dit-il, entre « autres choses flatteuses, je sais que vous avez été « employé autrelois à do grandes affaires, et que a vous etes venu, il y a déjà plus de mille ans, de « trance à Siam , pour renouveler Pamitié des rois « qui gouvernaient alorsces deux royaumes. » L’am- bassadeur de Louis XIV, un peu surprisde 1’étrange
  • 123 DE PÉKING. compliment de ce partisan de la métempsycose, lui répondit en toute franchise qu’il avait complétemenl perdu le souvenir d’une si importante négociation et qu’il lui semblait faire pour la premiere fois le voyage de Siam. Ensuite le chevalier de Chaumont adressa au prince siamois un discours digne en tout point du roi très-chrétien qu’il représentait; il luidéclara que rien n’affermirait plus l’alliance des deux mo¬ il arques que la communauté de religion. « Sire, « dit-il en finissant, soumettre vos grandeurs au « Dieu des chrétiens, qui gouverne le ciei et la « terre, c’est une chose beaucoup plus raisonnable « que de les rapporter aux autres divinités qu’on “ adore dans 1'Orient, et dont Votre Majesté, qui a « lant de lumières et de penetration , ne peut man- “ quer de voir assez 1’impuissance... » La France, il faut en convenir, comprenait assez bien à celte époque sa dignité et sa grandeur. Les représentants du gouvernement servaient avec ferveur les intérêts de la religion ; et les prédicateurs de 1’Évangile ne perdaient pas de vue les avantages politiques de leur patrie. Peu de jours après leur arrivée à Siam les Jésuites observaient, comme il en était convenu avec Cassini avant leur départ de France, une éclipse totale de lune, qui pouvaitêtre d’une grande utilité pour la dé- termination des longitudes. Leroi, qui se piquaitd’être connaisseur en astrologie, voulut assister aux expé- l iences : il fut si émerveillé de la science des Jésuites Irançais qu’il lour fit de magnifiques présents et leur pioposa de les garder à sa cour; mais, ayant appris qu ils avaient ordre duller en Chine, il consentit à
  • 124 MISSION tRANÇAISK les laisser partir, à condition que le P. Tachard re- tournerait en France pour y chercher douze mathéma- ticiens de son ordre, qu’il ramènerait avec lui. Les PP. de Fontaney, Gerbillon, de Visdelou, Bouvet et Le Comte s’embarquèrent à bord d’un petit navire françaisde la Compagnie des Indes, qui faisait voile pour Macao.« Le vaisseau, dit le P. Le Comte (1), « appartenait à monsieur Constance, et paraissait « bon; mais il fut si tourmenté qu’en peu d’heures « il commença as’ouvrir de toutesparts... » II avait, en effet, éprouvé un dé ces terribles typhons qui causent de si épouvantables ravages dans les mers de Chine. Le vent élait devenu si affreux que les mate- lots, perdant courage, avaient abandonné la manoeuvre. Le pilote, jugeant plus prudent d’aller s’echouer sur la cóte quede lutter contre la lempéte, au risque d’ôtre enseveli dans les flots, s’abandonna au gré des vents et des vagues, etle navire fut providentiellementporlé sur le rivage derrière une ile, vers la pointe du royaume de Cambodje. Le piloto déclara qu’on serait forcé de rester la plu- sieurs mois, on attendant la nouvelle mousson, qui permit au navire de so relever, de doubler la pointed desemeltreen route. Les missionnaires, plus sensibles a ce retardemont qu’au danger qu’ils avaient couru, résolurent de se rendro à Siam par terre, dans l’es- poir de s’embarquer à bord d’un navire anglais qui était en partance pour Canton. Ils s’engagerent done dans les bois, espérant trouver quclque village et des guides. Mais ils s’égarèrent bientòt; et leur vie ne (1) Mémoircssur la Chine, 1.1, p. 7.
  • DK PEKING. 125 tut pas moins exposée sur terre qu’elle Pavait élé sur mer, peu de temps auparavant, au milieu d un atireux typhon. Les ruisseaux grossis par les pluies lendaient les chemins impraticables, et les pau vres mis¬ sionnaires allaient nu-pieds au travers des torrents et des campagnes inondées, oil un nombre infini de sangsues et des nuées de moucherons, qui dans ces contrées sont le fléaudes étrangers, les tourmentaient avec un acharnement implacable. Les forêts, d’ail- leurs, étaient remplies de serpents, de tigres, de bu files el d’éléphants qui ne lour permettaient pas de prendre un moment de repos. La faim fut encore l’ennemi le plus terrible contre lequel les missionnaires eurent à Iutter. Ayant bien- tot consommé le peu de vivres quils avaient emportés, ils ne tardèrent pas à se trouver réduits à une extre¬ me disetle. Sans un village qu’ils découvrirent par liasard ils seraient infailliblement morts de misère et d’inanition. Ce n’est pas que les habitants du lieu fussent en état de leur fournir d’abondants secours, étant eux-mômes très-légèrement pourvus de provi¬ sions; mais ils les remirent au moins dans le che- min et les reconduisirent à leur navire, ou ils ar- rivèrent après quinze jours de marche, presque morts de faim et de fatigue. Ces inlrépides et fer- vents religieux durent voir quelle différence il y a d’anner les souffrances en oraison dans sa cellule, on deles piatiquer au fond des forêts, sur une terre étrangère. Le navire échoué put enfin regagner le port de Siam; et les missionnaires, après quelques mois d’at- 'ente, se décidèrent à s’embarquer le 17 juin 1<»87,
  • 126 MISSION FRANÇAISE sur une jonque chinoise qui partait pour Ning-Po, ville considérable de la Chine dans la province de Tché-Kiang. Ils ne crurent pas devoir aller à Macao, « parce que, dit le P. Le Comte, on nous avertit que « nous ne ferions pas plaisir aux Portugais et que, « si nous y allions, nousles trouverions eux-mêmes « peu disposés à nous bien recevoir. » Ceux qui ont eu occasion de pratiquer la navigation chinoise peuvent seuls comprendre toutes les misères qu’eurent à endurer les missionnaires à bord de leur jonque. « Rien, par la grâce de Dieu , dit Le Comte, ne nous manquait de ce qui peut contribuer à une véritable mortification. Nous étions dans un petit vaisseau chinois, que les Portugais appellent Somme, placés jour et nuil dans un lieu découvert et exposé à la pluie; si fort à 1’étroit que nous n'avions pas assez d’espace pour nous étendre ; auprès d’une idole noircie de la fumée d’une lampe, qui brftlait conli- nuellemcnt en son honneur, et, ce qui nous causait encore plus de déplaisir, révérée chaque jour à nos yeux avecdes superstitions diaboliques. Le soleil étail alors direclement sur nos têtes, et nous n’avions presque point d’eau pour tempérer la soif extréme que nous causaient les chaleurs de la saison : on se contentait de nous donner du riz trois fois le jour et rien de plus. Le capitaine, il est vrai, nous faisait quelquefois présenter de la viande quand on en servait à 1’équipage; mais, comme on l’offrait tou- jdurSi auparavant à l’idole, nous ne púmes jamais nous résoudre à en manger. Nous passàmes ainsi plus d’un mois, tâchant, par notre patience et par nos prières, (Finspirer à ces idolâtres de Festime pour
  • DE PEKING. 127 noire sainte religion ; car nous ne savions pas assez la langue pour leur en faire connaitre la vérité. » Les raissionnaires avaient pour interprète un chré- !’en c^>nois, qui avail été élevé à Siam et avec lequel •Is pouvaient s entendre sufiisarument par le moyen (^e 'a langue latine. Cet homme s’était adjugé à bord le role de prédicateur, et en usait avec tant de liberté qu il avait fini par exaspérer 1’équipage à force de dec lamer contre les idoles et les pratiques supersti- lieuses dont elles étaient 1’objet. Les missionnaires avaicnt vainement essayé de modérer Fimpétuosité compromettante de sa polémique. Un jour il so fit de grand matin un violent tumulte à bord de lajonque. Une agitation inusitée régnait de toutes parts, de la proue à la poupe; les matelots gesticulaient, pous- saient descris, allaient et venaient en désordre comma s tlseussent étéobsédés par de mauvais esprits. Entin, ils s armèrent de lances et de piques et parurent sur e pont avec des allures si féroces que les pauvres missionnaires, persuades qu’on en voulait à leurs jours, jugèrenl à propos de se disposer au martyro. « Après avoir attenduavec impatience la résolution de ces infidèles, dit .le P. Le Comte, nous nous aper- çumesquele danger n’était pas si grand qu’il avail paru. Les matelots n’avaienl pris les armes qu’afin de se preparer à une procession dont ils voulaient ho- norerleur idole; sans doute pour réparer le tort que es at iaques de notre interprète avaient pu lui faire. lt n’y a guère de peuple au monde plus supersti- lieux que les Chinois. Ils rendaient un culte divin à a boussolemême de leur vaisseau, brfilant continuel- lement enson honneur des bàtons de parfum, et lui
  • 128 MISSION FRANÇAISE offrant des mets en sacrifice. IIs jetaient régulière- ment deux fois le jour de la monnaie de papier doré dans la mer, comme pour la lenir à leurs gages et 1’empêcher par là de se soulever. Quelquefois ils y joignaientde petites gondoles dece môme papier, afin qu’étant occupée à renverser et à dévorer ces petits vaisseaux elle épargnát plus facilement le nôtre.Mais lorsque 1’Esprit de la mer, malgré toutes ces précau- tions, se mettail en colère et s’agitailextraordinaire- ment, on meltait sur le feubeaucoup de plumes, dont la fumée et la mauvaise odeur, qui empestaient 1’air, devaient assurément 1’éloigner, pour peu qu’il fút capable de sentiment(l).... » Ces divers usages, observés par le P. Le Comte, sont toujours très à la mode sur les jonques lors- qu’on est menacé de mauvais temps. C’est une chose vraiment curieuse de voir en Chine ce caractere de ruse etde fourberie se manifester parlout, mêmedans les pratiques religieuses. Ladévotion desChinois con¬ siste le plussouvent à attraper les dieux, à leurjouer de mauvais tours, à les attirer dans quelque guet- apens dont ils ne puissent pas sortir. Si la tempête devient terrible et menaçante, c’est que I’Esprit de la mer cherche à engloutir la jonque pour en faire sa proie. Alors le capitaine, au lieu d’exciter 1’ardeur et 1 mtrépiditéde ses malelots ou de leur commander une manoeuvre habile, donne malicieusement l’ordre de fabriquer un navire en miniature, afin de tromper l’a- vidité de l’esprit courroucé. L’dquipage se met a l’oeuvre avec un mélange incroyable de bonhomie et de scélératesse. Rien no manque à la supercherie. (I) Mèmoirrs sur In Chine, t. I, p. 15.
  • 129 DE PEKING. La petite jonque a ses mâts, ses cordages, ses voiles, ses banderoles, sa boussole, son gouvernail, sa cha- l"iipe, ses armes, sa batterie de cuisine, ses vivres_, sa "taichandise tout jusqu’ii son livre de compte. On y 'oil même en différents endroits autant de petites bguies de papier barbouillé qu’il y a d’hommes à bowl. I.orsque cet infàme et ridicule mensonge est consommé, on voit toutes ces faces chinoises sépa- nouir (*ans *eur malice etjouir de leur ruse. Ensuite le tam-tam, les tambourins, les pétards relentis- sent avec fracas. On adresse mille imprécations à ce hideux petit bateau, et c’est au milieu de ce va- carme infernal qu’on le fait descendre à 1’eau. On le suit des yeux avec anxiété, etdès qu’il est englouti par la vague on rit aux éclats, car le tour a réussi et I Esprit de la mer est tombé dans le piége. IV. A pres t rente-six jours d’uue navigation que les dangers confinuels, les chaleurs excessives, la faim la so.f e, mille misèresavaientrendue extrêhiement pé- nible, les missionnairesarrivèrent à I’embouchure ,le 3 riv,erequiconduit àNing-Po. « Ce futavec unejoie b-en sensible, dit le P. Le Comte, que nous aperçflmes pom la premiere fois la lerre, ou nous souliaitions de- pms tant d’années porter la lumière de I’Evangile. Cependant, quoique nous touchassions à la ville, il n était pas si facile d’y entrer. La Chine est un pays de formalités, ou les Français surtout out besoin de T. III. „
  • 130 MISSION KRANÇAISE flegme, et oò tous les élrangers trouvènt matière à patience. Qjuand nous arrivâmes, ie capitaino de la jonquejugea à propos de nous cacher; on nous mità fond de cale, ou les chaleurs, qui augmentaient auprès des torres, et mille antres incommodités nous rédui- sirent à Fextrémité. Néanmoins, raalgré les précau- tions qu’on prenait, nous filmes reconnus par un cominis de la douane... » Alors commença pour les pauvres missionnaires cede longue série de traças et de tribulations qu’il faut nécessairement subir lorsqu’on a le roalheur de se trouver sans expérience et fraíchement débarqué entre les mains des mandarins. Le douanier, persuadé qu’il venail dedécouvrir une contrebande précieuse et de grande valeur, consigna quelques satellites à bord pour empôcher le débarquemenl et courut pré- venirle préfet de la ville. A la nouvelle de cette ap¬ parition subite de cinq étrangers des mers occiden- tales, les grands et les pelits tribunaux de Ning-Po se mirenten mouvement. Sur lordre du préfet, les missionnaires duront se rendre immédiatement à son palais, accompagnés d’une escorte nombreuse et au milieu des dots d’un peuple immense, plus curieux encore de faire connaissance avec des Européens que ceux-ci ne 1’avaient été de voirdes Cbinois. Les Jésuites français furent introduits dans la grande salle d’audience, oú se trouvaient réunis les princi- paux magistrals de la ville : on les somma de se meltre à genoux et defrapper neuffois laterre du front pour rendre hoinmageà la majestódu gouvernement impó- rjal La brusquerie de cette mi se en scène, 1’attitude de mandarins, 1’étrange appareil dont ils étaient en-
  • DE PÉKING. 131 vironnés, tout cela ne manqua pas de faire une cer- •aine impression sur 1’espritdes barbaresoecidentaux. " Ges messieurs, dit le P. Le Comte, sont d’un grand sang-froid, et paraissent avec u n air de gravité capable ' attirer le respect et d’iuspirer la crainte, laquelle augmente encore à la vue des officiers de justice qui les entourent, dont quelques-uns portent des chatnes et les autres de gros bâtons, toujours préts, au moindre signe, d’enchaiuer et de charger de coups ceux que le mandarin voudrail faire punir. » Aussitòt que les missionnaires eurent accompli les neuf salutations ordonnées par les rites, le presidem rrr"* :"vUai,Se lever 6t l0|ir demanda qui ils étaient etce qu ilsprélendaienl faire en Chine. „ Nous ZEETZT TaúiKaMa’1)1,6 -o*™ Nan-Hoai-Jen (Verbiest) travaillait ioi avec succeed fairecunnaitre la saialeté el la véritéde noire religion- le memo zele nousa porlésá venirparlagerses travam' bn parlant ainsi les missionnaires avaient Pair de supposer que la Chine ótait comme tous les pavs dn monde, que les étrangers ne devaient y trouver ao cune difficulté à y pénétrer. De semblables idées étaient évidemment peu conformes à celles des m u i ■ aussi furent-,Is fort surpris de Z ' "
  • 132 MISSION FRANÇAISE Mais vous étes des étrangers, et votre présence dans le royaumedes Fleurs est un événement grave et qui intéresse la haute administration. Retournez à bord de votre jonque, et nous vous ferons savoir ce que Pautorité aura décidé à votre sujet. Parmi les principaux magistrals de Ning-Po, au- cun n’osait prendre la responsabilité de traiter favo- rablement ou de mal accueillir les frères du célèbre Nan-Hoai-Jen. Les missionnaires étaient tous les jours obligés de se présenter à quelque nouveau tribunal, sans cesse reuvoyés de Cai'pbe à Pilate, sans jamais obtenir de décisions et contraints chaque soir de re- tourner brisés de fatigue à bord de leur affreuse jonque. Ces courses accablantes, qui durèrent buit jours entiers, ces continuelles représenlations au mi¬ lieu de la foule el dans Patmosphère asphyxianle des tribunaux finirent par épuiser les forces des mission¬ naires , déjà si affaiblis par les souffrances d’une longue navigation. Plusieurs tombèrent gravement malades.Le chef des douaniers se rendit alors à bord de la jonque ou étaient enferméscespauvresprisonniers, examina leurs bagages et leur déclara qu’ils étaient autorisés à se loger provisoirement dans le faubourg de la ville, en attendant un jugement du vice-roi de la province. Les Jésuites français, pleins d’espérance que leur affaire allait enfin avoir un heureux dénoúment, se transportèrent avec joie au logemenl qui leuravait été assigné. Mais ils n’y jouirent pas d’un long repos. On « nous signilia, ditle P.Le Comte, que le vice-roi de la province avait trouvé fort mauvais qu’on nous eôt permis de sortir de notre barque et qu’il était résolu
  • DE PEKING. 133 l*° l;ous reuvoyer dans les Indes. II écrivit, en effet, ‘in gouverneur de Ning-Po une lettre dure et mena- vante. II donna en raéme temps avis de notre arrivée au 8rand tribunal de Péking, qui prend soin des af¬ faires étrangères et qui de tout temps a été déclaré contre la religion chrétienne. II le fit même de si mauvaise foi que, bien qu’il fút parfaitementinstruil 6 ll0s yéritables intentions, il ne parla do nous que com me de cinq Européens qui, par curiositó ou par intérêt, voulaient s’etablir dans la province contre les lois de l’Etat. Ainsi lo tribunal conclut à nous chasser et en présenta, selon la coutume, 1’arrôtà l’empereur pour en obtenir la confirmation. » Heureusement que le P. de Fontaney, le supérieur e la petite troupe des missionnaires, prévoyanttoutes es difficultes s etait empressé d’expédier des courriers an . ktorcetta à Han-Tcheou-Fou et au P. Verbiest a 1 eking pour les informer de leur arrivée et confier a leur chanté le succès de leur entreprise. Lanouvelle de l arrivée des missionnaires français et des difficulíés qu’on leur suscitait parvint à Péking pen dant que 1 empereur faisait une chasse en Tartarie. Le P Ver- “f' “ U" Premiers da pa- . . fi S Issei sa Ieltre Parmi les dépêches aui devaient tomber entre les mains de l’empereur Quel- rtl pC'c “T’ ‘0r,SqUe ,C l, ib,,"al Prfeen“ ar- P en obtenir la confirmation, Khanc-Hi déià bíesTré 0U íaVeUrdes íésuites Par la lettre du P. Yer- uuis il ci ,ndlt qU l1 examinerait cetto affaire à Péking; en mua encore la chasse pendant quinze jours. re‘ardetonna beaucoup la cour des affaires étran- ' GS‘ ar’ se'0n la coulume, Pempereur doit, après
  • 134 MISSION FRANÇAISE trois jours, signer ou rejeter ces sortes de requêtes. Le P. Verbiestétaitdans uno viveinquiélude; et les mis- sionnaires, qui a.ttendaienl depuis si longtemps dans les faubourgs de Ning-Po, ne cessaient d’adresser au ciei de ferventes prières pour se rendre favorable celui qui tient dans sa main le coeur des rois de la terre. L empereur ne fut pas plus tòt de retour à Péking qu il lit appeler le P. Verbiest et lui demanda des ren- seignements sur les cinq missionnaires qui étaient re- tenus à Ning-Po. « Ce ne sont pas des gens de ce caracteie, dit-il, qu il laut chasser de 1’Empire; que tous viennent à ma cour. Ceux qui savent les mathé- matiques demeureronf auprés de moi pour me servir; les autres iront dans les provinces, oú bon leur sem- blera. » L’ordre fut ensuite donné au tribunal des affaires étrangères de taire voyager les cinq Jésuites français avec distinction jusqu’a Péking. Le vice-roi de la province de Tché-Kiang fut chargé lui-même d’exécutér les intentions de 1’empereur. Celui qui s’é- tait promis de chasser ces étrangers de 1’Empire, trouva sans doute peu agréabled’avoir à les recevoir avec pompe dans la capitale de sa province. Le P. Le Comte décril de la manière suivante lour entree triomphante à Han-Tcheou-Fou. « Après un voyage de cinq jours, nous y arrivâmes avec tous nos ballots et tous les gens de notre suite, sans aucun de ces accidents auxquels sonl sujeis les étrangers quandon lessoupçonne de porter des choses précieuses. Les chréliens de la ville de Han-Tcheou- l*ou, qui s étaient si fort iutéressés à notre affaire, se surpasserent eux-mêmes quand nous y arrivàmcs. I Is viureut en loule au-devant de nous sur le bord de la
  • I)E PEKING. 135 rivière, d’oii ils nous conduisirent comine en triomphe jusqu’a 1’église, peut-être avec plus de zèle que de prudence. Car, sans demander avis au P. Intorcetta, supérieur de cette mission, ils avaient fait préparer pour chacun de nous un palanquin porté par quatre liommes, dans lequel nous filmes obligés de nous laisser conduire sans prévoir encore ce qu’ils pré- lendaient; parce que, ne sachant pas la langue, nous ne pouvions les faire expliquer. Cependanl, dès qu ils nous eurent enfermós dans leurs palanquins, en partio par adresse et en partie par force, il n’y out pas moyen d’en sortir, et il fallut suivre maí- gré nous le cortége. Ils avaient conduit dix ou douze joueurs d’instruments avec quelques trompcttes qui marchaient à la tête. Ensuite venaient des gardes à cheval, portant divers étendards; d’autres, à pied, étaientarmésde lances et de piques. Ceux-ci étaient suivis de quatre ofíiciers chargé9 chacun d’un grand écriteau en vends rouge, sur lequel on lisait ces pa¬ roles écrites en gros caractères d’or : Docteurs de la loi celeste appclés à la cour. Nous fermions la marche entourés d’une multitude de chfétiens et d’une foule de paíens que la curiosité avail attirés à ce nouveau spectacle. Nous traversàmes toute la ville, c’est è-dire que nous fimes une bonne lieue en cet équipage, très- mortifiésde n’avoir pas prévu le zèle indiscret des tidè- los et bien résolus en arrivant de dous en plaindre. Le P. Intorcetta nous atlendait à la porte de son église, d’ou il nous mena jusqu’a 1’autel. Après nous \ ètie prosternés neuf fois contre terre et avoir rendu de íei ventes actions de graces à la Majesté divine, qui uous avail eníin miraculeusemenl conduits dans la
  • 13ti MISSION F11ANÇA1SE terre promise, au travers des mers, et malgré la ré- sistancede nosennemis, nousrevinmes trouver les ehré- tiens les plus cqnsidérables de Han-Tcheou-Fou. Nous leur times dire par le P. Intorcetta que nous élions bien sensibles a tous les témoignages dcleur affection et très-édifiés de leur zèle pour la gloire du véritable Pieu, mais que la manière éclataute dont ils nous avaient reçus était peu conforme à Phumilité chré- tienne. Ces bonnes gens ne nous rópondirent qu’en se jetant à genoux et en nous priant de leur donner notre bénédiction. Cette ferveur et un certain air de modestie et de dévotion, que les Chinois, quand ils veu- !ent, prennent mieux qu’aucune nation du monde, nous desarma : nous pleurions tous de joie et do ten- dresse... » Après avoir goúté durant quelques jours, au milieu de leurs confrères et des néophytes, toutes les douceurs de la vie de iamille, les missionnaires durent se pre¬ parer à continuer leur voyage jusqu’a Péking. Le vice-ioi de Ilan-lcheou-Fou, qui craiguait de s’ôtre compromis à cause de la malveillance qu’il avait d’a- bord mamfestée, voulul réparer ses torts en organisant e depart avec toute la magnificence possible. Comme e voyage devait se faire par eau,il fit mettre à la dis¬ position des missionnaires une grande et belle jonque, ou rien ne manquait pour le confortable et la sécu- 1, 0 ' U v°yaSe- C intérieur de la jonque était tout en laque, ornede peinlures et de dorures, lelles qu’on en voit sur les riches meubles fabriqués en Chine* La munificence du vice-roi avait été jusqu’a faire em- barquer une troupe de musiciens, ayant mission de chassci pat 1 harmonie des concerts, les ennuis de
  • HE PEKING. 13- la navigation. Un mandarin de distinction elait charge d’accompagner, jusqu’h Péking, les missionnaires ma- thématiciens envoyés par Louis XIV à l’empereur Khang-Hi, et de leur faire rendre en route les honneurs qui sont dus aux premiers dignitaires de I’Empire. Le voyage se fit par petites journées au milieu de cetle pompe chinoise bien faite pour déconcerler les idéeset les habitudes des Européens. Tous les matins, dès qu on levait l’ancre, leshautbois, les trompetles et les tams-tams commençaient à jouer. On tirail en- suite trois coups de canon accompagnés de bruyantes fanfares pour annoncer que la jonque impériale se raeltait en mouvement. Chaque fois qu’on rencon- iiail unejonque mandarine ou un village, les coups de canon et la musique recommençaient; puis le soir, quand on mouillait, soit à cause du vent contraire ou cause de la nuit, on renouvelait la cérémonie du départ. Cet affreux lintamarre fait les délices des mandarins; mais nous supposons, par notre propre expérience, que les missionnaires durent trouver qu’on leur faisait payer bien cher l’honneur qu’on prétendait leur faire rendre. Si encore le sommeil eítt été tranquille et paisible; mats les Chinois ont inventé le secret d’attenter même au repos de la nuit. Vers les huit heures du soir, dix ou douze habitants du village devant lequel on avail mouillé se rangeaienten filesur lebord du canal impó- nal. Le capitaine de la jonque seprésenlait alors gra- vementsur ladunelte etcommençail par leur faire mi ''scours sui 1 obligation ou ils étaient de conservei avec soin lout ce qui appartenait à I’empereur, et de afilei à la sureté des mandarins qui veillaient eux-
  • 138 MISSION HIANÇA1SK mômes au bonheur du peuple et à la tranquillilé de l’État.Ensuite il leur expliquailen detail les accidents qii on pouvait craindre, le feu, les voleursel lesorages, lour ordonnant d’y prendre garde, et les rendant res- ponsables de tout le mal qui arriverait par lour negli¬ gence. Après avoir répondu à chaque article du dis¬ co urs par un grand cri en signe d’assentimenl, ils se retiraient un peu à l’écart pour organiser une sorte de corps de garde, et laissaient auprès de la jonque une sentinelle qui se promenail lo long du canal, eu liappant continuellement deux morceaux fie bambou l’uu centre I’autre. Par ce mo yen elle voulait faire savoir qu’elle ne s’endormait pas, au risque de tonir tout le monde éveillé: ellecontinuait ainsidurant une heure, jusqu’a ce qu’elle fút relevée par un autre, qui exécutait sans relâche le môme rouloment: « De sorte, dille P. Le Comte, qu’il y avail toute la nuit des gens gagés pour nous empôcber de dormir... Cependant il 1'aul avouer que de toutes les voitures il n’y en a point de si douce que celle-ci. Après treize jours de navigation, nous arrivâmes à Yang-Tcheou aussi trais que si nous eussions toujours été dans notre mai- son. » Ce lut le 3 janvier que les missiounairos fran- çais arrivèrent à Yang-Tcbeou, grande et belle ville de la province de Nanking. Ils furent forcés d’aban- donner le grand canal impérial, qui commençait à n’ôlre plus navigable à cause des glaces. Ils se mirenl on palanquin : on fournit des chevaux aux gens de leur suite, et les bagages furent enlovés par uu grand nombre de porleiaix; le voyage se continua ainsi parterre, toujours avec une grande pompe mandarine,
  • DE PEKIJÍG. 139 iiiais avec rnoins d’agrément et de íacilité qu’aupa- ravant. On sedirigeail vers le nord; et à mesure qu’on avançait le froid devenait de plus en plus intense; il etait si violent lorsqu’on arriva sur les bords du Iloang-Ho que ce fleuve, I’un des plus larges et des pius rapides de la Chine, était presque enlièrement pris paries glaces. Ou futobligé de travailler unjour entier pour les roinpre, et ce ne fut pas sans s’exposer a de graves dangers qu’il fut possible de gagner I aulre bord. Les missionnaires, qui naguère avaient mauqué d’ôlre lues par les chaleurs daus la province
  • 140 MISSION FRANÇAISE au milieu des souffrances d’un voyage de trois auuées entières, avaient été soutenus par 1’espérance de voir, cet apôtre que les chrótiens de la Chine re- gardaient avec raison comme leur père et le pro- tecteur de la religion dans leur pays; ils avaient longtemps soupiré après le bonheur de se inettre sous la conduite de ce grand homme, de se former aux verlus apostoliques pas les lumières et les conseils dc celui qui avait si vaillainment confessé le nom de Jésus-Christ, a la cour et au milieu des tribunaux . sous le poids des chaines et dans les prisons. Mais le Seigneur leur refusa cette immense consolation : il jugea qu’il leur serait bon et salutaire de les instruire toujours à lamême école, et de leur enseigner encore que la viodu prédicateur de 1’Évangilo doit étre jus- qu au bout une vie de souffrances et de sacrifices. Ils n’arriverent que pour assisler aux funérailles de celui qu ils avaient choisi pour guider leurs premiers pas dans la carrière si pénible et si difficile de l’apos- tolat. Les travaux continueis et excessifs du P. Verbiesl avaient entièrement épuisé son tempérament, tout ro- bustequil était, et l’avaient jeté dans une maladiede langueur qui dégénéra en phthisie. Les médecins de 1 empereur le soulagèrent quelque temps avec ces coidiaux admirables que la Chine fournit; mais ils ne puient arréter les progrès du mal. Après avoir reçu les derniers sacrements avec une fervour et une pietc qui pencileionl les assislants de la plus vive emotion, cel illustio confesseur de la loi rendit sou âme au Seigneur le 26 janvier 1688, dix jours avant l’arri- vée des Jésuiles français à Péking.
  • BE PEKING. 141 Le P. Verbiest fut généralement regretté de l’em- pereur, des grands et du peuple , qui avaient conçu plus haute idée de sa vertu etde sacapacité, des niissionnaires, qui lui devaient le rétablissementde la leligion chrétienne, et enfin des fidèles, dont il main- tenait la ferveur et dont il prolégeait la faiblesse, soil en leur envoyant des ouvriers évangéliques, soit en étouffant les persécutions dans leur naissance, soit en prévenant cedes dont ils étaient menacés. L empereur Kliang-Hi venait de perdre 1’impéra- trice sa mere lorsqu’il sentit renouveler sa douleur en apprenant le lendemain la mort du P. Verbiest. Il voulut qu’on différàt les Funérailles du savant mis- sionnaire jusqu’a ce que la cour eút quitté le grand deuil. Alors il envoya deux des plus grands digni¬ ties de l’Empire pour lui rendre de sa part les mêmes devoirs dont on a coutume en Chine d’ho- norer la mémoire des morts. Les deux représentants de 1 empereur se mirent à genoux en présence du cercueil, qu’on avail exposé dans une salle illuminée par une inGnilé de cierges rouges et blancs, en cire végétale. Ils brúlèrent des parfums et se proster- nèrent plusieurs fois, en frappant la terre du front et en poussant de longs gémissements. Après avoir expnmé toute la douleur prescrite par les rites en semblable circonstance, ils lurent à haute voix el en presence d’une nombreuse assistance 1’éloge du mort que 1 empereur avait lui-même composé et qui de- vait (ire deposé sur le cercueil. Cet éloge impérial etait ainsi conçu : “ • •• Lorsque je considere sérieusement en moi-môrae que Nan-Hoai-Jen a quitté de sapropre volonté les
  • 1V2 MISSION KRANÇAISE « royaumes de I’Occident pour venir dans mon Em- « pire, et qu’il a passé une grande partie de sa vie « à mon service, je dois lui rendre ce témoignage « que, durant tout le temps qu’il a pris soin des ma- « thématiques et qu’il a été à la tête de la littératuro « céleste, jamais ses prédictions ne se sont trouvées « fausses; elles ont toujours óté conformes au mou- •< vement du ciei. Outre cela, bien loin de négliger « l’exécution de mes ordres, il a paru en toutes « choses exact, diligent, fidèle et constant dans le « travail jusqu’a la fin de son oeuvre, et toujours égal a à lui-méme. “ Dès que j’ai appris sa maladie je lui ai envoyé « mon médecin ; raais quand j’ai su qu’il avait sal ué « le monde et que le sommeil de la rnort I’avait on fin « séparé de nous, mon cceur a été blessé d’une vive « douleur. J’envoie deux cents onces d’argent et pln- « sieurs pièces de soie pour contribuer à ses obsèques, - et je veux que cet édit soit un témoignage public de « I’al'fection sincère que je lui porte (1).... » L’exemple de I’empereur tut siiivi par plusieurs grands man¬ darins de la cour, qui écrivirent, sur des pièces de satin les éloges du P. Verbiest. Le 11 mars, quiélait lejourfixé pour les funérailles, Khang-Hi envova plusieurs personnages de la cour pour honorer, par leur prósence, au nom de I’erape- reur, la sépulture de 1’illustre défunt. Le cortége se réunit vers sept beures du matin, à la résidence des Jésuites,ou se trouvait le corpsdu P. Verbiest enfermé dans son cercueil. On sail qu’en Chine les cercueils (2) Lfl Comte, Memnires sur la Chine, 1.1, p. 8fi.
  • DE PEKING. U3 sonl alenien l grands el d’un bois épais de trois ' e disposa sui un brancard au milieu d’une espèce ! 6 du,uu r*cliement couvert et soutenu par quatre co¬ lonnes. Les colonnes étaient revétues d’ornements de soie blanche (c’est en Chine la couleur du deuil), et ' une colonne à 1’autre pendaient plusieurs festons de soie, dont les diverses couleurs tranchaient harmo- meusement sur la blancheur des colonnes. Le bran¬ card était attache sur deux màts d’un pied de dia- mctre, que quatre-vingts horanjes, rangés des deux cotés, devaient porter sur leurs épaules. Le supérieur de la mission, accompagné de tous les esm es e éking, se mit à genoux devant le corps au niiheu de la rue : on fit trois profondes inclinations JUT ;I tfrre> Pen(lant que les chrétiens qui étaient presents à cette triste cérémouie fondaienl en larmes et jetaient des crjs lamentables, conformément aux usages du pays; ensuite tout se disposa pour h marche, qui devait se faire dans deux grandes rues irées au cordeau , larges environ de cent pieds et ongues d une lieue, pour aller gagner la porte de oues , peu éloignée du lieu dela sépulture qui fut accordée au P. Ricci par Pempereur Wang-Lié. La marche commença dans cet ordre : On vox ait d abord un tableau de vingt-cinq pieds , ' “l SfUr 1quatre de •arge, orné de festons de soie, dont le ond était d’un taffetas rouge, sur lequel le nom et la dignité du P. Verbiest étaient écrits en c nnois, en gros caracteres d’or. Ce tableau, que plu-
  • 144 MISSION FRANÇAISF sieurs homines soutenaiept en I’air, était précedé par une troupe de joueurs d'instruments et suivi d’une autre troupe qui porlait des étendards, des lesions et ties banderolles, autour de l’éloge composé par I’em- pereur et tracé sur une grande piece de satin jaune. La croix paraissait ensuitedans une grande niche ornée de colonnes el de divers ouvrages de soie. Plusieurs chrétiens suivaient, les uns avec des étendards et les autresleciergeà la main; ils marchaientdeux à deux, au milieu des vastes rues de Péking, avec une mo- destie que les inlidèles admiraient. On voyait après, dans une niche, l’image de la sainte Yierge et de l’En- fant Jésus tenant le globe du monde dans la main. Les chrétiens qui suivaient lenaient aussi à la main des cierges ou des étendards com me ceux qui précé- daient. Un tableau do l’archange Michel venait ensuite, accompagné de la méme manière et suivi du portrait du P. Verbiest, qu’on portait entouré de tous les symboles qui convenaient aux charges dont I’empe- reur l’avait honoré. Les Jésuites parurent immédiate- ment après, avec leurs habits blancs de deuil, eld’es- pace en espace ils marquaienl la tristesse et la douleur dont ils étaient pénétrés par des sanglols et des gémis&ements, selon la coutume des Chinois. Le corps du P. Verbiest suivait, accompagné des man¬ darins que I’empereur avait désignés pour honorer la mémoire de cet illustre missionnaire. Ils étaient tous à cheval; le premier était le beau-pèrede l’empereur, le second son premier capitaine des gardes, le Iroi- sième un de ses gentilshommes etd’autres moins qua- liíiés; toute cctte marche, qui so fit avec un bel
  • DE PEKING. 145 •xlic Une 8raQde modestie, était fermée par cin- 4uante cavaliers. Les rues élaient bordées des deux g.|e S ^ un PeuP*e immense qui gardail uu profond La sépulture des Jésuites est hors de la ville, dans un jardin qu’un des derniers empereurs de la dynastie es mg donna aux premiers missionnaires de la compagme. Ce jardin est fermé de murailles, et on y a Jati une chapelle et quelques petits corps de logis Quand le cortége fut arrivé à la porte, tout le mondo se mit à genoux devant le cercueil, au milieu du chemin, et Ton fit trois fois les inclinations ac- coutumees. Les pleurs des assistants recommencèrent fn. „°n" P01'10 le “T8 auPr« to «eu oú il devait êtré a Zt: 17 aVaitpréParó"“ aulel eu^lequel étaient avi d S,C'ergeS- U SUp&ieUr de la uiissioii f >evé u du surphs, récna les prières el Dt les euceuse’ nents ordinaires marquês dans le Rituel. Alors les esuites se prosternèrent encore trois fois devant Je cercueil, qu’on détacha du brancard, pour le mettre en terre. Ge fut alors que les cris des assistants redou- blerent, et avec une telle violence que mêrne les mdifférenls finirent par verser des larmes Toutes les cérémonies étant finies, les missionnaires écouterent à genoux ce que le beau-père de l’emne SSeTL8 I1'"' dÍre dG I3 Rrt d° Sa MaJ'estó I”Pé- "ale. II parla amsi : « Le P. Verbiest a rendu de “ grands services à l’Etat; le Fils du Ciel, qui on es. “ r®s'Persuadé, m’a envoyé aujourd’liui, avec ces “ Personnag®s dlustres, pour en rendre un témoi- “ guage public, afin que tout le monde sache l’af- ection singulière qu’il a toujours eue pour sa 10
  • 146 MISSION FRANÇAISE « personne et la douleur qu’il a tie sa mort... » Le supérieur de la mission répondit à ces éloges, el Pon se sépara. La fosse était une espèce de caveau, profond de six pieds, long de sept et large de cinq; il était pavé et revétu de briques de tous côtés, en forme de mu- railles. Lo cercueil fut place au milieu, couime sur deux tréteaux de briques hauls d’environ un pied. On éleva ensuite les murailles du caveau jusqu’a la hau¬ teur de six ou sept pieds, et on les termina en voúte, avec une croix au-dessus. Enfin, à quelques pieds de distance du tombeau on plaça une piece de marbre blanc de six pieds de haut, en comprenant la base et le chapileau, sur lequel était écrit en chinois et en latin le nom, Pàge et le pays du défunt, 1’année de sa mort et le temps qu’il avait vécu à la Chine. Get enclos a été longtemps la sépulture des mission- naires de Péking. Le tombeau du P. Ricci esl le pre¬ mier au bout du jardiu, dans un rang distingué, comma pour marquer qu’il a été le fondateur de cette mission : tous les autres sont rangés sur deux lignes au-dessous de lui. Le P. Schall est placé à part, dans une sépulture vraimeut royale que Pempereur Khang- Ui lui fit faire quelques années après sa mort, lors- qu’ou réhabilita la mémoire de ce grand hoinme. Quelques jours après la cérémonie des funérailles, le tribunal des rites prósenta une requôte à Pempe¬ reur, par laquelle il demauda et obtint la permission de déçerner do nouveaux honneurs au P. Verbicst. II destina une somme do sept cents onces d’or à lui éle- ver un mausolée; et outro cela il conclut à faire gra¬ ver, sur une table de marbre, Péloge que Pempereur
  • I>K PEKING. 147 Cornposé, et à dépbter des mandarins pour lui n< re es derniers devoirs au noui de Fempire. 11} un titre posthumo d’honneur plus élevé cordíUX qU d aVaÍt P°rtéS duranl sa vie ,ui fut ac' Le P, Verbiest fut assurément un des plus illtistrôs eces ancieus missiounaires de Péking dont le zèle, a science et les verlus jetèrent tant de gloire sur la rehgion et sur 1’ordre des Jésuites. II était doué d’une Idcihte si prodigieuse et d’uue telle activité qu’ou ne oomprend pas qu’il ait pu, pendant tant d’années aire marcher de front l’ceuvre de son apostolai et ses ira vau k scientifiques. Sans parler de sa nombfeuso correspondence, il a laissé plus de trente ouvr^s quol
  • MISSION KRANÇAISE 1V8 jusqu’aux roues du char. L’appareil courait avec une rapidité soutenue aussi longtemps que la va¬ pour se produisait, et l’on pouvait, au moyen d’un tiinon, lui imprimer différentes directions. Une application du mérae procédé fut faite à un petit na- vire et avec non moins de succès. Après avoir rendu compte de ces expériences, le P. Verbiest ajoute ces paroles dignes de la plus haute attention : « Dato hoc « ‘principio motus, mulla alia excogitari facile est.... « La force motrice de la vapeur étant reconnue, il « est aisé d’en faire mille autres applications. » II faut en convenir, cette prevision est bien remarquable... et qui sait si la premiere locomotive, le premier ba¬ teau à vapeur n’auraient pas fouctionné à Péking, dans les jardins du palais impérial, sous la direction d’un missionnaire catholique? Le peuple qui avait inventé la boussole, I’imprimerie et la poudre à canon était bien digne d’avoir les prémices de lant de merveilles opérées par la puissance de la va¬ peur. Le P. Verbiest, malgré ses rares vertus et ses qua- lités éminentes, peut-être à cause même de sa célé- brité et de son mérite, fut en butte aux traits les plus envenimés de ses contemporains. Sa mémoire fut vi- vement attaquée en Europe; car il était Jésuite; et l’on sait combien il était alors à la mode de se déchaí- ner avec passion contre les disciples de saint Ignace. II fallait à tout prix ternir leur gloire, obscurcir 1’éclal de leurs talents et de leurs vertus. Le P. Verbiest n’était qu’un intrigant, un ambitieux , un plat cour- tisan de 1’empereur Khang-Hi. Tel était le portrait qu’on avait essayé de faire de ce grand missionnaire,
  • DE 1‘ÉKlNb. 1 4.9 n force de dénaturer ses actes et ses paroles. Voici un exemple de 1’insigne raauvaise foi de ses détracteurs. I-e Journal desSavants, qniaimaità tenir son public au courant de ce qui se passait en Chine, donnait dans son numéro du 21 janvier 1697 1’article suivant signé par un certain M. Cousin : « Le P. Verbiest, « étant à 1 extrémité de sa vie, laissa un écrit pour « êlrc présenté à l’empereur, dans lequel, entre au- « ties choses, il luidisait: Je meurs content^ puipquc “ J ai employé presque tous les moments de ma vie an « service de Voire Majeslé... » Après ces paroles le pamphlétaire s empresso d’ajouter: « Les deux apôtres « qui moururent à Rome n’en auraient pas pu dire au- « tan l à Néron. » L’article du Journal des Savants fit grand scandale; car 1 écrit du P. Verbiest, on ne pouvait le nier, était tres-authentique : il était extrait textuellement d’une lettre écrite à Péking mômo, par un Jésuite, par le P. Le Comte; maisil y avaiten celauneodieusefourbe- rie. Lo journaliste, afin de bien ménager l’effet qu’il se proposait, avait usé d’un moyen bien connu; il s’é- tait contenté de citer les deux premières lignes de 1’é- cnt du P. Verbiest, que nous reproduisons en entier • “ 6 mfurs content ’ Puisque j’ai employé presque « tous les moments de ma vie au service do Volre “ Majesté 5 mais Je la prie très-humblement de se >< souvenir après ma mort qu’en tout ce que j’ai fait * J° n’ai eu d,autre vue que de procurer, en la per- sonne du plus grand roi de 1’Orient, un protecteur « a la plus sainte religion de 1’univers. »» Ces paroles sont sublimes et bien dignes d’un vieux missionnaire qui, couché sur son lit de mort, est encore préoceupé
  • 150 MISSION FRANÇAISfi lies intérôts sacrés de cette religion pour laquelle il a quitté sa patrie et qu il est allé prêcher aux extré- mitós du monde, jusque sous les chaines el dans les cachots! VI. Pendant que les chrétiens de Péking pleuraient la mort du P. Ferdinand Verbiest, la mission de Nanking était aussi plongée dans le deuil; car elle avail perdu, depuispeu de temps, son apòlre bien-aimé, le vénérable Grégoire Lopez, missionnaire chinois, dont uousavons déjà raconté en partie la vie si généreuso, si dévouée, si apostolique. Nous avons vu qu’apres avoir reçu à Manille 1’habit de Saint-Dominique et peu de temps après le sacerdoce il était retourné en Chino, ou l’ap- pelait son.attrait pour la propagation de la foi. Grégoire Lopez opéra parmi ses compatriotes do nombreuses conversions. Lesidolâtres le respectaient; les fidèles le considéraient comme leur pòre; les mis- sionnaires de tous les ordres, et il s’en trouvait peu a qui Lopez n’eúl rendu quelque service particulier, s honoraient de son amitié ou de sa connaissance; en un mot, le Dominicain chinois était en estiqie et en veneration non-seulement dans toutes les provinces de la Chine, mais encore dans les royaumes voisins. Pendant que le P. Navarrette, lors de son voyage à Rome, révélait au saint-siégo le mérile, le zèle et les vertus de Lopez, les vicaires apostoliques dé Siam , de la Cochinchine et du long-King écrivirent au
  • DE PEKING. 151 pape pour lui représenter que cet apòlre, promu ;\ tin plus haut degré d’autorité, agirait d’une manière plus effieaee pour la gloire de Dieu. Le témolgnage de ces prélats se trouvant conforme à celul du P. Na- vat rette, Clémenl X voulutélever Lopez à la dignité d évôque et de vicaire apostolique dans plusieurs pro¬ vinces de la Chine. C’est ce qu’on volt dans les lettfes mêmes qu il lui écrivit on 1674. Le pape, après avoir loué les vertus et les travaux apostoliques do Gré- goito Lopez, qu il appelle Chinoisde naissance et Do- minicain de profession , déclare que c’est autant parce qu’il connalt son zèle ardent pour la propagation de la foi orthodoxe que pour répondre aux voeux de plusieurs illustres prélats qu’il Pétablit vicaire apos- tohque de six provinces de la Chine, avec le litre d’é- veque de Basilée. Ces lettres furent remises au Dominicain chinois, dont la modestio s’effraya d’une telle élévation. On dut lui hiisser la liberté de continuer, en qualilé de simple missionnaire, à entretenir les anciennes chré- tientés et à en fonder de nouvelles. Mais Innocent XI vXeRT,Vedessein,de c,ément exPéc,ia de iTul T T ,T0S po"r vaincre la résista"» d» Lope,, u général des Dominica™ écrivit aussi á son rel'gtonx pour I'etthorter à so somnellre à la vo- onté du vicane de Jésusíhrist. En même temps il en- P gnu au provincial des Philippines de donner au pré- conseil TrécaútltL110" C°mP°g“0" “ P0Ur , on nécessaire, soit parce qu’on croyait les lumières de Lopez en théologie bleu au- essous e sa saintelé, soit paroe nue, I'influence de A Promiere education et le dósir de faciliter ta con-
  • 152 MISSION FRANÇAISE version de ses cliers compatriotes le rondanl moins scrupuleux à 1’égard de leurs cérémonies, il semblait disposé à tolérer les honneurs que les Chinois ont coutume de rendre à Confucius et aux morts. Ces cé¬ rémonies, nous 1’avons déjà fait remarquer, étaient combattues par les missionnaires les plus éclairés de 1’ordre de Saint-Dominique. Maiscomme le saint-siége ne s’était pas encore prononcé d’une manière aussi expresse qu’il le fit dans la suite, Popinion de Lopez, qui ne voyait dans ces rites que des honneurs pure- ment civils rendus à la mémoire d’un grand philo- sophe et des ancétres, ne faisait pas tort à sa religion et n’obscurcissait pas Péclat de ses éminentes vertus; seulement elle motivait l’adjonction d’un théologien instruit. A cette occasion, 1’évéque élu de Basilée fit pa- raitre un opuscule de vingt pages, écriten chinois, pour exposer son opinion sur la controverse qui divisaitles missions de la Chine. Dans cet écrit Lopez avoue, Io que les lettrés de la Chine sont athées; 2° que l’on offre à Confucius, au printemps et à l’automne, un pourceau,une chèvre, duvin, des fruits, desétoffes de soie; que les gouverneurs des villes doivent aller se présenter devant sa tablette deux fois le mois, et les mandarins quand ils prennent possession de leurs charges, en lui offrant des cierges el des parfums; quo 1 on éprouve et quo Pon choisit les animaux qui doivent lui ôtro présentés; qu’on se prépare à cette cérémonie par un jeône, etc. Lopez avoue encore que les Chinois se disposent aux offrandes solennelles que Pon fait aux ancétres parlejeúne, I’abstinence du vin et des spectacles, par la
  • I)E PEKING. 153 retraiteetl’éloignement desaffaires, les purifications et les bains, afin d’avoir communication avec leurs esprits le jour de la cérémonie, comme si ces esprits étaient présents. L’auteur ajoute que les Chinois offrent le sang et le poil des animaux, et qu’ils aver- tissent avant la cérémonie les esprits des défunts, con¬ dition nécessaireau sacrifice. Le prélat reconnait qu’ils conservent dans leurs maisons les tablettes des an- cêtres; qu’ils les visilent tous les jours, qu’ils leur font des salutations profondes, qu’ils leur rendenl compte de leurs affaires; que, lorsqu’un enfant leur est né ou qu’ils veulent marier leurs filles, ils on donnentavisà leurs parents défunts; qu’ils font servir des viandes devant leurs tablettes le premier et le cin- quième jour dela lune. Enfin, Lopez ne nie pas qu’au moment de ces offrandes les Chinois ne fassent des prièreset ne rendent des actions de grâcesaux esprits, afin que ceux-ci leur procurent du bien et détour- nent d’eux toute sorle de mal. Grégoire Lopez partage dans son écrit les Chinois en trois classes : Io celle des lettrés du premierordre; 2“ cello des lettrés ordinaires, desfonctionnaires et des bourgeois; 3° celle du peuple et des ignorants. 11 dil que quelques-uns des lettrés du premier ordre n’ad- mettent point les erreurs qui sont mêlées aux cérémo- »>es enl’honneur des ancétres ni la présence des àmes * esmorts dans les tablettes, mais que d’autres adop- tent toutes ces erreurs, persuadés que les ancétres de tints ont plus de pouvoir qu’ils n’en avaient du- rant leur vie ; qu’ils peuventfaire dubien à leurs fa¬ milies eten détourner les maux, qu’ils sont présents dans les tablettes pourjouir des offrandes qu’on leur
  • 154 MISSION FRANÇAISE fait, que cette croyance est établie depuis deux mi lie ans, et que les commentateurs ont expliquó le texte des livres classiques dans ce sens, quoique les pas¬ sages cités ne soiont pas formeis id teut-à-fait clairs. Leprélatenditautant. deslettrésde la seconde classe; el il avoue quo presque toutes les personnes qu’il a rangóes dans la troisième oatégorie partagent ces er- reurs. Lóvôque de Hasilée ne pouvait sans doute igno- rerquelles étaient les cérémonies usitées dans sa na¬ tion ; on doit done supposer qu’il était plus inslruit qu’un autre de louteequi regarde le fait, Mais, comme il n’avait jamaie étó habile théologien, on n’en sau- rait dire autant du droit. C’est pourquoi, après avoir parló des oflrandes faites à Confucius et de la ma- nière dont on se préparait à la córémonio, il se con¬ tente de dire que « tout cela parait d’abord passer les « bornes des honneurs oivils et parait étre supersti- « tieux. » Les plus savants d’entre les Dominicains, qu un long exercice du saint ministère on Chine avail mis àmôme d’ètre instruitsaveo exactitude de ce qui s y pratiquait, pensaient et parlaient tout autremenl. Crégoire Lopez, dont nous avons dft exposer les sentimentssurla question des rites, fit aveo le même zèle et les mêmessuccès, pendant les cinq ou six der- nières annéesde sa vie, cequ’on l’avait vu faire avec tantd édification durant trente années, avant sa pro¬ motion à 1’épisoopat. Les regrets des missionnaires de tousles ordreséclatèrenlàsa mort,arrivéeà Nan-King en 1687. Voici ce qu’en a écrit un évêque franciscain qui 1 avail connu parliculiereroent : « Après une lon¬ gue infirmité et une palionce admirable, est mort sain-
  • DE PEKING. 155 lenient le très-illustre seigneur frère Grégoire Lopez, évêque de Basilée et vicaire apostolique. On ne sau- lait íeprésenter en peu de mots ses grands travaux ni ies grands services dont toute cette mission lui esl icdevable, non plus que son fidèle attachement au saint ordre des Frères-Prêcheurs, dont il faisait de- puis longterpps profession. Nous devons, p la vérité, nous réjouir dans le Seigneur de ce que le eiel a déjà couronné cet évêque, le premier de sa nation , prélat dont on aura pqipe à trouver le somblable dans Pes- pace de plusieurs siècles et qui a été encore plus utile a sa pátrio après sa mort qu’il ne Pavait été pendant sa vie. Je ne puis cependant ne pas m’affliger de ce qu’il nous a été ravi dans un temps oil la vigne du Seigneur semblait avoir le plqs besoin d’un homme comme lui. II est juste de penser que Dieu Pa glorifié
  • CHAPITRE IV. I. Les missionnnircs français sont reçus par l’empereur. — Description du palais imperial. — Portrait de Khang-Hi. — Deux missionnaires sontattacliésá la cour et trois envoyes dans les provinces. — II. Pre¬ mieres relations des Moscovites avec les Sibériens. — Les Moscovites envahissent la Sibérie jusqu’aux frontières des Tartares Mantchous. — Contestations entre les deux peuples.— Ambassade chinoise en Sibe¬ ria. —LeP. Gerbillon negocio lo traité de paix de Niptchou.—III. L’em¬ pereur étudie les sciences de l’Europe avec les Jésuites. — Perse¬ cution. — Proclamation d’un vice-roi.— IV. Le P. Intorcetta devant les tribunaux. — V. Le prince Sosan se declare pour les missionnai¬ res. — Redoublement de persécution. — Héroisme d’un medecin. — VI. Les missionnaires ont recours a 1’empereur. — Khang-Hi se montre peu favorable. — Requéte présentée á l’empereur par les missionnaires. I. Lorsque les missionnaires français étaient arrivés à Péking, ils n’avaient pu se mettre en rapport avec les mandarins ni être présenlés à l’empereur, parce quo la cour et la mission se trouvaient également en deuil par la mort presque simultanée de Timpératrice mère et du P. Yerbiest. On sail qu’en ces circonstances il est rigoureusement interdit par les rites de faire ou de recevoir des visites pendant un certain nombro de jours. Aussitòt que le deuil impérial fixé par la loi eut cessé, Khang-Hi envoya un officier du palais à la mission pour voir les cinq missionnaires nouvelle-
  • TRAITÉ DE PAIX ENTRE LES CHINOIS, ETC. 157 ment arrivés et leur adresser diverses questions. II est curieux de voir combien à eette époque 1’erapereur de la Chine était pen indifférent, gràce à 1’influence des missionnaires, aux événements de 1’Europe. Non- seulement il aimait à se tenir au courant de ce qui se passait dans les royaumesde 1’Occident, mais encore il se préoccupait volontiers de 1’opinion que les sou- verains élrangers pouvaient avoir des succès militaires et de la gloire du Fils du Ciei. L’officier du palais impérial demanda aux mission¬ naires ce qu’on pensait en France des voyages mili¬ taires et scientifiques de 1’empereur en Tartarie ; de la longue guerre qu’il avait soutenue contre Ou-Sang- Koui et des nombreuses victoires qui avaient amené I entiere pacification de l’empire. II demanda aussi dans quel état ils avaient laissó les sciences en Eu¬ rope ; si elles étaient en progrès, s’il y avait eu quelque invention nouvelle ou quelque découverte impor¬ tante. Durant cette conversation les missionnaires françaisne manquèrent pas, sans doute, d’exalter avec patriotisme la France et Louis XIV; car, peu de jours après, le même officier retourna à la mission par ordrede 1’empereur, quidésirait avoir des explications sur la guerre de Hollande et sur le fameux passage du Rhin. Tout ce qu’on lui en avait dit lui paraissait incroyable. 11 pensait que peut-être ce fleuve était moins large, moins profond, moins rapide qu’on le disait, ou que peut-être aussi les Hollandais avaient eu leurs raisons pour ne pas s’opposer avec vigueur au passage des Français. Le P. Le Comte, qui nous a conservé ces délails in- téressants, fait voir dans sa relation combien, à cette
  • 158 TRAITÉ DE PA1X époque, si glorieuse pour la Franca, le nom de Louis XIV reoiplissail les imaginations etdomiuail les événements contemporains. « Nous regrettâmes, écri- vait-il de Péking, de ne pas savoir parfaitement la langue chinoise, pour bien faire connaitre à cet offi¬ cer la grandeur d’áme, le bonheur, rintrópidité do Louis-le-Grand, dontles troupes ne trouvent riend’im- possible lorsqu’elles combattent à sa vue et qu’elles sont animées par son exemple. Le père qui nous ser- vait d’interprète lui en dit néanmoins assez pour lui persuader qu’il n’appartient qu’à un héros de former et d’exécuter heureusement de semblables entreprises. Le détail que nous en times 1’étonna, et il se leva sur-le-champ pour aller au plus tôt en faire le rócit à 1’empereur. « En sortant, ajoute le P. Le Comte, l’officier du pa¬ lais impérial se tourna de notre còté et nous dit: Tout ce que j’ai entendu est extraordinaire; mais ce que je vois ne 1’est guère moins, Est-il possible que ces reli- gieux, qui demeurent ici depuis longtemps, qui sont d une nation dilférenle de la vòtre, qui ne vous cou- naissent point, vous regardent néanmoins comme leurs lròros? vous les traitez de même, et vous en usez les unsà 1’égard des aulres comme si vous vous éliez vus toute votre vie , seulement parce que vous étes unis par les liens d’une même religion. En vé- lité, cotto Iratoruitó me charme et ne mo permet pas de dou ter un moment des vórités que vous nous préchez (1)... » C’est une chose, en effet, bien capable de liappei les iníidèles quo de voir des homines in- (I) Lo Comte, Mémoires sur la Chint, t. I, p. e:i.
  • entre les chinois et LES MOSCOvites. 159 connus,d’ailieurs, les uus aux autres s’aimer mutuel- loment parce qu’ils ont une même foi. Les catholiques seuls peuvent ainsi trouver dans le monde entier, chez les peuples les plus civilisés el parmi les sau- vages des amis sincòres et dévoués. Comme les missionnaires français étaient arrivés á I éking publiquement et avec Tautorisation de l’em- peieui, ils lurent d’abord obligés, aíin de régulariser leurposition, de se présenter au Li-Pou ou cour sou- veraine des relations extérieures. Ils furent done reçus dans la salle d’audience de co redoutable tribunal , ou quelques années auparavanl tous les missionnaires avaient comparu chargés de chaines et pòursuivis par la haine des premiers magistrals. Les temps étaient Lien changés. Les mandarins du Li-Pou reçurent avec honneur et bienveillance les Jésuites français; et le président leur remit un décret impérial, écrit sur une petite planche de bois vernis et enveloppé d’une pièce de taffetas jaune, par loquei il leur étuit permis de s établir en quelque province de 1’empirc qu’ils voudraient. Le président leur fit savoir ensuite que 1’empereur les verrait prochainemcnt et qu’ils lui se- raient présentés par le P. Pereira, supérieur de la mission. Peu de jours après l’audience au tribunal des rela¬ tions extérieures, deux eunuques se rendireut au col- lego des Jésuites pour averlir officiellement le supé- neur de se trouver le lendemain dans une cour du palais qu’d lu, marqua. On s’empressa dès lors d’ins- truire les nouveaux venus des cérémonies qu’on doit o seivei en présence de Temperem-. On sail toule 1 importance qu’on attache en Chine à la rigoureuse
  • TRAITÉ DE PAIX 160 observance des fonnalités prescrites par les rites. L’éducation des missionnaires français sur cette ma- tière importante ne fut pas très-difíicile, car ils avaient déjà eu le temps de se former aux manières cliinoises. Nous allons main tenant laisser parler leP.Le Comle, qui nous a laissé une description très-exacte du pa¬ lais impérial. « Nous allâmes en palanquin jusqu’a la premiere porte, d’ou nous traversàmes à pied huit cours d’une longueur surprenante, entourées de corps de logis de différente architecture, mais d’une beauté fort mé- diocre, excepté les gros pavilions carrés bâtis sur les portes de communication,qui avaient quelque chose de grand et de magnifique. Ces portes, par les- quelles on passe d’une cour à l’autre, étaient d’une épaisseur extraordinaire, larges, hautes, bien pro- portionnées et bàties d’un marbre blanc dont le temps avait diminué le poli et la beauté. L’une de ces cours était coupée par un ruisseau d’eau vive, qu’on passait sur plusieurs petits pouts d’un marbre pareil, mais plus blanc et mieux travaillé. « II est difficile d’entrer dans un grand détail et de . faire une description complètede ce palais, parce que sa beauté ne consiste pas tant dans les différents mor- ceaux d’architecture qui le composent que dans un amas prodigieux de bàtiments et une suite infinie de cours et de jardins placés régulièrement, dont le tout est véritablement augusle et marque la puissance du inaitre qui l’habite. « L’unique chose qui mo frappa et qui me parut singulière en son genre fut le tròne de l’empereur. Voici l’idée que j’en ai retenue. Au milieu d’une do
  • KNTRE LKS CHIN01S ET I.ES MOSCOVITES. 161 ces vastes cours on voit une base ou un massif d’une grandeur extraordinaire, carré et isolé de toutes parts, qui porte tout uutour sur son piédestul une ba¬ lustrade dont 1’ouvrage estassezde notre goôt. Cette première base est surmontée d’une autre qui va en rétrécissant, ornée d’une seconde balustrade sem- blablo à la première. L’ouvrage s’élève de celte ma- niòre jusqu à cinq étages, les uns plus petits que ies autres, au-dessus desquels on a bàti une grande salle carrée, dont lo toit, couvert de tuiles dorées, repose également sur les quatre murs et sur une suite régulière de grosses colonnes en Iaque, qui soutien- nent la charpente et qui renferment au dedans le trône de 1’empereur. « Ces vastes bases, ces cinq balustrades de marbro blanc, qui s élèvent les unes au-dessus des autres et qui, quand le soleil luit, paraissent couronnées d’un palais brillant d’or et de vernis , ont quelque chose de fort magnifique, d’autant plus qu’ellessont placées au milieu d’une grande cour et entourées de quatre corps do logis. Que si Pon ajoutai l à ce dessin les 01- nements de noire architecture et cetle belle simpli- cité qui donne tanlde relief à nos ouvrages, ce serait peut-étre le plus beau trône que 1’art ait jamais élevé a la gloire des plus grands princes. « Enfin, après avoir marchéplus d’un quart d’heure, nous arrivàmes à l’appartemenlde 1’empereur. L’entree n’avait rien de magnifique; mais l’antichambre étail ornee de sculptures, de dorures et de marbres donl la propreté et le dessin relevaient encore la matière. 1 oui la chambre, elle paraissait, à cause du petit deuilqui duraitencore, toulà faitdégaruie, el n’avait T. Hl. I, #
  • 162 TRA1TÉ PE PAIX rien de recommandable que la personae du prince, qu’on voyait assis à la tartare sur une estrade ou un sopha élevé de trois pieds et couvert seulement d’un tapis blanc (1) tout uni et fort semblable à un feutre. II y avait aupròs de lui des livres, de 1’encre etquelquespinceaux; son vótement était de satin noir, fourré de zibelino. A droite et à gauche paraissaienl debout deux files de jeunes eunuques, vètus d’une maniòre assez négligée, sans armes, !es pieds joints 1’un auprès de Pautre, les brqs pendants et serrés par respect le long du corps. « G’est dans cet état, le plus simple el le pips mo- deste qu’un particular eút pu choisir, qu il affecta de paraitre, aimant mieux que nous remarquasskms sa piété envprs Pimpératrice sa mère et la douleur qu’il ressentait encore de sa perte que la grandeur et Péclat dont il a cputume d’etre epvironné. « Dès que nous filmes à la porte, nous couròmes assez vite; car Pétiquette veut qu’on se presse jusqu’a cequ’on sojt au fond de la chambre, en face de Pem- poreur. Pour lors, étant tous de front sur une môme ligue, nous demeuràmcs un moment debout, tenant les bras étendus sur les côtés. « Ensuite, ayant fléchi les genoux et porté les mains jointes jusqu’a la tête, de manière que nos bras et nos coudes étaient élevés à la môme hauteur, nous nous courbàmes jusqu’à terre, à trois diffé- rentes reprises; après quoi nous nous relevàmes conime nous étions au commencement. Un moment après il fallut refaire lescórémonies une seçonde fois, (1) On ne doifc piisoublier que le blane, est en Chine la couleur du deuil.
  • ENTRE LES chinois et les moscovttes. 163 et encore une troisième, jusqu’a ce qu’on nous avertit nous avancer et de nous tenir à genoux auprès de I’empereur. “ Ce prince, dontje ne saurais assez admirer la ' ouceur, après nous avoir interrogés sur la grandeur et sui 1 état présont de la France, sur la longueur el le danger de notre voyage, sur la manière donl les mandarins en avaient usé à notre égard, nous dit à la fin : « Voyez si je puis encore ajouter quel- " í116 eliose aux grâces que je vous ai faites. Que " souhaitez-vous de moi ? vous pouvez librement « ici mômo me le demander. » Nous lui rendimes dp irès-humblos actions de gràces, etnous lepriàmes d’a- gréer, pour marque de notre parfaite reconnaissance, que nous levassions tous les jours de notre vie les mains au ciel, alin d’attirer sur sa personne et sur son empire les bénédictions du véritable Dieu , qui peut seul rendre les princes de la terre solidement beureux. « II parut content de noire répoqsc, et nous permit de nous relirer : ce qui se fit sans aucune cérémonie. Le respect quo la présence du plus grand monarquo de l’Asie nous inspirait n’empdeha pas quo nous le regardassions assez fixement; et, dans la crainte qn un peu trop de liberténe fdt up crimo, car en ce qm touche Fempereur on ne fait pqinl à la Chine de petite laute, non lui en avions auparavanldemandé la permission. L empereui me parut d’une taille au-de§sus de la mediocre, plus grps que ne sont tous les Wn? or* dmaires qui se piquent on Europe d’ôtre bien fàits, mais un peu moins qu’un Chinois ne souhailo de le
  • 16'» TR.4ITÉ I»K PAIX paraíire; il a le visage pleinet marqué de la petite vé- role, le front large, le nez et les yeux petits à la ma- nière des Chinois, la bouche belle et le bas du visage fort agréable. Enfin il a 1’air bon, et on remarque dans ses manières et dans toute son action quelque chose qui sent le mallre el qui le distingue. « Nous sortimes de son appartement pour entrer dans un autre, pavé de marbre et assez propre, ou un ofíicier du palais, après nous avoir fait boire du thé, nous offrit de sa part environ cent onces d’argent. Ce présenl était inédiocre pour un aussi grand erape- reur que celui de la Chine; mais ce n’est pas peu si on a égard aux coutumes du pays, oú les grands sei¬ gneurs so font une maxime de recevoir beaucoup et de ne donner presque rien (1).» L’empereur Khang-Hi avait l’intention de garder à Péking les missionnaires français récemmentarrivés ; il voulait les loger tous les cinq dans son palais. Ce projet, quoique très-honorable pour la mission, necon- venait pas au P. Pereira. En sa qualité de supérieur, il devait envisagor le-bien gcnéral; or, il savait quo dans les provinces les missionnaires n’dtaienl pas suf- Hsants et que plusieurs chrétientés étaient aban- données. 11 fallut done user de diplomatic et amener doucement l’empereur à se désister un peu de ses prétentions. Le P. Pereira, qui était très-expert en politique chinoise, conduisit cette difficile négociation avec taut d habileté que le Fils du Ciol abandonna son premier projet. Après avoir adressé aux missionnaires un reproche loutbieuveillant de ce qu’ils ne voulaient (!) Le Comte, Mhnoires sur la Chine, t. I, p. r,g et suiv.
  • ENtrk u;S CHINOIS ET JLES MOSCOVITES. I6õ I a* tous demeurer à la cour, il déclara qu’il retenait SOn service ,es PP- Gerbillou et Bouvet, et qifil nettait aux aulres d’aller dans l’intérieur de l’em- P'le prêcher la religion du Seigneur du Ciei. Les PP. de Visdelou, Le Comte et de Fontaney se ' isperserent dans les provinces pour y travailler à la conversion des infidèlesetà 1’avancement spirituel des néophytes. LeP. de Visdelou s’établit dans lo Chan- -1 et y parcourutsouvent, avec un dévouement intré- P'de’ les c>»rélientés les plus éloignées : ce fut au mi¬ lieu de ces Iravaux apostoliques, capables d’occuper un homme tout entier, que, redoublant de zèle et f aCt,Vllé ,et se servant da génie heureux que Dieu éLTdlrTu mr langues’ a celle lalelleTm HS CaraCleres el des chinois, dans laquelle , fll dans la sutte des progrès si exlraor- Mnaires. Le P. Le Comte passa dans la province de Chen-S. et y travailla avec fruit à la propagation de I Lvangile. On volt dons les Mmoires si interessam» qu li a donnés au public une partie des bénédictions que D.eu versa sur ses travaux. Le P. de Fontaney alia a Nanking et de là se rendit à Schang-Hai, chré- ienté flonssante, qui, comme nous 1’avons vu dut son commencement à la conversion du docteur Paul premiei kolao de Fempire du temps du P. Ricci Du’ <• nt son séjour à Schang-HaV le P. de Fontaney visita paWoTIe'l 0mb,eaU d’"n COnWre et d'“" 211.7" Favre’illustre par s™ «- conseillpr • pa''sa*™d<> capacité. II était flls d’lin conseillet au parlemenl de Paris, et enseignait avec ucoup t e suecès et d’applaudissentents la tbéologic ans umversité deBourges, quand Dieu 1’appel a aux
  • TRA1TG UK I’AIX 166 missions de la Chinò. Àprèá J avoir travaillé pendant plusieurs aunées à lá conversion des àmes, il élail mort à Schang-Haí eh odeUr de sainteté. Au commenceriieiit de l’année 1689 Khátig-lli Hl ilh voyage dans lbs provinces du midi. Pendant son séjòur à Nanking; le P. de Fontanev fut admis plu¬ sieurs fois à só préseiiter au palais avec les autres mis- sionnaires, et I’empefeur daigna plusieurs fois envoyCr un haul dignitáire de sá maison pour leur rendre vi¬ site. Ces faveurs impériáles aidaient beaucoup aux progrès des missions; car elles étaient accordées aux missiomiairesón prèsencó de toute la cour et des pre¬ miers mandarins des provinces voisines, qui s’en retourhaient eiisuite Uáiis leurs gouvernements préve- nus eh faveur dd cliristikhisme et de ceux qui lo prê- chaient. L’empbfeiir partiideNanking le 2âmars podr relournór à Pékiiig, etí suivant lé canal iihpérial. « Com me noire devoir, dit le P. deFontaney, nous obligeait de ltii Taire cortége pendant quelques joufs, nous limes environ trónte lieues a sa suite; après quoi nous 1’attendimes au bòfd d’une rivière. II nous aper- çul, et eut la bonlé de faire approcher notre canol, que sa jonque trátná dúrant plus de deux lieues. Ce grand prince nous traita dans cette dernière visite avec beaucoup de faníiliarité; et, après avoir Fait mettre dans ilotre canot des provisions de sa table, il nous renvoya comblés d’honneurs. » Pendant que les PP. deVisdelou, Le Comte et de Fontáney accomplissaient avec zelo et succès les de¬ voirs de l’apostolat dans les provinces de l’empire, les PP Gerbillon et Bouvet se consacraient tout ehliers à la mission de Péking. Dépuis la mort du P. Yerbiest
  • ENTRE LES CUINOIS ET LES MOSCOV1TES. 167 les PP. Péi-eirg el Thomas, étant obliges (l’aller toiis es jouis au palais èl de prendre Soin du tribunal des mat íéinaliques, les ihissioiinaires frariçais se virent e íargésdé presque toil te la chrétienté dò cètte grande V1 le. L empereur, qui avaitdéjàpú lesâpprécieravant son \o\age dans le midi, les engagea, à son retour, à apprendre la langue mantchoue, áfin de pòuVoir s’eri- tretemr avec eux. II leurdonna pour cela des matlres, elpnt un soin particulíer de leurs études, jusqu’a les interroger et à lire lui-même ce qu’ils avaíent com- posé, pour voir les progrès qu’ils faisaient en cette langue, qui estplusaisée à apprendre que la chinoise. II. A cette époquele P. Gerbillon futappelé à rendre a 1 empereur Khang-Hi un service des plus importants, en négociant entre la Russie et la Chine le premier traité de paix qui ait été signé entre ces deux puis¬ sances. 1 f™,'318 réside“l» à Péking jelèrenl t ope dans le plus profond étonnement lorsqu’ils ™ent’danS ,eurs relati°ns, que les Moscovites Chmois etaienl en guerre et qii’on venait d’en- voyer des plénipotentiaires sur les frontières des deux empires, ahn de conclure un traité de paix. On ne pouv ait croire aun pareil événement; et l’on regardait comme une soí te de paradoxe géographique que l’em- pne chinois et 1 empire moscovjte fussenl Jimitro- P cs. On voit que ce n’est passeulement de nos jours
  • 1G8 TRAITE 1>K 1’AIX que les progrès des Russes dans la haute Asie out été ignorés des hommes d’État de l’Europe. II est à re- marquer qu’au dix-septième siècle comme aujour- d’luii la marche envahissante des tzars a été remar- quée etsignalée par les missionnairescatholiques (1). Vers la fin du seizième siècle quelques chasseurs de Sibérie avaient pénélré, à travers leurs steppes af- freuses, jusquechez les Moscovites, dans I’espoir de leur vendre des peaux de zibeline. Comme ces peaux étaient plus belles etplus fines que celles qu’on avail vues jusqu’alors, les chasseurs furent reçus en amis; durant plusieurs jours on les régala d’eau-de-vie, puis on les combla de présents et on les engagea à re- venir. Quelques Moscovites se joignirent à eux pour aller chasser les martes et explorer le pays. Iis ne trouvèrent dans ces sauvages conlrées ni villes, ni bourgs, niaucunehabitation fixe, maisseulement des hordes errantes, s’en allantavec leurs nombreux trou- peaux tantòt d’un côté ettantôt d’un autre, suivant la commodity et l’abondance des pàturages. Cependant la chasse fut abondante; el ils rapportèrent, avec une quantitéconsidérable de peaux de zibeline deprécieux renseignements sur le pays qu’ils venaient de parcourir. Boris, beau-frère du tzar Théodore, venait d’êlre élevé a l’empire par le consentement unanime de tous les États moscovites, en 1598. Ce prince, qui avail de grandes vues, comprit tout l’avantage que pouvaient offi'ir des relations suivies avec les Sibériens : il loui' envoyadonc des ambassadeurspour lesinviter à faire al¬ liance avec les Moscovites. Cesambassadeurs, quifurent (1) Les missionnaires ont été les premiers'qui l’an passé ont parlé des établissements russes snr le fleuve Amour.
  • 169 KNTKI-: les ciuxois et les MOSCO V1TBS. tres-biea reçus, amenèrentavec eux à Moscou plusieurs chefs de horde, conforraément aux ordresdu Izar. Ces chasseurs, quin’avaicntjamaiseude sociétéqu’avecles aniniaux de leurs forêts, furent émerveillésde lagran- deuret dela beau té de Moscou, dela magnificence dela cour impériale et des témoignagesd’intérêt donl on les cnvironnait. Le tzar, profitant de l’ébahissement ou se trouvaient ces enfants du désert au milieu d’une so- ciétésinouvellepour eux, leur proposa de reconnaitre I’empereur des Moscovites pour leur maítre et pour leur souverain. La proposition fut acceptée avec re¬ connaissance, et ces pauvres Sibériens, après avoir livré au gouvernement de Moscou 1’indépendance de leur patrie, s’en retournèrent dans leurs steppes glaciales raconter à leurs compatriotes étonnés et ravis le succès de leur voyage. Comme ils revenaient avec de nombreux présents, tout ce peuple de chas¬ seurs etdebergers considéra comme une bonne for¬ tune d avoir été admis à se placer sous la puissante protection du tzar de Moscou. Dès ce moment la Si- bérie fut incorporée à 1’empire moscovile. La politique russe s’erapressa d’établir solidemenl sa domination dans ces vastes contrées, qu’elle venait. de conquérir avec tant de facilité. De nombreuses caravanesne tardèrentpas à les parcourir dans tous les sens, plantant des jalons sur les points les plus favo- rabies à l’occupation. Personne ne s’opposait à leur marche, car les tribus mongoles qu’ils rencontraienl (pu (juefois, an lieu de leurêtre hostiles, paraissaient tres-heureuses d’etre en rapport avec des hommesqui pouvaient fournir à leur vie errante et vagabonde quelques avantages de la civilisation. Ces hardis
  • 170 nun li de i»a i x pionniers nioscovites s’avancerent ainsi d’Occidenl en Orient, màrchaht toujours sur la môme ligne, en tournant Un peu vers le slid et bàtissant de distance òndislancedesfortsetdes villes, sur les grandes rivières et dans les gorges des montagnes. Á force d’aller tou¬ jours en avant, iís parvinrent jusqu’a la mer Jauue, dans levoisihage des 'fartares Mantchous. Leux-ci, moms Faciles que les Mongols, furent fort surpris de voir ápparaítre des gens qui leur éíaient inconnus. La colère succéda bieiitót à l’étonnement en ies voyantcoustruire des forts sur leurs frontières, et ils se mirent en devoir de ies repousser à ihain ar- mée. Les Moscovites, n’ayant trouvé jusqu’alors au- cune résistance, s’étaient tranquiílemoht mis en pos¬ session d’une petite lie oil abondaient les plus belles martes zibelines qui soient au monde. Dos qu’ils con- nurent les dispositions hostiles des Tartares Mantchous, ils leur représentèrent que, cette cbntrée n’ayanl jamais eu de possesseur légitiuie, ils s'en étaient em¬ parás en vertu du droit du premier occupant. Les Mantchous n’admeltant pas ce príncipe, il y eut de longues contestations qui aboulirent enfinà une guerre entre les deux pouples. La forteresse que les Moscovites avaient élevée sur les fiontièresde laMantcbourie futraséeparles troupes < Innoises, puis rebâtie par les Moscovites et détruite de nouveau. Ons’acharna longtempssur ce point, qiii fut tour à tour pris et repris tantôt par les Itusses, lan- tòtpar les Mantchous. On finit par so fatiguer de part et d autie d une guerre sans résultat, qui détournait l’empereur de Péking du gouvernemonl de l’empire el forçait ie tzar de Moscou d’entrbtenir à grands
  • 171 entre LES CHINOIS ET LÊS MOSCOV1TES. trais une arméé conáídérable au Fotid des déserts de la Sibérie. Le gouvernement moscovite prit ^initiative el expédia à Péking un ambassadeur pour dònneravis à I enipereur Khang-IIi que des plénipotentiaires étaiení partis pour la Sibérie, afin de tenir des conférences el de terminer la guerre. L’empereur de la Chine ne souhaitait pas moihs la paix que les Moscovites. Lim- [íortun voisinage de ces derniers lui donnáit do l’in- quiétude, etil cráignait queleur influence nesoulevâl les Mongols contre lã domination tártaro mantchouo en Chine. En conséquenco la proposition des tzars (1) de Moscou fiit bien accueillièà Péking, et 1’année sui- vante, en 1688, Khang-Hi envoya ses plénipotentiaires en Sibérie pour y conclure la páix. L ambassade chinoise fut organisée avec pompe el magnificence. II y avait cinq plénipotentiaires, dont les deux principáux étaient un oncle de l’empereur el le prince Sosan, qui se montra toujours zélépròtéc- teur du christianisíneél des missionnaires. On comptait en outre cent fcinquante mandarins supéríeurs avec une suite de plus de dix millé pérsonnes et un attirail si cònsidérablé de chevaux, de chameaux et d’artillerie que celte immense troiípe de voyageurs rcssemblaít plutòtà une arínée qu’à une ambassade. h empèreur Khang-Hi, ayant remarqué que les Mos¬ covites avaient toujours soin de faire tráduire en la¬ tiu les dépêches qu’ils lui adressaient, chargea les PP. Pereira et Gerbillon d’accompagner ses arnbas- sadeurs en qualitéd’interprètes; et, afin de faire voir I estime qu il avait pour eux, ii leur douna deux de í 1) Les deux frères Jean ét Pierre rógnaienl en memo temps en Russie.
  • Í72 TRA1TE DE PAIX ses propres habits etvoulutqu’ils prissent rangparmi les mandarins de second ordre : il enjoignit aux chefs de lambassade de les faire manger à leur table et de ne rien faire d’important avant de s’êlreconcertós avec eux. La caravane chinoise fut quatre mois en route, an milieu des désertset par des cheminssi difficiles que le P. Gerbillon assure que ce qu’il avail essuyé de mi- seres pour se rendre de France à Péking n’était qu’un jeu en coraparaison de ce qu’ils eurentà souffrir dans cette marche. Les ambassadeurset les deux interprètes jésuites firent le chemin parterre; mais la plus grande partie de Fescorle remonta le tleuve Amour (1), qui, après un cours de sept cents lieues d’Occident en Orient, presque toujours navigable, se décharge dans la mer Jaune, à quarante-six degrés do latitude, un peu au-dessous de la partie septentrionale du Japon. Les plénipotentiaires chinois arrivèrent enfin à Nip- chou, bourgade de laSibérie, oil devaient se tenir les conférences; les Moscovites étaient déjà au ren¬ dezvous. Les deux partis parurent d’abord peu dis- posés à la conciliation. Les représentants du tzar proposèrent le tleuve Amour pour frontière des deux empires, de sorte que tout ce qui était au nord apparlien- draita laRussio.Les commissaires chinois rejetèrenl la proposition, parce que leur empire possédait au nord du tleuve des vil les el des torres assez peuplées el que la chasse des marteszibeli nesse faisait principalement dans les montagnes voisines. Its demandèrent que les Mosco- (l) Les Mantchousle mommont Sahalien-Oula ou flouve noir. Les Chi¬ nois le nomment Hé-Lonng-Kiang on fleuve du dragon noir.
  • K.VTRE Í.ES CHINOIS KT I.KS MOSCOVITES. 173 ' *les se l elirassent jusqu’au dela dc la rivière Sélinga et a^andonnassent à la Chine la ville de ce nom ainsi (lUe ^Pchou et Yacsaavec leursdépendances, sous pré- tex,e fiuecepays avait de lout temps payé tribu à l’em- piie. Ces diverses pretentions furentsoutenues de part et ^ autl(í avec une telle énergie que les esprits ne larderent pas à s’aigrir. Lamésintelligencealla bienlôt loinque les plénipotenliaires se séparèrent, les troupes se retranchèrent dans leurs camps et sedispo- serent à eu venir aux mains. Dans ces conjonclures, le P. Gerbillon, voyant que la guerre allait recommeucer avec plusd’acharnement que jamais, dit au prince Sosan que, si on voulait le charger de cette affaire et le laisser traiter avec les i oscoviies,ilse faisait fort de rapprocher les deux partis e e conclure la paix. Les ambassadeurs chinois, etantpleins de confianceen 1’habiletéduP. Gerbillon, acceptèrent sa proposition, et le missionnaire français passa seul dans le camp des Moscovites. II y demeura quelques jours et déploya un tel talent de persuasion qu il réussit à laire comprendre aux représentanls du tzar qu’ils uevaiont abandonner un peu de leurs pré- lentíons pour n’envisager que les véritables inléréts de leur nation. « A quoi bon, leur disait-il, vous obstiner •< dispute,- sans fin pour quelques lambeaux du déserl pendant qUe vous pouvez profiler du commerce de a u)*ne, le plus avantageux qui soil au monde; ce commerce seul est capable d’apporter dansvotre em- pne a ondance et les richesses de tout 1’Orient... paix, ajoutait-il, vous est d’ailleurs nécessaire 1 oui a lei mu les grandes conquétes que vous avez ailes dans la Sibérie. II ne vous serait pas facile de
  • TRAITÉ DE PAIX 174 les garder à une distance considérable et de les pro¬ teger contre un envahissement de toutes les forces de 1’cmpire chinois. Ces raisons firent impression sur les Moscovites, qui acceptèrent les conditions qu’on leur proposal, el le P. Gerbillop eut le bonbeur de voir les ambassa¬ deurs des deux nations se réunir dans la petite égliso deNipchou pour signer lotraité de paix. On fit quatre copies (Je ce traité, une en tartare pour la Chine, l’autre en moscovite pour la Russie etdeux en latin. Les deux exemplaires latins furent seuls scellés des sceaux des deux nations. Les ambassadeurs res- pectifs, ayant étendu la main sur leur e^emplaire, jurèrent, au nom de leur maitre, d’observer fidèlemenl le traité et prirent Dieu à témoin do la sincérité de leurs intentions. Comine les commissaires delaChino avaient ordre de jurer la paix par le Dieu des cliré- |iens, dans la pensée que rien nepouvait avoir plus de force sur les Moscovites pour leur faire observer in- violablement le traité, ils composèrent cette formule de ser men t : « La guerre qui a régné entre les habitants dps « frontièros des deux empires, do la Chine et de la « Moscoyie, et les combats que se sopt livrés les deux « partis, avec effusion de sang et trouble du repos « des peuples, étant tout à fait contraíres à la divino « volonté du ciei, qui est amie de la tranquillité pu- « blique. Nous, grands ambassadeurs des deux em- « pires, avons étéenvoyés pour déterpiiner les bornes « des deux États, étab|ir une paix solide et éternelle « entre lçs deux nations, ce que nous avons heureu- « sement exécuté dans les conférences que nous
  • ENTRE les chino is et les MOSCOVITES. 175 ” dV0ns t0llues la vingi-huitiòineannée de Khang-Hi, proehe du bourg de Nipchpu. Après avoir raarqué tres-distinctement et mis par écrit les noms des pa\s et des lieux oil se touchent les deux empires , “ Gtabli des pomes à l’un et à 1’autre, et réglé la ma- niue dont on traitera désormais les affaires qui pourront survepir, nous avons réciproquemenl « reçu Tun de 1’autre un écrit authentique dans íe- “ lJUel esl contenu le traitéde paix,que noussommes « convenus de faire graver, avec tous ses articles, « sur des pierres qui seront placées dans les lieux quê “ nous avons marquês pour servir de borne? aux « deux empires, afin que tous ceux qui passeront par a en Pu,ssent être pleinement informés et que *< celtepaix, avec ses conditions, spit inviolablemeni * gardép a jamais. « Que si quelqu’un avail seulement la pensée “ °U 0 dessein secret de transgressor ces articles de “ Paix> ou Sl’ manquant de parole et de foi, ií venail «a les violer par quelque intérét particulier, ou « formait le projet d’exciter des troubles et de ral- « lumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur « souveram de toutes choses, qui connait le fond de « nos coeurs, de ne pas permettre que de telles gens «vTventjusqu.àP^ fait>maisqi,i| |e « par une mort avancée (1)... ,, r Les eommissaires chinois s’étaiept proposé par profondeinTídeSCend'npe °U P'UlÒt à CaU^e de leur 1 °ni 'ndifferenlismeen matière de religion, de lire ■cette formule, àgenoux, de van t une image du Dieu (l) Mailla, Histoire génèrale rt, ,a chiw.t. XI, p. 131.
  • 176 TRAITK DE PÁIX des chrétiens, et d’adorer 1’image en se prosternaul jusqu’a lerre, suivanl leur usage. Mais il fut décidé que cliacun jurerait à sa manière. Les ambassadeurs se donnèrent ensuite le baiserde paix au son des ins¬ truments de inusique et s’assirent ensemble à un ban¬ quet pendant lequel on se félicila mutuellement de 1’amitié qui venait d’ôtre établie entre les deux puis¬ sances. Le chef de l’ambassade chinoise, le prince Sosan , proclamait hautement que c’était aux missionnaires qu’élaitdít le succès de cette difficile négociation. II remercia plusieurs Ibis le P. Gerbillon de 1’avoir tiré d’un grand embarras, et lui déclara qu’en toute cir- eonstance il pouvait compter sur lui. « Prince , lui dit le missionnaire français, vous savez quels sont les motifs qui nous ont portés à quitter tout ce que nous avons de plus cher en Europe pour venir en ce pays... Notre unique désir est de faire con- naltre le vrai Dieu et de faire garder sa sainteloi. Mais ce qui uous désole, c’est que les derniers édils défendenl aux Chinois de 1’embrasser (1). Nous vous supplions done, puisque vous avez tant de bonté pour nous, de faire lever cette défense quand vous en trouverez 1’opportunité. Nous sentirons plus vive- inent cette gràce que si vous uous combliez de ri- chesses et d’honneurs parce que la conversion des Ames estie seul bien auquel nous soyons sensibles. — Le prince Sosan fut touché de ce discoursel promit au P. Gerbillon de servir efficacement les missionnaires : (I) L’empereur Kbang-Hi, en rappelant les missionnairesà Peking ta en leur permettant de s’établir dans les provinces, avail (léfendu aux Chinois d’embrasser le christianisme. Voir p. 70.
  • 177 KNTRK LES CHINOIS ET I.ES MOSCOVITES. 1 occasion de lenir sa senter. parole ne (arda pas à se pré- III. I empereur Khang-Hi, qui avait reçu, pendant plu- sieurs années, des leçons du P. Verbiest, continua d aPPrendre les sciences de l’Europe sous la direction des Jésuites. II étudia surtout avec assiduité 1’arith- métique, les éléments d’Euclide, la géométrie pra¬ tique et la philosophic. Les PP. Gerbillon el Bouvet eurent ordre de composer des traités sur cesmatières s rédigeaient leurs démonstrations en tartare mant- chou: les lettrés qu’on leur avait donnés pour mallres Gn Cette lan§ue les revoyaient avec eux; et, si quel- que mot leur paraissait obscur ou moins propre ils en subtituaient d’autres en sa place. Les missionnaires présentaient les démonstrations et les expliquaient à I’empereur, qui, comprenant avec facilité tout ce qu’on lu, enseigoail, admirait de plus en plusla so- veUe ard^m-SC,C"CeS ** * a™= «- ,US PP'G8rbill0n et «ouvel allaie.it tous les loure au Te sair6' "“T6"'deUX l,et I® faisait asseei,■ ses cotés pour [U1 montrer les figures et les lui expxquer avec plus de facilité. Lors même qu’il al- aita son Pa ais du Printemps-Éternel, qui est à deux leues do Peking, il n’interrompait pas son travail. Tm- o
  • 178 TRAITÉ DK P4fX Les inissionnaires étaient obligés de s’y rendre Iqus Ies jours, quelque temps qu’il fit: ils partaient de Pé- king dès quatro heures du matiu, et ne revenaient qu’au commencemeut de la nuit. A peine étaient-ils de retour qu’il fallait passei* souvent une partie de la nuità composer et à préparer les leçons du lendemain. La fatigue extrême que ces voyages continueis et ces veilles leur çausajeqt le^ qccablait quelquefpjs; rqais le désjr de epicenter 1’empereur et fespófance de le renrjro favprable à la religion les soutepaient et açlpupissajent toutes leurs pejnes. L’emperpqr continua cef(p étude peqdant quatre qu cinq qn^ avec la méme assiduité. Les grands digni- lairps de 1’enipire qe raaqquaient pas de lui en té- moigner de 1’adiniraljon : ívhang-IIi recevail qvec plaisir leqrs applaiu^issemepts; mais ij ava.U la géqór rpsilédo lps tourner presque loujoursà |a louangedes sciences de 1’Europe et des missionnaires qui les lui enspignaient. II s’occupait ainsi et vivait avec eqx dans une sor(e de familiarité qui n’est pas ordinaire aux monarques de la Chine, lorsqu’une persécution tit tourner la faveur impériale au profit du christia- nisme. L’Evangile avait fait des progrès coqsidérablps dans la province de Tcpé-Kiang, qui déjàau treizipme siècle, sous Jean de Monte-Corviqo , et au seizippip, sous Matthieu Ricci, avail montré le plus vif empresse- rneut à pecevoir la foi chrétipnne. Nous qvpns vu que le dpçtcur Pqul, grand ko.lqo, de i’empire , y avail íon<|p au spiri de sa f'utqiUo uqe fervente clirétionté qui avail e^ercé une hpurepsp influence dans tpute la province. Le nombre des prosélytes avait élé lou-
  • ENTRE LES CH1N0IS ET LES MOSCOVITES. 179 jours en augmentant; les chapelles s’étaient multi¬ plies de toutes parts, et la mission do Han-Tcheou-Fou, capitale de la province, était considérée corame la plus llorissante de 1’empire. iUalheurousement, le vice-roi de Tché-Kiang était un ennemi implacable du christianismo et des mis- sionnaires. Ayant été étroitement lié avec le fameux Yang-Kouang-Sien, ce perséculeur acharné du P. Schall, il semblait avoir hérité de toute sa haine contre la religion des Européens. Les faveurs dont les Jésuites jouissaient à la cour de Péking l’empô- chaient de se déclarer ouverteraent; mais ij n’en méditait pas moins en secret les projets les plus si¬ nistres, el il n’attendait qu’une occasion pour les mettre à exécution sans se compromettre; il fallaii qu’un mandarin subalterno prit I’initiative. C’est ce qui arriva en 1691. Le P. Alcala, Dominicain espagnol, l’un des plus zélés missionnaires de la Chine, exerçait depuis long- temps son apostolat dans une ville de troisièrae ordre de la dépendance de Lian-Tcheou-Fou, capitale de la province. La maison qu’il habitait et qui lui servait d’église ne lui appartenait qu’à litre de location ; et le propriétaire pouvant Pen chasser qnand il le ju- geraità proposal crut prudent de chercher ailleurs un établissement plus solide. Il choisit Kin-Tcheou , ville de premier ordre, espérant donner à sa chré- tienté un plus grand développement au seiu de cette nombreuse population. II y acheta done une maison considérable, qu’il fit disposer pour loger des mis¬ sionnaires et des catéclfistes et réunir les fidèlos pour lesexercices religieux. Ses anciens propriétaires, 12.
  • 180 TRA1TK DE PAIX excités par les agents du vice-roi, suscitèrent mille embarras au P. Alcala et finirent par lui intenter un procès dans I’espoir que, la maison étant confisquée et vendue par autorilé de justice, ils pussent la ra- cheter à vil prix et réaliser ainsi un gros bénéfice. Les scélératesses de ce genre sont assez communes en Chine et ne sont guère considérées que comme des industries. Le P. Alcala fut accusé d’avoir voulu acquérir frauduleusement une propriété dans le Céleste Em¬ pire et de se livrer à des pratiques condamnées par les lois. Les mandarins donnèrent malicieusement une grande importance à cette affaire, qui fut portée devant tous les tribunaux de la province et finit par allerjusqu’a celui du vice-roi. Celui-ci,qui attendait, comme nous 1’avons dit, une occasion favorable pour accabler de sahaine les chrétiens et lesmissionnaires, comprit du premier coup que par ce procès il arrive- rait facilement à ses projets de persécution. LeP. Al¬ cala ayant déclaré dans son interrogatoireque, durant la persécution de Yang-Kouang-Sien, il avait été en- voyé en exil à Canton avec le P. Inlorcetta, il n’en íallut pas davantage pour rnettre en ébullition la co- lère du vice-roi. Le nom de Yang-Kouang-Sien, son ancien ami, et celui du P. Intorcetla, qui était alors supérieur do la mission de Han-Tcheou-Fou, furent comme le signal de la guerre qu’il méditait depuis longtemps. 11 donna ordre d’arrôter le P. Intorcetta, et composa lui-méme un pamphlet rempli de blas¬ phemes contre la religion chrétienne : il le fit écrire en gros caractères et placarder à la porte de 1’église, sur les places publiques de Han-Tcheou-Fou et dans
  • 181 ENTRE LES CH1N01S ET LES MOSCOVITES. plus
  • THAITÉ DE PAIX 18 i brachmanes des Indesetcelle des bonzes sont, en com- paraison, comme la lueur d’un flambeau de roseaux, comine l’eau qui est contenue dans le pas d’un boeuf. Quelle idée à plus forte raison devons-nous avoir des autres sectes? « Le Fils du Liei professe aujourd’hui une estime singulière pour la vraie doctrine; il honore nos phi- losophes préférablementà tous les autres. II a travaillé lui-même aux commentaires des cinq livres cano- uiques et des quatre livres classiques, et il les a ré- pandns ensuite par tout I’univers, aíin de faire à ja¬ mais éclater lesavantagesde n’avoirdans tout l’Empire qu’une même langue savante. Un tel soin doit enga¬ ger les peoples qui Ont le bonheur d’étre sous le règne d’un saint à suivreen tout la doctrine des saints, a s appliquer à 1 étude des livres que Confucius et Mong-Tze (i) nous ont laissés. Les laboureurs, les artisans et tons les marchands devraient après cela s’attacher avec tonte t’application imaginable aux emplois de leur profession, afin de se mettre en étai de vivre dans 1’abondance. Si leurs occupations leur laissent quelque íoisir, its ont les seize articles des instructions impériales (2), dont its peuvent s’entre- tenir et sur lesquels ils peuvent faire des explications et des conferences, afin de se porter réciproquement au bien , et de réprimer la pente natnrelle qu’on a au mal. C est sur cola qu’ils doivenl établir les fonde- ments de leur perfection , dont le fruit doit étre d’at- (1) Ce philosophe, contemporain de Confucius, est considere conune le second sage de la Chine. (2) Ces instructions sur les devoirs des peuples et des magistrats furent composóes par ordre de 1’empereur Khang-Hi.
  • ENTRE LES CH1N01S ET LES MOSCOVITES. 183 tendre âvefc une fenúeté et une constarice inébran- lables tout ce que lé ciei ordonflera. « Cepétidàiit les habitants de Ia provihce de Tché- Kiang, hommes gròssierè et ignorànts, biéfi loin do S’appliquer à ces devoirs, s’entrainenf lès uns les au- tres et vont par troupe embrassèr la Ioi du Seigneur du Ciei. Cette loi viént origiuairétnetíí des barbares de delà lés nfiers occideíitales, cjui àoiif èntrés dans lè foyaume des Fleurs siir la íin de la dyhastiè des Ming (1). Soils la famille achievement régnante l’em- pereur a pOfté utí édit qu'í fcolitiènl cetté clause . « A « la réserve do Nan-floai-Jen (Veibiest) et de ses « cômpagnons, auxqdels il est permis de pratiquer « letír religidn fcommò ils 16 faisaienl auparavant : « de crainíe qu’à la cour Ou datíà leS provinces õn ne « bâtisèe de nouvelles égliseS et qd’on bè fasse des « chféíiènsj’ordoTine tjii’on Id déferide sévèrônafent « et qu’od avertisse les peuplès dò cette défense. » Cètte clause' fut publiée la neuvièmò année de KhaUg-Hi. « Plus íard, la cour des rites présenta de nouveau db pldòet qui fut suivi de cet édit (2): « Si parmi les « missidnriaifes européens il y èn a qui savent I’as- « trobobiie, jWdonne qu’on les arnène à ma cour « pour y demeurèr àvec Ferdinand Vèrbiest et ses « cdtó^agnons. Jô permets H ceux qui ne la savent « pds de retourner dans leurs églises, et, comme re- « ligieux, d’y faire, en particulier, les exercices de « letír religion. Mais nous ne permettons à aucun de (1) En 1681. (2) En 1670.
  • 18i TKA1TE UK I'AIX « nos sujets, de quelque condition qu’il puisse étre, « tant à Ia cour que dans les provinces, d’embrasser « cette loi. J ordonne pareillement qu’on observe l’é- « dit précédent qui porte Ia même défense. » « Jo ne sais en quel temps 1’Européen Intorcelta a abandonné son ancienne église de la province de Kiang-Si, pour venir s’etablir en celle de Tché- Kiang.... Sil se dit religieux, il doit observer reli- gieusement les Iois de i’empire, termer sa porte et ne recevoir aucune visile. Pourquoi done a-t-il imprimé le livre intitulé : Explication de la loi de Dieu, et celui qui porte pour titre : les Sept Victoires (1)? pourquoi lait-il peindre des images de Dieu, obligeant les gens a les venir adorer à certains jours marquês età garder des jeònes? pourquoi sème-t-il des billets parmi les partisans de sa loi, dans la capitate, à Lang-Ki, à I tai-Ning, à Lin-Ngan , à Te-Tsing et dans les au- tres villes de la province? II y a plus de mille families de gens ignorants et insensés qui ont embrassé cette loi. íls sont tous coupables d’avoir violé les défenses qu on a faites et d’avoir contrevenu aux édits. II est a piopos de les instruire sur ce point et de le leur dé- Iendro encore. C’est dans cette vue que nous sou- haitons que tous, tant les gens de qualité que le peuple, méditent et comprennent ce qui suit : « O hommes de la nation centrale, vous abandon- nez le vrai chemin qui vous a été montré par les ^ ^L *)' lntoKet,‘1 u'ait fait une réimpression de ces livres, qui avajent ete composes, le premier par le P. Aloni, et le second pàr le P. Pantoja, Jesuite espagnol. Ce dormer ouvrage, intitulé en chinois Tsi-ke ou les sept-Victoires, est considéró comme un chef-d’oeuvre de la littérature chinoise. Nous avons nous-même entendu plusieurs lettrés en faire le plus grand éloge.
  • ENTRE LKS CH1N01S ET LES MOSCOV1TES. 185 saints et par les sages de 1’antiquité, ponr suivre les sentiers détournés des conlrées occidentales : c’est une erreur grossière, vous violez les édits de Pem- pereur, pour entrer dans la religion des barbares : cest une faute de conduite qui est considérable. Vous mériteriez d’être châtiés selon la rigueur des lois, mais nous faisons cette réflexion.... Vous êtes des gens ignorants et grossiers, qui vous êtes laissé sé- duire par des étrangers et qui vous êtes mal à propos engagés dans une secte pernicieuse. Je veux bien vous pardonner le passé et vous laisser les moyens tie vous corriger de vous-mêmes; mais il faut doré- navant quobéissant avec respect aux lois vous pre- niez garde d’entrer une autre fois dans la fausse secte de 1’Europe. « Que si, persistant opiniâtrément dans votre aveu- glement, vous manquez de quitter aussitòt cette reli¬ gion, ou s’il se trouve encore quelqu’un, soithomme ou femme, qui renonce aux emplois de sa profession pour en garder les observances (1), j’ordonne aux officiers que cela regarde d’en informer incessam- ment et d’en faire leur rapport. Ils se saisiront de la personne d’Intorcetta et des autres qui, contrevenant aux édits, prêcheront cette religion. Ils châtiront danstoute la rigueur des lois coux qui se seront laissé séduire. Les voisins et les amis qui les cacheronl, protégeront ou aideront seront tous coupables du méme crime, et l’on ne fera gràce à personne. II faut faire connaitre au public cette proclamation (2). » (1) Allusion aux observances du dimanche et des fétes. (2) 1691.
  • 186 TKAITÉ DÉ PAít IV. Ce violem manifeste du vicè-roi de Han-Tcheou- l oii hit le signal de la perséctifion. Tous les manda¬ rins de ia province voulurem se signaler el faire leur com
  • ENTRE LES CHlNOlS Et LfcS MOSCOV1TES. 187 d’un courage héroique , capable de toutsouíírir et de tout entreprendre pour la gloire de JésUs-Christ et le salut des âmes (1). Le préfet de Haii-Tcheoil^-Fou éfâit un mandarin sage et prudent, qui no partagôait pas lâ haino dii vice- roi centre les missionnaires. II traita 10 P. IfrlorcOtta avec distinction et se leva par honneiir qúand il pa- rut à son tribunal. Le Vénérable cOHfessetir de la foi répondit avec une préseírce d’espril admirable à tOttlOs les interrogations qui Ini fUrent adresséCS... II dil quit était entré dans PEtfipire avéc le P. Verbiest; qu’il s’était établi d’abord dans la province de Kiang- Si; que plus tard il était venu prendre le soin de la mission de Han-Tcheou-Fon. A la vérité, ill’avait fait sans ordre du gouvernement et sans la permission des magistrals; mais depuis qu’il était établi dans le Tché- Kiang il avait été rendre visite à tous les vice-rois qui avaienf gonverné cette province; plusieurs lui avaienl fait l’honneur de lui rendre sá Visite en personne el les autres par des feltres dé cérómonie; tous ces fails étaient de notoriélé publique. « Vous-même, dit-il à « son jwge, n’avez-voos pas été témoin dece qui se « passa il y a quelques années(én 1688), lorsqtfe « I’empereur fit la Visite des provinces, et qu’il prrt, « au pviftTètopS, le plaisir dé la promenade sur le fâc « délicienx qui baigne fes murailles de cette ville? « Ne vous souvienl-rl plus quéce prince ertvoya des « présents à mon église pal' de hauls mandarins de la « cour, quiy vinrent adorer le vraiDieu, selon l’ordre « qu’il lenr en avaitdonné; qu’il eullabontéde m’en- (1) Le Gobien, Histoire de Vcdit de iempcrcur de la Chine en faveur de la religion chrétlenne. p. 51.
  • 188 TRA1TE DE PAIX « voyer des mets de sa table, et que j’eus 1’honueur « d élre admis jusqu a trois fois en sa préseuco? vous « ne savez pas, sans doute, toutos ces choses; ruais « voiià un mémoire qui vous en instruirá... » II lui présenta en même temps le récit de tout ce qui s’é- tait passé alors, et qu’il avail fail imprimer selon la coutume de la Chine. L’empereur, en effet, avait traité le P. Intorcetta avec une grande bonté. II s’était informé des lieuxoú il avait demeuré, de 1’état de sa mission, du nombre de ses chrétiens et de presque toutes les choses sur lesquellesle vice-roi prétendait le juger. Après avoir entendu ses réponses il lui avait dit avec affabilité : « Bon vieillard, demeurez ici en repos. » Ces détails firent impression sur le préfet de Han- 1 cheou-Fou , qui ne se crut pas le droit de chasser un homme du lieu ou 1’empereur lui avait dit de rester en paix. Le préfet, continuant son interrogatoire, dit : — Le vice-roi nevousa-t-il pas donnéordredebrúler incessamment les images qui sont exposées dans votre église? pourquoi n’avez-vous pas obéi? — Les images de Dieu et celles des Saints ne sont pas des choses qu’on doive bruler : si on les veut brúler, il taut commencer par me brúler moi-méme. —En quel endroitavez-vous mis les planches des livres que vous avez fait graver? — Elies sont présentement dans mon église : elles ont été gravées sous la dynastie des Ming, (hi temps de 1 empereur Wang-Lié. Ces livres sont des- tinés à mon usage et ne contiennent rien qui puisse séduiie ni tiomper les peuples. —Avez-vous un ordre de la cour pour distribuer ces livros? _Je n’en ai point qui le permette; je n’en ai point non plus qui le
  • ENTRE I.ES CHIN0IS ET LES MOSCOV1TES. 189 défende. — Maintenant que ces livres sont prohibéspar levice-roi, quelmoyen emploierez-vouspouren empê- cher le cours? — Ces livres sont les livres de Dieu et non pas les miens; comment puis-je en empêcher le cours ?. Le préfet de Han-Tcheou-Fou, qui ne détestait pas les chrétiens, envoya au vice-roi une sentence favo¬ rable au P. Intorcetta. En voici la traduction littérale : « Je trouve que les images qui sont exposées dans 1’église sont l’objet du culte d’lntorcetta, le rnoyen de sa perfection et le motif de son espérance et de sa joie. Ainsi il me semble qu’on peut différer de les brftler. Pour les planches des livres, elles ont été gravées sous le règne de Wang-Lié. Elles sont à la vérité dans 1’église, mais il n’est encore venu aucun ordre de la cour qui permette ou qui défende le dé- bit de ces livres. Quoiqu’ils soient en pl usieurs volumes, ils sont à l’usage d’lntorcetta, qui se fait une occu¬ pation continuelle de leur lecture. Il ne s’en est point servi pour séduire le peuple. II est vrai que ces livres sont écrits en chinois, d’une manière capable de plaire et d’exciter la curiosité; mais il y a peu de chose qui porte à 1’erreur. Si les officiers de chaque district défendent dorénavant le débil de ces livres sous des peines rigoureuses, ne permettant à per- sonne de les expliquer ni de les lire, ces livres se- ront comme s’ils n’étaient pas en effet. Ainsi il ne sera point nécessaire de demander à Intorcetta com¬ ment on en pourra empêcher le débit. J’attends avec un profond respect que Votre Excellence pro- nonce sur cette matière (1). » (1) Le Gobien, p. 69.
  • 190 TRA1TK PR PAIX Cette décision ne servit qu’à irritei le vice-roi de Tché-Kiang. II déclara que 1’affaire avait été mal étudifie, et en conséquenco il Ia renvoya à plusieurs mandarins subqltornes, qui eurpnt ordre de citcr le P. Intorcetta à leurs tribunaux et de 1’inquióter de tputesnaaniòres, sans lui dooner un instant de relâche. Cot intrépide missionnaire, qui tomba pour lors gra- vement malade, eút pn se dispenser facilementdecom- paraitre devantsesjugqs; mais il craignit de perdre une si heureuse occasion de confesser hautement le nqm de Jésus-Christ. Au lieu de reculer devant ce glorieux combat, il se fit porter, tout açcablé de spuffrancesqu’il étail, devant sesjuges, qui ne pu rent s’empdeher d’admirer |a grandeur de sa foi et de sou courage. Les procédures se multiplièrent à 1’infini, )e confesseurde la foi futportéde tribunaux en tribunaux sans qu’il flit possible de vaincre sa résignation ni d’assouYir la haine du vice-roi. V. Ce P. Intorcetla, prévoyant dès le commencement que la persécution serait longue et violente, avait écrit au* mission na ires de Péking, dans 1’espérance qu ils eiuploieraient le créditet la faveur qu’ils avaient auprès de 1 empereur pour arréter la fureur du vice- roi de Tché-Kiang. En ce moment 1’empereur était en Tartarie , oil il prenait le divertissement de la chasse. Le P. Gerbillon, qui accompagnait Khang-Hi dans lous ses voyages, n’eut pas plus tôt eonnaissance du danger
  • entre LES CMIXOJS et LJsS MOSCOV1TES. 191 qilj menaçail |es missions f|e ia Chine qu'il s’occupa av^c ardeur des moyens de le conjurer. Ne jugeant pas 3 propos d’en parler encore 3 1’empereur, il com- mpuiqua ses inquiétudes et sa douleur à son ami le prince Sosan, qui lui avail si énergiquement promis sa protection en Sibérie lors de la conclusion du traité de paix avec les lyioscqviles. Ce priqceSosan était aussi djstingué parson mérile personnel et par ses emplois que par sa najssance. Proqhe parent de Pempereup et oncle de 1’impératrico, ii avail exercé pendant dix ans la charge de premier kolao de Fempire : son esprit vif et briI|anG sq grande pénétration, son jugement solide, sa sqgesso et son expérience consommée lui avaient mérité la conhance de 1’empereur, qui le consultqit dans toutes les affaires et le regardait comme le premier homme de son conseil. Encore plus distinguó par les qualitós du coeur que par celles de 1’esprit, jl était natureUement drojt, sincère, équitable, fidèle, généreux, ami constant et dévoué. Comme le P. Gerbillon avail à peu près le même caractère, le prince Sosan s’était lió avec lui d’une étroite amitié dans les voyages qu’ils íjrent ensemble en Sibérie pour négocier la paix avec la Rqssie. Le prince Sosan prit à coeur I’affaire qui lui avail élé si vivement recommandée par le P. Gerbillon. Dès qu’il fut arrivé à Péking, il seçnpressa d’écriro au vice-roi de Tché-Kiang pour le rappeler à des sentiments de justice et de modération. « Nous vi- « vons, lui dit-il, dans un temps qui demande beau- <( coup de douceur et de discrétipn. L’empereur no « laisse échapperaucuneoccasionde favoriser les doc-
  • 192 TRAITÉ DE PAIX « teurs do la loi chrétienne, comment espérez-vous « lui plaire en les persécutant ? Croyez-moi, Pexemple « du souverain doit faire plus d’impression sur nos « esprits que tous les arrèts des tribunaux. Les an- « ciens édits, que la cour elle-môme ne veut plus « suivre, ne doivent point être actuellemenl la règle « de notre conduite. Si vous favorisez les mission- « naires, comptez que 1’empereur vous en saura gré; « et s’il m est permis d’ajouter quelque chose à ce « motif, soyez assuré aussi que je serai sensible à a tous les bons offices que vous leur rendrez à ma « recommandation. » En envoyant cette léttre dans la province de Tché- Kiang, le prince Sosan avait eu soin d’enfermer dans le même paquet les letlres que les PP. Gerbillon et Bouvet écrivaient au supérieur de la mission deHan- Tcheou-Fou. II avaitespéré, par ce moyen, fournir au vice-roi une bonne occasion de voir le P. Intorcetta , de se réconcilier avec lui et de réparer le mal qu’il avail fait aux missions. Mais cet homme était trop violent et trop orgueilleux pour abandonner la voie dans laquelle il s’était engagé. Quoiqu’il dút toute sa fortune au prince Sosan, qui étaitson protecteur, il ne put se résoudre à lui donner la satisfaction qu’il de- mandait. II se contenta de laisseren repos le P. Intor¬ cetta; et, tournant toute sa fureur contre leschrétiens, il porta le ravage et la désolation dans toutes les mis¬ sions de la province. II fulmina des édits impitoyables contre ceux qui feraient profession du christianisme , et donna ordre aux mandarins de s’emparer de toutes les églises , de les convertir en pagodes et d’y placer des bonzes.
  • KNTRE LES CHINOIS ET EES MOSCOVITES, 193 Le feu de la persécution se répandit aussitôt de toutes parts; et les serviteurs de Dieu, tracjués comme des bêles fauves, furent obligés de s’enfuir dans les mon- tagnes, apres avoir enfoui leurs livres de prières et leurs saintes images, pour les dérober à la profanation des idolâtres. Au milieu du trouble et de Ia confusion qui régnaient dans toutes ces petiles chrétientés on remarqua un médecin dont la foi ardente fortifiait le courage des néophytes éplorés. On le vovait courir de maison en maison, Ia croix à la main, exhortant ses frères à demeuror fermes dans leur croyance , à no rien fairo d’indigne du glorieux nom de chrétien , qu’ils avaient Fhonneur de porter. Les mandarins, irritésdu zèle si hardi de Tchin-Ta- Seng, c’était le nom de ce vaillant confesseur de la foi, le firent arrêter, charger de chaines et conduire devant leur tribunal. II venait d’ètre condamné aux coups de bâton; et les bourreaux sedisposaient déjàà lui infliger ce cruel supplice lorsqu’un jeune liomme fendit la foule qui encombrait le prétoire et vint se prosterner aux pieds du juge. Ce jeune néophyte avait été tenu sur les fonts baptismaux par le médecin qu’on s’apprôtait à déchirer de verges. II supplia avec larmes le mandarin de lui permettre de rece- voir le châlimenl qui était réservé à son parrain. « Quoi? mon íils, s’écria 1’intrépide Tchin-Ta-Seng, « voudriez-vous done me ravir la couronne que le « Seigneur meprésente ? A Dieu ne plaise queje vous « cède ma place. Je suis trop heureux d’avoir été * ju8é digne de souffrir quelque chose pour mon a divin maltre, pour celui qui a bien voulu être " déchiré etmeurlri de coups pour l’amourde moi.. » T. III. 1.1
  • TRAITE DE PAIX 194 II y eut alors entre le parrain et le filleul un de ces combats de générositó qui ravissent dans le ciei les anges d’adiniration et sur la terre pénètrent des meilleurs sentiments les coeurs les plus endurcis. L’assistance fondait eu lariues; et le juge déconcertó dit à ces chrétiens dignes de la première Église : « Allez, je vous pardonne: cet empressement à souf- « frir le châtimentde vosfautes méritequelque indul¬ te gence. Mais dorénavant songez à obéir aux ordres a du vice-roi ». Tchin-Ta-Seng, qui avait en quelque sorte savouré avec délices cet avant-goútdu martyre, se garda bien de suivre le perfideconseil du mandarin. Ayantmieux aimé obéir à Dieu qu’aux hommes, il fut livré le leu- demain aux bourreaux, qui le flagellèrent et lechar- gèrent d’une lourde cangue. Le généreux filleul avait couru au lieu de l’exécution, espérant encore qu’on lui permeftrait de souffrir à la place de son parrain ; mais il eut la douleur d’arriver trap tard et de rencon- trer le confesseur de Jésus-Christ, qui, tout ensan- glanté des coups qu’il v.enait de recevoir, se faisait conduire à 1’Église, afin d’y rendre grâcesà Dieu. La joie rayonnait sur son visage. « Ne me plaignéz pas de « ce que j’ai souffert, disait-il à ceux qui voulaicnl « le consoler; plaignez-moi plutòt de n’avoir pas eu « le bonheur de donner ma vie et de répandre tout « mon sang pour mon Sauveur. » Étant arrivé à l’é- glise-, appuyé sur les bras de plusieurs chrétiens, il se prosterna au pied des autels et fit à Dieu cette belle prière : « Seigneur, vous êles témoin aujour- « d’lnii que je préfère yotresainte loi à toutes les dou- « ceurs de la vie; je ne viens point vous demander
  • ENTRE LES CH1N0IS ET LES MOSCOVITES. 195 o justice du sang que vos ennemis out répandu; je « viens vous offrir celui qui me reste. Je ne mérite « point de mourir pour une si belle cause; rnais vous, « mon Dieu, vous méritez bien le sacrifice entier de « ma vie. » Cette conduite héroique fit une telle impression sur 1’esprit des Chinois que plusieurs d’entre eux résolurent d’embrasser la religion chrétienne, persua¬ des que tout cequ’ils avaient vu et admiré ne pouvait procéder du mensonge et do 1’erreur. Parmi ceux qui se convertirentil y eut trois jeunes baeheliers qui pa- rurent pleins de cette mâme foi qui faisait autrefois, dans la primitive Église, presque autanl de martyrs que de fidèles. Ils étaient jeunes, riches, distingués dans le monde et engagés par leur admission dans 1’ordre des lettrés à partager les opinions et les sen¬ timents des mandarins. Cependant, comptant pour rien les intéréts de la vie prósente, ils demaudèrent publiquement le baptême. Le P. lntorcetta, voulani óprouver la foi de ces ferveuts eatechumènes, ne leur cacha rien de ce qui pouvait les ébranler ; mais il eut beau leur représenler la rigueur des édits, 1’indigua- tion des mandarins, la désolation oii ils allaienl jeter leurs families, le danger de perdre leur fortune, leurs titres, peut-étre mèine leur vie, toutes ces considéra- tionsne fireut, aucontraire, que les raffermir davanlage dans leur résolution. Ils furent baptisés et se mirent courageusement à porter avec los autres la croix de Jésus-Christ. Ces conversions éclatantes fortifiaient les faibles et consolaient les missionnaires des maus que la perséculion avait déjà fait souffrir à leurs chré- tientés.
  • 1 f)G TKAITK OF. PAIX VI. Pendant que la mission de la provincedeTché-Kiang étaildésolée et consolée tour à tour par ces événements, le vice-roi persécuteur reçut de Péking une dépôche qui contenail deux letlres du prince Sosan , I’une pour le P. Intorcetla , I’autre adressée à lui-même etpleine de reproches de ce qu’il avait fait peu de cas des re- commandalions da prince : « Je n’eusse jamais cru, « lui disait-il, que, pour plaire à des gens malinten- « tionnés, qui ont aigri votre esprit contre les chré- « tiens, vous eussiez négligé les conseils que je vous « donnais. C’est coinme votre ami que j’ai tâché de a vous inspirer de meilleurs sentiments. Pensez-y en- « core uno fois et faites réflexion (jue c’est moi qui « vous parle. J’attends de vous trois choses. La pre- « mière, que vous remettiez vous-même à Intorcetta « la lettre que je lui écris. Laseconde, que vous con- « tentiez tellement ce missionnaire qu’il ait lieu de « se louer des bons offices que vous lui rendrez, el “ qu’il m’en rende lui-même témoignage. Latroisième,
  • ENTRE Llis CU1NOIS ET LES MOSCOV1TES. l'J7 vail reeuler sans compromettre son hoimeur. Cepen- dant, comine il craignait le prince Sosau, qui était le ministre le plus puissant et le plus accrédité de Fem- pire, il prit le parti d’envoyer un de ses officiers à Pé- king, pour se disculper. De soncôté, le P. Intorcetla, instruit secrètement des lettres que le vice-roi avail reçues, donna avis aux missionnaires de la cour du peu d’effetqu’ellesavaieutproduit. Ceux-ci, persuadés que la propagation de la foi en Chine courrait de grands dangers si on n’opposait une forte barrière aux per* sécutions qui commençaient à éclater dans toutes les provinces, sedéterminèrent à aller en corps porter leurs plaintes à l’empereur. Avant de faire une démarche si hardie, ils jugèreut à propos de consulter le prince Sosan, qui déjà, comme nous l’avons vu, avaitdaigné s’occuper de leur affaire. Il approuva leur projet, les assura qu’il les servirait de tout son credit et qu’ils pouvaient compter sur lui comme sur un ami fidèle et dévoué. II n’y avait alors à Péking que quatre mission¬ naires, lesPP. Pereyra, Thomas, Gerbillon el Bouvet. Après avoir recommandé à Dieu avec ferveur une af¬ faire de cette importance et qu’ils n’entreprenaient que pour sa gloire, ils allèrent tous ensemble an pa¬ lais demander audience à I’empereur, le 21 décem- bre 1691. Khang-Hi, qui ne cessail dapprécier les services que les Jésuites lui rendaient, aimait toujours à leur être agréable. Il ne les fit pas venir en sa pré- seuce; mais il leur envoya le grand mandarin Tchao, dont il avait coutume de se servir pour leur porter ses ordres, alin qu ils pussent s’expliquer à lui plus librement et lui faire part de leur requôle.
  • 198 TRA1TF. DE I‘AI\ I Ils íirent au mandarin Tchao un récit sincère de ce qui s’était passéà Han-Tcheou-Fou et dans la province de Tché-Kiang, des violences du vice-roi, de la per¬ secution qu’il avail suscitée contre les chrétiens. Ils lui remirent entre les mains toutes les procédures qu’on avait faites à cetto occasion, puis ils se jetèrenl à genoux pour demander la protection de rempereur. « Nous supplions Sa Majesté Impériale, dirent-ils « les larmes aux yeux, de vouloir bien nous délivrer « des insultes et des vexations continuelles qu’atti- « rentaux missionnaires les edits quidéfendent Texer- « cice de la religion ohrétienne. Si cetle défense sub- « siste et si Ton fait toujours un crime aux sujets « de Tempereur de se faire chrétiens, nous n’avons « qu’à nous éloigner de ses États, puisqu’il sait assez « quo nous n’avons quitté TEurope, abandonné nos « parents et nos amis, renoncé à nos biens et à toutes «. les espérances de la fortune que dans la seule vue « d’établir la religion chrétienne et de faire connal- « tre Jésus-Christ jusqu’aux extrémités du monde. « L’empereur, il est vrai, nous comble de favours « et de bienfaits : sa libéralilé surpasse infiniment « le peu de services que nous lui rendons. Mais, « étant engagés par notre profession à ne point « rechercher les biens, les honneurs et les gran- « deurs du monde, nous ne pouvons recevoir des « favours si éclatantes qu’autant qu’elles servent « à autoriser la religion du vrai Dieu et à mettre (( ses ministres à couvert de Toppression. La grâce « que nous demandons à Tempereur, o’est qu’il « révoque ces édits qui nous attirent tant de tribu- « lations; qu’il permette aux prédicateurs de TÉvan-
  • ENTRE LES ClllNOIS ET LES MUSCOVITES. 199 « giled’annoncer la loide Dieu dans tout l’empire, et « qu’il donne à ses sújets une liberte entière de Pem- « brasseret de la suivre. S’il a la bonté de nous ac- « corder cette grâce, nous nous croirons bien récom- « pensés des services que nous lui avons rendus et do « ceux que nous espérons lui rendre avec tout le « zèle et l’attachement dont nous sommes capa- « bles. » Le grand mandarin Tcbao, qui aimait les mission- naires et qui prenait part à tout ce qui les intéressait, alia sur-lo-champ rapporter cediscours à 1’empereur, qui ne parut pas en étre fort touché. — Allez dire aux docteurs européens, répondit-il, qu’ils ne doivenl pas trouver étrange que les Chinois leur fassent de la peine. Leurs chrétiens, qui comptent trop sur leur protection, font bien des choses mal à propos, et don- nent sujet aux mandarins de se plaindre de leur con- duite. Ils ne doivent pas se (latter que je me déclare le protecteur d’une loi étrangère, ni que j’introduise dans mon empire une religion venue de 1’Occidení; ils sont assez éclairés pour en voir les raisons sans que je m’on explique davantage. Cependant assurez- les qu’en leur considération je veux bien, par des or- dres secrets, apaiser la persécution du Tché-Kiang : qu’ils voient si cela les accommode. Les misslonnaires furent surpris et consternés d’une réponse si peu favorable. Ils étaient très-embarrassés sur le parti qu’ils devaient prendre dans une conjonc- ture si délicate; car ils voyaient de grands inconvé- nients de tous côtés. Refuser les offres de 1’empereur, c’était se mettre en danger d’irriter ce prince fet de s’attirer son indignation ; les accepter, ce n’était nulle-
  • 200 TKA1TE 1)E 1'AIX ment reinédier au mal, niais seulement le pallier pour un temps plus ou moins long. Les mandarins, loujours appuyés sur les lois existantes, ne manqueraienl pas de recommencer leurs avanies contre les chrétiens; et alors il faudrait sans cesse importuner 1’empereur, lui faire parvenir tous les jours les mêmes doléances au risque de le rebuter entierement. Après avoir bien pesé ces considérations, les missionnaires répondirent au mandarin Tchao en ces terraes : — Nous n’avons point d’autre appui que la bonté de 1’empereur. La persécution de Tché-Kiang est devenue trop publique pour qu’on puisse réparer le tort et le préjudice qu’elle cause à la religion sans des ordres publics. Tant que le christianisme sera proscrit par les lois et que les édits défendront aux sujets de l’embrasser, on nous insultera; on nous persécutera; nous serons à la merci de tous les mandarins de 1’empire. L’empereur, choqué, sans doute, de la libertéde ces paroles, renvoya aux missionnaires des eunuques qui les traitèrent sans pitié. Après avoir fait sur la religion cent railleries accompagnées de grands éclats de rire, ils leur dirent que 1’empereur était très-étonné de les voirsi entôtés de leur christianisme. « Est-il pos- « sible, s était-il écrié, que ces homines si intelligents « soient toujours occupés d’un monde oú ils ne sont « pas encore et qu’ils comptent presque pour rien « celui ou ils vivent présentement? qu’ils me croient, « chaque chose a son temps : qu’ils usent mieux
  • 201 ENTKE LES CU1K01S EX EES MOSCOV1TES. « monde et je ne me rnets pas en peine de décider les « procès des esprits invisibles. » Les missionnaires furent si consternés de ces blas- pbèmes que les eunuques eux-mèmes en furenl touchés et qu’ils déclarèrent qu’en parlant ainsi ils n’avaienl fail qu’exécuter les ordres de Pempereur. Cependant Khang-Hi, qui, peul-être, n’avait traité si durement les missionnaires que pour éprouver leur patience, parut changer subitement de sentiments à leur égard. Le lendemain il les fit appeler au palais et leur dit qu’il leur permettait de lui présenter une requôle dans les formes pour soutenir leur droit, ou de s’en tenir à ce qu’il leur avail déjà manifesté. Cette nouvelle proposition témoignait des bonnes dispositions de Pempereur; mais elle jeta les mission¬ naires dans une cruelle perplexité : ils voyaient un grand danger à présenter une requête officielle; car c’était mettre leur cause entre les mains de la cour des Rites, qui s’était de tout temps énergiquement dé- clarée contre le christianisme. 11 n’en fallait pas d’a- vantage, peut-étre, pour réveiiler contre les chrétiens loutes les anciennes accusations et pour soulever contre les missions la haine des bonzes et des lettrés. D’un autre còté, cependant, pouvait-on se contenter de la protection personnelle de Pempereur, protec¬ tion bien précaire et qui pouvait s’évanouir d’un mo¬ ment à l’autre? N’avait-on pas d’ailleurs expérimenté qu’elle ne suffirait pas pour arréter , dans les pro¬ vinces, les persécutionsdes mandarins? On avaitsans doute à redouter une vive opposition de la part de la cour des Rites; maiseulin, si Pon pouvait parvenir àse la rendre favorable; si on étaitassez heureux pour
  • 202 tbaité de paix obtenir un édit public de tolérance, tout était sauvé; l’avenir de la propagation de la foi en Chine était as- suré. Les grands et les peuples pourraient désormais re- cevoir le baptême et se declarer publiquement disciples de Jésus-Christ sans crainte d’être en opposition avec les lois de 1’empire. Ces considérationsengagèrent les Jésuites de Péking a tenter 1 épreuve qu’on leur proposait. Ils pensèrent (ju il lem serait difficile de trouver dans l’avenir de ineilleures chances de succès. Les missionnaires, en effet, étaient alors très-populaires à la cour et jouis- saient dans la corporation des lettrés d’une grande reputation. La mémoire des services importanls que le P. Verbiest avait rendus à 1’État était encore loute fralche. Le P. Thomas s’occupait avec un zèle infati- gable de ses fonctions de présidont du tribunal des mathématiques. Le P. Pereyra, habile mécanicien, travaillait depuls longtemps à plusieurs instruments et à diversesmachinesquiintéressaient vivement Khang- Hi. Le P. Gerbiilon venait de conclure un traité de paix, à trois cents lieues de Péking, entre les Chinois et les Muscovites; et le prince Sosan publiait partout que sans lui cette négociation ne se serait jamais terminée à 1’avantage de 1’empire. Enfin, les PP. Gerbiilon et Bouvet enseignaient depuis plusieurs années la géométrie et la philosophic à 1’erapereur avec un le! succès qu ils étaient journellement appelés au pa¬ lais. Pleins de conltanceen Dieu, dont ils atteudaient tout le succès de leur ontreprise, les missionnaires composè- renl leur requóte. Sans accuser le vice-roi de Tché- Kiang nise plaindredepersonne, ils se contentaient de
  • 203 ENTRE LES CIllNOlS ET LKS MUSCOVITES. demander que la qualité de chrétien ne fút pas un litre pour être inquiété etpersécuté; que la religion chrétienne n’enseignant rien qui fút contraire à la raison et aux lois de 1’Élat, apprenant, au contraire, aux hommes les maximes de la plus puro morale et la pratique des plus sublimes vertus, il n’était pas juste que parmice grand nombre de sectes qui étaient tolé- rées dans 1’empire il n’y eút que la seule loi du vrai Dieu quiy fút proscrite et persécutée; que si l’on trou- vaitquelque chose à reprendre dans la doctrine qn’ils enseignaient, ils s’offraient à répondre à toutes les objections qu’on leur p'ourrait faire. VI1. Les PP. Gerbillon et Bouvet, qui voyaient tons les jours l’empereur, lui soumirent cette requéto, le priant de I’examiner avant qu’on la lui présentút en public, lluit jours s’ócoulèrent sans que Khang-Hi en parlàt aux missionnaires. Enfin le mandarin Tchao se rendit un soirau collégede Péking, fit assembler les quatre Jésuites qui s’y trouvaient, et leur dit de la part de I’empereur quo leur requête n’était pas conçue en termes assez énergiques; que toutes les raisons tirées de l’excellence du christianisme n’étaient point ca- pables de faire impression sur des esprits qui étaient prévenusdepuis longtemps contre cette religion ; qu’il fallait une autre rédaction plus capable de faire im¬ pression sur I’esprit desChinois... Qu’ainsiSa Majesté était d’avis qu’ils fissent une nouvelle requéto on
  • 204 rRAITE OK I'AI.V langue mantchoue, plus pressante et plus conforme au goêt de la nation. La nouvelle requête fut rédigée on mantchou, puis envoyéesecrèlement à 1’empereur, qui se donna la peine de la corriger lui-même et de la modifier presque entièremenl; il fit dire ensuite auxJósuites que les PP. Thomas et Pereyra devaient seuls la signer et la lui présenter, parcequ’en qualitéde président el vice- président du tribunal des mathématiques ils avaient le droit de s’adresser directement à I’empereur. Si, au contraire, les autres missionnaires mettaient leur signature sur la requête, il faudrait, conformémenl aux lois, I’envoyer au tribunal chargé d’examiner les placets que les particuliers adressent à 1’empe¬ reur; ce qui entraine toujours de longues formalités et souvent des embarras. On voit par ces détails que les empereurs de la Chine ne sont pas aussi despotes qu’on se l’imagiue, el qu’ils ne gouvernent pas arbitrairement leur empire. II leur est souvent difficile d’aller contre la volonté des cours souveraines, dont les décisions seules ont force de loi. Il est évident que Khang-Hi désirait être agréable aux Jósuites, abolir les anciens édits contre la religion chrétienne et en publier de nou- veaux qui en permissent le libre exercice dans tout I empire. Ce monarque tout-puissant, au lieu de donner des ordres et d’imposer sa volonté à la nation, rédige x lui-même la requêtequidoit lui êtreadresséeetdiscutée pai la coui des Rites; il prend les precautions les plus mi - uutieuses, afinde ne pasheurler 1’opinion publique el de se la rend re favorable. Nousleverrons bientòtcéder devant l’opposition des tribunaux de Péking et ne se
  • ENTRE I.F.S r.HIXOIS ET LES MOSCOVITES. 205 déterminer à faire ce qu’il veut qu’apres avoir ob- tenu I’assentimenl el i’approbation dos cours souve- raines. Selon qu’il en avail été convenu, les PP. Pereyra et Thomas se rendirent seuls au palais, ou ils présen- tèrent dans les formes leur requêle à 1’empereur, qui la reçut avec celles de plusieurs autresofficiers de la cour. Quoique cette pièce soit un peu longue, nous en donnons volonliers la traduction à cause de l’intérêt et de I’importance qu’elle présente : « Nous vos sujets, Pereyra et Thomas, présentons cette requéte à Votre Majesté avec la soumission la plus parfaite et le respect le plus profond, pour 1’in- former d’une affaire qui nous regarde et pour la sup¬ plier d’en prendre connaissance. « Votre sujet Intorcetla, qui demeure à Han-Tcheou- Fou, nous envoya ici un exprès dans la neuvième lune de la présente année pour nous avertir que le vice-roi de Tché-Kiang avait donné ordre aux man¬ darins de sa province de renverser les temples des chrétiens et de briber les planches d’imprimerie sur lesquelles on a gravé les livres de notre religion. De plus, il a déclaré publiquement que notre doc¬ trine est fausse et dangereuse, et par conséquent qu’elle ne doit pas être tolérée dans l’empire. II a ajouté plusieurs autres choses qui nous sont très-per- nicieuses. « A cette nouvelle, saisis de crainte et pénétrés de douleur, nous avons recours à Votre Majesté, comme au père et mere des afíligés, pour lui expliquer le pitoyable état oil nous sommes réduits; car, sans sa protection, il nous est impossible d’éviterles embúcbes
  • 206 T1UITÉ BE PAIX de nos ennemis el de parer le coup fatal dontils nous menacent. « Ce qui nous console, quand nous paraissons aux pieds de \olre Majesté, c’est devoir avec quelle sa- gesse elle donne le mouvement à toutes les parties de son empire, comme si c’était un corps dont elle fúl 1’àine; avec quel désintóressement elle regie les inté- rêts de chaque particular sans faire acception de per- sonne, de sorte qu elle ne serait pas en repos si elle connaissait un seal de ses sujeis opprimé par l’injus- tice ou môme privé du rang et de la recompense qu’il ruérite. » Nous savons que vous aimez uniquement la vé- ritó et que vous n’approuvez pas le mensonge. C’est pour cela qu’en visitant vos provinces vous avez donné mille marques de votre affection aux mission- naires qui se sont trouvés sur votre route, leur té- moignant que vous estimiez leur loi et que vous étiez bien aise qu’ils s’établissent dans vos États. Ce que nous disons ici est public et généralemenl connu de tout 1’empire. « Lore done que nous voyons le vice-roi de llan- Lcheou-Fou trailer la religion chrétienne de reli¬ gion lausse et dangereuse, lorsque nous apprenons qu il fait tous ses efforts pour la détruire, comment pouvons-nous renfarmer en nous-mèmes notre juste douleur, et ne pas déclarer à Votre Majesté ce que nous souffrons ? « Ce n est pas la premiere fois que nous sommes persécutés sans raison. Autrefois le P. Adam Sehall, comblé des faveurs extraordinaires de votre prédéces- seui', fit connaitre a toule la cour que les règles des
  • ENTRE LES CU1N0IS ET LES MOSCOVITES. 207 mouvements célestes établies par les anciens astro- nomes chinois étaient erronées; il en proposa d’au- tres qui s’accordaienl parfailement avec les astres. On les approuva et on s’en servit avec succès, de sorte que ce changement remit l’ordre dans 1’empire. « Mais, à 1’occasion de ces erreurs abolies, combien ce père ne souffrit-il pas dans la suite par les calom- nies de ses ennemis ? Yang-Kouang-Sien et ceux de sa faction 1’accusèrent faussement de plusieurs crimes : il mourut sans pouvoir alors se juslifler. Votre Majesté miten sa place le P. Verbiest et lui donna 1’intendance de l’astronomie. II a employé plus de víngt ans à composer des livres pour 1’utilité publique, sur l’as- tronomie, 1’arithmélique, la musique et la philosophie. Hs sont encore dans le palais avec plusieurs autres auxquels il n’a pas eu le temps de rnetlre la dernière main. « Yotre Majesté étanl parfaitement instruite de toutes ces particularités, nous n’osons pas la fatiguei- davantage par uu plus long discours. Nous la prions seulement de faire cette réflexion : si, comme on nous en accuse, la loi que nous prêchons est fausse et dangereuse, comment justifier la conduite des princes qui nous ont honorés de leur estime? Votre Majesté elle-môme a tel lenient compté sur notre fidé- lité qu’elle ordonna au P. Verbiest de fondre des canons d’une nouvelle espèce pour mettre fin à une dangereuse guerre. Elle a envoyé plusieurs fois pour des affaires importantes les PP. Pereyra et Gerbillon à rextrémilé de la Tartarie. Cependant Votre Majesté sait bien que ceux qui se gouvernent par lesprincipcs d’une fausse religion n’ont pas l’habilude de servir
  • 208 TRAITK I)E PAIX leurs princes avec fldélité; ils s’abandonnent presque toujours à leurs propres passions, et ne cherchent jamais que leur intérêt particulier. « Nous prions done très-humblement Votre Majesté de cousidérer qu’après les fatigues d’un long voyage nous sommes enlin arrivés dans votre empire non pas avec cet esprit d’ambition et de cupidité qui y conduit ordinaireraent les autres hommes, mais avec un ardent désir de prêcher à vos peuples la seule véritable religion. « Lorsque nous parumes ici pour la première fois, on nous y reçut avec beaucoup de marques de dis¬ tinction. La dixième année de Chun-Tché on nous donna la direction desmathématiques. La quatorzième année du môme règne on nous permit de bâlir uno église à Péking , et l’empereur voulul bien nous ac- corder un lieu particulier pour noire sépulture. La vingt-septième année de votre règne glorieux Votre Majesté honora la mémoire du P. Verbiest non-seu- lement par des titres nouveaux, mais encore par le soin qu’elle prit de fui faire rendre les derniers de¬ voirs avec porape et magnificence; peu de temps après elle assigna un appartement et des maitres aux nouveaux raissionnaires français, pour leur facilitei* 1’étude de la langue tartare. Enfin elle parut si con¬ tente de leur conduite qu’elle fit insérer dans les ar¬ chives les services qu’ils avaient rendus à 1’État dans leurs voyages de Tartarie etdans leur négociation avec les Moscovites. Quel bonheur et quelle gloire pour nous d’êlrejugés capablesde servir un si grand empereur! « Puis done quo Votre Majesté, qui gouverne si
  • F.NTRF. LES CHINOIS F.T f.ES MOSCOVITES. 209 sageraent ce grand empire, daigne nous employer avec tant de confiance, comment se peut-il trouver un seul mandarin assez déraisonnable pour refuser à notre frère Intorcetta la permission de vivre en sa pro¬ vince? En vérité, on ne peut assez déplorer le sort de ce bon vieillard, qui demando humblement dans un petit coin de la terre autant d’espace qu’il lui en faut pour passer tranquillement le reste de ses jours, et qui ne peut 1’obtenir. « C’est pour cela que nous tous, les bien humbles sujeis de Yotre Majesté, qui sommes ici comma des orphelins abandonnés, qui ne voulons nuire à per- sonne, qui tâchons môme d’éviter les procès, les que- relles et les moindres contestations, c’est pour cela que nous vous supplions de prendre en main notre cause. Ayez quelque compassion pour des personnes qui n’ont commis aucun crime; et, si Yotre Majesté trouve que nous sommes innocents, nous la prions de faire connaitro à tout l’empire par un édit public le jugement qu’elle aura porté de notre conduite et de notre doctrine; c’est en vue de cette grâce que nous osons présenter cetterequête. Gependant tousles mis- sionnaires attendront avec crainte et souraission ce qui sera ordonné. « L’an trentièmedu règne de Khang-Hi, le seizième jour de la douzième lune (2 février 1692)... » T. III. 14
  • I CHAPITRE V. 1. Ceremonies dujnouvel an. — Hostility de la cour des Rites contra les chrétions.— Lutto de l'empereur et de la cour des Rites. — II. Le prince Sosan plaide pour les chrétiens devant, la cour des Rites. — Décret imperial en faveurdes chrétiens. — Bonheur des missions. — III. Maladie de l’empereur. — Charlatanisme d’un bonze. — Les Jésuites guérissent l’empereur avec du quinquina. — Les médecins en Chine. — L’empereur donne aux missionnaires une maison dans l'enceinte de son palais. —IV. Révolte d’un chef tartare. — Im- meuses preparatifs de guerre. — Prière de l’empereur au ciel. — Dé- part de la grande armée. — Mort de Ivaldan. — V. Question du clergé indigene. — Érection d’une église française dans la ville Jaune. — Description de ce beau monument. — VI. Association de bonnes oeuvres parmi les chrétiens. — La bienfaisance des paiens et la charitó çhrétienne. — VII. Débordement du fleuve Jaune. — L’em¬ pereur charge les missionnaires de distribuer ses aumònes. — Atlas dela Chine dressé parles Jésuites. — Missions dans les campagnes. II n’est pas dans I’empire chinois de fête qui se solennise avec plus de pompe et d’appareil que celle de la nouvelle annóo. Quoiqu’elle ne présente aucun caractèrereligieux, personne n’oserait la laisser passer avec indifférence sans crainte de s’exposer pendant f année aux plus grands malheurs. Chacundoitserevêtir de ses plus beaux habits pour aller offrir aux amis et aux parents ses souhaits de bonheur. Tout le monde
  • EDIT IMPERIAL EN FAVKUR DES CHRETIENS. 211 doit se réjouir et prendre pari aux divertissements publics : pourcela toutesles affaires cessent, les mar- chands interrompent leur négoce et les agriculteurs les travaux des champs; les tribunaux sont fermés d un bout de l’empire à l’autre. LesCliinois appellen t ces grandes vacations la fermeture des sceaux. En effet on ferine, en ce temps-là , avec beaucoup de cérémonies le petit coffre oil Ton garde les sceaux de chaque tribunal. Tout mandarin a un sceau of- ficiel, dont la forme, la grandeur et la matière sont réglées par les lois d’uno tnanière conforme au rang qu’il occupe : l’exercice de sa charge esltellement at- taché à ces sceaux que, bien qu’il ait été nommé par I’empereur, qu’il soit pourvu de ses lettres patentes et qu il ait même été reçu officiellement dans le tri¬ bunal dont ilest le chef, il n’y peut exercer aucun acte de juridiction qu’on ne lui ait mis le sceau entre les mains; il ne peut non plus être interdit des fonc- lions de sa charge qu’on ne le lui ait ôté. Tous les actes doi vent être scellés de ce sceau sous peine de nullité; et l’officierqui lesaurait expédiés sans cette formalité seraitcoupableetsévèrement puni. Ces precautions sont très-minutieuses , mais nécessaires pour assurer une bonne administration au milieu de ce vaste empire. Le tribunal des mathématiques, quia l’intendance du calendrier et le choix des jours fastes et néfastes, marque longtemps avant le premier jour de l’an le jour et le moment heureux ou il fautfermer les sceaux et celui oil l’on doit les ouvrir. Le temps compris entre ces deux tormes est ordinairement de trois se- maines. La cour expédie dans les provinces la dócision du tribunal des mathématiques, de sorte que la cé- 14.
  • 212 EDIT IMPERIAL rémoaie cie fermer les sceaux se fail eu rnème temps par tout Fempire. Lorsque les missionnairesde Péking présentèreu t à Fempereur la requête dont nous avons donné la tra¬ duction , on était au sixièmejour de la douzième lune. Khang-Hi s’empressa de 1’envoyer au tribunal des Rites avec ordre de F examiner et de lui .en faire au plus lòl son rapport. Mais le Li-Pou n’ayant pas eu le temps d étudier 1’affaire et de rendre son arrèt avant. le jour de la fermeture des sceaux, il fallut attendre jusqu’après les fétes de la nouvelle année. Les missionnaires et leurs neophytes mi rent à profit ces jours de retard pour implorer le secours du ciei; on íitdes prières publiques dans toutes les églises; et les chrétiens, au lieu do s’abandonner auxjoiesbruyanles des fétes dunouvelau, seréunissaient pieusement dans 1’intérieur de leurs maisons pour offrir à Dieu leurs larmes et leursgémissemenls en faveur du peuple chi- nois. Usluidemandaient jour et nuit de donncr la paix à cetteÉglise naissante et persécutée, et de procurer à tous les sujets de 1’empire la liberté d’embrasser l’É- vangile. Le douzième jour de la premiere lune les sceaux se rouvrirent dans 1’empire, et tous les tribunaux repri- rent leurs fonptions. La cour des Rites s’assembla el commença ses délibérations par la requête des mis¬ sionnaires. Cette affaire Tembarrassa; elle ne savait quel parti elle devait prendre ni de quelle manière elle devait opiner. Elle était comme partagéo entre son désir de plaire à Fempereur et son antipathic pour la religion chrétienne : elle balança longtemps. Enfin, aprèsbien des incertitudes et des délibérations, Fa-
  • KN FAVECR DES CHRETIENS. 213 version1’emporta sur la complaisance; et ce tribunal suprême, toujours attaché aux anciennes maximes et toujourscontraireau christianisme, prononça un arrèt oppose aux intentions de 1’empereur et aux intéréts des inissionnaires. Après avoir rapporté fort au long les anciens édits contre la religion chrétienne avec ce qu’ilsavaientde plus odieux, il concluait que 1’affaire dont il s’agissait était déjà décidée et qu’on ne devail point permettre l’exercice de cette religion. L empereur, peu satisfaitde la réponsedes membres du Li-Pou, refnsa de la signer, et leur ordonna d’exa- miner une seconde fois la requéte qu’on leur avail mise entre les mains : c’dtait leur marquer assez clai- rement qu’il souhaitait une réponse favorable. Mais ils n eurent pas plus de complaisance dans le second rappoi tque dans le premier : ils s’opposèrent encore au christianisme et persistèrent à ne vouloir pas qu’il flit authentiquement approuvc dans l’empire. Khang-Hi, voyant qu’il n’obliendraitrien par la voiedes tribunaux, prit le parti de céder et signa, quoiqu a regret, le dé- cret de la cour des Rites qui défendait aux Chinois d’embrasser la religion des Européens. Un gouverne- ment qui peut ainsi tenir en échec et faire plier la volonté du souverain n’est pas, il faut en convenir, affreusement despotique. Il ne serait pas difficile do trouver des pays à institutions démocratiques oú le chefde 1’État exerce son autorité avecmoins de scru- pule que 1 empereur de la Chine. La nouvoile de cette décision fut comme un coup de loudre pour les missionnaires. Ellelesjela dans une s‘ »ranJ0 consternation et ladouleur qu’ils en eurent ful s‘ v‘ve fius I’empereur lui-méme en parul ému :
  • 214 EDIT IMPERIAL il làcha doncde les consoler et leur fit off rir d’envoyer quelqu’un d’entre eux dans les provinces avec des marques d'honneur qui convaincraient tout le monde del’estimequ’il faisait des missionnairesetdel’appro- balion qu’il donnait à leur loi; mais leur afflictionétait trop grande pour ôtre soulagée par des paroles ou par devaines caresses. «Noussommes, disaienl-ils à ceux « qui leur parlaient, coname des gens qui ont conli- « nuellement devant les yeux les corps mortsde leurs « pères et de leurs mères. » C’est uneexpression doni les Chinoisontcoutume dese servir pour exprimer une douleur excessive. L’empereur, voyant que leur affliction, au lieu de diminuer, semblait augmenter chaque jour, envoya quérir le prince Sosan pour le consulter sur les moyens de remédier au mal. Ce ministre zélé se souvint alors de la parole qu’il avait donnée au P. Gerbillon à la paix de Nipchou. Après avoir fait 1’éloge des mission- naires, il représenta à l’empereur que, leur profession leur faisant mépriser les dignités et les richesses, on ne pouvait les recompense!' qu’en leur permettant de prêcher publiquement leur loi par tout l’empire... « Oui, je le sais, dit l’empereur ; mais quel moyen « de les satisfaire si les tribunaux s’obstinenl à ne « vouloir pas approuvor leur loi ? — Quoi done, s’écria * Sosan, n’ètes-vous pas le maitre? Si vous me l’or- « donnez, j’irai trouver les mandarins, et je leur par¬ te lerai si fortement qu’il n’yen auraaucun quin’em- « brasso les sentiments de Voire Majeste... » L’empereur Khang-Hi, ne pouvant plus tenir contre de si pressantes sollicitations , fit sur-le-cbamp écrire aux kolaos, à leurs assesseurs et à lous les
  • EN tAVEL'R DES CHRETIENS. 215 membres du Li-Pou une lettre conçue eu ces lennes : « Latrenteetunième annéedu règne de Khang-Hi, le second jour de la deuxième lune, le ministre dÉtat V-Sam vous déclare la volonté du Fils du Ciei. « Les Européens qui sont à ma cour president depuis longtemps aux malhématiques et à 1’astro- nomie. Durant les guerres civiles its m’ont rendu un service essentiel par le moyen des canons qu’ils ont fait fondre.Leur prudence et leur adressesingulières, jointes à beaucoup de zèle et à un travail infatigable, me font un devoir de les honorer. Outre cela, leur loi n’est point séditieuse et ne porte pasles peuplesà la révolte; ainsi il nous semble bon de la permettre, afin que tous ceux qui voudront Fembrasser puis- sent librement entrer dans les églises et faire une profession publique du culto qu’on y rend au souverain Seigneur du Ciei. « Nous voulons done que tous les édits qui jus- qu’ici out été portés contre elle par 1’avis et le conseil de nos tribunaux soient maintenantdéchirés et anéan- tis.Vous, ministres d État, et vous, mandarins du sou¬ verain tribunal des Rites, assemblez-vous, examinez cette affaire, et me donnez au plus tôt votre avis. » II. Le prince Sosan se trouva lui-même à cette assem- blée, conune il en était convenu avec 1’empereur; et, quoiqn’il ne fCit pas chrétien, il y parla néanmoins d’une manière si vive et si touchante qu il semblait plutòt défendre sa propre cause ou celle de 1’État que
  • 216 EMX IMPERIAL les intéréts d’une religion étrangère. Voiei, d’après le procès-verbal de la séance, la traduction fidèle du discours qu’il prononça. « Vous savez avec quelle application, quel zèle el quelle fidélité les Européens s’emploient au service de 1 empire. Parmi nous les hommes les plus illustres , quoique intéressés à l’ordre età la paix, se sontplutôl dévoués a la gloire, aux richesses, àleur fortune par¬ ti culière qu’à la prospérité de 1’État; il en est peu qui cherchent purement le bien public. Ces étrangers, an conlraire, exempts de toutes ces passions, aimentl’em- pire plus que nous ne l’aimons nous-mêmes; ils sa- criflent volontiers leur propre repos à la tranquillité de nos provinces. « Nous l’avons expérimenté durant le cours des guerres civiles et dans les derniers démèlés que nous avons eus avec les Moscovites. Gar à qui pensez-vous que nous soyons redevables de l’heureux succès de cette négociation? II serait, sans doute, de mou in- térét de m’en donner toute la gloire, moi qui ai été le premier plénipotentiaire; mais si j’étais assez injuste pour m’en faire honneur, au prejudice de ces hom¬ mes, les chefs des troupes ennemies, tousmesofficiers, ma propre armée me démentiraient. « Ce sont ces Européens qui, par leur prudence, leui adresse, leur esprit de sagesse et de modération, out mis fin à cette importante affaire. Sans leurs con- seds nous aurions été obligés d’exiger au prix de noire sang les droits que 1’in justice de nos ennemis relusait si opiniâlrément d’accorder à l’empereur. Qu avons-nous fait pour reconnaitre un si grand ser¬ vice? Mais que pouvons-nous faire pour des gens qui
  • EN I'AVEUR DKS CHRETIENS. 217 ne demandent ni richesses, ni charges, ni honneurs ? Certainementnous devrionsétreinconsolabless’il n’é- tait pas en notre pouvoir de récompenser des étran- gers qui se sacrifient si généreusement pour nous. Je crois done que, lorsque vous y aurez fait reflexion , vous me saurez bon gré de vous avoir découvert le seul endroit par lequel ils sont sensibles à notre re¬ connaissance. « Ils ont une loi qui leur tient lieu de toutes les ri¬ chesses du monde; ilshonorent une divinité qui seule fait leur consolation et leur bonheur. Permettez-leur de jouir librement de ce seul bien qu’ils possèdent, et souffrez qu’ils le communiquent à nos peuples. Quoi- que en cela ils nous fassent plutòt une grâce qu’ils n’en reçoivent une de nous, ils veulent bien nous en tenir compte et 1’accepter comme la récompense de (ous leurs services. « Les lamas de la Tartaric, les bonzes do la Chine ne sont point troublés dans 1’exercice de leur religiou. Lesmahométans eux-mômes ont élevé à Han-Tcheou- Fou une mosquéequi domine sur nos édifices publics. On n’oppose point de digues à ces torrents qui inon- dentleroyaume des Fleurs; on dissimule, on approuve en quelque sorte toutes ces sectes inutiles ou dange- reuses; et quand les Européens nous demandent la liberté de prêcher une loi qui ne contient que les maximes de Ia verlu la plus épurée, non-seulement nous les rebutons avec mépris, mais nous nous fai- sons encore un mérite de les condamner, comme si les lois qui nous obligent de fermer 1’entrée de Fem- pire à la superstition et au mensonge proscrivaient aussi la vérité. »
  • 218 edit imperial Comrne le prince Sosan s’étendait beaucoup sur ce point, il iut inlerrompu par plusieurs membres de 1’assemblée, qui essayèrent de démontrer qu’il y avail loujours danger de voir cette nouvelle secle, peu dan- gereuse aujourd’hui, devenir plus tard la source de graves désordres; qu’il était d’une bonne politique <1 élouffer à leur naissance ces petits monstres de re¬ bellion et de discorde; qu’eniin la loi de ces étrangers etait de nature a causer quelque ombrage... « Quel ombrage? s’dcria le prince Sosan. J’ai été pendant dix ans grand kolao de 1’empire, et je n’ai jamais eu aucune plainte contre les chrétiens. Croyez-moi, il serait à souhaiter que la nation entière embrassàt leur religion. Car n’est-ce pas cette reli¬ gion qui commando aux enfants de respecter leurs parents, aux sujots d’ótre íidèles à leur prince, aux serviteurs de faire exaclement la volonlé de leur maitre; qui défend de tuer, de (romper, de prendre le bien deson prochain; qui a en horreur la calomnie et le parjure; qui réprouve le mensonge, qui inspire lasimplicité, ladroiture, la modestie, la tempérance ? Examinez et pénétrez, s’il est possible, le coeur de I liomme; si vous y trouvez un seul vice que la loi chrétienne ne défende, ou une seule vertu qu’elle ne conseille, je vous permets de vous déclarer contre elle; mais si tout y est saint et conforme à la raison , pourquoi balancez-vous encore à l’approuver? » Le prince Sosan, ayaut vu que les esprits de ses audi teu i s étaient ébranlés, prit les dix commandements do Dieu et les expliqua avec taut d’dloquence que les mandarins, se regardant les uns les autres et n’y trouvant rien à répondre, avouèrent enfm qu’onpou-
  • KN KAVEOR 1>KS CHRETIENS. 219 vail sans aucuu danger suivre dans Pempire cette nouvelle loi... Un vieux Chinois, membre de la cour des Rites, se leva alors et déclara qu’on n’en voulait ni aux Européens ni à leur religion ; que si toujours on avail été d’avis de ne pas permettre aux Chinois de 1’embrasser, c’était qu’après tout, cette religion étant une religion étrangère et prêchée par des étrangers, il y avait sujet do craindre que, si on en ouvrait une fois la porte à tout le monde, on n’y vit entrer en peu de temps la plus grande partie de 1’empire. « Plàt au ciei, reprit alors Sosan, que lout 1’empire « yentrátet en gardàtíidòlementles commandements. » Tous les crimes cesseraient; on ne verrait plus ni « meurlres, ni adultères, ni brigandages; il n’y « aurait plus de divisions dans les families, de que- « relies entre les particulars, d’injustices parmi les « mandarins; on n’entendrait plus parler ni de rebel- « les ni de voleurs; on vivraitdans l’innocence, dans « la paix, dans une concorde qui nous rendrait la « nation du monde la plus heureuse, comme nousen « sommes la plus sage et la plus puissante. » Ces dernières paroles firent sur 1’assemblée une impression décisive; et tous les membresde la cour des Rites, lesChinois comme lesTartares,décrétèrent d une voix unanime qu’il fallait donner une entière liberté aux missionnaires de prêcher PÉvangile et aux sujets de 1’empire de 1’embrasser et de le suivre. Ils tra- vaillèrent ensuite à rédiger dans ce sens 1’arrêt qu’ils devaient présenter à 1’empereur. Le prince Sosan, content d’un si heureux succès, sortitde 1’assemblée, et alia rendre compte à Pempe- reur des bonnes dispositions de la cour des Rites- 11
  • 220 EDIT IMPKHIAL 1’assura quo les Chinois avaient reaoucé à leurs pré- jugés; qu’il les avait trouvés aussidociles que les Tar- tares , et qu’on n’attendait plus que ses ordres pour porter une sentence telle qu’il la pouvait souhaiter: « Vous venez de jouer un mauvais tour aux Cliinois, « dit l’empereur en souriant; ils ne vous le pardon- « neront jamais, et vous n’avez qu’à vous preparer « à porter tout le poids de leur haine. Ce poids ne « m’embarrassera pas, repartit Sosan; si on ne leur « joue jamais de plus mauvais tour, ils n’auront pas « sujet d’étre fort chagrins. » Le leudemain la cour des Rites se rendit solennel- lement au palais el présenta à l’approbation de l’em- pereur le décretqu’elle avait rédigéavecle plus grand soin. Yoici comment il était conçu : « Koupatal, sujet de l’empereur, president de la « cour souveraine des Rites et chef de plusieurs aulres « tribunaux, présente à Sa Majesté cette très-humble « requête avec toule la soumission et le respect que « lui et ses assesseurs doivent avoir pour tous ses « commandements, surtoutquandelle nous fait l’hon- « neur de nous demander nos avis sur les affaires im- « portantes de 1’État. « Nous avons sérieusement examiné ce qui regarde « les Européens, lesquels, attirés de 1’extrémité du « monde par la renommée de votre singulière pru- « dence et par vos autres grandes qualités , ont passé « cette vasto élendue do mers qui nous sépare do « I Europe. Depuis qu’ils vivent parmi nous, ils nie¬ ce riteut notre estime et noire reconnaissance par les « grands services qu’ils nous ont rendus dans les « guerres civiles et étrangères, par leur application
  • 221 KJÍ FAVKl’R DES CHRETIENS « conlinuelle à composer des livres utiles et curieux, « par leur droiture et leur sincere affection pour le « bien public. « Outre cela, ces Européens sont fort tranquilles; « ils n’excitent point de troubles dans nos provinces; ils ne fontdu mal à personne; ilsnecommettenlau- « cuue mauvaise action : de plus, leur doctrine n’a
  • 222 K1MT IMPERIAL « trente étun du règnede Kliang-Hi, le troisième jour « de la deuxième lune (22 mars 1692). » L’empereur reçut ce décret avec une joie qu’il ne pouvaitassez exprimer. II le confirma sur Pheure, et en envovaaux missionnaires unecopiescelléedu grand sceau de l’empire, pour être,dit-il, éternellement con- servée dans les archives de leur maison. Quelques jours après il le fit publier dans tout I’empire; et la cour souveraine des Rites , en 1’envoyant aux princi- paux mandarins, ajoutait dans son ordre les paroles suivantes: « Yous done, vice-rois des provinces, rece- « vez avec un très-profond respect cet édit im pé rial. « Dès qu’il sera entre vos mains, lisez-le attentive- « ment; estimez-le et ne manquez pas de 1’exéculer « ponctuellement, selon 1’exemple que nous vous en « avons nous-mòmes donné. De plus, faites-en faire « des copies, pour le répandre dans tous les lieux « de vos gouvernements; ne manquez pas de nous « donner avis de ce que vous aurez fait en ce « point. » Par cet acte authentique et solennel la religion chrétienne fut enfin établie dans l’empire chinois sur les fondements les plus solides et les plus inébranla- bles qu’on pouvait désirer. II serait difficile d’exprimer la joie qui éclata dans toutes les missions de la Chine lorsqu’on y apprit une si heureuse nouvelle : jamais il n’y en eut de plus vive ni de plus sincère. Les néo- phytes se rendirent en foule dans leurs églises pour remercier Dieu d’avoir essuyé leurs larmes, exaucé leurs VGfeilX, de les avoir mis dans une entière liberté de le servir selon leur cceur. On fit ensuite des ré- jouissances publiques, pendant lesquelles on portait
  • EN FAVKUR DES CHRETIENS. 223 en grande pompe 1’édit irapérial, ornéde fleurs etes- corté par de nombreux musiciens. Mais le plus beau résultatdecetheureux événement lut 1’iníluence qu’il exerça sur Ies populations. Plu- sieurs paíens que la crainte deslois avait jusqu’alors arrêtés se firent instruire et demandèrent Ie baptême. Des mandarins, considérables par leur science et par leurs emplois, suivirent leur exemple. L’on vit dans toutes les provinces des conversions extraordinaires, et le nombre des catéchumènes qui s’adresserent aux missionnaires pour se faire chrétiens devint si grand que ceux-ci pouvaient à peine suffire à recevoir les enròleraents de ces nouveaux soldais de Jésus-Christ. La propagation de la foi faisait des progrès si rapides qu’un des apôtres de la Chine écrivait alors en Eu¬ rope ces belles paroles d’espérance, qui, hélas! ne se sont pas encore réalisées. « Jamais, disait-il, les conjonctures n’ont été plus favorables pour étendre le royaume de Dieu ; jamais le vaste empire de la Chine, ou Ton compte plus de trois cents millions d’âmes, n’a été dans des dispositions plus heureuses pour recevoir la lumière de 1’Évan- gile. “ Fasse Le ciei, ajoutait le P. le Gobien, que nous soyons assez heureux pour voir de nos jours se former aux extrémités dela terre unenouvelle Église aussi nombreuse et aussi fervente que 1’ancienne. Qu’un nouveau Constantin aussi zélé que le premier en devienne 1’enfant, en méme temps qu’il en esl le protecteur et 1’appui. Que leJapon, laTartarie, le lonquin et tousles royaumes voisins, quisefontgloire de se former sur les moeurs des Ghinois, qu’ils regar-
  • líniT IMPKRIAf. 224 dent comine la nation la plus sage et la plus éclairée qui soit au monde, suivent son exemple! ainsi, l’Eu- rope et l’Asie se trouvant unies dans un même culte, et adorant le méme Dieu, le nom du Seigneur, qui mérite d’etre loué depuis le lever du solei 1 jusqu’a son coucher, le sera en effet par autant de langues qu’il y a d’hommes dans toute cette étendue de ter- res qui compose les deux principales parties du monde (1). » Cet heureux jour, que les missionnaires de la Chine croyaient entrevoir il v aura bientót deux siècles, nous 1’attendons encore, en adorant les desseins im- pénétrables de la Providence toujours avec le même amour, la même foi et la même espérance. III. Après les fétesde la nouvelle annéeetdès que 1’édit en^ faveur du cbristianisme fut publié, 1’empereur Khang-IIi reprit ses études favorites. On comprend avec quelle ardeur et quel dévouement il était aidé dans ses travaux scientiíiques par les PP. Gerbillon et Bouvet, qui étaient toujours attachésà sa personae et se rendaient journellement au palais impérial. Peu de temps après la proclamation de la liberté religieuse en Chine, la Providence sembla fournir aux mission- sionnaires une occasion de témoigner à 1’empereur leur reconnaissance. A la quatrième lune de cede (i) ]/> Gobien, HMoire de Védil de l emperenr de la Chim , file., p. '>1 ã.
  • 225 EN FAVECR DES CHRETIENS. raême année, Khang-Hi fut attaqué cl’une fièvre ma- ligne qui fit craindre pour sa vie. Les médecins du palais ne négligèrent aucun des moyens que 1’artleur fournissait pour le guérir; ruais ils les épuisèrenl en 'ain, el aucun retnède n’eut de succès. L’empereur se ressouvint alors que les PP. Gerbillon et Bouvet lui avaient vanté la vertu d’un remède récemment ap- porté d Europe du quinquina, auquel il avait donné lui-môme le nom de chin-yo, remède divin. Voyant que les soins de ses médecins ne lui élaient d’aucun soulagement, il manifesta le désir de prendre le re¬ mède des Européens. Les médecins officiels s’y oppo- sèrent avec opiniàtreté, alléguant qu’il y aurait de la > témérité à faire sur la personne de l’empereur 1’ex- périence d’un remède inconnu. Troisdes plus fameux furenl de cet avis, et ajoutèrent qu’il serait convena- Ide de suspendre pendant quelques jours toute espèce de drogue, afin d’examiner la marche de la nature et de découvrir plus súrcment lecaractère dela maladie. Mais 1’empereur, à 1’insu de ses médecins, prit le spécifique] européen; et le soir du méme jour il se trouva sans fièvre : il continua d’aller de mieux en mieux les jours suivanls. Cependant, quelque temps après, il ressenlit de nouveau plusieurs accès d’une fièvre intermittente, lesquels, quoique assez légers, lui causèrenl de l’in- quiétude. Ce nouvel accident lui fit donner 1’ordre de publier par toute la ville que si quelqu’un avait un spécifique contre la fièvre, il eítt à venir sans délai en donner avis au palais ; et qu’en même temps ceux qui élaient atleints de la fièvre pouvaient se présenter pourôtre guéris. 11 chargea quelques-uns des grands T. III. 15
  • 226 ÉU1T IMPERIAL officiers du palais de recevoir les remèdes qu’on ap- porterait et de les administrei' aux malades. Parmi ceux quis’annoncerent pour avoir des recettes iufaillibles, un bonze se fit remarquer par sa singu- larité et divertit beaucoup les courtisans. Ce bonze se présenta dun air grave et les mains vides devaut les officiers nommés par l’empereur, et demanda qu’on le conduisit auprès du puits le plus profond du pa¬ lais. II y puisa un seau d’eau, dont il remplit un vase deporce!aine,qu’il posaà terre, ensuiteil lereprittou- jours avec la même gravité; et, se tournant vers le soleil, les maius élevées, il lui en fit pieusement l’of- frande. Le charlatan réitéra la même cérémonie vers les quatre parlies du monde, en faisant des gestes et des contorsions ridicules. Alors il présenta le vase aux officiers nommés par l’empereur, en les assuranl qu’aucune fièvre ne pouvail résister à la vertu de cette eau mystérieuse. Toutcequ’il y avait là de spec- lateursse mirent à rire; on nelaissapas cependant de faire prendre de cette eau à quelques-uns des fébri- citants; mais le prétendu remède se trouvant sans efficacité, le bonze fut chassé du palais comme un iinposteur. Les missionnaires français Gerbillon , de Fontaney et Bouvet se rendirent aussi au palais avec une cer- taine provision de quinquina; ils le présentèrent aux quatre grands dignitaires chargés d’éprouver les re- mèdes, et leur enseignèrent la manière de l’admi- nistrer. On en fit dès le lendemain l’essai surplusieurs malades, qu’on garda à vueetqui furent guéris dès la premiere prise. Les mandarins, chargésde veilleraux expériences rendirent corapte à l’empereur de I’effet
  • EN FAVECR DES CHRÉTIENS. 227 étonnant du remède; et ce monarque se serait déter- miné à en prendre à I’instant si le prince héritier ne s y fút opposé et n’eút fait des reproches aux manda¬ rins d’avoir parlé si avantageusement d’un remède dont on faisait la première expérience. Ceux-ci se jusliíièrent en disant que ce spécifique, loin de pou- voir jamais nuire, était au contraire salutaire méme en santé, et ils offrirent d’en prendre. Le prince hé¬ ritier, s’élant fait apporter du vin, voulut lui-móme en faire le mélangeavec l’écorce péruvienne; et sur les six heures du soir il en donna une prise à cliacun des quatre mandarins, qui se retirèrent chez eux, et dormirent fort tranquillement sans éprouver la moindre incommodité. L’empereur passa fort mal cette nuit. Sur les trois heures du matin, ayantappris que les quatre manda¬ rins avaient pris du quinquina sans en avoir éprouvé aucun inconvénient, il n’hésita pas à en prendre lui- même, et la Gèvre disparut. L’usage qu’il en fit pen¬ dant quelques jours le rétablit parfaitement. Kliang- Hi récompensa ceux qui avaient marqué du zèle pour lui procurer des remèdes efficaces; raais il punit sévèrement les trois médecins qui avaient proposé de laisser agir la nature et de suspendre tout re¬ mède. Le tribunal des crimes, devant lequel ils furent traduits, les ayant condamnés à raort, 1’empereur commua leur peine en celle de I’exil dans les steppes glaciales de la Tartarie (1). EnChine, nous avonsditailleurs(2),chacun exerce la médécine avec entière liberté; legouvernemenl no (1) DeMailla. Histoire generate dela Chine, t. XI, p. 171. (2) IJ Empire ehinois, t. II, p. 9.8. 16.
  • 228 EDIT IMPERIAL s’en mêle en aucune manière. On a pensé que le vif et irrésistible inlérêt que les homines portent natu- rellement à leur santé serait un motif suffisant pour les empêcher de donner leur confiance à un médecin qui n’eu serait pas digne. Aussi quiconque a lu quel- ques livres de receites et éludié la nomenclature des médicaments a le droit de so lancer aveç inlrépidité dans l’art de guérir ses semblables... ou de les tuer. La médecine est, comme l’enseignement, un excel¬ lent débouché pour favoriser l’écoulement des nom- breux bacheliers qui ne peuvent parvenir aux grades supérieurs et prétendre au mandarinat. Aussi les doc- teurs pullulent en Chine ; sans parler des médecins ofticieux, qui sontinnombrables, puisque, comme nous 1’avons déjàditailleurs, tous lesChinois saventplusou moins la médecine, il n’est pas de petite localité qui ne possède plusieurs médecins de profession. Com¬ position n’est pas, à beaucoup près, aussi brillante qu’en Europe; outre qu’il n’y a pas grand honneur à exercer un état qui est à la portée et, en quelque sorte, à la merci de tout le monde, on n’y trouve non plus que très-peu de chose à gagner. Ordinairement les visites ne se payent pas. Le docleur chinois ne peut spéculer que sur ses remèdes, qu’il est obligé de vendre à bon marché, et toujours à crédit, d’oii il laut conclure qu’il ne peut guère compter que sur le tiers de son revenu ; en outre, il estassez d’usage de ne pas payer les médecines qui ne produisent pas de bonseffets, ce qu’elles sepermettent assez souvent. Alais la situation la plus triste etla plus pileuse pour le médecin chinois, c’est lorsqu’il est obligé do se cacher ou de se sauver loin de son pays pour éviler
  • KK FAVEUK I>ES CUK1ÍT1ENS- 229 la prison, les amendes, les coups de bambou, ct quelquefois pis encore : cela peut arriver quand, ayanl promis de guérir un malade, il a la maladresse de le laisser mourir. Les parents ne se font pas faute de lui inlenter un procès; et, dans ce cas, pour peu qu’on tienne à sa vie ou à ses sapéques, le parti le plus súr c est de prendre la fuite. La législation semble, du reste, favoriser ces procédés un peu sévères à re¬ gard des médocins. Yoici ce qu’on lit dans le Code pénal de la Chine, section 297 : « Quand ceux qui « exerceront la médecine ou la chirurgie sans s’v « entendre administreront des drogues ou opéreront, « avec un outil piquant on tranchant, d’une façon * contraire à la pratique et aux règles établies, et que, « par là, ils auront contribué à faire mourir un ma- « lade, les magistrats appelleront d’autres homines « de l’art pour examiner la nature du remede qu’ils « auront donné ou celle de la blessurc qu’ils auront « Ante et qui auront étó suivis de la mort du ma¬ tt lade. S’il est reconnu qu’on ne peut les accuser que « d’avoir agi par erreur, sans aucun dessein de nuire, « le médecin ou le chirurgien pourra se racheter de « la peine qu’on inflige à un homicide de la manière « réglée pour les cas ou l’on tue par accident; mais « ils seront obligés de quitter pour toujours leur pro- « fession. » Cette dernière clause paralt assez sage, ct mcriterait peut-êlro d’étre empruntée à la Chine. Si l’empereur Khang-Hi fut >évère à 1’égard des médecins qui n’avaient pas traité sa maladie avec succes, il se montra généreux envers lesmissionnaires français, qui par le moyen du quinquina avaient réussi à le délivrer de sa fièvre; il les manda au palais
  • 230 EI»IT IMPERIAL impérial et leur fit dire, par un des principaux offi- ciers de sa chambre, ces gracieuses paroles: « L’em- « pereur vous fait don d’une maison dans la ville « Jaune , c’est-a-dire dans la première enceinte de « son palais... » Après avoir entendu ces paroles à genoux,selon le cérémonial de la Chine, les mission- naires se leverent, et Pofficier les conduisit dans l’ap- partement de I etnpereur pour y faire leur reroerct- ment, bien que Khang-Hi ne fút pas présent. Les PP. de Visdelou, Bouvet, Gerbillon et de Fontaney , s’étanl placés de front entre deux files de mandarins qui se tenaient debout et en silence, firent trois génuílexions et neuf inclinations profondes pour exprimer leur re¬ connaissance à Sa Majesté Impériale. Le lendemain ils recommencèrent la môme cérémonie; mais cette fois en présencede l’empereur, qui eut la bonté de les entretenir dans les termes les plus obligeants. Avanl de les congédier, Khang-Hi fit remeltre aux mission- nairesfrançais des presents qu’il destinait à Louis XIV, et les chargea d’informer le roi de France de la faveur qu’il venait de leur faire en leur accordant une mai¬ son dans l’enceinte môme de son palais. Ils prirent possession de cette résidence le II juillet 1693 ; mais, comme elle n’etait pas disposée pour loger des reii- gieux, I’em pereur donna ordre à la cour des travaux publics d’y faire exécuter les travaux et les répara- tions qu on jugerait nécessaires.
  • EN FAVEUR DES CHRETIENS. 231 IV. L’empereur Khang-Hi, ayant recouvré toute la vi- gueur de sa santé, rentra avec sa force d’àme habi- tuelle dans le cours de savie active et laborieuse. I)e- puis quelques années le Kaklan, chef de quelques tribus mongoles, ayant refusé de se soumettre à la dynastie qui avait subjugué la Chine, essayait de soulever contre elle ces hordes errantes de la Tar- tarie, qui du temps de Tchinguiz-Khan avaient pro- mené 1’épouvante et la mort sur toute la surface de 1’Asie. Déjà il avait entrainé dans son parti les Khalkhas, les OEleuts et les populations belliqueuses du Koukou-Nor. Ayant eu 1’habileté des’insinuer dans 1’espritdu grand Lama du Thibet, il espérait que, par 1’influence de ce pontife suprêmo du bouddhisme , il soulèverait facilement et soumettrait à sa puissance toutes les tribus de la Tartarie Mongole. Khang-Hi, qui connaissait les intentions et les intrigues du Kaldan, avait mis en oeuvre toutes les ressources de la diplomatie chinoise pour faire échouer les projets de son redou- table ennemi. Ses émissaires parcouraient les divers campements des Mongols pour rompre la coalition ouTempêclierde se former; sesambassadeurs les plus habiles étaient envoyés à Lha-Ssa, auprès du grand Lama, pour le détourner de prêter aux ennemis de l’empire 1’appui de son inlluence religieuse. Malgré toutes ces précautions, la puissancedu Kaldan n’avait cessé de grandir; elle était dovenue si mena-
  • 232 KBIT IMPERIAL çanle que Kliang-Hi se détermina à 1’écraser avec toutes les forces dont il pouvait disposer, et décréta une grande expédition dont il prendrait lui-raème le eommandement. Les préparatifs se firent avec une prodigieuse activité; et, comme les chasses impériales n avaient cessé de lenir les troupes en mouvement, leui organisation complète ne demanda pas un temps considérable. Le corps d’armée que 1’empereur com- mandait en personne était composé de trente-sept millehommes tirés des troupes de Péking, auxquels se joignirent plus de quarante mille hommes des ban- nières mongoles. Le géuéral Fi-Yang-Ko avait sous sesordres cinquanle-cinq millehommes, en partie Chi- nois et en partie Mantchous et Mongols. Le troisième corps expéditionnaire, dontle eommandement fut confié uu général Sapsou, était de trente-cinq mille hommes. Indépendamment dé ces forces, quinze mille, lant mandarins réformésquedocteursetbacheliers, devaienl escorter les convois et marcher à la suite des armées : un nombre considérable de valets grossissait encore cette multitude; chaquesoldat mantchou, mongol et chinois était servi en campagne par des domestiques attachés à sa personne (1); de sorte qu’on pouvait évaluer à un million d’hommes les trois corps expé- ditionnaires qui passèrent en Tartarie. Tel était, d’a- (1) tu corps do huit á dix mille cavaliers effectifs se compte ordi- n.iiii men , pour quarante ou cinquante millo hommes, parco qu’on y comprend les valeis, que les Tartares font servir de soldais dans 1’oc - cas'on et qu ils mstruisent dês leur jeunesse ii tirer de 1’arc et à se mettre en etat d’occuper une place de cavalier ou de fantassin. Ces va¬ lets sent très-avantageux à leurs maitres, en ce que d’abord ceux-ci profitent de leur paye, et qu’ensuite, si ces valets font quelques actions d’éclat, e’est le maitre qui en reçoit la récompense.
  • 233 EX PAVEDR OKS CHRETIENS. près les annales de la Chine, I’effectif de cello grande arniée, qui devait, sans doule, présenter 1’aspect le plus pittoresque. Tousles préparatifs étant faits, le tribunal des Rites determina les cérémonies qui seraient observées au départ de l’empereur; et le tribunal do la guerre régia lamarchedes troupes de la inanière suivante : « Après que le Filsdu Ciel auraoffertun sacrifice au Tien(l), il se transporter à la salle de ses ancôtres pour les avertir de son départ. « Sortant ensuite de son palais, il se rendra par la grande rue Ngan-Ting*Men à la porte de la muraille de terre, oil les soldats des huit bannières l’attendront sous les armes. Les troupes légèresferontl’avant-garde. Les fils de l’empereur, qui le suivront à cette expédi- tion, marcheront à la tôte de leur bannière avec les gardes du corps. Les artilleurs mantchous formeronl les premiers rangs; après eux les canonniers chinois et les soldats chinois suivront immédiatement. Dès qu’ils verront parailre I’empereur, ils le salueront de trois coups de canon et se disposeront à marcher. Lorsque Sa Majesté arrivera au milieu du camp, alors tous les officiers et les soldats le salueront, sans descendre do cheval, avec une profonde inclination et se mettront en marche. Les princes qui no suivent point l’empe¬ reur à la guerre et tous les mandarins so placeronl à droite et à gauche sur son passage, à la suite de 1 arméo; ils salueront profondément, les deux genoux en terre, etc. » J outayant élé réglé pour le départ de Tarmée avec (I) Tien en chinois veut dire Ciel.
  • 234 EDIT IMPERIAL, les détails les plus minutieux, I’empereur fitun sacri¬ fice solennel au Tien et lui adressa cette prière : « La « trente-cinquième année (J)de Khang-Hi, le vingt- « septièmede la secondslune, recevez mon hommage, * protégez le plus soumis de vos sujets, ô Tien, sou- « verain Ciei, supréme Empereur! J’invoque votre « assistance, avec une confiance respectueuse, dans « la guerre que je me vois forcé d’entreprendre. « Vous m’avez comblé de favours. Un peuple im- « mense recommit ma puissance; et vous avez signalé « sur moi les effets d’une protection tout extraordi- « naire. J’adoredans le silence etle respect vos bien- « fails; et je ne sais comment manifester la reconnais- « sance qui me pénètre! Mon désir le plus ardent a « toujours été de voir les peuples de 1’empire et « même les nations étrangères jouir des douceurs « de la paix. LeKaldan détruit mes plus clièresespé- « ranees: il sème partout le désordre; il foule aux « pieds vos lois et méprise les ordres de son souve- « rain, qui tient votre place sur la terre : e’est le plus « faux et le plus méchant de tous les hoinmes. Vous « m’avez accordé une première victoire sur lui : je « I’ai défait et réduit aux dernières extrémités. Ses « malheurs n’ontapportéaucun changementà sa con- « duite; aux violences déclarées il substitue Pinlrigue “ et la cabale; il sejouedes sermentsles plus sacrés. « Objel de la haine du genre humain, ò Tien, sans u doute qu’il a mérité votre colère! Le seul dessein « de venger la terre et de punir ses forfaits me met « les armes a la main. Je tiens de vous le droit, de (1) 1696.
  • 235 KN FAVEUft 1IES CHRETIENS. « taire la gserre aux méchants. Pour m’acquitter de « ce devoir, je marche en personne à la tête de mes “ troupes, queje divise en plusieurs corps, atin d’in- « vestir le Kaldan. Mon départ est fixé au trentième « jour de la seconde lune. Prosterné devant vous, « j’implore votre secours, et je vousoffre ce sacrifice, « anime de 1’espérance d’attirer sur moi votre pro- « tection. Je neforme qu’un seul voeu, celfii de faire « jouir d’une paix inaltérable le pays immense sur « lequel vous m’avez établi (1). » Après les cérémonies du sacrifice, 1’empereur se rendit à la salle de ses ancêtres pour les avertir, sui- vant la coutume, de la guerre qu’il allait faire en Tartarie. II partil ensuite de Péking au jour fixé, emmenant avec lui les PP. Thomas, Pereyra et Ger- billon; car les intérêts de la science n’étaient jamais exclus de ses longs voyages et de ses expéditions guer- rières. II est vraiment douloureux de voir ce grand empereur, qui connaissait, qui aimail, qui favorisait le christianisme, au point d’accorder aux missionnaires une résidence dans 1’enceinte même de son palais, s’abandonner à des pratiques auxquelles il ne croyait pas, qu’il trouvait absurdes ou ridicules, mais qu’il autorisait par son exemple. La droiture de sa raison lui montrait la vérité, et une politique toute mondaine le lenait attaché à 1’erreur et au mensonge. Lechar impérial s’avança, à travers les vastes plaines de la Tartarie, jusqu’aux rives du Keroulen. A la vue de cette armée formidable, plusieurs chefs mongols, vassaux du Kaldan, sesoumirentaux troupes (1) De Mailla, Hisfoire gènérale dt la Chine, t. XI, p. 187.
  • 236 EDIT IMPERIAL impériales, qui remportèrent, ondiverses rencontres, des avantages signalés. Kaldan se relira dans la parlie occidenlale de ses États, oil Kang-Hi ne jugea pas à propos de le poursuivre. Des nouvelles officielles ré- pandues dans tout l’empire représentèrent le prince oeleule comme entièrement défait et son empire comme détruit. On lui avait effectivement tué ou pris beau- coup de monde; mais on ne lui avait rien ôté, puis- qu’on n’avait pu l’atteindre. L’année suivante Khang-Hi prit sa route par le pays des Ortous, pour pénétrer plus directement jus- qu’au lieu oil étaient rassemblées Ies principals forces du chef mongol; mais il s’arrôta dans le pays des Or- lous, sur les bords du fleuve Jaune, oil les ambassa- deursde Kaldan vinrent le trouver. Khang-Hi les reçut avec bonté; mais il ne voulut accorder aucune condi¬ tion au Kaldan que celui-ci ne fát venu lui-môme se remetlre entre ses mains. Il lui fixa, pour cette sou- mission, un délaidesoixanle-dixjours, pendant lesquels il fit lui-môme un voyage à Péking, pour y assister aux fôtes du nouvel an; puis il revint dans le pays des Ortous pour attendre 1’arrivée de Kaldan, en pré- parant lout pour Taller chercher au fondde la Tartarie si ce prince persistait dans son obstination. Les troupes qui accompagnaient Kaldan s’étant in- sensiblement dispersões ou soumises aux généraux de lempereur, on se disposait à Tinvestir au cen¬ tre de la Orande Tartarie, lorsqu’on reçut la nou- velledosa mort. Khang-Hi,débarrassé de cet ennemi redoutable, seu revint à Péking à petites journées, en chassant comme il avait coutume de le faire dans tous ses voyages.
  • 237 EN' FAVECR DES CHRÉTIENS. Quand l’empereur fut de retour dans sa capitale, il prononça en présence des grands de la cour un discours qui contient un expose très-lumineux des mo¬ tifs et des résultats de cette guerre. « Kaldan, dit-il, “ était un ennemi formidable : Samarkand, Bou- « khara,lesPourouts,Yerki-Yang,Khaschgar,Tourfan, « Khamul enlovés aux musulmans et la prise de « douze cents villes n’attestent que trop jusqu’a quel « point il avait su porter la terreur de ses armes. Les « Kalkas avaient en vain rassemblé toutes leurs for- « ces, en lui opposant leurs sept bannières, qui for¬ ce maient une armée de plus de cent mille hommes. « Une seule année suffit à Kaldan pour dissiper et « anéantir des forces si considérables. Le khan des « Kalkas est venu implorer mon secours et sesoumet- « tre à ma puissance, attiré par la réputalion de la gran- « deur d’âme et de la générosité avec lesquelles j’ai « loujours traité les étrangers. J’aurais commis contre « les règles d’une sage politique la faute la plus « grave si j’avais refusé de le recevoir; il n’aurait « pas manqué d’alter sejoindre aux OEleuts; et il se- « rait superflu de vous faire sentir à quel degré de « puissance et de Torce se serait élevé Kaldan avec « un allié si formidable... » En effet, si 1’empereur mantchou eítt négligé de prendre part aux affaires de ces contrées, il y a lieu de croire qu’au lieu de voir la Mongolie soumise au souverain de la Chine on eòt vu la Chine subjuguée par Kaldan. Khang-Hi fut obligé, après avoir forcé à 1’obéissance presque toutes les branches de la nation celeute, d attaquer aussi les Kirgis. Une fois maltrede ces pays, tous les dómélés des princes tartares entre
  • 238 edit imperial eux ou avec les lamas du Thibet ressortirent de la cour de Khang-Hi comine d’un tribunal supréme. V. Nous avons vu que pendant ces expéditions inili- laires Khang-Hi se faisait toujours accompagner de quelques missionnaires, auprès desquels il continuait ses études favorites, la physique, l’histoire naturelle, la géographieet I’astronomie. LesJésuitesqui avaienl l’honneur de donner des leçons à cet il lustre prince trouvaient une grande consolation au milieu de ces courses si longues et si fatigantes; car ils pouvaient serviria religion avec encore plus d’efficacitéque s’ils fussent restés dans les missions, parmi leurs néo- phyles. Outre qu’ilsmaintenaient I’empereur dans ses bonnes dispositions à 1’égard des chrétiens, ils ne man- quaient pas de répandre autour d’eux une bonne se¬ ntence évangélique, qui devait fructifler plus tard avec la bénédiclion de Dieu. C’est ainsi qu’a la faveur des sciences humaines la lumière du'christianisme bril- lait au milieu de la cour, pour se répandre ensuite parmi les mandarins et des mandarins au peuple. La propagation de la foi s’étendait ainsi, d’un bout, de I’empire à I’autre, à toutes les classes de la société; et la nation chinoise paraissait ôtro entrée définitivemenl dans la grande famille catholique. Le récent édit de l’empereur qui proclamait la li- bertéduchristianisme danstouteTétendue desesÉtats fit germer plus que jamais dans I’esprit des Jósuites
  • 239 KN FAVEDB DES CHRÉTIE.NS. cette penséede la formation d un clergé indigene que déjà plusieurs grands missionnaires, Trigault, Rouge- mont et Verbiest avaient, à diverses époques, exposée dansleurs Mémoires. Le 15 aoút 1695 les Jésuites de Péking rédigèrent un nouveau mémoire qui est un glorieux monument de leur zèle et dont voici la substance (1). Ils exposent preincrement sous les couleurs les plus vives 1’état de la religion dans la Chine, disant que le moment est venu d’assurer à jamais sa pros- périté et de se frayer une large voie à la conquête spirituelle de ce vasle empire; qu’il faut profiler de 1’ébranlement générai pour se créer une église impo- sante par lenombre des néophyles : car, ajoulent-ils, d’après la politique de l’empire, la persécution n’est possible que contreun petit nombre; ellereculera de- vant une masse. Dans cette vue, ils font de nouvelles solicitations pour obtenir la dispense de la langue latine et I’autorisation de constiluer l’Eglise naissante sur ties bases plus solides et d’après un plan plus en harmonieavec lesmoeurs du pays. Ils demandent que la langue chinoise devienne la langue liturgique de ce vaste empire et des contrées qui sout sous son in¬ fluence politique ou morale. On aurait pu objecter à ce plan que, si l’on négli- geait la langue latine, il n’y aurait plus de moyen direct de relation entre Rome et la Chine; ce qui exposerait cette chrétienté naissante au danger du schisme. Mais les missionnaires répondenl à cette dif- ficulté qu’on peut exiger 1’étude du latin de tous les (1) Le P. Bertrand, Hisloire de la mission du Madure, t. I, p. 210 et 348.
  • 240 EDIT IMPERIAL sujeis distiugués, parmi lesquels se trouveront les can- didats pour les siégesépiscopaux; qu’on peut, de plus, fonder à Rome un séminaire chinois, qui fournirait le double avantage de former des sujels de choix el de faciliter les relations entre Rome el la Chine. Les missionnaires présentent ensuile plusieurs rai¬ sons à l’appui de leur demande : les unes, tirées de la nécessité d’un clergé indigèno très-nombreux et de rimpossibilitédc le former autrement, s’accordent avec les raisons exprimées dans le mémoire antérieur du P. Verbiest; les autres sont déduiles de diverses cir- constances locales ou personnelles. La suivante mon- trera 1’esprit qui animait les missionnaires. « Supposez, disent-ils, que notredivinSauveur se soit incarnédans 1’empire de Ia Chine (qui cerles, par sa population, son anliquité, Son étendue et son influence, ne lecède pas à l’ancien empire romain), et que des Chinois, poussés par le zèle apostolique, soient arrivés à Rome pour annoncerle saint Évangile de Jésus-Christ, en v metlant pour condition d’adopter la langue et les eé- rémonies chinoises; les Romains auraient-ils acceplé rÉvangileàcelte condition Pelsi quelques-unsl’avaienl acceplé, quelle consideration auraienl pu mériter, dans Rome paienne, des prôlres romains qui, ayant con- sumé toutes leurs années dans 1’étude d’une langue étrangère, seraient reslés dans une ignorance hon- teuso de la liltérature et des sciences de leur patrie ? Or, appliquons en faveur des Chinois toutes les raisons que 1’amour national nous aurait suggérées en notre faveur... » Les missionnaires concluent ce Mémoire en se je- lant lous aux pieds du pòre commun des fidòles : ils
  • EN FAVEUR DES CHRETIENS. 2U déclarent que jamais peut-être 1’Église de Jésus-Christ ue s esttrouvée dans une circonstance plus importante que celle ou il s’agitd’assurer la conquête spirituelle de la Chine, et le conjurent d’accorder Ia dispense qn ils sollicitent pour 1’accroissement et la solidité de celte hglise naissante... On pourrasansdoutetrouver de la hardiesse dans co mémoire et dans le plan qu’il propose. « Mais, fait observer le P. Bertrand, y trou- ' crU't-on ce coeur élroit, ces idées bornées, cette an- lipathie contre 1 institution du clergé indigène el la constitution des liglises nationales qu’on veut cepen- dant reprocher à Ia compagnie de Jésus ? » On a sou- \ent prétendu, en effet, que les Jésuites repoussaient de leurs missions toute participation d’un clergé indi¬ gène ou de missionnaires appartenantà d’autres ordres religieux, qu’ils voulaient y rester seuls, afin de se rendre indispensableset de tout dominer à leur gré. Ce mémoire remarquable, présenté au saint-siége en 1<>98, est une réponse péremptoire à loules ces ca- lomnieuses accusations. Pendant que les missionnaires de la Chinese préoc- cupaient avec tant de sollicitude de la formation d’un clergé indigène, leurs missions étaient parvenues à l’n P“ntde ProsPérité fIu ePes n’ont jamais dépassé dans la suite. L’empereur, ne se contentam pasd’avoir donne aux Jésuites français une maison dans l’en- ceinlo de son palais, leur accorda, quelque temps apres, un grand emplacement qui joignait la maison, pour y batir une église. II yavaitdans le voisinage de 1’établissement des missionnaires un vaste terrain sur lequel on avait le piojet d clever quelques corps de logis pour deseunu- T.m. lfl
  • EDIT IMPERIAL 242 ques du palais. Le P. Gerbillon pensa qu’il serait bon d’arrêter ce projet et de demander cet emplacement pour y construire une église. En conséquence il se reudit à la cour accompagné des PP. de Yisdelou et de Fontaney et présenta sa requête à 1’empereur. Elle disait dans les termes les plus respectueux que les résidencesdes missionuaires n’étaientjamais sans églises, et que les églises eu étaient la principale par- tie; que, si les maisons étaient belles et spacieuses, 1’église devait les surpasser ; car quelle honte pour les missionuaires si, dévoués par leurs voeux et par leur profession à cbercher la plus grande gloire de Dieu, ils étaient mieux logés que le Seigneur du ciei! puisqu’il ue manquait rienà la maison que lernpe- reur avait eu la bonté de leur donner, il fallait une église magnifique pour accompagner un si grand don... . L’empereur, ayant trouvé cette requête juste, ac- corda aux missionnaires le terrain qu’ils demandaient et leur promit de contribuer à 1’érection de 1’édifice sacré qu’ils projetaient. Quelques jours après le P. Gerbillon, étant allé à la cour, pria le premier eunuque do dire à l’empereur qu’on se préparait à bâtir 1’église dans le lieu qu’il avait eu la bonté de marquer et que les missionnaires le suppliaient très- humblement de se souvenir de la gràce dont il les avait flattés de contribuer à 1’ouvrage. Khang-Hi Qt demander au P. Gerbillon pourquoi il n’avait pasinvité lesautres missionnaires à venir avec lui demander cette gràce : « Car bâtir une église à llieu, dit ce prince, e’est une ebose qui regarde tous les missionnaires et à laqueHe ils doivent tous
  • KN FAVEUR DES CHRETIENS. 243 s intéresser. » Le P. Gerbillon répondit que, ne sa- fliant pas si la demande qu’il prenait la liberté de laire seraitagréable à I’empereur, il n’avail pas osó vcnir au palais d’une manière si éclatante; mais qu après avoir obtenu cette grâce il naurait pas inanqué d’inviler ses confrères à se joindre à lui pour remercierSa Majesté; que, puisqu’ellelotrouvait bon, d allait ce jour-là môme les convoquer pour venir demander une faveur qui devait faire tant d’honnenr a la religion chrétienne. Les missionnaires des trois résidences do Peking se rendirent lo lendemain au palais; 1’cmpereur, avant envoyé le premier eunuque avec deux mandarins pour recevoir leur requête, leur fit répondre que, bâ- t,r "ne é®iise étant «ne chose sainte, il voulait y con- tnbuer pour faire honneur à leur religion et à leurs personnes. Il leur fit ensuite donnor à chacun deux pieces de soie et un lingot d’argent de cinquante onces, afim qu’ils pussent eux-mômes faire leur of- Irande a la nouvelle église. L’empereur fournit en¬ core une partiedes matériaux et norama des manda¬ rins pour présider aux ouvrages. Quatre années entières ftTrent employées à bàtir et a orner Péglise française de Péking, une des plus belles et des plus régulières de tout l’Orient... On entrait d’abord dans une vaste cour, large de qua- rantepieds sur cinquante de long. Elleétait entre deux corps de logis bien proportionnés, formant deux grandes salles à la chinoise : Pune servant aux con- -r6-atlons a I instruction des catéchumènes, antro a recevoir les personnes qui rendaient visite aux missionnaires. On avait oxposé dans cette dernière
  • 2W EDIT IMPERIAL les portraits de Louis XIV, des princes de la famille royale de France, du roi d’Espagne, du roi d’Angle- terre et do plusieurs autres souverains, avec de beaux instruments de physique et de musique. On y faisait voir encore toutes cesbelles gravures recueillies, a cette époque, dans des livres magnifiques, pour faire connaítre à tout I’univers la pompe et la splen- deur de la cour de France. Les Chinois considéraient tout cela avec une extrême curiosité. Tout au bout de cette grande cour était bâlie Fé- glise. Longue de soixante-quinze pieds , elle en avait trente-trois de largeur et trente de hauteur; rintérieur de 1’édifice était composé de deux ordres d’architecture, chaque ordre avait seize demi-co- lonnes recouvertes d’un vernis vert. Les piódestaux de l’ordre inférieur étaient on marbre; ceux de l’ordre supérieur étaient dorés aussi bien que les chapiteaiix, les filets de la corniche, ceux de la frise et de l’architrave. La frise paraissait chargée d’orne- ments en relief qui cependant n’étaient que des pein- tures; les autres membres de tout le couronnement étaient vernissés avec des teintes en dégradation, se- lon leurs différentes saillies. L’ordro supérieur était percé de douze grandes fenétres en forme d’arc, six de chaque còté, qui éclairaient parfaitement 1’église. La vofilo, tout à fait peinte, était divisée en trois parties; le milieu représentait un dòme tout ouvert, d’une riche architecture; c’élaient des colonues de marbre qui portaient un rang d’arcades surmonte d une belle balustrade. Les colonnes étaient elles- rnêmes enchâssées dans une autre balustrade d’un beau dessin, enlourée de vases à fleurs disposés avec
  • EN FAVÊUR 1)ES CHRETIENS. 2W uno gracieuso syraétrie : on voyait au-dessus le Père kernel, assis dans des nuages surun groupe d’anges et tenant le monde en sa main. On avait beau dire aux Chinois que le dôme tout entier était peint sur un plan uni, ils ne pouvaient se persuader que les colonnes ne fussent pas droites com me elles le paraissaient : il est vrai que les jours y étaient si bien méuagés, à travers les arcades et les baluslres, qu’il était aisé de s’y tromper. Ce beau ti avail était de la main d’un habile peinIre italien nomraé Gherardini. A droite et à gauche du dôme on voyait deux ovales dont les peintures étaient d’un aspect ravissant, Le rétable était peint de la même manière que la voute; et les côlés du rétable présentaient une conti¬ nuation de 1 architecture de 1’église en perspective. C était un plaisir de voir les Chinois s’avancer pour visiter cette parfie de 1’égliso qu’ils disaient ôtre derrière 1 autel. Quand ils y étaient arrivés, ilss’ar- rétaient, ils reculaientun peu,ils revenaient sur leurs pas, ds y appliquaienl les mains pour découvrir si véntablement il n’y avait ni élévations ni enfonce- ments. L’autel avait une juste proportion. « Lorsqu’il est orné dit le P. Jartoux, des riches présents de la libé- rahte do Louis XIV, que nous avons apportés d’Eu- ropo et dont Sa Majestéa bien voulu enrichir 1’église < c é 'in-,, il paiaitalors un autel érigé par un grand roi au seul Maítre des rois (I). » Loisquo 1 église fut terminée, on en fit labénédic- (1) Uttres édi/iantes, t. III, p. 143.
  • 24(5 EDIT IMPERIAL tion avec toate la pompe qu’il f'ut possible de dé- ployer. Cette brillante fôte attira à Péking le concours d’un grand nombre de missionnaires appartenant à diverses nations et une affluence considérable des chré- tiens de la capitale et des environs; il en vint méme de toutes les parties de Fetnpire, car les missions des provinces avaient voulu se faire représenter à cede imposante cérémonie. Après que le P. Grimaldi, visi- teur de la compagnie de Jésus dans cette partie de l’Orient, eutterminé la bénédiction, loutle monde se prosterna devant l’autel : les missionnaires, rangés dans le sanctuaire, et tous les chrétiens, dans la nef, frappèrent plusieurs fois la terre du front. La messe fut ensuite célébrée solennellement avec toule la pompe du culte catholique par le P. Gerbillon , qu’on pou- vait regarder comme le fondateur de cetie nouvelle église. Un grand nombre de néophyteschinois y com- munièrent; on pria pour le roi de France, protec- teur et bienfaiteur de la mission. Le P. Grimaldi adressa au peuple fidele un discours très-touchant, et la féte se termina enfin par le bapléme d’un grand nombre de catéchumènes. L’érection do 1’église française do Péking eut un grand retentissement dans toute la Chine. On n’y avail rien épargné de ce qui pouvait piquer la cu- riosité chinoise et y attirer les mandarins et les per- sonnes les plusconsidérables de l’cmpire, afin d’avoir occasion de leur parler de Dieu et de les instruire des mystères du christianisme. Le prince héritier, les deux frères de l’empereur, les princes, leurs enfants et les plus grands seigneurs de la cour s’empressèrent d’aller la visiter. Les magistrals des provinces et les
  • KN FAVEUR DES CHRETIENS. 247 lettre.s qui se reiident annuellement à Péking pour subir *es examens du doctorat, attires par la méme tuiiosilé, ne manquaientpas d’aller voir la belle église des chréliens etd’y prendre des sentiments favorables à la religion. Les inscriptions seules qu’on lisait sur la face de I église étaient capables d’exercer la plus heureuse influence sur les mandarins et sur le peuple : elles étaient comme une prédication permanente de Ia foi chrélienno. Au haut du frontispice on avait gravé ces paroles : « Temple du Seigneur du ciei bati par ordre de l empereur. » Au-dessous de cette inscription il y en avait trois autres écrites et données par Khang-Hi lui-même. Celle qui était au frontispice, un peu au- dessous de la première, avait quatre caractères d’or de la hauteur de plus de dix pieds. Elle signifiait : « AU VRAI PRÍNCIPE DE TOUTES CHOSES. » Les deux autres inscriptions, en caractères d’un pied de haut, étaient placées sur les deux colonnes du péristyle; sur la colonne à droite on lisait: « 1L EST INF1N1MENT BON ET 1NF1NIMENT JUSTE; 1L “ ÉCLA.RE ; IL S0CT1ENT ; 1L RÈGLE TOUT AVEC UNESUPRÊME “ AUTORITÉ ET AVEC UNE SOUVERA1NE JUSTICE. >, Sur la colonne à gauche il y avail les mots sui- vants : « IL n’a point eu de commencement, ie n’aura point « DE FIN : IL A PRODUIT TOUTES CHOSES DÈS LE COMMEN- " CEMEN1 j C EST LUI QUI LES GOUVERNE ET QUI EN EST « le veritable seigneur. »
  • 248 EDIT IMPERIAL « Quiconquo s’intéresse à la gloire de son pays, remarque Chateaubriand, ne peut s’empécher d’étre vivement ému en voyant de pauvres missionnaires français donner de pareilles idées de Dieu au chef de plusieurs millions d’hommes; quel noble usage de la religion!... » VI. Laboauté des églises, la pompo des cérémonies catholiques exerçaient assurément une heureuse in¬ fluence sur les dispositions des Chinois à 1’égard de la religion. Mais les missionnaires étaienl loin de s’arróter à ces manifestations extérieures de la foi; ils cher- chaient à atlirer les peuples à Jésus-Christ par la prédication et surtout par l’exemple toujours si en- trainantdes oeuvres de la charité chrétienne. Mettant à profit le gofit et l’aptitude des Chinois pour les as¬ sociations, ils avaientérigé à Péking et dans les pro¬ vinces une grande confrérie de la charité, sous le litre du Saint-Sacrement. Afin de faire estimerdavan- tage le bonheur deceux qui étaient admis dans cetle institution, on avait jugé qu’il n’était pas à propos d’y agréger indifféremment tous ceux qui se présen- teraient. Ainsi, on fit entendre aux néophvlesque cetle grace ne serait accordée qu’a ceux qui joindraienl à une vie exemplaire un zèle ardent pour le salut des àmes et qui auraienl assez de loisir pour vaquer aux diverses actions de charité qu’on y recommandail. On se contenta d’abord d’y recevoir seulement
  • EN FAVEUH 1>ES CHRETIENS. 2Í9 vingt-six des chrétiens les plus fervents : vingt-six autres leur étaient associés pour les aider dans leurs lonclions et pour se disposer à être reçus dans lo corps de la confrérie quand ils auraient donné des pieuvesde leur piétéetde leur zèle. Afin den’omettro aucune des actions de charité qui sont en Chine les plus nécessaires on avait cru devoir partager cette confrérie en qualre classes différentes, selon les quatro sortes de personnes qui ont le plus besoin de secours. Chaquo classe avait son patron particulier. La première était composée de ceux qui devaient s’employer auprès des fidèles adulles : leur patron était saint Ignace. Ils étaient chargés d’instruire les neophytes soit par eux-mômes, soit par le moyen des catéchistes; de ramener dans la voie du salut ceux qui s’en seraient écartés ou par lâcheté ou par quelque dérèglement de vie; eníin de veiller sur les chrétiens à qui Dieu donnait desenfants, pour s’as- suier qu ils ne manquaient point à leur procurer de bonne heure la grâce du baptéme. Dans la seconde étaient ceux qui devaient veiller à 1’instruction des enfants adultes des chrétiens et les conduire tous les dimanches à l’église pour y être instruits des devoirs du christianisme; et comme on expose tous les jours , dans les grandes villes de la Chine elsurtout à Péking, un nombre considérablo d’enfanls, qu’on laisse mourir impitoyablement dans les rues, ceux qui composaient cette classe étaient chargés du som de leur administrer le saint baptéme. Ils étaient sous la protection des saiuls Anges gar- diens. Dans la troisième classe étaient compris ceux qui
  • 250 ÉIHT lMl’KLtlAL avaient la charge de procurer aux malades et aux inoribonds lous les secours spirituels qui leur sont. nécessaires pour les préparer à une sainte mort. Leurs fonctions étaient d’avertirlesmissionnaires lors- que quelqu’un des íidèles était dangereusement ma- lado; d’assister les inoribonds à l’agonie lorsqu’on leur administrail les derniers sacrements; de les en- sevelir après leur décès, de présider à leur enterre- mentet de les secourir de leurs prieres; enfin d’avoir un grand soin qu’on ne fit aucune cérémonie supersli- lieuse à leurs obsèques: saint Joseph était le patron de cette classe. Enfin ceux de la quatrième classe étaient princi- palement destinés à procurer la conversion des infi- dèles. Ils devaient par conséquent ètre mieux instruits que le commun des chrétiens et se faire une étude plus particulière des points de la religion ; et pour cela ils étaient obligés de s’appliquer à la lecture des li¬ vres qui en traitent, d’dlre assidus aux instructions qui se faisaient dans les églises, pour jeter ensuite les preinières semences de la foi dans le coeur des idolâtres et les ainener aux missionnaires quand ils les trouvaient disposés à se convertir. On avait mis cette dernière classe sous la protection de saint Fran¬ çois Xavier. Tous les confreres de chaque classe se distribuaient en divers quartiers de la ville, qui leur étaient as- signés, et y vaquaient séparément à leurs fonctions. Ils avaient à leur tôte trois principaux officiers, le premier portait le nom de préfet et les deux autres celui d’assistants. On en faisait 1’électiõn tons les ans, afin que ces charges fussent moins onéreuses el
  • EN EAVEUR DES CHRETIENS. 251 que ceux qui les possédaient fussent excités, par le peu de durée, à les remplir avec une plus grande exactitude. Ils étaient aidés dans leurs emplois par quelques officiers suballernea, qu’on leur choisissait aussi à la pluralité desvoix. Les aumòncs des fidèles étaient administrées par les principaux offlciers, qui les employaienl à 1’assistance des pauvres, aux frais des lunérailles de ceux qui n’avaient pas laissó de quoi fournir à cette dépenso et enfin à 1’achat des livres de religion qu’on distribuait aux paíens qui voulaient s’instruire. Jl y avait deux sortes d’assemblées, les unes gé- nérales, les autres particulières. Les assemblées gé- néiales se tenaienl une fois le mois, outre les quatre principales, qui avaient lieu quatre fois 1’année. Les assemblées particulières se tenaienl aussi souvenl que les besoins de 1’associalion le demandaieut. G’etait dans ces assemblées que les confrères rendaient comptedes oeuvres de cbariléqu’ils avaienl 1'aites le mois précódent et qu'ils proposaienl cellos qu’on pau vai t faire le mois suivant. Ce qu’il y avait de plus considérable s’écrivait sur un cabier; et le jour des grandes assemblées générales le préfet eu faisait la lecture pour 1’édiQcation des confrères; et alin de les animer de plus en plus à la pratique d$ la charilé chrétienne on avait établi dans la salle des conférences une riche bibliothèque composée des principaux livres de la religion; ceux qui étaient d une usage plus fréquent s’y trouvaient en plusieurs exemplaires; les confrères pouvaient les emprunler, et par ce moyen ils étaient pourvus de tous les livres
  • 252 EDIT IMPERIAL propros à leur instruction et à cello dos íidèles ct des gentils (1). Ces associations chrétiennes opéraient en Chine un bien considérable. Elies étaient comine autant do puissants leviers qui soulevaientdoucement ces masses plongées dans l’apathie, dans l’indifférence religieuse. Le caractère froid, égoíste et calculateur des paíens subissait insensiblement l’iniluencede tantd’exemples de zèle, d’abnégation et de dévouement. Ces oeuvres nombreuses de charité, inspirées par la foi chrétienne, excilaient l’étonnement du peuple; les mandarins, les grands do la cour s’en entretenaient avec admira¬ tion, et 1’empereur lui-même faisait souvent l’éloge de cette religion qui étail la source et le mobile de tanl de belles actions ; il était surtout frappé do cet amour des pauvres qui n’existe que dans le chrislia- nisme. Les paíens viennentbienquelquefoisausecours de ceux qui souffrent, de ceux qui ont faim, de ceux qui sont dans la nudité; mais il est à remarquer qu’ils leur font 1’aumône uniquement parce qu’ils les redou- lent, au lieu que les chrétiens leur font du bien parce qu’ils les aiment. Les paíens ne voient dans les pauvres que des ennemis, et ils les soulagent par peur; les chrétiens au contraire les regardentcommedesfrères, et ils les secourent par amour. (1) Lcltrcs cdifiantes, t. III, p. 160.
  • KN FAVEUR DES CHRETIENS. 253 VIÍ. Celte différence radicals qui existe entre la bienfai- sance de ceux qui ne croient pas et la bienfaisance de ceux qui ont la foi n’avait pas échappé à 1’esprit péné- trant de 1’empereur Khang-Hi : aussi lui arriva-t-il souvent de choisir les inissionnaires pour ôtre les dis- tributeursde ses aumònes. II savait qu’en leur faisant suivre ce canal ses largesses arriveraient aux malheu- reux avec plus de tidélité et avec plus d’onction. En 1704, le fleuve Jaune ayant rompu ses digues une inondation épouvantable avait porté le ravage et la désolation dans toute la province de Chang-Tong. Aussitôt que la nouvelle de ce grand désastre fui ar- rivée à Péking, 1’empereur taxa extraordinairement ses courtisans, et fit parvenirdans la province inondée des secours considérables, qui devaient étre admi- nistrés par de riches mandarins, députés exprès pour cette bonne oeuvre. Cependant les aumònes impériales étaient loin d’étre en proportion des misères qu’il v avait à soulager. On voyait des bandes d’affamés* hommes, femmes et enfants, errant à moitié nusà tra- vers les campagnes dévastées, se nourrissantde feuilles d’arbres et tombant d’inanition le long des chemins. Plusieurs bandes de ces malheureux arrivèrent d’élape en étape jusqu’a Péking pour y chercher de quoi vivre. L’arnvée de ces squeletles ambulants excita une frayeur générale, et le gouvernement dut s’oc- ouper de pourvoir à leur subsistance. L’empereur se
  • 254 EDIT IMPERIAL souvint ,en cette circonstance, de l’admirable orga¬ nisation des confrérieschrétiennespour le soulagement des malheureux; et comme il n’avait pas une bien grande confiance en ses mandarins, il fit appeler à la cour quatre missionnaires. «C’estun motif de charité, leur dit-il, qui vous a fait venir à laChine. Je sais que votro religion se fait un point capital de travailler plus particulièrement à secourir les pauvres. MaintenanllefleuveJaunea rompu ses digues et les inondés du Chang-Tong arrivent en foule dans la capitate. Je suislepèrederempire, et je dois nourrir tous ceux qui ont faim. Je veux que vous m’aidiez dans cette oeuvre do miséricorde; car j’ai appris que vous savez distribuer les aumònes avec intelligence et compassion. Voici deux mi lie onces d’argent pour acheter du riz; peut-ôtre augmenterez-vous celto somiue en faisant des collecles, suivant votre zèle or¬ dinaire. Allez, je vous donne mission de soulager les victimes des débordements du tleuve Jaune. » L’ordre de I’empereur Cut reçu avec reconnaissance de la part des missionnaires. Ils s’empressèrent de fairo des quêtes dans toute la ville, et en peu de temps ils purent ajouter cinq cents onces aux deux mille qui leur avaient été données par Khang-Hi. Aussitôt les PP. Suarez et Parennin, chargés de la distribu¬ tion des aumònes, firent préparer des fourneaux et de grandes cbaudières dans le vaste enclos de la sé- pulture des missionnaires, en dehors des murs de la capitale. On fit ensuite une immense provision de riz, de légumes salés, de vases de porceiaine commune et de biUonnets, alin de pouvoir servir des repas con- venables à cette multitude de pauvres. On avait planté
  • 265 EN FAVEDR BES CHRÉTIENS. un grand mâl au milieu de 1’enclos; et lorsquon vou- Init convier les pauvres à se rendre à la distribution onhissaitun drapeau au hautdu mât. Avertisparce S1gnal, les malheureux entraienl sans confusion dans 1 enclos des missionnaires et allaient se ranger en bou ordre, les hommes d’un còté et les femmes de 1’autre. Lnsuite on les faisait revenir par un passage étroit jusqu’au bureau des distributions, et là on donnait à chacun sa portion de riz cuit et de legumes salés. Puis ils allaient s’asseoir en file dans un lieu design é, ou ils prenaient paisiblement leur repas. Áussitôt qu’ils avaient terminé, on venait recueillir leur vais- selle, on la lavait, eton distribuaitaux autres pauvres leur aumône dans le même ordre qu’aux premiers. Les chrétiens les plus considérables de la ville ve- naient tour à tour servir les pauvres avec beaucoup d edification : ils recueillaient les vases de porcelaine; ils veillaient à ceque loutse fit sans confusion et sans trouble; ils disaient à tous quelques mots de consola¬ tion. Les mandarins et les eunuques do la cour, que la curiosité attirait à ce spectacle, étaient charmésde ce bon ordre maintenu sans le secours d’aucun sa¬ tellite, de cette abondance et surtout de cette pro- preté, dont les Ghinois sont si jaloux et qu’ils savont si peu praliquer. Ils admiraient quedes personnes re- marquables par leur naissance et par leurs ricliesses se môlassent ainsi parmi les pauvres jusqu’a leur fournir les bàtonnets pour manger, et les recon- duire ensuite comme des hòtes à qui on veut faire hon- neur. Ils comprenaient alors l’excellence de cette re¬ ligion qui sail inspirer tant dMiumilité jointe à un si beau dévouement. II n’y avait pas jusqu’aux bonzes
  • 256 EDIT IMPERIAL qui devenaient les panégyristes des prédicateurs de PÉvangile; car il y en avait habituelleraent près de cent à qui on faisait 1’aumône avec les autres pauvres. C’est ainsi que pendant quatre raois les missionnaires nourrirentà Péking plus de inille personnes parjour. Ces admirables religieux, qui, au milieu des cala- mités publiques savaient se faire les serviteurs des pauvres et se rendre pelits avec les humbles, étaient ccpendant des hommes de génie, des savants de pre¬ mier ordre. Après avoir préparé des soupes écono- miques pour les inondés du fleuve Jaune, on les voyait travailler avec la môme simplicité et toujours pour la gloire de Dieu au magnifique atlas de la Chine. Une entreprise de 1’empereur ou le secours des missionnaires lui fut infiniment précieux fut la levée de la carto de 1’empire, opération qui devait d’abord se borneraux pays que borde la grande muraille, mais qui s’étendit ensuite à toulela Chine et à la frontière orienlale et occidentale. Khang-Hi sentait loute l’im- portance du grand travail dontil avait conçu 1’idée; il en suivait le progrès avec intérôf, il en appréciait le mérite, et, quoiqu’il en conçíit bien les difficultés, il en pressait 1’achèvemenl avec beaucoup d’ardeur. Huit ans suffirent pour rneltre à fin celte immense entreprise, qui ne fait pas moins d’honneur au génie du prince qui l’ordonna qu’au zèle et à 1’habilelé de ceux qui 1’exéculèrenl. C’est encore aujourd’hui, dit Abel Rémusat, le travail géographique le plus vasle et le plus complet qui ait élé exécuté hors de l’Eu- rope (1). (1) Melanges asialiques, t. II, p. 38.
  • KN FAVF.UR DES CHRÉTIENS. 257 Les missionnaires savaient ainsi, selon le précepte I e • Apôire, se faire tout à tons pour les gagner tousà ésus-Chrisl. ii Lo Jésuite qui partait pour la Chiue, 0JS(3INe Chateaubriand, s’armait du lélescope et du compas. II paraissait à la courde Pékingavec Turba- nité do la cour de Louis XIY etenvironné du cortége d( s s( iences et des arts. Déroulant des cartes, tour- uant des globes, traçant des sphères, il apprenait aux mandarinsétonnés etle vérilable cours des astres et lo véritable nom decelui qui les dirige dans leurs orbites. II ne dissipait les erreurs de la physique que pour at- laquer celles de la morale; il replaçaildans le cceur comme dans son véritable siége, la simplicité qu’il banmssaitde 1’esprit, inspirantà la fois, parsesmoeurs el son savoir, une profonde veneration pour son Dieu et une haute estime pour sa patrie. II elail beau pour la France de voir ces simples re- iigieux réglerà la Chineles fastes d’un grand empire. On se proposait des questions de Péking à Paris; la chronologie, Tastronoraie, Thistoire naturelle four- nissaient des sujets de discussions curieuses et savantes Leslivreschinoisétaienltraduitsen français, Iesfrançais enchino». LeP.Parennin, danssalettreadresséeàFon- lenelle, écnvaitàTAcadémiedessciences:« Messieurs vousserez peut-êtresurpris que je vous envoie de si loin Un lraile d’auatomie, un Cours de médecine et des questions de physique écrites en une langue qui vous e> mconnue; mais votre surprise cessera quand vous \enez quo ce sont vos propres ouvrages que je vous envme hab.ilés à la tartare (1)... . H faut, dit Cha¬ teaubriand , lire d’un bout à Tautre cette lettre oil (0 littres èdifiantes, t. Ill, p. 330. r. 111. *
  • £dit imperial 258 respirent ce ton de politesse et ce style des honnêles j,ens presque oubliés de nos jours. Ces mêmes hommes qui correspondaient avec les académies de l’Europe, qui travaillaienl dans le ca¬ binet de 1’empereur et dissertaient sur les vérités de la religion avec les plus fameux lettrés de 1’empire aimaient également à s’entretenir, au milieu des champs, avec de simples paysans. Écoutons le savant P. Prémare nous racontant avec une naiveté char- mante ses excursions parmi les villages chinois: « L’application avec laqtielle on inslruit les chré- tiens qui sont dans les villes ne nous doit pas tail e négliger ceux de la campagne. J’ai éprouvé que c’est dans les villages qu’on tail le plus de fruit, et qu y trouvant des âmes mieux disposées, c’est-à-dire plus saintes et plus innocentes, on v goitte aussi une plus grande Consolation. La première semaine de carême fallai à un village nommé Lou-Kang. Cesonttrois ou quatre hameaux si peu éloignés les uns des autres qu’ils paraissent n’en faire qu’un. Sur le chemin je laissai diner à loisir ceux qui m’accompagnaient, et j’avançai toujours en attendant qu’ils me joignissent. Je trouvai sur une petite colline un liomme qui tai- sait le même chemin que moi. II me regarda fort at- tentivement, surpris sans doute de voir un étranger seul et à pied. II me suivit d’abord sans rien dire; à la tin il ne put s’empôcher de me parler. Je profitai de 1’occasion; je lui annonçai le royaume de Dieu , et je l’exhorlaia se convertir. Tout cequeje lui dis fit im¬ pression sur son coeur, et, par un effet merveilleux de la giâce du Seigneur, il en fut si vivement touché qu’il résolut de se faire Chrétien.
  • EN PAVEUR DES CHRETIENS. 259 « Aussitôt que je parus à Lou-Kang, la nouvelle . 6 ™0n arr*vée se répandil de maison en maison. Le endéjuain, après avoir dit la messe, j’allai dans un Petit bois pour y prier Dieu : mais à peine y fus-je entre que plusieurs de ces bonnes gens vinrent m’y trouver. Je les recevais avecamitié, etje lesenvoyais a la maison, oil mon catéchiste faisait Instruction. . ,QS cette première visite jo ne conférai le baptême qu a dix-huit personnes, que je trouvai très-bien dis- posées; mais je promis aux aulres qui souhaitaient de le recevoirde revenir les voir dans quatre ou cinq mois, et d’en baptiser alors un plus grand nombre Avant de quitter Lou-Kangje tis quelques règlements et je nominal quatre de ces nouveaux chrétiens pour nstruire les catéchuraènes et pour avoir soin du petit troupeau. Une charité assez légère que je fis alors à une pauvre femme malade donna de I’estime pour 6 chnsnamsme. Elle languissait depuis trois on quatre ans, abandonnée de ses plus proches parents, qui étaient rebutés de la voir si longtomps dans cet état et qui d’ailleurs n’avaient pas le raoyen de la soula-er Aprèsqu’elle eut élé instruite, j’allai !a baptiser d°ans sa cabane; je la trouvaicouchéesur un peu de paille • i n y a point de bête en Europe qui n’enait de meil- leure Les chrétiens la consolèrent le mieux qu’ils pu- renUe mis quelques pièces de monnaie entre les mains des plus vertueux pour fournir à cette pauvre femme un peu de secours, ou pour la faire enterrei- si elle venaita inounr... Deux jours après mon départj’ap- pns quelle était morte dans de grands sentiments de piete. II ne laut qu’une petite auinòne faite à propos 17.
  • KBIT IMIM.ltIAI. 2(10 pour gagner quelquefois à Jésus-Clirist, on pour con- server dans la foi lout un village... « J’ai eu le bonheur d’ouvrir le cbemin de l’Evan- gile dans un lieu oil il n’avait point encore été prèché. Une bonne chrétienne, qui est dans le palais du gouverneurde la ville voisine, ra’envoya une once d’argent pour l’employer à quelque oeuvre de piété, selon que je le jugerais plus à propos. Je crus que je ne pouvais mieux employer cette aumône qu’a faire une petite mission à Siao-Che. C’est une grosse bour- gade dont les habitants sont de bonnes gens , francs, sincères et vivant dans une grande innocence. Comme Siao-Che est sur le bord de la rivière, les hommes y sont presque tous pócheurs. Je fus surpris, en entrant dans labourgade,de ne rencontrer personne et de ne voir que des enfants aux portes; c’est que les femmes sont renfermées dans les maisons, oil elles travaillent, tandis que les mans sont occupés à Ia pêche ou à cul¬ tivei- leurs champs ,qu’ils labourent deux ou trois fois 1’année. Lou-Kang m’avail donné du goítt pour les missions de la campagne. Je sortis de la bourgade, et je trouvai tous ces pauvres gensqui travaillaient decòté et d’autre. J’en abordai un d’entre eux, qui me parut avoir la physionomie heureuse , et je lui parlai de Dieu. II entra sans peine dans tous les sentiments que je voulus lui inspirer; il me parut content de ce que je disais, et m’invita par honneur àaller dans la salle des ancêtres. C’est la plus belle maison de toute la bourgade; elle est commune à tous les habitants, parce que, s’étant fait depuis longtemps une cou- lume de ne point s’allier hors de leur pays, ils sonl
  • KN FAVEUR DBS CHRETIENS. 261 lous parents aujourd’hui et ont les mêmes aieux. Ce fut ^0nc que plusieurs , quittant leur travail, ac- coururent pour entendre la sainte doctrine. J’en tis cxpliquerles principaux articles par mon catéchisle; je leur laissai quelques livres; et, ne pouvant de- meuier avec eux bien longtemps, je partis après avoir baptisé dix-neuf catéchumènes (1). » En écoutant ces récils si pleins de charme et de naiveté ne croirait-on pas assister aux scènes les plus touchantes de 1’Odyssée ou plutòt de la Bible ?_ Un empire, dit Chateaubriand (2), dont les mourn s inal- térablesusaientdepuisdeux milleans le temps, les re¬ volutions et lescouquétes, cet empire change à la voix d'un moine chrétien parti seul du fond de I’Europe. Les préjugés les plus enracinés, les usages les plus antiques, une croyance religieuse consacrée par les siècles, tout cela tombe et s’évanouit au seul nom du Dieu de l’Evangile! (1) Lcttrcs edi/ianhs, t. Ill, p. 69. (2) Genie du Chrislianisme, 1. VI, c. 3.
  • CHAPITRE JJI. I. I'-tat de la controverso suv las rites. — Le séminairo des Missions étrangères. - Man^lement de 1’ávéque do Conon. - Les Jésuites font intervenir l’erapereur dans la dispute. — Les Jansénistes. — II. Dé- cret du saint-siége. — Arrivée du cardinal do Tournon à Péking. — Insuccés de ses premieres négociations. — III. Exposition des cere¬ monies en 1’honneur des ancêtres et de Confucius. — Interpretation des Jésuites. — Decision de Clément XI. — V. Modération du car¬ dinal de Tournou. — Pretentions théologiques de Khang-Hi. — Mon- seigneur Maigrof devant 1’empereur. — Son courage inébranlablo. — VI. Bannissement de monseigneur Maigrot. — Décret impérial rontre les Missionnaires. — Depart du cardinal de Tournon de Péking. — II public á Nanking son célebre mandement. — Le génóral des Jésuites a Rome. — Serro cut. exige par Clément XL — VII Le car¬ dinal de Tournon emprisonné á Macao. — St» souffrances. — Sa mort. —' Le souverain pontife prononce son óloge. — L’historien apologiste de la Compagnie de Jésus. I. Les progrès de la propagation de la foi à Péking et dans toutes les provinces de 1’empire, parmi le peuple, les lettrés, les mandarins et les princes du sang; la protection éclalante de 1’empereur, le nombre des missionnaires qui.augmentait tous les ans, les églises qui se multipliaient de toutes parts et déployaient au milieu de pieux néophytes la pompe et la majesté du culte calholique, tout faisait espérer que cetle vieille Chine allait définitivement entrer dans la grande fa-
  • LEGATION OU CARDINAL DE TOCRNON. 263 mille ties peuples chrétiens. Mallieureusement cette lácheuse et interminable question des rites vint ar- rêler cet essor, en envenimantde plus en plus la divi¬ sion qui existait entre les prédicateurs de 1’Évangile. La dispute, qui s’agitait avec beaucoup de vivacité et d’acrimonie au fond de I’Asie, avait étó portée à Rome, oú les sentiments n’étaieut pas moins parlagés qu à la Chine; car la question y était présentée sous un jour tout à fait différenl par les deux partis. Nous savons déjà que, sur 1’exposé des Dominicains el de leurs adherents, il émana de la Propagande, en 1645, avec l’approbation du pape Innocent X, un décret provisoire qui défendit les cérémonies chinoises jus- qu à ce que le saint-siége eút prononcé déRnitive- ment. Les Jésuites se plaignirent de n’avoir point été entendus. Jls furent admis à justifier leur opinion; et d après leur exposé parut un nouveau décret en 1606, por taut permission aux Chinois et aux let- trés convertis de garder leurs anciens usages, en déclarant, pour sauver lout scandale, que par les honneurs qu’ils rendaient soit aux ancètres, soit à Confucius ils n’entendaienl pas un culte religieux mais seulement un culte civil et purement politique! Les Jésuites, s’appuyant sur ce secoud décret ap- prouvé par Alexandre VII, prétendirent qu’il était censé anóantir les dispositions du premier. Les Do¬ minicains s’en plaignirent à Rome, et en obtinrent un troisième décret, par lequel les deux précédents portés dans la môme cause ótaient maintenus, c est-à-dire que les cérémonies chinoises ótaient défendues pour ceux qui les croiraient idolâtriques et permises à ceux qui les regardaient comme des
  • ■26'* lkgation actos d’une vénération purement civile. Le sainl- siége se réservait toujours de jyononcer définitive- ment sur le fond de la dispute lorsque les raisons produites de part et d’autre paraitraient suffisammenl discutées. I f-c n était pas la peut-étre le moyen le plus simple de létablir la paix et la concorde dans les missions do la Chine. La liberté accordée à chacun de produire ses mémoires ne fit qu’allumer de plus en plus I’es- prit de dispute et de contention; on devait s’y at¬ tendee. InnocentXI, quis’en aperçut, tenta de remé- dier à un mal qui devenait si funeste aux succès des missions. II fallait prendre en Chine môme des infor¬ mations assez sftres et assez étendues pour mettre Rome en état de rendre un décret définitif et absolu. Le papes arrôta à 1’exécution de ce projet, quo lui dic- tait sa sagesse et que nécessitaient les circonstancos. Nous avons déjà vu qu’il s’était formé à Paris une société d’ecclésiastiques dont la destination et 1’objet étaienl de porter la connaissance de 1’Évangile aux nations étrangères plongées encore dans les ténèbres de 1’infidélité et de 1’idolâtrie. Louis XIV, dont la mu¬ nificence était toujours si éclairée, avait concouru à cet établissement, c|ui avail pris le nom de Sémi- nairc des Missions étrangères. Dès les premiers temps de son institution il avait déjà procuré à la religion des homines d un mérite rare, d’une verlu sublime, dun zèle vraiment apostolique. ^eIS * ópoque ou la dispute sur les cérémonies chinoises était dans sa plus grande chaleur, plusieurs de C6S fervents missionnaires avaient pénétrédans la Chine et s’éfaient joints aux ouvriers évangéliques
  • DU CAKU1NAL UK TOCRNON. 26Õ
  • 266 LKUATION « tique qui lui paraissait selon Dieu plus conforme « à la vérité... Nous ne prétendons pas qu’il y ait « à la Chine des missionnaires qui soient tombés « dans une idolàtrie grossière et qui la permettenl « aux autres; on ne pourrait l’avancer sans une ira- « mense calomnie (1). Mais ils ont permis certaines « cérémonies, parco qu’ils regardent comme des « usages purement civjls ce qui est superstitiou « et idolàtrie selon le sentiment de plusieurs autres. » Ce mandement, quoique rédigó avec un grand es¬ prit de conciliation, ne servit qu’à alimenter etattiser da vantage le feu de la dispute. Les missionnaires dis¬ sidents persistèrent toujours à opposer le décret d’A- lexandre VII et celui même d’Innocent XI à la dé- cision de 1’óvéque de Conon; ils prétcndirent que ce mandement avail été témérairement rendu sur un faux.expose, et ils s’en plaigniront dans les mémoires qu’ils firent passer à Rome; de son còté, le prélal y fu presenter au pape, en 1696, une requéte par laquelle il suppliait le saint-siége d’ordonner ce qu’il jugerait convenable sur les dispositions que contenait son man¬ dement. Mais la cour de Rome, au lieu de donner, coinmo auparavant, des décisions motiyées sur le simple exposé d’une des parties, voulut se metlre en élat de rendre, avec connaissance de cause, unjuge- ment contradictoire et définitif. Dans le cours de 1’information, les Jésuites de Pe¬ king eu rent l’insigne imprudence de s’adresser à Tem¬ perem' Ivhang-Hi pour avoir son avis sur la conlro- verse qui divisaitles missionnaires. « En I699,disent (1) Sine ingenti calumnia...
  • DC CARDINAL DE TOCRNON. 267 les Annales de la Chine, Grimaldi, Pereyra, Thomas, Gerbillon et plusieurs autres Européens présentèrent a 1 empereur un placet conçu en ces termes. « Nous, « vos fidèles sujets, quoique, originaires des pays éloi- “ 8nés, supplions avec respect Yotre Majesté de nous “ donner des instructions positives sur les points sui- « vants. Les lettrés d’Europe ont appris qu’on pru- " tique en Chine des cérémonies établies pour ho- « norer Confucius; qu’ou y offre des sacrifices au « Ciel, etqu’on observe des rites parliculiers à Pégard « desancêires; persuadés que ces cérémonies, ces « sacrifices et ces rites sont fondés en raison, les « lettrés européens, qui en ignorent le véritable « sens, nous prient très-instamment de le leur faire « connaitre. « Nous avons toujours jugé qu’on honore Confu- " cius en Chine comine législateur; quec’esl en cette « seule qualilé et dans cette unique vue qu’on pra- « tique les cérémonies établies en son honneur. Nous « croyons que les rites qu’on observe à Pégard des « ancôtres ne sont établis que dans la vue de faire « connaitre Pacqqur qu’on a pour eux et de consa- « crer le souvenir du bien qu’ils out fait pendant « leur vie. Quant aux sacrifices au Ciei (Tien), nous « çroyons que cq u’est pas au ciei visible, qui’esl le « ciei qne Pousait au-dessus de nous, qu’ils sont of- « ferts, mais au Mailre suprêtpe, auteur et conser¬ te vateur du ciei et de la terre et de tout ce qu’ils « renferment. Tels sont le sens et 1’interprétation que « nous avons toujours donué§ aux cérémonies chi- noises; mais comme des étrangers ne sont pas “ ccnsés pouvoir pronoucer sur ce point important
  • 2(>8 LEGATION « avec la mêtne certitude que les Chinois eux-inémes, « nous osons supplier Votre Majesté de ne pas nous « refuser les éclaircissements dont nous avons besoin : « nous lesattendons avec respect et soumission (1). » L’empereur, ajoutent les Annales de la Chine, lul ce placet avec attention, et 1’approuva comme con- lorme en tous points à la doctrine religieuse des Chi¬ nois. Un apologiste raoderne de la compagnie de Jésus, Crétineau-Joly, s’exprime ainsi (2) : « Dans le cou- rantdelannée 1700, lorsque ces interrainables dis¬ cussions occupaient tous les savants, les PP. An¬ toine Thomas, Grimaldi, Pereyra, Gerbillon, Bouvet, Suarez, Stumpf, Régis, Pernoli et Parennin , Jésuites fameux dans l’histoire des sciences, firent au sainl- siége la proposition suivante : « D’après l’avis com- mun de tous les Pères de la compagnie de Jésus ré- sidant à la cour de Peking, on a jugé à propos de s’a- dresserà I’empereur et de lui demander une sentence certaine et súre touchant le sens véritable et légitime dos rites et des cérémoniesde son empire, afindecons- latcr s’il était purement civil, ou bien s’il contenait quelque autre chose à 1’égard de Confucius et des*an- cêtres morts. « Nous avons dit une sentence certaine et súre, puis- qu il n’appartient qu’a l’empereur de définir ce qu’il taut faire et penser dans ces maíières. En ef/et, étant le législateur suprême de son empire, tant pour les choses sacrées que pour les choses politiques et ci¬ vil®8 , son autorité est si absolue qu’il décide sans ap- (1) DC Mailla, llisloirc generate de la Chine, t. XI, p. 303. (2) Histoire de la Compagnie de Jésus, t. V, p. 46.
  • DD CARDINAL DE TOl’RNOV. 26ÍI pel pour tout l'ernpire ce qu’il faut faire el penser au .^ujel ties rites, et qu’il définit dans quel sens il faut entendre les éerilsdes anciens. Ajoutez à 1’aulorité de sa definition la haute réputation qu’il s’est acquisepar s<) science dans tout l’ernpire. » L’hislorien de la com- pagnie de Jésus observe que cette proposition des dix Jésuites de Pékiug fut trouvée prudente par le protes- lant Leibnitz, mais repoussée par la chaire aposto- lique, qui trouva peut-être qu’elle sentaitun peu plus la cour que le cénacle. On dirait, en effet, que ces missionnaires auraient mieux aiiué voir décider cette controverso par 1’empereur de la Chine que par le successeur de saint Pierre et le vicaire de Jésus- Christ (1). Les adversaires des Jésuites prétendirentque ceux- ei tinrent secrète la réponse qu’ils avaient obtenue de I’empereur, et que les missionnaires des autres ordres n’en furent instruits que quelques mois après qu’elle eul été envoyée à Rome, alors qu’il n’était plus temps d’dcrire en Europe. On comprend que les Jésuites de- vaient attacher une grande importance à cette dé- claration impériale et s’attendre à ce qu’elle eút à Rome une influence décisive en faveur de leur opi¬ nion. Nul,en effet, n’était plus capable de mieux fixer le véritable sens des cérémonies chinoisesque l’empe- leui meme de la Chine, que 1’empereur Khang-Hi qui était le plus savant et le plus lettré de l’ernpire. II faut convenir cependant que cette démarche était des plus dangereuses et capable d’entrainer les plus grands malheurs. p.(044ROhrb8dier’ mst0lre un*ver*elle de 1’Église ratholigue. t. XI,
  • 270 LEGATION Les Jésuites, assurément, n’avaient pas I’intention tie constituer Pempereur juge de leur conlroverse el de leur demander une décisionsur ces points de doc¬ trine clirétienne. Ils voulaient tout sirnplement qu’il s’expliquát comine tómoin sur les f'aits conlroversés. Mais cette conduile était-ellesage et prudente ? Khang- Hi était instruit des dissensions qui régnaient parnii les missionnaires. En voyant les Jésuites avoir recours a son autorité ne pouvait-il pas croire qu’on le pre¬ nail pour arbilrePet alors ne devail-on pas prévoir toute la colère de Pempereur dans le casoti ladéci- sion du saint-siége serait opposée à la sienne? Au moment même ou Pempereur paraissait si favorable aux missions, fallait-il s’exposera le mettreeti guerre avec le pape? Ne suffisail-il done pas de voir les mis¬ sionnaires et les néophytes aux prises entre eux sans jeter encore dans cette lamentablequerelle les pai'ens, les lettrés el Pempereur lui-même? Si les Jésuites recherchaient au fond de PAsie les protecteurs les plus puissants, e’est qu’ils se savaient puissamment attaqués en Europe et que Popinion pu¬ blique était soulevée contre eux. Déjà les mémoires du P. Le Comte avaient étédénoncés à la Sorbonne; el les docteurs de la faculté avaient porté leur censure sur cinq propositions extraites de ces mémoires (!)• (l) On ne peut sans surprise trouver dans les écrits de ce savant Jé- suite des propositions telles que celles-ci: « Le peuple de la Cliine a « t onserve pres de deux mille ans la connaissance du véritable Dieu « et 1 a honoró d une manière qui peut servir d’exemple et d’instruction « méme aux chretiens. » Et cette autre en parlant de Confucius : « Son « liumilité et sa modestie donneraient lieu de croire que ce n’a pas été « un pur philosopho forme par la raison, mais un homin« inspire de « Dieu, pour la reformo de ce nouveau monde. » Lo P. Le Comte était
  • OP CARDINAL DE TOPRNON. 271 Les solitaires de Port-Royal, (|ui depuis longtemps etaient en guerre ouverte contre les Jésuites, s’empa- ierenl avec avidité de la question chinoise pour ache- ver de perdre une compagnie qui les tenait parlout en échec. Après avoir essayé de prouver qu’ils étaienl en Europe les corrupteurs de la morale, il était assez piquant de les montrer à la Chine les apôtres ou tout au moins les fauteurs de 1’idolâtrie. Pascal se chargea de la démonstration ; et les gràces de son style furent fatales à l’opinion des Jésuites. Ne doit-on pas avoir raison quand on écrit sibien? On aimaà se persuader qu’un écrivain qui avait tant d’esprit et qui savait si bien sa langue connaissait parfaitement les rites des Cliinois. ÍI n’en fallut pas davantage en France pour décider l’opinion contre les Jésuites. II. Cependant cette difficile et malheureuse affaire était instruite à Rome avec lenteur et malurité. Après avoir entendu les raisons des parlies, à qui Ion donna la plus ample faculté de se défendre librement, la Congrégation du Saint-Office prohiba entièrement les cérémonies, ainsi que les termes dont les leltrés chi- uois se servaient pour désigner Dieu. Clément XI ap- inspiré sans douto par un grand désir de faciliter la conversion des Chinois, prineipalement des lettrés, dont l’exemple pouvait entralner le reste de la population.« Mais, selon I’expression de l’apologiste nioderne « de la compagnie de Jesus, c'est iei qu'il faut direque la chant,■ et le a ~ète de la science égarérent les Jésuites. » (Crétineau-Joly, t III, p. 178.)
  • 272 LEGATION prouva, en 1701, cedécretsolennel, qui nedevait être publié que par Maillard de Tournon, patriarche d’An- tioche, envoyé en Chine en qualilé de legal aposto- lique. La Congrégation du Sainl-Office avail eu soin d’ajouter à son décrel: « II faudra charger le pa- « triarche d’Antioched’écarler d’une part loule appa- « rence,et, suivant 1’expression de Tertullien , jus- « qu’au moindre souffle de superstition pai'enne; « mais en même temps de mettre à couvert l’hon- « neur et la imputation des ouvriers évangéliques «. qui travaillent avec autant d’ardeur qued’assiduilé « dans la vigne du Seigneur et qui, avanl que les « questions susdiles fussenl décidées par la prudence « et la droilure ordinaires du saint-siége, ont été dans « d’aulres sentiments; en sorlo qu’on ne les fasse « point passer pour des fauteurs d’idolatrie, d’autanl « plus qu’ils ont déclaré que jamais ils n’avaienl « permislaplupart des choses dont on vient de dire, « qu’ellesne doivent jamais etre permises aux chré- « liens, et que d’ailleurs il est hors de doute qu’a « présent que la cause est finie ils se soumettront « avec 1’humilité et 1’obéissance convenables aux « decisions et aux ordres du saint-siége. » II est écrit dans les Annalesde la Chine que, « l’an 1701, un grand d’Europe, appelé To-Lo (1), envoyé (1) De Tournon. On sait que les missionnaires qui resident dans l’in- tórieur de la Cbine sont obligés d’adopter un nora chinois. Celui du cardinal de Tournon avait été très-mal choisi, car To-Lo est une ex¬ pression populaire qui signifle niais, imbecile. Nous avons entendu dire parmi les chrétiens de Peking qu’on lui avait donné ce noni tout exprès pour le rendre ridicule. Nous ne pouvons croire que les mission- naires aient étécapablesd’une pareille action. Mais il estbienà regretter qu’ils lui aient laissé prendre un nom dont ils savaient assurément la signification.
  • DU CARDINAL DE TOURNON. 273 par l Empereur suprême de la doctrine (1), arrivé à Canton, capitale tie la province de ce nom , ou il de- meura une année entière sansqti’il pariit se disposer è venir à la cour. « L année suivante, ajoulent les Annales, levingt- sept de la cinquième lune, Grimaldi, Thomas, Pereyra et Gerbillon offrirent à 1’empereur un placet dans lequel, après avoir expliqué la qualité et la commis¬ sion deTo-Lo, arrivé à Canton, ils priaient I’em- peieur de permettre qu’il vlnt à la cour s’inforroer de sa santé. Khang-Hi, quelques jours après, répond : « Puisque To-Lo estun homme qui cultive la vertu , « qu’il vient à la Chine pour s’y informer dece qui re- « garde votre loi el qu’il n’est envoyé par aucun des « rois d’Europe pour faire hommage et payer tribut, « qu’il s’habille à la chinoise el qu’il se rende à la cour • " qu’on écrive au vice-roi de Canton de lui fournir « abondamment tout ce qu’il faut pour venir avee « honneuret au plus tôt à Peking, et qu'il soil dé- « frayé pendant loule sa route. » « To-Lo n’arriva à Péking qua la dixième lune de cette année. Lorsque 1’empereur sul qu’il n’etail plus qu’à quelques journéesde cede ville el qu’il ve- vait parmer, il envoya au-devant de lui les fils du vice-roi de Canton avecles EuropéensGerbillon, Suarez et Régis, jusqu’au port de Tien-Tsing. Ils le trouvè- rent malade; et, s’empressant à lui faire fournir tout ce qui lui était nécessaire pour assurer son voyage commodément, ils le conduisirent au temple du Seigneur (2) du ciei, situé dans I’enceinte de la (1) Le souverain Pontife. (2) Residence des missiohnaires français. T. III. ‘
  • 274 PEGATJOftf ville Jaune, oú on lui avait préparé son logement. « A son arrivée, Khang-Hi lui envoya des man¬ darins de sa présence, et lui fit 1’honneur de s’in- formor de 1’état de sa sauté. Pendant le séjour de To-Lo à Péking, qui fut de plus d’un an, il lui envoya des mets de sa table, et lui accorda plusieurs audiences. II le fit recQqduire jusqu’a Canton avec les mêmes honneurs (1). » lei tut d après le récit succinct des historiens chinois le voyage du cardinal de Tournon à Péking. II nous reste maintenant à recherpher dans les relations des missionnaires quels furent les résultats de sa mission. II est incontestable que les missionnaires jésuites virent avec peine 1’arrivée du patriarche d’Antioche; car ils savaient qu’il venait condamner leur doctrine au sujet des rites et élablir dans les missions des réformes qui n’étaient pas de leur goút. Malgré leurs répugnances, ils usèrent cependant de tout leur crédit pour obtenir au legal apostolique la permission de se rendre à Péking, ou ils lui procurèrent une incep¬ tion telle qu’on n’eu avail jamais fait de semblable à aucun ambassadeur. Ces manifestations extérieures étaient au fond très-secondaires et de peu d’impor- tance. Malheureusement on ne pourrait affirmer que le patriarche d’Antioche ait été franchement se- condé dans le but essentiel de sa mission. hn voyant arriver un commissaire apostolique, I einpereur Kang-Hi comprit qu’il ne venait que pour établii I union et 1’uniformitédeconduiteentre lesrnis- sionnairesd Europe, llparut aussitòtétonné etchoqué (1) De Mailla, llistoire qèneralc tie la Chine, t. XI, p. 311.
  • DC CARDINAL DE TOURNON. 275 tie ce qu’un souverain étranger avait la prétention <1 approuver ou de censurer ce qui se passait dans I empire. II fit demander au patriache, peu de jours api ès son arrivée à Péking, la cause de sa légation. Ce- •ui-ci répondit qu’il venait à la Chine, d'abord pour rendre grâces à l’empereur, au nom du pape, de la protection accordée au christianisrae et à ses apòtres; puis, que Sa Sainleté désirait établir à Péking un su- périeur général de tous les missionnaires. L’empereur approuva cette mesure, qui ne pouvait offrir, en ef- fet, que de grands avantages; mais il voulait que le supérieur général des missions eút au tnoins demeuré dix ans à sa cour et en connút tous les usages. Le patnachefut consterné par cette réponse, qui lui parut avoir été dictée par les Jésuites de la cour. En se conformant à la volonté de 1’empereur, il était evi¬ dent qu’on ne remédierait à rien, et que la situation demeurerait toujours la môme, puisque le supérieur général devait être pris parmi des missionnaires dont les opinions bien connues étaient entièrement oppo- sées aux vues du légat apostolique. Le 31 décembre 1703 le patriarche d’Antioche f'ut admis pour la première fois en présence de Khang- Hi. II était suivi de tous les missionnaires de Péking. La présenlation eut lieu avec unepompe inusitée. Les différentes cohortes au milieu desquelles le légat de¬ vait passer, en traversant le palais impérial, avaienl ordre de le dispenser des cérémonies chinoises en considération de sa personne et de 1’état maladif dans lequel il se trouvait. L’empereur le fit asseoir sur un liche divan et lui présenla lui-môme une coupe pleine de vin; il lui fit ensuite servir une table cou- 18.
  • LEGATION 276 verte de trente-six plats d’or. Après ce festin d'ap- parat, la conversation roula assez longtemps surdes sujets de pea d’importance et de pure curiosité. Enfin, I’empereur invita le palriarche à s’expliquer sur le sujet de sa légation. Ce prélat, espérant que Khang- Hi aurait moins de peine à admettre un nonce qu’un supérieur général de toules les missions, proposa , de la part du pape, d’etablirun agent chargéde tous les rapports entre Rome et la Chine. Le prince répondit que la chose était facile, qu’on pouvait donner cette commission à quelqu’un des anciens Européens de son palais. Lelégat, voyant toujours la même influence et les mémes inconvénients, répliqua qu’il était plus à propos que ce fut un nouvel agent. Mais l’empereur demeura inébranlable et refusa de I’accepter... Ce parti prisde Khang-Hi àrepousserridéed’unnouveau chefdes missions est une chose, il faut en convenir, assez extraordinaire. 11 eút été difficile de ne pas soupçonner l’influence des missionnaires qui vivaient à la cour et qui avaient réussi à se persuader que la presence d’un supérieur choisi en dehors de leur compagnie serait fatale aux missions. La même influence se manifesta encore avec assez d’évidence au sujet d’une autre question qui fut discutée dans la même entrevue. L’empereur voulait envoyerdes présents au souverain Pontife, en relour de ceux qu’il en avail reçus, et luidemander en même tcmpsdouze sujets pour la cour, savoir: trois malhéma- liciens, trois médecins, trois chirurgiens et autant de musiciens. Lepatriarche voulaitchargersonauditeurde porter ces présents à Rome etd’y négocier l’envoi des douze missionnaires. II lui paraissait assez naturel de
  • l»u CARDINAL DE TOCKNON. 277 con tier une mission de cette i mportauce à quelqu' un don t le dévouemenl el la (idélité lui fussent assures. Mais Khang-Hi n’approuva pas le choix du patriarche, el il désigna lui-même le P. Bouvet, qui assurément ne de- vait pas avoir toute la coníiance du légat apostolique. Celui-ci cut beau faire des représentations, il lui fallut subir ce nouvel échec et se résigner en présence de la volonté impériale, qui se montrait inflexible. Au milieu des obstacles sans nombre dont il étail environné, monseigneurdeTournon croyaitapercevoir partout la main des Jésuites, cherchant à entraver sa mission. Cette conviction, qu’ellefdt légilime ou mal fondée, jeta de part et d’autre des détiances funestes, qui ne tirent qu’augmenter les dificultes. III. Cependanl le patriarche d’Antioche poursuivit avec ardeur el persévérance le but principal de son voyage en Chine. Depuis son arrivée à Péking il re- cueillit avec sointous les renseignements capables do I éclairer sur la question des rites. AidédeM. Ap- piam (1), lazariste piémontais, et du P. de Frosoloni, religieux franciscain, qui lui servaient (1’interprètes , il prenait auprès des chrétiens de la capitate des in¬ formations détaillées sur ces cérémonies, dont nous al- lons donner une exposition complete, afin de mettre le lecleur plus en état d’apprecier lui-môme le fond de la controverse. (I) M. Appiam fut le premier des eufants de saint Vincent de Paul qui penetrerent en Chine.
  • -278 LEGATION Les Chinois, surtoul ceux de la secte des lettrés, qui est la principale dans tout l’empire et dont le chef'est l’empereur lui-méme, honorent les pd rents «t les ancêtres défunts * jusqu’au quatrième degré, d’un culte spécial, tant en public qu’en particular. Ils onl des temples, des chapelles , des oratoires qui leur sont dédiés, ou sont placées des tablettes de bois de chàtaignier, avec cette inscription en gros caractères : Trône ou siége de l'âme ou de Vesprit d’un tel, à quoi Ton ajoute le nom et la dignité de chacun. Au milieu de 1’édiíice est une table ou autel, avecd’autres tables ou autels plus petits de chaque côlé, sur les- quels on place les tablettes des ancêtres. Trois ou quatre fois par an, principalement au printemps et à Fautomne, on célèbre dans cesédifices, avec grand appareil, une solennelle oblation ou sa¬ crifice, Quelques jours auparavant on choisit le pre¬ mier né ou le père de famille, ainsi que trois ou quatre autres des principaux de la parenté, pour remplir, en quelque sorte, les fonctions de prêtres, d’acolytes et de maitre des cérémonies. Ceux-ci éli- sent par le sort le jour de la future oblation; ils jeunont les trois jours qui précòdent et gardent la continence. La veilleau soir ilséprouvent les victimes, savoir un porc, une chèvre ou d’autres animaux, en leur versant du vin chaud dans les oreilles. S’ils remuent la têto, on les choisit comme propres au sa¬ crifice ; s’ils ne la remuent pas, on les repousse comme impropres. L’animal ainsi adopté est aussitòtógorgé en présence des officiants. Le jour mérne , avaut le pre¬ mier chant du coq, tous les parents se réunissent dans la chapelle. Chacun étant placé à son rang, les
  • DC CARDINAL DÉ TOBRNON. 279 cierges étatit allumés sur I’autel oil brítlent Péncons et les parfums, le màitre dés cérétnonies cHe à haute voix. : Qu’oh flcchisSe les (jenoux! Aussitôt tous les assistants fléchisserit (rois fois les geudtix devant les fabletles, en Irappant laterre dd leur front, pendant f{u un des ministres récite cerlaines formules de prières. finsuite, lè maítrò des céfémoniès criaht Levèz-vous ! toute 1’assemblée se tietit debout, et lé principal offi¬ ciant, qui fait cotnme la fonction de prêtre, élève on présence de 1’autel une coupe remplie.de vin , pen¬ dant que lèínâltre descérémonies dittouthaut : Obla¬ tion du vin; il en goúte une partie el répand 1’autre surunhommede paille place auprès ; puis il arrache le poil des animalix immolés, et on enterre ces poils avec le sang. Pour les têtes et les chairs, il les élève en haul et les offre devant les tablettes, le maitre des cérémonies criant: Oblation de la chbvre ou du porc! II offre dela tnêtbe manièredes lleurs, des fruits, des légumes, des plantes, des étoffesde soie et desfeuilles de papier-mdnnaie, qu’il brftle devant la porte de la chapelle, avec diverses prières que Pun des officiants récite à chacun de ces actes. Les choses ainsi faites, lesmáltres des cérémonies annoncent aux assistants qu’en raison du culte rendu à leurs ancêtres ils doivent attendre toute espèce de prospérités, savoir la santé du corps, l’abondance des fruits, de notn- breux enfants, des honneurs et une longue vie. Quant au culte de Confucius, ce philosophe a dans joules les villes un temple érigé non loin du palais des ettrés. Sa tablette y est placée avec cette inscription en caractèresd’or: Trône ou siége de Vâmc du tfes-saint e* superexcellentissime grand ntãttreConfiicius. Deux
  • 280 LEGATION fois par an, à I’equinoxe du printemps et àcelui d’au- tomne, tous les lettrés s’y réunissent pour honorer Con¬ fucius par une oblation solennelle, comme leur patron et le père de la philosophie chinoise. Le premier man¬ darin ou legouverneur de la villefait les fonctions de prêtre, en s’adjoignant d’autres lettrés qui remplissenl les fonctions d’acolytes etde maitresdes cérémonies , comme il a été dit pour le culte des ancètres. Après avoir jeúné et gardé Pabstinence conjugale, les offi¬ ciants préparent dans une salle, la veille de l’é- quinoxe, des fruits, du riz et des liqueurs qui doi- vent être offerts à Confucius dans la cour du temple de ce philosophe; le mandarin qui fait les fonctions de prêtre brúle de l’encens et d’autres odeurssurune lableentouréodecierges allumés; ensuile il éprouve le pore, la chèvre ou les autres animaux qui doivent être immolés le lendemain en leur versant, comme il a été dit, du vin chaud dans les oreilles. Lemême mandarin fait une profonde révérence au pore aiusi choisi; il la renouvelle lorsqu’il a été tué en sa pre¬ sence par les bouchers. On rase ensuite les poils, el on les conseve pour le lendemain avec les intestins et le sang. Le jour suivant, avant le chant du coq, le mandarin avec les autres officiants et le reste des lettrés se présentenl en grande pompe dans le temple de Confucius, et brâlent de I’encens et d’autres par- fums sur Pautei, ou sont allumés des cierges de cire rouge. Au signal donné par lemaitredes cérémonies, ils exécutent des concerts el entonnent des chants sacrés. Ensuite le mandarin , au cri du maitre des cérémonies Qu’on offre les poils el le sang des viclimes ! élève cos mémes poils déposés dans uu plat avec le sang
  • 281 DU CARDINAL III. T0CHN0N. el. les ofl're devantla tabletle de Confucius; puislous s’en vont en procession dans la cour du temple, oil I on enterre les poils et le sang ; chacun revient à sa place, el le maitre des cérémonies crie à haute voix : Lesprit de Confucius descend! A cemot, le mandarin prend une coupe remplie de vin et le verse sur l’i- inage d un homme en paille. En même temps, tirant la tabletle de Confucius de sa niche, il la place sur I’autel, en rècitant une prièro qui contient les plus grandes louanges de Confucius. Telle esl la première partie du sacrifice; la se- conde se fait de la manière suivante. Le maitre des cérémonies criant: Fléchissez ies genoux! tous les llé- chissent; Levez-vous! lous se lèvent. Alors le manda¬ rin lave ses mains; il reçoit d’un des officiants une étoffede soie et un vase rempli de vin. Le maitre des cérémonies dit tout haut : Que le sacrificateur ap- proche du trone de Confucius. Aussitòt, pendant que les musiciens chantent, le sacrificateur élève Téloflé de soie, puis le vase rempli de vin, et les offre à Confucius. Le maitre des cérémonies répète qualre fois: Fléchissez les genoux et levez-vous! el quatre fois lous les assistants fléchissent les genoux, prostornés la lace contre terre, et se relèvent successivement. Alois rétoffe de soie est brtilée sur des charbons ar- denls, avec une prière enl’honneur de Confucius. De mème, aprèsde nouvelles prostrations, le sacrificateur otlre levin, avec une prière oil il adresse la parole à l’esprit de Confucius, coramc present. On procède ensuito à la troisième partie du sacrifice. Le maitre des cérémonies s’écrie : Buvez le vin de lu
  • 282 legation prospérité et de la félicité. Aiors il répète comme plus haul : Flichiúom les genoux! et adressant la parole ausacrificateur, il dit t Bois le vin de la félicité; áussitôt le sacrificateur vide Ja coupe. Après cela le maítre des cérémonies s’écriant: P rends la chair du sacrifice! lo mémesacriíicateur reçoit d’undes officiants les chairs des v ictimes, et les élevdntdes deux mains il les offre a Confdcius, en y ajoutant deux prières, dont la der- nièreseconclutainsi: Tout cequerious t’offrons est pur et odoriférant; aprbs avoir accompli ces cérémonies, nousreposonsen paix et Tesprit eSt réjoui. Ces sacrifices feront que nous obtiendrons Unite sorte de biens et de fé liei tés. Enfin, l’esprit de Confucius, qu’on suppose, après ces évocations, Ôtre arrivó et s’étre posé sUr la tablette, est accompagnéavec une prièresolennelle, lorsqu it est reconduit dans sa niche. La cérémonie se termine en distribuant les chairs du sacrifice entre les assistants, et ceux qui les mangent espèrent ob- tenir par Confucius loute sorte de biens et de pros- pérités (1). Voilà done ces faineuses cérémonies telles qu’elles soul prescrites dans les rituels chinois, telles qu’elles sont pratiquées dans tout Tempire, au vu et au su de tout le monde, telles que les Dominicains les ex- posèrent à Rome, telles enfin que le légat apostolique put les observer lui-même à Péking. (I) Historia cultus Sinensium. p. 3._II.
  • DC CARDINAL DE TODENON. 283 IV. D’apres cette exposition, dit monseigneur Luquet(l), il semblerait au premier coup d’oeil difficile de com- prendre comment les Jésuites pouvaient toíérer des pratiques si entacbées de superstition ; mais avant de porter un jugement sur leur conduite il est bon de se mettre devant les yeux quelques considérations foi l importantes; et d’abord la plus grande partie des iet- trés chinois leur certifiaient de la manière la plus po¬ sitive que tous ces honneurs, purement civils dans le príncipe, avaienttoujoursconservé ce caractère parmi eux. Ils ajoutaienl que le peuple seul y avait attaché plus lard des idées superstitieuses étrangères à leur institution. Que ces lettrés aient parlé selon leur conscience, oil qu’ils aient voulu seulement détourner ainsi un re¬ proche honleux, nousne l’examinerons pas ici; seule¬ ment nous dirons qu’uu semblable lémoignage, donné et répété dans plusieurs circonstances solennelles par 1’élile dela nation, était nécessairementde la plus haute gravité pour les étrangers qui le recevaieut. Selon nous, il équivalait, pour bien des esprits, à une certitude morale suffisante pour former une conscience prudente, m$me en matière de foi. On le comprendra surtout si l’on considère la difficulté oil les mission- naires se trouvaient de s’assurer par eux-mômes de la \ éiité à uneépoque oú Ton n’étaitpas encore très- (l) Luquet, Leltre à monseigneur 1'Évíque de Langres, p. i»s.
  • 281 LEGATION au lait des raoeurs, des usages el de la langue de celte étrange nation. Les missionnairesde la compagnie de Jésus, tout en reconnaissant les cérémonies comnie superstitieuses pour une grande partie de ceu\ qui les pratiquaieut, permettaient cependant aux chréliens d’y participer à certaines conditions. II fallait d’une part qu’ils y lussent obligés par leur position, et de l’autre ils de- vaient, en les faisant, diriger leur intention vers un culte purement civil, tel qu’onle supposaitavoir existé dans 1’origine des choses. Par cette manière de voir, les Jésuites furent con¬ duits à regarder les temples de Coufucius et les salles des ancêtres comme des lieux de reunion sans carac¬ tere religieux, et la distribution des viandes offertes en sacrifice comme une simple participation à un fes- tin très-licite de sa nature. Ils inlerprétaient plus fa- cilement encore les prostrations et autres cérémonies donton retrouve des analogues dans les usages admis dans le commerce habitue! de la vie. En cela ils se trompaient assurément; mais, comme on vient de le voir, leur erreur était excusable, et ne manquait pas d’explications plausibles. Cependant cette erreur devait êlre condamnée, car 1 Eglise catliolique ne peul rien tolérerde ce qui porte atteinte à la pureté desa I'oi et desa morale. An mo¬ ment ou le légataposloliqueavail quitté I’Europe pour se rendre en Chine, Innocent XII avail fail commen- cer un examen approfondide la question qui divisait les missionnaires. Son successeur Clément XI le fit con¬ tinuer en sa présence avecle plus grand soinjusqu’au 20 novembre 1701, oil il confirma et approuva les
  • DU CARDINAL DE TOURNON. 285 décisions de la congrégation deI’lnquisition. Un décret solennel du souverain ponlife, condamnant les céré- monies chinoises, fut expédiéà monseigneur deTour- non , qui le reçul à Péking pendant qu’il faisait de vains efforts pourdécider les Jésuites à abandonner leurs opinions erronées. Le décret de Clémenl XI con- lenait en substance les décisions suivantes : Comme le vrai Dieu nepeut êlre nommé convena- blenient en Chine avec des mots européens, il faut employer le mot Tien-Tchou, c’est-a-dire Seigneur du Ciei, usité depuis longtemps et avec approbation par les missionnaires et les fidèles : au contraire, il faut absolument rejeter les noms de Tien, ciel,et Chang-Ti, empereur Auguste. C’est pourquoi il ne faut point permettre d’appendre dans les églises des chrétiens ni y laisser appendre des tablettes avec l’inscription chinoise: King-Tien (I), adorez le ciel. En outre, on ne doit permettre d’aucune manière ni pour aucune cause aux fidèles du Christ de pré- sider, de servir ou d’assister aux sacrifices ou obla¬ tions solennelles que les Chinois ont coutume de faire aux deux équinoxes de chaque année, à Confucius el aux ancêtres défunts; ces oblations ou sacrifices elant entachés de superstition. Pareillement ne faul-il point permettre que, dans les bâtiments de Confucius ap- pelés en chinois Miao, les mêmes chrétiens exécutent les cérémonies, rites et oblations qui sefont en I’hon- neur du même Confucius soit chaque mois à la nou- velle lune et à la pleine lune par les mandarins ou piemieis magistrals, soit par les mômes mandarins (!) On se souvient que l’empereur Khanq-Hi avait donné uno ins- ' ip ion semblablo éorite dp sa propre main pour Pégliso do PékiiiK.
  • 286 LEGATION ou gouverneurs et magistrais avant qu’ils prennent ou après qu’ils ont pris possession de leur dignité, soit enfin par les leltrés, qui après avoir été admis aux grades se transportent de suite au temple de Confu¬ cius. De plus, il ne faut point permettre aux chrétiens de faire, dans |ps temples dédiés aux ancêtres, des oblations moins solennelles, ni d’y officier ou servir d’une manière quelconque, ou d’y pratiquer d’aulres rites et cérémqnies. II ne faut pas non plus permettre aux chrétiens d’exécuter, soit avec des gentils, soità part, les obla¬ tions, rites et cérémonies de ce genre qui ont coutume de se faire en 1’honneur des ancêtres, devant leurs tablettes dans des maisons particulières, soit sur leurs sépulcres,ni d’y oflicierou assister. II y a plus, après avoir bien pesé ce qui aétéallégué depart etd’aulre et disculé tout avecsoin, on a trouvé que toules les susdites choses se pratiquent de telle sorte qu’elles ne peuveut ótro séparées de Ia superstition; par con- séquent on ne peut pas les permettre aux chrétiens , môme lorsqu’ils les feraient précéder d’une protes¬ tation publique ou secrète qu’ils pratiquent ces choses envers les ancêtres non par un culte religieux, mais par un culte purement civil et politique et qu’ils ne leur demanded ni n’espèrent d’euxquoique ce soit. II ne faut pourtant pas conclure que par ces choses est défendue cette présence ou assistance purement matérielle qu’il arrive parfois aux chrétiens de prêter aux gentils pratiquantdesactes superstitieux, pourvu qu’ils ne donnenl à ces actes aucune approbation ni expresse ni lacite, ne prennent part à aucun minis-
  • BD CARDINAL ok toubnow. 287 tère, lorsqu’ils nepeuvent éviter autrementles haines et les inimitiés, et qu’il n’y a pas de péril de subversion. tnfin, on ne doit point permettre aux chrétiens de retenir dans leurs maisons particulières les tablettes des ancêlres défunts, suivant 1’usage du pays, c’est- à-dire avec 1 inscription chinoise que c’est le trône ou le siége de I esprit ou de l’âme d’un tel, lors même que cette inscription neserait qu’abrégée. Quant aux tablettes qui ne portent que le nom du défunt, on peut les tolérer, pourvu qu’en le faisant on evite tout ce qui sent la superstition et qu’il n’y ait pas de scan- dale, c est-à-dire pourvu que les infidèles ne puissent pas s’imaginer que les chrétiens retiennent ces ta¬ blettes dans le même esprit qu’eux: de plus, à còlé de ces tablettes il faut apposer une déclaration qui énonce quelle est la foi des chrélieps touchant les morls et quelle doit être la piété des fils et des petits- fils envers leurs ancêtres. ClémentXI, tout en redressanlles erreurs des niis- sionnaires, s’appliquea justifier leurs intentions et dé- fend deles noramer coupables. « II nefaut pas, dit-il blâraer les missionnaires qui ont cru devoir suivré jusque-là une autre pratique. 11 nedoit pas paraitre étonnant que dans une matière disputée durant tanl d’années, ou le saint-siége a donné auparavant diffé- rentes réponses, selon les différents exposés qu’on Ini avail faits des circonstances des choses, tous les es- pnts ne se soient pas trouvés réunis dans le même sentiment. C’est pourquoi nous chargeons M. le pa- triarche d Antioche et tous autres qui auront le soip de fane exécuter nos décisions de mettre à couvert 1 bonneur et la réputalion des ouvriers évangéliques,
  • 28S LEGATION etd’empêcher qu’onne les fasse passer pour des fau- leurs de la superstition et de ridolàtrie, étanthors de doute qu’après que la cause esl finie ils se soumel- tront avec 1’humilité et l’obéissance convenables aux decisions du saint-siége... » V. La cause était finie en effet, puisque Rome avail parlé. Ce qui n’était pas.fini encore, c’était la miseen pratiqnede ladécision de Rome par lesmissionnaires. Monseigneurde Tournou, qui, pendant son séjour à Pe¬ king , avait pu apprécier les dispositions des esprils, pensa qu’il ne serait pas prudent de publier la consti¬ tution apostolique de Clémenl XI. II voyait les parti¬ sans des rites trop exaltés dans leur opinion pour oser en espérer cette obéissance simple et absolue qu’on nesaurait refuser sans grand scandale à la pa¬ role du vicaire de Jésus-Ghrist. Au lieu de laire acte d’aulorité, il aima mieux user de ménagements, es- sayer de convertir les dissidents el les amener par la douceur et la persuasion àse rapprocher d’eux-memes de la doctrine du saint-siége. Aceleffet, il manda auprès delui monseigneur Maigrot, évêque de Conon, afin de discuter, avec les missionnaires de la Compa- gnie deJésus, les différents points de la question con- troversée. Il fit également venir à Pékingun des plus célebres et des plussavants Jésuiles, leP. de Visdelou , qui ne partageait pas les opinions de ses confreres. Un second motif, nonmoins grave que le premier, conseillait encore au légat apostolique de ne pas pu-
  • DD CARDINAL DE TOURNON. 289 blier Ia constitution de Clément XI. L’imprtidence des missionnaires do la cour lui tenait les mains en qiielque sorte liées. Depuis qu’on avail fail inter- venir 1 empereur dans cette controverse si délicate, depuis que Khang-Hi avait déclaré du haut de son infaillibilité souveraine que les cérémonies chinoises n avaient aucun caractère superstitieux, pouvait-on sans danger les condamner solennellement à Péking même et dans tout 1’empire? n’étail-ce pas s’exposer à loute la colère de 1’empereur que de proclamer une décision contraire à la sienne ? Cependant les missionnaires de Péking, bien qu’ils n’eussent pas entre les mains le texte môme de la constitution de Clément XI, ne pouvaient ignorer entièrement ce qui avait été décidé à Rome. La pru¬ dence du légat apostolique leur causait de 1’embarras, el dans 1 état d’irritation ou se trouvaient les partis ils eussent peut-être préféré moins de ménagement, les uns pour triompher avec plus d’éclat, les autres dans 1’espoir que 1’empereur adopterait leurdéfaile et en ferait une question d’autorité impériale. II n’etait bruit parmi les chrétiens et parmi les missionnaires de Péking que de cefameux document récemmenl ar- rivé de Rome, mais on n’en parlaitqu’a voix basse, à demi-mot, car on paraissait pressentir l’immense agi¬ tation qui allait se faire dans toutes les chrétientés de ' empire. II faut connaitre les Chinois, leur caractère intrigant et cabaleur, leur inclination à propager mys- téneusement des notivelles, à les grossir, à les déna- turer pour se faire une idée de 1’état de la mission de Péking. A voir les néophytes courir en secret les uns chez les autres, se glisser dans les résidences des mis- T. III. )9
  • 290 I.ÉOATIPN sionnpires, on o\U dit les agepts d’une soçiété se¬ crete ourdissant les trames d’ppe conspiration. L’empereur ne tarda pas à avoir connaissance des nouvelles qui circulaient parmi les chrétiens. II sut vaguement que les cérémonies dqnt il s’était fait le défenseur avaienlétécondamnées àRome. Khang-Jli, qui avait un gout passionné pour la polémique, étail doué d’une grande facilité d’élocution, dont il aimait à faire parade. La question qui divisail les mission- naires 1’iatéressait, d’abord parce que c’était une excellente matièro à discussion, ensuite parce que son honueur et son autorité s’y trouvaient engagés. Cette fameuse question des rites, qui avait étéjugée à Rome par le souverain pontife dansune assemble des cardinaux etdes premiers théologiens de l’Eglise catholique, l’empereur Khang-Ili voulut la juger à son tour à Péking en présence de sa cour et des grands dignitaires del’empire. En consequence il reçut mon¬ seigneur de Tournon en audience solennelle le29juin 1706. Le légat apostolique ayant exprimé à l’empe- reurqu’il n’avaitentrepris un si long voyage que pour le remercier au nom du chef des chrétiens des graces dont il comblait les missionnaires et de la protection qu’il accordait à leur sainte religion, ce compliment donna occasion à Khaug-Hi d’entamer la discussion qu’il méditait. — Oui, votre religion est sainte, dit-il, etilseraità souhaiter que vous pussiez la propager dans le monde enlier. Mais vous vous y preqez mab Yous ne tenez pas compte des moaui's et des opipions des divers peoples.... Etant ensuite entré dans de longs détai Is surles cérémonies ehinoises, ilse montra favorable à la pratique do la majorité des Jésuites.
  • DU CARDINAL oe tournon. 291 Les Européens, ajouta-Ul, ne peuvent assez pé- 11 tiei le sens des livros chinois et l’esprit de leurs rénionies; il est done à craindre que le pape, mal instruit par des gens ignorants, ne fasse quelque rè- g ernent qni, étant fondé sur de fausses informations, attirera mfadliblement la ruinedu chrislianisme dans raon empire... pour prévenir cet inconvénient je veux cevoir les informations qui seront envoyées en Eu- ' ope, alin de les rectifier et d’en corriger les erreurs. Ln tel discours ne pouvait que causer un sérieux embarras au légat apostolique; car il n’dtait pas fa¬ cile de lutter de front avec I’omnipotence impériale , qui d’un mot pouvait tranchar cette controverse en expulsant tous les missionnaires, soit jésuites soil domimcains, et en proscrivant le christianisme dans tout empire. Le patriarche d’Antioche dut louvoyer avec precaution pour ne pas se heurter contre ce terrible écueil. 11 essayade faire comprendre ã Khang- Ui la distinction qu’on devait faire entre la question de fait et la question de droit. La première ne de- mandait qu’une exposition simple et sincère des cé- rémonies telles qu’elles étaient pratiquées. Lasecondo devait étrejugée par des docteurs chrétiens, etnonpar des letlres, puisqu’il fallait apprécier ces cérémonies au seul point de vue de la foi chrólienne. Du roste les docteurs chinois eux-mémes étaient loin d’étrê aucêíres6' P0UP jUStifi6r 16 CUlt6 de C°nfucius el des Ce fut alors quele légat apostolique parla à l’em- pereur de monseigneur Maigrot comme d’un ho.nme les vers ans les lettres chinoises et dont la science otaittres-capable de jeterun grand joursur la question. 19.
  • LEGATION ■292 Kiiang-Hi ayantalors fait enjoindre à Pévêque de Co- non de préciser par écrit ce qu’il trouvait de conlraire à la foi chrétienne dans la doctrine de Confucius, le prélat le fit aussilòt eu citant à l’appui de son opinion cinquante textes extraitsdes livres sacrés de la Chine, mais en protestant en inême temps qu’il n’entendait en aucune manière reconnaitre Pempereur pour juge d une question dont la décision appartenait unique- ment au saint-siége. Le patriarche d’Antioche ap- prouva cette protestation et défendit même aux mis- sionnaires des différentes congrégations de porter cette affaire devant le prince, comme quelques-uns voulaient le faire par suite de la requêle qui avail été adressée à Pempereur en 1700. L’écrit de monseigneur Maigrot produisit à la cour line grande sensation el indisposa vivemont contre Ini Pempereur, dontil attaquait le sentiment. II résullait, en effet, des nombreux textes cités qu’on devait considérer comme idolâtriques les pratiques indi- quées comme pureraent civiles par Khang-Hi Iui- inôme, dans sa déclaration écrite en 1700 pour le souverain Pontife. II était assez difficile de combattre Pargumentation de Pévêquede Conon, à moins desou- tenir qu’il n’avait pas saisi le véritable sens des livres chinois. Ce fut le parti qu’on suivit à son égard, et cette accusation d’ignorance ne manqua pas d’acqudrir un certain poids par un événement de peu d’importauce au fond, mais qu’on exploita avec une habileté pleine de malice. L’empereur Khang-Ui, après avoir lu le mémoire de monseigneur Maigrot, le fit appeler à la cour et discuta longuement avec lui. Voulant en suite éprouver sa
  • Dl CUIIJIN.IL DE TOUKNON. 293 science, il lui proposade lirequatre caracteres cents au- dessusdu trònedela salled’audience. Leprélat, disent ses adversaires, ne put en lire que deux et n’en sul expliquer aucun. D’oii Ton concluait, en raisonnant d après les notions que nous avons sur les langues de I Europe, qu’il ne connaissait pas les premiers élé- ments d’une science dans laquelle cependant ses amis le disaient très-versé. Cette aventure devait pro- duire, il faut en convenir, un effet assez singulier en Europe. Mais les Jésuites de Péking, qui savaient à quoi s’en tenir sur la bizarre structure de la langue chinoise, eussent fait preuve de plus de droiture en n’attachant aucune importance à cet incident. Nous sommes convaincu que Khang-Hi, qui était le premier lettré de 1’empire, ne fut nullement surpris de trouver I évéque de Conou en défaut sur quelques caraclères. II n est pas de membre de la fameuse académie des Han-Lin qui ne soit obligé souvent d’avoir recours à son dictionnaire, surtout lorsqu’il veut lire un écril appartenant à un ordre d’idées qui ne lui est pas fa- milier. Nous avons vu nous-raôme de très-habiles docteurs chinois arrélés presque à chaque page à la lecture du catéchisme. L’évêque do Conon pouvail étre un excel¬ lent sinologue, quoiqu’il lui Mtimpossible d’expliquer une inscription concernanl le trònedu Fils du Ciei. Il nous semble done qu’en cette circonstance les adver¬ saires de monseigneur Maigrot n’ont pas eu toute la bonne foi désirable et qu’ils auraient pu se dispenser de lancei contre lui une accusation d’ignorance qui trame encore dans toutes les hisloires. L empereur Khang-Hi fut assurément moinsétonné
  • 294 LEGATION de la prétendue ignorance de monseigneur Maigrot que de son énergie à combattre les rites et à protes¬ ter qu’il ne reconnaissait que le Saint-Siége pour juge do cette question. La fermeté de langage, 1’indépen- dance apostolique du courageux évôque blessèrent la fierté du monarque chinois, qui eul la faiblesse de s’emporter et de laisser échapper des menaces. Mais 1’évêque de Conon ne voulut jamais reconnailre, comme 1’exigeait Khang-Hi, que les cérémonies chi- uoises n’avaient rien de contraire à la foi chrétienne. II avait là-dessus uno proloude conviction, qui ne lui permettait pas de transiger avec sa conscience et qui lui donnail le courage de résister à la volonté im- périale, sans se laisser ébranler par la crainte des rigueurs qu’il allait s’attirer. o VI. L’attitude du patriarche d’Antioche et de 1’évéque de Conon avait tellement exaspéré 1’empereur que tout le monde redoutait les effets de sa colère. Après avoir grondé sourdement pendant quelques jours , I’orage éclata le 3 aoòt par la publication de deux décretsimpériaux. Dans le premier, adressé à monsei¬ gneur Maigrot, Khang-Hi téraoignait au prélat tout son mécontentemenl et lui ordonnaitde se retirer dans la maison des Jésuites à Peking. Le second décret, adressc au patriarche d Anlioche, lui intimait 1’ordre de songer à son départ prochain pour 1’Europe. L’évêque de Conon venait de se constituer prison-
  • DC CARDINAL DE TOCRNON. 295 nier dans la résidence des Jésuitès, conformémeht aux ordres de I’empereilt', lorsqu’on vint I’y arréter avec quelques dcclésiastiques de la suite dil patriarche d’Antioche. Us furent chargés de chalnes et conduits par-devant le tribunal du prince héréditaire, oil ils eu- rent à subir d’humiliants interrogatoifes et les plus mauvais traitements. Peu s’en fallut qué le píélat ne I At condamrté à mort. Sur le rapport du prince héré¬ ditaire, I’empereur rendit le Iendemain un noUveau décret qui condamnait au bannissement monseigneur Maigrot. Deux chrétiens et utt caléchiste furent de môme, à cette occasion, battus de verges et exilés dans la Mantchourie. Lorsque monseigneur de Conon etit été banni de la Chine, il reçut du légat une leltre d’approbation de sa conduite et d’encouragement pour le soutenir dans 1’épreuve qu’il avait ainsi à supporter. Obligé ensuite de sortir do l’empire, il ne put même pas entrer à Macao, et se réfugia sur un bàtiment anglais sans avoir eu le tetnps de faire aucun préparatif pour son départ. Ayanl abordé en Irlande, il écrivit au pape, en 1708, pour lui annoncer son retour. II comptait se retirer au séminaire des Missions Étrangères à Paris; mais il y Séjourna peu, et se rendit à Rome, oú Clé- ment XI I’appela pour apprendre do ltii tout ce qui s’était passé à la Chine. II arriva dans cette capitale en 1709, et y fut reçu de la manière la plus hono¬ rable. Il reíidit compteau pape de 1’étatdes choses, et des copies de sa relation furent déposées dàns la biblio- thèque Casanata. Il continua de résider à Romo, ou it jouissait d’une pension que Glément XI lui avait
  • 298 LEGATION accordée et que Innocent XIII augmenta depuis. Be¬ noit XIII lui témoigna égalemenl beaucoup d’estiine et de bienveillance. II mourut dans cette ville en 1730, et fut enterre sans pompe, comme il 1’avait de- mandé, dans 1’église française de la Trinità del Monte, oil Ton plaça une inscription en son honneur. Picot, dans son article inséré dans la Biographic uni- verselle sur la vie de ce prélat, le venge,non-seule- ment du reproche d’ignorance qu’on lui a fait jus- qu’alors, mais encore il rnontre combien faussemeut on I’avait accusé de jansénisme. Pour le prouver, nous citerons ici le passage oil cet auteur touche cette dé- licate question. « Ce prélat, dit-il, menait à Rome la vie la plus édifiante; simple dans sadépense, charita¬ ble envers les pauvres, il était entièrement livré aux exercices de piété. On lit dans quelques dictionnaircs historiques qu’il intrigua dans l’affaire du jansénisme. Cette accusation ne parait reposer sur aucun fonde- ment solide. Maigrol se montra toujours soumis aux décisions du saint-siége; et plusieurs des lettres qu’il écrivit de la Chine prouvent son éloignement pour tout esprit de secte et de nouveauló. II futopposé aux Jésuiles de la Chine dans un point oil il était persuadé qu’ils avaient tort; mais il s’expliquait sur eux avec réserve et modération (1). » be bannissement de monseigneur Maigrot et l’in- carcération de plusieurs missionnaires ne futpas le plus grand mal causé par cette subite persécution. Dans son nouvel édit l’empereur avait pris une mesure qui devait arrôter 1’essor de la propagation do la foi et (1) Biographic unitersellc, p. 7.36.
  • Dl CARDINAL DE TOUR NON. 297 compromettre 1’avenir des missions. II avail or- donné que lous les prédicateurs de 1’Évangile actuel- lement en Chine el ceux qui y viendraienl dans la suite seraient obligés de se pourvoir avant tout de lettres d’autorisation desapart; et ces letlres patentes ne devaient leur être accordées qu’après qu’ils au- raient approuvé les honneurs rendus à Confucius et promis de ne plus retourner en Europe. Cette me¬ sure, comine on levoit, déchirait Pédit de liberté re- ligieuse accordé précédemment par l’empereur et ne tendait à rien moins qu’a priver la Chine de pasleurs. Plusieurs missionnaires se virent en effet bannis de I’empire; les autres ne parvinrent à rester dans le pays qu’en se dérobant aux recherches et aux pour- suites des mandarins. Les Jésuites furent presque les seuls qui prirent des lettres patentes impériales (1). Cette nouvelle et triste position f'aite aux missionnaires découlait en grande parlie, il faul en convenir, de (’imprudence qu’ils avaient commise lorsqu’ils s’a- dressèrent à l’empereur pour le rendre en quelque sorte juge de la controverse (2). De cette restriction humiliante à une défense positive de pénélrer ou de séjourner désormais dans I’empire il n’y avait qu’un pas, et nous verrons plus tard que cepas futfait aus- sitòt après la mort de Kbang-Hi. Le patriarche d’Antioche, dès qu’il out reçu les or- dres de I’empereur, lit ses préparatifs de départ et se tint en mesure de quitter cette Chine oh il avail eu ladouleurde voir les missionnaires en proie aux plus lunestes dissensions, sans pouvoir ramener parmi (0 Picot, Mcmoires pour servir à Vhisloirc
  • 298 LEGATION eux la bonne hurmonie. Cofnmd it avait encore à Pé- king quelques affaires qu’il croyait de son devoir de terminer, il neput se metlre en route que le 28aoôt, et sa négligence involontaire à exécuter l’ordre de I’empereur acheva d’indisposer ce prince. Le legal apostolique s’éloigna de Péking le coeur oppressé d’angoisses; car il prévoyâit les maux qui allaient fondre sur célte pativre mission par suite du dernier décrct impérial. Son voyage fut triste et pé- nible; et dès son arrivée à Nanking il put voir que ses prévisions coinmençaient déjà à se réaliser. Quel¬ ques misáionnaires avaient obtenu de la cour les lettres patentes après s’étre engagés à ne rien enseigner qui fid contraire au culte de Confucius et des ancê- tres et avoir fait serment de ne retourner jamais en Europe. Ceux qui refusèrent de prendre celte patente impériale furenten butte aux plus mauvais traitements; ils furent saisis et trainés, chargés de chames, à Canton et à Macao. Une telle anarchie parmi les prédicateurs de I’É- vangile désolait le coeur du patriarche d’Antioche; mais la fermeté avec laquelle il s’était présenté à 1’empereur et avait parlé contre ridolâtrie dans une cour idolâtre ne se démentit pas. Considérant la né- cessité oil se trouvaient les missionnairefe d’avoir au plus tôt une règle de conduite dans une cir- constance ou ils devaient faire profession de leurs príncipes devant les tribunaúx, il se détermina à pu- blier son célèbre mandement. Ne croyant pas pru¬ dent, après tout ce qui s’était passé à Péking, de rendre publique la constitution de Clément XI, il aima mieux assumer sur sa tètè toule la colère de 1’empe-
  • DU CARDINAL DE TOURNON. 299 reur que de l’indisposer contre lesaint-siége. II con- voqua done tous les missionnaires qui se trouvaient dans la ville de Nanking ; et, après un discours pathé- lique qui leur représentait 1’état de la religion en Uiine , il leur fit donner lecture de son martdement. II prohibait énergiquement les cérémonies crimi* nelles par lesquelles les Chinois prétendaient honorer Confucius et leurs ancôtres défunts. Ensuite il fit lui- même, selon le devoir de sa charge , tous les règle- ments qu’il jugea nécessaires pour venger la sain- teté de la religion chrétienne, conserver la pureté do son culte sans aucun mélange de superstition et pour- voirau salut tant desnouveaux chrétiensquede leurs conducteurs. « Ce mandement, dit 1’évêque d’Hésebon (1), fut loin de terminer les différents; et il faut avouer que les missionnaires se trouvaient dans la plus fausse po¬ sition par rapport à la conduite à tenir dans cette cir- constance. D’une part, monseigneur de Tournon, no voulanl pas, en publiant le décrel de Clement XI, meltre le souverain Pontife directement en état d’hos- lilité avec I’empereur, avait publié en son nom les regies prescrites dans le décret lui-méme. D’un autre còté, il était évident qu’en adoptant cette décision il lallait s’ex poser à une persecution toujours très-nui- sible au bien actuel d’une église naissante. Dans cette perplexité, les missionnaires quicroyaient pouvoir to- lérer les cérémonies eurent recours au seul moyen dont ils pussent user pour rassures leur conscience; ils en appelèrent du mandement du légatau jugementdu (1) Luquet, Lettres u monseigneur Vèvèque de Lungres, p. 106.
  • 300 LEGATION souverain Pontile. Le 25 septembre suivanl cel ap- pel fut rejelé par Clément XI, qai déclara le mantle- men l conforme à son décret de 1704 et aussi obliga- loire que le décret lui-môme. Et, afin d’en assurer 1’exécution, le 11 oetobre suivant, il le fit siguitíer par 1 assesseur du saint-office aux généraux des ordres de Saint-Dominiquo , Sainl-Augustin, Saint- François et de la Gompagnie de Jésus. » Le P. Tamburini, général de la compagnie, donna en cette circonstance des témoignages de soumission tels qu’on pouvait le désirer. A cette époque il y avail à Rome une assemblée générale oii se trouvaient réu- nis les députés de toutes les provinces de 1’ordre. Au- silòt qu’on eut connaissance du décret deClément XI, 1’assemblée demanda d’une voix unanime d’aller an nom de la compagnie tout entière déclarer, par uu actesolennel, sonobéissance inviolable an saint-siége. En conséquence, le général, accompagnédo ses assis¬ tants et des députés de toutes les provinces, alia se jeter aux pieds du vicaire de Jésus-Christ, et lui fit une protestation d’obéissance si belle et si louchante que Clémenl XI, dit-on , ne put retenir ses larmes. Le P. Tamburini termina ainsi : « Si cependant il se trouvait à l’avenir quelqu’un parmi nous, en quelquc endroit du monde que ce fiU, ce qu’à Dieu ne plaise, qui eúl d’autres sentiments ou qui tint un autre lan- gage, car la prudence des homines ne peut arréler ni prévenir ni empécher de semblables événemenls dans une si grande, multitude do sujets, le général déclare, assure et proteste, au nom de la compagnie, qu’elle le repousse dèsà present, qu’il est digne de châlimenl el ne peut êlre reconnu pour véritable
  • nr CARDINAL 1»K TOCRNON. 301 °* legitime enfant de la Compagnie de Jésns... » Après avoir cilé cetto mémorable déclaration, l’a- pologiste tnoderne de laCompagnie de Jésus ajoute la i'é flex ion suivante : « Rien n’était plus explicite que " ces paroles. Les raissionnaires auraient dú les " adopter comme regie deconduite; ils cherchèrent « a éluder par des subtilités la décision ponlifi- « cale (1). » I)e son côté, le pape Clement XI s’exprime d’une manière encore plus sévère. II avait déclaré expres- sément que la cause élait finie; que les décisions apostoliques ayant été confirmées, ainsique lemande- ment du cardinal de Tournon , il n’y avait plus qu’à les observer humblement. II apprit done avec la plus profonde douleur que beaucoup de missionnaires en eludaient 1 observation sous différents prétextes. Pour < ouper court à tous ces subterfuges et tergiversations, plusdignesd’astucieuxsectairesquedevrais apôtres(2), Glément XI ordonna, de la nianière la plus stride , à tons les archevêques, évêques, vicaires apostoliques, missionnaires et ecclésiastiques quelconques, môme de la Gompagnie de Jésus, sous peine de suspense, d interdit et d’excommunication réservée au saint- siége, la fidèle observation du mandemenl aposto- lique sur les córémonies chinoises. Tous les mission¬ naires devaient faire , chacun individuellement, le serment qui suit, lequel serait envoyé à Rome par leur supérieur. — « Moiuntei, missionnaire envoyé « ou destiné à la Chine, ou à tel royaumeou telle pro- « vince, par le siége apostolique, ou par un supé- (i) Crótineau-Joly, t.V, p. 52ot53. '*) Rohrbacher, Hittoirf unitertelU.deVÊglittraihnliqut, t.XI,p. «•'><•
  • 302 legation « rieur, suivant les facultés que le siége apostolique « leur a concédées, j’obeirai pleinement et fidèle- « raent au précepte et manderaent apostolique sur « lcs rites et les cérémonies chinoises , contenus dans « la Constitution de notre très-saint Père le pape •( Clément XI sur cet objet, dans laquelle la formule « de ce serment est prescrite; et le mandement qui « m est parfaitement connu par la lecture entière que « j ai faite de ladite constitution, je 1’observerai exac- « lement, absolumenl et inviolablemenl, et je l’ac- « complirai sans aucune tergiversation. Si, au con- « traire (de quoi Dieu mo préserve), j’y contreviens « d’une maniòre quelconque, autant de fois que cela « m’arriverait, autant de fois je me reconnais et me « déclaresoumis aux peines imposéespar ladite cons- « titution. Ainsi, en louchant les saints Évangiles, je « promets, je voue et je jure. Qu’ainsi Dieu me soil en « aide et ces saints Évangiles de Dieu. Moi un tel, « j’ai signé de ma propre main (1)... >» VII. Dès que l’empereur Khang-IIi out connaissance du mandement publié à Nanking par monseigneur de lournon, il fut tel lement irrité contre le patriarclie qu il le fit iramédiatement arrèter el conduire à Macao avec ordre aux Portugais de I'y retenir prisonnier. (I) Co serment est encore obligatoire pour tous los missionnaires à leur avrivée en Chine; nous l’avons prononcó nous-memo a Macao en 1839.
  • DD CARWífAI. PB TODRNOX. 303 Leux-ci lui fireni essuyer toute sorte de mauvais traitements; et il est douloureux de dire que, dans cette ville chrétienne, le représentant du saint-siége fut rassasié d’opprobres. Tous ceux qui eurent le cou¬ rage de lui obéir et de parler comme lui pour les intérôts du cbristianisrae devinrenl les compagnons e son exil et de ses chaines. Rien cependant ne put abattre la conslance du patriarche ni aíTaiblir celle t es Dominicains associes à ses épreuves. landis que, renfermé dans une obscure prison, le patriarche d’Antioche se réjouissait d’avoir été trouvé digne de souffrir pour la défense du culte chrétien, le saint-siége, moins pour récompenser son zèle quê pour accréditer de plusen plus son minislère parmi les nations étrangères, Péleva au cardinalal. La nouvelle qui enfutapportée à Macao le 17 aoút 1709 acheva de perdre ce prélat. On enferma dans la foríeresse de la vdle six religieux dominicains cliargés de la lui an- noncer de la part du pontife; et lui-môme , resserré plus étroitement que jamais, fui réduil pour toute nourriture à ce qu’une femme âgée trouva moyen de lui fournir secrètement, et à boire de 1’eau de la mer qui entrait dans le puits de sa maison. L’éminente dignité du légat n’ayant servi qu’à res- serrerses hens, les Dominicains eurent aussià soutenir un surcroit d’épreuves. Nous trouvons un témoignage de leur fidélité el de leur courage dans les actes d’un chapitre provincial tenu à Manille en 1710. Le pro¬ vincial des Philippines s’exprimait ainsi : « Nous fai- sons savom que le R. P. notre prédécesseur a reçu, depuis peude mois, des lettres non-seulement de ie iaieux missionnaires dans le vaste empire do
  • 301 LEGATION la Chine, mais aussi
  • UC CARDINAL DK TOURNON. 305 dentes lettres, vous n’avez pu recevoir des Indes au- cune répouse sur cette affaire, el que nous ne dou- tions nullement que votre vice-roi de Goa nexécute promptement vosordres, néanmoins la violence de la douleur extrôme que nous causent loutes les nou- velles qui nous vienuent de ce pays nous oblige à représenter aux yeux de Votre Majesté 1’excès des anciennes et des récentes injures que vos officiers ont faites, avec autant de témérité que d’impiété, à la dignité de notre légat apostolique , et qu’ils con¬ diment encore de lui fairo depuis qu’ils ont appris sa promotion au cardinalat. Les dernières lettres qu’on nous a apportées d’Orientnous apprennent que, dans le mois de décembre 1708 et dans celui de sep- lembre 1709, on a publié à Macao un édit du vice- roi deGoa pour défendre, sous les peines les plus ri- goureuses, à tous les íldèles de rendre aucun respect ni aucune obéissance au légat apostolique. D’après cet édit si injurieux à votre autorité royale, tout ec- clésiastique ou laique qui oserait obéir au ministre du saint-siége devait ôtre aussitôt transporte dans les prisons de Goa. Après celte publication, quatre reli- gieux de l’ordre des Frères prêcheurs, dont trois étaient prétres, continuant à préférer leur devoir à une telle défense, ont été enlevés, tandis qu’ils priaient dans 1’église, ou le saint sacrement était exposé à 1’ado- ration des fidèles, et on les a emmenés dans les pri¬ sons. L’un d’eux, qui se trouvait revôtu de ses or- nements sacerdotaux, a été conduit en cet étal à la citadelle, en présence de tout un peuple scandalisé, les gentils eux-mêmes frémissanl d’horreur à la vue de ce sacrilége attentat, e(c. » t. m. 20
  • 300 LEGATION Pendant quo le pontile romain portait ces plaintes auroi do Portugal, il ignoraitque, dèsle8juin 1710, le cardinal de Tournon élait mort dans sa prison, à Macao, d’un accident soudain, qui avait, dit-on, les apparences d’une apoplexie. En apprenant cet évé- nement, le vicaire de Jésus-Christ s’expliqua en pré- sence de tout lo sacré collége ; et, dans le consistoire secret de 1711, il fit en ces termes 1’éloge du légat : « Vénérables Frères, nous avons souvent déploré, dans ce même lieu, les maux publics; el aujourd’hui nous somines oblige de verser des larmes en raison d’uno perte qui nous est particulière, à vous et à nous, quoique,, d’ailleurs, elle puisse être considérée comine une perte publique et une calamité pour FÉ- glise universelle. Yous comprenez déjà que c’est de 1’afiligeante nouvelle de la mort du cardinal Charles- Tboinas de Tournon que uous voulons parler. « Nousavons perdu, vénérables Frères, nous avons perdu un très-grandzélateur de la religion chrétienue, un intrépide défenseur de 1’autorité pontificale, un puissant appui de la discipline ecclésiastique , uno grande lumière de votre ordre et son ornement. Nous avons perdu notre fils et votre frcre, épuisó par les longs travaux qu’il a entrepris pour Jésus-Christ. Les peines infinies, les opprobres et les affronts qu’il a soufferts avec une patience et un courage invincibles Font éprouvé, comme le feu éprouve For dans le ereuset. Tout cela cependant, si nous le considérons avec les lumières de la foi, bien loin de mettre le cotobleà notre douleur, doit, au contraire, en adoucir I’amerlume et nous consoler chrétiennement; car Fapôtre nous avertit qu’il ne nous est pas permis de
  • »U CARDINAL DE TOURNON. 307 nous atlrister touchant ceux qui dormant, corame °nl les homines qui n’ont point d’espérance. K justes motifs n’avons-nous pas de croiro que la mort du très-pieux cardinal a été précieuse devant le Seigneur? Souvenons-nous quelle a été 1 ardeur de son zèle pour la propagation de la foi et avec quelle prompte obéissance, dès que le Seigneur la appelé par nous au ministère apostolique, il a quitté Iacour, la ville, ses proches, ses amis et tout ce que la nature nous rend le plus cher, pour alter s’exposer aux périls et aux incommodités d’un très- longet très-pénible voyage. Laméme charitédeJésus- Chnst, qui le pressait et qui l’a toujours soulenu dans les parages sireculés qu’il luiafallu parcourir sur terro el sur raer, lui a fait préférer son devoir à sa propre conservation : elle l’a mis au-dessus des terreurs el de la cramte humaine. II a annoncó aux princes et aux rois la loiduSeigneur, et il n’apasótéconfondu. I lain dune sainte joie au milieu des tribulations, il a donné à toute 1’Église un spectacle infiniment agréable à Dieu et à ses anges. N’oublions pas cette iermeté d’ame et ce généreux mépris des grandeurs hamaines dont nous avons pour garanls ses actions et ses lettres. « Lorsque, pour reconnaltre ses importants ser¬ vices nous 1’eúmes élevé au cardinalat, il nous écri- vi qu il n acceptait cette éminente dignité quecomme un averbssement et une nouvelle obligation de com- ial re jusqu’a l’effusion de son sang pour Jésus- írist et poui son Église ; ajoutant qu’il renonçerait volontiers a,l’honneur do la pourpre plutôt quo d abandonner les missions de la Chine pour, retourner 20.
  • I.KGATION 308 eu Europe. Mais qui pourrait ne point admirer la raie piété que ce cardinal a fait paraltre dans son testa¬ ment? II sufíit de savoir qu’il a donné son argent au\ pauvres sa seule croix à ses parents et tous ses biens pour I’entretien des ministres chargés de tra- vailler à la propagation do la foi parmi les infidèles. Par ce seul trait il a montré qnels doivent être les testaments de ceuxqui, consacrés au service de 1’E- glise, out vécu de l’autel. « Enfin, ce qui nous remplit de 1’espérance que l)ieu aura agréé son sacriGce, c’est cetle Constance si digne de la verlu sacerdotale el du zèle apostolique qui a éclaté dans toute la conduile et dans toutes les epreuves du saint cardinal. La faim, la soif, la prison, une cruellepersécntion , les plus mauvais traitements n’onl pu l’engager à abandonner Poeuvre de Dieu. Toujours lui-même jusqu’au dernier soupir, il a agi avec force et soufferl avec patience. II a bien com¬ baliu, il a achevé sa course, ilagardé la foi. Ne de- vons-nous pas espérer que le juste Juge lui aura donné la couronne qui lui était réservée? Oui, sans doute, il faut le penserainsi. « Mais, parce que la fragilité humaine ne permel pas que la vie la plus pure soil sans quelque mélange d’imperfeclion , la charité chrétienne nous oblige d’offrir des prières etdessacrificespour 1’âme du car¬ dinal défunt. Nous l’avons déjà fait en notre particu- lier; et, aiin d’honorer la méraoire d une vertu extraor¬ dinaire, nousferonsencore célébrer publiquemenl des obsèques solennelles dans notre chapelle pontifi- cale au jour que nous vous marquerons. Nous avons cependant la confianee que le cardinal de Tournon ,
  • 1)1 CARDINAL DE TOURNON. 309 qui a si tendrement aimé la mission de la Chine pen¬ dant sa vie, la favorisera dans le Ciei, et qu’il obtien- dia de la miséricorde du Seigneur que 1’ivraie semée dans ce champ par l’liomme ennemi en soit enfin ar- uicliée, et que la moisson devienne tous les jours plus abondante, pour la gloire de Dieu et 1’exallation de la foi catholique. » II est triste et douloureux d’avoir à citer à còté de ce touchant éloge sorti de la bouche du vicaire de Jésus-Christ les paroles peuconvenables d’uii écrivain de la Compagnie de Jésus. Void avec quelle légèretó s’exprime le P. d’Avrigny sur 1’illustre victime des dissensions des missionnaires : « Comme on ne peut « pas dire que la mémoire de M. de Tournon soit pré- « cieuse à la Chine, aussi il faut convenir qu’on n’a « lien oublié pour la rendre respectable en Europe. « Lesaint-père en fit un magnifique éloge le 14 oc- « tobre 1711 en présence de tous les cardinaux, et « un Italien prononça son oraison funèbre, qui a paru « traduite en français, enrichie d’un grand nombre de « notes. L’orateur y dit des choses admirables du « zèle, de la candour, de la charité etde la douceur « de son liéros. II en fait unhomme parfait, un saint « à canoniser. Puisse le Seigneur en avoir jugé de « môme, lui auquel seul il appartienl de sonder les « coeurs (1). » Nous avons visité à Macao, sur les bords de la rner, la maison ou fui emprisonné le cardinal de Tournon et ou il rendit le dernier soupir. La colonie portugaise a conservé jusqu à ce jour le souvenir des persócu- (i) Le P. d’Avrigny, Mémoires, t. IV, p. 287.
  • 310 LEGATION lions atroces dont on poursuivit avec acharnemenl el sans pitió ce prince do l’Eglise. Ses longues souf- frances et sa mort subite excilèrent les plus malignes rumours en Europe comme en Asie. L’esprit de parli s’en empara, et on allajusqu’a accuser les Jésuiles d’avoir fait empoisppner le cardinal (J). Yoici ce qu’on lit dans leur moderne historien, qui no néglige aucun moyen defaire leur apologie (2) j « Le cardinal s’était plaint, àdifférentes reprises, des obstacles que les Jé¬ suiles lui suscitaient. II se disait leur antagoniste; on connaissait le créditdont les missionnaires jouissaient auprès de l’empercur : il n’en fallut pas tant pour les faire accuser des indignes trailements auxquels les Portugais le soumirent. Aux yeux des jansénistes, Tournon fut un martyr qui trouvades bourreaux dans la Compagnie de Jésus. « Avec quelle fureur, dit le « janséniste Coudrette, la société n’a-t-elle pas per- « sécutédansIeslndesorientalesmonseigneurMaigrol, <( évéque do Conon!... Le legal du saint-siége, le car¬ et dinal de Tournon n’a pas .été épargné, et Ton sail « à quels excès les Jésuiles so sont portés à 1’égard « do ce saint cardinal, dont ils ont été propremenl les « meurtriers. » A des accusations si graves Tliislorien apologiste ré- pond (3): « Aucune preuve directe ou indirecle no cor¬ robore ces imputations; il n’v a pas môme de traces qui (!)•— " A sa mort parut uno estampo satirique ou l’on représentait “ un Jésuite qui, auprès du cardinal mourant, s'eiinparait de la barrette « avec cette inscription : « Lii dépouille de droit appartient au bourreau. » (Diclionnaire historique par Chaudon ct Dclandinc, t. XII, p. 122.) (2) Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, t. V, p. 49. (3) Cretineau-Joly,ibid., p. 50.
  • DU CARDINAL DE TOURNON. 311 raettenl sur la voied’un conseildonné à Khang-Hiou ^ 11 n encouragement donné aux vengeances portu- I?aises- ^es Jésuites restèrent neutres en cette circons- 'ance; leur neutralité, qui serait un habile calcul selon la politique huraaine, est une faute aux yeux i e 1 histoire et do la religion. Le cardinal légat se po- sait en adversaire de leurs opinions ; raais ils dovaient respecter son rang et ses vertus. Le uieilleur moyen de faire comprendre ce respect, c’etait d’user de leur credit pour proteger sa liborté. Ils n’oseront pas se porter inédiateurs entre lo monarque et le légat; cette indifference out pour ehx des résultats que la calom- nie envenima. » Ainsi parlo l’historicn de la Compa- gnie de Jésus. 1 Apres avoir cité le passage que nous venons de reproduce, Rohrbacher fait la inflexion suivante : “ nous S0lt permis d’ajoutor un mot. Quand nous « avons oxaminé avec plus de loisir et detention « toute cette controverso, nous ne saurions dire la « peine que nous avons ressenlie de voir qu’il ri’v a * pas do meilleures raisons pour excuser des reli-deux “ quo nous aimons du fond de notre àme; d’autant “ plus que, par suite de cette affection trop partiale “ nous avons été réellement injusle envers le cardinal “ ie,T0Urin0n et révécIue Maigrot dans la première « edition de cette histoire : nous en avons un profond « regret (1);» 1 (l) Rohrbacher, liisioirt universelle dc p. 6»0. I'Eglise catlwlique, t. XI,
  • CHAPITRE VII I. Le P. de Visdelou. — Bulle de Clément XI. — Nouvelle légation apostolique en Chine. — Monseigneur de Mezzabarba à Lisbonne. — II. Brillante réception du légat apostolique à Macao. — Le vice- provincial des Jésuites. — Un typhon à Macao. — Fête donnée a monseigneur de Mezzabarba dans 1’ile Verte. — Déclaration du P. Lauréati, visiteur des Jésuites. — Rapports du légat avec lesman- darins de Canton. — III. Départ de la légation pour la capitale. — Réception d’une ambassade russe à Peking. — Arrivée de mon- seigneur de Mezzabarba aux environs de la capitale. — Premieres difficultés avec les envoyés de 1’empereur. — IV. Entrevue du légat avec 1’empereur. — Dissertations impériales. — V. Notification de la bulle de Clément XI à Kbang-Ili. — Jugement de 1’empereur sur cette décision pontificale. — VI. Dernière audience impérialo accordée à Mezzabarba.—Loquacitéet railleries de Khang-Hi. —Retourdu légat apostolique á Macao, puis á Rome. — Disputes en Europe au sujei de la légation de Mezzabarba. — VII. Benoit XIV termine enfin la question des rites chinois. 1. Au milieu des événements dont nous venons de tracer le tableau, on avait vu les Jésuites loujours partagés sur la question des rites chinois entre les deux écoles des PP. Ricci et Longobardi. Celui en qui cette dernière se personnifia leplus fidèlemenlfut le P. tie Visdelou, qui avait été onvoyédans le Celeste Empire par Louis XIV avec les PP. Gerbillon, deFon-
  • LEGATION DE MONSEIGNEUR 1*E MEZZABARBA. 313 taney, Le Comte et Bouvet, pour y fonder la mission française. Livré à l’étudede la langue et de 1 écriture chinoises , il étonua tellement les indigenes par ses rapides progrès qu’un des tils de Khang-Hi ne put s’empècher d’exprimer son admiration dans un éloge qu’il envoya au missionnaire, écrit, selon 1’usage du pays, sur une piece de soie. Visdelou ne tarda pas à appliquer les connaissances qu’il venait d’acquérir à des objets d’une haute uti¬ lity scientifique etlittéraire. Prenant pour modèleceux do ses prédécesseurs qui avaient recherché de préfé- rence les notions historiques consignées dans les li¬ vres de la Chine, il s’occupa de faire connaltre les renseignements qu’on y trouvesur les nations qui ont occupé les régions centrales et septentrionales de l’A- sie. La véritable source des documents qui pouvaient servir à reconslituer l’histoire de tant de peuples était encore inconnue; il eul le bonheur de la découvrir et d’y puiser le premier: de là son Histoire de la Tar- larie. On lui doit jaussi une interprétation de la fa- meuse inscription de Si-Ngan-Fou, qui constate 1’in- troduction du christianisme à la Chine pendant le septième siècle. Visdelou embrassa le parti des missionnaires qui étaient opposés aux cérémonies chinoises. La profon- deur et la solidité de ses études spéciales donnaient un grand poids à son opinion dans une conlroverse oil il s’agissait au fond de 1’interprétation do certains textes et de Pappréciation de certains usages au su- jet desquels il eút été bon de s’en rapporter aux homines consommés dans la connaissance des tradi¬ tions et des monuments anciens. II se rendit fort utile
  • 314 LEGATION au cardinal deTournon, et fut enveloppé dans sa dis- grâce. Clement XI le nomma vicaire aposlolique, chargé de l’administration de plusieurs provinces d© la Chine, et un mois après évéque de Claudiopolis. II so vit contester même la Iégitimité du titre que Je legal lui avait conféré, etil reçut la consécration épis- copaledes mains du cardinal deTournon, dans la prison memc de Macao el pendant la nuit, comme autrefois les premiers liommes apostoliques dans les catacombes de Rome pai'enne. La cérémonie ayanl eu lieu secrè- lement, on répanditle bruit qu’il iTavaitpasétésacré. force do quitter la Chine, oil il ne pouvait plus vivre en paix ni travailler avec fruit au salutdes âmes, Yisdelou s’embarqua pour Pondichéry* oil il reçut un href de Clement XI qui approuvait sa conduite. II y vécul vingl-huit ans encoro sans quitter co séjour, si ce n’est une seule fois pour so reudre à Madras. II était logé, nourri, Yétu avec la même simplicité que le plus simple des religieux capucins cliez lesquels il avait établi sa demenre. Yisdelou, mort à Pondichéry en 1737, fut enterre dans 1’église de ces enfants de saint Irançois. Le P. Norbert, capucin de la province de Lorraine, prononça son oraison funòbre: II méri- lait, dit Abel Rémusat, d’avoir un panégyriste plus judicieux. 1 Cependant les missions de la Chine étaient loujours plongées dans une désolante agitation; et Clément XI ne cessa it de faire lous ses efforts pour élablir enlin une pratique uniform© parmi les divers prédicateurs de l’Evangile dans celointain pays. Après avoir con- firmé, comme nous 1 avonsvu, le mandement du car¬ dinal de lournon, il interdisait aux évêques et aux
  • UK MONSEIGNEUR DE MEZZABARBA. 315 inissionnaires les appels sur les points réglés par ce mandement. Do plus, comme à cette époque les divers partis se déchiraient mutuellement par d’injurieux pamphlets et répandaient partout une foule d’ecrits plus propresà entretenir la division qu’à éclairer sur la vérité des fails, il défendit d’en publier aucun sans la permission du saint-siége; mesure pleine de prudence, que tous les amis del’Eglise virent prendre avec la plus grandejoie. L’exécution dece nouveau décret ayant encore souf- fert des difficullés, le pontife, touche, comme il le dit lui-mâme, d'une profonde douleur (1), donna enfin sa bulle Ex ilia die, qui prescrivait Pexacte observation du décret, sans avoir égard à tous les prétextes dont on se servaitpour en décliner 1’aulorité. Et, aíin d’étre assure de 1’exécution de ces nouveaux ordres, il de¬ clara que tout acto contraire serait, par le fait seul, puni d’une excommunication majeuro. II déclarail, en memo temps, quo tous les inissionnaires devaienl préter le serment dont nous avons donné la for¬ mule (2) et que leur pouvoir cesserait jusqu’au mo¬ ment oil ils auraient rempli cette formalité. Clement XI, instruit par l’exemple du passe , n’e- lait pas encore pleinement rassuré sur l’execulion de son décret, et la suite fit voir que ses craintes n’etaienl pas sans fondement. Il sedétermina, en consequence, à envoyer un nouveau legal en Chine, dans 1’espó- rance que cette négociation serait plus heureuse que celle du cardinal do Tournon. Une telle mission n avait rien qui fi'it capable d’exciter vivement la cu- (1) Ben. XIV, Bull., p. 193. (2) Voir p. 301.
  • 31fi LEGATION pidité et famour-propre; elle demandai l un honnne mort à tout iulérêthumain qui etsfttjoindre à une pru¬ dence consommée un courage prét à toutentreprendre et à lout souffrir pour la cause de Jésus-Christ. On était encore tout pénétré, à Rome, des longues souf- frances, des tribulations sans nombre, de la mort prématurée du cardinal de Tournon. Aussi se présen- tait-il peu de candidatspouraller affronter de nouveau les misèresde la Chine et sejeter, au risque d’y pé- rir, dans une mêlée ou les partis se montraient plus acharnés que jamais. Monseigneur Mezzabarba, ne consultant que lesalul desesfrères, 1’honneur du saint-siége et 1’intérêt de la religion, sedévouaavec courage et désintéressement à cette périlleuse entreprise. Atin de lui donner plus d’autorité, le pape lui conféra lo litre de patriarche d’Alexandrie. Le nouveau légat parlit de Rome l’an 1719 , avec un cortége imposant. Au nombre de ceux qui le suivirent se>ouvèrent qualre Barnabites, savants aussi distingués que parfaits religieux, qu’on destinait pour la cour de 1’empereur Khang-Hi : c’é- taient les PP. Honorat Ferrari, de Verceil; Alexandre, de Bergame; Sigismond Calchi, de Milan; Salvator Rosini, de Nice. Aíin de ménager la susceptibilité du Portugal, on fit prendre au légat la voie deLisbonne. Arrivé dans cette capilale, il out soin de faire enregistrer ses lellres do legat el de visileur apostolique à la chancellerie du loyaumo. Lotto precaution lui parut nécessaire pour [iiévenii les difticultés qu’on pourrait lui susciler au sujet du dioit de patronage des rois de Portugal et de la prélendue prématie de 1’archevêque de Goa
  • OK MONSEIGNEUR J»E MRZZABARBA. 317 sur loutes los missions de l’Orient; on s’était déjà servi de ces prétextes pour persécuter le cardinal de Fournon. Monseigneur de Mezzabarbã fui done com- f»lé d’lionneurs à Lisbonne pendant son séjour et au moment de son départ. II s’embarqua le 24 mars 1720; et, aprèsune navigation de six mois, pendant laquelle il eut beaucoup à souffrir, le navire qui le porlait avec sa nombreuse suite arriva en vue de la ville de -Macao. Le vent ayantmanqué à deux lieues du port, on fut obligé de jeter 1’ancre de peur d’être entraíné par les courants. II existe une relation de la légalion de Mezzabarba auprès de l’empereur de la Chine, avec les paroles snivantes pour épigraphe : a Vieillards, assemblez- « vous; écoutez, habitants de la terre, et jugez si « on a rien vu de pareil, en vos jours et dans les « siècles passés, à ce qui vient d’arriver de notre « temps. Quoique les événements ne soient pas vrai- “ semblables|, racontez-les à vos enfants, puisqu’ils « sont véritables. Que vos enfants en instrument leurs « descendants, et que de génération en génération « on publie que jamais rien de semblable n’est arrivé « en Israel depuis que nos pères sont sortis de 1’Égypte « jusqu’a présent (1). » Malgré cette pompeuse épigraphe , le livre, rempli des détails les plus insignifianls, est prodigieusement fastidieux à lire. Cette relation , attribuée par les uns au P. Viani, Servite, confesseur du patriarche d’A- lexandrie, par les autres au P. Fabri, son secretaire, n est point favorable aux Jésuites. Nous v puiserons (O Joel, 1,2— Jurp*, 19. 30.
  • 318 LEGATION avec prudence et discrétion quelques renseignemenls qu’il nous sera,du reste, 1’aciie de contròler par notre longue habitude des moeurs chinoises. II. Pendant que le calnie retenait le navire loin du port, le capitaine fit mettre une embarcation à la raer et se rendit à lerre avec les dépóches de la cour de Lisbonne. A son retour à bord il remit au légat du saint-siége deslettres dePóvôque de Macao etdugou- verneur, qui le complimentaient sur son heureuse ar- rivée. II reçut en même temps une adresse du sénat.
  • DE MONSKIGJíEUR DE MEZZABARBA. 319 l’attendaient pour le recevoir. Aussitót qu’il mit lo pied sur la plage, la garnison, qui était échelonnée le long du quai, lui présenta los armes, la musique nrilitaire se fit entendre; toutes les cloches de la ville furent mises en branle ; et il fui accompagné proces- sionnellement au milieu des acclamations de la mul¬ titude et au bruit du canon qui retenlissait des for- teresses et des bàtiments qui étaient en rade. Les rues qu’on lui fit suivre pour se rendro au palais de 1’évéque étaient ornées do riches tentures et jonchées de lleurs. On lui avait préparé dans le grand salon do Ia demeure épiscopalo un magnifique tròne oii il re- çut les compliments des notables de Macao, parmi lesquels on remarquait le P. Monteiro, vice-provin¬ cial des Jésuites. Après ces cérémonies, le patriarche d’Alexandrie, so retirant dans son appartemont, trouva moyen de dire tout bas au P. Monteiro, qui le suivait de près, qu’à la vérité sa présence lui était agréable, mais qu’il no devait pas oublier quelle était sa position pcr- sonnelle ainsi que celle de son séminaire etdeson col- Iége. Le gouverneur de Macao fit placer une garde d’honneur à la porte du palais ou était le legal, el la municipalité lui fournit le monde dont il avail besoin pour le servir. Le jour suivant le P. Monteiro n’oublia pas l’aver- tissement officieux que Mezzabarba lui avait donné à voix basse. Il se présenta en esprit d’humililé de- vant le patriarche, il demanda l’absolulion des cen¬ sures dont il avait élé frappé par le cardinal deTour- non, lepouvoir d en absoudre ses religieux et de lover 1 interdit porté contro son église, son collégeetson
  • 320 LEGATION séminaire : tputes ces graces lui furent cordialement accordées, après qu’il eul prêté le serment exigé par la constitution Ex ilia die. Le legal réconcilia en- suito avec l’Eglise tous ceux qui, ayant pris part à la detention du cardinal de Tournon , avaiont encouru des peines ecclésiastiques. Le pardon fut général, et tons les coeurs paraissant unis par les doux liens de la charité chrétionne, on fit les préparatifs d’une belle fóte pour remercier la Providence de ces heureux préludes de réconciliation et de paix. Mezzabarba choisit le 29 septembre pour se rendre ponlificalement à la calhédrale et y chanter un Te Denm solennel. Outre que ce jour était l’anniversaire de son élévation à la dignité de patriarche d’Alexan- drie, c’étail aussi la fête de Saint-Michel archange, que Clément XI avait donné pour patron à son nou¬ veaulégat dans I’Enipire Céleste. Le choix d’un tel patron avait une signification très-précise; il indiquait bien clairement que Mezzabarba était envoyé en Chine pour y livrer des combats, pour soutenir la grande lutte du bien contre le mal, pour terrasser 1’esprit de inensonge et de lénèbres. Tout était préparé pour la cérémonie du Te Deum; maisce jour môme la ville de Macao fut bouleversée par un de ces furieux ouragans appelés typhous dans ces parages et dont on ne peut concevoir une idée exacte à moins d’en avoir été soi-même le té- uioin. Le vent soufflo avec une telle violence, il mu- git avec un tel fracas, leciel, la terre et la mersont dans une confusion si extreme qu’on croirait volon- tiers à la fin du monde et que cette pauvre planète va L-tre réduite en poussière. On se barricade dans sa
  • DE monseignf.uk de mezzabarba. 321 raaison ; et mil n’oseraiten sortir, en ce moment terri¬ ble, depeurd’être enlevéet brisécomine unepaille.La cérémonie n’eut done pas lieu ; car personnen’aurait eu le courage de se rendre à la catliédrale pendant le lyphon. Elio fut remise à deux jours après, pour la fête de Tange gardien. Ce contre-temps produisit un heureux effet; car il permit au patriarche d’Alexandrie de se présenler, non plus la lance à la main et sous le svmbole belliqueux et redoutable de saint Michel, mais à còté de Timage gracieuse de Tange gardien , guidant avec une tendre sollicitude les pas de l’inex- périence et de la faiblesse. Le Iégat apostolique se reposa dix jours à Macao. Pendant ce temps il usa de tant de sagesse et de mo- dération qu’on vit s’adoucir les coeurs les plus aigris et se calmer les esprits les plus emportés. Il fut traité avec toutes les distinctions qui étaient dues à sa di- gnité; on Tentoura desoins et de tels témoignages de vénération filiale qu’on semblait vouloir faire amende honorable auprès du nouveau représenlant du Saint. Siége de toutes les rigueurs exercées contre le car¬ dinal de Tournon, dont le cercueil reposait encore au sein de la colonie porlugaise. Les Jésuites ne furent pas les derniers à manifestei- pubhquement !a joie que leur causait Tarrivée du legal apostolique. Ils lui donnèrenl une belle fête de lamille dans leur maison de campagne de TIle-Yerte. Le site ravissant est ce qu’on trouve de plus joli el de plusfrais aux environs de Macao. C’est uu ilot si- lué dans le port intérieur, à peu de distance du rivage; la riche verdure, les beaux ombrages qu’on y ad¬ mire 1 ui ont fait donuer le nom d’lle-Verte. On découvre T. III. 21
  • 322 LEGATION" de là, sur la plage opposée, un rocher sauvage bizar- reraent découpé en grotte, ou, selon la tradition du pays, Camoéns aimait à se retirer pour méditer dans la solitude et s’abandonner à ses inspirations poéti- ques à la vue de 1’immensité des mers. L’illustre et malheureux poete portugais a donné son nom à ce rocher, qui s’appelle encoro aujourd’hui la Grotte de Camoens. Un riche compatriote do 1’auteur de la Lu- siade,animé, sansdoute, par les plus nobles sentiments de patriotisme, s’est appliqué à entourer d’embellis- sements et de jardins ce célèbre rocher, qu’il eúl mieux valu laisser peut-etre avec son aspect triste, sauvage et désolé. L’lle-Verte était devenue la propriété des Jésuites de Macao (1). Ils y avaient fait construire une maison de campagne, avec une charmante petite chapello. Ce fut dans cette délicieuse solitude que le patriarche d’Alexandrie reçut 1’hospitalité de ceux-là même qu’on avait tant accusés d’avoir été les ennemis acharnés du patriarche d’Antioche. Monseigneur de Mezzabarba quitta Macao, heu- reux du séjour qu’il y avait fait et plein d’espé- rance pour le bon succès de la mission difficile qui lui avait été confiée. Lorsqu’il alia s’embarquer pour se rendre à Canton, il fut accompagné par 1’évêque jusqu’a la mer et salué de tous les canons de la ville et des bâtiments qui étaient mouillés en rade dans le port. Plusieurs personnes des plus considérables de (l) Après la destruction de la Compaguie de Jésus elle fut donnóe aux Lazanstes portugais, qui avaient succédé aux Jésuites dans la mission de la Chine. Elle leur apparticnt encore; et pendant notre séjour à Macao elle était le but favori de nos promenades.
  • »K MONSEIGNEUR I)E MEZZABARBA. 323 la ville, le capitaine et les officiers du navire qui 1 avaient amené de Lisbonne à la Chino s’embarque- lenl avec lui pour lui faire cortége jusqu’a Canton. A 1’entrée de la rivière de Canton , le légat ren- contra une belle jonque mandarine, que le vice-roi mettait à sa disposition. II y avait à bord les PP. Lau- i éati, visiteur des Jésuites; Fernandez, visiteur des * ranciscains,etPallario, provincial des Augustins, avec plusieurs missionnaires de divers ordrcs qui venaient au-devant du patriarche. Le P. Lauréatiprit à part le légat et lui préseuta un écrit latin, en déclaranl qu’il ratifiait de cceur el de bouche tout ce qui s’y. trouvail exprimé ences tenues : « Moi, Jean Lauréati, de la Compagnie de Jésus, « dans la vue d oter tout soupçon qu’on pourrait « avoir de mes sentiments, je promets devant Dieu, qui « pénètre le fond des coeurs, etje jure que je n’em- « pêcherai jamais, ni directement ni indirectement, « ni par moi ni par d’autres, ni en quelque manière >f quecesoit, 1’exécutiondesordresdenotresaintPère « le Pape Clément XI au sujet des rites chinois. Je « jure encore de les exécuter moi-môme avec sincé- « rilé, et d’employertoutes mes forces aussi bien que « mes lumiòres pour aider monseigneur Charles- « Ambroise de Mezzabarba, envoyé pour ce sujet à la « Chine, en qualité de légat d latere. C’est ainsi que, « de moi-môme et sans enótreinterpellé, je promets, « je jure et fais voeu. Ainsi Dieu me soit en aide, cc et les saints Évangiles... » Signé : Jean Lauréati, Visiteur de la compagnie de Jésus à la Chine eí au Jap°n- ‘21.
  • LEGATION Cette déclaration du chef des Jésuites fut accueillie paternellement par ie légat; il aima à se persuader que les anciens adversaires du cardinal de Tournon luiseraienl sympatiques. Jusque-là il avait réussi dans lous ses rapports avec les missionnaires; car il était sur un terrain connu, ou il pouvait avancer d’un pasassuré, quoique toujours avec prudence el cir- conspection. Mais il allait enfin entrer dans un monde lout nouveau pour lui; ses relations avec les mandarins allaient être cornme do ténébreux la- byrinthes oil il serait sans cesse exposé à s’égarer sans retour. Dès son arrivée à Canton , le patriarche d’Alexan- drie s’empressa de se mettre en rapport aveclepréfet, le gouverneur et le vice-roi, afin de trailer ofíiciel- lement avec eux la question de son voyage à Peking. Ce fut alorsque commencèrent les embarras. Lesmis- sionnaires qui se trouvaient à Canton étaient natu- rellement lesintermédiaires, les interprètes, lesme- neurs de ces conférences. Or, il nous a paru que plus d’nue fois ils s’y prirenl de manière à peu favoriser les desseins du légat. Un jour monseigneur de Mezzabatba se rendit chez le préfetde la ville. Celui-ci, après quelques compli¬ ments, se mit à le questionner sur les vues et les motifsde sa légation, parceque, disait-il il, était deson devoir d’envoyer à ce sujei un rapport à 1’empereur. Aujourd’liui, dit le légat, je suis venu unique- ment pour vous saluer. Si vous désirez trailer le sujet que vous venez d’indiquer, il est à propos que vous mo donniez vos questions par écrit el quo j’y réponde de la méme manière. — Cette proposition fut goètée
  • 1*K MO.VSKK.MAli UJi IIEZZABAIÍBA. par lo préfel, qui, s’étant eutendu avec iegouverneur et le vice-roi, adressa Io lendemain au légat une dé- peclie contenant les demandes suivantes : 1" Aquel dessein le pape a-t-il envoyé Votre Excel¬ lence dans l’empire de la Chine? 2° Votre Excellence n’a-l-elle rien de nouveau à dire à l’empereur de la part du souverain Pontife? 3° II y a longtemps que le cardinal de Tournon est venu et qu’il a eu des disputes sur certains points de doctrine; ce cardinal a-t-il agi de son propremou- vement, sans ordre du pape, ou par son ordro? 4° II y a quelques années que l’empereur a envoyé au pape deux religieux sans en avoir eu ensuile aucune nouvelle. I)oux ans après on a envoyé en¬ core deux autres religieux, nommés Raymond et Pro- vana; dans cet intervalle, qui a été de vingt ans, point de réponse. •i" Votre Excellence a-t-elle à dire quelque chose de particulier au sujet de sa légation? Le patriarche d’Alexandrie répondit à ces demandes dans le méme ordre, de la raanière suivante : 1 Le souverain Pontife m’a principalement envoyé pour m'informer très-respectueusement do la santé de I’empereur et pour le remercier de taut de grâces dont il comble les missions et les missionnaires. 2° Je suis chargé d’uu bref du pape, pour le re- mctlre fermé et scellé entre les mains de I’emporeur. 3" Le cardinal de Tournon, en ce qui regarde la religion, n a agi que par 1’ordre du souverain Pon¬ tile, par qui il a été véritablement envoyé à la Chine. 4° On n a point eu de réponse, parse que les deux premiers religieux out péri avanl que d’arriver en
  • 326 LEGATION Europe, et quo Raymond est mort en Espagne avant quo d’arriver à Rome. Pour ce qui est de Provana, il n’a point été écouté taut qu’il n’a rien produit qui fit paraitre qu’il élait autorisé. Mais aussitòt qu’il a montré ses lettres de créance, il a été reçu avec tous les honneurs dusà son caractere nouveau. Cependant il élait de la prudence du souverain Pontife de ne point confier sa réponse à l’empereur à un homme qui, suivant le jugement des módecins, était hors d’é- tat de faire le voyage. G’est pourquoi le pape, en le déchargeant du poids d’une commission qui était au- dessus de ses forces, a cru me devoir substituer à sa place, pour tómoigner à l’empereur la haute estime qu’il a pour tant de vertus qui éclatent en lui et sa parfaite reconnaissance pour la protection qu’il accorde à la religion et aux. missionnaires. 5° J’ai ordre de supplier tròs-humblement l’empe- reur de me permettre d’informer souvent lo pape de l’état de sasanlé. Jesuis chargéde quelques presents que je dois faire à l’emperour, de la part du souve¬ rain Pontife. J’ai avec moi des ouvriers habiles pour son service, et je dois lui adresser de très-humbles instances pour en obtenir de nouvelles faveurs pour la religion (1). Mezzabarba avait eu l’intenlion d’exprimer netto- ment dans son écrit le principal sujet de la légatiou , qui était de faire recevoir en Chine la constitution Ea> ilia die. II voulait qu’on ne pút pas lui adresser le reproche de n’avoir pas été assez sincere dans ses réponses. Mais les personnes qui entouraient le légat lui con- (I) Journal de la legation do M. de Mezzabarba, p. 28, 29.
  • 327 CE MONSEIGNEUR DE MEZZABARBA. seillèrent dene point toucher ce point délicat, de peur d’éveiller des susceplibilités et de faire naitre ainsidesobstacles à son départ pourPéking. Ge voyage, en effel, était l’affaire capitale, celle qu’il fallait ne pas compromettre de peur de ruiner 1’âvenir. III. Le 29 octobre le patriarch© d’Alexandrie put enfin se meltre en route et commence!- co long voyage qui devait le conduire jusqu’a la cour de 1’empereur Khang-Hi. LesautoritésdeCantonavaient faitpréparer pour le légat une belle jonque mandarine, dont le grand màt était surmonté d’un large pavilion jaune, avec tes paroles en caracteres chinois : Ambassadcur du grand pays d’Occident, envoyé à Vempercur. II y avail pour les divers membros de la légation plusieurs au- tres barques plus petites, mais commodes et pourvues de lout ce qui était nécessaire. Le gouverneur de Can¬ ton, le vice-roi de la province, les généraux des trou¬ pes tartares et chinoises et un nombreux cortége de mandarins ayant accompagné le patriarche jusqu’a sa jonque au bruit du tam-tam etde fortes décharges de mousqueterie, la flottille se mit on mouvemenl et re¬ monta les eaux du Tigre jusqu’a Nan-Hioung. Le pré- fet de la vdle de Canton, monté sur une jonque sem- blable à celle du patriarche, était chargé de conduire la légation jusqu’a Péking. Le voyage se continua tantôt par terreet tantòtpar eau avec les ennuis et les tracas quo nul ne saurait
  • 328 LEGATION éviter en parcouranl le Céleste Empire. Tout le long do la route, les illustres voyageurs furent traités avec distinction, avec l’honneur dú à des hommes prédes- linés à voir la face du Fils du Ciei. II n’y eut pas de petit village dont le mandarin à globule de cuivre ne vint les saluerà coups de tam-tam avec quelques dé- lonations de pétards. Dans une des grandes villes de la province de Kiang-Si les autorités donnèrent an patriarche une brillante fête qui futaccompagnée de représentations théâtrales. Nous pensonsque les man¬ darins eurentFhonnêtetéde choisirdans leur immense répertoire quelque pièce un peu décente. Pendant que le légat du saint-siége continuait son voyage vers la Chino, une ambassade russe faisail son entrée à Péking avec une pompe inusitée. Voici de quelle manière les Annales du Céleste Empire ra- content cet événement: « Le 29 de novembre 1720 un ambassadeur russe fit son entrée à Péking avec un suite d’environ cent personnes, vêtues d’habits superbes à l’euro- péenno. Des cavaliers qui l’escortaient 1’épéenue à la main offraient un spectacle d’autant plus curieux qu’il était nouveau et extraordinaire à la Chine. Les lettres écrites en langue russe, en latin et en mon- gol porlaient : « A Vempereur des vastes contrées do L’Asie, au sou- « m am monarque de Borjdo, à lasuprême Majesté du « K i tai, ami tie et salut. « Dans le dessein oil je suis d’entretenir et d’aug- « mentor 1’amitié et les liaisons étroites qui out etc « établies depuis longtemps entro Yotro Majesté, nos « prédécessenrs et moi, j’ai jugé k propos d’envover
  • 329 HE MONSEIGN'EUK UK MEZZABARBA. « ii votre cour, en qualité d’ainbassadeur exlraordi- « naire, Léon Isrnailof, capitaine de mes gardes. Je « vous prie de le recevoir d’une manière conforme « au caractère dont il est revêtu; d’avoir égard el « d’ajouler foi à ce qu’il vous dira par rapport aux « affaires qu’il a à traiter comme si je vous parlais « moi-raème, et de lui permettre de demeurer à votre « cour de Peking jusqu’à ce que je le rappelle. « De Votre Majesté, le bon ami... Pierre. » « L’empereur Khang-Hi, ajoutenlles Annales, ayanl íixé le jour oil il devait lui donner une audience pu¬ blique, assis sur son tròne et environné des princes et des plus grands seigneurs de sa cour (honueur qu’il n’avait encore fait à aucun ambassadeur), leva les difficullés que fit celui-ci de s’assujettir au cérémonial chinois, qui consiste à se mettreà genoux et à frapper la terre du front : 1’expédient qu’il imagina fut de faire metlre la lettre du czar sur une table, et de faire rendre à cetle leltre, par un grand mandarin, les mémes .honneurs prescrits pour sa personne. Léon Isrnailof alors n’eut pas de peine à suivre l’éti- quette (1). » La légation aposlolique fut pres de trois mots en route. Elle était arrôtée à un bourg peu éloigné de Peking, lorsqu’on vit arriver quatre grands dignitaires de ía cour qui veuaient porter au patriarche les ordres de 1’empereur. Mezzabarba semit à genoux, selou les rites de la Chine, pour entendre les volontés du Fils du Ciei. Après avoir frappé neuf fois la terre du front, il écouta, au milieu d’un profoud silence, un des en- (I) Mnilla, t XI, p. 33fi.
  • 330 LEGATION vovés de la cour, qui lui parla ainsi : L’empereur veul que vous vous présenliez à lui, pour la première audience , en habit européen ; vous aurez ensuite la liberté de vous habiller comme vous l’entendrez : c’est ainsi que le cérémonial s’est pratique avec Tam- bassadeur de Moscovie, arrivé depuis peu de jours à Péking... L’empereur veut que nous vous adressions quelques questions. D’aprèsce que vous avez écritde Canton, il paraít que vous êtes venu dans l’empire Central uniquement pour saluer l’empereur et le re- mercier de ses bontés pour les Européens. Le légat, ayant été autorisé à s’asseoir, répondit qu’il avait ex¬ prime dans son écrit qu’il venait de la part du pape pour supplier l’empereur de permettre aux chrétiens de la Chine d’observer la constitution Ex ilia die, et de lui accorder la liberté de faire les fonctions de supérièur des missionnaires.— Ces demandes ne seront. pas agréables à i’empereur; elles sont contraíres à son édit en faveur des cérémonies chinoises. Que di- rait le pape si Temperem- entreprenait de réformerles usages pratiqués de tout temps à Rome? — Le pape, dit le légat, s’attache à corriger les erreurs deschré- liens, et non pas à reformer les coutumes des Chinois. — Mais pourquoi le pape condamne-t-il ce que ses prédécesseurs ont approuvé? — Les faits n’étant pas suffisammenl étudiés, les papes ont décidé surde faux exposes-, mais aujourd’hui que la question a étéexa- minée a fond et discutée, on a dft porter unjugement suivant les lumières de la raison et de la vérité. L’envoyé de la cour, ayant déclaré qu’il avait cesse de parler au nom de Tempereur, se leva et dit avec un ton moitié solennel et moitié arrogant: Maintenant
  • DE M0NSE1GNKCR DE MEZZABARBA. 331 je vous parle comme ami des chrétiens; rentrez au fond de votre àmeet réfléchissez. Souvenez-vous des aventures deTournon, de sa disgrâce, de son exil, de sa prison, de sa mort... Souvenez-vous de Mai- grot, qui s’est vu sous la main du bourreau. 11 a évité la mort par la miséricorde de 1’empereur, qui sest contenté delebannir du royaume. Ceux qui en- Ireprendront de marcher dans les mémes routes doi- vent s’attendre aux mémes traitements. Exprimezpar écrit ce que vous demandez à 1’ompereur. Cetle première entrevue officielle avec les repré- sentants de la cour accabla de douleur le patriarche d’Alexandrio. II comprit qu’il aurait à lutter contre de grandes difficultés et que les espérances dont il avait tant aimé à sebercer étaient loin de se réaliser. Cependant il ne se laissa pas abandonner au décou- ragement. 11 écrivit avec courage ce qu’on lui deman- dait et il le fit en ces termes clairs et précis : « Jo suis « venu au nom.du pape supplier très-humblemenl « l’empereur de permettre dans ce vaste empire « l’exercice de la religion chrétienne dans toute sa « pureté, en observant la constitution ex ilia die, « et de m’accorder la liberté de faire les fonclions de « supérieur de tousles chrétiens qui sontà la Chine... » Cette déclaration avant été traduite en chinois, les envovés de la cour se retirèrent après avoir donné ordre aux mandarins de Canton de conduiro le patriarche au pare du Printemps perpétuel, resi¬ dence habiluelle de l’empereur aux environs de Pé- king. A peine la légation fut-elle installée dans I’habita- tion qui lui avait été préparée que les quatre envoyés
  • 332 LtC.ATlO.V dela cour reparurent, en accompagnant une table chargée de mets et de fruits. Cétait 1’empereur lui- inôino qui 1’envoyait au légat. On proceda ensuile aux cérémonies d’usage pour entendre avec le respect convenable les réponses de I’empereur aux proposi¬ tions du représentant du^aint-siége. Elles étaient ainsi conçues : « 1° L’empereur accorde au légat lout ce qu’il de¬ mande , mais à ces seules conditions : II laissera à Ia Chine les anciens Européens attachés à la cour, auxquels, et non pas aux Chinois, il sera permis d’observer le décret du pape. II emmènera avec lui tous les autres Européens; puis, étant à Rome, il seraJe maitre de leur signifier le décret et d’exercer à leur égard les fonclions de supérieur... C’esl Ia seulo manière dont rempereur permette d’observer une constitution contraire aux éclits impériaux qui doivent étre absolument irrévocables. « 2o Maigrol étant Tauteur des contestations qui out éclaté, il est surprenant que le légat ne 1’ait pas conduit à la Chine, pour rendre compte de sa conduit© et recevoir une punition exemplaire. « L’empereur avait d’abord pris la resolution de recevoir le légat avec bouté; mais, le voyant opinià- trément attache aux deux points les plus opposés aux lois do Tempire, il a pris 1c parti de nc point le voir du tout... » Ce manifest© imperial fut comino uu coup do 1'oudre pour le patriarch© d’Alexandria. Après un instant de grave et profonde réfloxiou, ildit aux onvovés de la cour qu’il les priait de lui servir de médiateurs au- près du souverain; qu’en attendant des ouvertures
  • DE MONSRIGNEOR DE MKZZABARBA. 333 plus favorables il pèserait dans sa conscience les paroles de 1’empereur, pour se déterminer devant Dieu, donl il implorerait les lumières, au parti qu’il croirait le plus avantageux à sa gloire et au bien de la mission. Le patriarche d’Alexandrie était dans un embarras extrême. II se trouvait comme un homrae enveloppé de ténèbres etqui se sent glisser au fond d’un précipice sans que sa main puisse rencontrer un appui, sans apercevoir d’aucun còté un rayon de lumière. II com- prenait qu’il était environné d’intrigues de tout genre, mais il lui était impossible de rien démêler au milieu de cet affreux chaos. N’entendant pas un mot de tout ce quisedisait autourdelui, il était forcé de s’aban- donner à une foule d’inlerprètes qui, jaloux les uns des autres, exprimaient mal sa pensée ou lui ren- daient avec inexactitude cede de ses interloculeurs. Comment, dans une telle situation , se tenir en garde contre les fourberies des mandarins? Comment ra- mener le calme et Funion parmi des missionnaires divisés d’opinion et appartenanl à des congrégations, à des nationalités diverses? Après de longues négociations tour à tour rompues et renouées pour les motifs les plus futiles, 1’empe- reur consentit enfin à donner une audience au légal. Celui-ci se présenta à la cour en costume de prélat, c’est-à-dire en camail et en rochet. Tout le temps se
  • LEGATION 334 passa en vaines cérémonies; on fit beaucoup de géuu- llexions, on but du vin chaud, on inangea des con¬ fitures de tout genre et des fritures très-singulières; puis quatre dignitaires de l’empire présentèrenl solen- nellement aulégat, sur un grand bassin, une tunique cn martre zibelineque celui-ci dut immédiatement endosser par-dess us ses habits ecclésiastiques pour faire honneur à la gracieuse attention de l’empereur. Vers la fin de la seance le patriarche fut conduit en grande pompe au pied du tròne irapérial, ou il reçut des mains de l’empereur une coupe d’or pleine de vin. Khang-Hi luidit alors tout uniment que les dé- cisions du pape étaient inadmissibles et que les Eu- ropéens n’entendaient rien à ce qui se passait en Chine. Le légat allait répondre lorsque l’empereur s’empressa d’ajouter : J’ai vu dans des tableaux venus d’Europe des hommes peints avec des ailes; qu’est-ce que celasignifie? — Lorsque ces peintures sont placées auprès de Jésus-Christ, dela Vierge ou des Saints, elles représentent les anges. — Mais pour- quoi leur donner des ailes? — C’est pour exprimer leur agilité, la promptitude de leur obéissauce. —- L’empereur regarda le patriarche en souriant mali- cieusement, puis il ajouta : Ce que vous dites là est un paradoxe que les Chinois ne comprendront jamais, parce qu’ils savent fortbien que les hommes n’ont pas des ailes. Cependant, si les Chinois enten- daient les livres européens, ils sauraient que ces peintures sont symboliques; que sous une forme en apparence erronée elles renferment une vérité incontestable. Le légat, s’apercevant oil tendaitce discours, allait
  • BE MONSEIGNEUR BE MEZZABARBA. 335 prendre la parole; mais I’empereur, qui aimaitbeau- coup à disserter, 1’arréla aussitòt: Écoutez, lui dit-il, etformez des conclusions dans votre esprit. Je com- mandais un jour à un missionnaire de la cour de peindrecertaines images; il s’en excusa sur ce qu’il les croyaitsuperstitieuses. Je nedis mot; mais quel- ques jours après je l’engageai de se trouver à la représentation d’une comédie : Ia pièce finie, je lui demandai s’il aurait de la peine à reproduire avec le pinceau ce qu’il venait de voir do ses deux yeux. II me répondit qu’il n’en aurait aucune... Ilé bien , lui dis-je alors, c’est justement ce queje voulais vous faire peindre ces jours passés et que vous refusàtes... II en est de môme, ajouta Kliang-Hi,, de l’objet qui vous a fait venir de si loin; suivant les différents points de vue, il parait avoir des faces différentes. A le regarder par un còté, il parait religieux; à le regarder par un autre, il se presente comme une cérémonie puromeut civile. Voici ce qui est arrivé au pape. Les unslui ont expliquéles rites de la Chine comme indiffércnls et innocents; les autres les ont feprésentés comme pleins d’idolatrie et opposés à la loi de Dieu. Le pape a cru ces derniers, et sur ce faux rapport il a condamné ce qu’il ne savait pas, ce qu’il était cependant nécessaire de counaitre à fond pour juger avec équité. L’empereur, ayant ainsi parlé, congédia la légation sans avoir laissé au patriarche le temps de dire un mot de réponse. Cette première audience fut suivie d’un grand nombre d’autres, qui eurent loutes, à peu prés, le même caractère et ne contribuèrenl en rien à changer la situation des affaires. On voyait évi-
  • I.KGATION 33ft demment que ces audiences amusaient l’empereur et qu’il ne les prenail pas au sérieux. Comme ce prince était spiriluel et doué d’une admirable facilité d’élo- cution, il aimait à faire parade de ces qualités en pré- sencedesEuropéens. La controverseétaitde son goi'd. Aussi le caractère circonspect et réservé du légat lui causait-il parfois des désappointements qu’il ne pou- vait dissimuler. II lui arriva plus d’une fois de dire qu’il avait eu l’espoir d’avoir des discussions, mais qu’il n’avail pu réussir à faire perdre au légat son atlitude respeclueuse et pleine de mansuétude. Dans ces audiences solennelles, oil se trouvaient réunis les personnages les plus illustres de (’empire, Khang-Hi descendait volontiers des hauteurs de sa dignité impériale; il semblaitoublier qu’il était le Fils du Ciel, el on le voyail s’abandonner sans réserve à son esprit railleur et satirique. Les rires qu'il provo- quait par la causticité de son langage paraissaient Halter beaucoup son amour-propre. Aussi les courti- sans riaient-ils, au moindre mot piquant , avec un dévouement sans bornes. Malheureusement il arriva (juelquefois que les missiounaires, de peur de blesser la susceptibilité du monarque, se permettaient de l ire comme les aulres, alors qu’il eút été plus convenable, peut-être, de conserver, en présence de la cour, un visage sérieux et grave. Après avoir largementdisserté, avec le chagrin de ne pas renconlrer de contradicteur, 1’empereur avail 1’habitude de sedéchatner contre monseigneur Maigrot, qui lui avait pourtant tenu tèle lors de la légation du cardinal deTournon. II revenait sans cesse sur ce sujef. Il demandait à Mezzabarba ce qu’il pensait de cet
  • DE MONSEIGXEER DE MEZZABARBA. 337 homme, d’en dire son opinion; et corame le patriarche se tenait constamment dans la réserve la plus pru¬ dente, de peur de heurter 1'opinion de 1’empereur ou de manquer de respect à un prélat du plus grand mérite, alors Khang-Hi s’emportait et s’abandonnait à des violences inconcevables. II traitait févêque de Gonon d’ignorant, de brouillon , de séditieux; il l’ac- cusait d’avoir jeté le trouble et Ia division parmi les missionnaires de la Chine. Un jour qu’il était encore plus excité qu’à 1’ordinaire, il ditau légat: « Ce Mai- « grot est la cause de toutes vos querelles, dont je suis « faligué; si elles ne fiuissent pas bientòt, je serai « forcé de deraander au pape qu’il me le renvoíe « pour lui faire trancher la tête ici, à moins qu’il ne « consente à le punir lui-môme à Rome. Je ne puis « comprondre comment un homme de ce caractère est « regardé à Rome comme ledocteur de la Chine (1). » II était facile de voir que 1’empereur persistait tou- jours à favoriser les Jésuites, qui lui rendaient d’im- portants services et dont il partageait les idées sur la question des riles. II se déchaínait sans cesse contre monseigneur Maigrot, parce qu’il savait que ce prélat était 1’adversaire des Jésuites et qu’il exerçait à Rome beaucoup d’inlluence sur tout ce qu’on y décidail sur les affaires de la Chine. Ce fut aussi, sans doute, le même motif qui indisposa vivement 1’empereur contre monseigneur Pédrini. Ce missionnaire lazariste, qui, à cause de ses talents remarquables, avait été appelé à la cour, s’était déclaré contre les rites chinois dès son arrivée à Péking. II s’était montré plein de dé- (I) Journal, etc., p. 107. T. llí. n
  • LEGATION 338 vouemenl pour le cardinal de Tournon el avail rendu d’importants services à inonseigneur Maigrot pendant qu’il luttait contre les partisans du culte des ancêtres et de Confucius. Le patriarche d’AIexandrie, qui con- naissait les antécédents de Pédrini, I’avait demandé pour son interprete. L’empereur le lui avait accordé, mais à la condition qu’il en aurait un second pris parmi les Jésuites. Cesdeux interprètes, d’opinion dif- férente, ne contribuèrent pas peu, sans doule, à brouiller les affaires et à augmenter les difticultés. Pédrini ne tarda pas à être persécuté à outrance, et bientôton lerendit odieux à 1’empereur. Aussichaque fois qu’il était question de faire couper la tête à Mai¬ grot , on ajoutait en forme de corollaire qu’il fallail pendre Pédrini. Nous verrons plus tard combien ce inissionnaire eul à souffrir à cause de son dévouemenl au réprésentant du saint-siége à Péking. V. Cependant personne ne connaissait encore la nou- velle constitution du souverain pontife. On en parlait beaucoup sans l’avoir lue, car elle était toujours entre les mains du légat. Quelques mandarins de la cour vinrent unjour trouverle patriarche et luidéclarèrenl que l’empereur voulait absolument voir la constitu¬ tion du pape, qu’il était nécessaire qu’elle lui fút communiquée. Le légat ne demandait pas xnieux; il espérait que ce document émané de la cour romaine ferait impression sur 1 ’esprit de 1’empereur; que son
  • DE MONSEIGNEOR DE MEZZABARBA. 339 intelligence vive et pénétl-ante serait frappée des rai¬ sons qui avaieht déterminé lá coiidamnation des rites chinois. Cependant nionseigneur de Mezzabarba crai- gnait de communiquer imprudemment une pièce offi- cielle de cette importance. II dit aux mandarins qu’il désirait savoir s’il en serait lui-môme le pofteur, ou s’il devait la confier à d’autres pour la Fairé ienir à Tempereur. Les mandarins répondirentquel’empereur voulait la voir, mais qu’il ne s’élait pas expliqué par qui ni comment on devait la lui fáire parvenir; qu’ils croyaifeht néanmoins qu’il feraitbien de 1’envtíyer par un des missiohnaires en qui il avait le plbs de òon- fiance. Le légatmit la constitution, enveloppée d’une pièce de soie jaune, entre les mains de deux tnis- sionnaires, qui partirent sur-le-champ pour la cour avec les mandarins. L’empereur ordonna à ses quatre interpretes offi- ciels de traduire immédiatemônt la bulle du pape (1). Les mandarins avaient élé plácés à la porte de la salleoò ils Iravaillaient, afin d’empêcher toute com¬ munication avec les autres missionnaires. Le lendemain le patriarchô d’Alexandrie reçut de la cour une dépêche scellée du scèau impérial. C’ ctail la constitution du pape, au bas de Iaquelle on lisait 1’annotation suivante, écrite par Khang-Hi lui-même en caraclères rouges... « Après avoir lu un semblable « décret, il est permis de se deínander comment des « Européens ignorants et méprisables osent parler de « la grande doctrine des Chinois, eux qui nè connais- « sent ni les coutumes, ni les pratiques, ni les ca- (l) Ces quatre traducteurs étaient les PP. Mailla, Regis, Griampriam o, Jésuites, et monsieur Ripa, Lazariste. n.
  • I.KGAT10X 340 « ractères qui la font connattre... Aujourd’hui lo lé- « gat apporte de 1’Occident un décret qui ressemble « à ce qu’enseignent les sectes impies et méprisables « des bonzes et des tao-sse, qui se déchirent les uns « les autres avec une cruauté impiloyable.... II n’est « pas à propos de permettre aux Européens d’an- « noncer leur loi à la Chiue. II faut leur défendre « d’en parler, et par ce moyen ou évitera bien des « affaires et des embarras. » Lorsque le patriarche eut lu ces désolantes paroles de Tempereur, il demeura comme affaissé dans sa jouleur. En ce moment il était entouré de tous les missionnaires de Péking, Jésuites et autres. Tous baissaient la tête et gardaient un profond silence; mais il est à présumer qiTintérieuremenl ils n’élaient pas tous émus par les imunes sentiments. Le légat rompit enGn ce douloureux silence et demanda aux missionnaires par quel moyen on pourrait terminer ces malheureuses contestations el se preserver des si¬ nistres desseins de 1’empereur. Les Jésuites furent d’a- vis qu’il n’y en avait pas de plus doux et de plus prompt que de suspendre la constitution. Le légat répondit que cet expédient était impossible, que la mort lui serait plus supportable qu’une si honteuse 1 Ache té; que d’ailleurs tout ce qu’il pourrait entre- prendre en ce sens serait nul en soi et de nul effet pour l’avenir. Car ses pouvoirs, quelque étendus qu’on pilt les imaginer, ne renfermaient pas celui de juger le souverain pontife en suspendant la consti¬ tution. Le P. Morao, supérieur des Jésuiles de Péking, se leva et déclara, Io que la constitution, si elle était
  • Ufc MO.NSKIGNKUU DK MKZZABARBA. ill acceptée, entralnerait infailliblement la ruine de la mission ; 2o que, dans un danger si pressant, qui fai- sait craindre des suites si funestes , le patriarche était obligé en conscience de suspendre la constitution; que le pape avail été trompé par de fausses infor¬ mations; qu’il changerait d’opinion s’il était sur les lieux, et qu’il serait lui-même le premier à retirer sa bulle. — Le légat répondait à ces raisons en disant qu’il n’était plus permis de disputer aprèsque le papo avait lui-même déclaré que la cause était finie et qu’il avait ordonné l’exécution de son décret, sans avoir égard aux malheurs qui pourraient arriver aux missiònnaires età la mission. En ce moment deux mandarins de la cour en- trèrent cltez le patriarche et lui demandèrent sa ré- ponse auxparolesde l’empereur.Le légatécrivitences termes : « J’ai lu avec un profond respect ce que l’em- « pereur a daigné m’écrire. Ses bontés, connues par « loutela terre, rn’ont attiré en cet empire pour les im- « ploreren favour de la religion. J’ai cru que les per- « missions (1) dont je suis porteur suffiraient pour ac- (t) Ces permissions, qui furent en mème temps envoyéesá 1’empe- reur, étaient ainsi conçues : 1" On tolère dans les maisons des chrétiens chinois 1’usage des ta- blettes avec le nom du défunt, pourvu qu’à côté on mette la déclaration prescrite et qu’on évite les superstitions et tout ce qui pourrait causer du scandale. 2o On tolère les ceremonies chinoises qui ne sont point imbues de superstitions, qui n’en sont passuspectes et qui sont d’ailleurs purement civiles. 3o On permet de rendre á Confucius un culte purement civil devant sa tablette, pourvu qu’elle soit purgéo de 1’inscription superstitieuse et qu'on y ajoute la déclaration prescrite. De méme on permet d’allumer descierges, de faire briiler des parfums et de inettre des viandes de¬ vant la tablette de ce philosophe.
  • 342 LEGATION « coromoder les différends et pour parvenir à lapaix. « Je m’offre d’aller à |ipme informer le pape des sen- « tirnents de Yotre IVIqjesté : en attendant je ne chan- « gerai rien , je ne (prai aucun acte, et je laisserai « le;s cljoses en l’éfat qq eljes sont... « Je supplie trqs-humblenient l’empereur de nom- « mer la pepsppnçi qq’elle jugera à propos d’envoyer n avec moi pour ôtre le lémoin de ma promptitude « à exécutçr ses orctyes. » Après uqe semblable déclaratio.n , on pouvait dire que la legation du patriarche d’Alexandrie était li- nie; que lq constitution d,e Clémeut était comme non avenue et que dans ces déplorables contestations les partisans des rites qvaient eu le dessus. Les huit per¬ missions donuaienl,, CP effet, une telle latitude aux missionnaires qu’ils pouvaient désormais s’en tenir aux pratiques du P. Ricci, pourvu que les chrétiens fissenl une simple protestation qu’ils repoussaienl 4* Oil permet les genuflexions, les inclinations, les prostrations de- vant la tablette des défunts ou devant leur cercueil. On permet de présenter des cierges pour la dépense das funérailles, movcnnant la pro¬ testation prescrito. 5° On permet de preparer une tables qui soit chargee de fruits, de viandes et de tout ce qui est propre à manger devant le cercueil ou de¬ vant la tablette corrigóe avec la declaration prescrito, pourvu qu’on en retranche tout cc qui sent la superstition, et qu’on ne se porte à ces ceremonies que par esprit do reconnaissance pour lesdéfunts. e° On permet de faire devant la tablette corrigée les prostrations d usage a la nouvelle annéo chinoise et dans les autres temps de l’annee. 7° On permet de lirftler des parfums et des cierges devant les tablettes, pourvu qu’on ajoute la protestation prescrito. 8° On peut faire la meme chose devant les tombeaux, oú Toil pout dresser une table chargee cje fruits et de viandes, en se servant des correctifs marquês. (Journal de la legation de Meqeabarba, etc., p. 118.)
  • 34-3 DE MONSEIGNEUR DE MEZZABARBA. toute idée de superstition et d’idolatrie. Les mission- naires de 1’école du p. Ricci pouvaient se déclarer satisfaits; mais à Rome accepterait-on des arrange¬ ments quisernblaient annuler la bulle de Clément XI.' Monseigneur de Mezzabarba, poussé jusquo dans ses derniers retranchements par les menaces de I'empc- reur, avait cru lout arranger par des concessions; mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était loin d’a- voir atteint son but. Les missionnaires, abandonnés plus que jamais à leurs propres appreciations des rites, allaient recommencer les disputes avec un nou- vel acharnement; et l’empereur, nevoyanl, au milieu de toutes ces subtilités théologiques, que la condam- nation du culte cfoinois par le pape, ne pouvait man- quer de faire retomber sur le légal, sur les mission¬ naires et sur la religion tout sou mécontenlemenl. C’est ce qui arriva. VI. Quelques jours après la réception de la note el des huit permissions du légat, Fempereur accorda à mon¬ seigneur de Mezzabarba une audience solennelle, ou fu- rentconvoqués tous les missionnaires de faking, les lettrés de Facadémie des Han-Lin, les principaux di- gnitairesde l’empire etles princes du sang. Khang-Hi voulaitpousser à bout le légat eten finiravec toutes ces tergiversations. II ne fut jamais plus vif, plusraitleur, plus sardonique que dans cette séance. II coromença par dire que, s’étant toujours appliqué à démêler ce
  • 344 LEGATION qui est d’avec ce qui n’est pas, il savait parfailemenl discerner le vrai du faux. Après avoir ainsi pro- clamé son infaillibilité impériale, il attaqua vivemeut les huit permissions accordées par le légal aux mis- sionnaires. II déclara qu’elles étaient insignifiantes et qu’on ne comprenait rien à ces nouveaux rites en- tourés do restrictions. Puis, passant à la bulle du pape, il protesta qu’elle était un tissu d’erreurs el par conséquent inadmissible. — J’aieu la patience, dit-il, de la confronter avec le mandement de Maigrot, et je les ai trouvés semblables en tout. Comme Maigrot est à Rome, il faut croire que c’est lui qui a dicté la bulle. Les chrétiens prétendent que le pape ne dé- cide rien que par les lumières du Saint-Esprit; dans ce cas nous devons conclure que Maigrot est le Saint-Esprit des chrétiens. — Cette plaisanlerie du Fils du Ciel fut applaudie par de grands éclats de rire. Eucouragé par ce succès_, Khang-Hi poursuivil ainsi: Je connais un chasseur aveugle qui cependaut aime à courirle lièvre; il làche son coup au hasard, sans savoir oil il doit tirer. Le pape ressemble à ce chasseur. Il lance des décrets sans atteindre jamais le but, parcequ’il est aveuglé par les informations de Maigrot... Il y a au-dessus de la grande porte de l’é- glise de Péking une large plaque en marbre avec cette inscription : King-Tien (adorez le ciel); ce mar¬ bre est scellé de mon sceau, car c’est moi qui en ai fait présent aux inissionnaires. D’après la bulle cette inscription est superslitieuse et condamnable. Le lé- gat devrait done ordonner que ce marbre sera sup- primé’et brisé, puis sur les fragments on fera brúler
  • DE M0NSE1GXEUR DE MEZZABARBA. 345 les missionnaires qui 1’ont reçue, etce sera Pédrini qui mettra le. feu. De nouveauxéclatsderireaccueillirent ces paroles, et tous les regards se tournèrent vers monsieur Pe- drini, interprète du patriarche. Se voyant en verve, Khang-Hi glosa et disserta à 1’aventure sur une foule de sujets, sans faire la moindre attention au légat. II lui adressa une seule fois la parole pour lui demander si c’était 1’usage en Europe de condamner quelqu’un à mort sans avoir auparavant prouvé son crime. —En Europe, répon- dit le patriarche, on ne condamne personne que sur des preuves juridiques. —L’empereur reprit qu’il en étaitde mêmeà la Chine, et qu’il était lui-même dans la pratique de ne jamais prononcer, même avec des preuves convaincantes, qu’apres avoir prié et jeúné pour obtenir les lumières du ciei; que, malgré ces pré- parations, il tremblait encore de tout son corps lors- qu'il donnait un arrôt de mort... Après un instant de silence, l’empereur ordonua à son médecin d’ap- procher. — Maitre, lui dit-il d’un ton ferme, vous êtes plus redoutablo que moi. —Comme le médecin paraissait déconcerté, Khang-Hi ajouta en riant : Je vais vous en donner la raison. Je ne puis faire mou- rir personne sans preuve, tandis que vous avez la liberlé de tuer qui bon vous semble sans ombre de formalité... et chacun d’applaudir au bon mot du monarque, qui continua à s’égayer assez longtemps sur cette matière. Après cette longue et bizarre comédie, Khang-Hi, rentrant tout d’un coup dans sa dignité impóriale, se tourna vers le patriarche d’Alexandrie et lui dit que,
  • LEGATION 340 {’affaire da la legation étanl terminée, i| pqqyait se raettre en route pour Macao, oil il attendrait le de¬ part des naviresqni devaiept le reconduq-e en Europe. Je n’écris pas au pape, ajquta-t-il, parce que je serais obligé d’employer, selon I’usage des Tai'tares, cer¬ tains termcs qui pourraient lui déplaire. Monseigneur de Mezzabarba répondit qu’il serait la lettre vivante de Sa Majesté au souverain pontife. — L’empereur demanda au légat ce qu’il voulait faire des mission- naires qu’il avail laissésà Canton,. Le légat ayant ré- poudu qu’on pourrait les distribuer dans les diverses cglises des provinces... Non,s’écria Khang-Hi, cela ne se peut pas, car ce serait exposer ces religieux à désobéir ou à mes ordres ou à ceux du pape : à mes ordres si on observe la constitution ; aux ordres du pape si ou observo mon édit, qui est contraire à la constitution. Afin qu’ils ne se trouveul pas dans la nécessité de manquer à l’un ou à 1’aulre, il est à pro- pos de les emmener en Europe. L’empereur se fit enfin apporter une coupe d’or pleine de vin, qu’il offrit lui-même au légat. Lepre- nant ensuite par les mains, il les lui tint serréesdans les siennes pendant longtemps, au graud étonnement des mandarins, qui en paraissaient hors d’eux-mémes. « Après ce dernier témoignage de son affection, dit « le Journal de la legation de Mezzabarba, l’empereur ■< congédia monsejgneur le patriarche d’Alexandrie, « qui se trouva en sorlanl du palais environné de « mandarins, qui le félicitèrent des honneurs qu’il « venait de recevoir, et assurèrent qu’on ne se sou- « venait pas que jamais emporeur de la Chine en eút « rendu de pareils, pas mème à ses propres en-
  • DE MONSEIGUÇUR DE MKZZABAUBA. 3V7 « fants (1). » I] faut convenir, au moins, que le ré- dacteur du journal n’était pas difficile. Le 3 mars 1721 monseigneur fie Mezzabarfia sortil de la capitale. Jl traversa de nouveaucettovasfeChine, le coeur, sans doute, bien acçablé de trislesse, à cause de tout ce qu’il avait vu et appris durant son séjour à Peking. Le 27 mai il arriva à Macao, oú, comme la première fois, il fut reçu en grande pompe, les troupes de la garnison étant sous les armes, au bruit du ca¬ non, au milieu de^ illuminations et des feux de joie. Ces témoignages del’allegresse publique, qui 1’année précédente, épanouissaientle coeur du patriarche aux plus belles espérançes, ne purent, en ce jour, que ra- viver en lui les souvenirs les plus douloureux. II fut obligé de séjourner pendant plus de six mois à Macao. II y publia un mandement, afin d’exhorter les missionnaires à se conforraeraux décrets du saint- siége, qu’il avait modifies., comme nous 1’avons vu, par huit permissions parficulières, loutes relatives au culte de Confucius et des ancétres. Après cela il re- lourna à Rome, emportant avec lui le corps du car¬ dinal de Tournon , à qui le souverain Pontife voulail 1'aire rendre des honneurs fúnebres dignes de ce ve¬ nerable confesseur de Jésus-Chrisl. La legation de monseigneur de Mezzabarbafitbeau- coup parler et surtout beaucoup écrire en Europe. Sps résultats favorables, en quelque sorte, aux parti¬ sans des rites conlribuèrent à soulever 1’opinion pu¬ blique contre les Jésuites. Lours ennemis répétèrenl dans toutes les langues et sur tous les tons qu’ils (I) Journal, etc., p. 329.
  • 348 LEGATION avaient été la cause do 1’insuccès de la légation ol que,si la bulle E® ilia die n’avait pas été acceptée en Chine, il fallait l’attribuer à leurs intrigues, à l’in- Huence qu’ils exerçaient sur l’empereur. Ainsi le triste triomphe qu’ils paraissaient avoir obtenu à Pékiug fut comme le signal des violentes attaques qui furem dirigées contre eux en Europe. On lit dans les Mé- moires do Saint-Simon (1) : « En ce temps-ci parul « unebulle du pape qui décida très-nettement toutes « les disputes des missionnaires et des Jésuites de la « Chine sur les cérémonies chinoises de Confucius, « des ancétres ot autres; qui lesdéclara idolàtriques, « les proscrivit, condamna les Jésuites dans leur to- « lérance et leur pratique là-dessus, approuva la con- « duite du feu cardinal de Tournon, dont les souf- u frances, la Constance et la mort y étaient fort « loúées, et les menées et la désobéissance des Jé- « suites fort tancées. Cette bulle les mortifia moins « qu’elle ne les mitenfurie; ils 1’éludèrent, puis à « dócouvert la sautèreut à joints pieds. On a lant « écrit sur ces matières que je n’en dirai pas davau- « tage. » La désobéissance, la révolte des Jésuites contre 1’au- torité pontificate devint un thème à la mode, que les Jansénisles surtout exploitèrent avec leur habileté et leur mauvaise foi habituelles; et il faut convenir que les circonstances les servaient merveilleuseinent. Pendant qu’ils repoussaient opiniàtrément la bulle Unigenitus et que leurs redoutables antagonistes, les Jésuites, dénonçaienl au monde catholique leur ré- (l) >/«woi»'íí it»
  • BK MONSEIC.NEDR BE MEZZABARBA. 349 bellion conlre lesaint-siége, voilà que les Jésuites eux- mêmes se montraient opposés, en Asie, à la bulle Ex Ma die. On comprend toutle parti que les Jansénistes surent tirer de cette contradiction. Chose singulière, au mo¬ ment ou les Jansénistes voulaient s’appuyer, en Eu¬ rope, sur la conduite des Jésuites à 1’égard de la bulle Ex Ma die pour justifier leur révolte contre la bulle Vnigenitus, on voyait au fond de l’Asie l’empereur de la Chine invoquer l’attitude des peuples chré- liens devant le pape pour expliquer celle des Chinois. « Pourquoi, disait-il un jour à monseigneur de Mez- « zabarba, pourquoi voulez-vous qu’on soit tenu d’ad- « raeltre en Chine la constitution Ex ilia die alors « qu’on ne veut pas recevoir en France la bulle Uni- « genitus? Ceuxquine sont pas chrétiensdoivenl-ils « êlre plus obéissants envers le pape que les chré- « liens eux-mêmes (4)? » II esl vraiment déplorable de trouver l’empereur Khang-IIi au courant de l’af- faire des Jansénistes el de la bulle Unigenitus, et Ton se demande avec douleur à quoi pensaient ceux qui avaient jugé à propos de le tenir ainsiau courant des déchirements de l’Eglise. VII. Lalégation deMezzabarba,qui availsurexcité, en Eu¬ rope, les querelles religieuses, enf'ournissant aux Jan¬ sénistes des armes contre les Jésuites, était loin d’avoir (1) Journal dela legation de Mezzabarba, p. Í62 (>t Kin.
  • 350 LEGATION ramené la paix parmi les missionnaires de la Chine. Lemandemenl du patriarched’Alexandrie, loin d’apai- ser les troubles, fournit une nouvelle occasion de les rènouveler plus violemment peut-ôtre que jamais, et c’est facile à concevoir. Les partisans des cérémonies avaient oblenu de ce prélat des explications favora- bles à leur manière d’envisager les choses sur quel- ques-uns des points conteslés; aussi sé louerent-ils autant de cette légátion qub la première leur avait été désagréable. D’un autre còté, leurs adversaires les acctisaient d’avoir contribué à faire échouer cette mission aussi bien que la précédente, eu sorte que les esprits s’animèrent de f»lus en plus, et Pespoir cohçu pour une paix durable devenait de jour en jour plus éloigné. Le légat avait bien défendu, dans son maridèment mêlnè, de rendre publique cette pièce, dont on allait bientAt abuser pour annoncer que le décret de 171A élait aboli; cette defense nb fill pas respectée. L’évê- que de Péking ordonna par ses letlres pastorales de se conformer à la bulle Ex ilia die modifiée par les liuit permissions; de son còté le vicaire apostolique du Chen-Si publia une semblable lettre pour dé- fendre d’user de ces mêmes facultes. Ainsi la confusion augmentait et Pantagonisme devenait plus ardent que jamais. Un tel élatde choses demanda bientAt Pintervention de Clémeut XII, qui condamna les leltres pastorales de Pévóque de Pe¬ king. Outre cela, il déféra au saint-office les liuit per¬ missions de Mezzabarba, afin de se mettreà même de porter un jugement à cet égard. On en fit Pexamen dela manière la plus exácte et la plus solennelle; et
  • 351 DE MO.VSEIGNP.rn DE MEZZABARBA. 1’oti recueillit, sous le sceau dú sennent, les déposi- lionsde plusieurs missionnaires de Chine qui se trou- vaient alors à Rome, ainsi que des élèves ehinois en- voyés de leur pays en Europe pour être élevés à la cléricature. Le pape étant mort quelqUe temps après, le jugement définitif fut encore différé. II appartenail à Benoit XIV, à ce grand pape, à ce savant et profond théologien, de terminer cette longue controverso et de couper vigoureusemenl jusque dans leurs racines les germes de toute discussion. Repre- nant avec courage I’examen de cette inextricable affaire, interrompue par la mort de son prédécesseur, il déclara que le saint-siége n’avait jamais approuvé les liuit permissions de monseigneur de Mezzabarba et qu’elles étaient contraíres aux décrets pontificaux. En conséquence il ordonna de les regarder commc nullés et non avenues, avec défense d’en faire désor- mais aucun usage, et il confirma do la manière la plus positive le décret de Clément XI. II défondit encore d’interpréter ce décret autrement qu’il ne le faisail lui-même, c’est-à-diro que toutes les cérémonies in- diquées devaient ôtre regardées, sans exception, comme idolâtriques et conséquemment illicites dans tous les cas possibles. A Pexemple de son prédécesseur, il porta les plus sévères censures centre tout mission- naire qui oserait y contrevenir, ordonna de renvoyer en Europe tous ceux qui refuseraient de se soumetlre, afin qu’ils fussent punis de leur désobéissance par le souverain pontife lui-même. Il enjoignit aux généraux et autres supérieurs des congrégations religieuses de veiller avec le plus grand soin à 1’exécution de cette ordonnance par rapport à leurs subordonnés, se ré-
  • 352 LEGATION servant de procéder contre eux s’ils se refusaient à obéir, et les déclara privés par ce seul fait du droit d’envoyer jamais aucun de leurs religieux dans ces contrées. II prescrivit encore une nouvelle formule de serment à prêter par chaque missionnaire. Enfin, il engagea par les motifs les plus puissants tous les ouvriers évangéliques de ces contrées à se conformei' au contenu des décrets émanés du saint-siége, les suppliant de rendre ainsi à son coeur paternel une joie que d’aussilongues dissensions avaient ôtéedepuis longtemps à 1’Église. Écoutons cette voix pathétique et solennelle du vi- caire de Jésus-Christ, allant retentir jusqu’au fond de l’Asie pour calmer les coeurs des prédicateurs de l’E- vangile et les convier à une sainte union. « Nous « avons pleine confiance , s’écrie Benoit XIV, que le « prince des pasteurs, Jésus-Christ, dont nous tenons
  • OK MONSEIGNEUR UK MKZZABARBA. 35it « dans loute la pureté avec laqaelle le siége aposlo- “ lique les leur a transmises. Cette grace ne leur « manquera pas s’ils sont disposés A défendre la re- « ligion par l’effusion de leur sang, A l’exemple des « saints apôtres et des autres grands défenseurs de « la foi chrétienne, dont la rnort, loin d’arrêter ou « de retarder les progrès de 1’Évangile, ne fit au « conlraire que rendre la vigne du Seigneur plus flo- « rissante et la moisson des Ames plus abondante. De « notre côté, autant qu’il dépend de nous, noussup- « plions Dieu de leur donner cette force d’Ame que « rien n’abat et la puissance du zèle apostolique. u Enfin nous leur rappellerons A la mémoire qu’en « se destinant A l’oeuvre sainte des missions ils doi- « vent se regarder comme de vrais disciples de Jé- « sus-Christ, envoyés par lui non A la recherche des « joies temporelles, mais A de grands combats; non « aux honneurs, mais A l’ignominie; non A 1’oisiveté, « mais au travail; non au repos, mais A la pánible a (Ache de produire beaucoup de fruit par lq pa- « lienee(1)... » Get eloquent appol aux sentiments aposloliques des prédicateurs de l’Evangile se trouve dans la célebre bulle Ex quo singulari, par laquelle Benoit XIV ter¬ mina enfin cette controverse A jamais raémorable par les maux qu’elle a occasionnós non-seulement dans les missions, mais encore dans 1’Église tout enlière. On en tira un grand parti, dit monseigneur Luquel, pour décrier des religieux respectables ^ qui purent commettre des erreurs et quelques-uns même se (1) Ben. XIV, Bull., p. 203. T. III. 23
  • J54 LEGATION rendre coupables d’une résistance inexcusable aux ordres du souverain pontife sans que pour cela on ait eu le droit d’attaquer Ie corps entier avec la violence et la passion que les partis y ont mises (1). Benoit XIV, après avoir fait dans sa bulle 1’histo- rique de la controverse, à partir des décrets de 1645, rapporle en entier celui de 1710, rendu pour con¬ firmer le mandementdu cardinal de Tournon; il donne également la constitution de Clément XI en 1715, le mandement de monseigneur de Mezzabarba avec les huit permissions, enfin le bref de Clément XII qui annule les lettros pastorales de 1’évêque de Péking. Cette bulle fut envoyée immédiatement dans les mis¬ sions, oil elle éprouva encore quelques obstacles avant d’être reçue par certains missionnaires partisans des eérémonies. Mais entin le pontife acheva d’écarter, par un bref adressé à 1’évôque de Péking, tous les prélexles qu’on pouvait opposer à 1’exécution des constitutions apostoliques, dont il démontrait dans cette piece la convenance et la nécessité. Dans ce bref Benoit XIV répond à quelques observations du prélat au sujetdes eérémonies, l’engage à observer les dé¬ crets pontificaux avec la plus grande fidélité. II lui montre aussi que les raisons de convenance alléguées contre 1’opportunité de ces décisions n’etaient pas suffisantes quand il s’agissaitde pratiques évidemment idolàtriques. Enfin il lui fait voir que des décrets aussi nécessaires et aussi convenables ne pouvaient pas nuire, comme on le prétendáíl, au maintien el à la propagation de notre sainte foi dans les provinces (1) Lettres à monseigneur I'h/que de Inngres, p. 177.
  • BE MÓNSEIGNEUR DE MEZZABARBA. 355 • le la Chine. C’esl ainsi qu’on est entin parvenu à faire de la bulle Ex quo singulari la règlo invariable et uniforme sur laquelle tous lesmissionnaires doivenl niaintenant baser leur conduite et dont ils jurent so- lennellement de maintenir 1’observation. « Que si niaintenant, dit 1’évêque d’Hésobon, nous jetons un coup d’ocil sur toute cette longue suite de discussions dont 1’Église eut tant à gémir, nous y trou- verons un exemple déplorable de ce que peut la fai- blesse humaine, lorsmôme qu’elle agit dans les vues les plus droites et guidée par les intentions les plus Pures. Nous voyons, en effet, les missionnaires de la Compagnie de Jésus, après être partis d’un prin- npe que nous serons loujours disposé à adopter toutes les fois que la conscience pourra nous le permetlre; nous voyons, dis-je, ces grands missionnaires tomber dans des erreurs dont les suites furent si funesles par suite de 1’opiniàtreté avec laquelle ils les ont défen- dues. Mais voici une considération qui peut leur servir en quelque manière d’excuse dans cette conduite. Nouscroyons que, s’ils fussent restés seuls à la Chine, ou que les autres missionnaires eussent pu adopter leur pratique à cet égard, il eòt été possible, dans un temps plus ou moins rapproché, de faire perdre aux cérémonies contestées le caractère superstitieux qu’on leur reprochait. Ainsi, en tolérant pour un temps un mal purement matériel, et alors seulement probable, on aurait ménagé les esprits et fait faire par ce raoyen desprogrès plus rapides à notre sainle religion dans ces contrées. Tellesétaient certainement es v ues des missionnaires de la Compagnie de Jésus. ds se trompaient en cela, du moins ne pouvait-on
  • 35G LEGATION I>K MONSKIGNEUR DE MEZZABARBA. leur reprocher aucune mauvaise intention , et c’est là un fait qu’il est important de rétablir, parce qu’on l’a trop sou vent méconnu. « Nousle confessons de nouveau, les Jésuites cher- chèrent trop longlemps à éluder les décrels des sou- verains pontifes, dans un moment surtout oil il eútété si glorieux pour leur compagnie de donner au monde un exemple dont 1’Église avait alors le plus grand be- soin. Mais nous disons aussi que, dès l instant oii lo jugement solennel fut rendu de manière à ne plus laisser aucun doute, ils obéirent fidèlement et avec courage. Leurs convictions personnelles cédèrentà la toule-puissanto autorité en face de laquello toute in¬ telligence humaine doit s’incliner et toute volonté se tracer des bornes qu’elle ne doit jamais franchir. Malgré les suites qu’ils prévoyaient pour la religion et póur eux en particular, ils se soumirent et don- nèrent ainsi une nouvelle preuve d’une vérité cons- tamment vérifiée dans lous les temps, que la Compa¬ gnie de Jésus, forte des lumières et des vertus de ses membres, pourra quelquefois lulter contre les plus sublimes puissances de ce monde, en présence de qui elle setiendra loujours dans les limites d’une defense juste et courageuse, mais en même temps qu’elle saura loujours se soumeltre lorsque la voix de Dieu aura parlé par l’organe de son représentant sur la terre (1). » (1) Luquet, etc., p. iso.
  • t CHAP1TRE Vlll. I. Malbeureux résultat do la division des missionnaires. — Noblesse chi- noise. — Les princes du sang. — Leur organisation. — Tribunal tar- tare. — II. Le princo Sourmia. — Moeursdes princesa eeinturc jaune. — Un lettró dans la famille Sourmia. — II découvre des li¬ vres chrétiens. — Ses relations avec le cólèbre 1’. Parennin. — III. Le dixième Ills de Sourmia accompagne à la guerre l’héritier de Tempire. — Avant son départ il se fait baptiser sous le nom de Paul. — II evangelise ses compagnons d'armes. — Baptéme du prince Jean avec toute sa famille. — Preface d’un livre chinois. — IV. Colère du vieux prince Sourmia à la vue des nombreuses conversions dans sa famille. — Le prince Paul se consacre á 1’ceuvre du baptéme des petits en- fants. — Les lils deSounria travaillent à la conversion de leur père. — V. Mort de l’empereur Kbang-Hi. — Son testament, — VI. Coup d'reil sur le règue de Khang-Hi. — Khang-IIi et Louis XIV. I. Les discussions qui divisèrent si longteiups les pré* dicateurs de 1’Évangile daus 1’empire chinois furent, il faut en convenir, bien plus préjudiciables aux suc- cès de la propagation de la foi que les perséculions les £>lus violentes des mandarins. Dans les pays qui ne sont pas encore convertis au christianisme ce qui lail prineipalemenl la force el l’influence des neo¬ phytes, cest 1 union el la concorde qu’on voit ié- guer parmi eux. Les inlidèlos sont moins touchés des raisontiements et des dissertations théologiques qu on
  • 358 MORT peut leur adresser que, du spectacle de tant d’hommes de conditions diverses, inconnus lesunsaux autres et cependant étroitement unis par les liens inystérieux de la religion. Cette grande famille, n’ayantqu’un coeur et qu’une ame, est pour eux une ravissante nouveauté qui insensiblement les émeut, les attire el les sub- jugue; ils ne tardent pas à concevoir un désir ar¬ dent de devenir membres de cette association divine ou tout respire 1’amour, la paix et l’harmonie. Ces doux liens de la charité chrétienne, que les persécutions mêrne viennent quelquefois resserrer, se trouvèrent singulièrement relâchés par suite du fu- nesteantagonisnie des missionnaires. Les chrétientés, troublées et agitées comine elles 1’étaient par des que- relles intestines, ne pouvaient plus être un objet d’é- dification et de bon exemplo; aussi les néophytes perdirent-ils de leur prestige, et du moment oú on les entendit s’écrier avec passion et opiniàtreté : Nous sommes pour les Jésuites ou pour les Dominicains... les infidèles furent assez disposés à dire : Nous ne sommes ni pour les uns ni pour les autres. Au milieu de ces déplorables difficultés, qui, cette fois, ne furent pas suscitées par les paíens, 1’oeuvre de la propagation de la foi en Chine ne fut pas cepen¬ dant entièrementparalysée ;car l’esprit de Dieu souffle oil et quand il lui plait, à travers les obstacles de tout genre. Quoique la controverso des rites fit beau- coup de mal aux missions, les conversions furent en¬ core assez nombreuses. II y en eut même jusque dans la famille impériale, ou un grand nombre de princes etde princesses embrassèrent la foi chrétienne malgré le chef de leur branche, lo prince Sourmia. Après les
  • 359 »E l’eMPEKEUK KHANG-U1. tristes et pénibles récits que nous avons été obligé de faire, ce sera pour nous une consolation que de pouvoir nous qrrêter un instant devant le tableau de cette famille, qui fut si constante et si hérolque à confesser la foi de Jésus-Christ. Pour se faire une idée exactedes families princières en Chine, il ne faudrait paslescomparer à celles de 1 Europe , oú 1’opinion publique élève les princes de beaucoup au-dessus des personnages les plus distin- guésdePÉtat; Ieur petit nornbre lour attire encore plus de considération et de respect, et ce respect s’augmente dans l’esprit des peuples à proportion qu’ils approchent de plus près du tròne. 11 n en est pas ainsi a la Chine, oú l élémenl aristo- cratique n’existe pas. Nous avons dit ailleurs que l’organisation sociale des Chinois n’admet qu’une seule noblesse, celle de la corporation des letlrés, dont les membres serecrutent parlavoiedesexamens publics. Lorsque l’empereur confère des titres et des honneurs à des citoyens recommandables par leur mériteou par leursservices, ces titres etces honneurs, qui ne peuvent jamais être transmis aux descendants, remontentauxancêtres; de sorte que rien ne vienl por¬ ter atteinte au príncipe d’égalité, sur lequel est basée la société chinoise. Celui qui veut se distinguer de la foule doit se faire remarquer par son propre rnérite el trouver en lui-méme la source de son illustration. Les membres de la famille impériale constituent la seule noblesse, la seule aristocratic du pays, si toute- fois il est permis d’appeler noblesse et aristocratic un corps qui ne peut exercer, ni par sa fortune ni par sa position, aucune influence dans l’Elat. Les princes
  • MOR I 360 impériauxout quelquesprivilégesinsignitiants, comine celui, par exemple, de porter uueceinturejaune; mais ceux qui veulent parvenir aux emplois et acquérir des richessesdoivent étudiercommelesautres, seprésouter aux examens et ètre adrnis dans la corporation des let- trés. Sans cela ils végètent loin du tròne , dans la foule des simples citoyens, oii ilscachent soigneusement lour ceiuture jaune, parce qu’ils ne peuvent mener un train conforme à leur naissance. Nous avons connu à Péking plusieurs de ces princes raantchous, ruinés à fond par les usuriers chinois et trainant dans la mi- sère et l’abjection des existences de mendiants. Le fondateur de la dynastie tartare-mantchoue, qui règne encore aujourd’hui sur la Chine , avail un grand nombre de frères qui par leur valeur contri- buèrenl beaucoup à la conquéte de 1’empire et à la soumission des peuples tributaires. Lorsque Tem¬ perem- tartare réorganisa la société chinoise, il donna à sos frères des litres de rois, créant les uns Tsiu- Wang, les autres Kiun-Wang et Pei-Lé : il a plu aux missionnaires d’appeler ces sortes de dignités du nom de régulos du premier ordre, du second or- dre, etc... II fut réglé que parmi les enfants de ces roitelets on en choisirait toujours un pour succéder à son pèredansla inême dignité, pendant que les autres resteraient simplement dans la classe des princes à ceinture jaune. Les régulos furent divisés eu ciuq catégories et ceux du cinquièmo degré étaient encore au-dessus do tons les plus grands mandarins de Tem- pire. Outre la ceinture jaune, qui est commune k tous les princes du sang, ils out, soil dans leurs equipages, soit dans leurs vétements, des marques extérieures
  • 31)1 UK l’kMFKUEIK KUAMi-Hl. qui les distinguent do la classe des mandarins. i^es princes impériaux de la dynastie mantchoue pullulèrent avec une telle fécondité que déjà sous Temperem’ Khang-Hi on les comptail par milliers. Leur nombre devenait si considérable que le gouver- nementjugea à propos de prendre des mesures pour disciplinei’ ces bandes à ceinture jaune qui pouvaienl devenir un danger pour lasécuritéde TÉtat. On ins¬ titua à Péking un tribunal uniquement charge de s’occuper des affaires des princes. On leur fit entendre qu’on prenait cette mesure, afin de les trailer avec distinction et parce qu’on ne voulait pas qu’ils fussent confondus avec le commun du peuple ; mais en réa- lité on était bien aise de les réunir sous une autorilé particulière pour veiller avec plus de facilité sur leur conduite et réprimer à temps leurs écarts. Les présidenls ot les premiers officiers de ce tri¬ bunal sontdes princes litres, des régulos; les officiers subalternes sout choisis parmi les mandarins ordi- naires. Ce sont eux qui sont charges de dresser les aclesde procédure, de faire les écritures nécessaires, de s’occuper en un mot de tous les délails de la bu¬ reaucratic. On conserve dans les archives de ce tribu¬ nal un grand registre oil sontinscrits tous les enfanls de la famille impériale à mesure qu’ils naissent; on marque soigneusemeut à côtó de leur nom les litres et les dignités dont on les honore*. II est bien entendu que, d après les moeurs de la nation, il n’est fait au- cuue mention sur ce registre de la naissance des lilies. Les lemmes sont tenues en Chine en tel mépris qu’on ne daigno pas memo soccuper des princesses du sang. On n’inscrit sur le registre que les noms des
  • 362 MORT épouses légitimes des régulos. On comprend, du reste, qu’on n’enregistre pas leurs épouses secondaires ou concubines. Com me la loi leur permet d’en avoir un aussi grand norabre qu’ils le souhgútent, les se- crétaires qui seraient chargés d’en dresser la liste en viendraient difficilement à bout. lous les princes à ceinlure jaune sont obligés de se présenter, à certaines époques de l’année, devant leur tribunal, sous peine d’être rayés du registre im¬ perial, de perdre la petite pension qui leur estallouée et de tomber dans la classe des simples citoyens. Par ce moyen on élail parvenu à surveiller de près et à lenir en respect celte foule princière, qui eút pu faci- lemeut devenir dangereuse et créer au gouverneinent des embarras perpétuels. Ceux qui s’écartent de leurs devoirs sont jugés et punis par le tribunal impérial. II. Parmi les régulos les plus distingués qui vivaient à Péking vers Ia fiu du règne de Khang-Hi il y en avait un du troisième ordre, nommé Sourmia. II des- cendait directemenl du fondateur de la dynastie tar- lare-mantchoue. La famille dont il était le chef élait très-norabreuse : il ivait treize fils ayant déjà des eu- lauls el seize filies qui étaient mariées à des princes mongols ou à des mandarins de la capitale; car, selon la loi des Mantchous, il n’esl pas permis de s’unir par le manage avec les princes du mómesang. Le troisième des fi|s de Sourmia s’était déjà signalé
  • ;i63 I>K LKMPKKHCR KHANG-H1. par sa sagesse et son habilelé non-seulement dans les euiplois militaires, rnais encore dans la connais- sance des livres chinois et tartares; il avait subi avec un succès remarquable tous ses e xamens léraires. L’empereur Kbang-Hi lui en témoigna sa sa¬ tisfaction en l’élevant à la dignité de Kong, c’est-à- dire de régulo du cinquième ordre; il lui assigna en méme temps les honneurs et les appointementsaltacbés à cette dignité. Cette distinction devait d’autant plus flatter lejeune prince que 1’empereur donnait par lá à connaitre qu’il le destinait à être le successeur de son père. L’occupation de ces régulos, en remontant du cin¬ quième ordre jusqu’au premier, est, pour l’ordinaire, d assister aux cérémonies publiques, de se montrer tous les matins au palais impérial, puis de se retirer dans leur propre palais, oú ils n’ontd’autre soin que celui de gouverner leur famille, les mandarins et les aulres officiers dont l’cmpereur a composé jeurs raaisons; il neleur estpas permis de se visiter les uns lesautres, ni de coucber hors de la ville sans une permission expresse. II est facile de voir pour quelle raison les régulos sont astreints à une loi si génante. Leur vie ne se compose guère que de longs loisirs, que la piupart d entre eux n’emploient pas très-ulile- ment. Les moins désoeuvrés se font maniaques et poursui- venl avec acbarnement une idée plus ou moins bi¬ zarre. Les uns se font collectionneurs do curiosilés; ils rassemblent à grands frais dans leur cabinet les vieux bronzes, les vieilles porcelaines, les vieilles peintures, tout le bric-à-brac en un mot qui peut
  • MORT ottl leur tombei1 sous la main. Les rusés (Illinois, qui sa- vent tout exploiter avec une inerveilleuse liabilelé, leur I'abriquent des antiques, qu’ils vout ensuite leur vendre mystérieuseinent à des prix exorbitauls. II en est d’autres qui consacrent leur vie à la culture de leur jardin et à rarrangement de leur pare. II faut voir avec quelle richesse d’imagination ils iuventent les fantaisies végétales et les tours de force de la na¬ ture. Rien n’est bizarre et curieux comme ces pares et ces jardins, oil se trouvent réunis les contrastes les plus inattendus. Les régulos de Péking ont aussi une grande predilection pour les oiseaux. II y en a qui passent les journées entières en tenant d’aplomb sur les cinq doigts do leur main droitc une petite cage oil se trémousse un ‘péling-lzè, e’est-a-dire un oiseau à cent langues, avec lequel ils essaieni de tier con¬ versation. Ceux qui sont dominós par 1’amour des combats font battre des cailles ou des grillons el cherchent des émotions en contemplant lessanglantes luttes deces pauvres bêtes, qui se déchirent avec une inconcevable fureur. II n’est pas enfin de vaine oc¬ cupation dont ne s’avisent ces pauvres princes impé- riaux pour se dissimuler à eux-mêmes le vide de leur existence. Nous avons connu un charmant petit régulo qui avail fini par se donuer la monomanie des montres et des pendules. Ses appartemenls en étaient remplis, et son grand amusement consistait à examiner leur mouvemont et à les entendre sonner. Comme il avait appris un pou d’horlogerie, il étail per- pétuellcment occupé à arranger ou à délraquer ses montres. Le troisième lils du venerable Sourmia était loin
  • de l’empereur khang-hi. 365 de ressembler à ses confreres de la ceinture jaune. Naturellement ennemi de (out amusement frivole, I étude élait son occupation favorite; il ne trouvait de bonheur qu’auprès de ses livres et de ses pin- ceaux. Or, ce fut par celte voie que Dieu voulut l’al- tirerà la connaissance des vérités chréliennes. II commença d’abord , comme il le raconta lui- môme aux missionnaires, par étudier avec soin les livres les plus estimés des Chinois etqui sont entre les mains des leltrés. II lut ensuite avec une égale attention ceux des bonzes et des docteursde la raison, dans l’espoir de découvrir les motifs qui portent ces seclaires à vivre d’une manière si différente du commun des hommes. II trouva tous ces ouvrages semés de contradictions et d’obscurites. II n’y décou- vrit ni principe suivi ni raison solide sur les points les plus essentiels. Comme le jeune prince Sourmia était loin d’avoir une haute opinion de lui-môme, il s’en prit à son peu d’intelligence et recommença ses lectures avec une nouvelle application. II consulta ceux de ces sectes qui passaient pour habiles; il dis¬ cuta avec eux et leur proposa ses difficultés. Mais leurs réponses ne purent le satisfaire; il remarqua méme qu’ils n’étaient nullement d’accord entre eux sur un point fondamenlal, sur le cbàtiment des mé- chants et sur la récompense due aux gens de bien. Ses études et ses recherches étaient done loin de con- tenter son intelligence. Le jeune régulo était en proie aux doutes et aux perplexités de 1 esprit lorsqu’un jour il traversa, par basard, une foire qui se tenait devant une grande pagode. II s’amMa devant un étalage devieux livres
  • 366 MORT exposés en vente; Pun de ces livres avait pour litre : I)r 1’âme de Vliomme. Rien n’était plus capable de piquer la curiosité du noble lettré. II dit à un de ses serviteurs qui l’accompagnait d’acheter cet ou- vrageetil rentra avec empressement dans son palais. A peine y fut-il arrivé qu’il se mil à dévorer son livre De Vâme de Vhomne. Le style lui en parut bien dif- férenl de celui des autres ouvrages qu’il avait jus- qu’alors étudiés; mais il ne pouvait en pénétrer claire- ment le sens, et les difficultés se présentaient en foule à son esprit. II envoya chez les libraires chercherdesemblables livres dans Pespoir d’y trouver quelque éclaircisse- ment aux choses mystérieuses qu’il venait de lire sur Pâme humaine. Les libraires de Péking lui répondi- rent qu’ils ne tenaient pas des ouvrages ayant rap¬ port à cette doctrine et qu’on n’en trouvait qu’à la maison du Seigneur du Ciel, au Tien-Tchou-Tang. Le régulo commit d’abord une méprise assez plai- sante. II prit le nom de Tien-Tchou-Tang pour celui de l’enseigne du lieu oil l’on vendait ces sortes de livres. Quoiqu’il sút, en général, qu'ily avait des Eu- ropéens à Péking, il n’avait jamais parlé à aucun d’eux et il ne savait pas que leur résidence s’appelât Tien-Tchou-Tang. Ayant bientòt découvert la résidence des mission- naires, il y envoya un domestique, qui lui rapporla aussitòt plusieurs livres en lui disant qu’ils ne se vendaient pas , mais que les Européens les donnaient libéralement à ceux qui en demandaient; il ajouta qu’en luifaisant cadeau de ces livres on l’avait beau- coup entretenu des Européens et de la grande et
  • i>e l’emperecr khang-hi. 367 ^ainte doctrine qu’ils étaient venus prècher dans le rovaume Central; on lui avait dit que les articles les plus importants de cette doctrine étaient expliqués dans ces livres. Le jeune Sourmia les lut avec empressement, et à mesure qu’il avançait dans sa lecture il étail de plus en plus charmé de Pordre, de laclarté et de la solidité des raisonnements par lesquels on prouvait 1’existence d’un êtresouverain,unique, créateurde toutes choses, tel enfin qu on nesaurait rien imaginer de plus grand ni de plus parfait. La simple exposition de ses ma¬ gnifiques attribuls lui fit d’autanl plus de plaisir que cette doctrine lui parut se rapprocher un pen de celle des anciens livres de la Chine. Mais lorsqu il vint à 1’endroit ou l’on enseigne que le tils de Dieu s est fait homme, il sentit sa raison se troublei aussitot et se soulever. II fut surpris que des personnes d’ailleurs si éclairées eussent mêlé à tant de vérités une doctrine qui lui paraissait si peu vrai- semblable et qui choquait sa raison. Plus il y réflé- chissait, plus il trouvait, dans son esprit, de la résis- tance sur cet article, parce qu’alors il contemplait uniquement de ses faibles regards ce mystère sublime et qu’il navait pas encore appris à captiver son intel¬ ligence sous le joug de la foi... Ces livres lui firent pourtant une telle impression qu’il les communiqua à ses frèros et à ses parents; ils donnèrent lieu à de fré- quentes discussions. Get ardent et sincère chercheur de Ia vérité alia plusieurs fois à la mission pour éclaircir ses doutes ct fixer ses incertitudes; il eut de fréquentes confé- rences avec les missionnaires et avec les letlrés chré-
  • MORT 0(38 liens : leurs réponses lui paraissaient solides, raais ses doutes ne se dissipaient pas, et il restait toujours sur les confins de la vérité et de l’erreur, tantôt su- bitement éclairé par une éblouissante lumière, tantòt replongé lout à coup dans de profondes ténèbres. Dans l’espoir d’arrêter, s’il était possible, les fluctua¬ tions de son esprit, il saisit enfin ses pinceaux el composa deux volumes ou il recueillit tous les motifs de crédibilité à une révélation divine et ce qu’il avail In de plus lumineux et de plus pressant dans les livres de la religion chrétienne. Il y ajouta toules les diffi- cultés qu’on pout y opposer et les réponses qui les éclaircissent. Il rédigea cet ouvrage avec simplieitó et sans prétention littéraire, car il n’avait d autre vue que d’achever de se convaincre lui-même et d’ins- truire en môme temps les membres de sa famille. Lg jeune prince Sourmia en était là de ses etudes religieuses et de ses efforts pour parvenir à la con- naissance de la vérité lorsqu’il fut obligé de suivre l’empereur en Tartarie pour la grande cliasse d’au- tomne. Ayanl su que le P. Parennin, un des plus sa¬ vants missionnairesdePéking, était du voyage, il re¬ sold! de profiler do cette heureuse circonstance, afin de combattre viclorieusement les doutes qui obsé- daient encore son esprit. En conséquence il ordonna à ses gens de remarquer dans quel endroit on place- rail la tente de 1’Européen et de faire dresser les siennes aussi pres de lui qu’il serait possible sans néanmoins faire paraltre aucune affectation. Après quelques jours de marche dansle désert, un soil', pendant que tout le monde se reposaitdes grandes fatigues de la cliasse, le prince Sourmia se rendit dans
  • i>e l’emperecr khang-hi. .169 la tente dn P. Parennin accompagnéd’un de ses frères, jeune honame âgé dedix-sept ans. Les longues et cé- i émonieuses salutations prescriles par 1’usage étant terminées, il exprima au missionnaire son désir de s ontretenir avec lui sur les príncipes de la doctrine ehrétienne. « Maítre, dit-il, si je souhaite d’entrer en « discussion avec vous, ce n’est pas à dessein de vous « contredire, ou de faire parade du peu que je sais ; " mon unique désir, c’est de dissiper mes doutes et « d arriver à des vérités que j’ai de Ja peine à com- « prendre. II est des choses dontje suis persuadé et ® sur lesquelles il serait inutile de s’arrôter; comme, « par exemple, l’existence d’un Dieu unique créaleur « de toutes choses, etc... Mais voici, ajouta-t-il, ce « qui bouleverse ma raison et m’empôche d’entrer « dans une religion que j’admire etquej’aime. .> II propose ensuite au missionnaire ses difficullés sur I'incarnation du Verbe, sur l’inégalité des con¬ ditions, sur les afflictions des justes et la prospérité des méchants, sur la prédestination, sur l’Eucharistie, sur la confession auriculaire, sur le pouvoir du pape, sur les possédés et les maisons hantées, sur la puis- sanee du dérnon et sur plusieurs autres articles. Ces nombreuses questions discutées de bonne foi et avec intelligence prouvèrent au P. Parennin quo ce noble tar tare avail solidement étudié la doctrine ehrétienne. II espéra dès lors que sa conversion n’était pas éloi- gnée et que Dieu voulait se servir de lui pour ouvrir à plusieurs autres les senders de la vérité et les faire entrer dans la voie du salut. Le P. Parennin, qui était un savant théologien et enmême temps un hommed’un caraclère très-aimable
  • MORT 370 et de beaucoup de coeur, essaya d’aplanir les diffi- cultés de son intéressanl interlocuteur et de dissiper Jes doutes qui lui tourmentaient l’esprit. Mais il re- marqua que souvent ce n’dtait pas les raisons les plus fortes qui apportaient avec elles la plus grande con¬ viction. Ce ne sont pas toujours, en effet, les raeil- leurs raisonnements qui persuadent les infidèles, quoiqu’ils n’aient rien à y opposer; ce sont parfois certaines paroles diles comrae au hasard qui les frappent et dont Dieu se sert pour les attirer à lui et pour faire comprendre aux ministres de sa parole que le changement des coeurs et la conquête des Ames sont uniquement l’ouvrage de sa miséricorde. Le jeunerégulo et le P. Parennin aimaient à se ren- contrer pendant les Ioisirs de la chasse. 11s eurent de longs enlretiens sur la religion et surla grande affaire du salut. Le disciple sentait que la foi envahissait son àmeetque ses doutes s’évanouissaient insensiblement. Cependant il ne croyait pas encore avec fermeté et sans restriction. Un jour le missionnaire lui dit qu il ne devait point s’imaginer qu’il fút le premier qui eôt forme de semblables doutes, ni que les réponses qu’il lui avait faites fussent de son invention. « Les Européens, ajouta-t-il, avant que de croire et d’em- brasser la religion chrótienne, formèrent les mômes difficultés, et de plus fortes encore; mais enfin ce merveilleux assemblage des motifs que nous avons de croire les dótermina, avec la gráce de Dieu, à se rendre, à s’humilier et à soumettre leur esprit à des vérités qui sont au-dessus de la raison hu- maine. Voyez, frère, les chréliens des siècles passés ont dou té etpour eux et pour vous; soyez done en re-
  • DE L EMPEREDR KHANG-HI. 371 j os de ce côté-là, et cessez d’être ingénieux à cher- C *er de fausses rais°ns pour vous dispenser d’obéir à a voix de Dieu, qui vous appelle et qui vous presse pai cette inquiétude méme que vous éprouvez. II fail les premrères avances sans avoir besoin de vous, et vous reculez commes’il y avait quelque chose à per- dre ou qu’d voulút vous surprendre : sachez que le tumble de 1’infortune pour vous serait que Dieu ces- sât de vous sol liei ter et vous laissât dans cette mal- neurôuse tranquillité, laquelle serait suivie, après la mon, d’unmalheurà jamais irremediable. N’est-il nas juste que de votre còté vous fassiez au moins un pas pour répondre aux invitations de Dieu? vous n’an rrr ipolygamio; ’ avez raiSOn- Agissez dm° ®*é- q emment. commencez par mettreordre à ce point- I ,SP°SCZ-V0US Par là à recevoir de plus grandes grâces’ quí feront disparaitre vos difficult et vosdoutes. Ce qui tient éloigné de la vérité et du devoir, e’est bien moins 1’obscurcissementde 1’intelligenceque certames entraves du coeur qu’on ne voudrait pas briser Jus- quzci vous n’avez fait que disputer, qUe multiplier vos doutos et envisager le passage de 1’état oú vous éles actuellement a celui des chrétiens, comme s’il '! ê™ ef par des monstres dont vous n’osez appro- hei. est surtout la force qui vous manque; jffaul done la demander à Dieu avec ferveur et persévé rance (1). » (,es discours faisaimt une impression profonds «r lesdeux pnnces tarlares qui visitaiem íéquemmen. (I) Lettres édifiantes, t. III, p. 370. 24
  • 372 M0RT le P. Parennin : ils fortifiaient leur volonté en même temps qu’ils éclairaient leur intelligence. Avant la fin de la chasse les deux fils de Sourmia étaient chré- tiensau fond de 1’âme, quoiqu’ils no fussent pas en¬ core baplisés; ils étaient dignes de prendre rang pai mi les plus fervents caléohumènes; tout même faisait pressentir qu’ils seraient bientòt des apòtres zélés de leurs nouvelles croyanccs. En effet, aussitòt qu’ils furent de retour à Péking, ils se mirent à prêcher 1’Évangile au sein de leur nom- breuse famille. Ils entrelenaient souvent leur véné- rable père et leurs frères de l’excellence de la reli¬ gion chrétienne : ils leur parlaient avec force et en hommes convaincus des vérités qu ils leur annon- çaient; ilslespressaientd’examiner du moins les piin- cipes qui appuyaientces vérités; enfin ils leur faisaient sentir que rien n’étaitpour eux d’une importance plus grande, puisqu’il s’agissait ou de la félicité on du malheur de la vie future. Ces entretieus en famille en- tralnèrent plus d’unefois des discussions assez vives; mais peu à peu on y mit moins d’amour-propre et d’opiniàtreté; enfin la grâce de Dieu Iriomplta, pin- sieurs se sentirent persuadés et pensèrent sérieuse- ment à se soumettre à 1’Évangile : il no leur restait plus à vaincre que certains obstacles qui aux yeux des princes tartares paraissaient asse/, difficiles à sin monter. Un des plus grands obstacles était celui du liao- Chen; c’est un culte que les Tartares-Mantchous ren- dent presque tous les mois à leurs ancètres depuis la conquête de l’empire; l’influence des bonzes a mêlé à ce culte diverses cérémonies bouddhiques.
  • DE L EMl’EKECK KBANG-H1. 37a Les princes donl nous parlons, n’étant pas chefs de famille, puisque leur père vivait encore, il ne leur ótait pas permis de faire aucun changement dans ces sortes de cérémonies ni de s’en absenter plusieurs Ibis de suite sans s’exposer à étre regardés comme desfils dénaturés. C’est, parmi les Tarlares, un crime égal au crime de rébellion ; il se punitavec uno mómo sévérilé, c’est-à-dire par le dernier supplice. Un autre obstacle non raoins difficile à vaincre ve- nail du còté môme de leur père. Quoique Io vieux Sourmia estimàt la religion chrétienne, il ne voulait pas permettre qu’aucun de ses fils 1’embrassàt; il les exhortait à demeurer tranquilles dans leurs croyances tarlares el à vivre comme les ancêtres de la famille, qui étaient, disait-il, d’assez bons modeles à suivre. Quelquefois il cherchait méme à les intimidei’ et il les menaçait de les déférer à l’empereur. La crainte de déplaire auFils du Ciel et d’dtre en butte aux raille¬ ries des autres princes du sang préoccupail saus cesse ce pauvre vieillard et le faisait agir ainsi con (re ses propres lumières. Pour ce qui est des princes ses en- fants, la perte de leurs biens et de leurs dignilés, les pratiques les plus rigoureuses du christianisme, tout cela n’était pour eux que des empèchements me¬ díocres. « Nous pouvons, disaieul-ils, vaincre ces dif- « iicultés sans lesecours des hommos; nous n’avons « besoin que de l’assistance de Dieu, et nous espérons « qu’il ne la refusera pas à nos prières. » C’est ainsi que s’exprimait le dixièmede cesjeunes princes, qui le premier de tous eut le bonheur de recevoir le saint baptéme.
  • 37V MORT III. Nous avons déjà parlé de la guerre que l’empereur Khang-Hi entreprit et teriuina heureusement conlre Kaldan, souverain des OLleuls. En l’année 1719 il avait annoncé qu’il enverrait un de ses fils en Tar- tarie, à la téte d’un corps d’annee qui allait altaquer les tribus soulevées contre l’empire. Aussitôt que cetle nouvelle fut connue, plusieurs princes du sang s’offri- rent d’accompagner le fils de l’empereur dans cette expédition et de servir sous ses ordres. Le dixième prince de la famille Sourmia ótait pour Iors âgé d’en- viron vingt-sept ans; il était grand, bien fait de sa per- sonne. et avait la reputation d’un officier fort instruit danslemétierdela guerre. Il s’offrit comme les autres princes, et Ton accepta ses offres. II y avait déjà longtemps qu’il avait renoncé aux pratiques superstitieusos des Tartares-Mantchous et que sa vie était loute chrétienno. 11 observait exacte- menl la loi de Dieu et ne inanquait à aucune des pres¬ criptions de 1’Église. II partageait son temps entre la prière, la lecture et l’instruction des gens desamaison, dont plusieurs reçurent le baptôme avantlui. II avait souvent pressé les missionnaires de lui accorder la méme grâce-, mais ceux-ci, pour éprouver davantage sa Constance, avaient différé jusque-làdele satisfaire. Le moment était pourtant venu oil le fervent caté- cbumène devait plus que jamais désirer de recevoir le sacrement de la régénération spirituelle. Se voyant
  • i>E l’empekeur khang-hi. 375 sur le point de partir pour un voyage de six cents lieues, il renouvela ses instances avec ardeur. II alia trouverles iuissionnaires etles priade considérerqu’il partaitpour un pays meurtrier, oix lesintempéries des saisons, les maladies, la disette étaient des ennemis encore plus redoutables que ceux qu’il allait combat- tre; qu’on ne pouvait lui refuser la grâce qu’il deman- dait sans compromettre le salut de son àme. Les missionnaires n’eurent garde de resistor plus longtemps à de si saints empressements. On lui con- féra le baptéme, ou il reçut le nom de Paul. N’ayant plus rien dèslorsqui le retínt à Péking, il partit aus- sitôt le cceur libre et plein de courage pour aller re- joindre 1’armée impériale, qui était déjà en marche. Les pensées des triomphes qu’on allait remporter sur les ennemis de I’empire ne firent pas oublier au prince Paul qu’il avait aussi à conquérir sa famille auchris- tianisme. Dès que ses devoirs militaires lui laissèrent un instant de loisir, il s’empressa d’écrire au régulo son père et à la princesse sa mere pour les exhorter à suivre son exemple et à embrasser la loi de Jésus- Christ. II écrivit également une lettre à son épouse, qui, étant déjà instruite des vérités chrétiennes, fut si touchée des sentiments pleins del’espritde Dieu qui étaient répandus dans cette lettre quelle demanda aussitòt le baptéme; on le lui accorda, et elle fut nomraée Marie. Le prince Paul ne se bornait pas à évangéliser de loin sa nombreuse famille par de pieuses correspon- dances ; il était au milieu des camps comme un intré- pide et zélé missionnaire. II annonçait les vérités chrétiennes aux autres princes de 1’armée et auxman-
  • 376 MORT clarins mililaires. 11 les affeclionna lellemenl auchris- lianisme qu’ils déposèrent leurs anciennes préven- tions et devinrent de fervents défenseurs de la foi. II était beau de voir, au milieu du tumulte et des périls de la guerre, ce prince intrépide, tout prôl à verser son sang pour la patrie, s’occuper avec calmo de la conversion deses compagnons d’armes et les exhorter à ne pas oublier ce qu’ils devaient à Dieu au moment oiiilsallaientsacrifier leur vie pour l’empereur. Ayant appris qu’il y avait dans les troupes plusieurs soldats chrétiens, il les fit venir en sa presence, et les traita avec tant de bonté et de familiarité qu’ils cn furent confus; il fit parmi eux les fonctions de missionnaire, préchant encore plus efficacement par les grands exemples de vertu qu’il leur donnait que par ses fer¬ vents discours. Le troisième fils deSourmia, qui, comrne nous 1’u- vons déjà dit, avait été créé par l’empereur régulo du cinquième ordre, n’était pas encore baptisé. Lors- qu’il eut connaissance de la conduite de son frère à l’armée et des lettres qu’il avait écrites, il en fut atten- dri jusqu’aux larmes; mais il se reprochait à lui-même des’étre laissé devancerdans la voie du salutpar un frère à qui il avait donné les premières connaissances dela loi chrétienne. II résolut dès lors de ne plus ap- porter de retardement à ses pieux projets et de pro¬ filer des circonstauces que la Providence semblait lui ménager pour s’affranchir définitivement des exi¬ gences que lui imposaient ses fonctions à la cour. Ce prince, qui était d’une faible complexion et dout la sanlé se trouvait altérée, s’absentait souvent du palais, oil d’ailleurs il ne prenait plus de goftt.
  • 377 | BE LEMPERECK KHANG-H1. Déjà, par principe de conscience, il refusait de se trouver à certaines cérémonies superstitieuses mal- gré l’obligation oil il était d’y assister selon le devoir de sa charge. L’empereur Khang-Hi voulut le punir de sa négligence et le destitua; il lui laissa néanmoins une dignité inférieure à la première avec des appoin- temeuls proportionnés. Le prince y renonça peu de temps après , afin d’êlre tout à fait libre et de ne plus servir queDieu seul .11 ne tarda pas, en effet, à demander le saint baptême malgré la vive opposition du régulo son père. II le reçut le jourde 1’Assomption, en 1721, et fut nommé Jean; son fils unique, qui fut baptisé en même temps, s’appela Ignace. Il s’appliqua ensuite à inslruire toute sa famille, qui imita bientòt son exemple, savoir: la princesse Cécile, son épouse, sa belle-fille Agnès, ses deux petits-fils Thomas et Mat- thieu et deux petites-filles. L’esprit de ferveur animait toute cette famille, qui se réunissait deux fois par jour dans une chapel le qu’on avait faitconstruire dans l’endroit le plus pai- sible et le plus solitaire du palais. On y récitail en commun les prières de I’Eglise, et le prince Jean ins- truisait ses domestiques, qu’il avait le bon gout de trailer également bien , soil qu’ils profilassent de ses instructions, soit qu’ils négligeassent de les suivre. 11 aimait àleur répéter que la foi est un don de Dieu, qu’il fallait la lui demander, mais que le respect hu- main ne devait avoir aucune part dans leur conver¬ sion. Les domestiques furentsi frappés de tant de bons exemples qu’ils vinrent en foule demander le baptême aux missionnaires. Le prince Jean était comme ledoc- leur des catéchumènes et des nouveaux chréliens. i
  • 378 MOBT Dans Je but d’exercer sur eux une intluence plus cons¬ tante et de fortifier de plus en plus leur foi, il revil avec soin le petit ouvrage qu’il avail composé pour sa propre instruction et sedécida à le faire imprimer. Nous en citerons la preface avec plaisir, parcequ’elle nous a paru très-propre à faire connaitre T esprit so¬ lide et la belle âme de ce fervent chrétieu. « Le ciei ne rn a point donné de talents; mon es¬ prit esl fort borné; cependant dès mon enfancejai airaé à m’instruire, c’est pourquoi je me suis appli- qué à connaitre à fond les deux sectes des bonzes et des docteurs de la raison : cette étude m’a occupé plusieurs années. Au commencement j’y ai trouvé quelque chose de bon, mais dans la suite leur doc¬ trine m’a paru destiluée de toute vraisemblance. Ne voulant pas m’en rapporler à mes propres lumières, je me suis mis à consultei- les livres des lettrés et j’y ai employébien des années. J’ai tirépeu de profit de cette lecture, parce queje n’ai point rencontré de raaitre habile qui pfit me guider; quelques connais- sances assez superficielles out été tout le fruit do mes longues recherches; ellesn’ontpu me conduire àbien pénétrer le vrai sens de ces livres. Toutes les foisque je lombais sur les articles qui regardent 1’origine du monde , la vie et la mort des hommes, je pesais for- tement dans mon esprit leurs dissertations, comme, par exemple, ce qui est dit dans le Y-King : Le ciei et la lerre existent, apres eux viennent toutes les produc¬ tions de la nature, et puis Vhomme et la femme. Tout cela est clair : mais ce ciei et cette terre, me disais-je à moi-même, par qui existent-ils? Onlitdans le même livre ces paroles : Uair subtil produit les étres;
  • 379 DE L’EMPERECR KHANG-H1. I.àme est sujette au chanyement. Mais cette áme que devient-elle? ces inflexions ne faisaieut qu’augmen- ter mes doutes et mejeter dansun labyrinthe de per- plexités. « Un jour que j’allais me promener, cétait la qua- rante-sixième année de 1’empereur Khang-Hi, je ren- conlrai par hasard dans un temple d’idoles un livre intitulé : Traité deVâine; frappé de la nouveauté de ce litre, je 1’achetai et retournai à ma maison. Je n’eus rien de plus empressé que de lo lire : quelque attention que j’y donnasse, je sentis que je ne pou- vaispénétrer le fond de doctrine qui y élait renfermé ; que le but de ce livre étail bien différent des autres livres que j’avais lus jusqu’alors. Je m’aperçus qu’il avait été imprimé dans Féglise du Seigneur du Ciei. J ignorais parfaitement alors quelle espèce de gens demeuraient dans cette église et ce qu’ils y faisaient. Fiqué par la curiosité, j envoyai un de mes domes¬ tiques y demander des livres. II me rapporta celui qui traite de la Connaissance du vrai Dieu (1 , celui des Sept victoires et quelques autres de cette nature. « La lecture de ces ouvrages me plut fort; je pris gout à leur méthode d’expliquer la creation du ciei et de la terre, la nature et la fin de 1’homme, les suites de la mort, la spirilualité et l’immortalité de noire Ame, la génération et la conservation de tous les êtres; toutyétait traité si clairemenl qU’0n ne pouvait former aucun doute. Un point cependant m’arrêtait, avec quelques autres trop élevés au-des- sus des sens; c était le mystère de FIncarnation et de la Rédemption; mon esprit se refusaità leurcréance. • (1) Ouvragedu P. Ricci.
  • mort Je passai ainsi quelques années sans quitler loutà fait la lecture tie ces ouvrages et sans m’y livrer avec ar- deur. « Enfin, vers l’été de la cinquantième année de Pempereur Khang-Hi, je tombai malade; je guéris, ct durant ma convalescence, n’ayant rien qui pCit medis- traire, je me mis à rófléchir sur la religion chrétienne, sur son parfait rapport en tous ses points, sur son extréme imporlance. Je pris le parti d’aller visiter les missionnaires, de raisonner avec leurs catéchistes, et de tirer d’eux des lumières sur les points qui me fai- saient de la peine. Ces visites et ces disputes durèrent trois ans, apròs lesquels je me réveillai comme d’un songe; mes doutes se dissipèrent, etpeuà peu la lu- mière commença à nPéclairer. « Je continuai à lire les livres de la religion qui traitent des recompenses et des chàtiments éternels. Mon coeur se trouvait alors partagé entre 1’amour et la joie, la crainte et Peffroi. Mon parti fut pris d’em- brasser la religion chrétienne, mais une réílexion qui me survint m’en détourna. La doctrine qu’elle reu- ferme, disais-je, est parfaitement vraie et bonne , je ne puis me le dissimulei' apròs tanl d’examens que j’en ai faits; on n’y trouve aucune contradiction. Mais pourquoi vient-ello d’un pays étrauger? pour- tjuoi la Chine n’en a-t-elle pas enlendu parler? II est vrai queplusieurs lcttrés de la dynastic des Ming en ont publié de grands éloges dans leurs écrits, mais ne so seraient-ils point laissé éblouir par Pa- mour du merveilleux? de plus, reconnallre ce Jésus ‘ incarné, dont parlo cetteloi, pour le souverain maltre du ciei etle pèredu genre humain ; comme la créance
  • 381 l*F. I.’eMPERF.CR KHANG-HI. de cet article est de la dernière conséquence, dois- je m’en rapporter à moi-même, et me mettre dans le cas d’en tromper beaucoup d’aulres? c’est ponr- quoi je redoublai mon application à m’instruire. A la lecture je joignis d’instantes prières au Dieu du ciel, pour qu’il daignàt m’éclairer et seconder mes efforts. Si dans mes profondes méditations et l’examen des livres je trouvais quelque passage plus difficile ;i entendre, j’allais consulter les missionnaires, je les interrogeais, je disputais avec eux : plusieurs années s’écoulèrent de cette sorte. « Depuis la premiere connaissance que j’ai eue de la religion chrétienne jusqu’a cette année, qui est la cinquante-sixième de l’empereur Khang-Hi, il s’est écoulé dix années etplus. Je remercie de toute mon àme le père des miséricordes non-seulement de ne m’avoir pas rejeté, moi grand pécheur, mais d’avoir encore daignó m’éclairer intérieurement et me con- duire par sa gràce à connaitre la vraie religion. J’ai enfin compris que tous les peuples de l’univers onl un coeur semblable et une même raison pour guide; qu’un même ciel les couvre et qu’ils doivent Ions honorer un même Dieu créateur du monde. « J’ai aussi reconnu que les lettrés de la dynaslie des Ming qui onl embrassé la religion chrétienne étaient gens fort éclairés , qu’ils ne se sont rendus qu’à la vérité évidente, lumineuse; ces grands homines n’ont point été guidés par le gout de la nou- veauté ni des choses extraordinaires. « Enfin Dieu m’a encore fait cette dernière gràce de croire en Jésus-Christ, sauveur et rédempteur des homines, de le reconnaltre pour le vrai Dieu, créa- .
  • 382 mort teur de Punivers. A ce doux souvenir, mon coeur delate en sentiments de la plus vive reconnaissance, en cantiques de louanges el d’admiration envers un Dieu si miséricordieux. « Ceei est écrit du commencement de la onzième Inne : versle milieu de cette lune ou tombe le sols¬ tice d’hiver, ayant été visiter le chrétien Lieou Joseph, je lui fis part de mon dessein de mettre sur le papier Ies motifs que j’avais eus d’embrasser Ia loi chré- tienne; il l’approuva très-fort: c’est ce qui m’adé- terminé à le faire, en les réduisanl-en cinq articles. Par la je m affermirai dans ma foi, et je serai peul- être cause que d’autres l’embrasseront (1). » Dans les cinq chapitres qui composent le corps de I ouvrage, I auteur démontre avec beaucoup de sim- plicilé, do clarté et de logique l’existence d’un Dieu unique, la sainteté de la religion chrétienne, sainteté si admirable qu’elle ne peut venir des hommes, la propagation miraculeuse de 1’Évangile par le martvre des premiers croyants, la profession de foi des savants et des grands docteurs de l’Europe. II termine en essayant de prouver que la doctrine chrétienne n’est nullemenl en opposition avec celle des sages et des philosophes de la Chine : Pécrit du prince Jean exerça une heureuse inlluence sur la conversion de ses pa¬ rents et de ses amis. (1) Retires édifiantes, t. Ill, p. 482.
  • de l’empereur khang-hi. 383 IV. Le régulo Sourinia, voyant ses fils, les uns après les autres, et leurs maisons presque entières embras- serie chrislianisme, ne put retenir sa colère. II alia jusqu’à leur interdire 1’entrée de son palais, et leur défendit de paraítre désormais en sa présence; il les menaça méme de les déférer lui-môme à 1’empereur. Cet éclat n’empêcha pas que le onzièmo de ses fils, touché de 1’exemple de ses deux frères et convaincu de la vérité de la religion chrétienne, ne demandàt le baptéme: il prit le nom de François et fit construire aussi dans son palais une chapelle pour facilitei- aux temmes de sa ruaison Faccomplissement de leurs de¬ voirs religieux, car les moeurs du pays ne perraet- tent pas aux personnes de ce rang d’aller publique- ment à 1’église. Cette nouvelle conversion ne put être cacliée au régulo Sourinia, et sonmécontentementne fit qu’aug- menter. Au fond , ce prince estimail la religion chré¬ tienne ; mais, à 1’inverse de ses enfants, il craignail rnoins Dieu que 1’empereur; il appréhendait surtout la décadence de son crédit et de sa fortune. 11 avail été autrefois général de toutes les troupes de la Tar- tarie orientale et en méme temps gouverneur de la province de Leao-Tong. Pendant dix ans il exerça cette charge avec une telle distinction qu’à son re¬ tour 1’empereur lui confia les affaires du gouver- nement de l’empire et le fit chef d’une des huit ban-
  • MORT 384 nières, c’est-à-dire qu’il était dans Péking à la tête de trento mille liommes et qu’il ne devait compte qu a 1’empereur de son administration. Sourmia était done regardé comine un des princes impériaux les plus illustres. Ce qui ajoutait encore à 1 illustration du vieuxrégulo, c’estqu’il avaitdeux de ses fils, le sixiòme etle douzième, qui étaient conti- nuellement a la suite de l’empereur. Le sixième, qu’on appelait Leí-Chin , était sans confredit 1’homme de la cour qui s’exprimait le mieux dans Pune et I’autre langue, lartare et chinoise, et qui brillait le plus par la distinction de son esprit. II était entré si avant dans les bonnes gràces de l’empereur qu’il bit honorécoupsurcoupdesix charges, lesquelles avaienl été possédées auparavant par autant de grands digni- taires. II en remplissait les différentes fonctions avec tant d’exactitude qu’on était surpris qu’il pílt suftire à tant d’occupations tout Péking ne s’entretenait que de 1’étendue et de la supériorité de son génie. Le ré¬ gulo Sourmia était íier de la célébrité de Leí-Chin et il comptait qu’il serait infailliblement clioisi par l’em- pereur pour succéder à sa dignité. II était loin de soupçonner que lo fulur héritier de son litre snivrail 1’exemple de ses frères; il se Irompail cependant, car Leí-Chin étudiait avec zèle et persévérance les príncipes de la religion chrétienne. Sur ces entrefaites, le fils de l’empereur, qui était parti à la tôte d’une puissante armée pour soumetlre les tribus de la Mongolie, du Ivoukou-Nor et du Thibet, fut rappelé à Péking. II ramena avec 1 ui le prince Paul, dont il faisait grand cas à cause do sa va- leur et de son expérience à la guerre. II rendit de
  • i>b l’empereor khang-hi. 385 lui un fémoighagè si favorable que Kliang-Hi 1’élèva a de nonveaux honneurs el augmenla ses revenus à proportion des dignités dout il venail de le décorer. Mais le prince Paul avail bien dautres vues; sa résolution était prise de ne plus servir d’aulre raaitre que Jésus-Christ et de ne plus combatlre d’autres ennemis que ceux du christianisme. II ne fut pas longtemps sans présenter un mémoire au tribunal des princes tartares-mantchous, ou, entre autres choses, il disait qu’une blessure qu’il avait reçue à la guerre le mettait hors d’état de raonter à cheval; que, devénanl par là inutile pour le service, il n’élaií pas juste qu’il possédât les dignités ni qu’il joutt des appointements dont il avait été gratifié; qu’en con- séquence il suppliait 1’empereur de vouloir bien agréer sa démission. Le président du tribunal tarfare, qui élait un ami du prince Paul, fit son rapport de telle manière que 1’empereur consenti! à sa retraite, en lui laissant néanmoins un litre d’honneur qui ne 1’engageait à aucune fonction. Le prince Paul fulau combledelajoie de se voirlibre el dégagé des embarras du siècle, pour s’adonner tom entier aux oeuvres de piété. Non content d’avoir ins- (ruil sa famille, il s’appliqua à gagnerceux de ses pa¬ rents et de ses amis avec qui il avait le plus de liai¬ sons. Le baptéme desenfanls des princesinfidèles était devenu par-dessus tout son oeuvre de predilection II était d’une vigilance et'd’une attention extrêmes sur 1’état de ces petites créatures qui étaient en danger de mourir. II allait lui-même les visiter el il lesbapti- sait lorsqu’il avait fait entendre à leurs parents foul le bonheur qu’il pouvait procurer à ces enfants en leur I III
  • MOBf 38tí conférant ce rile des chrétiens. C’ótail un beau et touchant spectacle de voir ce prince impérial, ce guerrier naguère revenu tout mutilé du champ de ba- taillese pencheravec amour et simplicitésur la couche depauvres petits enfantset faire couler sur Ieur front 1’eau sainte de la rédemption. Le prince Paul et ses deux frères chrétiens, Jean et François, se réunissaient tous les jours pour confé- rer ensemble sur lesmoyens les plus propres àavancer 1’oeuvre de Dieu au sein de leur nombreuse famille. Ils convenaient qu’ils ne feraient que de médiocres progrès si le régulo leur père demeurait dans 1’in- fidélité; mais sa présence leur était interdite à tous trois, et il fallait chorcher quelqu’un qui fút capable de toucher son coeur. Ils furent d’avis que personne n’était plus propre à ce dessein que Faíné de leurs frèrès. Ses talents naturels , son éloquence modeste et persuasive, son habileté dans la langue mantchoue, que Sourmia préférait de beaucoup à la langue chi- noise, toutes ces qualités lui avaient gagné la con- fianeo et 1’affection du bon vieillard. II n’était encore quecatéchumène; mais il était par- faitement instruit de la loi chrélienno, et il 1’obser- vait aussi exactement que ses frères chrétiens. S’il ne fut pas baplisé d’abord, c’est que les missionnaires jugèrent qu’il fallait attendre encore queique temps, jusqu a ce qu’il eíkt fait les derniers efforts auprès du régulo son père, parce que, s’il eèt une fois reçu le baptéme, 1’entrée de la maison palernelle lui aurail été absolument interdite. II accepta volontiers la commission dont ses frères cadets le chargèrent; il s’v porta avec un zèle sage et discret, avançant peu
  • be l’f.mperecr khang-hi. 387 à peu et se servant de toutes sortes d’industries pour s insinuer dans le cceur de son vieux pore et lui ins- pirer le désir d’embrasser une religion dpntil connais- sait la vérité et de laquelle il se lenait éloigné par des vues d’intérôt et de politique. Pendant ce temps-là les trois princes chrétiens, qui ne pouvaient rien par le ministère de la parole, imploraient la miséricorde de Dieu avec leurs families. Ils étaient sans cesse au pied des autels; ils faisaient des jefines extraordinaires ; ils pratiquaient diverses austérités, dont on aurait peine à croire que dps per- sonnesde ce rang fussent capables; ilsdistribuaient aux pauvres des aumònes considérables ; ils fréquentaienl les sacrements; ils priaient souvent les missionnaires d’offrir le saint sacrifice pour obtenir de Dieu la con¬ version d’un père qu ils aimaient tendrement; ils fon- daient en larmes toutes les fois qu’ils faisaient ré- llexion que ce père si cher et d’un àge si avancé se lenait opiniâtrément éloigné du royaume des cieux. Tant de pieux efforts n’eurent pas I’effel qu’on espérait; ils mirent quelques favorables dispositions dans le cceur de Sourmia , mais ils ne le changèrent point. On obtint, à la vérité , qu’ij se rendit plus trai- table sur Particle de la religion ; mais il Iaissa loujours entrevoir qu’il était peu disposó à embrasser Je chris- tianisme. Il persista à ne vouloir pas admettre les trois princes ses fils en sa présence. Cependant il ne pouvait ignorer que plusieurs princesses recevaient le baptême avec leurs filles; mais il dissimplait, et il secontentaildedire en général qu’on fút très-réservé, sans quoion risqueraitde perdresa famille. On parais- sait déférer à ses avis et agir avec plus de réserve.
  • MORT :i88 Ses fils uéanmoins, nc se croyaut pas aulorisés pour cela à uéjgliger leurs devoirs religieux , contiuuaienl d’aller à Péglise el d’accomplir avec ferveur la loi de Dieu. V. Tandis que le nombre des chréiiens allait toujours croissant dans cetle illustre famille, uu grand évé- nement vint lout à coup jeter dans la consternation les missionnaires, les chréiiens, les mandarins, le peuple, l’empire chinois tout entier. L’an 1722, la Chine jouissant d’une paix profonde, I’empereur Khang-Hi alia , à son ordinaire, passer l’étéen Tartarie, dansle pare dn Printemps perpétuel. Quoique dans sa soixanle-dixièine année, Khang-Hi étail encore plein de force et de vigueur. Le temps deschasses élant venu, il monta à clieval, el se livra, comme il avait toujours fait, à cel exercice favori des Mantchous. Au retour de ce voyage, avant que de rentrer dans Péking, il voulut encore, accompagné de ses Tartares, prendre le divertissement de lachasse au tigre dans un autre pare peu éloigné de la capitale. Pendant que les chasseurs pressaienl avec ardeur un magnifique tigre, voilà que tout à coup I’empereur donne des ordres et reprend en toute hâte la route du pare duPrintemps perpétuel. Khang-Hi, ayant été saisi par un vent glacial du nord, avail compris qu'il étail frappé à mort. Ses médecins lui prodiguèrent avec empressement les soins que Part et Pexpérience
  • I>K l/KMPtKKUR KHAMi-lll. pureul leursuggérer; mais tout fut iuulile, rieu ue put raniiuer ses meinbres glacés. II expira le 20 dé- cembre, sur les huit heures du soir, entouré de tous ses courtisans, qui étaient plongés dans la stupeur. Son corps fut Iransporté à la eapitale la méme uuit. Le lendemain le Moniteur de Péking alia annoncer dans tout 1’empire, enson langageconsacré par les rites, (/ue le monarque universel s’était écroulé et que son dme impér/ale avail été enlevée nu ciei par le grand, dra¬ gon... La feuille officielle publiait en méme temps le testament de Khang-Hi, qui esttrop long pour étre cité en enlier. Nous nous conlenterons d’en reproduire quelques extraits, afin de donner une idée de ce cu- rieux document. « Moi, empereur, qui honore leciel, et suis charge de la revolution, je fais ce manifeste , et je dis : « De tout temps, parnji les empereurs qui out gou- verné l’univers, il ne s’en est trouvé aucun qui ne se soil fail uu devoir essentiel de révérer le ciei et d’imiter ses aieux. La vraie manière de révérer le ciei et d’imiter ses aieux est de traiter avec bonté eeux qui sont loin et d’avancer selon leur mérile ceux qui sont près; c’est de procurer aux peuples le repos et l’abondance ; c’est de faire son propre bien du bien de I’univers et son propre coeur du cceur de • umvers; c’est de préserver 1’État des dangers avanl (ju’ils arrivent et de prévenir avec sagesse les dé- sordres qui pourraient arriver. « Les princes qui travaillent sur ce plan depuis le matin jusqu au soir et s’en occupent méme durant leni sommeil, qui Torment sans cesse des desseins doni les effets soient de longue durée et d’une grande
  • 390 MOAT étendue pour le bien public > ces princes, dis-je, ne sont pas éloignés d’accomplir ces devoirs. « Moi, empereur, qui suis maintenant àgé de soixante-dix ans et qui en ai régné soixante, je suis redevable do ces bienfaits non à ma faible raison, mais aux seoours invisibles du ciel et de la terre, de ines ancétres et du Dieu qui préside dans l’empire à l’a- griculture. Suivant la chronologie et l’histoire, il s’est écoulé plus de qualre mille trois cent cinquante ans depuis le règne de Hoang-Ti; et pendant ce grand nombre de siècles on compte trois centun empereur, dont un petit nombre ont régné aussi longtemps que moi. a Après mon élévation au tròne, quand j’eus at- teint la vingtièmeannée de mon règne, je n’osais me promettre de voir la treutième; et, parvenu à cette trentième; je n’osais me promettre de compter la qua¬ rantine ; aujourd’liui je me trouve dans la soixan- tièrae. Le Clwu+King, dans le chapitre intitulé le grand, module, fait eonsisler la félicité en cinq avan- tages: la longue vie, la richesse, la tranquillité, l’a- mour de la vertu et uno fin heureuse. Cette fin heu- reuse tient le plus haut rang parmi ces avantages; sans doute parce qu’il est difficile d’y parvenir. L’àge que j’ai présentement prouve que j’ai vécu longtemps; quant à mes richesses, j’ai posSédó tout ce qui est contenu dans les qnatre mers. Je me vois père et lige de cent cinquante fils et petits-fils : les filles doivent ètre en plus grand nombre. Je laisse l’empire en paix et dans la joie ; ainsi la félicité dont je jouis peut étre appelée grande. Aprèscela, s’ilne m’arrive aucunac¬ cident, je mourrai content..
  • 391 DE l’kMPEBEUR KHANG-llI. « Je tais cependant une réílexioa. Quoique depuis quejesuissur le tròne je u’ose dire quej’aie cliangé les mauvaises coulumes et réformé les moeurs; quoique je n’aie pas réussi à procurer l’abondance dans chaque famille et le nécessaire à chaque parliculier; etqu’eu cela je ne puisse être comparé aux sages enapereurs des trois pretnières dynasties, je crois cependant pou- voir assurer que durant un si long règne je n’ai eu d’aulres vues que de procurer â l’empire une paix profonde etde rendre mes peuples contents, chacun dans son état et sa profession ; c’est à quoi j’ai don nó mes soins les plus assidus avec une ardeur ineroyable etun travail sans relàche, qui n’a pas peu contribué à épuiser les forces de mon corps et celles de mon es¬ prit. Je n’ai pas de termes assez énergiques pour exprimer jusqu à quel point je me suis appliqué à remplir ces devoirs. Dans le nombre des empereurs, il en est qui out peu régné, et les liistoriens prennent de là occasion de les censurer, en atUibuant à leur passion immodérée pour le vin et les plaisirs la cause de leur mort précipitée : ils en établissent une regie géuéraleel sans exception, et semblentse faire un mé- rite de rechercher les moindres défauts de princes ac- compiis et le moius réprébensibles. Je veux aujour- d’hui juslifier sur ce fait, par une apologie claire et sans réplique, les empereurs des dynasties quiontpré- cédé la mienne; la multitude des affaires dont ils se sont trouvés surcharges leur ont causé des peines el des chagrins qui out abrégé leurs jours.» Khang-Hi s’abandonue ensuite, sur ce sujet, à de lougues dissertations historiqties, qui ne peuvent of- Irir un grand intérèt à ceux qui ne sont pas au cou-
  • rant des Annales de la Chine. Après avoir essavé do justifierles princes des dynasties antérieures, I’empe- reur tartare-inantchou continue ainsi :
  • UK Lt.MIM.KKLK K.HANG-U1- 39o inettre obstacle; ets ils doiveul jouir d une paix pro- I'onde, cjen n’esl capable de 1’altérer. « Moi, empereur, je me suis appliqué à 1’étude de la sagesse dès ma plus tendre enfance, et j’ai acquis une connaissance grossière des sciences anciennes et modernes. Dans la vigueur de l’àge je pouvais bander des ares de quinze forces et lancer des flèches de treize palmes de longueur; j’ai su le maniement des armes, et j’ai paru à la tôte de mes armées ; j’ai eu en tout ceia beaucoup d’expérience. Pendant toute ma vie je n’ai fait mourir personne sans sujet. J’ai apaisé la révolte des trois rois chinois; j’ai neltové le septenlrion du grand désert (l)sablonneux ; et toutes ces entreprisesont été combiuéès et conduites par les ressources de mon génie. « Je n’ai osé rien dépenser inutilement des trésors de l’empire, dont la garde est cominise à la cour des tributs; e’est le sang du peuple. Je n’y ai puisé que ce qui élait nécessaire pour la subsistance des armées et pour subvenir aux famines. Je n’ai point permis qu’on tendit de soieries les appartements des maisons parliculièresoú je séjournais dans les voyages que j’ai fails pour visiter I’empire; et la dépense en cliaque endroit ne dépassait pas dix à vingt mille onces d’ar- gent. Si l’on considère que je déboursais annuelle- ment plus de trois millions d’onces d’argent pourl’eu- iretien et les reparations des digues, on verra que la première dépense ne monte pas à la centième parlie de celle-ci. «... Moi, empereur, j’ai plus de cent tils ou pelits- i Allusion a la guerre contre les OEIeuts.
  • MORT 394 fils; et je suis àgé de soixante-dix ans. Les rois, les grands, les officiers, les soldais, les peuples, 4es Mon¬ gols méme el autres témoignent I’aUachement qu’ils out pour ma personhe en regrettant de me voir si avancé en âge. Dans une eonjoncture si llatteuse, si je viens à terminer ma longue course, je quitterai la vie avec satisfaction. « Les descendants des deux fils de l’empereur Tai- Tsou, mon bisai'eul, sont présentement bien élablis et jouissentde la paix. Vous autres, réunissez-vous de coeur, et soutenez-vous mutuellement : cetle espe¬ rance, dont je me flatte, fait que je pars content el que je meurs en paix. « Yong-Tching, le quatrième de mesfils, est uu homme rare et précieux. Ce prince a beaucoupde res- semblance avec moi, et je ne doute point qu’il ne soil capable de recevoir el de porter la grande succession. J’ordonne qu’il monte aprés moi sur le trône, et qu’il prenne possession de la dignilé impéríafe. Conformé- ment aux règlements, on portera mon deuil pendant vingt-sept jours seulement... « Que le présent edit soil public à la cour et dans toules les provinces de l’empire, afin que personae n’en ignore le contenu (1)... » VI. Le prince que Pempire venaitde perdre était uu des plus grands homines qui aient jamais illustré le trône (l) De Mailla, t. XI, p. 3õo et saiv.
  • 395 DE l'kMPKREUK KUAXG-H1. de la Chine. On ne voyait rien dans sa personne qui ne fút digne du plus puissant mouarque de I’Asie. Son port, sa taille, les traits de son visage, un certain air de majesté tempéró de bonté et de douceur inspi- raient des sentiments d’amour et de respect à tous ceux qui approchaient de sa personne. II était encore plus dislingué par les qualités de son âme. It avail un génie vaste, élevéetd’Unepénétrationsurprenante; une mémoire heureuse, à laquelle rien n’échappait; une fermeté de caractère à 1’épreuve desévénements; un sens droit, un jugement solide, qui dans les af¬ faires douteuses le fixa toujoursau parti le plus sage. Khang-Hi n’était encore qu’un tout jeune enfant lorsqu’il fit pressentir ce qu’il serait un jour. Chun- Tché, son pòre , depuis longtemps malade et jugeanl son état désespéré, demanda à ses enfants qu’il fit appeler lequel d’enlre eux se sentait assez de force pour soutenir le poids d’une couronne nouvellement conquise. L’ainé s’excusa sur sa jeunesse, et pria son père de disposer à son gré de sa succession. Mais Khang-Hi, le plus jeune, qui n’avait encore que huit ans, se jeta àgeuoux devant le lit du monarque ex- pirant : il lui dil avec assurance et fermeté qu’il se croyait assez fort pour prendre l’administration de I’empire, et qu’en ne perdant point de vue les exem¬ ples de ses ancélres il espérait gouverner au conten- tement des peoples. Chun-Tché, déjà prévenu en sa favour, se décida stir cette réponse, et le nomma aus- silot son successeur, sous la tutelle de quatre régents qui devaient régler les affaires pendant sa minorilé. Afin de réaliser de si lveureuses espérances, le jetine Khang-Hi s’appliqua avec zèle et Constance à réunir
  • MORT o! If.i eu sa-person ne les qualités solides qui pouvaient lui concilier I’eslirue et I’atlacheraeut des deux puissanles nations placées sous sou sceptre : il montra bientôt, par ses succès étonnants en tout genre, ce que la rude énergie des lartares, tempéréepar une éducation chi- "oise» Peut procurer de force et de sagesse dans le gouvernement. II se distingua dans les différents exercices destinés a donner au corps cette souplesse et cette vigueur capables de soutenir les plus violentes fatigues. La mol lesse qui règne dans les cours des princes asiati- ques ne fut jainais de son goúl. Loin des délices de son palais de Péking, il passait une partie de I’annee dans les montagnes de la Tartarie : la, presque tou- jours à cheval, il s’exerçait dans ces longues et péni- bles chasses à manier Parc, le fusil et Parbalète, sans néanmoins négliger en rien les affaires de l’Etat, te¬ nant ses conseils sous une tente et dérobanl jusqua son sonnneil Ie temps nécessaire pour écouter ses mi¬ nistres et donner ses ordres. Ce fut principalement dans le grand art de gouver- ner qu’il (it les plus rapides progrès; il les dut, sans doule, autant aux circonstances de son règne qu’a une application infaligable et à une facililé prodi- gieusedout la nature I’avail doué. On se souvienl avec quelle énergie il cassa le conseil de régence et prit les rénes du gouvernement au moment mème oú le jeune Louis XIV en faisail autant en France. Cut exemple de fermeté remplit dès lors tout le monde do crainte et d’admiration. Khang-Hi eut bientôt occasion de développer les ressorts de son génie el de mellre en usage toules ses
  • 397 1»E i.’kmperedk khang-hi. aptitudes. A peine sorti de I’adolescence, il lui fallut, |X)ur soulenir son Iròne cliancelant, faire face à des ennemis nombrenx el puissants, qui Pattaquèrent de toutes pails; donner la chasse á des pirates formi- dables qui infestaient les côtes; dissiper les armées innombrables du vaillant Ou-Sang-Kou i, qui avait soulevé presque toutes les provinces méridionales; obliger les rois de Canton et de Fo-Kien dese souraet- tre; dompter celui du Chen-Si; éteindreenfin dans le sang des princes raongols, rejetons des anciens con- quérants de la Chine , des droits qu’ils prétendaient faire revivre : voilà ce que tit Khang-Hi, touchant à peine à 1’càge de vingl ans. Mais aussi quelle activité et quelle prudence dans ce jeune empereur! Lorsque Pempire commençaà goúterles douceurs de la paix, Khang-Hi s’appliqua à rendre aux lois leur vigueur, et àcorriger les vices de gouvernement, in- troduits par la licence des guerres précédentes. II fit un choixjudicieux d’hommes éclairés et intègres pour remplir les emplois les plus importants. N’acceptant pas indistinctement tous les sujets qui lui étaient pré- sentés par le tribunal quece soin regarde, ilchargeait des personnes affidées d’en faire des informations exactes et secretes; souvent méme il les examinait lui-mème. Le plus léger défaut ne pouvait échapperà sa vigilance, mais un mandarin qui réunissait en sa faveur les suffrages publics était assure de sa protec¬ tion. Malgré sa puissance formidable et ses richesses immenses Khang-Hi était frugal dans ses repas et simple dans ses babblements (i). Mais s’il évitait la (1) Kang-lli aété acrusé d’avarice; et a l’appui de cette accusation
  • 398 WORT dépense dans tout ce quiregardail sa porsonne, il était magnifique à répandre ses trésors lorsqu’il était ques¬ tion de 1’entretien des armées, des édifices, des ca- naux, des ponts et de lant d’autres travaux destinés à la commodilé publique et au bien du commerce. Alin de plaire aux Chinois, qui professentbeaucoup <1 estime pour les lettres, il les cultiva lui-méme, lut Jes King, et se familiarisa avec 1’histoire de la Chine, dont il fit faire une version en langue tarlare. II s’exerça aussi sur leurs meilleurs morceauxd’eloquence et de poésie, etil parvint à parler et à écrire poliment en chinois, avec autant de facilité qu’en mantchou, sa propre langue. II forma méme une bibliothèque, dans laquelle il rassembla tous les meilleurs livre de la Chine, et paya d’habiles lettrés pour en faire la tra¬ duction. On pourrait dire que la liltérature fut enquel- quo-sorte sa passion favorite, et il est vraisembiable qu’il s’y appliqua autant par politique que par goút. Souverain de deux grands peuples de caractere si op¬ en citele trait suivant: se promenant, un jour, dans ui. pare de la vjlle de Nanking, il appela un mandarin de sa suite, quipassait pour to plus riche partieulier de l’empire. II lui ordonna de prendre la bride d'un due, sur lequel il monta et de le conduire autour du pare. UJ mandarin obéit, et reçut upe once d’argent pour recompense. L’empe- reur voulut à son tour lui donner le mème amusement; le mandarin chercha a s’en excuser, mais il fallut obéir. Après cette bizarre prome¬ nade .• « Combien de fois, lui d»t l’empereur, suis-je plus grand et « plus puissant que toi? » Le mandarin, se prosternant à ses pieds, luirépondit que la comparaison était impossible... « Eh bien, répliqua « Khang-Hi, jereuxla faire moi-même : je suis vingt millefois plus grand « que toi; ainsi tu pay eras ma peine à proportion du prix que j’ai cru « devoir mettre à la tienne. » Ce mandarin fut oblige de lui payor vingt mille onces d’argent. II nous semble que cette anecdote, si die est exacte, doit ètre at- tribuée au caractere railleur et caustique de Khang-Hi plutôt qu’h son avarice.
  • DE I. EMPFRKIR KHANG-HI. 399 posé, il voulutétre leur maitre à tousdans les sciences et les exercices qu’ils estimaient le plus. Cependant Khang-Hi apprit bientòt des mission- naires attachés à sa cour à quel degré de perfection on avait poussé en Occident les sciences et les arts, et il avait trop de goút pour s’en tenir aux livres chi- nois. II traça à ces peuples étonnés une nouvelle route, dans laquelle une présomption mal entendue et trop d’attachement pour leurs anciens usages les avaient empéchés d’enlrer. II cultiva lui-môme les sciences de 1’Europe avec une ardeur incroyable. La géométrie, la physique, 1’astronomie, lamédecine, l’anatomie furent successivemenl l’objet de son appli¬ cation et la matière de ses études. Ce qu’il 8t pour les sciences, il fexécuta égalemenl pour les arts. II éleva dans son palais divers ateliers; et, faisant un choix des artistes et des ouvriers les plus industrieux et les plus adroits en chaque genre, il leur proposa pour modeles les plus beaux chefs- d’oeuvre exécutésen Europe: peintres, émailleurs, graveurs, sculpteurs, ouvriers en acier eten cuivre, chacunà l’envi travaillait, sous la direction des Eu- ropéens, à satisfaire le goút do ce prince, qui savait estimer et récompenser les bons ouvrages. Ce ful cet amour des sciences el des arts qui donna aux missionnaires ce libre accès auprès de sa per- sonne, qu’il n’accordait ni aux premiers dignitaires de 1’empire ni móme aux princes du sang. Dans ces fréquents entretiens, ou ce grand prince semblaitou- blierla majeslé du tròne pour se familiariser avec de simples religieux , le discours tomba souvent sur les vérités du christianisme. Inslruit de notre sainte reli-
  • 400 MOHT gion, il I’eslima, il en goúta la morale et les maximes, it en lit souvent des éloges en présence de toute sa cour, il en protégea les ministres par un édit public, il en permit le libre exercice dans son empire; mais nous pensonsqu’il n’eut jamais aucune disposition sé- rieuseà I’embrasser. S’il favorisa lesmissionnaires, c’est parce qu’ils lui étaient utiles et que 1’éclal de leurs talents pouvait donner de 1’illustration à son règne. II est à croire en effet, dit Abel-Rémusat (1), que ce règne de soixante ans sera compté, par les Chi- nois, au nombre des époques les plus glorieuses de leur histoire. On sait qu’il est d’usage en Chine, comine chez les anciens Égypliens , qui jugeaient, dit-on , les rois après leur mort, de caractériser l’em- pereur défunt en lui donnant un tilre postliume qui rappelleses vertus et consacre sa gloire. Le litre que Khang-Hi a reçu de ses contemporains est celui de Ching-Tsou, Jin-Hoang-Ti, c’est-a-dire ai'eul sainl, pieux empereur ce nora alteste Ia vénération qu’a inspirée sa mémoire. » — Is sa inl a im I, diraif un let Cré chinois, mérita véritablement le nom de Jin (pieux) par sa piété envers ses parents, par son amour pour ses peuples et son dévouement auxordres du ciei; il ne mérita pas moins celui de China (saint etsage) par les lumières de son esprit, par son at- tachement inviolable aux maximes des anciens, qu’il avait toutes gravées dans son coeur, par lesconnais* sances variées qu’il possédait sur toutes sortes de su- jets.... Les missionnaires dePéking avaient été comblésde (I) Melanges usiatiques, t. II, p. 40.
  • DE I.’eMPKREUR KHANfl-MI. 401 faveurs par l’empereur Khang-Hi; aussi Ton ne doit pas s élonner de leur empressement et de leur zèle à iaire son éloge : ils 1’élèvent au-dessus de tous Ies autres princes de la Chine, et en parlant de la splen- deur de son rògne et de 1’éclat de ses victoires ils ont coutume de le comparer à Louis XIV, son con- temporain. Le Portrait historique de I'empereur de la Chine, publié par le P. Bouvet en 1697, porle presque en entier sur ce parallèle. Louis XIV, qui ne pouvait qu’en êlre flatté, fit plusieurs fois té- moigner son estime à Khang-Hi, sans toutefois dé- rogerà la coutume des rois de France de ne point envoyer d ambassade à la Chine, pour ne pas com- promettre leur dignité. Mirabeau a dit quelque part, en parlant des splen- deurs de Versailles, que Louis XIV avail été le roi le plus oiiental de 1 Occident... En voyant les arts et les sciences de 1 Europe en houneur à la cour de Péking, ne pourrail-on pas dire également que Khang-Hi a été I’empereur le plus occidental del’Orient?. s T. 111. 26
  • APPENDICE. Notre impartiality nous fait un devoir de placer sous les yeux du lecteur deux pièces importantes, qui lui permettront d’apprécier lui-méme l’histoire de la controverso des rites chinois. La première esl un Mémorial sur la légation du cardinal de Tournon, par le P. Thomas, vice-provincial des Jésuites en Chine. La deuxièmeest la Constitution apostolique de Clément XI, que monseigneur de Mezzabarba était chargé de publier à la Chine. I. MÉMORIAL ENVOYS EN EUROPE PAR LE PÉRE THOMAS, VICE-PROVINCIAL DES JÉSUITES EN CHINE. ARTICLE PREMIER. Lorsque M. de Tournon eut été nommé légat à la Chine, il écrivit de Rome au P. Grimaldi pour le prier de lui obtenir la permission d’aborder dans un des ports de cet empire. II invita méme ce mission- naire à l’aider de ses conseils. La Iettre du légat était du 7 février de 1’annóe 1702. Le P. Grimaldi
  • MEMORIAL DU PÈRE THOMAS. 403 répondit à M. de Tournoa par plusieurs voies diffé- rentes. Ses leltres furent adressées au Fokien et à Canton, et il y parlait au légal avec sincérité sur ce qu’on avail à craindre ou à espérer danssa légalion. Quand M. le patriarche fut arrivé à Canton, le 8 avril 1705, il résolut de cacher sa dignité jusqu’au temps qu’il serait à propos de la découvrir. Il fit ce- pendant écrire aux missionnairesde Péking qu’il allait prendre sa route vers Nanking et qu’ils pourraient Iui adresser leurs lettres dans cette ville. Cette résolution changea bientôt, à la persuasion de quelques per- sonnes qu’il écouta contre l’avis commun. Il écrivit aux missionnaires de Pékingd’annoncer sans réplique à 1’empereur que le patriarche d’Antioche, etc., était arrivé pour la visite de toutes les missions, avec uu plein pouvoir de Sa Sainteté. Depuis ce temps-là • I® patriarche ne demanda plus conseil à aucuu missionnaire de Péking, si ce n’est qu’il écrivit au P. Grimaldi pour le prier de Iui donner sincèremenl les avis qu’il jugerait à propos. On senlitbien qu’après avoir donné 1’ordre d’exécuter ses commandements sans réplique il n’était guère en disposition de croire ce qu’on lui manderait de contraire aux idées et aux sentiments qu’on lui avail inspires. Il demanda aussi qu’on lui présenlàt un Jésuite pour étre vicaire apos- toliqueàNanking. Il n’ignorait cependantpasque nous élions dans 1’impossibilité de répondre sur cela aux désirs qu’il témoignait. Pour obéir au premier ordre de M. le patriarche , nous écrivímes deux fois en Tartarie à l’empereur, qui y était alors. Nousdemandàmes à M. le patriarche d’user à la Chine de ses pouvoire. On ne fit point de 9.6.
  • MEMORIAL ;ov réponse déterminée à nos deux premières lettres ; on nous refusa son entrée à la cour à la troisième ; entin on le permit à la quatrième. L’empereur ordonna de faire prendre au légat un vétement à la tartare, etle lit défrayer jusqu’a son arrivéc à Péking. Par là on ferma ou du moins on dut fermer la bouche à ceux qui répandaient le bruit à Rome et ailleurs que les missionnaires établis à la cour de l’empereur de la Chine empécheraient le légat d’entrer dans ce royaume. M. de Tournon partit de Canton le 9 septembre et fut reçu partout avec de grands honneurs. Cependant la grandeur et la pesanteur des bateaux qu’on lui avait donnés pour lo transporter à Pé¬ king retardèrent un peu son arrivée et le désir que les missionnaires avaient inspiré à Pempereur de voir un homme revêtu d’uue aussi éminente dignité que celle de légat du saint-siége : nous en avions donné une très-haute idéeà Sa Majeslé chinoise. Yers la mi-novembre Pempereur envova exprès dans la province de Canton pour étudier le légat, sous le prétexte de hàter son voyage. Le 25 du rnême mois il fit partir son fils Cum-Yo et le fils du vice-roi, pour aller au-devant du légat. Un missionnaire de chacune des trois églises accompagna ces deux man¬ darins. Ils trouvèrent le patriarche à vingt-quatre lieues de Péking, embarrassé à continuer son voyage, parce que lo fleuve était glacé. Ils le conduisirenl parterre à la capitale, ou il arriva le 4 décembre. M. de Tournon futlogé dans celle des maisons des mis¬ sionnaires quo Pempereur leur avait bàtie dans l’enceinte de son palais. Ce fut atin qu’il fút plus à
  • DC PÈRE THOMAS. V05 poi'lee de recevoir les faveurs de la cour. En effet ou assigna au légat des provisions de bouche, aux frais de l’empereur, pour tout le temps de son séjour à Péking. Un desdomestiques du patriarche étant venu à mourir, l’empereur, à la prière du légat, lui donna un champ pour sa sépulture : de là la grande espe¬ rance que conçut le prélat d’établir une maison de missionnaires italiens à Péking. On appelait déjàce ci- melière le cimelière des Italiens. II aurait été peul- ôtre plus convenable d’accepter une portion de celui qui étail desliné aux anciens Européens. On 1’offril au patriarche; mais il en voulut un nouveau, et montra par là une espèce de séparation de nous à un prince très-pénétrant. L’empereur cependant faisait observer par des espions si l’on ne changerait rien aux céré- monies accoutumées des chrétiens dans l’enterrement du délunt. II apprit qu’il y avait eu de la différence. II en fut fàché, mais sans rien faire éclater. Au con- traire, il envoya au patriarche deux faisans destines pour la table impériale. II lui permit méme de se faire transporter à son audience, lout malade qu’il était, faveur qui n’avait point encore eu d’exemple. L’em¬ pereur reçutdonc le légat dans un jardin peu éloigné de la première porte du palais, pour ne lui point donner la peine de traverser avec fatigue de grandes cours et de longs appartements. Ce fut Ic 31 décembre que M. de Tournon fut adrais pour la première fois en la présence de l’empereur. II était suivi de toute sa maison et de tous les missionnaires de Péking. Les différentes cohortes au milieu desquelles il lui fallut passer avaient ordre de le dispenser des cérémonies chinoises en considération de sa personne et de sa
  • '»0(> MEMORIAL maladie. II salua done Sa Majesté impériale par ces sortes de génuflexions que Ton trade en Europe d’a- doration. L’empereur fit asseoir le legal surun monceau de coussins. II lui demandades nouvelles du pape, el il fil t°ut cela.d’un air de bonté et de familiarité qui nous ravit. Une réception de Ia sorte esl ordi¬ naire en Europe; mais àla Chine elle fui regardée com me un miracle de faveur. Les bontés de l’empe- reur pour le patriarche parurent de loules les ma- nières : on lui fitprésenter du thé par les plus grands seigneurs de la cour; I’empereur lui-méme lui mil en mains une coupe de vin; enfiu on lui servit une table couverte de trente-six plats d’or, l’empereur n’y avait presque pas touché. Cette table fut envoyée au patriarche dans son logis. On s’entretint de choses agréables après le diner; enfin I’empereur invita le patriarche à s’expliquer sur Iesujetdesa légalion. II I’en tendit discount- assez longtemps, et le redressait avec bonté lorsqu’il s’égarait. Enfin il fit tout pour I’enga- ger à avoir de la confiance danssa personne impériale. On peut protester que dans toutes les histoires de la Chine on ne trouvera pas d’exeinple d’une récep¬ tion faite à aucun ambassadeur qui égale celle de monseigneur le patriarche. Si lesEuropéens nouveaux venus ne peuvent se le persuader, parce qu’ils igno- rent les usages de cetle cour, tous les Tartares et tous les Chinois en sont convaincus, et le prince héritier de la couronne l’a témoigné. Avec le commencement de 1 année chrélienne on vit recommencer les bontés de 1 empereur pour monsieur do Tournon. Le pre¬ mier jour de janvier l’empereur promit qu’il enver- rail des présents au pape, et le second de janvier il
  • DU 1’ÈRE THOMAS. V07 les fit délivrer. II nomraa aussi le P. Bouvet pour les présenter de sa part à Sa Sainteté, et M. le pa- triarche nomma M. Sabini pour aller à Rome eu son nom. Le P. Bouvet et M. Sabini ne furenl charges que des présents les moins considérables, parce qu’on apprit à Pékingquelesvaisseaux allaient partir pour l’Europe. L’empereur se réserva d’envoyer les plus précieux par le môme navire qui reporterait M. le patriarche. Cependant Sa Majesté alia prendre le plaisir de la chasse d’hiver; et, comme M. le patriarche ne crut pas qu’il fàt de la bienséance d’accompagner l’empe¬ reur dans ce voyage de plaisir, on le pria dè nom- mer quelqu’un de sa part qui píit être témoin de ce magnifique divertissement. On ordonna à des man¬ darins de porter de trois en trois jours des provisions à M. Ielégat, qui élait indisposé. Le commencement de 1’annéechinoise approchait, lorsque nous commençàmes à craindre que la libé- ralité de la cour ne se refroidit à 1’égard de M. le patriarche, et surtout qu’on ne le traitât pas avec toute la distinction que nous souhaitions dans la dis¬ tribution des présents quo fait l’empereur au renou- vellement de chaque année. Notre crainte augmenta lorsque uous vimes que le dernier jour de Pannée était arrivé sans qu’il parv\t aucun vestige de présents de la part de l’empereur. Enfin Sa Majesté ordonna qu’on apportât à M. le patriarche un esturgeon d une grandeur prodigieuse; il était accompagné d’autres poissons avec des cerfs, des sangliers, des faisans et une table plus riche
  • •108 MEMORIAL encoro par une belle garniture d’argent quej par les inets dont on devait la couvrir. Rienne fut plus ma¬ gnifique que l’appareil avec lequel on conduisitau prélat les présents de la cour. Le 26 février l’empereur invila M. le patriarche à prendre sa part du spectacle d’un beau feu d’artifice qui devait étre tiré dans une maison de campagne appartenant à Sa Majesté. Comme M. de Tournon était toujours indispose, Fempereur le fit transporter à travers ses jardins; on lui assigna une place com¬ mode; on 1 uij fit entendre un concert d’eunuques, qu’on ne fait chanter que dans l’appartement des femmes; enfin on le fit coucher la nuit dans un ap- partement de la maison impériale à la campagne, et deux mandarins furent toute la nuit de garde à sa porte. Au commencement du printemps Fempereur alia.dans la province de Pé-Tche-Li, pour y prendre le divertissement d’une chasse de certains oiseaux aqua- tiques qui s’y assemblent en quantité. C’est un amu¬ sement de la belle saison, que Fempereur prend d’ordinaire avant que d’aller en Tartarie passer les grandes chaleurs de 1’été. M. le patriarche reçut du prince héritier, pendant Fabsence de Fempereur, les mémcs présents et les mêmes distinctions qu’il avait reçus de Fempereur. Les chaleurs du mois de mai invitèrent M. le patriarche à prendre les bains d eau chaude qu’on lui croyait nécessaires pour sa saute. II y alia accompagné d’un mandarin, qui lui fit preparer un logement commode. Souvent Fempereur s informa de sa santé; et enfin, vers le dixième jour de join, il le fit inviter a venir prendre son audience de congé. La maladie de M. le patriarche étant
  • DU PÈRE THOMAS. 409 augmenlée, il ne put paraitre devaut l’empereur. Deux mandarins du troisième rang eurent ordre de ne point quitter M. lo patriarche, et de donner sou- vent de ses nouvelles à la cour. Aussitôt quo Pem- pereur eut appris sa convalescence, il lui envoya un présent (car c’est la coutume àla Chine d’en faire aux convalescents ); c’étaient quinze pièces de brocart et une livre de la précieuse racine de Gin- Seng. Sur la nouvelle qu’eut M. de Tournon du pro- chain départ de l’empereur pour la Tartarie, il no voulut laisser échapper l’occasion d’avoir encore une audience de Sa Majesté. Il fut admis dans une maison impériale hors de la ville, et il y fut conduit par des mandarins avec pompe. L’empereur, ayant toujours égard à son incommodité, lui permit de se faire servir à sa manière par ses officiers. On le mena ensuite dans une salle intérieure, ou, après avoir fait lesneuf gé- nullexions du cérémonial, soutenu par les PP. Ger- billou et Pereira, il s’assit en présence de l’empereur. Le prince héritier se trouva à l’audience avec le neu- vième et le treizième fils de l’empereur etpeu d’autres courtisans. Aprcs qu’il eut remercié l’empereur de ses bontés, il fut invité à voir le lendemain la maison de campagne de l’empereur et les jardins du prince héritier. M. le patriarche fut reçu dans l’une et dans les autres avec toule la distinction possible. Le prince héritier le conduisit lui-même dans ses jardins. Il avail fait preparer deux barques pour lc promener sur le canal, 1 une pour le patriarche, l’autre pour le prince. Tantòt la barque du prince précédait le légat comme
  • MEMORIAL VI0 pour le conduire, tantôl elle le côtoyait pour pouvoir 1’entretenir. Enfin le prince régala M. de Tournon d’un rafrai- chissement de liqueurs délicieuses; ensuite le légat prit congé et sortit aux applaudissements de toute la cour, surprise de la réception que les missionnaires du palais avaient procurée à un étranger; plusieurs mêine murmuraient de la familiarité avec laquelle, disaienl-ils, Fhéritier d’un grand empire s’était ravalé. II est vrai que le seigneur a lui-môme fléchi le coeur de I’empereur en faveur de M. de Tournon; mais on peut dire que les Pères de Péking n’ont pas peu contribué à lui attirer, et en sa personne à l’É- glise, tantde marques de considéralion. Les infidèles par là sont disposés à embrasser une religion honorée jusque dans les cours de la gentilité. Plút à Dieu que I empereur eút continué à traiter M. le patriarche avec la méme distinction ! Mais, lout cboqué qu’il aélé contrelui pendant deux mois, il ne lui a cepen- dantpas refusé les marques de sa libéralité : on lui a loujours fourni gratuitement des provisions; et c’est aux trais de Pempereur qu’il a été reconduit à Canton. ARTICLE II. Sur les controversos en matiere de religion. Nous nous contenterons, pour cet article, de dire que, quand M. do Tournon arriva à Péking et qu’il y insinua aux missionnaires qu’il y trouva que le décret qui décidait les contestations fácheuses qui les
  • DC PÈRE THOMAS. ill divisaient avait été porte à Rome, ils supplièrent Son Excellence de le leur faire connaltre, et même de le leursignifier,protestant qu’alors ils sacrifieraient àI’o- béissancedue à FÉglise loús les intérêtsdelamissionet jusqu’a leur propre vie, qu’ils abandonneraient même la Chine si le souverain Pontife l’ordonnail ainsi. Nous supprimons les autres détails relatifs à ces controverses, parce que nous nous faisons une loi d’obéir aux ordres des souverains Ponlifes, qui dé- fendent d’en parler ni directement, ni même indi- rectement. ARTICLE HI. Conduite de M. le patriarche dans différentes nego¬ tiations qu’il traitaà la cour de Peking. Le 2o décembre de Paunée 1705 l’empereur fit de- manderau patriarche la cause de sa légation. L’empe¬ reur, parfaitementinforméde toutce qui se passe dans son empire, n’ignorait pas le sujetde nos divisions. Ainsi, quandil vitarriveruncommissaire apostolique, il conçut assez qu’il ne venait que pour rétablir la paix entre les missionnaires d’Europe. II fit done dire à 31. le légat par des mandarins qu’une naviga¬ tion de six mille iieues n’avait été entreprise que pour un grand dessein, et qu’il lui importait d’en être informé. Le patriarche répondit qu’il venait seulement à la Chine pour rendre gráces à Sa Majesté, au nom du pape, de la protection qu’elle voulait bien donner à la religion chrétienne et aux missionnaires qui 1’annonçaient. M. le patriarche se serait expliqué
  • 412 MEMORIAL plus neltement sur Ies véritables motifs de sa lega¬ tion ; mais les sieurs Sabini et Appiani l’en empéchè- rent. Enfin il résolut de les faire savoir à 1’empereur, mais en secret, par le canal des mandarins. Le 26 décembre il mit entre les mains des man¬ darins un mémoire pour 1’empereur, écrit en italien , et dans une conférence secrète il déclara aux manda¬ rins qu’il venait faire la visite des Pères de Péking. Nous sumes le soir, du patriarche lui-même, que 1’empereur avait répondu à Son Excellence de la bonne conduite et do la régularité des Pères de sa cour, et qu’il lui avait permis seulement d’aller visiter ceux qui étaientrépandus dans les provinces. Tout se fit avant qu’on eèt traduit en chinois le mémoire ita¬ lien du légat; nous en parlerons bientòt. Le 27 décembre les mandarins disaient à Son Excellence que 1’affaireétait terminée. Ce motd’al'faire terminée donna bien dela joie au patriarche. II crut que l’empereur lui accordait tout ce qui était renfermé dans son mémoire. Le P. Kiliani et les autres Pères crurent devoir rabattre un peu de sa joie et lui ap- prendre que 1’expression des Chinois ne voulait dire autre chose sinon que son affaire allait son chemin. D’ailleurs ils lui firent comprendre que, son mémoire n’ayant pas encore été traduit, il était difficile que 1’empereur eut sitôt consenti à toutes ses demandes, ^oici les propres termes du mémoire fidèlement tra¬ duit de 1’italien : « Pour obéir fidèlement aux ordres de Votre Majesté impériale, je lui dirai que Sa Sainletc a un si grand zèle pour le salulde son àme qu’elle désire ardem- ment d avoir une correspondence éternelle avec cetle
  • DU PÈRE THOMAS. 413 cour et de savoir sans cesse des nouvelles de sa royale personne, de lui f'aire part de toutes choses, de la pré- venir sur tout ce qui pourra lui faire plaisir. Pour cela, Sa Sainleté souhaiterait établir iciune personne d’une grande prudence, d’une grande intégrilé, d’une eminente doctrine, en qualité de supérieur général de tous les Européens... Ce supérieur satisfera tout à la fois aux désirs de Sa Sainleté, aux prétentions de Yotre Majesté et au bon gouvernement de la mission que la protection, I’exempleet les bons avis de Yotre Majesté honorent si fort. » L’empereur eut tant d’im- patience de voir ce mémoire qu’il so le fit apporter quoiqu’il ne fiit qu’a demi traduit en tartare. Lors- qu’il l’eut lu lout entier : a Ce ne sont là que des de¬ mandes frivoles, dit-il; le patriarche n’a-t-il rien autre chose à négocier ici ? » Les courtisans furent surpris de la pénétration de l’empereur. Le28décembre les mandarins rapportèrent au pa- triarche quel’empereur jugeait à propos que ce supé¬ rieur général des missions fill un homme connu à sa cour, qui y efit au moins demeuré dix ans et qui en connút les manières. Ils fortifièrent ce sentiment du prince de très-bon- nes raisons. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le patriarche. II s’écria d’un air de vivacité et demo¬ tion, qu’on voulul bien altribuer à sa maladie, qu’on lui avail lout accordé la veille et qu’on lui refusait lout aujourd’hui; qu’il fallait bien que l’empereur eút reçu de nouvelles inspirations par certains canaux. Le P. Pereira, qui prévit les suites de cette émotion, pria humbiement M. le patriarche de ne rien laisser échapper qui pút coniristerl’empereur; qu’après tout
  • MEMORIAL 414 ce prince ne lui avail rien accordó la veille et qu’il ne lui refusait rien aujourd’hui, qu’il ne faisait que lui proposer ses conditions, en vued’exécutersa demande. Lo patriarche prit mal l’avis du P. Pereira, et dit qu’il neprétendait pas être interrompu lorsqu’il par- lait. II ajouta qu’il voulait qu’on traduisit ce qu’il ve- naitde direetqu’on le portâtà l’empereur. Les PP. Ger- billon et Pereira prirent done Ie parti de se taire, quoiqu’ils comprissent le mauvais effet que devait produire le discours du patriarche. M. Appiani donna done par écrit sa réponse aux mandarins. Aussitôt qu’ils la lurent, la colère et la douleur parurent sur leur visage; ils s’écrièrent qu’on manquait de respect à leur maitre, le plus grand prince de l’univers; ils se plaignirent qu’on l’accusait de légèreté d’esprit en lo taxant de défaire le lendemain ce qu’il avail fait la veille. Pour se plaindre plus à l’aise, ils se retirèrent dans un autre appartemenl. Cependant les PP. Pe¬ reira el Gerbillon, restés seuls avec M. le patriarche, lui remontrèrcnt modestemenl qu’il fallait en celte cour une manière plus modérée de négocier. A ces mots le patriarche ne se contint plus, il éclata en re¬ proches contre le P. Pereira; il lui dit avec mépris que depuis trente ans il faisait le mélier de vil artisan au- près de l’empereur. Enfin il le fit examiner par son auditeur après l’avoir obligé parserment à dire la vé- rité. Le Père, plus froid que le marbre, se prépa- rait hs’excuser, lorsque l’auditeur le prit par le bras et le conduisit ailleurs. L’empereur apprit, lorsqu’il était à la chasse , par un eunuque, tout ce qui s’dlait passé chez M. le patriarche, et dès le soiril fit faire au sieur Appiani une bonne réprimande, qui retombait
  • DU PÈRE THOMAS. 415 sur le légat. Ainsi avorta la première négociation. Le 29 décembre l’empereur dit tout haut àsa cour: « Notre nouveau venu d’Europe s’esl imaginé que les anciens Européens de mon palais ont brigué la nou- velle dignité dont il parle dans son mémoire; il se trompe très-certainement; car, oulre qu’une commis¬ sion de la sorte n a parmi nous ni rang ni preroga¬ tives, ceseraitpour eux une charge bien pesante. Les Romains voulaient absolument rendre comptable leur agent de tousles mauvais succès deleurs négociations à Péking. Je connais nos anciens Européens, el jesuis súr qu’aucun d’eux ne voudrait se chargerd’un pareil fardeau. D’ailleurs j’estimerais bien peu quiconqne d’entre eux prendrait une commission semblable. » L’empereur nousorifennaenmème temps de présenter à 1’auditeur du patriarche une protestation sur tout ce qui s’élait passé sur l'affaire du supérieur de la mis¬ sion. Nous déclarions par cette protestation, Io que nous n’avions en aucune manière empôché I’empe- reur d’accorder à 31. le patriarche ce qu’il souhaitail; 2° nous ajoutions que, quand bien même I’empereur nousobligerait souslesplus grandes peiuesd’accepter la supériorité sur toutes les missions de la Chine, nous la refuserions. Le patriarche reçut notre protestation avec toutes les cérémonies de légat apostolique; nous étions tous à genoux devanl lui. Il entendit lire la protestation , et, après l’avoir entendue, il ajouta qu’il était sdrque quelques-uns ou du moins quelqu’un de nous avail délruit sa négociation auprès de l’empereur, que nous prissions garde à ne point nous opposer aux intentions du souverain pontife de l’Eglise; que son dessein avail
  • MKMORIAt. VI6 été d’elablir une bonne correspondence entre la cour de Romo et celle de Peking pour le bien de la mis¬ sion. Nous entendimes ce discours du patriarche , et nous nous retirâmes tous en silence. Une seconde négocialion fut une suite de la pre¬ miere. Les PP. Gerbillon et Pereira avaienl en- tendu dire à M. le patriarche que le saint-père sou- haitait qu’on établit un homme à Péking pour étre l’entremetteur entre les deux cours. Ils prirent la re¬ solution d en parler à l’empereur, espérant que le prince aurait moins de peine à souffrir à Péking un agent qu’un supérieur général de toute la mission. 11s en firent porter la parole à 1’empereurpar son grand chambellan; Sa Majeslé en pa^Ja le lendemain à M. le patriarche lui-même, dans une audience qu’il luidonna. En effel, le 31 décembre, le patriarche, s’é- lant fait porter chez l’empereur, proposa de la part du pape un agent pour porter à l’empereur les let Ires de Rome etpour envoyer à Rome celles de la cour de Péking. L’empereur répondit que la chose clait facile et qu’on pouvait donner cette commission aquelqu’un des anciens Européens de son palais. Le patriarche répliqua qu’il était plus à propos quece fi\t un homme de coniiance, counu en cour de Rome et qui en sit le style et les manières. « Que voulez-vous dire par cet homme de coniiance? répondit l’empereur; nous ne parlons pas ainsi à la Chine. Tout sujet est pour moi un homme de coniiance, et je compte sur la fidélité d’eux tous. J’ai à ma cour el à mon service des mandarins de trois ordres différents : je dis indit- féremment à quelqu’un d’eux d’exécuter mes vo- lontés, et qui d’enlre eux oserait v raanquer? Sup-
  • DC PÈRE THOMAS. 417 posé que je vous aecordasse uu agent tel que vous souhailez, ce nouveau venu pourrait-il m’entendre? II faudrail un interprete, et de là des soupçons etdes défiances comme on en a aujourd’hui. » Le patriarche téinoigna qu’il avail en vue un homme appliqué, qui nuit et jour allait apprendre le chinois. L’empereur refusa d’accepter, et cette affaire fut terminée. La troisième négociation de M. le patriarche ne fut pas plus heureuse.M. deTournon, fondant de grandes es- pérances sur les marques de distinction qu’il avail reçues de la cour, oublia le double refus qu’il venait de recevoir. II écrivit done au mandarin Kan-Kama qu’il avait des affaires secrètes à lui communiquer pour l’empereur. Kan-Kama se rend chez M. le patriarche. II apprend de lui qu’il avait envie d’acheter à ses liais une maison à Péking, qu’il ne s’agissait plus que d’obtenir Ia permission de la cour. Kan-Kama avait souvent entendu dire à 1’empereur que M. le patriarche paraissait avoir du chagrin contre les an- ciens Européens de son palais. Ainsi, pour le sonder, cet adroit mandarin lui représenta Paffaire comme aisée à obtenir. Seulement il lui demanda pourquoi il ne se servait pas du canal des Pères pour demander la grâce qu’il souhailait. II s’informa ensuile du pa¬ triarche s’il avait des sujets de se défier d’eux, et sur quien particular tombaient ses défiances. L’habileTar- tare trompa le Romain. II lira de lui les sujets vrais ou faux de la défiance qu’il avait conçue, le nom de ceux dont il se défiait. Celui-ci rapporla le tout à 1’empereur. Cependant Kan-Kama entretint M. le pa¬ triarche dans 1’espérance qu’il ferait son affaire au- T. III. 97
  • MEMORIAL 418 près de l’empereur quaud i! aurait trouVé le moment favorable. Eniin, le 4 février, il lui parla de la sorle : « Vous souhaitezune maison dans Péking, il est éga- lemetit facile à l’empereur et de vous permettre d’en aeheter une et de vous la dóúner (Kan-Kama par- lait ainsi de concert avec l’empereur); vous voyez ce qu’il a fail pour les Pères * il est prôt d’en faire autant pour vous si vous vous servez de leur organe pour demander ce que vous désirez. Faites done pa- raitre un esprit de paix et d’ilnion; joignez-vous à ces anciens EuropéenS; agissez d’flCcordavec eux; ils sont les senis qui disent du bien de vous à l’empe- peur. Qui vous reconhaitróit ici pour un homme con. sidérable eli Europe s’ils n’avaient rendu bon témoi- gnage de vous? Sachez qu’ils ont ici du crédit, et que vousne réussirez que par leurmoyen. » M. lepa- triarche sut gré au mandarin de son avis. Le lende- main il fit venir les PP. Grimaldi, Gerbillon, Tho¬ mas et Pereira. L’empereur sut que le patriarche avail vu ces Pères, et leur ordonna de venir lui rendre compte de leur conversation avec Son Excel¬ lence. Les Pères comptaient déjà qu’on leur accor- derait ce qu’ils allaient demander pour M. le pa¬ triarche. Copendant I’empereurj qui était informé de tout par Kan-Kama, fit entendre à ces Pères que sou intention n’avait pas été d’accorder par leur moyen la demande du patriarche. « Le patriarche, leurajouta-t-il, prétend que je fe¬ rais grand plaisir au pape, et que par là jé rendrais mon nom illustre daus toute l’Europe; mais que sais- je, continua SaMajesté, dequelles gens on la remplira cette maison? On ne me dit pas de quelle nation
  • uu PÉRE THOMAS. 419 “i ‘*e (lue* or'lre seront ceux qui rhabiteroul. Le pa- iriarche dit, continua 1’ompereur, que la vie de ceux qu il a destinés à habiler la nouvelle maison est dilférente de celle des anciens Européens; mais sa conséquence va trop loin. II faudra done que j’en ac¬ cords à lous ceux qui ne seront pas de même inSli- tut que celui des Pères de mon palais, ce qui serâít incommode et pourrail étre un sujet de désordre ou du moins do discorde; car enfin j’aimo l’uniformité. Kan-Kamaosa dircqu’on pourrait accorder la nouvelle maison, à condition qu’elle serait commune A toils. « C’esl un projet impraticable, » répondit l’empereur, et alors il renvoya les Pères. Après noire départ Sa Majesté dit a ses courtisans : « Ne voyez-vous pas par quels degrés le patriarche est venu à me demander une maison dans Péking? II voulait d’abord un supé- rieur général de toutes les missions; il se réduit en- suite à me demander un agent entre la cour de Rome et moi ; enfiu il est venu à me demander une maison dans Péking, et cela pour remonter, par degrés, à de¬ mander un agent après avoir obtenu une maison et un supérieur général après avoir obtenu un agent. » Enfin il déclara aux Jésuites qu’il leur défendait d’in- sister désormais sur cette demande. Les Pères en pa- rurent affiigés. L’empereur eut la bonté de leur faire dire qu’ils pouvaient solliciler encore pour eelle mai¬ son; mais qu’il no la leur accorderait pas. Le pa¬ triarche apprit, par d’autres que par eux , que la né- gociation n’avait pas réussi; il en eut du chagrin et conçut de violents soupçons contre les Jésuitès. La quatrième entreprise du patriarche fut an sujet des présents que l’empereur envoyait au pape.
  • memorial 420 Le succès n’en fut pas heureux pour lui. Sa Majesté lui avait perrnis de choisir quelqu’un pour les con¬ duce et pour les presenter à SaSainteté. M. de Tour- non jeta les yeux sur M. Sabini, son auditeur. Le mandarin qui devait conduire M. Sabini jusqu’au port de Canton représenta à Sa Majesté qu’il n’en- tendait point le sieur Sabini et qu’il n’en était point entendu; qu’ainsi il était à propos de leur donner quelqu’un des Pères qui leur servitd’interprete. L’em- pereur fit quelque chose de plus. II considéra qu’il était plus décent de joindre à ses présents un envoyé de sa part que de les laisser conduire et de les faire présenler par un domestique de M. de Tournon : il jeta done les yeux sur les Pères de son palais, et nomma le P. Bouvet pour aller à Rome en son nom. Les présents ayant doncété apportésà M. le pa- triarche, on en recommanda le soin au P. Bouvet et à M. Sabini. Le mandarin qui porlait la parole pour l’empereur ne s’adressa qu’au P. Bouvet. Ainsi personae ne doutait à la cour que leP. Bouvet ne I'tR le seul député de la part de l’empereur el que M. Sabini ne devait être que comme le député de M. le patriarche; car enfin personne ne peut avoir le litre d’envoyé que par la députation du prince. Dans 1’audience qu’eurent le P. Bouvet et M. Sa¬ bini 1’empereur n’adressa la parole qu’au Père, et ne recommanda qu’à lui seul de saluer le pape de sa part. Il yeut plus , M. Sabini ayant demandé les lettres decréance, il les lui refusa, etTon donna au seul P. Bou¬ vet des lettres de députation. Les Jésuites le dirent à M. le patriarche, qui ne fit pas semblant de les en¬ tendre. Ainsi nous ne savons pas ce qu’il apensé de la
  • I)C PÈKK THOMAS. V2I députalion du P. Bouvel; on sail seulement qu’il écrivit dans les provinces que le P. Bouvet avail été donné pour adjoint à M. Sabini par I’inspiration de quelqu’un. On peut croire que, de bonne foi, il étail persuadé que le P. Bouvet n’allait point à Rome en qualité de député : il le manda même au pape. Peut- étre croyait-il que l’acte de députation du Père était informe, puisqu’il 1’avait accepté à son insu , el qu’étant le supérieur des missionnaires ils ne pou- vaient recevoir de commission de I’empereur qu’avec sa permission. Ce qu’il y a d’dtonnant, c’est qu’il n’ail pas voulu se faire instruire de la députation de ce Père, quoiqu’elle fut publique et que tout le monde en parlât. II songeait à procéder sur cela par la voie de fait et de sa propre autorité dans un pays éloigné et dans une cour jalouse de ses droits. Le tribunal Ping-Pou, ayant fait emballer les présents, n’en donna les clefs qu’au seul P. Bouvet. Le patriarche les lui de¬ manda; celui-ci obéit, et les remit aux mains de Son Excellence. II les lui demanda ensuite jusqu’à six fois, en présence de témoins, et le patriarche ne lui fit point deréponse. Eníin il fallut partir. M. deTournon donna les clefs à M. Sabini, avec défense de les remettre aux mains du Père qu’en cas qu’il vint à mourir dans le voyage. Quand on fut arrivé à Canton, et que le mandarin leur conducteur fut déjà prél de repartir pour la cour, M. Sabini lui demanda la lettre de députation qui avail été expédiée pour le P. Bouvet; on la lui montra. Ce Père déclara alors à M. Sabini que, puisqu’il ne pouvait ignorer sa qualité, en ayant reçu le témoignage de la main du
  • AlliJIOKlAI. Í22 mandariu, il devail lui dqnner les clefs des présents, de peur que le mandarin ne rendit à la cour des téujpignages désavantageux de M, Sabini. 31. le patriarche fut bienlòt instruit des prétentions du P. Bouvet. II en fut Irèsrjnéoontent, et écrivit à M. Sabipi dejetei- plutòt, les présents à ia mer que d’ep donner la clef au P. Bouvet et qu’il ordonnail à ce dernier de se démeltre de sa commission. En effet, Je P. Gerbilion, quoiqu’il n’ignorat pas en quel danger il aJJait se jeler, avant même qu’il eut reçp Pqrdre du patriarche, écrivit au P. Bouvet de remet^re les presents à M. Sabinj, et lui proinit que lui et Içs Pores du palais allatent s’effor- cer d’apaiser Pempereur. Le P. Gerbilion fit savoir au patriarche les qrdres qu’il venait d’envoyer au P. Bon vet. La .cinqqiènte affaire qu’eut M. le patriarche en eette cqur se passa dç la sorte : il déciara au man¬ darin Kan-Kama qu'j| était dans l’impalience d’avoir une audienco pafticqlière de Pempereur et de lui quvrir son coeur sans reserve. Cétail ce que 8a Majesté souhaitait depuis longtemps. Le jour de I’audienee fut fixé au dor juju; mais de grandes incommo- dités empéchèrent le patriarche d’y aller. L’empereur fit done dire an patriarche qu’il pouyait confier à un mandarin ce qu’il pvait à dire. Le patriarche le refusa jusqu’a deux l'ois$ il protesta que les affaires qu’il avatt à trailer avec Sa Majesté étaient des plus im¬ portantes , qn’jl ne s’agissait ni des intérèls du pays ni de ceux de sa mission, mais de 1’intérét de 1’em- pereur tpême et de la tamilte impériale; qu’ainsi il ne s’expliquerait sur ceja qu’à nne personne commise
  • DD HKHE THOMAS. expressément par Sa Majesté. Ces refus réitérés cho- quèrent l’empereur. II fut étonnéqu’un homme vint de si loin lui comrauniquer des affaires qui lerflgardaient personnellement et sa famille. Un peu ému , il pritle pinceau à la main, marqua au patriarchs dans un billet les snjets deplaintes qu’il avaità fairedeces pro- cédés, et sur la fin il lui ordonnade s’expliquer sans détours. Le patriarche, se trouvant pressé par 1’ordre de 1’empereur, en notre présence et en présence des mandarins, déclara que les affaires qui touchajent personnellement 1’empereur étaient, Io que je P. Bpu- vet se donnait pour son député à Rome; 2o que les Portugais empêchaient les autres nations de venir à la Chine. Nous conçámes tous quelle tempéle Ip patriarche allait exciter, et personae de nous ne voulut, sur le dernier article surtoqt, servir d’inter- prèle à Son Excellence, il. Appianifil doup entendre aux mandarins ce que il. le patriarche voulait faire savoir à 1’empereur. Coux-ci refusèrent de japporler à Sa Majesté des affaires si importantes. On Ips lepr dopna par écrit. Cependant on amusa ces mandarins cbpzlui, et on ne los fit partir que fort tard pour re- tourner au palais. Dans l'interyalle, pn engagea M. Pévèquede Péking à représenlerà M- le patriarche les dangers de la déclaration qu’il allait faire porter à 1’empereur. Les ecclésiastiques jnème de sa suilè tirent des instances pour Pen détourner. M. deTouruon ne fit d’aulre réponse sipou qu’il fallail obéir au saint-siége. Le mémoire done de M. le patriarche ffft écrit en italien, cachelé et mis entre Igs mains des mandarins. M. Appiani leur dit, en Iptir déJivriJ,,t 1,6
  • 424 MEMORIAL papier, qu’il yavait là deux articles bieo fâcheux, que le premier était une plainte de ce que le P. Bouvet, qui n’avait été donné que pour adjoint et en qualité d’interprète à M. Sabini, prétendait prendre la qua¬ lité de dépnté de I’empereur; que la seconde était une autre plainte encore contre les Portugal's, qui ne voulaient laisser entrer personne à la Chine qui n’eut passé par leur pays et qui ne se fút sou mis aux lois deleur nation. On attendait à la cour la déclaration du pa- triarche avec une impatience incroyable. On I’envoya à l’empereur en sa maison de campagne. Dès que le fils ainé de 1’empereur I’eut lue, il s’écria : « De quoi se mêle cet étranger? Le P. Bouvet est véri- tablement notre envoyé; le domestique du patriarche peut-il lui en disputer la qualité? L’aurions-nous choisi pour en faire notre ambassadeur? » Le prince porta ensuite la déclaration de M. le patriarche à l’em- pereur son père. Sa Majesté, après avoir lu 1’écril, en parut extraordinairement choqué, et demanda aux anciens missionnaires si en Europe el M. le pa¬ triarche et le sieur Sabini surtout ne seraienl pas jugés dignes de la plus grande punition d’une pa- reille conduite. L’empereur répondit de sa main à M. de Tournon. Io II justifia le P. Bouvet; 2° il l’a- verlit qu’en qualité de légat du saint-siége il ne devait se mêler que des affaires de la religion; 3° qu’il ne parlait que de couper la racine desdiscordes, quoi- qu’il en semâl en tons lieux; 4o que les Européens s’étaient jusque-là bien conduits dans ses Étals, et qu’ils nétaient brouillés que depuis son arrivée; 3o il
  • DC PKRK THOMAS. 425 le menaça de ne recevoir plus de missionnaires dans l’etendue de son empire sans les avoir fait examiner dans ses ports. Les Pères prièrent M. Appiani de prévenir M. le patriarclie sur la dureté de la réponse qu’il allait recevoir de I’empereur, afin qu’il se modéràt quand j| la recevrait et qu’il édifiát par sa douceur les mandarins qui l’apporteraienl. M. le patriarche profita du conseil de M. Appiani. II fit remercier 1’empe- reur des bons avis que Sa Majesté lui donnait. L’em- pereur demanda aux mandarins, à leur retour, si le patriarche commençait à reconnaítre que son audi- teur n’é(ait pas 1’envoyé impérial ? II écrivit un second ordre plein de menaces, mais il défendit qu’on le donnàt à M. le patriarche s’il ne montrait de 1’obstinalion ou de 1’empressement à le voir. Les Pères, qui eurent le vent de ce nouvel écrit de 1’empereur, en firent avertir Son Excellence par M. Appiani. Ainsi, quand les mandarins revinrent, le patriarche témoigna qu’il acquiesçait aux ordresde 1’empereur, et ne montra point d’empressement pour recevoir le nou¬ vel écrit dont les mandarins étaient porteurs. M. de Tournon , interrogés’il jugeaità propos qu’on rappelâl M. Bouvet, comprit le danger qu’il y aurait à le faire révoquer; car enfin, dans le système, M. Sabini ne serait pas parti seul avec commission de porter les présents, ce qui aurait encore retardé leur départ. A la proposition des mandarins M. le patriarche ne put retenir ses larmes. Jamais il n’en versa plus à propos. Les mandarins lui en demandèrent le sujet: « Cest, dit-il, que le souverain pontife m’imputera
  • MKMOKUI. i26 1» faute du retardement des presents qu’jl doit rece- voir de Sa Majesté impériale, et que, si le Père tarde à partir, les présents arriveront trop tard. Ce qui 1'engageait à parler ainsi, c’est qu’il avail fait savoir des noqvelles de ces presents au pape par la vote de Manille. II supptia done Sa iRajesté qu’on laissat particles présents et le P. Bouvet. La sixiènje affaire que AI. le patriarcbe s’altjra fut à I’occasion d’un iqéGOtitenteraent qu’il avait donné à l’empereur, et pour lequel op exigea qu’il ft't quelqueg excuses. La inoindre satisfaction en terraes vagues et généraux lui aurait suffi. 31. le patriarclte s’obstina à p’en point faire. Par là 31. de Tqprnon s’pttira toute la colère du prjpce. II reçut coup sur coup des ordres deJa pour tpès- durs et bien peu convenables a sa dignité. Enfin d fut obligé de se plaindre qu’on violait son caractère de légat aposjolique. Dans une cour profane on n’a guère d’égards à un litre si respectable. Quoj qu’il en soil, on lui declara qu’on aurait égard à sou caractere de légat; mais on lui demanda la lettpo de cré.anceet Je ntonuuieutde sa legation. On le pressa de lesmon- trer, s’il en avait. 31. le patriarcbe produisjt seulepaept deux lettres écrites de Route, l’une a M. 1’éyêque de Peking, l’autre à 31. l’évéque de Goppn, qui rendaiept témoiguege à sa légation. Cepepdanl ces prelate eux- mêtnes ne les jugeaient pas suflisantes, dans un pays surtout qui u était point fait pu style de la cour dp Rome. M. le patriarcbe, ayant sans doute de fortes raisons de ne point moptrer ses pouvoirs, s’en abstint, et rpinpereur spngea 4 le fairp partir de Péking, pon pas en lui en donuant un ordre ppsitif, niais en lui
  • m DC PfeRE THOMAS. f'aisaut défensede proionger letemps marqué pour son départ. On manda aussi de faire revenir à la cour le P. Bouvet et M. Sabiui, avec les présents. On se ré- serva à les envoyer par quelqup autre légat qui mon- trerait des pouvoirs en forms. D’abord ce projet qe fut annoncé à M- de TourqpB que comme uqe menace, afiq dq le ramener à ce que désirait I’empereur. M. le patriarche ne prit nuljes mesures poqr apaiser la cour. Ainsi on exéputa le projet de renvoyer M. do Tournon en Europe. bn mandarin eut ordre d’aller en poste à Canton déclarer au P. Bouvet et à M. Sabini qu’ils eussenl à revenir à Péking et qu’on reconduisit les présents. Le décrel impérial qui leur ctait adressó portait que Tolo, c’ér fait le nom chinois de M. le patriarche, n’était pas muni de pouvoirs suffisants pour étre reconnu comme légat du saint-siége, qu’à la yérité les anciens Lqro- péens rendaieqt témoignage à sa députation, mais qu’on n étail pas oblige de les croire. II est vrai quq nous n’avons rien omis pour remettre il.de Tournon dans les bonnes graces del’empereur el pour sauver ici Thonneqr du saint-siége. Nous avons représenté que lapunition de M. le patriarche ne de- vait pas retomber sur le saint-père , à qui Ton avail mandé par la yoje de Tgrlarie et de ilapille qu’on f'ai- sait partir de la Chine des présents pour Sa Saintele, Nous n’avons rien obtenu. Nous envoyons en Europe {’original de nos requètes présentées à Tempereur, pour v prouver que nous n’avons cessé d’iutercéder à la cour en faveur de M. le patriarche que quand nous avons reçu la défense la plus expresse. Ce qui nous touche le plus, c’est de yoir nos grandes esperances
  • V-28 MEMORIAL renversées. L’empereur lui-méme avail lémoigné á M. de Tournon qu il n avail rien de plus à coeur que de voir tous ses Élats convertis au christianisme. II lui reprocha ensuite que, par son entétement, il allait tout renverser. Enfin Sa Majeslé ordonna à M. le pa- triarche d’écrire au saint-père qu’il n’avait pas tenu à ©lie que le chrislianisme n’eitt fail de grands progrès dans ses Élats. Ce qui nous console un peu dans ce désastre, c’esl que Pempereur a fait reconduire M. le patriarche avec lesmêmeshonneurs qu’il 1’avait fait venir, et par là les insultes ont été arrôtées. On peut dire encore qu’au milieudesmécontentementsqu’on aeus de M. le patriarche on a toujours respeclé le souverain pon- tife. Des courlisans s’étant émancipés à dire qu’il fal- lait juger dupape par son légat, Pempereur leur im- posa silence, et leur dit: « C’esl un défaut assez commun aux dépulés de trailer les affaires de leurs maitresàleur fantaisie. On fait le petit souverain lors- qu’on estrevétu de l’autorité d’un puissant prince. » Ainsi, à juger sainement des choses, la cour de Rome n’a point ici perdu beaucoup de son credit. Ce qui augmente encore notre douleur, c’est la détention de M. 1’évêquede Conon,de M. Guetti etdu catéchistede M. de Conon. L’empereur se plaignail que M. de Co- non lui avait parlépeu respectueusement, ce qui n’é- taitsárementpas le projetde ceprélat. PourM. Guetti, d’horloger, il avail été fait prêtre à la Chine et conduit ensuite a Péking poury exercer son talent. Il fut ap- pelé en lartarje lorsque M. de Conon y parut devant 1’enipereur, et il y fut retenu pour travailler à des montres pour Pempereur. Tandis qu’il était occupé
  • DC PKRE THOMAS. 429 de lasorle, M. le patriarche envoya al’empereur son médecin italien , nommé Borghésios, pour tenter de 1’établir à la cour. Le médecin se chargea de quelques lettres pour le sieur Guetti. Jusque-là M. Guetti n’é- tait point en faute; mais ces lettres lui causèrent une affaire. L’empereur, attentif à tout, lui demanda s’il en avait reçu. M. Guetti avoua franchement que le médecin Borghésios lui en avait apporté deux. L’em¬ pereur lui ordonna de les lui montrer. Le sieur Guetti dit qu’il les avait laissées dans sa cassette. On apporla la cassette, M. Guetti en déchire une, et cache I’autre dans un endroit oil il ne crut pas que personne s’a- visàt de la chercher. Le mandarin, qui vit le manége deM. Guetti, porta les fragments de la lettre au prince héritier, et celui-ci à l’empereur. On se récria contre la tromperie de 1’Européen; on 1’obligea de rassem- bler les morceaux de la lettre déchirée et de produire celle qu’il avait cachée. M. Guetti obéit; ni I’une ni 1’autre ne contenait des choses fort importantes. Dans la premiere on lisait ces paroles : « Ces gens (c’était des Jésuites qu’on parlait) feront tout I’imaginable pour vous faire sortir de la cour, » et ces autres mots : « M. le patriarche souhaiterait fort que vous pussiez vous établir auprès de l’empereur, mais il faut pren¬ dre garde d’en parler. » Dans la seconde on ne trouva que des nouvelles domestiques. Tout cela était léger. L’imprudence de M. Guetti fut d’avoir voulu se déro- ber à la connaissance de l’empereur par un mauvais artifice. Il s’attira par là bien de la confusion. Pour réparer sa faute, il promit de mourir plutòt que de mentir.
  • híMòmai. 43» ARTICLE IT. L'ctat de la religion à la Chine depuis le depart de M. le putriarche. lu L’empereur regrette d’avoir prodigué ses faveurs à M. le palriarche* et reproche tous les jours aux missidnnaires de son palais les instances qu’ils ont faites à Sa Majesté pour obtenir 1’enlrée de ce prélat à la Chine et jusque dans sa cour. 2° Le même prince prétend qu’on lui a manqué de respect; il menace de s’en venger, et il a donné des marques de son indignation en révoquant ses pré- senis et en renvoyantM; le patriarche. 3° On s’est imaginé à la cour que les dissensions desmissionnaires nô pouvaient naitre que de quelques grands desseins d’ambition. Dans cette vue, le prince hérilier a fait faire des informations secretes dans les provinces. II a inéme engagé un de ses domestiques à prendre le baplême, atin d’étre informé par son moyen du mystère de nos assembles. C’est à ce des- sein encore qu’ou a intimidé M. Guetti, qu’on lui a fait dire tout ce qu’il savait des Jésuites. -i° On commence à invectiver contre le christianismo on présence de l’empereur, ce que personne n’avait osé faire jusqu’ici. Le prince hérilier esl un des plus animés. Bien des mandarins veulent obliger leurs femmes, leurs enfants et leurs esclaves à renoncer au christianisme pour la seule raison quele chef de cette religion, ou duraoinsson représentant, a irrilé 1’em- pereur.
  • DC PfeDE THOMAS. 431 5° Les bonzes triolnpheht et annohcent certaines réponses deleursdieuxquipronostiquent noire ruine. 6° Noire religion commence à devenir suspecte; elle s’etait beaucoup accrue par le témoignage que I’em- pereur rendait à sa saintelé et à la probité des mis- sionnaires. Maiblenant qu’ils se voient accusés sur des articles éssentiels, ils ne saVent qu’en penser. 7° L’autorité dtl souverdin pontife, que nous avions si fort exallée, commence à diminiler dans les églises de la Chine. On est élonné de voir que ceux qui doi- vént le plus à ses bienfaits ne songent qu’a rabaisser lesautres. On estétonnéqu’on commence parprécller son autorité et sespouvoirs avant qiie de ptécher Jé- sUs-Christ, et qu’onveuilles’attirer du respect, par des rangs dans la religion, de ceux mcme qui ne 1’ont pas encore embrassée. 8o La réputation des missionnaires a souffert une furieuse atleinle. 9° II n’en est pas ici comme dans les cours d’Eu- rope, oil Ton rit impunément aux dépens des Jésuites; on y sail à quoi s’en tenir; mais ici c’est aux dépens du sa'utdesâmes qu’on les décrédile. Cependant, nous croyons pouvoir l’assurer, personne ne travaille icj plus qu'eux, et personne ne souffre plus qu’enx. ARTICLE v. Képonse aux plaintes que M. le patriarche pretend avoir à faire des Jésuites. Io II dit que nous n’avons pas envoyó nos Pères à son arrivée pour le recevoir et pour I’aider.
  • 432 MEMORIAL Réponsp. II n’y a ici que deux ports, celui de Canton etceluideFokieu. Fallail-il envoyer unJésuite de Pé- king dans l’un et dans Fa u Ire, à plus de quatre cents lieuesde lacapilale, pour attendee M. le patriarche une ou deux années entières? L’empereur, qui ne leur permet pas de s’éloigner de Péking plus de deux jours, leur aurait-il permis de faire le voyage de Can¬ ton ou de Fokien? S’ils étaient allés au-devant de M. le patriarche, auraient-ils fait cesser les murmures? N’aurait-on pas dit qu’ils allaienl le prévenir, l’ob- séder et lui ôter la liberté de faire les informations nécessaires? 2° Les Jésuites n’ont pas prouvé que les ballots de M. le patriarche et des personnes de sa suite fussent exempts des tributs et des douanes. Réponse. M. le patriarche convient lui-même, dans une Jettre au P. Grimaldi, que nous nous y sommes employés avec zèle; elle est datée du 8 mai 1705. Si nous n’avons pas réussi, en sommes-nous responsa- bles? Que pourraient les lettres de recommandation du recteur des Jésuites de Rome ou du prieur do la Mi- nerve auprès d’unavide douanier pour faire exempter un mandarin du premier ordre des tributs qu’on paye à la douane de Rome, surtout si le mandarin et ses gens venaient chargés des plus riches marchaudises de 1’Asie? 3“ Les Jésuites n’ont point écrit à M. le patriarche pendant l’espace de cinq mois qu’il a demeuré à Canton. Réponse. M. le patriarche ne les avait-il pas fait a verti r par le P. Beauvoillier, leur procureur à Can-
  • 1>C PÈRE THOMAS. V33 ton, qu il allait en partir pour Nanking, et qu’on lui écrivit là ? II est VTai qu’il renvoya cetordre le 8 mai; mais ces Peres ne purent en étre instruits que sur la fin de juin, et alorsil aurait été inutile de luienvoyer à Canton deslettres qu’il n’y aurait pas reçues. Depuis ce teraps-là les Jésuitesont-ils manqué à leur devoir ? 4o Les Jésuites n’ont pas procuré qu’on envoyât de la cour un député pour conduire M. le patriarche de Canton à Péking. Réponse. On nous soupçonnait d’abord de vouloir empécher que M. Ie patriarche ne fút reçu à la cour. On vit que nous avions obtenu sa reception non sans peine. On nous fit aussitôt un crime de ne lui avoir pas fait députer un mandarin pour le conduire. Les désirs des hommes sont sans bornes. Au reste la plainte est si frivole queM. le patriarche lui-móme, pai une lettre au P. Grimaldi, du 4 seplembre, lui mande « qu’il a de la joie de n’avoir point de man¬ darin pour conducteur; qu’il en serail géné. » ou Le P. Grimaldi n’a rien répondu à M. le pa¬ triarche, qui lui demandait un Jésuife pour étre vi- caire apostolique à Nanking. Réponse. Io Nos constitutions défendentà nos supé- rieurs de proposer aucun Jésuite pour des dignités ecclésiastiques. 2o Le primat les Indes avait” déjà nommé à ce poste. 3 II ne nous convenait point de prendre parti dans un procès encore pendant en cour de Rome sur les droits de l’archevéché de Goa. tí” Le P. Grimaldi n’a rien répondu sur la sou- mission qu il lallait rendre aux vicaires apostoliques. Réponse. M. le patriarche écrivit au P. Griinaldi en ces tennes : a J’espèreque voire révérence aver- T. HI. 28
  • MEMORIAL 434 tira les Pères de Péking de recevoir MM. les vicaires apostoliques avec toute 1’attenlion que mérite Ie dé- cret du saint-siége. » Io Son Excellence ne demandait point de réponse, roais 1’exécution du décret. 2o M. le palriarche n’or- donnait pas, mais il avertissait, et le P. Grimaldi manqua-t-il en conséquence d’avertir ses confrères? 3» Le P. Grimaldi répondit. en quelque sorte au patriarche sur la reception des vicaires. II lui manda que quand Son Excellence serait arrivée ils confére- raient sur cela en particulier. 7o Les Pères n’ont pas engagé le vice-roi de Can¬ ton à venir en personne visiter M. le patriarche; il s’est contenté d’y envoyer son fils. Réponse. Aucun des Pères de la cour ne connait ce mandarin; c'est un homme qui a toujours été élevé à Canton et employé dans les provinces. 11 ne faisail que d’être nommé au mandarinat de Canton. 8o Les présents que les mandarins ont faits aux gens de la suite de M. le patriarche ont été de peu de valeur. Réponse. En sommes-nous la cause?Lobjection ne vaut pas la peine d’y répondre. Ces plaintes de M. le palriarche se sont trouvées dans les lettres qu il a écrites ou qu’il a fait écrire en Europe. Il a fait les suivantes de bouche. 9o Les Pères de Péking n’ont pas reçu M. de Tour- non à genoux. Réponse. Yoici cequi nous en a empêchés : l’em- pereur avait ordonné que M. le patriarche pnt un habit tartare et qu’on ne lui rendít d’honneurs que selon le córémonial de la Chine. Cependant certaines
  • I)U PÈRE THOMAS. 435 gens, qui ne trouvent aucuns genres d’honneurs ci- vils tolérables que ceux qui viennent d’Europe, usaient du cérémonial dTtalie à 1’égard de M. le pa- triarche déjà vétu à la tarlare. Us se prosternaient à ses pieds, ils embrassaient ses genoux, et le pa- (riarche iraposait sa main sur leurs têtes tandis qu’il leur parlait. Ils contraignaient les chrétiens chinois de les imiter. Nous ne savions rien de lout cela à Péking : 1’empereur en était parfaitement informé, et 1’avait appris des espions qu’il avait auprès de M. le pa- triarche. II s’en plaignit à nous. « Est-ce ainsi, disait- il, qu’on oblige mes sujets de rendre à un étranger des honneurs qui ne sont dus qu’à moi. On sait la délicatesse des Chinois sur le cérémonial. Enfin, il nousdéfendit absolument de fléchir le genou devant M. le patriarche, à qui nous fimes connaitre les ordres que nous avions reçus de la cour; mais nous ne filmes pas exempts de ses soupçons. II ne put se persuader que 1’empereur regardàt ces sortes d’honneurs commedes actes de juridiction temporelle dans celui qui les reçoil. Nous eúmes beau repré- senter à ce prince que cet honneur ne se rendait au légat que comme au ministre de Jésus-Christ : le caractère spirituel ne fait point d’idée sensible dans I’esprit des gentils, avec quelque vivacité qu’on le leur présente. Du reste, lorsque nous avons pu sans crainte parler à Son Excellence à genoux , nous l’a- vons fait sans répugnance. 10° Les Pères de Péking n’ont pas fait assez exacte- ment leur cour au légat apostolique. Réponse. Tandis que M. le patriarche a demeuré 28.
  • memorial 436 dans notre maison, nous lui avons tenu compagnie autant quo nous avons pu.Lorsqu’il eut pris une raai- son éloignée de la nôtre, nous lui avons rendu de moins fréquentes visiles. Nous nations alors que six Jésuiles à Péking. Le P. Grimaldi gardait la chambre à cause d’une intirmilé habituelle. Un autre vieillard ne sortait plus depuis trois ans. Le P. Pereira fut deux mois en Tartaric avec l’empereur. Les aulres étaient souvent appelés auprèsdu prince, sans comp¬ ter les occupations de notre ministère. M. le pa- triarche en a élé convaincu par ses yeux; et l’on ne peut croire qu’il ait conservé sur cela aucun res- sentiment contre nous. 11° Les Pères n’ont pas aidé le légat de leurs conseils. Réponse. Nous prenons Dieu à témoin que nous lui en avons donné de salutaires et qui n’ont point été écoutés. Nos avis lui étaient suspects; il n’en demandait à personne de nous; il s’enmoquait. Nousen prenons encore à témoin les personnesde la suitedu palriarche et M. 1’évêque de Péking. Ce n’est pas de notre avis qu’il nous contraignit de demander sans réplique sa prompte réception à la cour; qu’il nous fit aller à l’enterrement de son domestique revêlus de surplis dans les rues de Péking; qu’il méprisa le conseil du P. Grimaldi sur la demande d’un nouveau cimetière pour la sépulture du mort; qu’il traita mal le P. Ki- liani, qui le suppliait de ne faire paraitre aucun em- portement en présence des mandarins; qu’il prit des airs d’une extrême hauteur à l’égard du P. Pereira ; qu’il méprisa le rapport de M. 1’évêque de Péking et du P. Gerbillon au sujet de l’indignation que l’em-
  • DU PERE THOMAS. V.37 pereur commençait à montrer contre lui. Eníin c’esl M. le patriarche lui-même que nous prenons à té- moin. Combien de fois a-t-il dit qu’il suffisait aux Jé- suiles d'exécuter ses ordres, sans vouloir entrer dans ses affaires; qu’il n’en devait rendre compte qu’à Dieu et au saint-siége? 12o Les Jésuites ont détourné l’empereur d’accepter le médecin que M. le patriarche voulait introduireà lacour. Réponse. II s’en faut bien que cela soil vrai : ces Pères présentèrent à Sa Majesté un écrit de conjouis- sancesur 1’arrivée d’un médecin européen à la Chine. II était méme difficile que les Jésuites pussent lui préjudicier. Pourpeu qu’il eút fait voir d’habileté, dans la disette oix 1’on est ici de bons médecins, on n’eút écouté personne à son désavantage. C’est par un malheur qu’il est arrivéqu’on n’ait pas assez connu sonmérite. Voici les raisons qui lui ont fait tort: i° il paraissait tropjeune; 2o il n’avait pas apporté assez de livres deraédecine : 1’empereur jugea par là qu’il était peu appliqué à étudier son art; 3o 1’empereur 1’ayant invilé à lui tàter le pouls, il ne toucha l’ar- terequ’un moment, etprononça sur 1’état dece prince. Cet air de precipitation fut un mauvais augure de son attention sur ses raalades. 4o Ayant une ordonnance à faire, on s’aperçutqu’il la transcrivait dans un livre. 5° II avail laissé mourir un domestique de M. le pa¬ triarche sans connaitre son mal, et assurant que la maladie n’était pas dangoreuse. 6o II avait fait dans le voyage I’office de pourvoyeur dans Ia maison de M. le patriarche; il était entré à la Chine mal vêtu , rendant à M. de Tournon les services des plus vils
  • MEMORIAL 4-38 domestiques. L’empereur, qui se faisait informer de tout, jugea qu’un homme de la sorte ue pouvait pas ètre unmédecinde considération en Europe. Quelle part les Jésuites ont-ils à tout cela? 13° Les Jésuites ont empêché que M. le patriarche ne réussit dans ses négociations. Réponse. Plus l’accusation est sérieuse, plus elle de¬ mande de preuves. Peut-on aisément le penser do prétres, de religieux attachés au saint-siége, et les soupçons de leurs adversaires suffisent-ils pour les rendre coupables? Ou sont les témoins qui le dé- posent, et sur quel fondement lo déposent-ils ? 14° Ce sont les Jésuites qui ont empéché que M. le patriarche ne fit dans les formes la visite de leur mai- son de Péking. Réponse. M. le patriarche n’ignore pas que les Jé¬ suites , en demandant à Pempereur son entrée à la cour, déclarèrent qu’il venait pour être lo visiteur gé- néral de loutes les missions et de tous les missiou- naires; étail-ce pour 1’empêcher de les visiter? Si les Jésuites avaient appréhendé sa visite, ils n’avaient qu’a s’en tenir au refus que l’empereur avait fait d’abord de laisser venir M. le patriarche à Péking. Cependaut ils réitérèrent leur demande jusqu’a qualre fois; et elle fut entin écoutée. II est vrai que M. le patriarche ayant déclaró à quelque mandarin qu’il allait commencer d’informer sur la conduite des Pères, et que ces mandarins l’ayant redil à I’empe- reur, il ne jugea pas à propos de permettre qu’on fit des perquisitions sur la conduite et sur les moeurs de gens qui vivaientsous sesyeux, dans l’euceinte de son palais. II eut done labonté, sans que nous le
  • DC PÈRE THOMAS. 139 sussions, de répondre de l’innocence de nos moeurs et de la régularité de notre conduite. Cependant on verra assez à Rome, par les dépositions de M. le pa- triarche conlre nous, qu’il a fait quelque chose de plus que de nous visiter. II est constant ici, et M. de Péking peut l’attester aussi bien que les personnes les moins passionnées de la suite de M. le patriarche, qu’on a tàché d’engager des chrétiens et des gentils à rendre témoignagecontre nous.On s’estefforcémême de les gagner par des présents. Nous le savions, el nous n’avons jamais fait le moindre mouvement pour l’empôcher. lõ° Les Jésuites onlparlé peu respectueusement de M. le patriarche. Rcponse. Si quelqu’un d’eux peut étre convaincu d’avoir parlé avec peu de considération de Son Excellence, nous consentons qu’il soil séverement puni. II est vrai qu’il ne fut pas possible de discon- venir de la vivacité que fit parailre M. le patriarche lorsqu’il foula aux pieds les requôtes des chrétiens. Nous avons parlé encore des soupçons qu’il avail donnés à l’empereur contre la nation portugaise. L’af- faire était trop sérieuse pour s’en laire. II s’agissait du mal commun, que nous crúmes en conscience de¬ voir détourner en détrompant l’empereur. 16° Les Jésuites n’ont pas arrêté la révolte des chrétiens. Réponse. Qu’entend-on par ces expressions, arréter la révolte? Peut-on dire que les Jésuites n’ont pas exhorté les chrétiens à obéir aux ordres de M. le pa¬ triarche ? On a tort de se plaindre de nous; nous n a- vous cessé de leur prêcher la vénération et 1’obéissance
  • 440 MEMORIAL qu'ils lui devaicnt. Si nous ne Jes avons pas cmpê- chésde présenterdes requétes et d’exposer leurs rai¬ sons, peut-on dire que nousne lesavons pas excités à ie faire avec modération et avec respect. On sait ici que nous avons empéché les suites fàcheuses qu’allaienl avoir les vivacités de M. de Tournon lorsqu’il jeta ces requétes à sespieds; prouvera-l-on le contraire ? 17 Les Peres n ont pas fait rendre à la cour plus d’honueur au caractère épiscopal qu’on n’a coutume d’en rendre au commun des inissionnaires européens. Réponse. Voici le fait: MM. les évêques de Péking ct de Canton vinrent à la capitale : on ordonnade leur faire rendre par les chrétiens et par les gentils les respects dus à leur caractère. On sait avec quel zèle nous imprimâmes à nos chrétiens des idées sublimes de la prééminence épiscopale. A 1’égard des gentils, nous, ne fftmes pas assez heureux pour leur faire concevoir tout le respect que nous aurions voulu leur inspirer pour un caractère purement spiriluel. L homme animal ne conçoit point ce qui ne s’aperçoit pas par les sens. 11s étaient choqués d’entendre dire que les Jésuites n’étaient destinés, dansle vaisseau de PEglise,qua faire la manoeuvre; que leurs fonctions se réduisaient à enseigner les ignorants et les petits enfants; qu’il fallait traiter les évêques avec une tout autre considération. Ces discours no persuadèrent point la cour, parce que les degrés ecclésiastiques ne parurent point respectables à un prince gentil. La science et les talents extérieurs frappent plus lessens que des prerogatives d’un caractère invisible. Si l’em- pereur a bien voulu dislinguer nos anciens services et nous traiter en hommes plus considérables que nous
  • DC PERE THOMAS. HI ne le sommes, Dieu nousest témoin quo nous avons fait lous nos efforts, pour lui faire comprendre la préémi- nence de Pétat épiscopal. 18o Les Jésuites n’ontpas faitleurs effors pour obtenir de la cour la délivranceet le départde M. de Conon. Réponse. Nous nous y sommes employés si vive- ment que l’empereur en a marqué contre nous de (’indignation. II nous a fait des reproches de réitérer si souvent des harangues capables de 1’émouvoir à compassion en faveur d’un prélat qui nous paraissait si opposé. En vain nous avons tàché de lui faire en¬ tendre qu’on pouvait faire et penser différemment, que d’aillcurs un des points de notre religion était de rendre le bien pour le mal, et que M. de Conon n a- vait súrement point prétendu nous faire du mal en soutenant un sentiment différent du nôtre. L’empe- pereur ne goúta point nos raisons; et, quand nous en vinmes à M. Guetti, il nous défendit de parler jamais en sa faveur. II a déjà codlé cher a cet ecclésiastiquo d’avoir parlé avec si peu de raesure contre nous. Le malheur est quel’empereur fait faire des informations pour notre justification et pour convaincre M. Guetti de calomnie. Nous déclarons que nous ne sommes pas responsables de la nouvelle tempête qui va peut- êlre bientòt fondre sur sa tête ; et nous désirons bien pouvoir la prévenir et Ten garantir. 19° Les Jésuites de Péking ontexcrcé des violences contre leurs créanciers, et ils ont fait des contrats usuraires. Réponse. Les procureurs que nous avons députés en Europe v portent sur ces deux points les actes les plus authenliques de notre justification. Ce mémoire
  • W2 MEMORIAL abrégé ne soutfre point une si longue discussion. 20° Ce sont les Jésuites qui ont fait nommer le P. Bouvet à Ia députaliou de Rome. Réponse. C’est un fait que nos adversaires avancent sans preuves et dont ils ne fourniraient jamais de témoins. Au reste qu’y aurail-il d’étonuant qu’ils cus- sent autant d’empressement à faire députer un de leurs frères à Rome que M. le patriarcbe en a eu à v faire envoyer un de ses domestiques. 21° LesJésuites n’ontpas empêchéque la dignitéde M. le patriarche ne tombât quelquefois dans le mépris. Réponse. M. le patriarche ne 1’a pas empêché lui- méme. D’ailleurs les deux caractères différents de M. de Tournon et de l’empereur de la Chine ont été lesseules causes des mortifications que M. le légat a essuyées à la cour de Péking. Les Jésuites n’y ont eu d'aulre part que de travailler, tant qu’ils ont pu, à adoucir l’empereur. La vivacité de M. de Tournon el le flegme joint à la fermeté de 1’empereur ren- daient celui-là peu propre à négocier auprès de ce- lui-ci. Le mandarin Chao eu avertit M. le patriarche en lui faisant le portrait de l’empereur. « II épargne le satin, lui ditle mandarin , et il brise les diamants. Trop de résistance vous fera trailer avec rigueur; et, si vous savez plier, vous fléchirez lecoeur du prince. » Le narre fidèle que nous venons de faire convaincra toutes les personnes équitables que M. de Tournon estla cause seule du mauvaissuccès desa négociation. Les journaux que les personnes de sa suite ont fails en particulier prouveront les resistances brusques et réitérées du légat aux volontés de l’empereur. Le moindre manque de respect pour le souverain est un
  • DU PERU THOMAS. U3 crime irrémissible à la Chine : qu’auront done dô produire line habitude continuelle d’opposition à ses désirsetun manque soutenu de complaisance. Nous avons pu empêcher quelquefois les inéconlemenls du prince d’éclater; mais l’avons-nous pu toujours ? Ce que nous avons obtenu par un effort de crédit, e’est que la libéralité du prince ne manquàt jamais à M. de Tournon et qu’il fàl reconduit de Péking aux frais de la cour comme il avait été défrayé en venant ici de Cantou. II. CONSTITUTION DE NOTRE SAINT-PÈRE LE PAPE CLEMENT XI AU St JET DES CEREMONIES CBJNOISES. Depuis que par la providence de Dieu , sans aucun mérite de noire part, nous avons pris le gouverne- mentde l’Eglise catholique, e’est-a-dire une charge qui par sa vaste étendue est d’un poids immense, nous n’avons rien eu tant à coeur, dans l’applicalion que uous avons donnée à nos devoirs, que de decider avec une sagesse convenable et par 1’exacte sévérité d’un jugement aposlolique les vives con¬ testations qui se sont élevées il y a longtemps dans l’empire de la Chine entre les prédicateurs de l’E- vangile, et qui n’ont fait que croitre et s’échauffer tous les jours de plus en plus , tant à 1’égard de quel- ques tenues chinoisdont on se servait pour exprimer le saint et ineffable nom de Dieu que par rapport à certains cultes ou certaines ceremonies de la nation
  • CONST1TCTION que quelques missionnaires rejetaient comine su- perstitieuses, pendant que d'autres les permettaient comme les croyant purement civiles, afin que, toutes les dissensions qui troublaient et qui intercompaient la propagation de la religion chrétienne et de la foi catholique étant òtées, tous eussent le même senti¬ ment et parlassent le même langage, et qu’ainsi Dieu fítt glorifié dans une parfaite conformité de pen- sées et de paroles par ceux qui sont sanctiíiés cn Jésus-Christ. C’est dans ce dessein que, dès le 20 de novembre de 1’année 1704, nous confirmàmes et ap- prouvâmes par 1’autorité apostolique les réponses que la congrégation de nos vénérables frères les cardinaux de la sainto Église Romaine, commis et députés par la même autorité dans toute la république chrétienne en qualité d’inquisileurs généraux contre 1’hérésie , donfta sur diverses questions qui avaient élé agitées touchant la mômeaffaire de la Chine, après un long examen commencé sous le pontificatde notre prédé- cesseur Innocent XII, d’heureuse mémoire, et après avoir entendu les raisons des deux parties aussi bien que les sentiments d’un grand nombre de théologiens et de qualificateurs. Or, lesdécisions portées dansces réponses sont celles qui suivent: Que, comme dans la Chine on ne pent pas significr d’une manière convenable le Dieu très- bon et très-grand par les noms qu’on lui donne en Europe, il faut se servir, pour exprimcr le vrai Dieu, du mot Tien-Tchou, qui veut dire le Seigneur du Ciei et qu’on sait étre depuis longtemps reçu et approuvé par 1 usage des missionnaires et des fidèles de la Chine, mais qu’il faut rojeter absolument les
  • »E NOTRE SAINT PÈRE Í.F. PAPE CLEMENT XI. 445 noms Tien , ciei, et Xang-Ti, souverain empereur. Que pour celte raison il ne faut pas permettre qu’on expose dans les églises des chrétiens les tableaux avec l’inscription chinoise King-Tien, adorez le ciei, ni qu’on y garde à 1’avenir ceux quiy sontdéjà exposés. Qu’il ne peut non plus en aucune manière ni pour quelque causo que ce soit être permis aux chrétiens de présider, de servir en qualité de ministres, ni d’assisler aux sacrifices solennels ou oblations qui ont coutume de se faire à Confucius et aux ancôtres, dans le temps de chaque équinoxe de 1’année, comme étant imbus de superstition. Que de méme il ne faut point permettre que dans les édifices de Confucius les chrétiens exercent les cérémonies, rendent les cultes et fassent les oblations qui se pratiquent en 1’honneur de Confucius, soil chaque mois, à la nouvelle et à la pleine lune, par les mandarins ou les principaux magistrats et autres officiers et lettrés, soit par les mômes mandarins ou gouverneurs et magistrats, avanl que de prendre possession de leur dignité; et enfin, par les lettrés qui, étant reçus aux degrés, se transportent sur le champ, dans le temple ou edi¬ fice de Confucius. Que, de plus, il ne faut pas permettre aux chré¬ tiens de faire les oblations moins solennelles à leurs ancôtres dans les temples ou édifices qui leur sonl dédiés, ni d’y servir en qualité de ministres ou de quelque autre manière que ce soit, ni d’y rendre d’aulres cubes ou faire d’autres cérémonies. Qu’on ne doit point encore permettre aux chrétiens de pratiquer ces sortes d’oblations, de cultes et de cérémonies en presence des petits tableaux des an-
  • CONSTITUTION UG célres, dans les maisons particulières, ni à leurs tombeaux , ni avant que d’enterrer les morts de la manière qu’dn a coutume de les praliquer en leur honneur, soil conjointement avec les genlils, soit sé- parément, ni d’y servir en qnalité de ministres, ni d’y assister. A quoi faut il ajoulerque, comme, après avoir pesé de part et d’autre et examiné avec soin el avec maturité tout ce qui se passe dans toutes ces cé- rémonies, on a trouvé qu’elles se font de manière qu’on ne peut les séparerde la superstition, on nedoit pas les permettre à ceux qui font profession de la re¬ ligion chrétienne, môme en faisant une protestation publique ou secrèle qu’ils ne les pratiquent point à 1’égard des morts par un culte religieux, mais seule- ment par un culte civil et politique, et qu’ils ne leur demandenl rien ni qu’ils n’en espèrent rien. Que néanmoins par ces décisions on ne prétend pas condamner la présence ou l’assislance purement ma- térielle selou laquelle il arrive quelquefois aux chré- tiens de se trouver avec les gen tils lorsqu’ils font des choses superslitieuses, pourvu qu’il n’y ait de la part des fidèles aucune approbation ni expresse ni tacite de ce qui se passe et qu’ils n’y exercenl aucun minislère, lorsqu’on ne peut autrcment éviter les haines et les inimitiés, après avoir fait toutefois, s’il se peut commodément, une protestation de foi et hors de tout peril de subversion. Qu’enfin on ne doit point permettre aux cliréliens de garder dans leurs maisons particulières les petits tableaux de leurs parents morts, suivanl la coutume de ces pays-là, c est-à-dire avec une inscription chinoise qui signifie le tròne ou le siége de l’esprit ou de Fàrne d’un tel,
  • DE NOTRE SA1ST PERK LE PAPE CLEMENT XI. 447 non plus qu’avec une autre inscription qui marque simplement le siége ou Ie tròne, et qui, pour êtro plus abrégée que la première, ne parait néanmoins signifier que la même chose. Qu’a 1’égard des petits tableaux ou le nom seul du défunt serait écrit, on peut en tolérer l’usage, pourvu qu’on n’y mette rien qui ressente la superstition et qu’ils nedonnent point de scandale, c’est-à-dire pourvu que les Chinois qui ne sont pas encore chrétiens ne puissent pas croire queceux qui lesont gardentces petits tableaux dans le môrue esprit que les pai'ens, et ajoulant de plus à còté une déclaration qui fasse entendre quelle est la foi des chrétiens à Pégard des morts et quelledoitôlre la piété des enfantsetdes descendants enverslèurs ancètres. Que néanmoins on ne prélendpas, par tout ce qui vient d’être dit, dérendre de faire à Pégard des morts d’autres choses, s’il y en a quelques-unes que ces peuples aient coutume de faire qui ne soient point superstitieuses et qui n’aienl point I apparence de superstition, mais qui soient renfermées dans les bornes des cérémonies civiles et politiques. Or, pour savoir quelles sont ces choses et avec quelle précau- tion elles peuvent être tolérées, il faut s’en rapporter au jugement tant du commissairc et visiteur général du saint-siége qui sera pour lors dans la Chine ou de celui qui tiendra sa place que des évóques et des vicairesapostoliques de ces pavs-là, qui, de leur part, seront obligés d’apporter tout le soin et toute la di¬ ligence possible pour introduire peu à pen parmi les chrétiens et mettre en usage les cerémonies que PÉglise catholique a pieusement prescrites pour les morts, en òtant tout à fait les cérémonies paiennes.
  • CONSTITUTION’ U8 Ensuite, pres de six ans s’étant écoulés, après avoir prisune seconde fois les avis des cardinaux dela inôme congrégation, qui avaient discuté de nouveau I’affaire avec un très-grand soin et une parfaite ma- turité, nous déclaràmes, par un second décret du 25 de septembro 1710, que tons et un chacun de ceuxquecetto affaire regardaiteussentà observer cons- tamment et inviolablement les réponses déjà données et le mandement au décret que Cliarles-Thomas de Tournon, de pieuse mémoire, alors patriarche d’An- tioche, commissaire apostolique et visiteur général dans l’empire de la Chine et depuis fait, de son vi- vant, cardinal de la môme sainte Église romaine, en se conformant expressément aux mêmes réponses, avail publié sur les lieux le 25 de septembre 1707, et nous raltachâmes à notre déclaration les censures et les peines expriínées dans ce mandement; ôtant absolument tout prétexte et touto fausse raison qu’on pourrait prendre d’y contrevenir, et surlout apposanl la clause : Nonobstaul touto appellation par quelques personnes que ce puisse ètre à nous el au siége apostolique, que nous jugeàincs à propos pour cede raison de rejeter entièrement et que nous rejetàmes en effet, selon qu’il est porté plus atnplement dans notre décret. Tout cela aurait dii suffire pleinement et abon- damment pour arracher jusqu’a la racine la ziza- nie que l’hommeennemi avait semée sur le bon grain évangélique de la Chine, et pour faire obéir, avec rhumilité et la soumission requises, tous les íidèles à nos ordres el à ceux du saint-siége, vu prin- ci pal emeu t qu’à la fin de ces réponses, qui, comrae
  • DE NOTRE SAINT PÈRE LE PAPE CLÉMENT XI. 449 il a été déjà dit, avaient été confirmées et approuvées par nous, nous avions prononcé clairement et dis- tinctement que la cause était finie. Mais comme, suivant ce qui nous est revenu de ces pays-là et que nous n’avons pu apprendre qu’avec une extrême dou- leur, la plupart éludent mal à propos depuis trop longtemps ou du moins retardent avec excès, non sans blesser notablement notre autorité pontificale, sans scandaliser beaucoup les fidèles de Jésus-Christ et sans préjudicier considérablement au salut des âmes, 1’exécution que nous avions si fortement or- donnée des décisions dontil s’agitsous les faux et vains prétextes que nous les avions suspendues ou qu’elles n’avaient pas étéassez authentiquement publiées, ou qu’on y avait inséré, ainsi qu’on l’assure très-injus- tement, des conditions qui, avant Pexécution du décret, devaient ôtre vériliées, ou que les faits sur lesquels on a décidé n’avaient pas été rendus certains; ou que Ton prétendait que nous devions encoredonner d’autres déclarations plus étendues; ou qu’il y avait sujet de craindre de grands maux pour les mission- naires etla mission même si lesordres du saint-siége étaient suivis; ou enfin sous prétexte du décret qui avait été donné dès le 23 mars 1630 sur les mêmes cubes et les mêmes cérémonies de la Chine, et qui avait été approuvé par Alexandre VII, d’illustre mé- moire, l’un de nos prédécesseurs. C’est pourquoi, dans la vue de salisfairo à l’obliga- tion queUieu nousaimposéedeservir apostoliquemenl 1’Église, el désirant rejeter et anéanlir entièrement toutescesdifíicullés, ces détours, ces subterfuges, ces prétextes, et en même temps de pourvoir, autant T. III. 29
  • 450 CONSTITUTION qu'il nous est possible, avec le secours de Dieu, au repos des tidèles et au salut des âmes; de l’avis des rnêmes cardinaiix, et de uotre propre mouvement, certaine science, pleine puissance et autorité aposto- lique; après une múre délibération, nous ordonnons à tous et à chacun des archevéques et évêques qui sont ou qui seront à l’avenir, en quelque temps que ce soit, dans l’empire de la Chine ou dans les royaumes, provinces et autres lieux adjacents, sous peine de sus¬ pense de 1’exercice des fonclions épiscopales et sous peine d’interdit de Pentrée de 1’église; et à tous les ofticiaux, grands vicaires pour le spirituel, et autres ordinaires pour ces lieux-là; de mème aux vicaires apostoliques qui ne seraient pas évêques, ou à leurs provicaires et leurs missionnaires, tant séculiers que réguliers, de quelque ordre, congregation et institui que ce soit, mótno de la sociétó de Jésus, sous peine d’une excommunication dont la sentence est déjà por- lée, el dont personne ne pourra être absous par qui que ce soitque par nous-même et par le pontile ro- maiu qui sera alors, excepté à Particle de la mort; el quant aux réguliers, sous peine encore de privation de voix active et passive; lesquelles censures seront encourues par le fait mêrne, et sans autre déclaration par tous lescontrevenants, et nous leur commandons, par la force dos présentes et en vertu de la sainte obéissance, d’obsorver exactement, entièrement, ab- solument, inviolablement et invariablement les ré- ponses ci-iusérées et tout ce qui y est contenu , tant en général qu’en particulier, et de le faire observer de la mêrne manière, autant qu’il sera en eux, par ceux dont ils auront soin ou dont la conduite les re-
  • DE NOTRE SAINT PÉRE LK PAPE CLEMENT XI. 451 gardera, sans qu’ils aient la hardiesse ou qu’ils pré- sument d’y conlrevenir en quelque manière que ce soil, sans aucun litre, cause, occasion, couleur, pré- texte, du nombre de ceux qui sont exprimés ci-des- sus, ou quelque autre que ce puisse être. De plus, par le même mouvement, science, déli- bóration, plénitude de puissance , en conséquence et en vertu des présentes, nous statuons et ordonuons que, sous les mêtnes peines d’excommunication re- servée et de privation de voix active et passive, lous et un cliacun des ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers des susdits ordres, congrégations, insliluts et sociétés, méme de celle de Jésus, qui ont été en- voyés dans la Chine ou dans les autres royaumes et provinces donl nous avons parlé, soil par le saint- siége, soil par leurs supérieurs, ou qui y seront en- voyés à l’avenir, en vertu de quelque titreou de quel¬ que pouvoir qu’ils y soient déjà ou qu’ils doivent ólre dans la suite; savoir, ceux qui y sont maintenant, aussitòtque la présente constitution leur sera connue, et ceux qui y seront à i’avenir, avant qu’ils com- inencent d’y exercer aucune fonclion de missionnaires, s’engageront par serment à observer íidèlement, en- tièrement et iuviolablement noire présent précepte et commandement, selon la forme qui sera marquée à la fin dela présente constitution, entre les mains du commissaire et visiteur ap ostolique de ces lieux-là, sous la juridiction desquels respectivement ils demeu- reront déjà ou devront demeurer dans la suite, ou de quelque autre qui aura été député par eux. Et quant aux réguliers, ils seront absolument obligés de faire ce sermenf entre les mains des supérieurs de leur 01-
  • CONSTITUTION 452 dre ou de ceux que ces supórieurs auronl députés, qui se Irouveront sur les lieux; en sorte que, avant la prestation du serment et la souscription du formu- laire qui sera signé de la propre main de chacun à ceux qui prêleront ce serment, il ne sera permis à au- cun de continuer ni d’cxercer de nouveau nullo fonc- tiondemissionnaire, comme d’enlendreles confessions desíidèles, de prêcher, d’administrer les sacrementsde quelque manière que ce puisse être, non pas même en qualité de députés des évôques ou des ordinaires des lieux, ni comme simplesprêlres de leur ordre, ni sous quelque autre titre, cause, privilége, dont il fau- drait faire une mention expresse, spécialeet très-spé- ciale : et ils ne pourront nullement se servir d’aucuns pouvoirs, soit qu’ils aientétéaccordés en parliculier à leur personne par le saint-siége, soil qu’ils eussent été donnés en général respectivement à leurs ordres, con- grégations, instituts etsociétés, môme à celle de Jésus; mais nous entendons qu’à leur égard, outre et par- dessus les peines ci-dessus exprimées, tout et chacun de ces pouvoirs cessententièrement, n’aient plus d’ef- fet et soient réputés n’avoir plus aucune force. Nous ordonnonsde plus que tous ces serments, qui doivent être fails, comme nous venons de le dire, par tous les missionnaires, taut séeuliers que réguliers, entre les mains soit du commissaire et visiteur apos- toliquequi sera alors, soit des vicairesou des évôques apostoliques, après que ceux qui les auront fails les auront signés, ou du moins des copies authentiques, soient envoyés le plus promptement qu’il sera pos¬ sible à la congrégation des cardinaux du saiut-oilice par le même commissaire et visiteur apostolique qui
  • de notke saint pêre le pape CLEMENT XI. 453 sera alors, ou par les mêmes óvèques et vicaires apos- toliques. Quant aux supérieurs réguliers de chaque ordre, congrégation , inslitut et société, même de celle de Jesus, qui sont raainleuant sur les lieux ou qui y scront alors, ils seront tenus, sous les mêmes peines, de fairc le même serment selon Ia forme ci-dessous prescrito, de souscrire le formulaire entre les mains soit du même commissaire et visiteur apostolique qui sera alors sur les lieux, soit des évêques et vicaires apostoliques; comme aussi d’exiger respectivement deleurs sujets la prestation du même serment, etd’en- voyer au plus tòt des copies authontiques à leurs su- périeurs généraux, qui seront obligés de les presenter sans délai h la congrégation des cardinaux du saint- office. Ordonnant que cette constitution, avec tout ce qu’elle contient (quand même ceux dont on a parlé et tous autres, quels qu’ils puissent être, qui ont ou qui prétendent avoir, de quelque manière que ce soit, inlérôt dans les décisions que nous venons de rap- porter, do quelque état, degré, ordre, prééminence et digniló qu’ils soient, ou tels que d’ailleurs ils mé- ritent une mention spéciale et personnelle, n’y auraient pas consenti, et qu’ils n’auraient été ni appelés, ni cilés, ni entendus; et que les causes pour lesquelles la présento constitution est émanée n’auraienl pas été suflisammentdéduites, vérifiéeset justifiées; ou pour quelque autre cause que cesoil, quoiqu’elle fêt même juridique et privilégiée; ou sous quelque autre couleur et quelque prétexte que ce puisse être; ou pour quel¬ que chef, comme serait lechefd’une énorme, très-
  • CONSTITUTION 454 énorme et totale lésion), ne soit jamais taxée d’aucun vice de subreption ou d’obreption, ou de nullité, ni dedéfaut d’intention de noire part, ni de défaut do cousenfement des parties intéressées, non plus que d’aucun autre défaut, quelque grand qu’il soit, quand même il seraitsubstanliel, etqu’on n’yaurail ni pensé ni pu penser, quoiqu’il exigeât qu’on en fit une men¬ tion expresse. Ordonnant aussi que la présente cons¬ titution ne soit ni attaquée, ni affaiblie, ni invalidée, ni rétractée, ni mise en jugement ou rappelée aux termes de droit, et qu’on ne tente ou oblienne aucun moyen de se pourvoir contre elle par la voie qu’on appelle d’ouverture de bouchc, et de restitution en entier; ou qu’on n’ait recours à quelque autre moyen que ce puisse étre, de droit, de fait, ou de grace, ou qu’il ne soil permis à personne, après avoir obtenu du saint-siégece moyen qui aurait été accordé par le propre mouvement, science et pleine puissance apos- tolique, d’cn user et de s’en aider en nulie manière, soit en jugement, soil hors de jugement, en sorte que cette constitution ait toujours sa stabilité, sa validitc et toule sa force pour le temps présent et à venir, et qu’elle sortisse etait son pleinet entier effet, nonobs- tant tous les défauts de droit ou de fait qu’on pour- rait lui opposer et lui objecter, de quelque manière et pour quelque cause queco puisse ótre, sous pretexte même de quolques privileges que ce soient qu’on eut obtenus du saint-siégo, à 1’effet d’empêcher ou de retarder 1’exécution qu’elle doit avoir : voulant qu’elle soil inviolablement et immuablemont observée par ceux qu’elle regarded qu’elle regardera dans tous les temps à venir, sans qu’on puisse avoir aucun égard
  • DE NOTRE SAINT PERE LE PAPE CLEMENT XI. 455 à tous et chacun ties empêchements qu’on a apportés jusqu’ici, ou qu’on pourrait apporterdans la suite en quelque manière que ce soil, qui doivent tous étre absolument et entièrement rejetés. C’est ainsi, et non autrement, qu’à 1’égard de ce qui esl décidé ici nous ordonnons qu’il soit jugé et prononcé définitivement par tous juges , tant ordinaires que délégués, mème par nos auditeurs du palais apostolique et par les cardinaux de la sainte Église romaine, même par les légats à latere, les nonces du saint-siége et tous autres de quelquo prééminence qu’ils soienl et de quelque autorité qu’ils jouissent à présent et à 1’avenir; leur òtant à tous et à chacun d’eux toute sorte de pouvoir et de faculté de juger et d’interpréter autrement; et s’il arrive que quelqu’un d’entre eux , avec conuais- sance ou par ignorance, ose entreprendre quelque chose de contraire à ce que nous venons de régler, nous déclarons son jugement nul et de nul effet. Nonobstanl ce qui vient d’être dit, et en tant que besoin serait; nonobstanl notre règle et celle de la chancellerie apostolique, de ne pointòter undroit ac¬ quis, et autres constitutions et ordonnances aposloli- ques, générales ou spéciales, ou celles qui auraient été faites dans des conciles universels ou provinciaux, ou dans des assemblées synodales, et celles encore de tous les ordres, congregations, instituis et sociétés, méme la société de Jésus, et de quelques Églises que ce puisse ètre; et autres slatuts, môme confirmés par serment, par autorité apostolique, ou de quelque autre manière que ce soit, coutumes et prescriptions, quelque anciennes et immémoriales qu’elles soient, priviléges, indults et lettres apostoliques accordés
  • CONSTITUTION 456 par le saint-siege aux ordres, congrégalions, instituts, sociétés, inémé à celle de Jésus, et aux Églises dont nous avons parlé, ou à telles autres personnes que ce soit, quelque élevées et quelque dignes qu’elles puis- sent être que le saint-siége en fasse une mention très- spéciale; accordés, dis-je, pour quelque chose que ce soit, même par voie de contrat et de recompense, sous quelque teneur ou forme de paroles que ces con¬ cessions soient conçues, et quelques clauses qu’elles renferment, fussent-ellesdérogatoiresdesdérogatoires, et autres plus efficaces, et insolites, ou inusitées, et irritantes; et autres décrets semblables, donnés môme par lo propre mouvement, science et pleine puissance, ou à 1’instance de quelques personnes que ce soit, môme distinguées par la dignitéimpériale, royale, ou autre quelle qu’elle puisse être, séculière ou ecclésias- tique; ou à leur considération, ou de quelque autro manière que ce soit, dès que ces concessions se trou- veraient contraíres à ce qui est ordonné et établi par notre présente constitution, quand mêmeellesauraient été rendues, failes, plusieurs fois réitérées, et approu- vées, confirméeset renouvelées à un très-grand nom- bro de reprises; à touteslesquelleschoses, et àchacuuo d’elles, quoique pour y déroger suffisamment et à tout ce qu’elles contiennent il fút nécessaire d’en faire uue mention spéciale, spécifique, expresse et indivi- duelle, et de mot à mot, et non par des clauses gé- nérales équivalentes, ou de se servir de quelque forme singulièro et recherchée ; tenant ces sortes de clauses pour pleinement et suffisamment exprimées et insérées dans la présente conslilution, de même que si elles y élaieut exprimées et insérées en effet, mot pour mot,
  • DE NOTRE SAINT PÉRE LE PAPE CLEMENT XI. 457 sans qu’il y eút rien d’omis, et dans la même formo qu’elles ont en elles-mêmes : nous y dérogeons spé- cialement et expressément, et voulons qu’il y soit dé- rogé, ainsi qu’à toutes les autres choses contraíres, quelles qu’elles soient, pour l’effet des présentes, et pour cette fois seulement jconsentant d’ailleurs qu’elles demeurent dans leur force et dans leur vigueur. Yoici le formulaire du serment qui, comme on l’a dit, doit être fait. Je N..., missionnaire envoyé à la Chine (ou des- tiné pour la Chine) ou au royaume N..., ou la pro¬ vince N... par le saint-siége (ou par mes supérieurs, suivant les pouvoirs que le saint-siége leur a accor- dés), obéirai pleiuement et fidèlement au précepto et coimnandement apostolique touchant les cultes et cérémonies de la Chine, renfermé dans la consti¬ tution que N. S. P. le pape Clément XI a faite sur ce sujet, oil la forme du présent serment est prescrite, et à moi parfaitement connu par la lecture que j’ai faite en enlier de la même constitution , et l’observera exactement, absolument et inviolablement, et l’ac- complirai sans aucune tergiversation. Quo si en quel- que manièro que ce soit (ce qu’a Dieu no plaise) j’y contreviens, toutes les fois que cela arriveraje me reconnais et me déclare sujet aux peines portées par la même constitution. Je le promets, je le voue, et jo lejure de la sorle en touchant les saints Évangiles. Qu’ainsi Dieu me soit en aide et ces saints Évangiles. Je N... do ma propre main. Au resle, nous voulons et ordonnons expressément (pie cette présente constitution, ou des copies qui en serontfaites, mêmecelles qui seronl imprimées, soient
  • 458 CONSTITUTION DU PAPE CLEMENT XI. notifiées et intimées à tous les supérieurs généraux et procureurs généraux, et à chacun d’eux desordres ci- dessus nommés, descongregations, des instituis, etdes sociétés, même de cede de Jésus, afin que ces supé¬ rieurs et procureurs, tant eu leur nom qu’au nom de leurs sujets inférieurs, respectiveraent promettenl d’exécuteret d’observer la même constitution, et don- nent par écrit acte de leurs proinesses, et qu’ils en- voient le plus prompteraent possible qu’il se pourra, par plusieurs voies, ces copies à leurs sujets infé¬ rieurs qui sont ou seront dans la Chine et dans les autres royaumes et provinces dont il a été fait men¬ tion , en leur enjoignant très-étroitement d’exécuter et d’observer pleinement, entièrement, véritablement, réellement et effectivement en toutes choses, sans manquer à aucune, cette constitution et tout ce qu’elle renferme. Et parce qu’il serait difficile d’exhiber et de publier partout des originaux de cette constitution, nous voulonsetordonnonssemblablement qu onajoute en touslieux, tant en jugement quehors de jugement, la méme foi aux copies, même imprimées, qui en au- ront été faites et qui auront été souscrites de la main de quelque notaire public et scellées du sceau de quelque personne constituée en dignité ecclésias- tique, qu’on aurait pour 1’original de la même cons¬ titution , s’il était exhibé et montré. Donné à Home, à Sainte-Marie-Mfijeurp, sous 1’an- neau du pècheur, le dix-neuvième jour de mars 1715, de notre pontifical l’année quinzième. FIN DU TOME TROIS1ÉME.
  • TABLE DES MATIÈRES DU TOME TROTSIÈME. Preface Pages- .. I CHAPITRE PREMIER I. Missions des Dominicains en Chine. — Lours insuccès. — Causes de ces insuccès. — Macao etles Jésuites. — Manille et les Dominicains. — II. Le P. Moralès. — Ses tribulations. — II part pour Rome. — Premiere décision de Rome sur les rites chinois. — Retour de Moralès en Chine. — III. Le P. Capillas. — Discussion publique entre les lettrés et les chrétiens. — Martyre duP. Capillas. — IV. Conversion d’un jeune Chinois. — 11 reçoit à son baptême le nom de Grégoire Lopez. — Ses travaux dans les missions. — Ses études à Manille. — II est admis dans l'nrdre des Dominicains etordonné prêtre. — V. Loi eontre les eunuques. — Fameux pirate chinois. — Macao sau- vée par le P. Schall. — VI. Violente persecution. — Souf- frances et mort du P. Schall. — VII. Le jeune Khang-Hi prend les nines du gouvemement. CHAP1TRE II. 1. Conference entre les missionnaires exilés à Canton. — Le P. Navarrette.— Sestravaux.— Son depart pour Rome.—11 pro¬ voque uncnouvelle décision sur les rites.— II. Persécutiou.— Zèle et dóvouement de Lopez.— Erreurs du calendrier chinois. — Les missionnaires rappelés pour le corriger. — Triomphe du P. Verbiest. — II est nommé president du bureau astrono- mique. — III. Rappel de tousles missionnaires. — Rehabilitation du P. Schall. — Rapports du P. Verbiest avec l’empereur. — Lours Iravaux scientifiques. — Diplòme de noblesse accordé au P. Verbiest. — IV. Tremblement de terre. — Grande revolte du general Ou-Sang-Koui.— Sa proclamation.—V. La Chine est enfeu. — Le tils de Ou-Sang-Koui étranglé à Peking. — Vic- toires des Tartares. — Fonderie de canons par le P. Verbiest. — L’insurrection est vaincue. — VI. Grands voyages de 1 em-
  • iGO TABLE DES MAT1KBES. Pages. pereur on Tartaric- — II est accompagnó par le 1*. Verbiest. — Zèle de ce missionnaire poui’ la propagation de la foi. 48 CHAP1TRE UI. I. Le patronage du Portugal en Asio. — Lo P. de Rhodes. — II. Le sóminaire des missions ótrangéres. — Premieis vicaires npostoliques dela Chine. — Monseigneur Pallu. — HL Projet du grand Colbert pour une mission française en Chine.— II est realise parles soins deM. de Louvois.— Départde six mission- naires français. — Relécbe à Batavia et à Siam. — Navigation à bord d’une jonque chinoise. — IV. Arrivée des missionnaires á Ning-Po_Vexations des mandarins. — Brillante reception it Han-Tcheou-Fou. — Depart pour Péking. — V. Les Jésuites français trouvent la mission de Póking en deuil. — Mort du célebre P. Verbiest. — Ses funérailles. —Éloge do ce grand missionnaire. — VI. Grégoire Lopez. — II est nommó éváquo de Basilóe. — Son opinion au sujet des eérémonies chinoises. — II meurt à Nanking 103 CHAPITRF. IV. I. Les missionnaires français sontreçus par rempereur. — Des¬ cription du palais imperial. — Portrait de Khang-Hi. — Deux missionnaires sont attachés à la cour et trois envoyés dans les provinces.— II. Premieres relations des Moscovites avec les Si- bériens.— Les Moscovites envahissent la Sibérie jusqu’aux fron- tiéres des Tartares Mantchous. — Contestations entro les deux peuples. — Ambassade chinoise en Sibérie. — Le P. Gerbillon négociele traité de paix deNiptchou. — III. L’empereur étudie les sciences de 1’Europe avec les Jésuites. — Persecution. — Proclamation d’un vice-roi. — IV. Le P. Intorcetta devant les tribunaux. — V. Le prince Sosan se declaro pour les mission¬ naires. — Redoublement depersécution. — Héroisme d’un mé- decin. — VI. Les missionnaires ont rccours à 1’empereur. — Khang-Hi so montre peu favorable. — Requéte préscntée á l empereur par les missionnaires. 1 jO CUAPITRF. V. I. Ceremonies du nouvcl an. — Hostilité de la cour des Rites controles chrétiens.— Luttedel’empereur et de la cour des Ritos. — II. Le prince Sosan plaide pour les chrétiens devant Ia cour
  • TABLE PF.S MATIKRES. 461 Pages. des Rites.— Déeret imperial en faveurdes chrétiens.— Bonbeur des missions. — III. Maladie de l’empereur. — Charlatanisme d’un bonze. — Los Jésuites guérissent l’empereur avec du quinquina.—Les médecinsen Chine.— L’empereur donneaux missionnaires une maison dans l’enceinte de son palais. — IV. Revolte d’un chef tartare. — Immenses préparatifs de guerre. — Prière de l’empereur au Ciel.— Depart de la grande armée. — Mort de Kaldan. — V. Question du clergé indigene. — Érectiond’uneégliscfrançaise dans la ville Jaune. — Descrip¬ tion de ce beau monument. — VI. Association de bonnes oeuvres parmi les chrétiens. — La bienfaisance des pai'ens et la charité chrétienne. — VII. Débordement du fleuve Jaune. — L’empereur charge les missionnaires de distribuer ses au- mònes. — Atlas de la Chine dressé par les Jésuites. — Missions dans les campagnes..... 208 CHAP1TRE VI. I. Etat de la controverse sur les rites. — Le séminaire des Missions ótrangères. — Mandement de 1’évêque de Conon. — Les Jésuites font intervenir l’empereur dans la dispute. — Les Jansénistes. — II. Déeret du saint-siége. — Arrivée du cardi¬ nal de Tournon à Peking. — Insuccès de ses premieres négo- ciations. — III. Exposition des ceremonies en l’honneur des ancôtres et de Confucius. — Interpretation des Jésuites. — Decision de Clement XI. — IV. Modération du cardinal de Tour¬ non. — Pretentions théologiques de Khang-Hi. — Monseigneur Maigrot devant l’empereur. — Son courage inébranlable. — VI. Bannissement de monseigneur Maigrot. — Déeret impérial contre les missionnaires. — Départ du cardinal de Tournon de Péking. —R publie à Nanking son célebre mandement. —Le général des Jésuites à Rome. — Serment exigé par Clément XI. — VII. Le cardinal do Tournon emprisonné à Macao. — Ses souffrances. — Sa mort. — Le souverain pontife prononce son éloge. — L’historien apologiste de la Compagnie de Jésus.. 2G2 CHAP1TUE VII. 1. Le P. de Visdelou. — Bulle de Clément XI. — Nouvelle lé- gation apostolique en Chine. — Monseigneur de Mezzabarba á Lisbonne. — II. Brillante reception du légat apostolique à Macao. — Le vice-provincial des Jésuites. — Un typhon à Macao. — Féte donnée à monseigneur de Mezzabarba dans
  • i6 i TABLE DES MATIÈRES. Pages. 1’ile Verte. — Déclaration du P.'Lauréati, visiteur des Jésuites. — Rapports du légat avecles mandarias de Canton.— III. De¬ part de la légation pour la capitale. — Reception d’une am- bassado russe à Peking. — Arrivée de monseigneur de Mezza- barba aux environs de la capitale. — Premières difficultés avec les envoyés de 1’empereur. — IV. Entrevue du légat avec l'em- pereur. — Dissertations impériales. — V. Notification de la bulle de Clement XI à Khang-Hi. — Jugement de l’empereur sur cetto decision pontificale. — VI. Dernière audience impériale accordée à Mezzabarba. — Loquacité et railleries de Kkang-Hi. — Retour du légat apostolique à Macao, puis à Rome. — Dis¬ putes en Europe au sujet de la légation de Mezzabarba. — VII. Benoit XIV termine enfin la question des rites cbinois... 311 CHAPITRE VIII. I. Malheureux résultat de la division des missionnaires.— Noblesse chinoise. — Les princes du sang. — Leur organisation. — Trir bunal tartare. — II. Le prince Sourmia. — Mmurs des princes à ceinture jauno. — Un lettré dans la famille Sourmia. — II découvre des livres chrótieus. — Ses relations avec le célèbre P. Pavennin. — III. Le dixtèmo tils do Sourmia accompagne à la guerre 1’béritier de 1’empire. — Avant son depart il se fait baptiser sous le nom de Paul. — II évangélise ses compagnons d’armes. — Baptéme du prince Jean avec toute sa famille. — IV. — Colère du vieux prince Sourmia a la vue des nombreuses conversions dans sa famille. — Le prince Paul se consacre à I’ceuvre du baptéme des petits enfants. — Les Ills de Sourmia travaillent it la conversion de leur père.—V. Mortdo I’empereur Khang-Hi. — Son testament. — VI. Coup d’oeil sur le règne de Khang-IIi. — Khang-Hi et Louis XIV. 3._>7 APPENDICE. I. Mémorial du P. Thomassur la légation du cardinal de Tournon. 402 II. Constitution apostolique de Clément XI. 443 FIN DE LA TABLE DU TOME TBOISIÈME.
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